3.2.2.13 Sécurité : entre protection et prise de risques

I. En mars 2009, la revue Repères de l'Ecole des parents et des éducateurs, m'a confié la rédaction de son éditorial.

2009 commence à peine : nous avons été choqués par le drame de Termonde. Juste après, une bande d'ados vandales qui va effrayer les élèves de l'athénée d'Alleur en plein repas de midi, et puis deux autres qui s'exercent au painting ball dans une autre école, dans la région de Charleroi ! Et juste au moment de mettre en pages, c'est la tuerie de Stuttgart, pour se donner enfin le sentiment d'exister et d'être reconnu ! Voilà pour le spectaculaire, qui reste exceptionnel dans son horreur ou sa bruyance stupide !

sécurité-avions


Mais à côté, que d'agressions dont on ne parle pas, plus discrètes ou mineures dans leurs résultats tangibles, mais parfois fort traumatisantes psychiquement : rackets, vols à l'arraché, propositions sexuelles brutales, scènes de violence domestique, insultes ou remarques radicalement injustes venant des autres, des profs, des parents eux-mêmes. Le monde dans lequel grandissent nos enfants n'est décidément pas sans embûches ni épines !

Néanmoins dans notre société belge riche et bien organisée au bénéfice du grand nombre, la vie est plus souvent positive que source d'agressions. Les enfants reçoivent largement leur dû en amour, en protection, en stimulations, en biens matériels ... Notre société est plutôt pacifique et bon enfant.
Ce n'est pas chez nous que le gouvernement obtiendrait facilement de la population, comme si c'était là une attitude citoyenne, la délation des plus misérables, par exemple ceux qui n'ont pas de papiers. Ça, c'est pour les fans de théo frenken, Marine le Pen et Berlusconi.


Même si des émotions fortes de peine, d'angoisse et de vindicte nous assaillent lorsqu'on s'en prend aux plus faibles autour de nous, il nous faut à la fois les accepter et les maîtriser et planifier l'éducation et l'organisation sociale en référence à notre raison.

Et que me dit la mienne ? Que notre première responsabilité reste de montrer à nos enfants qu'il fait bon vivre chez nous. Que vivre, prendre son envol, se donner de l'autonomie, c'est chouette. Que la vie n'est pas absurde, comme le pensait le jeune tueur de Stuttgart, mais qu'on peut y réaliser mille beaux projets, auxquels on tient, et être reconnu par eux. Que vivre, c'est parfois prendre des risques et aller à l'aventure et donc les parents, même anxieux, ne doivent pas se donner l'illusion de contrôler tous les agissements, risques et imprudences de leurs bambins via filtres parentaux, portables avec GPS incorporés et autres webcams dissimulées dans les pots de fleurs.

Ma raison me dit encore que, dans cet espace de vie que nous ouvrons à nos enfants, il nous revient de les encourager et de les entraîner à être lucides, forts et efficaces.
Lucides ? Qu'ils apprennent à décoder : les intentions des autres, les messages des médias, ceux d'Internet. Qu'ils apprennent à évaluer les risques qu'ils prennent : lorsqu'ils affirment leurs opinions, lorsqu'ils partent à l'aventure, lorsqu'ils font étalage de leurs richesses au nez de ceux qui se sentent exclus, etc.
Forts et efficaces ? D'abord et avant tout, en ayant confiance dans le fait qu'ils peuvent l'être. En ne disqualifiant pas d'un air entendu leurs stratégies spontanées d'auto-défense. En Allemagne quelques ados ont sauvé leur vie en sautant par la fenêtre ou en descendant d'une échelle : bravo pour leur pouvoir d'initiative et leur énergie ! Une puéricultrice stagiaire en avait fait autant à Termonde, en prenant un bébé avec elle.

En nous réjouissant quand ils savent prendre leur place, en en remettant d'autres à la leur, même si c'est parfois à nos dépens : de temps en temps, nous les méritons bien, les « non », et les protestations qu'ils nous opposent.

Une autre responsabilité délicate à gérer, c'est la qualité de notre accueil face à leurs confidences et à leurs demandes d'aide :

  - Ecouter d'une oreille attentive et sans à priori les confidences qui nous embarrassent ( le grand fils de nos voisins et amis, qui les « embête » de façon trouble ; l'instituteur qui a vraiment l'air de ne pas supporter notre jeune hyperkinétique ...)

  - Chercher avec eux quelle est la meilleure stratégie pour réduire la difficulté du moment : jusqu'à quel point vaut-il mieux qu'ils se débrouillent seuls ? Jusqu'à quel point devons-nous nous engager à leurs côtés, voire à leur place ? Attention aux réflexes trop rapides dans ce domaine !

solidarité


De façon plus diffuse, « sociétale », toutes nos communautés de vie ont besoins de solidarité. Que nous veillions les uns sur les autres et surtout sur les plus faibles. Que nous nous donnions le droit d'aller vers celui qui a l'air de souffrir tout seul. De demander à celui qui semble menacé s'il n'a pas besoin d'un coup de main. Que nous n'acceptions pas l'exclusion, à tous les âges de la vie : c'est cet engagement de chacun pour l'autre, cette place donnée par chacun à l'autre qui, radicalement, renforce la sécurité d'une société.

Faut-il franchir un pas de plus et investir en moyens matériels supplémentaires de sécurisation dans nos crèches, nos écoles ? Je n'en suis pas convaincu. C'est aller contre notre culture, plutôt ouverte et accueillante. Nous vivons dans un pays où existe bien un portail de sécurité à l'entrée du Palais de Justice le plus massif qui soit. Mais il ne fonctionne pas, ou il suffit de passer à côté ! Quel superbe symbole  !

En outre, ces moyens techniques sont largement inefficaces : voyez ce qui se passe dans des sociétés qui essaient d'être plus sécurisées, comme les USA : c'est là, qu'ont lieu les actes de violence les plus graves. Ces moyens ne font jamais qu'exciter les plus pervers et les plus rusés à les ridiculiser, comme des défis à abattre.
Je préfère donc que nous misions sur des attitudes, celles de solidarité que je viens d'évoquer. Un peu plus de vigilance non-naïve, sans doute ! Et encore, donner de l'importance à tout le monde, de manière à ne pas générer des exclus qui crachent la haine du haut de leurs 17 ans !

Et donc pour boucler la boucle, je reviens à l'idée d'une société belge dans laquelle il fait bon vivre. Ce n'est vrai que statistiquement bien sûr !
Je n'oublie pas les familles qui vivent dans la précarité et la pauvreté, dont la proportion ne cesse de croître. Ni les sans papiers et leurs enfants qui continuent souvent à faire l'objet de traitements indignes des droits humains. Ni tous ces enfants et adolescents trop seuls, physiquement ou moralement, dans la semi-indifférence d'adultes occupés à se donner le droit d'être eux-mêmes. Eux aussi, ont bien besoin de solidarité pour les protéger des mêmes agressions que tout le monde, mais aussi pour s'entendre reconnaître une valeur au quotidien.



En février 2009, l'hebdomadaire Le ligueur de la ligue des familles m'a demandé de réagir au drame de Termonde

( pour mémoire, fin janvier 2009, à Termonde, un jeune de 19 ans, vraisemblablement schizophrène a brutalement attaqué une crèche et y a tué deux bébés et une adulte )

Termonde : dites à vos enfants que vous les protégez

Des images d’enfants et d’adultes en pleurs, des peluches, des fleurs, des bougies, quelques mots balbutiés par les uns et les autres sur l’horreur de qui s’est passé et des commentaires de journalistes qui n’en finissent plus de tourner sur eux-mêmes. Et nous, parents, nous sommes là face au petit écran avec nos enfants qui nous interrogent du regard et qui ont peur. Comment les rassurer, leur promettre qu’ils sont en sécurité, que personne ne rentrera dans l’école, le club de sport, la garderie pour leur faire du mal ?

 

″Rien qu’à voir sa tête, on voit bien qu’il est méchant!″ ″Faut le tuer! Sur la chaise électrique! Comme ça, il souffrira!″ ″C’est quoi, une puéricultrice ?″ Dans cette cour de récréation, ce lundi, après le carnage de Termonde, les commentaires des jeunes élèves vont bon train. Une question revient, permanente: ″Pourquoi il a fait ça ?″ Et d’aucuns pensent à leur crèche, devenue celle d’un petit frère, d’un voisin… Une crèche de village où l’on entre sans sonner, la porte toujours ouverte. N’est-ce pas dangereux?

Mettre des mots sur des émotions

Adultes comme enfants, nous sommes tous horrifiés, bouleversés, un peu ou beaucoup inquiets suivant notre situation familiale. Nous nous ressentons impuissants face à de tels malheurs, de tels comportements. Que faire? Que dire à nos enfants ?
Certains d’entre eux, spontanément, ont dit leurs émotions et nous ont questionnés: ″J’ai peur. Et pourquoi la police n’a pas arrêté l’homme qui tue les bébés?″ D’autres ne parleront pas sans que nous les invitions, sans doute parce qu’ils ont besoin de savoir que ce qu’ils ont dans la tête nous intéresse. À la maison comme à l’école, aidons-les à dire, à exprimer des sentiments difficiles, ceux qui nous font parfois un peu honte, comme l’effroi, l’inquiétude, la colère, la haine aussi: ″J’ai envie de le tuer…″ Si les plus jeunes ont entendu ce qui s’est passé à Termonde, s’ils n’en parlent pas mais qu’ils nous semblent inquiets, proposons-leur un dessin, une autre manière de sortir ce qu’ils ont sur le cœur. 
Nous pouvons partager avec nos enfants ces sentiments que nous éprouvons tout autant qu’eux sans en rajouter ou se complaire dans le malheur. Inutile, voire même nocif, d’écouter un journal parlé ou télévisé en boucle, de ressasser les mêmes affreuses nouvelles. Vraisemblablement, plus nous voyons les mêmes images et entendons les mêmes informations, plus elles risquent d’impressionner. Ou de provoquer, par exemple, des cauchemars.

Leur dire de ne pas avoir peur

Nous devons donc tout faire pour écouter, entendre le questionnement et y répondre, tant bien que mal, avec les mots qui correspondent à l’âge de l’enfant en face de nous: ″Cet homme est malade, malade dans sa tête. Il est fou !″ À des plus âgés, on peut essayer d’expliquer davantage un aspect de certaines maladies mentales: ″ll ya des gens qui entendent des voix qui n’existent pas. Et ces voix, que personne d’autre n’entend évidemment, leur disent par exemple qu’ils doivent tuer…″
 

Nous devons aussi tenter de rechercher des informations les plus justes possibles pour nous aider à corriger les idées qui s’emballent, ici ou là: ″Non, l’homme n’a pas tué tous les bébés de plusieurs crèches. Il a été arrêté par les policiers″. Aux plus petits, affirmons très clairement: ″Papa et Maman sont toujours là, ils te protègent″. 
À tous, expliquons que le meurtrier est un hors-la-loi, qu’il sera jugé, puni, emprisonné. Ajoutons que ″les tueurs de bébés ne courent pas les villes, il en existe, c’est vrai, mais c’est exceptionnel″.
Les crèches doivent être protégées, bien sûr, mais il nous faut aussi dire à nos enfants qu’une crèche ou une école ne peuvent pas devenir château fort ou bunker. Le danger n’est pas partout, tout le temps, ils peuvent vivre sans crainte de rencontrer un tueur au coin de la rue. Réfléchissons aussi avec eux à comment ils peuvent se défendre, agir au cas où… ″Je sais bien où il faut taper pour me défendre, conclut, rassurée, une Marion de 11 ans, et je courrais plus vite que lui″.

 
Pas de vie sans risque

Petit à petit cependant, il nous faut leur apprendre que le risque zéro n’existe pas, qu’on ne peut jamais tout prévoir, ni malheur ni bonheur. Le risque fait partie de la vie, qu’il enrichit aussi. Garder des enfants sous cloche ne leur permet pas de devenir autonomes et leur confirme, en quelque sorte, que le danger est partout. Comment s’épanouir si on a peur de tout?
  
La tuerie de Termonde mène encore, pour les plus grands des petits, à une discussion sur les valeurs et la peine de mort. Augustin, 8 ans, a commenté à sa manière son inutilité: ″Si on tue celui qui a tué, après quelqu’un d’autre tuera aussi celui qui a tué l’autre et il n’y aura plus personne sur la Terre″.

Émotions exprimées, questions posées, réponses ébauchées… ne dépassons pas les demandes de nos enfants. Certains tourneront plus facilement la page, d’autres voudront peut-être connaître la suite de cette tragique histoire.  
À nous alors à suivre, avec eux, les informations données (Lire aussi notre page 19 du cahier Actu jeunes qui décrypte le rôle des médias à propo de ce terrible fait divers).

Enfin, dans les cours de récréation des plus jeunes, un nouveau "méchant" risque d’apparaître et les institutrices entendront leurs élèves jouer "au tueur de bébés". Une manière pour les gosses de vaincre angoisses ou inquiétudes.