Traitement doit être pris dans l'acception large du terme anglais management : elle couvre tout ce qui est fait pour détecter, diagnostiquer, favoriser une mobilisation positive des attitudes des personnes impliquées et empêcher la récidive de l'abus.

Par manque de place, nous raisonnerons en référence à une seule situation paradigmatique : un inceste commis sur un mineur par quelqu'un qui exerce la fonction parentale. Cet abus fréquent est aussi le plus difficile à traiter ; tout le reste est plus facile (1) , et au lecteur à faire les adaptations créatives qui lui permettront d'y faire face !

Dans les pays européens de tradition latine, deux grands modèles de traitement ont été mis en place pour faire face à ces abus sexuels : un modèle judiciaire ou à prédominance judiciaire, et un autre, psycho-social avec une inclusion inconstante des autorités judiciaires. Nous décrirons davantage le second, qui correspond à notre pratique clinique. Nous dirons alors quelques mots d'un modèle mixte, davantage d'usage au Québec qu'en Europe. Enfin, nous terminerons par l'exposé d'une question préoccupante : ces trois modèles, qui font chacun appel à l'efficacité de grandes institutions, sont-ils vraiment efficaces ?



I. Le modèle judiciaire ou à prédominance judiciaire 



1) Il s'articule autour de l'idée que l'aveu fait aux autorités judiciaires est indispensable, ainsi que la sanction pénale qu'il entraîne. Selon les tenants du modèle, celle-ci - et principalement celle-ci - a un poids dissuasif à la fois réel et symbolique ; après expiation, l'abuseur voit sa culpabilité soulagée et peut repartir de l'avant ; corollairement, la punition de l'abuseur répare chez la victime le sentiment d'une injustice commise et lui redonne confiance dans la valeur protectrice de son environnement.

2) Lorsqu'un tel modèle s'impose, on constate que :

  ---- Il existe souvent des programmes qui sensibilisent la population au repérage de l'abus et des incitations à ce que ceux qui sont abusés parlent, avec la perspective d'un signalement rapide aux autorités judiciaires des situations avérées ou suspectes. Inversement, ceux qui ne les leur signalent pas sont objet d'intimidations, si pas de poursuites.

  ---- L'acte central du traitement, c'est la confrontation du supposé abuseur aux autorités répressives, l'obtention d'aveux et la sanction. Si l'abuseur nie les faits, il s'exerce une compétence variable de ces autorités à valider d'autres éléments de preuve, tels la parole de l'enfant, mais, quoi qu'il advienne, le plus important a été accompli.

  - S'il y a emprisonnement de l'abuseur, des mesures psycho-sociales à son égard sont envisagées, mais inconstamment.

  - ---L'aide aux victimes, via thérapies individuelles et familiales ou/et mesures sociales est inconstante elle aussi, et organisée sans lien organique fort avec le travail des autorités répressives. Selon les cas, elle émane des Tribunaux pour mineurs ou/et d'agences psycho-sociales variées. Quand elle existe, elle est analogue ou identique à celle que nous décrirons dans le second paragraphe.

3) S'il est vrai que la sanction pénale a parfois les effets positifs qui lui sont attribués par les tenants du modèle, tant sur l'abuseur que sur la victime, trois constatations de terrain nous font cependant redouter la généralisation du modèle :

  - ---Les autorités répressives s'abritent parfois excessivement derrière le concept de « présomption d'innocence », sans s'être donné une compétence optimale quant à une validation scientifique du discours de l'enfant et d'autres éléments du diagnostic. Alors, elles proclament le non-établissement des faits de façon arbitraire et imprévisible. Quand c'est le cas, les victimes, qui avaient mis leur espoir en elles, sont renvoyées à l'horreur de l'abus. Le remède apparent le plus radical à la difficulté est du côté de la formation des magistrats. Néanmoins, nous y reviendrons dans le quatrième paragraphe et nous y verrons que la résistance est peut-être plus compliquée à interpréter et à gérer qu'il n'en a l'air. Provisoirement, on peut espérer que les Tribunaux pour mineurs prennent leurs responsabilités de façon dissociée des autorités répressives, et imposent un cadre protectionnel là où celles-ci abandonnent la partie ... mais c'est quand même là un aménagement institutionnel assez boiteux !

  - ---A l'inverse, quand ils considèrent les faits établis, les Tribunaux pénaux recourent assez souvent à des sanctions lourdes; elles ont pour corollaire une misère plus grande de la famille et la culpabilisation supplémentaire de l'enfant, drames humains qui battent en brèche l'idée que la sanction pénale pourrait être toujours reconstructrice pour tous !

  ----e troisième difficulté réside dans le fait que les rencontres entre l'enfant abusé ( et sa famille ) et les autorités judiciaires ou de police, sont parfois trop traumatisantes. Par exemple, les interrogatoires et les interrogateurs de l'enfant se multiplient, parfois dans une ambiance de suspicion si pas d'extorsion de contre-aveux ; on organise des « confrontations » de l'enfant avec le supposé abuseur occupé à nier, démarche largement inutile dans la perspective d'une avancée de la vérité, mais souvent très anxiogène pour l'enfant, etc. Ici aussi, une meilleure formation pourrait atténuer ce que l'on appelle parfois une victimisation secondaire.

Aucune des difficultés que nous venons de signaler n'est vraiment irréductible; nous verrons dans le troisième paragraphe que certains pays les ont largement dépassées, et ont développé une ambiance de « coexistence positive efficace » entre intervenants psychosociaux et autorités judiciaires.

Là où cette ambiance n'existe pas encore, et tout en oeuvrant à ce qu'elle s'installe progressivement, d'autres pays, dont la Belgique francophone, ont mis au point un autre modèle, que nous allons décrire maintenant.



II. Le modèle psycho-social avec inclusion inconstante des autorités judiciaires 



Ici également, il existe des programmes de sensibilisation de la population, et d'invitations faites à l'enfant abusé pour qu'il parle ; mais on a veillé à ce que les révélations qui s'en suivent, ou les suspicions des témoins, circulent d'abord dans le réseau psycho-social (2) 

Dans ce cadre, nous commencerons par parler des enfants qui font une révélation à un confident extra-familial ; puis nous dirons quelques mots des parents qui font part de leurs suspicions ou certitudes quant à un abus; enfin nous parlerons des suspicions vécues par des témoins extra-familiaux de la vie de l'enfant.



A. Lorsque l'enfant parle à un confident extra- familial



De premier confident en éventuels relais, on essaie que l'enfant et ce premier confident arrivent rapidement (3) et discrètement à une Instance psycho-sociale spécialisée, qui s'assume comme pleinement responsable et d'une étape d'évaluation et de la mise en route ultérieure d'une prise en charge incluant ou n'incluant pas les autorités judiciaires. En Belgique francophone c'est par exemple une équipe « SOS-Enfants » que l'Etat a spécialement créée à cet effet (4) Dorénavant, nous appellerons cette Instance « l'équipe »



1. Une première phase d'évaluation



a) Pour commencer, l'équipe doit remplir les tâches que voici, intensément mais sans précipitation :

  - Accueillir le premier confident qui réfère l'enfant ; entendre et comprendre sa demande ; continuer à le responsabiliser et lui proposer de se mettre en « réserve active », susceptible d'aider par la suite.

  - Recevoir l'enfant pour un ou plusieurs entretiens dits de révélation. L'enfant y expose les faits en détails (5) ; il y parle aussi de lui, de ses besoins, de sa famille et de son environnement. L'équipe conduit les entretiens et analyse ce qu'il dit en référence à des techniques spécifiques et à des grilles de validation du discours et de la manière d'être de l'enfant ; elle enregistre souvent en vidéo (6) les dires de l'enfant, en lui en expliquant le sens.

De rares fois - essentiellement lorsqu'elle est informée d'une relation sexuelle avec éjaculation sur le corps de l'enfant datant de moins de 72 heures - elle peut faire procéder à un examen somatique en urgence, ce que lui autorise son devoir d'assistance à personne en danger ; beaucoup plus souvent, l'examen somatique a lieu par la suite, après que les parents aient été associés au processus.

On aura compris en effet que, jusqu'à présent, ils ne le sont pas encore même si ce peut paraître étrange, l'expérience montre que, lorsqu'on informe le parent supposé non-abuseur - au moins lui - dans l'urgence et sans bonne documentation, l'effet est plus souvent négatif que positif.

  - Souvent, obtenir des compléments d'information en contactant l'un ou l'autre professionnel psycho-médico-social qui gravite déjà autour de la famille; l'équipe en profite pour lui expliquer sa démarche et parfois pour l'inviter à s'associer à la planification et à la réalisation du travail à venir.

b) Lorsque la récolte des informations se passe bien, l'équipe voit sa suspicion disparaître environ une fois sur vingt. Toutes les autres fois, sa conviction quant aux faits devient très forte. En outre, elle se fait souvent une idée sur :

  - la capacité de la famille de l'enfant à collaborer (C) à un programme de remédiation psycho-sociale qui lui serait proposé : C+, C? ou C- (7);

  - la « capacité protectrice » (P), capacité de protéger l'enfant contre la récidive des faits et émanant en proportions variables de la seule famille, des institutions qui l'entourent ou/et de l'interaction famille-institutions : P+, P?, P- (8)

C'est en fonction de ces impressions qu'elle organise un des trois grands types de prise en charge que nous allons décrire. Nous sommes cependant conscients que ces impressions ont une dimension spéculative; en outre, les paramètres C et P ne sont jamais que des références théoriques, des « pôles » entre lesquels « navigue » et se mobilise au fil du temps le Réel des familles et des individus qui les constituent ; en vertu de quoi il faudra souvent adapter la programmation, voire passer d'un type de prise en charge à l'autre. Les descriptions qui suivent sont donc des plus schématiques.



2. Prise en charge des familles que l'équipe suppose relever de la catégorie C+ P+.



L'équipe interpelle elle-même directement, séparément et quasi-simultanément le supposé abuseur et son conjoint, les confronte à sa conviction quant aux faits et leur fait part de son désir d'aide. Elle s'efforce d'obtenir une large reconnaissance des faits et leur collaboration au programme de prise en charge. Au moment où elle réalise cette première interpellation, elle veille à ce que l'enfant soit matériellement non-joignable.

Parfois, cette interpellation échoue définitivement, et l'on passe alors de la catégorie C+ P+ à C- P+, voire C- P- : nous y reviendrons par la suite.

Parfois, elle amène rapidement - tout au plus en l'espace de 2,3 jours de résistance et de négociations (9) - une large reconnaissance des faits et une adhésion de principe à la prise en charge.

Alors, l'équipe est en droit de considérer que la famille se positionne toujours bien dans la catégorie C+ P+ ; elle met donc en place un programme de remédiation psycho-social, qu'elle prend en charge en tout ou en partie, ou pour lequel elle passe la main à d'autres intervenants spécialisés.

Ce programme comprend souvent :

  - des mesures sociales : éloignement temporaire du domicile pour l'enfant ou/et pour l'abuseur ; actes effectifs de dédommagements demandés à l'abuseur ; aide socio-matérielle éventuelle à la famille ; constitution d'un petit comité de vigilance qui surveille la non-récidive dans la durée (10) ;

  - des « rencontres de paroles instituées », réalisées à la demande des intervenants ou constituant de véritables psychothérapies, et adressées à chaque membre de la famille, à des parties ou à l'ensemble de celle-ci. Sur le terrain, beaucoup d'applications sont possibles et nous nous limiterons à présenter un tableau qui résume les intentions thérapeutiques principales qui s'y véhiculent :

Intentions des thérapeutes lors des rencontres de paroles instituées (Tableau 1).



3. Prise en charge des familles que l'équipe suppose relever de la catégorie C- P+.



Ces familles - où les interactions existant entre ces familles et les institutions - sont supposées pouvoir protéger l'enfant contre la récidive, malgré qu'il n'y a pas collaboration à un programme centré sur une mobilisation positive des attitudes !

Comment est-ce possible ? Toutes les fois où l'équipe fait l'hypothèse qu'il en sera ainsi, et toutes celles où elle le constate sur le terrain - parce qu'une famille imaginée être en catégorie C+ P+ passe en fait en catégorie C- P+ -, il est pratiquement indispensable de demander l'aide des autorités judiciaires.

a) S'il s'en suit une coopération entre le Tribunal pour mineurs et l'équipe, la protection pourrait être obtenue :

  - dans les cas les moins favorables, par le seul placement du mineur en institution ;

  - dans des cas plus favorables, les parents - surtout le non-abuseur - prennent de facto des mesures pour empêcher la récidive, mais ceci, sans avouer quoi que ce soit ! Si l'on pense qu'il en est ainsi, le Tribunal pour mineurs peut considérer que c'est la moins mauvaise solution et imposer des entretiens sous contrainte avec l'équipe. Ils sont consacrés à travailler sur les résistances de la famille à reconnaître l'abus, ainsi que sur l'examen du fait que l'enfant reste bien protégé à domicile ( Denial work selon Fumiss, 1993 )

b) La mise en route des autorités judiciaires inclut que parfois, les autorités répressives, elles aussi, oeuvrent au côté du Tribunal pour mineurs. Nous avons déjà plaidé par ailleurs pour qu'elles n'en fassent ni trop peu, ni trop ; ajoutons que, tout en gardant leur indépendance, il est souhaitable qu'elles se concertent avec les autres intervenants et encouragent ou à tout le moins permettent leur part de travail. Dans les cas les plus défavorables de cette catégorie, c'est seulement à partir de l'éloignement de l'abuseur via sanction pénale que la protection de l'enfant est assurée !



4. Prise en charge des familles que l'équipe suppose relever de la catégorie C- P-.



a) Dans certains cas, l'équipe fait cette hypothèse avant tout contact avec la famille : elle est convaincue que celle-ci habite dans une sorte de forteresse imprenable, et que c'est l'enfant qui paierait à lui tout seul la note de toute manoeuvre d'approche, par davantage de rétorsion.

Alors, l'équipe peut malgré tout se conduire comme dans la catégorie précédente, en pariant sur la compétence des autorités répressives à obtenir des aveux : néanmoins, si son hypothèse était exacte, ce pari n'est gagné que dans une petite minorité de cas !
Aussi peut-on accepter comme éthique le raisonnement alternatif que voici : la moins mauvaise façon d'assister une personne en danger, ici, c'est de s'abstenir pour une durée indéterminable de toute confrontation de l'abuseur aux faits. L'équipe met donc en place un non-interventionnisme actif où :

  - elle garde discrètement contact avec le mineur, dans la double perspective d'une présence thérapeutique à sa misère, et d'une recherche, avec lui, d'éventuelles manières de mieux se protéger ;

  - à sa recherche d'une porte d'entrée dans la forteresse ou/et d'une meilleure protection du mineur, l'équipe associe souvent d'autres intervenants ou familiers qui gravitent déjà autour de la famille. Le parent non-abuseur en fait éventuellement partie.
Si, par la suite, l'équipe a l'impression de repasser en catégorie C- P+, elle agit comme il a été décrit pour cette catégorie ; sinon, elle maintient le cap d'un non-interventionnisme actif.

b) Parfois, c'est l'expérience faite sur le terrain avec une famille qui amène à la positionner dans la catégorie C- P- : on peut s'inspirer de l'état d'esprit qui précède pour déterminer la conduite à tenir. Comme c'est tout sauf facile, redisons encore que l'excès d'insistance fait régulièrement pis que bien ... mais que ceci ne doit pas être entendu comme un blanc-seing pour la phobie ou la lâcheté !



B. Lorsque c'est un parent qui a des suspicions ou une conviction quant à un abus.

 

1. Imaginons d'abord qu'il en fasse part à un premier confident, sur base de révélations faites par l'enfant, spontanément ou non. Comme dans l'éventualité A, on cherche rapidement à ce qu'une équipe psycho-sociale spécialisée soit informée et s'assume responsable de l'évaluation et de la mise en route de la prise en charge.

La phase d'évaluation qui s'en suit est très analogue à ce que nous avons déjà décrit. Le paramètre différent, ici, c'est qu'au moins un des parents est alarmé d'emblée, et que sa fiabilité est très variable : dans certains cas, l'impression d'authenticité est très forte ( par exemple, lors d'abus sexuels externes à la famille - dans ces cas, d'ailleurs, ce sont souvent les deux parents qui réfèrent ) ; dans d'autres, c'est l'inverse ( par exemple, discours délirant paranoïaque - folie à deux ) ; mais dans la majorité, c'est incertain ( par exemple, des allégations d'abus après séparation du couple, il semble que la fiabilité de l'allégation soit de 50 % )

Il faut donc des adaptations techniques à la démarche d'évaluation, comme par exemple :

  - S'interdire de recevoir ensemble parent référent et enfant lors d'un premier entretien  : l'occasion y est trop belle pour le premier d'y imprégner le second de ses convictions, en présence d'un examinateur dont la discrétion quasi inévitable passe pour une approbation.

  - Mener des entretiens individuels séparés; ceux qui ont lieu avec le parent référent donnent de précieuses indications sur sa fiabilité.

  - Terminer la série par une mise en commun parent référent-enfant-équipe : ce qui se vit dans la relation parent-enfant est très indicatif, lui aussi.

  - Inclure le parent suspect à la démarche, soit dès qu'il le demande - parce que l'accusation aurait été éventée -, soit quand l'équipe s'est fait une opinion ; s'interdire les confrontations entre lui et l'enfant autour de la reconnaissance des faits.

  - En cas de grand doute quant aux faits, une aide psycho-sociale à la famille s'indique souvent, puisque l'enfant y est bel et bien abusé ... mais par l'emprise émanant du parent référent (11)

2. Lorsque le parent référent ne fait part que de suspicions, soit sa hâte oblige à accélérer les choses et à fonctionner comme ci-dessus, soit il accepte de ne pas confronter trop vite l'enfant à sa suspicion, et l'on peut fonctionner comme ci-dessous.



C. Lorsque le comportement de l'enfant est suspect aux yeux de professionnels - témoins de sa vie -.



Imaginons un enfant d'âge scolaire qui donne à voir à son instituteur des signes d'un syndrome de stress post-traumatique, et, à l'occasion, une certaine dysrégulation sexuelle ( par exemple, invitations sexuelles sauvages à des tiers ) Dans les toutes grandes lignes, nous recommandons que :

  - Les adultes-témoins fassent preuve d'énormément de discrétion ( ne pas effaroucher l'enfant ; ne pas convoquer intempestivement le parent témoin; se taire dans leur propre réseau ) ; qu'ils s'adressent, eux aussi, à un intervenant psycho-social spécialisé - « l'équipe » - pour faire part de leurs suspicions et qu'il se constitue alors un petit groupe d'évaluation.

  - Celui-ci peut prendre des dispositions pour approcher l'enfant dans une perspective d'apprivoisement, comme Saint-Exupéry approchait le renard dans le désert : observation plus fine et entretiens qui, à travers des histoires racontées ou plus directement, évoquent progressivement la possibilité de l'abus et les craintes et résistances éprouvées à l'idée de le révéler.

  - Le groupe d'évaluation peut également interpeller, toujours très discrètement, d'autres témoins de la vie de l'enfant et de sa famille et partager ses préoccupations avec eux. Dans certains cas, il peut décider d'y inclure le parent estimé non-abuseur.

  - Selon que cette collecte d'informations progresse vers une révélation claire et fiable, le maintien de la suspicion, ou la diminution ou disparition de celle-ci, le groupe peut se constituer un chronogramme qui planifie son action : appel ou non aux autorités judiciaires, confrontation ou non à la famille, maintien ou non d'un contact avec le mineur, tels sont les trois grands axes, non organiquement liés les uns aux autres, au long desquels il lui faudra s'organiser.



III. Le modèle mixte, judiciaire et psychosocial 



Ce modèle n'est pas vraiment appliqué en Europe de tradition latine; c'est très probablement le Québec qui le concrétise le plus. Si nous sommes bien informés, il n'y existe pas vraiment de lois qui régleraient les procédures de coopération inter-institutionnelle. La réalité de terrain est bien plus simple : chaque institution croit en ce qu'elle peut apporter, mais a également de la considération pour l'autre et, de facto, prend des dispositions pour que les modalités de son propre fonctionnement ne mettent pas l'autre en condition d'impossibilité. En outre, chacune fait des efforts de concertation et de synergie, de telle manière que la coexistence des deux n'amène pas trop d'inconvénients pour l'enfant et sa famille.

Concrètement, voici quelques exemples de ce que cela donne :

  - Les autorités judiciaires se sont donné les moyens d'être compétentes pour valider les éléments de preuve existant, et notamment le discours de l'enfant.

  - Le signalement aux autorités judiciaires est systématique et rapide.

  - S'il y a révélation claire par l'enfant, les agences sociales d'Etat ont un droit officiel de le mettre à l'abri pour 24 heures.

  - Le premier entretien de révélation est fait simultanément par un policier expérimenté et un intervenant psychosocial ; il est pris sur vidéo.

  - Les Tribunaux répressifs prennent en charge d'exiger rapidement la sortie de l'abuseur de son milieu familial, pour peu qu'ils le laissent en liberté conditionnelle ; cette mesure est effectivement surveillée.

  - L'application des sanctions pénales est bien dissociée de la présence des thérapies, etc.

Lorsqu'on s'aproche de telles conditions, le modèle apparaît comme bien intéressant, car la mise en oeuvre simultanée de deux institutions apporte bien plus de richesses qu'elle ne cause de problèmes (12) Nous devrions gagner du terrain dans cette direction en Europe de tradition latine.

IV. Les modèles de prise en charge centrés sur l'engagement prépondérant des grandes institutions sont-ils efficaces ? 



A. Quels que soient leur compétence et leur dévouement, les grandes institutions judiciaires et psycho-sociales apparaissent de plus en plus entravées par deux « limites » considérables, l'une quantitative et l'autre qualitative.

  - Sur le plan quantitatif, énormes sont les moyens en argent et en temps dont elle devraient pouvoir disposer pour gérer toutes les demandes que la société leur adresse. De facto, on est à des années-lumière du compte !

Un exemple : si l'institution judiciaire fonctionnait jusqu'au bout de sa logique, et allait jusqu'à une sanction pénale exécutée de 2 à 3 ans de prison pour tous les abuseurs ( quelques pour-cents de la population ), il faudrait probablement construire l'une ou l'autre ville-prison.

Il n'est pas inutile de rappeler que ces nécessités théoriques prennent place dans des sociétés occidentales de consommation, qui investissent la grande majorité de leurs capitaux dans le TGV, Internet, et le confort matériel quotidien ... et pas vraiment dans des programmes de « sollicitude à l'humain en souffrance » ...

  - Sur le plan qualitatif, les invitations de prise en charge via les grandes institutions entraînent que les faits dénoncés deviennent publics. Or ceci va à l'encontre d'un prescrit culturel puissant, en vertu duquel ce qui a trait à la sexualité - même à ses déviances - ou/et ce qui a trait aux relations parents-enfants, reste privé, conservé au sein de la famille (13), sans vagues à l'extérieur. Il n'y est fait exception que lorsque la déviance entraîne blessures ou mort : alors, la culture admet que cette dimension de la déviance fasse l'objet d'un jugement public : le tabou du meurtre est davantage géré publiquement que celui de l'inceste !

Ce prescrit culturel est clairement battu en brèche depuis 1970 par une minorité de citoyens - intervenants psycho-sociaux et autres représentants de la conscience collective - qui clament que la maltraitance contre enfants doit cesser, mais sans avoir vraiment imaginé d'autres moyens de prise en charge que le recours à de grandes institutions, en place ou/et à créer.

Comme il s'agit d'une proposition de minorité, elle n'entraîne dans la majorité de la population qu'une adhésion superficielle « de foule », liée à quelques cas spectaculaires, scandaleux et lointains. Au fur et à mesure que les personnes sont plus directement concernés, l'idée d'un « traitement en public » amène surtout angoisse et résistance : elles ne comprennent pas bien quels réels bienfaits on peut attendre de la publicité, alors qu'elles n'en voient que trop bien ce qu'on peut en redouter ( ... si jamais « ça » leur arrivait à elles )

Reflet de l'attitude ambivalente et angoissée de la population, le fonctionnement de l'institution judiciaire est probablement marqué par cette résistance. A l'inverse d'une minorité de cas dont elle montre qu'elle peut les sanctionner durement - parce que c'est inévitable -, pour la majorité des situations, l'attitude judiciaire est plus souvent ambivalente. Ceci pourrait expliquer pourquoi, malgré leur honnêteté et leur dévouement, une majorité de magistrats ne suivent pas les activités de formation nécessaire pour mieux valider scientifiquement les éléments de preuve afférents aux situations d'abus - et notamment le discours d'enfant - ; à ne pas le faire, ils peuvent continuer à s'abriter derrière la « présomption d'innocence » en déclarant que les faits ne sont pas établis et qu'il y a non-lieu ... et donc, il se pourrait qu'ils participent de la sorte au prescrit culturel : « Pas de vagues »

B. Ces deux énormes limites sont-elles dépassables, ou, plus radicalement, doivent-elles être dépassées ? A l'heure actuelle, je ne puis esquisser que quelques pistes de réflexion à ce sujet :

1. D'abord et avant tout, à chacun de décider jusqu'à quel point il désire influencer les choix de sa société et les orientations de sa culture, pour renforcer ou changer ce qui existe déjà ! Sans être ni fataliste-impuissant,ni utopiste, il faut constater que s'attellerait à une tâche considérable celui qui désirerait que soit vraiment effectif le message pro-institutionnel actuel !

2. Avant que cette tâche ne soit menée à bien, ne pourrions-nous pas encourager que l'on gère d'abord beaucoup de situations d'abus sur place, dans le tissu social même d'où elles ont jailli ?

a) Les agents de cette gestion seraient la population elle-même, mieux sensibilisée à cette nouvelle mission, et des structures légères d'appui et de stimulation, mais qui ne seraient pas chargées pour autant à elles toutes seules de la majeure partie de la prise en charge directe. Ces « structures » pourraient être des petites institutions psycho-sociales proche du terrain ... ou même, des professionnels de première ligne mieux formés, seuls ou en association pour les circonstances ( médecins traitants, pédiatres, psychologues scolaires, travailleurs sociaux, etc. )

b) La « gestion locale » de l'abus aurait pour objectifs : se solidariser avec l'enfant abusé et constituer avec lui une force qui dit « Non » ; dissuader l'abuseur de récidiver ; se solidariser avec la famille où l'abus a eu lieu et l'aider à mieux fonctionner, en ce compris une invitation faite à l'abuseur à donner davantage du meilleur de lui-même. La réalisation de ces objectifs entraîne que la gestion de l'abus sexuel sorte « un peu » du strict cercle familial, mais il s'agit d'une sortie discrète, donc plus acceptable, sans la publicité très officielle qu'exigent de facto les grandes institutions.

c) Concrètement :

  - Nous pourrions continuer les campagnes de sensibilisation qui invitent les victimes d'abus à parler de ce qui leur arrive, mais sans leur faire croire que, après avoir parlé, l'aide viendra d'abord et principalement des grandes institutions judiciaires ou psycho-sociales auxquelles elles pourraient s'adresser.

  - Nous pourrions plutôt les encourager à constituer, sur place, un petit groupe de solidarité  : confidents de leurs malheurs, qui les croient et sont déterminés à agir avec eux pour mieux les protéger.

Il me semble que la taille optimum de ce groupe serait de 4 à 5 personnes.

  - Ce groupe doit s'expliquer sans tarder avec l'abuseur : c'est-à-dire lui clamer sa conviction et le fondement de celle-ci avec une persistance tranquille ; obtenir de lui une reconnaissance des faits ; demander qu'ils cessent ; examiner avec l'abuseur et ses proches comment la protection de l'enfant sera mieux assurée à l'avenir.

Au fil de ce dialogue, le « groupe de solidarité » doit arriver à montrer à l'abuseur qu'il le considère comme un être humain, c'est- à-dire comme un être porteur d'une part de souffrance morale, d'une part de rapport libre au Mal ( destruction d'autrui ), mais aussi d'une part de richesses qui pourraient être mieux exploitées : il n'est pas tout-à-fait juste de cibler 5 à 10 % de nos concitoyens comme les parfaits monstres-épaves de cette fin de XXe siècle, là où tous les autres seraient les « bons » !

  - S'il y a accord sur la non récidive et la protection de l'enfant, le « groupe de solidarité » doit rester longuement présent et opérant, dans une fonction de vigilance continue et de manifestation de solidarité à la famille concernée.

3. Comme on le voit, je propose que ce soit des « stratégies de proximité et de concitoyenneté » qui prennent d'abord et souvent en charge des fonctions de confrontation et de protection qui, jusqu'à présent, étaient officiellement dévolues à d'autres institutions.
Celles-ci doivent rester en place, mais avec des missions spécialisées ou subsidiaires.

Missions spécialisées ? Le dialogue entre l'abuseur et sa famille, d'une part, et le « groupe de solidarité », de l'autre, pourraient provoquer que les premiers, en tout ou en partie, demandent des soins psychologiques ou/et une aide sociale qu'ils ressentent comme nécessaire : celle-ci devrait demeurer accessible.

Missions subsidiaires ? Même si l'on gagne un certain terrain par rapport aux pratiques existantes, il restera des cas assez nombreux où le groupe de solidarité ne pourra pas se constituer, estimera que les risques d'une intervention non spécialisée sont trop élevés, ou échouera dans sa mission. Alors, l'enfant abusé ou/et le groupe devront toujours pouvoir faire appel à des institutions plus spécialisées, soit purement psycho-sociales, soit judiciaires du type Tribunal pour mineurs ( à cause du cadre contraignant qu'il est à même d'imposer si l'enfant est en danger )

Quant aux autorités répressives, je limiterais leur intervention aux cas les plus inacceptables, jugés tels d'emblée ou après échec du groupe de solidarité. Reste à dresser une liste approximative de ces inacceptabilités : j'y mettrais d'ores et déjà les récidives avérées, l'entretien de réseaux de prostitution ou de pornographie, les abuseurs-collectionneurs d'enfants, ceux qui blessent les corps, etc. - la discussion est ouverte !

Si on restreint de la sorte leur champ d'intervention, reste à espérer que ces autorités répressives interviennent énergiquement : qu'elles fassent ce qu'il faut pour améliorer leur compétence, et qu'elles n'acceptent plus non plus que les églises, loges et autres copinages politiques cherchent à étouffer des poursuites qui seraient alors mille fois méritées, tant par les puissants de ce monde que par les humbles.

Les idées et méthodes esquissées dans ce texte sont développées de façon détaillée dans l'ouvrage :

J.-Y. HAYEZ, E. DE BECKER,   L'enfant victime d'abus sexuel et sa famille : évaluation et traitement,

« PUF, coll.,Monographies de la psychiatrie de l'entant », Paris, 1997

 

- Notes. - 

 



(1). Dans ce texte, nous appellerons « pédophiles » les auteurs d'abus sexuels externes. Leur traitement individuel peut s'avérer très ardu, surtout lorsqu'ils présentent une structure de personnalité perverse. Mais la description de leur prise en charge dépasse le propos de ce chapitre, centré davantage sur le mineur d'âge et sa famille.

(2). Il n'existe évidemment pas de contrôle absolu à ce sujet; dans une minorité non négligeable de cas, la parole de l'enfant, voire les simples suspicions, sont d'abord référées au Parquet, qui réagit selon sa logique propre comme exposé dans le premier modèle.

(3). En huit à dix jours.

(4). Mais bien d'autres formules sont possibles ... et là où il n'existe pas déjà vraiment de spécialistes, les intervenants de première ligne mobilisés d'abord peuvent constituer une petite association de fait, humble mais déterminée.

(5). L'enfant est invité à être très détaillé, souvent bien plus qu'il ne l'a été avec le premier confident. Il est essentiel que l'équipe s'imprègne de cette version détaillée et des émotions qu'elle véhicule pour se forger une intime conviction. Le premier confident est souvent présent à un premier entretien de passage, comme une présence amicale et soutenante, mais plutôt silencieuse : c'est à l'enfant de parler et de se faire comprendre.

(6). Chaque fois que c'est possible ; sinon en audio ; au pire, au mot-à-mot, avec un animateur principal de l'entretien et un autre qui prend note : on estime que c'est dans ces premiers entretiens que l'enfant est le plus près de la vérité ; en outre, ces enregistrements réduiront peut-être la multiplication ultérieure des interrogatoires.

(7). Quand l'équipe ne peut pas évaluer ces paramètres C et P, elle peut faire comme si l'on se trouvait très provisoirement dans un contexte C+ ou/et P+ : elle organise son action en conséquence, et observe de très près ce qui se passe.

(8). Par exemple, il est tout simplement à l'école, mais il est convenu avec celle-ci qu'il n'en sera pas retiré sans l'accord de l'équipe : si une tentative en a lieu, et pour autant qu'on ne pourrait pas ramener les parents à la raison, cela signifierait probablement que l'on passe de la catégorie C+ P+ à C- P+ ou C- P- : pas question, alors, de laisser partir l'enfant ; il s'agit plutôt de demander une protection judiciaire en urgence.

(9). Alors, il faut qu'un des parents au moins donne l'autorisation écrite que l'enfant reste à l'abri. Sinon. on change de catégorie et l'on doit demander la protection judiciaire.

(10). Comme nous l'avons déjà évoqué, le premier confident est souvent réinterpellé pour en faire partie.

(11). Hormis quelques cas où celui-ci s'est trompé de bonne foi et le reconnaît facilement.

(12). Tout n'est cependant pas rose au Québec : bien des professionnels s'y plaignent, par exemple, d'un excès de bureaucratisation - institutionnalisation des problèmes ; ceci touche même les interventions soi-disant thérapeutiques, qui apparaissent trop souvent comme des obligations institutionnelles ; enfin, dans la mesure où les abuseurs nient, le témoignage des enfants au Tribunal, avec examination croisée typique des lois anglo-saxonnes, est une grande source de traumatisme secondaire !

(13). De façon analogue, si l'abus est externe à la famille, les faits doivent rester abrités dans des communautés de vie : couvents, casernes ... ( « en famille » au sens large : c'est là qu'on lave le linge sale )