5.1.5.1 Avant-propos.

Avant-propos du livre Un jour l’adoption, Hayez et coll., Fleurus, 1988

 

 



« ... Il s'endormit et l'ange du sourire vint entrouvrir ses lèvres. Toute la famille défila dans sa chambre pour assister au miracle. Tous pensèrent que la laideur du monde, si coriace soit-elle, s'éteint lorsque au hasard des rêves s'allume le sourire de l'enfant qui dort. »

Augustin Gomez-Arcos termine ainsi L'enfant pain, Le Seuil, 1983.

. Deux raisons au moins nous ont déterminés à écrire cet ouvrage :

A. Les livres et articles que nous avons lus sur le thème de l'adoption nous ont souvent laissés partiellement insatisfaits. Un trop grand nombre l'aborde par le biais de difficultés comportementales étiquetées échecs, mais dont l'interprétation est contestable. Ou alors, on s'y livre à des considérations psychanalytiques complexes, mais qui ne détachent que l'un des aspects du processus : les motivations inconscientes des parents adoptants, ou certaines élaborations mentales de l'enfant. Ou enfin, Il s'agit de littérature sentimentale et mélodramatique.
Pour notre part, nous essaierons de donner une vision plus large du processus de l'adoption, en intégrant ses différentes composantes et leurs interactions dans nos descriptions, sans nous centrer artificiellement sur le normal, ni sur le pathologique. Notre démarche sera plutôt phénoménologique.
Nous proposerons d'abord une brève perspective d'ensemble qui situe quels sont, à nos yeux, la nature, le contexte et l'efficacité de l'adoption (chap. I : J.-Y. Hayez).
Comme nous souhaitons que les faits vécus restent au centre de nos réflexions, nous exposerons ensuite le témoignage d'un parent adoptif, pédopsychiatre de profession (chap. 2 : M.-F. Lisen-Lorent).
Cette évocation servira de port d'attache, de garde-fou (1) au chapitre 3, chapitre central de l'ouvrage, qui est une sorte de défi, une tentative de généraliser sans réduire, d'exposer des idées sans quitter le vivant, avec ses contradictions et ses obscurités : nous y décrirons les catégories les plus représentatives des adoptions contemporaines de notre société, en y repérant les comportements et les signes relationnels les plus fréquents, mais aussi ce qu'on peut saisir des mécanismes plus profonds qui les déterminent. Nous y détaillerons plus particulièrement les interventions pédagogiques « choisies » par les parents et leur effet supposé (chap. 3 : J.-Y. Hayez)
Parmi les facteurs opérant au cœur de certaines adoptions, la carence affective vécue par l'enfant peut jouer un rôle considérable. Le chapitre 4 (T. Henckès- Ronsse) complétera donc ce qui en est esquissé dans le chapitre 3, et discutera plus particulièrement les thérapies et attitudes pédagogiques spécialement destinées à y remédier.
Les chapitres 5 et 6 discuteront deux questions qui se situent, en quelque sorte, en amont de chaque adoption particulière : il s'agit de la problématique de la sélection des candidats-adoptants (chap. 5 : J.-Y. Hayez et M. Boiteux), et de celles des parents naturels et du statut social qu'ils reçoivent (chap. 6 : L. Parisel).
Enfin, nous avons voulu terminer l'ouvrage par une réflexion sur les significations sociales et personnelles de l'acte d'adoption (chap. 7 : L. Cassiers).

B. A notre sens, l'adoption est une démarche qui, encore aujourd'hui, conserve un sens positif parce qu'elle contribue souvent à offrir aux personnes concernées davantage de bonheur après la réalisation de leur projet d'adoption : nous désirons le redire et le montrer à travers des descriptions cliniques honnêtes plutôt qu'à travers des prises de position éthique passionnées.
Nous avons certes du respect pour certaines tendances sociales actuelles qui font régresser le nombre d'offres et de demandes en adoption, et nous nous réjouissons que, à partir d'elles, le bonheur de l'être humain cherche à être promu par des chemins encore plus simples. Nous voulons citer ici : les progrès de la contraception; les efforts sociaux déployés pour atténuer la misère des parents naturels; ceux qui sont consentis pour diminuer, et si possible supprimer, la discrimination dont étaient victimes certains enfants illégitimes et leurs parents; certaines nouvelles parentalités (2) qui permettent de vaincre la stérilité, sans nier l'importance de la parentalité biologique et symbolique, comme par exemple la fécondation in vitro et l'insémination artificielle avec le sperme du père. Ce sont là de belles victoires sociales et médicales et c'est tant mieux si, à partir d'elles, le nombre d'enfants adoptables et de parents demandeurs va en diminuant.
Par contre, d'autres tendances contemporaines nous préoccupent : elles nous semblent moins ou ne pas du tout garantir soit le bonheur des êtres; soit cette réalité fondamentale que, dès sa conception, l'enfant n'est pas la possession de ses parents, soit la sagesse qu'il y a à s'incliner, au-delà d'une certaine frontière, devant les limites et défaillances de nos organismes.
Ces choix de société plus contestables à nos yeux sont la banalisation de l'avortement, et certaines manipulations génétiques, où transitoirement ou définitivement, l'apport biologique d'un des parents (ou des deux) est remplacé par celui d'un étranger au couple : ici, on se fait faire un enfant presque sur mesure qui, biologiquement, est à moitié le sien ou tout à fait.
Face à cette seconde liste d'innovations socio- médicales, nous voudrions dire que, à nos yeux, l'adoption reste une alternative préférable, moyennant une bonne préparation et un bon accompagnement psycho-social de ceux qui la vivent, et un assouplissement des normes juridiques qui la concernent : mais, encore une fois, nous préférons le montrer à partir de descriptions cliniques qui plaident indirectement pour sa valeur, plutôt qu'en nous situant d'emblée dans un débat idéologique.
D'autres réalités sociales encore que nous jugeons inacceptables, elles aussi, nous ont poussés à écrire sur l'adoption. Et notamment le fait, fruit de notre inertie à tous, qui consiste à laisser confier à des institutions collectives des enfants au moins semi-abandonnés. Que l'on nous comprenne bien : nous pensons que la première priorité consiste à aider et à stimuler les parents naturels, individuellement et en diminuant les conditions générales de leur pauvreté matérielle et morale, de sorte que des enfants ne soient pas semi- abandonnés, suite à l'immaturité ou/et au désespoir de leurs parents; mais une fois que ce malheur est arrivé, l'on devrait se souvenir qu'un enfant n'est pas la propriété de ses parents et, courageusement, en modifiant la loi s'il le faut, déclarer plus énergiquement qu'un certain nombre d'enfants sont adoptables, et donc que leurs parents naturels doivent renoncer à eux et à la visite qu'ils leur rendaient une fois l'an.

Inutile d'ajouter que ce renversement d'attitudes, qui irait du plus facile au plus exigeant, suppose la mise en œuvre de moyens psycho-sociaux conséquents : il s'agirait, par exemple, d'aider des mères à gérer leur grossesse jusqu'au bout, puis à « passer » leur enfant en adoption; il s'agirait d'aider des parents naturels à renoncer à la garde de leur enfant, qu'ils ne peuvent pas gérer. Régulièrement, semblables objectifs, lorsqu'ils sont proposés, sont déclarés peu recevables : évidemment! Ils ne correspondent pas à l'idéologie du moment et, techniquement, ils demandent de patients efforts aux accompagnants qui les mettent en cause, et qui leur préfèrent parfois des solutions moins coûteuses en énergie.

 

Ces objectifs étant ainsi esquissés, on comprendra que cet ouvrage s'adresse :

 - Aux parents : nous voudrions leur indiquer dans quel vaste jeu de forces ils sont pris - et partie prenante - avec leur enfant, et avec leur milieu : en les y sensibilisant mieux, nous espérons qu'ils pourront trouver une lucidité et un sens du relatif plus grands, et de meilleures adaptations réciproques. Nous souhaitons également qu'ils puissent lire cet ouvrage avant de décider irréversiblement d'accueillir un enfant chez eux : en leur indiquant les conjonctions de forces qui nous semblent plutôt favorables et les autres. Nous ne voulons pas nous substituer à leur capacité de choisir, par exemple, en décidant que certaines motivations ou contraintes sociales contre-indiquent la démarche : nous voulons plutôt qu'ils mesurent mieux à quelles probabilités de sentiments et de comportements ils peuvent s'attendre, en fonction de leurs données propres, et qu'ils modifient, s'il le faut, ce qui peut l'être.

 - Au milieu social informel des parents, dans un ordre d'idées analogues.

 - Aux professionnels qui reçoivent les questions psychopédagogiques des parents, les guident ou sont leurs thérapeutes : eux aussi gagnent à être bien informés sur les vastes jeux de forces en présence, plutôt que de réduire les événements à une seule causalité (par exemple la stérilité des parents, les carences de l’enfant) comme ils le font trop souvent. A voir large, leur accompagnement ne sera pas simplifié, mais pourra gagner en respect, en modestie et en sens du relatif. Pour un certain nombre de professionnels, notre lecture des phénomènes, faite souvent sur un mode positif et non psychopathologisant, peut être une véritable découverte.

 - Parmi ces professionnels, nous avons pensé tout particulièrement à ceux que l'on appelle les « sélectionneurs », c'est-à-dire ceux qui statuent sur la recevabilité des candidats à l'adoption, adultes et enfants. Une partie des réflexions de cet ouvrage les interpellera directement.

 - Aux responsables des pouvoirs publics, aux instances psycho-sociales et juridiques qui, dans les années à venir, auront à redéfinir la place de l'adoption dans un projet de société et à lui donner les moyens psycho- sociaux et juridiques conséquents.

Un mot, pour terminer, sur la méthode de rédaction de l'ouvrage.

Pendant deux ans, un groupe d'une douzaine de psychologues, pédopsychiatres et sociologues, s'est réuni pour discuter des questions synthétisées ici : certains étaient eux-mêmes parents adoptifs; beaucoup avaient une longue expérience de consultations avec des familles adoptives en difficultés; certains avaient « fait de la sélection » de parents adoptifs; d'autres avaient mis en route ou/et participé à des groupes de réflexion pour parents adoptifs - pas nécessairement à problèmes. Les références d'école de ce groupe étaient diversifiées : certains se réclamaient de la psychanalyse, d'autres de la pensée systémique, d'autres encore étaient plus éclectiques.
Le groupe prit également l'initiative d'élaborer un questionnaire et de le soumettre à une vingtaine de parents adoptifs d'enfants étrangers.
Petit à petit, les idées émises dans le groupe, le résultat des lectures et le fruit de l'expérience personnelle, professionnelle et parentale de ses membres furent synthétisés par les auteurs des différents chapitres : après une première rédaction de chaque chapitre, celui- ci fut relu, commenté et nuancé par le groupe : nous en avons retiré la conviction que cette méthode patiente a permis d'améliorer des imperfections formelles, mais aussi de combler des lacunes d'information et de corriger nos positions émotionnelles quand elles pêchaient par manque d'objectivité.
Nous souhaitons donc que soient connus des lecteurs le nom des membres du groupe qui, s'ils n'ont pas rédigé directement de chapitre, ont néanmoins participé patiemment, avec beaucoup de créativité, à l'élaboration du texte : que soient donc remerciés ici Mme D. Charlier, C. Verougstraete et MM. J. De Coninck +, R. Gauthy +, P. Hespeels, L. Piavaux et M. Tremouroux.
Un merci tout particulier à M. J.-F. Vervier, qui a réalisé à notre intention une belle synthèse bibliographique, et s'est occupé de la conception, de la passation et du dépouillement du questionnaire que nous venons d'évoquer.

 

NOTES

1. Il s'agit ici de la folie possible d'idées désincarnées du réel.