3.1.31.v Jeux sexuels, jeux de vilains ? 

Rencontre avec Jean-Yves Hayez....Interview par Jean_françois Marmion

 

Internet et la télévision aidant, jamais les enfants n’ont eu un aperçu aussi précoce de la sexualité, surtout dans sa dimension « recherche de plaisir» Faut-il s’en inquiéter ? Et faut-il tolérer, encourager ou réprimer leurs premiers jeux sexuels ? 

  • La sexualité des enfants est-elle un fait admis?

 

C’est une réalité de la vie, en tout cas, qui concerne quasiment tous les enfants: ceux qui sont en bonne santé ont une vie sexuelle. Ceux qui ne présentent jamais un intérêt pour le sexe, ne posent jamais une question, ne font preuve d’aucune activité d’ordre sexuel me paraissent bien plus préoccupants par leur inhibition ou leur indifférence que ceux pour lesquels une mise en pratique de la sexualité s’intègre aux autres grandes fonctions psychophysiologiques. Le regard des adultes est moins simpliste en 2017 que dans les années 1950 : on accepte mieux que l’enfant puisse s’intéresser à la sexualité, celle des autres et la sienne. Autrefois, quand il était surpris ne serait-ce qu’à se masturber, on lui promettait qu’il irait en enfer. Aujourd’hui, l’idée de la sexualité infantile est plus présente. Les gens sont informés, et invités à informer l’enfant. Pour autant, il est vrai qu’ils ne disent pas l’essentiel : ils parlent de la reproduction et des amours des beaucoup plus grands ! Et encore, souvent avec embarras …  Mais ils ne disent souvent rien sur l’éveil de la sexualité chez leur enfant aujourd’hui Les adultes découvrant que leur enfant a une vie sexuelle se sentent envahis dans leur territoire, leur domaine réservé. Et puis, trouver un enfant en train de se masturber, passe encore, mais s’il regarde de la pornographie sur Internet, ou s’il s’est déculotté avec un ou deux autres, il aura droit sinon à de la culpabilisation, du moins à de la désapprobation sans ménagement. Cependant, si elle reste modérée, je trouve une désapprobation, suivie  l’ordre de faire autre chose plus acceptable que l’attitude de cette minorité de parents qui s’excusent de surprendre des jeux sexuels et qui les encouragent.

 

  • Accepter l'éveil, mais désapprouver quand même des actes, n'est-ce pas contradictoire ?

 

Il n’est pourtant pas souhaitable qu’il en soit autrement. Un enfant bien dans sa peau doit s’attendre à la désapprobation de ses parents s’il est surpris lors de ses exercices sexuels les plus osés : il est structurant qu’il en soit un peu refroidi, provisoirement, puis qu’il reparte de l’avant. La sexualité se conquiert, et parfois de haute lutte ! Je ne crois pas qu’un adolescent « normal » ait jamais demandé à ses parents la permission de faire l’amour. C’est une décision que l’on prend tout seul, quand l’on se sent prêt, lorsqu’on l’a négociée avec son partenaire. Plus tard, vers 16-17 ans, c’est l’utilisation de sa propre chambre qu’il faudra  essayer d’obtenir officiellement, car le principe d’une vie sexuelle partagée, lui, aura déjà été accepté !

 

  • Vous avez mentionné des enfants ayant accès très précocement à du contenu pornographique. Est-ce qu’Internet et la télévision accélèrent ou bouleversent la découverte de la sexualité?

 

L’accélération est indéniable. Notre société étant inondée de sexualité commerciale, la majorité des enfants normalement curieux connaissent assez tôt les mots, les images, les techniques. Au CP, l’un au l’autre plus déluré a déjà mis, par jeu, pour faire une expérience, un zizi dans une bouche. Un petit de 9 ans partiellement autiste m’a raconté qu’à la récré, il avait « vu une dame lécher la bite des hommes » sur la tablette d’un pote. Pour lui, c’était banalisé. Tout cela s’intègre chez beaucoup dans le développement ordinaire de la connaissance sexuelle. Je ne suis pas sûr que ça en traumatise vraiment beaucoup, au-delà de certains moments initiaux de stress transitoire, ni que ça les transforme en pervers sans foi ni loi. Simplement, ils expérimentent, toujours curieux de s’identifier aux adultes. Et heureusement, quand on observe le devenir de leur sexualité, la majorité silencieuse des adolescents reste le plus fondamentalement à la recherche de l’amour, qui inclura à un certain moment une sexualité partagée. L’âge moyen des premières relations sexuelles reste stable, vers 16 ans, et quand on voit sur le Net comment ils parlent de sexe entre eux, on constate qu’ils connaissent beaucoup de détails techniques, mais qu’ils veulent toujours réussir leur vie sentimentale comme leur vie sexuelle. Ils ont toujours un peu peur de leur corps, de ne pas procurer de plaisir à l’autre, et c’est un peu angoissant pour eux de savoir si leur partenaire va les aimer. Cela devrait nous rappeler notre propre histoire ! Certes, quelques-uns sont très précoces ou pas très respectueux d’autrui, d’autres prennent la pornographie pour modèle, on ne peut le nier. Mais ils sont minoritaires.

 

  • Les plus jeunes comprennent-ils que les copains et les copines avec lesquels ils explorent leur sexualité doivent être consentants, et qu’ils ne doivent pas le faire sur proposition d’un adulte?

 

Ceux qui sont en bonne santé mentale, oui. Si l’on pouvait observer tous les jeux sexuels entre 4 et 12 ans dans un espace et une durée bien précis, on verrait que la grande majorité des enfants en bonne santé mentale[1] tiennent compte du consentement de l’autre, le plus souvent un camarade de leur groupe d’âge, et auquel ils attribuent un statut égal au leur. En revanche, si la sollicitation vient d’un adulte (alors toujours abuseur, qu’il apparaisse menaçant ou séducteur), un enfant n’a pas toujours le courage ni la possibilité de dire non… En outre, il existe des cas de figure plus complexes. Par exemple, on peut être en bonne santé mentale, affective et sexuelle, mais traverser quand même une mauvaise passe au moment où l’on doute davantage de soi et où l’on découvre vraiment le plaisir, entre 12 et 14 ans : dans ce contexte, j’ai connu plus d’un jeune ado ayant abusé de petits de 5 à 8 ans, dans des familles recomposées ou non. Ce sont de vrais abus qui font de vraies victimes, mais ce sont des abus transitoires, et l’ado passe tout de suite pour un monstre alors qu’il pourrait rentrer dans la normalité, moyennant dialogue et sanction juste, en regrettant vraiment ses dérapages. Malheureusement, souvent la scène sociale lui colle des étiquettes qu’il va garder pendant des années. Je ne dis pas que ce sont des problèmes faciles : je veux juste indiquer que n’importe qui, notamment un jeune adolescent habituellement « normal » peut déraper. Il faut lui redonner sa chance, tout en s’occupant des victimes.

 

  • Les psychologues du développement et pédopsychiatres attachent-ils toujours autant d’importance aux théories freudiennes, et notamment au complexe d’Œdipe?

 

C’est certainement plus nuancé que dans les années 1970. C’est Sigmund Freud qui a introduit l’idée d’une sexualité infantile, et je trouve, moi qui ne suis pas psychanalyste, que beaucoup de ses travaux restent valables. Les psychologues développementalistes contemporains admettent toujours la réalité du complexe d’Œdipe, avec leurs mots à eux, et sans plus en faire un des centres fondateurs du psychisme. Ce sont plutôt des successeurs de Freud qui se sont rigidifiés en tournant stérilement en rond dans des concepts. Je pense qu’il faut surtout se méfier d’une mauvaise utilisation de la psychanalyse, chez les auteurs français plus qu’anglo-saxons : on s’en sert comme d’un bouclier pour éviter d’aborder des faits. On va parler de refoulement, de fantasmes et de clivage, plutôt que d’admettre que trois enfants se sont sucés dans des cabinets de maternelle, et de chercher ce qu’il faut faire[2]. Plus préoccupant : quand de très jeunes enfants racontent qu’ils ont été agressés sexuellement par un adulte proche, certains soi-disant experts, pour peu qu’il n’y ait pas de preuve physique, invoquent Freud pour dire qu’il ne s’agit que de fantasmes liés au complexe d’Œdipe. C’est parfois vrai, de même qu’il existe des mères qui soufflent de tels récits à l’oreille d’un enfant, mais dans bien d’autres cas l’abus est réel, et de vrais experts habitués à le diagnostiquer peuvent conclure à des probabilités… que l’on tient rarement en compte[3]. Cette controverse n’est pas prête de se terminer.

 

 

 

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