texte écrit avec Cécile Hayez (2) 

      Ce texte est d'abord dédié aux enfants disparus et oubliés. Enfants de la rue ou mineurs sans papiers, tombés au fil de leurs errances : tombés du train d'atterrissage d'un Airbus, assassinés dans un caniveau, vendus pour leurs organes, pour la prostitution ou pour l'esclavage au travail ou enfants orphelins des génocides, enfants-soldats qu'on envoie mourir en première ligne sur les mines ... et tant d'autres encore !

      Ce texte vous est aussi dédié, à vous, les cousins de ces radicalement oubliés : enfants des pauvres qu'aucun Etat Civil n'enregistrera jamais dans le Tiers-Monde et qui mourront avant trois ans de leur malnutrition ou enfants enlevés brutalement à un parent aimant et déplacés dans des pays lointains au nom de l'orgueil ou de la religion de l'autre parent ou enfants victimes des infanticides, actes de misère et de désespoir bien plus souvent que meurtres cruels et gratuits !

      Et bien sûr nous pensons aussi à vous toutes et tous, que vos familles cherchent désespérément. Vous, qu'on ne retrouve pas depuis si longtemps et qu'on ne retrouvera peut-être jamais ou vous, qui avez été enlevés pour des raisons criminelles ou arrachés à vos proches au nom de la vengeance ou de l'intimidation politique ou vous aussi, les fugueurs qui ne donnerez plus jamais signe de vie, peut-être parce que votre coeur s'est endurci et ne fait pas de place au pardon, ou qu'un accident vous a emportés, ou que vous vous êtes laissé brûler l'âme dans dieu sait quel sombre secte ou réseau ... ou vous enfin, les quelques désespérés dont on n'ose pas imaginer l'intensité de la souffrance, qui êtes allés vous suicider et vous anéantir au fin fond d'une nature à laquelle vous demandez d'engloutir tout ce que vous avez été.

      Vous avez tous beaucoup souffert, c'est sûr, d'une manière ou d'une autre, comme jamais ne devrait souffrir aucun être vivant.

      Permettez-nous aussi de tourner notre pensée vers vos parents et vos familles, qui, à travers votre disparition, ont fait une des expériences les plus effroyables qui soit. Ils ont d'abord éprouvé la douleur de voir brutalement voler en éclats leur désir d'un parentage positif, si fondamental chez tant d'adultes, ce désir de vivre et de réussir du lien affectif, de transmettre quelque chose d'eux-mêmes dans un contexte d'amour et de protection.

      Pour ces familles, il y a l'angoisse, perpétuelle et taraudante : notre enfant est-il encore en vie ? Souffre-t-il ? Est-il violé, torturé ou laissé dans le noir et le froid ? Se trouve-t-il inconscient, la jambe cassée, sans pouvoir appeler, au fond d'une crevasse ? Que pense-t-il en ce moment ? Sait-il toujours bien qu'on l'aime ? Le retrouverons- nous ? Le retrouverons-nous vivant ou mort ? Recevrons-nous ne serait-ce qu'un signe, une trace sur laquelle nous pourrions commencer à bâtir notre deuil, comme le prénom de Julie, que la petite fille a gravé sur le mur de sa geôle et que son grand-père voulut aller toucher ?

      Il y a aussi l'intelligence qui rumine, qui cherche inlassablement et intensément des réponses à d'innombrables questions : pourquoi ? Comment ? A-t-on bien exploré toutes les pistes ? Et si jamais ... ? Et cet incident, quinze jours avant, il voulait peut-être dire quelque chose qu'on n'a pas compris ? ... ? ... ?

      Et il y a la culpabilité, le plus souvent sans fondement objectif ! Cette difficulté intérieure, ici cruellement exacerbée par les circonstances, à accepter que l'on n'ait pas été - que l'on ne pourrait pas avoir été ! - un parent parfait : " Je n’ai pas été assez gentil avec elle ce jour-là ", " Je n’ai pas été assez gentil en général ", " J'ai manqué de surveillance ", " J'ai été impuissant à empêcher le désastre ". Eh non, nous ne serons jamais des parents parfaitement protecteurs, et ce qui est arrivé aux enfants et adolescents belges dont les prénoms sont inscrits en lettres de feu dans tant de mémoires depuis 1995 aurait pu arriver dans n'importe quelle famille ... Plus encore, cela fait partie intégrante du rôle de parent, pour aider son enfant à grandir et à s'épanouir, de pouvoir lâcher prise de temps en temps, de prendre des petits risques, de surmonter ses craintes et ses fantasmes, comme le fit à raison la maman de Mélissa en laissant partir les deux petites faire un bout de promenade ce jour-là ...

      Parfois encore s'ajoutent la honte et la rage : honte d'être soupçonnés à tort par des autorités policières ou judiciaires, qu'elles soient compétentes et travaillant sur tous les possibles, ou tristement incompétentes ... Et rage, parce que l'on sait bien, d'une connaissance intérieure, que son propre enfant n'aurait jamais pu faire une fugue, ni à huit ans, ni à dix-sept, et que des enquêteurs têtus s'obstinent à privilégier cette piste confortable ... Colère et rage envers l'aveuglement, la rigidité ou l'inhumanité des institutions ...

      Puis vient le temps du désespoir, parce que la société limite de plus en plus les moyens qu'elle investit dans la recherche des petits disparus et parce que soi-même, sans se l'avouer, on ne sait plus très bien quelle idée sera la moins insupportable : celle de la mort, celle d'un mythique retour ou celle de la disparition à tout jamais ...

      Et enfin pour certains, papas et mamans de Liam, d'Elizabeth, d'Estelle et de tant d'autres que l'on ne peut énumérer ici, le temps continue à s'écouler dans un silence glacé ... On se sent presque indécent de parler de votre douleur toujours aussi vive. Oui, Madame Bouzet, le corps d'Elizabeth est très probablement retourné dans le cycle de la vie biologique, et c'est dans la nature vierge du Grand Nord canadien que vous serez le plus en communion avec votre fille ... Puisse votre grande fille, avec tous ces autres que nous évoquions plus haut, vivre dans votre coeur pour toujours, dans le coeur de tous les parents d'enfants disparus, et de tous ceux qui ont une âme de parents !

      Notre aventure humaine restera longtemps encore marquée par l'inachevé, l'incertitude et le mal ... Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son coeur ...et quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix ... et quand il veut serrer son bonheur il le broie, sa vie est un étrange et douloureux divorce ..., écrit le poète ! Donnons-nous au moins comme exigence individuelle de faire de nos enfants des êtres lucides et forts, confiants dans leurs potentialités et capables de se protéger au mieux, et comme exigence collective d'amener les institutions sociales chargées de notre protection à s'engager, avec générosité et compétence, au service de la communauté !