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Interview du Pr Jean-Yves Hayez sur la pédophilie, publié dans le journal "Dimanche" du 5 décembre 2018

Par Charles Delhez

L’actualité en France a révélé un sordide drame familial dans la Nièvre. L’Église de France, elle, continue à faire face à des dossiers de pédophilie. Ainsi, l’ancien évêque d’Orléans pourrait être condamné à un an de prison ferme pour non-dénonciation du comportement d’un de ses prêtres. Réunie à Lourdes pour son assemblée annuelle, la Conférence des évêques de France (CEF) a abordé la douloureuse question des abus sexuels dans l’Église. Le point à propos de la pédophilie avec Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvénile. Il est l’auteur, avec E. de Becker d’un livre de synthèse récent, "La pédophilie" (Ed. Jésuites, 2018) et s’investit depuis plus de quarante ans dans la lutte contre l’abus sexuel sur enfants.

1. Voilà une vingtaine d’années, depuis l’affaire Dutroux, que l’on parle beaucoup de pédophilie. Qu’est-ce exactement?

J’appellerai ici "pédophilie" tous les abus sexuels commis contre des mineurs d’âge. Leur forme est très variable, depuis la consommation de pédopornographie sur Internet-déjà considérée, et à raison, comme un abus sur enfants inconnus- jusqu’aux viols et aux pratiques perverses les plus sordides.

La grande majorité de ces abus sont commis en famille, par les parents ou des membres proches de la famille élargie. Ce sont donc des actes incestueux lorsqu’ils émanent de proches par le sang ou  de parents adoptifs. Dans une minorité de cas, ils sont le fait des personnes externes à la famille, mais souvent bien connues de l’enfant; beaucoup de spécialistes n’emploient le mot "pédophilie" que pour désigner ces abus externes.

Environ 8 abus sur 10 sont le fait d’individus de sexe masculin. Environ 8 abus sur 10 également sont le fait d’individus majeurs, les 2/10 restants se passent entre mineurs.

2. Un phénomène récent?

S’en prendre sexuellement à des mineurs, c’est probablement un phénomène aussi vieux que le monde et répandu sur toute la planète, avec quelques fluctuations dans le temps et dans l’espace. Parfois, ce n’était même pas illégal, comme dans la Rome antique par exemple, au moins avec les enfants-esclaves, ou comme en Chine il y a deux ou trois siècles, où l’on pouvait aller "s’amuser" dans "la maison des petits garçons" ou "la maison des petites filles".

3. Un phénomène de société? Quelle explication?

Je ne pense pas que ce soit principalement un phénomène de société. Certes, il existe un peu d’accélération du phénomène parce que nos sociétés occidentales encouragent fortement toutes les consommations de sexe-plaisir (même si c’est officiellement entre majeurs consentants), ainsi que la grande valeur des droits individuels, plutôt que la protection du groupe ("You like it? Just do it!").

Mais plus constamment, les mineurs incitent certains adultes à décharger leur volonté de puissance à bon compte ou à connaître des plaisirs particuliers, notamment en brisant et en salissant l’innocence. D’’autres voient les mineurs comme une fontaine de Jouvence, apte à suspendre le temps si l’on s’y abreuve corps et âme...

Quant aux tiers, les témoins plus ou moins lucides des abus, ils ont toujours eu du mal à s’interposer efficacement, à attaquer les puissants et à protéger les plus faibles.

4. Une maladie ou une faute morale?

On trouve des dimensions pas normales dans la personnalité de beaucoup d’auteurs. Mais le terme "pas normal" renvoie à des réalités complexes et variées, qui font débat parmi les psychiatres. Citons par exemple et prudemment: l’immaturité affective; de lourdes insatisfactions de soi, un tempérament très dominant; une sexe- addiction  (dépendance au sexe-plaisir). Cependant, même déviants, la toute grande majorité des auteurs n’a pas perdu sa liberté intérieure et sa lucidité: ils choisissent donc de faire les derniers pas vers des actes qu’ils savent interdits et mauvais, même si leur pathologie les y prédispose: donc et pathologie et faute morale.

J’ajoute enfin que même un être normal peut déraper et se dévoyer transitoirement, puis se reprendre. "Rien n’est jamais acquis à l’homme..." écrivait Louis Aragon, et dans l’Evangile dit de la femme adultère, Jésus constate l’universalité du rapport occasionnel au Mal: "Ils s’en allèrent un à un, à commencer par les plus vieux."

5. Un drame qui laisse des traces indélébiles ou une blessure d’enfance qui finit par se résorber?

Le devenir des mineurs qui ont été victimes d’abus sexuel est très variable. J’en parle sur mon site web www.jeanyveshayez.net dans un article spécifique:

Le devenir à long terme des enfants et des adolescents victimes d'abus sexuel. Il faut tenir compte à la fois de prédispositions positives ou négatives présentes dans la personnalité, de facteurs de gravités propres à l’abus et, au moins autant, de la qualité plus ou moins bonne de la prise en charge et des réactions spontanées de l’entourage après cessation de l’abus: ces derniers facteurs sont trop souvent négatifs! Le "traumatisme secondaire" qu’ils engendrent peut être pire que ce qui est dû directement à l’abus.

6. Est-ce plus fréquent dans les milieux ecclésiastiques?

On ne peut pas affirmer avec certitude que la pédophilie est plus fréquente chez les personnes consacrées de l’Eglise catholique que dans les autres Eglises ou que chez les laïcs. Partout - et heureusement! – ce ne sont que de petites minorités d’adultes qui sont concernées!

Mais le scandale vécu dans la population, lui, a constitué une caisse de résonance énorme, la traque qui s’en est suivie et la libération de la parole chez les ex-victimes a été plus intense et a donné l’impression que de nombreux prêtres et religieuses étaient concernés. Scandale social compréhensible au demeurant, car on attend tout , sauf cela, de la part des messagers "professionnels" de l’amour de Dieu et puis l’Eglise donne trop de leçons au monde en matière de morale sexuelle et se devait donc d’être impeccable.

7. Comment comprendre ce dévoiement de certaines personnes consacrées?

Question complexe, à laquelle nous donnons une réponse détaillée dans notre livre "La pédophilie". Je cite brièvement quelques facteurs probablement davantage opérant chez les prêtres et religieuses que chez les laïcs: la volonté voire l’ivresse du pouvoir, l’abus d’autorité morale; une immaturité affective qui se cache derrière une intelligence mûre et parfois brillante: le futur pédophile, ici, se sent encore comme l’enfant de sa mère, incapable d’un lien sentimental adulte, et il reconstruit avec l’enfant abusé une relation amoureuse ou lui agit  comme une mère (incestueuse).

Et il faut évoquer aussi l’absence de vrai contrôle social et le sentiment d’impunité qui s’en suit: pour la communauté, le prêtre a été trop longtemps "un citoyen au-dessus de tout soupçon" et, si l’on finissait quand même par reconnaître qu’il avait péché, il était très vite absous par sa hiérarchie, soucieuse d’abord et avant tout  de l’image de l’institution.

8. Y a-t-il un lien avec le célibat?

Le lien entre le célibat des prêtres et la pédophilie de quelques-uns n’est pas un lien très fort. C’est principalement lorsque le célibat est un refuge, le symptôme de l’immaturité affective décrite plus haut, c’est seulement alors que le prêtre (ou la religieuse) cherche à combler ses besoins affectifs et sexuels via des enfants. On peut penser aussi aux célibataires mal dans leur peau, dépressifs, solitaires, peut-être en crise de foi, qui peuvent se consoler et trouver une relation conformiste et dépendante chez les enfants. Pour tous les autres, le célibat actuellement imposé par l’Eglise - et que je regrette personnellement - ne me paraît pas constituer un risque significatif de s’en prendre sexuellement à un enfant.

9. Des commentaires vis-à-vis du traitement de cette question par l’Église?

Sous l’égide du Pape François, l’Eglise d’aujourd’hui a pris d’excellentes résolutions de principe. Les plus connues sont la transparence et la tolérance zéro, attitudes qui se situent aux antipodes de ce qui se passait jusqu’à récemment: l’ omerta , la protection à tout prix de l’image de l’institution et l’indulgence naïve pour le prêtre pauvre pécheur qui promettait tout de suite à son supérieur de ne plus recommencer!

10. Est-ce que cela va fonctionner?

Le chemin à parcourir pour appliquer concrètement les nouveaux engagements sera très dur et long et demandera la vigilance et le réalisme de toute la communauté chrétienne. Malgré quoi, comme dans toute œuvre humaine, des failles continueront à exister de ci de là!

Voici par exemple une première difficulté: l’Eglise veut signaler tous les nouveaux cas aux autorités judiciaires. Soit! Mais l’on sait que les procédures judiciaires sont souvent longues. Pire encore, les autorités judiciaires, débordées et trop prudentes, classent sans suite trop de dossiers ou innocentent des personnes hautement suspectes! Que fera l’Eglise alors, lorsque de très probables loups seront laissés ou  renvoyés par la Justice au bercail?

Autre signe préoccupant: même le Pape François, dont les motivations et l’honnêteté ne peuvent être mises en doute, a bien renvoyé l’un ou l’autre cardinal d’un coup sec mais semble avoir été bien plus passif face à Mgr Barbarin, l’archevêque de Lyon. Celui-ci l’va-t-il baratiné efficacement? Le pape a-t-il eu trop pitié? Comme quoi, il ne faut jamais travailler seul face à l’abus sexuel, mais toujours en équipe et, pour les institutions, en s’appuyant sur une commission indépendante. Cette dernière existe en Belgique et vient d’être installée en France.

11. Est-il possible de réduire l’occurrence de ces drames?

J’aimerais vous répondre "Oui" et vous proposer des pistes réalistes et efficaces. Mais je n’en trouve guère, à part quelques considérations générales sur l’harmonie dans les couples, la réduction des frustrations sociales, ou encore l’ouverture des célibataires à une vie relationnelle bien pleine.

Des entretiens d’embauche ciblés pour ceux qui vont devoir s’occuper d’enfants? C’est de l’utopie.

Rendre les enfants plus lucides et plus forts? Oui, sans doute, mais pourront-ils pour autant mieux résister à des sollicitations intrafamiliales pressantes? Créer des lieux d’écoute et se soins psy absolument confidentiels pour les adultes qui se sentent menacés de dévoiement? Oui, cela fonctionnera pour quelques-uns... mais ce chancre restera chevillé au corps de beaucoup, dans la petite minorité d’adultes qui s’y adonne déjà...

Alors, il faut miser davantage sur la prévention secondaire et tertiaire: aller vers les enfants qui ont l’air mal dans leur peau, les croire quand ils osent dénoncer un adulte (c’est le plus souvent à raison!), et intervenir plus rapidement, plus énergiquement et plus généreusement qu’on le fait aujourd’hui.

 

Le mot de la fin?

L’espèce m’a manqué pour dire tout ce que je souhaitais! Je vous invite donc à lire notre livre "La pédophilie" et à consulter mon site web www.jeanyveshayez.net, où vous trouverez beaucoup d’informations. Entre autres, sur la prise en charge des victimes, de leur famille et des auteurs.
Nous ne vaincrons pas avant très très longtemps ce chancre qu’est l’abus sexuel contre mineurs. Mais, par respect pour ceux-ci, cela vaut la peine de continuer à se battre avec générosité, en empruntant des chemins réalistes, loin des discours officiels! Et si nos résultats, souvent incomplets, ou si nos échecs trop nombreux nous attristent et nous découragent, souvenons-nous de la phrase sacrée "Celui qui sauve un être humain sauve l’humanité"!