3.1.1.6  Des bébés marqués à vie ?

deux interviews successives sur l'abus sexuel des tout petits et la fiabilité de leur parole

I Interview publiée en 2010 dans télémoustique

Une passion de couple

Lorsque, le 7 décembre, la police d'Amsterdam arrête Robert Mikelsons, un Néerlandais d'origine lettone, elle ne se doute pas encore de l'horreur à laquelle elle vient de mettre fin. Au départ, c'est une enquête américaine sur un réseau de cyberpornographie infantile qui amène le suspect au commissariat, Les policiers comprennent cependant très vite que l'éducateur de 27 ans, qui a travaillé dans plusieurs crèches dans la ville mais proposait aussi ses services de garde par voie d'annonces, allait plus loin que l'excitation virtuelle. Il abusait réellement des bambins dont il avait la garde.

On parle alors d'une cinquantaine de victimes, mais le sordide compteur pourrait encore s'élever. Plus de 750 parents ont déjà manifesté leur inquiétude. Mais rien ne dit que le monstre n'a pas fait de victimes en Lettonie ou au Kenya, où il a travaillé dans un orphelinat. Connaîtra-t-on un jour l'exacte étendue de l'horreur ? La même question se pose pour l'activité sur Internet de Mikelsons et de son époux, Richard Van Offen. Quatre jours ont séparé l'arrestation des deux complices, soit un laps de temps assez long pour permettre au deuxième nommé de détruire pas mal de photos pédophiles hébergées sur la trentaine de sites ouverts à son nom. Et dire que ces deux-là nourrissaient des projets d'adoption ...
Une cinquantaine d'enfants de 0 à 4 ans abusés sexuellement à Amsterdam entre 2007 et 2010. Lorsque la nouvelle filtre dans la presse la semaine dernière, c'est l'effroi. Les contours de cette nouvelle affaire de pédophilie qui secoue les Pays-Bas, et émeut le monde, sont encore flous (voir encadré), mais un fait est avéré : des bébés ont été violentés et l'auteur de ces sévices, le jeune Robert Mikelsons, a pu agir en toute impunité durant plusieurs années.

Les questions, pourtant, se bousculent. Pourquoi l'homme n'a-t-il pas été repéré plus tôt? Comment un enfant en bas âge vit-il cette horreur ? Surtout, quelles conséquences ces abus peuvent-ils avoir sur son développement? La longue expérience du pédopsychiatre Jean-Yves Hayez, professeur à l'UCL, lui permet d'explorer quelques pistes de réponse. Certaines sont rassurantes, d'autres carrément flippantes.

Robert Mikelsons s'est attaqué à des enfants de moins de 4 ans. Un abus sexuel sur des bambins est-il moins facilement détectable qu'un autre ?

Jean-Yves Hayez - S'il n'y a pas de traces, il est très difficile, voire pratiquement impossible, de repérer des sévices sur un enfant de 0 à 2 ans. La grande majorité des abuseurs utilisent en effet la manière douce, sans effaroucher leur victime, qui ne se rend donc pas réellement compte de ce qui se passe.

Et pour ceux qui n'utilisent pas la manière douce ?

J.-Y. H. - Si l'enfant a eu très mal ou très peur. Il sera très rapidement victime de manifestations d'angoisse. Par exemple quand on le ramène à la crèche, si c'est le lieu où s'est déroulé l'acte. Ou en présence de l'abuseur. Mais il faut faire très attention : l'abus sexuel n'est pas le seul événement susceptible d'engendrer ce type de réactions. Cela peut également arriver si un autre enfant l'a fait souffrir ou si un membre du personnel s'est comporté avec lui de manière brutale.

Au-dessus de 2 ans, c'est différent ?

J.-Y. H. - A cet âge, les enfants ont des souvenirs, mais aussi la capacité d'en parler très simplement et spontanément. Si l'acte a été brutal, ils manifesteront très vite leur peur. Il sera donc plus facile de détecter l'agression, même s'il faut parfois beaucoup de patience pour réussir à les faire parler de la cause de cet effroi. La majorité des enfants qui ont été abusés de manière pseudo-"soft", comme si c'était un jeu, enregistreront l'événement en tant que tel. Mais ils auront envie, tôt ou tard, d'en parler et de vérifier auprès de leurs parents si ce "jeu" est acceptable ou pas. Ils pourraient même être tentés de le reproduire.

Comment ?

J.-Y. H. - Lors d'une occasion analogue, lorsqu'il est nu dans son bain par exemple, en l'exprimant très simplement. Soit en racontant qu'il a vu le zizi de tel monsieur, soit en demandant qu'on lui caresse le sexe ou autre pratique. Il peut aussi en parler avec ses jouets ou reproduire les gestes sur eux.

Comment s'assurer qu'il ne fabule pas ?

J.-Y. H. - Cette question me fait penser qu'il faut surtout améliorer notre écoute vis-à-vis des plus petits. Dans ma carrière, j'ai croisé une vingtaine de fois des cas d'enfants qui avaient lancé un appel à l'aide, de manière crédible, mais qui n'avaient pas été entendus. S'il n'y a pas de traces physiques, l'enfant est rarement cru.

C'est tellement horrible qu'on préfère ne pas l'entendre ?

J.-Y. H. - C'est parfois le cas, oui. Dans l'idéal, pour vérifier si ce qu'il raconte est plausible, il faudrait pouvoir rester serein, éviter les trop grandes manifestations d'émotion et inviter !'enfant à parler un peu plus. En cas d'abus " non traumatisant ", si la victime ne paraît pas plus bouleversée que cela, ce sont les réactions des adultes de son entourage qui risqueront de l'atteindre le plus. L'enfant se sentira au centre d'une tornade d'émotions et en déduira qu'il est en faute, qu'il a provoqué de la peine à ses parents. Et, en même temps, se rendre compte qu'il a vécu quelque chose de grave. Son angoisse et sa culpabilité apparaîtront seulement à ce moment-là.

Même chez les bébés ?

J.-Y. H. - Peut-être cela leur échappera-t-il un peu plus. La détection du crime n'étant pas directe et prenant souvent plus de temps, le bébé se sentira moins au centre de l'émotion.

Quelles traces psychologiques ces événements laissent-ils chez l'enfant ? Cela influence-t-il son développement ?

J.-Y. H. - Cela dépend de nombreux paramètres, notamment le contexte familial. En général, l'être humain fait preuve d'une bonne capacité de cicatrisation. Surtout si, ensuite, sa vie se poursuit dans une relative sécurité. Une trace revient toutefois fréquemment, surtout chez ceux qui ont été brutalisés à répétition : la persistance d'angoisses, parfois jusqu'à l'âge adulte.

Quel type d'angoisses ?

J.-Y. H. - L'enfant étant très petit au moment des sévices, ses souvenirs ne sont pas toujours bien précis. Mais ils formeront une sorte de nuage noir, qui restera inscrit en lui. Cela peut engendrer certaines difficultés, comme celle de se séparer d'un protecteur externe, ou sortir jouer avec les copains. Ou souffrir d'une espèce de peur permanente d'entrer en relation avec l'autre.

Les parents peuvent-ils atténuer ces effets ?

J.-Y. H. - Après les faits, les parents doivent essayer de réintroduire de la sobriété et de la discrétion dans tout ce qui se dira et se vivra en famille. Mieux vaut que l'enfant ne voie plus cette affaire comme le centre du monde. Il faut toutefois rester à son écoute et, s'il veut encore en p

Et intervenir s'il a une vision déformée des faits ?

J.-Y. H. - Il faut en tout cas expliquer clairement que ce que l'abuseur lui a fait, c'est mal. Que les grandes personnes ne peuvent pas se comporter comme cela et que le monsieur sera puni. Le remercier aussi d'avoir tout raconté et l'assurer qu'on va encore mieux le protéger. En cas d'abus pseudo-"soft", normalement, cela suffit.

Le procès de l'abuseur, s'il a lieu, est-il un moment délicat ?

J.-Y. H. - Oui, parce que cela peut être le moment où l'enfant constate que son agresseur est toujours en vie. Ou l'occasion de se souvenir des faits. Mais certaines affaires n'aboutissent jamais à un procès, parce que les dires de l'enfant n'auront pas été jugés fiables. Dès lors, dans les petites villes, à la campagne, l'agressé peut recroiser régulièrement son bourreau. C'est destructeur, évidemment.

Pascal De Gendt 
paru 22/12/2010 dans télé moustique

II Que racontent donc les tout petits?   publié sur DH.be(14/12/2010)

 

Les enfants abusés de moins de 6 ans auront tendance à en parler spontanément, au contraire des plus grands

BRUXELLES La fiabilité du récit d’un enfant qui dit avoir été abusé sexuellement dépendra énormément du rôle que ses proches, particulièrement ses parents, auront joué dans ces déclarations. Plus un adulte posera des questions orientées à un enfant, plus il y aura de risques que le récit ne corresponde pas à la réalité. “ Il faut se montrer très prudent vis-à-vis des paroles d’un enfant dont le parent attend des réponses à des questions volontairement posées sur d’éventuels abus. Dans les autres cas, pour les enfants de moins de six ans victimes d’abus sexuels, il y a beaucoup de chances qu’ils l’évoquent spontanément. Au-delà de cet âge par contre, l’enfant aura tendance à cacher les faits, soit parce qu’il aura peur d’être grondé, soit parce qu’il craindra le chantage auquel il a été soumis par son abuseur”, souligne le pédopsychiatre Jean-Yves Hayez.

“Un enfant de moins de six ans abusé ‘en douceur’, sous forme de ‘jeu’, et non de manière brutale, ne tiendra pas sa langue malgré toutes les promesses que lui fera la personne qui a abusé de lui. L’enfant en parlera de manière spontanée au moment où l’adulte ne s’y attend pas et souvent lorsqu’une situation lui rappellera le ‘jeu’de l’adulte, lorsqu’il sera tout nu avant de prendre son bain par exemple. L’enfant brutalisé pendant l’abus sexuel adoptera, lui, un comportement de repli, d’évitement, il refusera par exemple de se déshabiller. Des signes qui devraient mettre la puce à l’oreille des adultes”, poursuit le spécialiste.

L’enfant de plus de six ans évitera quant à lui de se confier à ses proches. “Il manifestera plutôt des signes de pudeur excessive, refusera de se déshabiller en public, s’enfermera dans le silence et, parfois, aura aussi tendance à reproduire ce qu’il a vécu en brutalisant les plus petits que lui. Certains enfants abusés auront aussi parfois tendance à demander à des adultes s’ils veulent jouer avec son sexe, pour voir si les gestes qu’il a subis sont normaux ou pas”, ajoute le pédopsychiatre rappelant que la meilleure manière pour savoir si un enfant a été abusé, est la plus directe. “Il s’agit ici d’aborder naturellement le sujet avec l’enfant et non de l’inciter à répondre à des questions orientées”.