article publié dans Arch. Pédiatr. 2001; 8 : 1239-45.


QUELQUES ILLUSTRATIONS (1).

Partons d'un paradigme fréquent : Valérie, spectatrice ingrate du décès de sa mère.

Valérie, six ans et demi est très ambivalente vis-à-vis de sa maman ; à une dimension d'attachement, présente depuis toujours, coexiste un courant de rivalité et d'opposition, la maman s'avérant elle-même maladroite et autoritaire, et le papa assez lointain. La maman est frappée brutalement par un cancer qui exige de nombreux séjours hospitaliers, des soins lourds et qui la laisse très fatiguée et irritable. Le papa ne peut modifier que très peu l'organisation de sa vie, et guère ses attitudes. Valérie est donc souvent seule avec sa maman peu disponible. Les deux parents ne peuvent et ne veulent pas qu'on lui explique ce qui se passe. La version officielle c'est que « maman a été un peu malade, mais ça va aller mieux »

Valérie interprète mal le changement d'attitude de sa maman, et l'ambiance lourde qui s'abat sur la famille. Elle pense souvent que c'est à cause d'elle, comme une punition. A d'autres moments, elle a l'impression que sa mère est de mauvaise volonté, gratuitement, et elle lui en veut donc de ce qu'elle prend pour de l'indifférence nouvelle ... Voici donc Valérie plus tyrannique, plus opposante, plus encline aux bêtises que jamais ... Petit-à-petit, elle commence à se douter de la gravité de la situation, elle dessine des squelettes et des morts à l'école ... mais elle ne reçoit toujours pas de réponse de la part de ses pa rents eux-mêmes terrorisés ... Finalement, lors d'un dernier séjour en clinique, la maman meurt inopinément, sans que l'enfant y ait été officiellement préparée. La maman n'a pas pu lui dire que bien plus profond que l'irritation superficielle, un amour stable existait toujours dans son chef.

Par la suite, Valérie présente un sérieux état dépressif, centré sur la perte de l'être aimé, la culpabilité et la mauvaise image de soi. Toutes ses performances chutent, et elle se montre plus difficile que jamais, persuadée que c'est là son destin. Elle reste marquée au fer rouge par la réprobation de tous, à commencer par celle de son papa, qui ne peut s'empêcher de penser qu'elle a quelque peu précipité la mort de son épouse, et qui supporte donc de moins en moins bien la fillette.

Participations circonstancielles au décès d'un proche.

Emanant occasionnellement de l'entourage survivant, cette attribution d'une responsabilité à l'enfant à propos de la précipitation, voire de l'occurrence pure et simple d'une mort, ne constitue pas un problème simple. Quand elle existe, il est fréquent qu'elle vienne accroître chez l'enfant une culpabilité qu'il s'était déjà partiellement auto-créée. Or, cette attribution est loin d'être toujours objective !

 - a) L'exemple le plus simple est celui de l'enfant dont la naissance est à l'origine de la mort de sa mère. Il y a aussi l'enfant qui entraîne dans la mort le parent qui tentait de le sauver, surtout si le danger gravissime a été provoqué par son imprudence d'enfant. Dans ces contextes, il n'est pas rare que les adultes survivants éprouvent du ressentiment à son égard. Or l'enfant n'a jamais été que la cause involontaire d'un drame ; il n'a certainement pas la responsabilité active d'avoir voulu la perte de l'adulte.

 - b) Voici un exemple plus délicat : le comportement difficile d'un jeune adolescent exaspère tellement son père que, faute de vigilance, celui-ci commet une maladresse mortelle, comme de tomber d'une échelle ... ou encore, un infarctus mortel suit de près une altercation. Dans ces conditions, la culpabilité qui s'en suit spontanément, et que l'entourage arrose, risque d'être aussi énorme que déniée. On voit plutôt s'installer ou s'exacerber des troubles du comportement et des échecs par lesquels le jeune se confirme à lui-même et confirme aux autres qu'il ne peut être qu'un bandit, et par lesquels il s'étourdit comme il peut. Pourtant, au fond, il est très rare qu'il ait voulu « pour du vrai » la mort du parent. En outre, même s'il est parfois probable que les difficultés du moment, vécues et agies par l'enfant, ont joué un rôle dans l'occurrence de la mort, leur persistance impliquait bel et bien la responsabilité de toute la famille qui s'est avérée momentanément soit impuissante, soit non désireuse de faire tout le nécessaire pour améliorer l'ambiance relationnelle. Par la suite, il est donc bien injuste de prendre l'enfant comme bouc-émissaire du malheur arrivé.


Participations actives au décès d'un proche.

Il est des cas encore plus délicats, qui portent plus souvent sur la mort d'un frère ou d'une soeur que sur celle d'un parent et que nous illustrons par deux exemples.

 - a) Pierre ( huit ans ) s'est vu confier pour deux heures la garde de Damien ( trois ans ) Occupé par une émission de télévision, il « oublie » sa mission et Damien, explorant seul le garage, renverse une étagère qui l'écrase et le tue.
Comment comprendre l'oubli de Pierre ? Simple et vraie défaillance de mémoire chez un enfant distractible ? « Acte manqué » exprimant des idées plus ou moins inconscientes comme le refus d'être trop souvent interpellé comme l'aîné de corvée ..., le désir de s'opposer aux parents ..., jusqu'au désir de mort dirigé vers le petit frère « en trop » dans la vie de Pierre ?
Mais même dans cette dernière alternative, peut-on considérer comme faute ce processus où n'existait pas l'intention volontaire et consciente de tuer Damien ? N'y a-t-il pas une part de responsabilité des adultes, voire de la société occidentale toute entière, qui a recréé tant d'isolement des familles nucléaires ? Pierre n'a-t-il pas surtout besoin qu'on lui donne l'occasion de se comprendre lui-même, via une psychothérapie menée avec délicatesse ? N'a-t-il pas besoin aussi qu'on lui donne l'occasion de réparer, par des activités positives, le drame à l'origine duquel il a été ?


 - b) Quant à Noémie ( quatre ans et demi ), il est clair qu'elle déteste depuis toujours Mathieu ( quinze mois ) Un après-midi que les deux petits sont laissés seuls dans une grande chambre qui sert aussi de salle de jeux, maman retrouve Mathieu étouffé sous son berceau et ses couvertures renversées, et Noémie prostrée dans un coin, qui se balance en répétant plaintivement « pas bobo ... pas bobo » Surtout chez des enfants d'âge préscolaire, lorsque la jalousie est forte, le désir de mort peut parfois donner lieu à des actes intentionnellement éliminatoires du bébé haï. Le plus souvent, le hasard sauve l'enfant agressé de la mort, car les forces et l'habilité de l'agresseur ne sont pas bien grandes. Mais de loin en loin, le drame arrive. Difficile à accepter par l'adulte, parent et professionnel. Ce seront éventuellement de purs a priori, ou des dénégations de l'horreur et de la culpabilité, qui feront clamer à cet adulte que celui qui a tué ne savait pas  ... ou n'avait pas compris l'irréversibilité de la mort ... ou a été complètement débordé par ses impulsions. Il en va parfois ainsi, et parfois pas : il se peut qu'il y ait bel et bien eu une programmation, de durée brève certes, mais programmation quand même !
Ici aussi, il est essentiel d'aider avec délicatesse l'enfant agresseur à exprimer tout ce qu'il ressentait. On peut manifester de l'empathie pour son vécu, mais aussi lui parler du tabou du meurtre, de la faute qu'il a commise quand c'est le cas et de l'interdiction de récidive. On peut enfin et surtout, comme c'était le cas pour Pierre, lui donner l'occasion de réparer.

ORIGINES DE LA CULPABILITE AUTOUR DE LA MORT.

Lorsqu'un enfant se sent en tout ou en partie responsable et coupable de la maladie ou/et de la mort d'un proche, son vécu peut avoir des origines diverses, pas nécessairement exclusives l'une de l'autre, dont voici une liste non-exhaustive :

L'enfant se reproche l'existence de pensées, suivies de comportements auto-estimés négatifs pendant la phase de maladie qui précède souvent la mort. Il en va de même si la mort est brutale, mais pourrait avoir été provoquée ou précipitée par les tensions liées à ses comportements négatifs, eux-mêmes dirigés ou non contre celui qui va mourir. Même s'il ne s'agissait que de pensées hostiles nombre d'enfants, surtout les plus jeunes ; croient qu'elles ont eu une puissance réelle et ont provoqué le drame survenu (« pensée magique »)

D'autres, surtout les plus âgés chez qui la mémoire garde mieux les empreintes du passé, se reprochent de ne pas avoir été parfaits au moment de la maladie : pas assez serviables, affectueux, ou simplement présents auprès du malade. Certains adolescents se reprocheront d'avoir exprimé des demandes d'autonomie et voulu prendre distance de la famille et du malade, alors qu'ils n'avaient pas remarqué ou pas voulu tenir compte sur le moment de la situation qui se dégradait.


L'enfant peut également se faire ces reproches d'imperfection après la mort, s'il a l'impression de ne pas correspondre aux attentes trop rigides des adultes survivants : par exemple, attentes qu'il n'encombre pas, qu'il soit éternellement triste comme eux, ou qu'il soit un parfait consolateur [1].

Et il y a aussi les reproches que l'on peut se faire pour avoir éprouvé une part de soulagement parce que le malade est mort : tel jeune pense que la vie est plus confortable, voire même se sent revivre, alors que l'entourage, lui, est encore en plein deuil, et ce jeune peut s'en vouloir d'éprouver de telles horreurs.

La mort une fois advenue, certains, dans le décours de leur vécu oedipien, s'asseyent massivement et rapidement dans le fauteuil laissé libre par le disparu ; parfois ça ne leur pose aucun problème intérieur ; parfois, ils ne peuvent pas s'empêcher de le faire, mais ça les angoisse et ça les culpabilise [2].

Enfin, l'attitude de l'entourage survivant peut alimenter, sinon créer à elle seule, la culpabilité d'un enfant sensible ; nous y avons déjà fait allusion à propos des attributions de responsabilité. Ailleurs, la culpabilité surgit parce qu'un parent survivant reste noyé dans sa dépression et dans l'idéalisation du défunt : l'enfant en conclut qu'il est totalement in compétent pour réveiller son parent si triste, et se sent en faute d'être si minable. Et les choses se compliquent encore si, d'une façon ou d'une autre, ce parent en deuil pathologique fait comprendre à l'enfant qu'il est de trop, voire même qu'il aurait mieux fait de mourir, lui l'enfant, à la place de celui qui est parti.

MANIFESTATIONS CLINIQUES DE LA CULPABILITE.

Vécus intimes de culpabilité.

Tous ces enfants regrettent secrètement d'avoir agi comme ils ont agi, éprouvé ce qu'ils ont éprouvé, pensé ce qu'ils ont pensé ... si pas, plus radicalement, de rester en vie. Ces vécus intimes de culpabilité se situent à un endroit variable, et mouvant dans la durée, sur une échelle dont un des pôles est caractérisé par un refoulement inconscient massif et l'autre, par une représentation consciente claire et douloureuse, jusqu'à en être rongé. Même quand l'enfant se sent consciemment coupable, il n'est pas fréquent qu'il ose l'exprimer, tant il a honte et tant il a peur d'être cruellement puni.

On en trouve une superbe illustration dans le film Ordinary people de R. Redford (1980) ; Conrad ( dix-sept ans ) sent bien que sa mère lui en veut d'avoir survécu à Bud, son aîné, mort noyé lors d'une sortie en mer des deux garçons. Il s'en suit une mauvaise image de soi et une longue dépression jusqu'à la tentative de suicide.

Dépression et régression.

Que la culpabilité soit refoulée ou non, maints comportements sont susceptibles d'en exprimer la présence. Chez certains, il apparaît un tableau d'ensemble d'allure dépressive : tristesse, perte d'intérêt pour les projets de vie ; incapacité de trouver du plaisir autour de soi ; manque de tonus, laisser-aller et chutes de toutes les performances, etc. D'autres régressent plus ou moins intensément vers une manière « bébé » de se comporter. De la sorte, ils demandent encore amour et pitié, en abandonnant les dimensions les plus mûres et les plus autonomes de leur développement, parce qu'ils les jugent mauvaises ou qu'elles ne les rapprochent pas des survivants.

Ces deux dimensions, si elles révèlent parfois l'existence de la culpabilité, expriment aussi la présence de la tristesse liée à la perte, soit normale, soit pathologique par l'intensité et la durée qu'elle revêt. Il n'est donc pas toujours facile de deviner que l'enfant se sent également coupable, autrement que par une écoute attentive.

Autopunition.

Parfois, l'enfant se sent tellement mauvais qu'il désire se punir activement et répétitivement : il y oeuvre via des comportements dont il n'est pas toujours facile de déterminer s'ils sont volontairement programmés ou non. En tout cas, leur répétition devrait finir pas inquiéter : blessures accidentelles ou auto-mutilations, démolition de biens personnels, ruptures de liens, échecs de projets, etc. Il y a aussi les comportements d'anesthésie et d'autodestruction comme le « substance abuse » des Nord-Américains ... il y a enfin, beaucoup plus rarement, des tentatives de suicides ou des suicides.

Comportement négativiste.

Ailleurs, comme l'enfant se sent très mauvais et désespéré à l'idée de ne jamais pouvoir changer, il extériorise un comportement négativiste : il se coupe des autres, s'ingénie à les blesser et à les agresser, et en reçoit des insultes et punitions méritées à ses yeux, mais face auxquelles il joue l'indifférence. Il joue car en fait, on entre dans un cercle vicieux infernal, où l'enfant se sent encore plus coupable de se montrer si méchant et de perturber la vie des autres [3].


AGRESSIVITE DE L'ENFANT AUTOUR DE LA MORT D'UN PROCHE.

Une agressivité vécue et le plus souvent extériorisée par l'enfant éclate soit dès l'étape de la maladie terminale ( quand elle existe ), soit après la mort. Elle est notamment le fait d'enfants d'âge préscolaire, qui avaient jusqu'alors une relation affective intense et une dépendance matérielle marquée vis-à-vis de celui qui part. Ces enfants sont ingénus, imaginatifs, n'analysent pas bien les enjeux objectifs de la situation, et se sentent donc injustement abandonnés. Mais d'autres catégories d'âge sont également hyper-vulnérables, comme la pré-adolescence et le début de l'adolescence, âges marqués par de nouvelles insécurités, par le réveil des pulsions et par l'exacerbation de la rivalité oedipienne.
Cette agressivité peut avoir plusieurs origines, non exclusives l'une de l'autre.

L'insécurité.

Le jeune enfant peut avoir peur de ce qui rode dans la maison. Avant la mort du malade, il voit la détérioration physique de celui-ci, il voit des appareils mystérieux, il entend prononcer des mots dont l'écho est redoutable dans son imaginaire. Et si des monstres allaient venir chambouler la maison ? Et s'il allait être malade et mourir, lui aussi ? Surtout qu'il n'est pas toujours très sage ... alors, ses petites turpitudes ne pourraient-elles pas lui valoir une condamnation à mort comme sa maman dont on dit peut-être à mi-mot que « après tout ça ne serait pas arrivé si elle n'avait pas tant fumé ... »

Cette insécurité peut s'intensifier encore si l'enfant vivait en famille monoparentale avec un parent occupé à mourir et si la maladie de celui-ci amène beaucoup de ballottages relationnels. Il en va de même lorsque les relations étaient très distantes ou négatives avec l'autre parent en bonne santé : après la mort du parent-support, l'enfant peut redouter du même coup sa solitude, la négligence de cet autre parent, sa non-protection.

Le sentiment d'être abandonné affectivement.

Au moment de la maladie, l'enfant peut ne pas comprendre pourquoi le malade habituellement si gentil n'est plus disponible pour lui. Et après la mort, qu'est-ce que c'est donc ce paradis où il est parti sans sa petite Amélie qu'il disait tant aimer ? Certains enfants peuvent donc se sentir très fâchés parce qu'ils ont l'impression de ne plus être investis. Les voici ostensiblement désobéissants, tapageurs, destructeurs, colériques. S'ils sont plus grands, d'autres conduites plus négatives peuvent apparaître : décrochage scolaire, fréquentation de mauvais amis, actes délinquants, « substance abuse » Ils expriment ainsi tant leur désespoir que leur rage secrète et leur inacceptation de la réalité ; et puis, ne veulent-ils pas aussi attirer l'attention du mort et le faire revenir, tant ils sont malheureux sans lui ? Le parent survivant peut être la cible privilégiée de cette agressivité parce qu'il est taxé d'incompétence radicale, secrètement ou ostensiblement : il a fait cette faute majeure de ne pas avoir pu garder le mort en vie !


La culpabilité.

Nous l'avons évoquée dans le paragraphe précédent : parce qu'ils se sentent mauvais, certains enfants se conduisent eux aussi de façon négativiste et agressive.

Un attachement intense et éventuellement secret au défunt.

Certains enfants, surtout les plus âgés et des adolescents, gardent en eux le souvenir du mort comme on garde un trésor douloureux. Ils maintiennent avec lui une relation morte-vivante des plus nostalgiques, comme figée. Ils se montrent alors très farouches si l'on essaie de faire mûrir le processus du deuil familial, par exemple en parlant du mort. Ils mettent aussi agressivement à distance ceux qui tentent de s'approcher d'eux pour les faire revivre. C'est eux enfin qui nourrissent une véritable haine, parfois de longue durée, à l'égard du nouveau compagnon ou de la nouvelle compagne de vie choisi(e) plus tard par le parent survivant, et qu'ils ressentent comme usurpateur intolérable.

Des changements objectifs et frustrants après la mort.

Dans certains cas, la vie quotidienne ultérieure devient plus frustrante, plus stressante, comme on le voit dans un certain nombre de familles monoparentales. Ailleurs, l'enfant a vraiment perdu le parent qui le protégeait ou le chérissait le plus. Et puis, le deuil qu'est occupé à faire le parent survivant diminue parfois largement sa disponibilité  : l'enfant peut vivre tous ces changements à la baisse avec résilience, mais parfois aussi avec dépression et/ou irritabilité.

COMMENT PREVENIR OU ATTENUER CES DEUX COMPLICATIONS DU DEUIL ?

Prévention générale.

Une dimension de prévention générale résulte de la qualité basale de l'éducation de l'enfant, en dehors de tout contexte de maladie et de mort.

Spontanément, bien des parents font de leurs enfants des êtres forts, confiants et prêts à affronter l'adversité parce qu'ils pensent à les écouter et leur donner des informations authentiques, à encourager leur autonomie, tout en leur donnant suffisamment d'affection, à leur montrer que la disponibilité des parents a des limites et qu'il faut aussi se débrouiller tout seul, à leur inculquer un sens vrai et nuancé de la faute, que l'on ne devrait évoquer que lorsqu'il y a intention destructive égoïste, à admettre l'ambivalence des sentiments et la présence d'agressivité au coeur des relations humaines, etc.

Ecouter, partager, tolérer, ne pas exiger la perfection.

Lorsque la mort est précédée d'une maladie dont l'issue fatale est prévisible, l'enfant connaît souvent bien des remous affectifs. Pour l'aider à les gérer, il revient aux adultes, à ceux qui sont en bonne santé et au malade dans la mesure de ses forces, de veiller à :

 - écouter les questions et les commentaires de l'enfant,

 - voire en provoquer l'issue ainsi que celle de ses sentiments ; signaler patiemment l'existence d'une disponibilité à l'enfant réticent à s'exprimer ou/et le mettre en contact avec un tiers qui pourrait faciliter son expression [4].

Quand l'enfant parle, on devrait l'aider d'abord à déployer avec ses mots détaillés à lui ce que lui croit savoir ou, à défaut ce qu'il imagine spontanément ainsi que les questions qu'il se pose. Par exemple, s'il demande « Est-ce que maman va mourir ? » on devrait l'encourager à dire d'abord « Qu'est-ce que tu en crois, toi ? Qu'est-ce que c'est la mort ? Ca te fait quoi ( et pourquoi ) de penser ça ? »


Si l'enfant s'exprime, on devrait accepter d'entendre ce qu'il y a de triste en lui - par exemple, la crainte de ne plus être aimé - sans vouloir tout de suite le rassurer en minimisant. Peut-être même dira-t-il quelque chose de son agressivité -  par exemple il est fâché que sa maman ne joue plus avec lui ! -. Tant mieux alors si l'on peut rejoindre son monde intérieur et si l'on ne lui enjoint pas tout de suite de se montrer « politiquement correct »

Partager des idées, des questions et des sentiments vécus, répondre en toute vérité aux questions de l'enfant.

Pensons d'abord à l'impact positif que revêt souvent la « simple » expression de soi par l'adulte, en présence de l'enfant mais sans pourtant qu'elle soit directement destinée à lui [5]. Cette expression, dont l'enfant est témoin, enrichit ses connaissances, l'apaise et l'incite à en faire autant, du moins toutes les fois où ce vécu d'adulte n'est pas lui-même figé dans la pathologie (2).

Vient corollairement le champ de l'information destinée à l'enfant : information sur la nature de la maladie, les réaménagements concrets qu'elle exige de la famille et les remaniements idéo-émotionnels qu'elle entraîne : le chagrin et l'irritabilité de papa qui voit maman malade ... la colère des enfants lorsqu'ils se sentent moins aimés ... l'impression injuste qu'ils ont alors d'être « méchants », etc.

Un point d'information délicat et redouté par beaucoup d'adultes porte sur la mort annoncée. A ce sujet, s'il est cruel d'effrayer ou d'attrister longtemps à l'avance des enfants ingénus, inversement, cela nuit de faire la politique de l'autruche lorsque d'autres enfants sont eux-mêmes préoccupés, qu'ils en laissent voir quelque chose mais qu'on les renvoie à leur solitude.

Plus radicalement, lorsque le malade entre très probablement dans ses quelques derniers jours de vie, ne pas préparer à cette mort imminente l'enfant, même jeune et ingénu, n'est jamais confortable qu'à très court terme : la trace traumatique laissée par une mort, qui n'était imprévue que de lui, risque d'être bien plus grande que s'il y avait été préparé!

Encore faut-il dialoguer positivement autour de cette mort annoncée! Positivement, en écoutant certainement ce que l'enfant en sait, en imagine ou en interroge et en réfléchissant avec lui à des thèmes comme la frustration et la tristesse liées à la séparation matérielle, la persistance d'une relation spirituelle, le rôle de la maladie qui achemine vers la mort, et la non-responsabilité de l'enfant dans ce domaine, le fait que la vie de l'enfant, elle, n'est pas spécialement menacée (3) , etc. [5].

On gagne également à tolérer l'expression comportementale des remous affectifs de l'enfant, se limiter à demeurer ferme autour de quelques règles essentielles de convivialité, faire preuve de patience et maintenir l'espérance autour d'autres dysfonctionnements comme, par exemple, de mauvais résultats scolaires, refléter à l'enfant ce qui se passe probablement en lui et qui explique son chahut du moment.

Ne pas exiger la perfection chez l'enfant.

Justement il demeure un enfant, qui ne saurait pas penser tout le temps à se ménager pour le malade : accepter que parfois il se conduise comme un poulain fatiguant, l'aérer, veiller à ce qu'on lui fournisse toujours des sources de distraction. Inversement, l'encourager à être de temps en temps utile au malade, ne fût-ce qu'en lui apportant un verre de jus d'orange ou un beau dessin ...

Contre la mort inopinée.

Même les fois où la mort a été inopinée, un certain nombre de recommandations faites ci-dessus restent d'application dans son décours immédiat. Il en va de même à plus long terme, dans les semaines ou les mois qui la suivent. En outre, dans le champ de l'écoute et du partage d'idées, on sera plus particulièrement attentifs aux thèmes supplémentaires que voici :

Evoquer l'inéluctabilité et l'irréversibilité de la mort [2] , [6] , [7].

Sans cependant faire violence à l'enfant jeune qui soutiendrait mordicus que le disparu va revenir (« C'est ce que tu penses et c'est ça qui te fait du bien pour le moment »)

Redire que l'on peut rester en relation spirituelle avec le défunt, en pensant beaucoup à lui, en continuant à faire les bonnes choses qu'il demandait, parler de l'héritage spirituel que chacun porte en soi jusqu'à un certain point ...

Parler avec l'enfant de ce que va être son avenir.

Le plus souvent, après avoir écouté son éventuelle insécurité et ses questions, on peut lui garantir qu'il continuera à être l'objet d'un amour et d'une protection de qualité, mais le confort de sa vie matérielle diminue parfois. Quoiqu'il en soit, mieux vaut ne pas tricher quand on évoque tous ces domaines : c'est le prix à payer pour garder sa confiance et éveiller sa résilience !

Etre attentifs aux paroles ou aux signes de culpabilité que l'enfant exprimerait.

Dans la mesure où il donnerait l'impression de se sentir responsable de la mort survenue, en discuter avec lui. Il est rare, mais pas tout-à-fait impossible, que son comportement difficile ait peut-être précipité l'évolution d'une maladie. Il est rare aussi qu'il ait été à l'origine d'un accident de santé ou d'un accident mortel. Dans tous ces cas, il faut essayer d'en parler ouvertement avec lui et situer sa faute là où elle a vraiment existé : s'il désire parfois la mort de l'autre, il est très rare qu'il ait fait ce qu'il fallait pour la provoquer vraiment ! En outre, toute sa famille aurait pu avoir davantage de sollicitude pour le comprendre au moment où il se montrait difficile. Ensuite, s'il existe une part de responsabilité et de faute, on peut l'aider à faire des actes réparateurs et à se pardonner.

Dans le champ de la tolérance.

Il faut faire preuve de patience et d'espérance face aux comportements difficiles, comme nous l'avons déjà évoqué. Mais on doit se rappeler aussi que chacun vit son deuil avec ses particularités propres, et que cette originalité de la souffrance morale et de son apaisement progressif gagne le plus souvent à être acceptée sous les formes qu'elle revêt [6].

CONCLUSION.


On peut se demander qui est le plus adéquat pour faire avec l'enfant cette partie du cheminement centrée sur le dialogue. « Sans nécessairement demander tout de go aux plus accablés d'assurer un dialogue fluide, mais en jouant sur les ressources de la famille élargie et d'autres familiers [3] , [8]  ; il nous semble préférable que les témoignages et les réponses à l'enfant émanent, pour le principal, des compagnons de sa vie quotidienne ... Le rôle des psychothérapeutes est donc d'abord de faciliter la communication dans la famille ... Si par la suite l'enfant reste prisonnier de ses conflits ou de ses affects les plus pénibles, une psychothérapie lui sera également et personnellement proposée ... Mais il n'est pas nécessaire d'exiger tout de suite qu'il y vienne seul. Beaucoup ont besoin, temporairement, de la présence d'un familier à leurs côtés, qui les protégera et les rassurera ... » [5] Des ateliers d'animation et d'expression pour enfants dont un proche est gravement malade ont également une fonction libératrice de la parole et des sentiments, qui se situe au niveau des préventions primaire et secondaire. Il en va de même d'ateliers d'expression après la mort d'un être cher dont les effets peuvent se situer, d'un enfant à l'autre, entre la prévention et la thérapie de groupe.

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Bibliographie


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Les deuils dans la vie : deuils et séparations chez l'adulte et chez l'enfant. Maloine, Paris, 1994.
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