Je vous propose d'abord une synthèse:

 

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DROITS DE L'ENFANT EN BELGIQUE FRANCOPHONE AU 3e MILLENAIRE 

              je vous invite également à lire l'interview audio de l'émission radio «  Et Dieu dans tout ça  » du 15 novembre 2009. Sous la direction de Jean-Pol Hecq, nous avons discuté des

 Droits de l'enfant en Belgique francophone en 2009. Nous étions trois intervenants, Jean Pol Matot, responsable de la pédopsychiatrie à l'Huderf, Anne Hersovici, sociologue et moi-même.

 Les droits du mineur belge sur son corps: que dit la loi?

En 2014, j'ai procédé à une recension complète des droits du mineur sur son corps. Les responsables de la CODE m'y ont aidé :  Les mineurs ont-ils le droit de disposer de leur corps ? 

Ce qui était écrit là était valable...en 2014....mais les législations vont vite...nos législateurs souffrent même de législatite suraigüe....je ne suis pas sûr de la validité à long terme du texte ! Par exemple, en 2018, la loi sur les transgenres a stipulé qu'un jeune de 12 ans pouvait déjà changer de prénom, et un de 16, changer officiellement de sexe; accompagné de ses parents ou d'un tuteur ad hoc. Et en 2018, la loi vient d'abaisser à 14 ans le droit à avoir des relations sexuelles consenties, avec partenaire de 19 ans maximum  

Viennent ensuite des articles sur des  thèmes plus précis:  

 

A PROPOS DES BEBES MEDICAMENTS

UN CADEAU? MAIS IL A DEJA TOUT

      Petit interview sans prétention donné à la RTBF

 

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CANNABIS, ADOS ET CHIENS PISTEURS

        De grâce, gardez vos chiens loin des écoles... 

FORMES CONTEMPORAINES DU DESIR-PROJET D'ENFANT

       Comment nos désirs et attentes contemporaines sur l'enfant contribuent à le subjectiver ou à l'aliéner dans notre désir d'emprise.

 

 

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ENFANTS DISPARUS ET OUBLIES

ECOLE A DOMICILE

    Forum de midi de la RTBF radio en mars 2015 ; Le nombre d'enfants scolarisés à domicile va croissant. pour écouter le document audio,  cliquez ici

EUTHANASIE DES MINEURS D'AGE

          Ecouter l'interview audio ci-jointe (émission Le forum de midi RTBF)   cliquez ici 

EXCLUSION D'UN JEUNE HORS D'UNE INSTITUTION

Quand le "remède" est pire que le mal : jeunes exclus (de l'école, de la maison d'enfants) après une transgression grave...

   LA FESSEE: QUAND LE CAPITAINE HADDOCK S'EN MELE

FILIATION ET MIGRATION

          Relations entre les liens de parenté et de filiation et le projet de migrer

VIVRE AVEC UNE PERSONNE PORTEUSE D'UN HANDICAP 

HYPERSEXUALITE DES ENFANTS

Un Forum de Midi de  la RTBF radio I est consacré au thème de l'hypersexualité des enfants.Pour accéder à l'émission, cliquez ici

MEDITATION SUR LA MALTRAITANCE

L'AFFAIRE D'OUTREAU ET SES DURS ENSEIGNEMENTS 

RESEAUX DE SOINS: ASPECTS ETHIQUES ET DEONTOLOGIQUES

SECURITE : ENTRE PROTECTION ET PRISE DE RISQUES

SOINS INTENSIFS PEDIATRIQUES : ASPECTS ETHIQUES

 

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 Extrait du film : ma vie en rose de A. Berliner

 MINEURS TRANSGENRE : CRITIQUE DE LA LEGISLATION BELGE 2018 

          Méditation sur la législatite anarchico-aigüe dont souffrent nos politiciens

LA VULNERABILITE DE L'ENFANT

Allocution prononcée au colloque des maires pour l’enfance : « Le politique peut-il réguler le désir d’enfant ? » Paris, 22 novembre 2006 

 

Chapitre 1. Qu’est-ce que le « désir – projet » d’enfant ? 

 

Néologisme quelque peu barbare, je l’avoue ! Mais le seul terme « désir » est tellement réducteur ! 

S’étayant sur de l’inné – l’instinct de reproduction puis d’élevage -, chaque être humain, dès sa plus tendre enfance, concocte lentement, sûrement, de façon mouvante, ce qui va s’affirmer de plus en plus clairement comme un désir de procréer et d’interagir avec celui qui sera un jour son enfant. Cela commence dans l’imaginaire avec les premiers jeux de poupée et les jeux de cours de récré, cela continue par quelques exercices pratiques de parentage demandé aux aînés. 

Ces représentations mentales sur l’enfant à venir, cette expectative de plus en plus précise, avec les affects qui y sont mêlés, s’appuient largement sur les expériences relationnelles et affectives que l’enfant fait avec les adultes proches de son entourage. 

On ne peut cependant pas parler de reproduction à l’identique, car l’être humain bénéficie d’un pouvoir de filtrage et de transformation intérieure sur ce qu’il perçoit et vit à l’extérieur. Néanmoins, il existe le plus souvent de fortes analogies de sens entre la synthèse interne et les vécus externes. C’est dire du coup combien le mot « désir », qui fait penser à l’envie et à l ‘amour, réduit, voire trahit la réalité de la construction interne qui sculpte progressivement les contours de l’enfant à venir et ses interactions avec lui.


 Tout enfant vit également des expériences agressives avec ses proches, qui sont parfois même majoritaires : pour d’autres, c’est l’indifférence qui prédomine et l’enfant se sent n’avoir aucune importance. Et chacun se laisse imprégner par tout ce monde expérientiel pour construire une expectative précise de son enfant à venir, marquée selon les uns ou les autres par la joie et l’amour prédominant, par la haine et la volonté de lui faire payer le passé, par l’ambivalence, par l’indifférence, etc.

 

En simplifiant beaucoup, nous nous en tiendrons néanmoins au terme « désir d’enfant », pour désigner cette construction interne liée à l’histoire de vie. 

Au fur et à mesure que chacun grandit et se rapproche de la possibilité de procréer concrètement, son désir va être remanié. Principalement par le système de valeurs que chaque personne élabore aussi et par son intelligence, qui lui apporte entre autres une connaissance sur les attentes de sa société, sur l’avenir de l’humanité, sur les besoins des enfants. Ainsi soumis à la réflexion personnelle, le désir devient projet, mûri dans la solitude, discuté avec le partenaire de vie ou parfois avec d’autres proches. Ainsi le désir d’avoir une ribambelle d’enfants s’est-il transformé chez beaucoup en projet d’en avoir deux ou trois, et en commençant à les mettre en route après trente ans. Tel homme porteur d’une pathologie génétique demandera que son épouse soit inséminée par un autre sperme, etc. … Ce n’est évidemment pas toujours aussi responsable ! 

En 2006, la grande majorité de ceux qui ont envie de vivre leur parentalité se donnent un droit très fort de réaliser leur désir-projet sans plus se poser de questions sur le bien fondé de leur conception à eux. S’ils ont des problèmes de fécondité et que la nature leur résiste, ils se font puissamment aider par la médecine. Ailleurs, ils mettront à profit l’absence de lois ; ou encore ils créeront des lobbies et s’efforceront de faire changer celles-ci, pour que leur désir-projet se réalise lorsqu’il est en rupture avec les traditions de leur société. 

Dès la grossesse et en tout cas dès après l’arrivée de l’enfant concret dans leur foyer, les nouveaux parents ne s’en tiennent pas là : ils génèrent des attitudes qui visent à « marquer » leur enfant, à infléchir sa vie spirituelle et même biologique dans une direction précise, celle dont ils rêvent, celle qui leur paraît idéale : le faire manger écologiquement ou le gaver de frites et de pâtes … l’enseignement général puis l’Université plutôt que l’apprentissage d’un métier manuel … la politesse guindée ou l’impertinence.

 

Difficile, voire non souhaitable, d’échapper à l’exercice appliqué de cette attente, que les parents manifestent tant via l’éducation ou le dialogue volontaire que par leur propre témoignage de vie et par des attitudes spontanées dont ils ne sont pas toujours conscients. Même les parents qui prétendent laisser leur enfant très autonome mettent en oeuvre de la sorte  leur attente à eux : leur enfant de rêve est celui qui « se montre » autonome. 

Et remarquons pour terminer cette définition, que ces désirs-projets pleuvent sur l’enfant depuis toute la communauté adulte, et pas seulement depuis les parents. 

L’école a le projet de son écolier de rêve, qui s’exprime librement, manie l’ordinateur avec brio, mais seulement pour enrichir son savoir, s’affirme mais ne conteste quand même pas trop le système. Les psychothérapeutes ont leurs attentes sur leur petit client de rêve, celui qui progresse vers davantage d’introspection et de communication, n’est pas trop dépendant d’eux mais ne casse pas leur matériel pour autant. Les services sociaux, sur leurs enfants défavorisés de rêve, ceux qui disent merci parce qu’on les laissent envers et contre tout dans leur famille chaotique, etc. …


Chapitre 2 Les effets sur l’enfant

I. Même lorsque le « désir-projet » d’enfant est largement positif, c’est-à-dire dans ces cas majoritaires où il est davantage chargé d’amour que de haine et de rejet, il comporte donc inéluctablement des attentes précises. Inscrit dans un espace, un temps et une culture, souvent en harmonie avec une double généalogie qui se perd dans le temps, l’enfant est invité avec une insistance variable à emprunter des chemins de vie précis. 

Jusqu’à un certain point, ce désir qui veut le « marquer » d’une manière originale est positif pour son devenir psychique. L’enfant a besoin d’une présence engagée à ses côtés pour se sentir suffisamment important ; il a besoin de contenance et d’insistance pour donner le meilleur de lui-même par le travail et la persévérance. Il a besoin que se matérialise la présence, l’intérêt et l’autorité de l’adulte proche, celui qui se définit comme son parent, pour que croissent ses propres valeurs morales, sa confiance en soi, sa socialisation, pour qu’il développe ses ressources propres. 
Mais il y a plus : il a besoin aussi qu’on lui indique la route à suivre pour qu’on soit fier de lui ; pour qu’il soit le plus pleinement et le plus spontanément reconnu comme « fils ou fille de … » ; il capte ces signaux indicateurs et souvent, jusqu’à un certain point, il s’efforce de les faire siens, d’intégrer ce qu’on attend de lui, bien plus que de simplement obéir par prudence, ou au contraire bien plus que de se rebeller diffusément : il ressent que, si ses parents ou si ses proches ont une attente précise, c’est qu’il est assez important à leurs yeux pour qu’ils l’aiment et c’est aussi parce qu’ils l’en jugent capable. Sur ce dernier point, ils n’ont pas toujours raison, mais c’est ainsi, et rien de pire que l’indifférence.

 

 II.Et pourtant il existe un paradoxe fondamental autour des sources de notre devenir psychique. S’il est bon que l’enfant soit invité à faire route dans le projet pensé par son entourage proche, il est bon aussi qu’il soit reconnu dans son altérité radicale. 

Depuis bien avant sa naissance, il est une autre personne humaine avec une pensée et une créativité, des ressources positives et des manques qui lui sont propres, avec une capacité autonome à désirer, avec une liberté intérieure qui, de plus en plus au fur et à mesure du grandissement, va lui faire évaluer et acter ce qui est bon et important pour lui.Et donc, face aux rêves et attentes de ceux qui les élèvent,  beaucoup s’en imprègnent en partie et s’en différencient en partie. Accessoirement, il reste chez chacun une troisième zone d’extension variable pour la seule obéissance : ici l’enfant se soumet à certaines attentes des parents ou à certaines lois qui définissent la vie sociale sans y adhérer de l’intérieur, mais par angoisse ou par prudence. 

Les proportions respectives d’intégration des attentes de l’entourage et de différenciation [2] varient d’un enfant à l’autre. Certains s’efforcent de correspondre très largement aux attentes que l’on a sur eux et peuvent s’en trouver très heureux. Mais si elles sont excessives – par exemple dans le domaine scolaire – on les voit s’épuiser, vivre des sentiments d’échec et de culpabilité, et générer une mauvaise image de soi. Avec la même motivation de non mise en question de ce qui leur est demandé, on voit bien que d’autres ont refoulé leur droit à la différenciation, et sont comme des automates malheureux, par exemple pour avoir épousé une carrière dans laquelle ils ne s’épanouissent pas. 

A l’inverse, certains ne veulent quasi rien entendre des attentes que l’on a sur eux. S’ils rencontrent sur leur chemin des parents tolérants, qui ne démissionnent pas sur l’éducation à des règles de convivialité, mais qui savent renoncer à leurs rêves plus forts, tant mieux ! Cette catégorie de parents, humbles et souples, peut même finir par se réjouir des chemins alternatifs qu’emprunte leur fils ou fille. Mais si les parents s’obstinent, alors, ce peut être le bras de fer réciproque, les sabotages des projets parentaux - on peut toujours finir par se faire exclure de telle école -, les conflits ouverts, le temps perdu à batailler et à s’insulter plutôt qu’à développer des ressources positives et finalement les portes qui claquent et les ruptures plus ou moins définitives. 

Khalil Gibran avait tout à fait compris qu’on ne devrait pas penser les missions et les mots-clés de la vie d’un enfant à sa place. Il le dit dans son livre poème le Prophète :

 

« Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et filles de I 'appel de la Vie à elle-même. Ils viennent à travers vous mais non de vous. Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées, car ils ont leurs propres pensées. Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes, car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves. »

 

Cette reconnaissance n’exclut pas l'éducation. Celle-ci n’a pas pour but de s’opposer aux dimensions profondes du projet de vie. Elle socialise, elle fait apprendre à l'enfant des comportements qui l’adaptent au groupe, aussi longtemps  qu'il est sous l'autorité de celui-ci. 

 

Chapitre  3 L’évolution contemporaine du droit à désirer

  

Il a probablement existé de tout temps un désir d’emprise de la communauté des adultes sur ses enfants. C’est vrai à propos des « attentes spirituelles » entre proches, que nous avons évoquées dans le chapitre précédent. Mais au-delà, on a fait – et on fait toujours quelque peu – des « projections instrumentales » sur les enfants à naître ou déjà nés, sans se poser fondamentalement la question de leur bonheur individuel : autrefois, on avait des enfants pour assurer la survie du clan. Les bourgeois du XIXe siècle couvaient l ‘aîné pour assurer la survie du patrimoine et éduquaient leurs autres enfants par devoir, tandis que les paysans se procuraient par la reproduction une main d ‘œuvre bon marché. 

Il faut donc réfléchir soigneusement avant d’affirmer que l’on assisterait à une sorte de révolution en matière de désir d’enfant et, pire encore, avant de céder à la résistance frileuse au changement et d’insinuer que toutes les modifications contemporaines feraient le malheur des dits enfants. 

Dans ce chapitre, j’esquisserai quelques constatations sur ce que j’appelle « le droit contemporain à désirer ». Dans le suivant, j’en tirerai quelques applications importantes pour le désir - projet d’enfant.

 

  1. Tout désir individuel non outrancièrement antisocial vécu par un adulte a tendance à devenir omnipotent : « You like it, just do it ». Dans le cadre de la mutation profonde d’une société qui, d’autoritaire, est devenue davantage individualiste et où les relations se négocient plus qu’elles ne s’imposent, dans le cadre d’une dynamique effrénée de consommation et de ses contraintes non-avouées, chacun croit de plus en plus non seulement qu’il a le droit de désirer et de l’exprimer, mais plus fondamentalement de voir son désire reconnu et exaucé : « Un enfant si je veux, quand je veux, comme je veux ».

 Son désir ne peut être que légitime et chacun, se groupant éventuellement en lobbies va chercher à obtenir une règle, une loi qui lui permet de l’exaucer.

La société tend à devenir un self-service de normes à usage individuel où chacun se fait faire et reçoit un décret ou une loi pour officialiser son désir et en rendre possible la réalisation. 

Ce désir que l’adulte veut imposer, il est rare qu’il accepte d’en évaluer en profondeur la valeur humaine et les effets potentiels. Il ne se persuade et ne persuade la communauté que de ses dimensions positives. Son désir, il en est sûr, ne peut apporter que bien-être et bonheur à ceux qui en sont les réceptionnaires. 

Donc l’adulte pose la question de l’affectif, du bonheur, de la réalisation individuelle de soi, ce qui est bien dans l’air du temps … mais il le fait avec une pensée égocentrée, étant juge et partie à la cause, et en balayant obstacles et contradictions : « Je désire. J’ai raison de désirer. J’ai droit à un enfant et me le donner ne peut faire que notre bonheur à tous les deux. »  

Et lorsque des tiers, s’appuyant sur leur expérience de vie, leur expérience professionnelle, leur savoir, disent qu’il y a peut-être problème, l’adulte branché et contemporain leur répond que tout est relatif, que c’est peut-être ce qu’ils pensent mais que d’autres pensent autrement ; bref, on refuse que ces témoins puissent être les porte-paroles d’un savoir sur l’humanité davantage transcendant qui, sans être immuable, serait cependant plus stable.

On est à l’ère de « Ca se discute » et autres reality shows, dans un brassage perpétuel d’idées où la parole de chacun , non seulement est digne du même respect – ce qui est correct -, mais est censée porteuse de la même scientificité – ce qui est aberrant - !

 

2.Non seulement le désir individuel cherche-t-il intensément à être légalisé, mais corollairement, à se réaliser « envers et contre tout », souvent avec l’aide de la technique. 

L’être humain s’en remet de moins en moins au hasard, il programme de plus en plus minutieusement les circonstances de temps, d’espace, etc … où ce qu’il projette se matérialisera. Il n’accepte plus non plus les manques, les failles, les obstacles sur les chemins de son désir. 

« Un enfant à tout prix » et ces mots sont parfois à prendre au premier degré : l’argent et les outils ne manquent pas dans certaines aventures. L’acharnement peut être incroyable – je pense, par exemple, à l’insistance acrobatique de certaines techniques de procréation assistée ; lorsque le bon sens crie de toutes ses forces « non, arrêtez », l’adulte quémandeur trouve toujours, pour tenter l’impossible, un savant plus fou que lui, ou plus intéressé par l’argent. 

On ne veut donc plus  assumer que chaque choix, suivi de son résultat connote ses caractéristiques propres en termes de ressources, mais aussi de caractéristiques limitantes. Si tout n'est pas possible dans un cadre donné, alors peu importe, on cherche à faire éclater le cadre ! Une femme célibataire à qui on refuserait officiellement l’insémination par donneur peut acheter sans problème un kit de sperme frais sur Internet, censé provenir d’un athlète très beau, à haut potentiel intellectuel, et d’une race précise.

On assiste à une volonté folle d'éradiquer de l'humanité toutes les souffrances morales et notamment les souffrances liées aux pertes et aux manques ; ces souffrances sont pourtant inhérentes à notre condition humaine ; les accepter apporte régulièrement plus de paix intérieure, plus de légitimation du sens de l'existence, que de vouloir les combattre et les colmater à n'importe quel prix, parfois en niant l'évidence.

C'est en assumant les différences qui nous distinguent les uns des autres, en les nommant et en communiquant à leur sujet qu'on entre dans le vrai monde de l'égalité entre humains. 

 

Reconnaître et parler nos différences ne les supprime pas, ne supprime pas tout de suite le poids pénible du manque dans le quotidien, mais c'est quand même cette reconnaissance qui lui donne les meilleures chances de cicatriser petit à petit. Elle conduit aussi au sentiment de partager une humanité pleine avec les autres. 

Ce sentiment d'égalité généré par la reconnaissance des différences, ce n'est pourtant pas l'égalitarisme, à l'arrière-plan des pensées de ceux qui veulent que tous leurs désirs soient satisfaits.

 

Chapitre 4 Applications au désir – projet d’enfant. 

 

  • I.Pratiques qui engagent la matérialité de la vie de l’enfant.

 

Les pratiques contemporaines que nous allons d’abord évoquer portent sur la vie biologique et matérielle de l’enfant, mais aussi par ricochet sur sa vie affective et spirituelle, qui en est indissociable.  En voici quelques importantes :

 

A. Le désir – projet de mort du fœtus ou de l’enfant déjà né


Il est légal et donc réalisable à certaines conditions, celles qui encadrent l’avortement légal ou l’euthanasie passive des enfants en phase terminale de maladies incurables et mortelles. A l’heure actuelle, cette grave décision peut se justifier si elle est prise de façon réfléchie, éthique, en équipe, en pesant soigneusement le pour et le contre en ce inclus ses implications potentielles sur ceux qui continuent à vivre après.
 

Je le cite ici, ce désir – projet de mort, pour appeler les choses par leur nom et avec l’espoir qu’il ne sera jamais opérant dans une société comme un geste banal, au service du seul confort de ceux qui le vivent et le posent. 

Je pense par exemple aux fœtus découverts porteurs d’un handicap. Je ne suis pas toujours que l’on laisse réfléchir les parents sereinement à leur propos, pour évaluer le devenir affectif de leur famille avec ou sans membre handicapé. Les médecins et d’autres professionnels font parfois trop de pression à l’élimination, porte-paroles involontaires d’une société de consommation qui ne peut être que clean. Je suis préoccupé de savoir, par exemple, qu’on propose déjà l’avortement simplement parce que la mère enceinte a présenté une maladie comme le CMV qui, de loin en loin, affecte le fœtus, alors qu’on ne trouve rien d’anormal sur celui-ci. 

Dans le même ordre d’idée, je pense qu’il faut continuer à réfléchir avec intensité au sort des embryons surnuméraires laissés par la procréation assistée. Même si la vie humaine n’est pas « la » valeur suprême, même si elle peut être sacrifiée pour de solides raisons, nul d’entre nous ne peut affirmer avec certitude le moment où elle commence avec sa spécificité spirituelle. Il ne faudrait pas que ces embryons soient fabriqués un jour à la chaîne pour en extraire les Omega je ne sais combien dont on découvrirait qu’ils regorgent.

 

B. Disposer de l’enfant quand ses parents se séparent 

 

Au niveau le plus radical, ne serait-il pas juste de mettre au moins de temps en temps un bémol à l’affirmation « Quand un couple ne s’entend plus, la dernière chose à faire, c’est qu’il reste ensemble pour les enfants ». A généraliser cette recommandation, on en a fait un slogan idéologique, plus qu’une vérité scientifique qui a certainement sa part de sagesse. 

Dans le cadre de certaines séparations parentales, n’est-il pas parfaitement injuste que l’on dispose des sentiments et des pensées de l’enfant, en essayant d’empêcher la spontanéité de ceux-ci, et même en le trompant délibérément sur la personne et les motivations du parent absent ? Sans pour autant obéir chaque fois strictement à ce que dictent les préférences et les aversions spontanées de l’enfant, faut-il pour autant faire semblant de croire que toute démarche lui est accessible et que, s’il ne la pose pas, c’est parce qu’un vilain adulte aliénant conditionne son comportement ? 

Tel père, par exemple, peut-il penser sérieusement que sa fille de douze ans ne va pas lui en vouloir beaucoup, en son nom propre, alors qu’il est parti sans crier gare avec sa jeune secrétaire – ou son jeune secrétaire, en 2006 – en désertant un foyer qu’il investissait jusqu’alors raisonnablement bien ? 

Et fallait-il vraiment voter une loi qui entérinait la tyrannie de l’égalitarisme, en faisant de l’hébergement alterné le choix présenté comme le plus normal ? Tant de souffrances à son propos s’expriment un peu partout, et ne sont pas entendues par  une société qui y recourt de plus en plus, même pour des enfants très jeunes.



C. Adoptions et fabrications sur mesure au nom du droit de... qui??  

 

On ne rappellera  jamais assez que l’adoption, c’est donner une famille à un enfant qui en a besoin et pas donner, ni a fortiori fabriquer, un enfant pour des adultes qui en ont le désir. Il n'y a pas un droit à I'enfant, mais bien un devoir de continuer de façon responsable l’aventure de la vie et donc un devoir de solidarité à l’égard d’enfants en grande souffrance sociale. 

Par l’adoption plénière, leurs parents adoptifs inscrivent officiellement, symboliquement et entièrement ces enfants dans une filiation ordinaire, celle de leur généalogie à eux. 

Les parents candidats sélectionnés n'ont aucun droit à revendiquer un enfant - ils sont déclarés aptes, un point c'est tout -, pas plus qu'ils n'ont le droit de choisir l’enfant qui va venir habiter chez eux. 

Pour que l’évaluation des candidats soit positive encore faut-il qu’ils présentent une maturité affective personnelle, une vie de couple suffisamment bonne et qu’ils offrent à l’enfant un cadre anthropologique optimal (3). 

 

1.En s’appuyant sur ces critères, l’on devrait se montrer très réticent à confier un enfant à adopter à un parent-candidat célibataire.

 

Que ce soit par phobie ou par choix positif, celui-ci ne prend pas la différence complémentaire des sexes en considération dans son propre itinéraire de vie. C'est comme si cela n'avait pas d'importance que l'enfant assiste, au coeur de sa vie, au témoignage de l'amour d'un homme et d'une femme, et à la manière dont le masculin et le féminin s’expriment et se négocient. 

Ensuite, la double pratique du célibat et de la parentalité connote implicitement un vécu de toute-puissance inquiétante dans le chef de l'adulte, même si ce n'est pas lié à un caractère autoritariste : « Je puis tout comprendre seul(e ); je puis me débrouiller tout(e) seul(e) ; je n'ai pas vraiment besoin d'un autre au coeur de ma vie ». Affirmation dangereuse et illusoire, et témoignage préoccupant pour l'enfant qui pourrait soit s'en sentir très insécurisé, soit s'en imprégner à son tour !

 

2. Idem pour les candidats trop âgés 

 

3. Il me semble enfin néfaste pour l’enfant que le désir qu’on a de le fabriquer sur mesure, donne lieu à des pratiques commerciales (4)

 

telles qu’on le voit déjà tout à fait légalement, par exemple aux Etats-Unis.

Ici, par exemple, un couple de parents-candidat fortuné achète très cher l'ovule d'une egggiver puis le ventre d'une mère porteuse, avant de récolter le produit fini. Des avocats bétonnent le processus à l’aide de juteux contrats. Je ne sais pas si l’enfant est jetable au cas où il ne conviendrait pas. 

On n’en est pas encore là en Europe. Pas légalement, non. Mais du sperme ou des ventres de mère porteuse s’achètent aisément sur Internet.

 

 E.Les enfants dont le désir des parents modifie le corps

 

 

N’existe-t-il pas un droit universel garantissant l'intégrité du corps ? Les exceptions prévues ne concernent-elles pas la nécessité de soigner ou/et de protéger ce corps d'un danger, alors que l'être humain concerné est dans l'incapacité de donner son consentement ?    

 

Transgresser le principe d'intégrité est très dangereux : comment justifier le fait de disposer du corps d'un autre, ici d'un infans, sans son consentement ? Une fois levée une barrière de principe, surgissent vite des applications de plus en plus folles et de plus en plus nombreuses, auxquelles il risque de devenir impossible de résister.

Pourtant, en partie sous la suggestion de médecins, une pratique hasardeuse existe déjà ; elle a même été légalisée dans l’un ou l’autre pays, c’est celle de concevoir des bébés dits médicaments. Bébés conçus au terme de manipulations techniques compliquées, dans le but de sélectionner la composition cellulaire de leurs tissus, avec l'espoir que des prélèvements faits sur eux puissent être greffés à un grand frère ou à une grande soeur très malade, et peut-être sauver la vie de ce malade.  Voir l'article: A propos des « bébés-médicaments »

J’admets que le problème éthique, ici, est particulièrement douloureux et que la pratique n’est pas absolument à proscrire, par exemple chez des parents qui auraient beaucoup réfléchi et se sentiraient prêts à aimer ce nouvel enfant pour lui, même si le bénéfice thérapeutique escompté ne se produisait pas et que l’aîné mourrait. De là à croire que tout serait réglé pour autant, et que le malheureux petit médicament raté ne vivrait pas un inconfort et une culpabilité profonds, c’est autre chose. Le pire de tout serait donc que, comme en Angleterre, une loi vienne banaliser cette pratique qui ne peut rester qu’exceptionnelle. 

Mais ces rares bébés-médicaments ne constituent-ils pas le signe avant-coureur d’un droit de disposer du corps de l’enfant que va se donner de plus en plus la science, la technologie et la famille, en fonction de ses besoins, désirs et parfois folies d’adultes ? 

Déjà le fait de disposer d’embryons, surnuméraires ou fabriqués pour la circonstance, aux fins de la recherche scientifique ne pose pratiquement plus de préoccupation éthique aux savants. Demain, ils serviront peut-être au commerce des pommades de jouvence ou des Oméga 185.

 En toute illégalité, les ventes d’organes d’enfants pauvres ont bel et bien lieu, ainsi que celle de sperme congelé ou frais, ou de ventres porteurs via Internet. Avec ces dernières pratiques, c’est la sélection génétique qui commence, non pas pour éradiquer des maladies graves – ce qui a du sens -, mais pour favoriser l’installation de caractéristiques positives chez l’enfant. Les émissions de vulgarisation scientifique avant-gardistes nous prédisent d’ailleurs l’arrivée de bébés hautement génétiquement sélectionnés qui mijotent pourtant neuf mois dans des matrices artificielles. Et si l’on s’embarque sur ces hasardeux toboggans, aura-t-on un jour des arguments pour résister aux clonages d’enfants, définis comme para humains, et devant servir, de jouets-esclaves ou de matériel de réemploi à leur riche double ? 

Nous devons donc redoubler de vigilance et nous interdire d’exercer cette volonté de puissance et de confort où, sans plus prendre le risque du hasard et du manque, nous en arriverions à acheter une descendance que nous voudrions trop … à notre image et à notre ressemblance. Tiens, n’est-ce pas le fantasme … ou la prérogative de Dieu, cela ? 

 

 F. Rêves et attentes spirituelles inadaptés.

 

Même s’il n’est pas déjà sélectionné génétiquement, le bébé contemporain a souvent été soigneusement programmé. On n’est pas déjà tout à fait en Chine, mais néanmoins dans beaucoup de familles, il n’est pas loin de constituer une chose rare et précieuse. 

  1. Ne peut-on pas craindre que se maintienne et s’amplifie une volonté d’emprise excessive des adultes sur ce produit si soigneusement conçu ? Emprise exercée sous des formes plus habiles que l’autoritarisme du passé : séduction, chantages affectifs discrets, corruption sous une abondance de biens matériels,  comme important par les proches « pour peu que tu brilles là et comme où nous le voulons ». 

Laurence Gavarini parle d’une fétichisation de l’enfant. Et s’il y a un grain de sable, on va longtemps en refuser l’existence, grâce aux artifices de la technologie, à la Ritaline pour les peu-concentrés, peu motivés, et aux innombrables professions de la remédiation des manques, en ce inclus nombre de psy. L’humilité et le deuil, c’est vraiment en toute dernière extrémité.

 2. Ne peut-on pas craindre inversement qu’une partie des parents aille se nicher à l’extrême opposé de l’échelle « emprise – démission » etse soumette trop à la volonté de puissance des enfants ? Les parents ici à la dérive n’osent plus rien exiger ni politesse, ni conduites sociales, ni a fortiori inscription de l’enfant dans un projet. Au delà du consensuel et du négocié, typiques de nos sociétés occidentales, ces parents et d’autres adultes encore ont effacé en eux et autour d’eux l’idée d’un ordre hiérarchique des générations. 

On les voit alors mendier, marchander, ne plus oser donner la vraie punition ou la  fessée qui calmerait des ardeurs excessives - des députés scandinaves sont passés par là -. Si l’enfant est tancé par un professeur, c’est ce dernier que le parent court tancer en retour.

 Au lieu d’installer dans la société des sujets agréables à vivre, et qui ont des idées sur l’avenir, ils mettent en circulation des affreux Jojo narcissiques, se croyant tout permis, hédonistes et dégradants les objets, paresseux et intolérants à la frustration, grossiers et agressifs : les enfants-rois ! 

3.Dans un autre ordre d’idées, ne peut-on pas craindre enfin – et déjà très largement constater – que trop de parents, englués dans les mensonges de la société de consommation et fatigués par les exigences des enfants eux-mêmes, n’assimilent et ne réduisent la fonction d’aimer, d’éduquer, et de travailler à celle de « donner des choses ». Donner en abondance, pour vivre le quotidien, pour apprendre, pour se distraire. 

Trop de plénitude matérielle risque pourtant d’appauvrir la pensée personnelle, la créativité, le pouvoir d’action, le sens de l’effort. Pour penser et résoudre un problème, il faut du vide, du silence, un espace d’intimité. Pas la Starac qui pseudo-pense et pseudo-rigole en permanence à votre place. 

Et voilà que le désir d’enfant, plutôt que de pousser celui-ci à réfléchir et à se débrouiller, en fait un enfant consommation-consommé ; une source de profits, grain de poussière sur le grand échiquier de la consommation. 

S’il s’est perdu une fin d’après-midi avec le petit vélo de ses sept ans, il ne connaîtra pas l’angoisse structurante d’avoir à se débrouiller pour retrouver son chemin. Un portable adapté à son âge et bientôt une puce électronique lui arrangeront ça tout de suite. Et pourtant, ce n’est pas vrai qu’il y a des Dutroux et des Fourniret au coin de chaque rue. 

 

Chapitre 5 Et si nous nous retroussions les manches ? 

 

Les altermondialistes combattent une conception économique néolibérale de la mondialisation qu’ils estiment assassine du vrai progrès de l’humanité. De plus en plus de personnes se découvrent de fortes préoccupations écologistes pour lutter contre la détérioration matérielle de la planète. Un troisième combat me semble tout aussi important, à mener contre le rouleau compresseur de la volonté de puissance de chaque individu, qui devient excessive et s’exprime entre autres dans certaines aberrations du désir d’enfant.  

  1. A tout remettre en question au nom du droit au désir individuel, à bousculer et à casser indéfiniment les organisations sociales et familiales du moment et les repères anthropologiques de toujours, nous introduisons le chaos, l’insécurité, l’absence de repères forts qui laissent déjà les plus fragiles d’entre nous livrés au seul individualisme de leurs pulsions.

C'est le règne de la contestation permanente ; c'est le cafouillage perpétuel des règlements volatils et contradictoires, qui essaient de donner un peu raison et des miettes de satisfaction à un peu tout le monde et dont on ne sait plus extraire des directions de conduite bien tracées vers un avenir cohérent …

Nos communautés doivent donc se réhabituer à entendre des « Non » fermes et forts.

Je ne prétends pas pour autant qu’il soit souvent aisé de tracer à coup sûr la frontière entre ce qui est vraiment mal – et qui doit être certainement interdit -, et ce qui est neutre ou bien. C’est vrai que certains « Non », n’ont qu’une portée relative à l’espace et au temps d’une culture, et que ceux qui les posent ont intérêt à le savoir et à les poser avec humilité. Mais il faut continuer à en poser, car nous gagnons à vivre dans une stabilité qui nous permette de nous repérer. Pour peu qu’elle ne devienne jamais, cette stabilité, une rigidité égoïste au service des plus puissants.

accepter de moins en moins les limites de notre condition humaine, les risques que nous encourons et dont nous commençons à voir les effets, c'est ne jamais être satisfaits ; en vouloir toujours plus et encore plus ; accepter que ce soient les objets et les marchands qui dominent le monde, créer de moins en moins de pensée, d'imagination, d'idées pour dire ce qu’est la vie et la faire progresser en profondeur.

 

 2. Je nous invite également toutes et tous à faire preuve de sollicitude particulière pour nos enfants – et même nos adolescents – qui, dans cette première phase de leur vie, ne parviennent pas complètement, tout seuls, à imposer la reconnaissance de leurs besoins spirituels. Au rang de ceux-ci, dans le cadre de cet exposé, j’ai évoqué qu’ils puissent : 

----  Bénéficier d’un cadre de vie stable et sécurisant, d’un environnement social qui les accueille, les soutienne et soit porteur de repères clairs, en matière d’objectifs de vie, de normes et de Lois. 

---- S’intégrer dans une pleine filiation, une généalogie qui leur donnent de solides racines. 

---- Vivre dans le chef de leur parents amour, présence, témoignage de vie sociable et exercice de la complémentarité sexuée, c’est-à-dire de l’égale importance accordée à l’homme et à la femme au cœur du couple. 

---- Bénéficier d’un « désir-projet » d’enfant qui leur indique une route à suivre. Laurence Gavarini dit : « Se construire dans les déterminations parentales » . 

----  Percevoir que leurs parents et leurs proches peuvent aussi se retirer et les laisser passer, se définir et choisir tout seuls en intégrant d’ailleurs en partie dans leurs choix ce qu’ils ont reçu de leur famille. Laurence Gavarini ajoute : « S’affranchir en partie des déterminations parentales ». Que le jeune naisse à lui-même, c’est-à-dire qu’il se libère des circonstances particulières de sa venue au monde, de son cadre de vie, et qu’il s’en approprie ce qui est bon pour lui. A ce prix, on peut être heureux même si, par exemple, on est un enfant né de l’inceste .

 

3. La responsabilité des politiques

 

Pour conclure, je souhaite vous faire part de ma vision de citoyen sur la responsabilité des hommes et des femmes politiques. Je voudrais qu’ils aident la communauté à vivre sociablement, dans la justice et avec sagesse, en ce inclus qu’elle assure de façon responsable la poursuite de l’aventure de la vie. 

Justice sociale ? ceci connote que nos politiciens continuent à s’occuper de l’accès de tous à l’emploi ou à d’autres occupations positives du temps de vie, ainsi que de la répartition équitable des biens. Justice, tout court, c’est-à-dire qu’ils continuent à s’occuper de la sociabilité de nos comportements à tous, et à nous protéger des excès anti-sociaux de quelques-uns. 

Sagesse ? dans les limites de cet exposé, je dirais que c’est, entre autres, nous aider à trouver un juste équilibre, social et personnel, entre la promotion de notre droit à désirer et l’acceptation de nos limites et de nos manques ; c’est nous aider aussi à nous souvenir que l’être humain est, spécifiquement, un être spirituel et pas un pur réceptacle d’objets de consommation. Par effet de cascade, nos désirs sur nos enfants s’en trouveraient chargés à l’occasion de davantage de vraie humanité ! 

 

QUELQUES COMMENTAIRES

 

De Anne-Marie Roviello, professeur de philosophie à l’université libre de Bruxelles, ce 10/12/06

 

Cher Jean-Yves,

 

J’ai lu ton beau texte du colloque parisien, je le trouve plein de profondes et fondamentales pensées et je voudrais te dire mon accord et mon plaisir de te lire tout particulièrement sur quelques points essentiels.

L’humour est, ici encore au rendez-vous comme dans ce passage où tu décris l’enfant idéal : pour l’école, c’est celui qui manie l’ordinateur avec brio, mais seulement pour enrichir son savoir " ...; pour le psy, celui qui progresse dans la communication et l’autonomie, mais sans casser leur matériel pour autant "..., pour les assistantes sociales, etc.…

Tu formules les choses avec une justesse souvent percutante  " La société tend à devenir un self-service de normes à usage individuel où chacun se fait faire et reçoit un décret ou une loi pour officialiser son désir et en rendre possible la réalisation. " 

On est à l’ère de " Ca se discute "

"Désir-projet d’enfant" : il est très bien ce néologisme, il dit bien la plurivocité qui est dans la chose elle-même et pas seulement dans les mots

J’aime beaucoup l’idée que le futur parent " sculpte " son projet d’enfant, qu’une structuration s’opère au fil de ses expériences, que le désir est plus que désir, qu'il s'amplifie de "cette construction interne liée à l’histoire de vie".

 (même s'il faut aussi malheureusement reconnaître la réalité de déconstructions internes liées elles aussi à l’histoire de vie)

Je trouve important que tu rapportes l’altérité radicale de l’enfant, par rapport aux désirs-projets de ses parents au fait que l’enfant lui-même est un être de désirs et de projets autonomes, et pas simplement un être de capacités et de défauts.

Je me rallie entièrement à ta mise en garde contre la revendication très post-moderne : " Un enfant si je veux, quand je veux, comme je veux ".

Je me réjouis de te voir relever la confusion entre respecter la parole de chacun, et adhérer à chaque connerie proférée au nom de ce respect mal compris une distinction fondamentale, et qu’il est fondamental de relever à chaque occasion, car elle cause énormément de dégâts, dans cette question des enfants, mais aussi sur d’autres terrains.

C’est le même problème qu’on affronte en philosophie ou dans les cours de morale " à chacun son opinion " sans aucun sens de ce qui transcende le simple sentiment subjectif, le simple " libre choix " ou " désir " subjectif.

OUI à tout ce que tu dis sur les embryons réserves médicamenteuses et Cie ! Et aussi sur le fait que nous ne savons pas quand commence la dimension spirituelle du foetus, peut-être dès le départ, non?  Au moins à l'état virtuel, puisque les " mêmes" cellules de départ donneront si elles proviennent d'humains, un humain, et ne donneront jamais un humain  si elles proviennent d'un cheval.

Je n’y avais pas pensé, mais c’est vrai qu’on inverse le sens des choses lorsqu’on oublie que " l’adoption, c’est donner une famille à un enfant qui en a besoin et pas donner, ni a fortiori fabriquer, un enfant pour des adultes qui en ont le désir. "

On peut craindre, en effet l’amplification d’ " une volonté d’emprise excessive des adultes sur ce produit si soigneusement conçu ? ". Emprise d’autant plus grande qu’elle serait plus insaisissable par l'enfant car " exercée sous des formes plus habiles que l’autoritarisme du passé : séduction, chantages affectifs discrets ", etc. 

 

Ici et là j'ai un point de vue un peu décalé par rapport au tien, tout en continuant de te suivre pour l’essentiel.

Par exemple je ne parlerais pas de projet de ne pas avoir d’enfant ou de désir d’avortement. Un projet est de l’ordre de l’élan existentiel positif, alors qu’avortement, ou non désir d’enfant est absence d’un tel élan.  La décision d’avorter, ( à part peut-être chez quelques très graves perverses???) n’est pas vécue dans l’élan d’un désir.

Plutôt que de désir ou de projet n’est-ce pas plutôt un blocage du désir, et une impossibilité de se projeter, d’une rétraction de l’ouverture-au-monde ?

 

 NOTES 

 

  1. La différenciation se pose par rapport aux attentes d’un groupe précis. Elle n’est pas toujours un acte d’une originalité parfaite, comme si l’enfant ou le jeune avait tout sucé de son pouce. Elle peut en avoir l’air parfois, puisant son origine dans des racines bien mystérieuses : dans le joli film Billy Eliot ( Stephen Daldry, 2000 ) allez savoir pourquoi ce jeune anglais de dix ans, bien hétérosexuel, fils d’un mineur anglais « musclé » au chômage, veut devenir danseur classique ! Dans d’autres cas, chez les adolescents par exemple, on se différencie souvent des parents en se conformant plus ou moins intensément aux attentes du groupe de pairs. 
  1. Optimal ? On peut avoir cette exigence, parce que l’offre et la demande étant ce qu’elle est, le nombre d’enfants-candidats sur le marché n’est pas très élevé. On peut donc viser à leur offrir le meilleur ! 
  1. Je ne parle pas ici de la rémunération du travail nécessité par les techniques artificielles, ou presté par les juristes, les services sociaux et les Tribunaux lors de l’adoption, mais bien de l’achat des « produits humains de base ».

 

 

 

 

 

 

 



Permettez moi d'abord de me tourner avec émotion vers tous les enfants et adolescents gravement maltraités dans le monde : celles et ceux que l'on massacre dans les conflits armés, que l’on oblige à travailler comme des esclaves, que l'on jette à la rue ou que l'on fait se prostituer, les enfants-soldats et tant d'autres
 
arrestation d'un petit palestinien par les forces d'occupation

Arrestation d'un petit palestinien par les forces d'occupation


Et toutes celles et ceux qui sont cassés par le fléau de la misère, sans rien à leur offrir pour satisfaire leurs besoins élémentaires, sans jouets ni école ni maman pour les cajoler, divagant à ce carrefour pollué de Bogota où ils passent onze heures par jour à vendre une babiole pour gagner un quart de dollar ...
Au moment où nos enfants à nous sont au cœur des technologies les plus avancées et où nous les maintenons en vie quand il le faut et parfois au delà, au prix d'efforts incroyablement coûteux, je ne puis m'empêcher de nous interpeller toutes et tous sur ces injustices sociales tellement criantes, sans prétendre au simplisme des solutions ...
 
...

...

Et dans notre pays, quel est l'état des lieux de notre sollicitude sociale envers nos enfants ?
Avant de nous focaliser sur ceux qui sont repérés officiellement comme maltraités, examinons nos attitudes au quotidien envers tous les enfants ... Ne pourrions-nous pas admettre que le bilan est mitigé?
Certes, il y a de bonnes choses dans notre investissement commun de la génération montante ... Certes, les besoins élémentaires de beaucoup sont rencontrés, comme dans tous les pays riches, et au-delà de l’approvisionnement matériel, nous prétendons être une société attentive et " enfants admis " ...
Enfants admis, oui, étymologiquement, le mot dit bien ce qu'il recouvre et ses limites ... admis, mais pas toujours respectés à fond dans leurs besoins spirituels, loin de là !

Combien de fois, par exemple, ne les sacrifions-nous pas allègrement sur l'autel de la consommation! Blabla a beau leur répéter chaque fois qu'il le peut que " la publicité, c'est beek ", quand arrive le temps de Roland-Garros ou de Wimbledon, avec ses juteux encarts publicitaires, c'est lui, Blabla , qui passe à la trappe ... et tant pis pour les plus désoeuvrés des petits enfants, ceux à qui on n'a pas pu payer un bon stage bien créatif jusque 17h ... après, il y aura toujours bien matière à se plaindre de l'augmentation de la délinquance juvénile précocissime, parce que de petits désoeuvrés auront joué à faire comme Bill Clinton avec Monica, autre information qui, à l'époque, s’est avérée des plus rentable à l'audimat et dont on n'a pas pensé à ne pas bassiner leurs oreilles!

Sacrifiés, ils le sont aussi sur l'autel des rentrées d'argent à quasi tout prix ! Que d'enfants et d'adolescents laissés trop seuls, spirituellement et matériellement, par des parents et des proches trop absorbés ou trop fatigués ... que de maisons vides, sans cette ombre tutélaire d'un parent qui va et vient, qui donne un coup de pouce pour les devoirs, empêche les plus grosses bêtises par sa seule présence, limite - au moins un peu - la consommation passive des multimédias, parle, écoute et raconte, tout simplement ...
Curieux paradoxe que celui de nos enfants précieux, programmés à temps et heure, mais qui pourtant ne doivent pas trop gêner.
 

...
 

Ne pas trop gêner! Ne pas trop déranger les plans adultes! Dans quelle école secondaire les profs se disciplinent-ils réellement pour que les interros des uns et des autres se répartissent de façon équilibrée dans le temps?
Priorité à l'enfant? Allons donc, quelle école rurale à qui il manquait juste un élève a-t-on renoncé à fermer, en prenant en compte la fatigue et la rupture du tissu social enfants? Et tous ces services résidentiels (2) pour jeunes que l'on supprime, et l'équipement pour autistes qui continue à stagner, alors que les services logistiques de gestion de ces handicapés, eux, sont si bien nantis en personnel, en bureaux et en ordinateurs pour écrire des rapports!

Plus que jamais, l'enfant est un enjeu dans la volonté de pouvoir du monde adulte : on a " droit " à lui; on a droit d'en disposer pour prouver aux autres que l'on est plus fort qu'eux ... bien plus que l'on ne se donne le devoir de penser à son altérité spirituelle et de se faire petit en son nom.
Si certains adultes célibataires veulent adopter, c'est parce que ça leur semble leur droit d'adultes! Si certains parents séparés veulent couper leur enfant du ressourcement à l'autre parent, parfois en utilisant des arguments odieux, c'est parce qu'ils se donnent le droit de se venger; et si dans un temps ultérieur certains parents spoliés persistent à vouloir reprendre le même enfant au parent spoliateur, au mépris des réenracinements qui ont eu lieu entre-temps, c'est bien plus souvent au nom de leurs droits et dans le cadre d'un rapport de forces que par amour désintéressé pour l'enfant : Salomon et son jugement, c'était aux temps bibliques; maintenant, les petites Colette sont des balles de ping-pong qui valsent entre le bras de fer de leurs parents, avec la raison d'Etat et le geste conciliateur à l'oncle Sam en prime.

Et pour conclure avec les enfants " officiellement " maltraités, leur situation à eux non plus n'est pas aussi optimale que ne le chantent les cocoricos d'Etat :

- Une claire maltraitance instituée se perpétue autour des familles sans papiers et autour des mineurs non-accompagnés : on persiste à les enfermer tous âges confondus, avec des motivations et dans des conditions qui ignorent les droits de l’homme.

- Les équipes SOS Enfants, avec leur maigre budget global e restent de l'ordre de l'expérience-pilote : les moyens financiers manquent dramatiquement pour ces structures puissent avoir un impact social significatif.
La prise en considération de la parole de l'enfant qui déclare avoir été abusé sexuellement est bien plus entachée de suspicion en 2019 qu'en 1990, malgré une certaine amélioration des techniques d'entretien : s'il n'y a pas d'autres éléments de preuve, la parole de l'enfant, même crédible, aura souvent du mal à convaincre l'institution judiciaire face à la puissance des protestations du suspect; c'est comme si, inconsciemment, l'ordre adulte s'était repris après s'être laissé déstabiliser - oh un tout petit peu! - par " l'impertinence " des enfants lorsqu'ils mettaient son honorabilité en question. On voit même aujourd'hui des ex-prévenus acquittés poursuivre les parents d'enfants qui se sont plaints! De quoi décourager et effrayer définitivement tous les enfants victimes et leurs proches!
Bref, il y a encore du chemin à faire dans la direction de ce difficile respect qui ne fait pas de l'enfant un enfant-roi, mais qui demande néanmoins écoute, désintéressement et humilité. Alors, nous serons plus proches de cet encouragement que nous donnait le Christ : " Ce que vous faites plus petit des miens, c'est à moi que vous le faites ...". 

 

Introduction
 

 ...   pph  ...
 

Dans le beau film What is eating Gilbert Grape ? ( L. Hallström, 1993), Leonardo di Caprio incarne remarquablement un adolescent autiste


Une PPH ? Je désigne par cette abréviation une personne porteuse d'un handicap répertorié dans les listes officielles de Santé Publique (2) 

Vivre avec ? L'intention est suffisamment ample pour englober des dimensions professionnelles ou informelles de la vie quotidienne, des perspectives d'éducation (pour les mineurs), de soins, d'accompagnement relationnel, d'insertion sociale, etc. Face à toutes ces diversifications, je m'en tiendrai donc à décrire ce qui me semble le plus basique.

Fondamentalement, il s'agit de vivre avec un sujet humain comme moi, une personne dont la valeur est égale à la mienne, que son handicap soit physique ou mental : je suis invité à l'attention et au respect. Je n'ai le droit, ni de la caser dans le coin des inutiles, ni d'en disposer - fût-ce au nom des meilleures intentions du monde -, ni d'exprimer quelque condescendance, même dans le secret de mon cœur !

Le fait que la PPH soit davantage dépendante matériellement d'autrui, ou que son intelligence ou son affectivité fragiles nécessitent davantage d'étayage spirituel, ne justifient en rien que ma soi-disant plus grande autonomie me fasse me sentir supérieur.

Il s'agit d'aller vers elle, souvent pour me proposer sans m'imposer (3), ou/et d'accepter l'idée qu'elle vienne d'initiative vers moi, sans pour autant que ces démarches ne fassent ipso facto du demandé l'obligé du demandeur. N'en va-t-il pas ainsi pour toute relation humaine ? Deux libertés, toujours constitutives de notre nature humaine, se rencontrent et négocient au moins intuitivement si un avenir relationnel commun est possible : c'est vrai - ce devrait rester vrai ! - même quand on se penche au chevet d'une PPH, retardée mentale grave et grabataire : il faut s'enquérir de son accord, signifié ici par un signe discret positif de son corps.

Si la relation se noue, ce ne peut être que sur base d'un désir positif réciproque. Si ce n'est pas le cas, mieux vaudrait chercher à créer un autre lien, avec quelqu'un d'autre voire dans un autre lieu de vie : on ne peut guère croître - chaque partenaire de la relation ! - là où l'on ne se sent pas désiré, apprécié, investi !

Et puis, si la relation se noue, elle est susceptible de remplir bien des fonctions, liées aux mandats et aux contextes.
Mais il me semble la plus fondamentale, c'est la reconnaissance réciproque. Réciproque ? Ca nous aide aussi à vivre et à nous sentir bien nous, les professionnels, lorsque les PPH que nous accompagnons, nous reconnaissent pour ce que nous sommes vraiment.



Sur cette route à deux sens de la reconnaissance, je me limiterai néanmoins maintenant à décrire celle qui va du professionnel (ou du familier) vers le PPH.



Reconnaissance de quoi ? On insiste souvent sur l'importance de la reconnaissance des ressources de la PPH, ressources qui s'expriment déjà spontanément, ou dont le déploiement nécessiterait certains aménagements matériels ou sociaux : s'ajoute alors tout naturellement une réflexion sur la mise en place de ces dispositifs.

Plus difficile mais tout aussi important est la reconnaissance des limites irréductibles liées aux handicaps, avec le deuil (4) qui, idéalement devrait l'accompagner. Deuil - renoncement dans suffisamment de paix intérieure retrouvée - auquel le professionnel peut contribuer : Si la PPH n'y accède pas, au moins pouvons-nous rester présents et ne pas fuir l'expression de son désespoir ou de sa rage.

Ces deux premières reconnaissances nous confinent néanmoins au domaine de l'agir, du faire, de la performance accessible, moyennant dépassements de soi parfois acrobatiques.
C'est dans ce champ que se déploient nombre de « programmes individualisés » qui définissent des résultats comportementaux, à atteindre, en fonction des aptitudes évaluées chez chaque personne, tests et échelles standard et bien validés à l'appui. C'est aussi sur les progrès réalisés ou non dans ces programmes que l'on évaluera souvent la compétence des professionnels.
Société de rendement et de consommation, quand tu nous tiens !

Et si nous nous centrions sur un autre type de reconnaissance ? Celle d'une pensée originale. La PPH, comme tout un chacun, sera le plus souvent ravie qu'on l'aide à déployer cette pensée et à l'exprimer, et qu'on ait de l'estime pour elle.
A ce trésor de la pensée est couplé celui d'une liberté intérieure : liberté intérieure de produire des sentiments et des convictions personnelles, liberté d'élaborer un projet de vie, de faire des choix et de prendre des décisions : « Que penses-tu vraiment de ... ( parfois : de toi, de la vie, de ton avenir ) ? Que voudrais-tu, pour toi, qui serait vraiment ton projet ( et pas celui d'un texte d'inspiration québécoise, que nous idéalisons à ta place ) ? »
Je simplifie, me direz-vous : tous ne sont pas capables d'élaborer une pensée bien construite et de l'exprimer. Certains n'ont pas de projet personnel. D'autres en ont un, mais utopique. Oui oui, bien sûr, mais nous nous abritons parfois derrière ces possibles limitations pour ne pas entendre ce qui s'énonce pourtant maladroitement, pour décider trop vite à leur place, pour fuir dans l'activisme des soi-disant solutions à tout prix, plutôt que vivre une méditation partagée.
C'est vrai que certains projets sont utopiques et qu'il nous faut aider les PPH concernées à en prendre conscience et si possible à y renoncer ou à les réaménager mais parfois, ils ne nous demandent pas autre chose que rêver avec elles, en assumant que c'est du rêve partagé !

Dans nos vies humaines, plus souvent que nous nous le représentons, nos vis-à-vis nous demandent surtout et « simplement » d'écouter ce qu'ils pensent et vivent, sans fuir ce qui pèse et est difficile à entendre, et en engageant authentiquement notre propre personne dans le partage de nos mondes intérieurs.
C'est vrai que la pensée des PPH atteintes mentalement peut parfois paraître fragile, immature, difficile à décrypter. Avons-nous le droit de la court-circuiter pour autant ? De nous réfugier tout de suite dans le contrôle et la protection rassurante, plutôt que de leur laisser le temps de s'énoncer et de prendre quelques risques, pourtant acceptables, et liés à leur choix à eux ? Je ne suis pas prêt d'oublier cet adolescent de quatorze ans, retardé mental moyen, qui avait cassé pour la troisième fois son appareil dentaire et dont la maman était incapable de se représenter qu'il s'agissait peut-être d'un geste d'affirmation de soi agressif ... Malgré ses quatorze ans, son poussin d'habitude si affectueux ne pouvait être à ses yeux que maladroit.

Reste alors le petit groupe des PPH dont la pensée est très difficilement déchiffrable : autistes ou retardés mentaux profonds ; états démentiels consécutifs à un traumatisme, etc.
J'ai pourtant la conviction que cette flamme de la pensée continue à exister en eux, même lointaine et (quelque peu) vacillante. Et donc, qu'ils s'épanouissent davantage si professionnels et familles s'efforcent avec persistance de saisir cette dimension ultime de leur être au monde. Au-delà du nursing de qualité que requiert leur grande dépendance.
Par leurs attitudes non-verbales, par certains cris ou mots d'abord mystérieux, ces personnes peuvent donner des indications sur ce qu'elles vivent et désirent, sur ce qui les fait souffrir et sur la conception qu'elles ont de leur bien-être : tant mieux si nous restons à l'écoute de cette « différence positive », si nous leur signalons ce que nous croyons comprendre d'elles, et si nous continuons à leur parler, persuadés que quelques graines des idées que nous semons rencontreront bien leur réceptivité psychique.



Notes 




2. L'abréviation m'évite et de recourir à une longue périphrase, et d'utiliser des termes réducteurs comme « handicapés » ou « personne (enfant, jeune) handicapé »

3. De loin en loin, il demeure vrai que nous avons le droit d'imposer une décision contre la volonté spontanée de la PPH. Je pense par exemple à la délicate question de la contraception chez les jeunes filles porteuses d'un handicap mental modéré. Ces moments de directivité doivent cependant toujours faire l'objet de débats éthiques pluridisciplinaires ouverts et n'entraînent pas pour autant que tout l'accompagnement de la personne soit marqué du sceau de la directivité.

4. En 2011, la question de l'acceptation des limites est aussi délicate pour la PPH et son environnement que pour n'importe qui. Nous vivons une époque où toute entrave à la réalisation de soi apparaît comme intolérable. Tant pour des raisons commerciales qu'idéologiques, quand il y a une limite, on s'acharne à trouver l'appareil ou le dispositif pour la faire voler en éclats. En ce qui concerne les PPH, cette dynamique existe tout aussi fort : A côté de certaines conquêtes faites sur les limites qui apparaissent des justices sociales raisonnables d'autres, des plus coûteuses et accessibles à quelques PPH privilégiées, peuvent nous laisser à tout le moins perplexes ...

Mots clé 

ENFANT HANDICAPE, handicapés, personne porteuse d'un handicap, enfant sujet, sujet humain, communication adulte-enfant.

Si vous voulez en discuter avec moi

 

 Texte co-écrit  avec Emmanuel de Becker (1)     

 Introduction

En nous référant à la définition de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, la maltraitance concerne chaque lésion physique ou atteinte mentale, chaque sévice sexuel ou chaque cas de négligence d’un enfant non accidentels, dus à l’action ou à l’inaction des parents, d’autres responsables de l’enfant ou encore d’un tiers, pouvant entraîner des dommages de santé tant physique que psychique [13]. Dans le syndrome du bébé secoué (SBS), plusieurs aspects confrontent et mettent potentiellement en difficulté les professionnels concernés comme la nature des faits (accident, maladie, conséquence d’un acte humain ?) ou le très jeune âge de la victime… Et il n’est guère aisé de déterminer les axes d’un accompagnement médico-psycho-social pertinent [9]. Par cette contribution, nous proposons quelques repères théorico-cliniques susceptibles de servir de balises. Ils concernent les nourrissons de moins d’un an mais aussi les bébés plus âgés jusqu’aux jeunes enfants en âge préscolaire, victimes d’autres agressions physiques de la tête et du corps. Nos réflexions sont issues de notre pratique clinique principalement au sein d’une équipe SOS-Enfants dont nous décrirons plus tard la nature et les fonctions. Si notre pays a ses particularités d’organisation institutionnelle, il adopte les valeurs et objectifs fondamentaux qui animent tout professionnel concerné par l’enfant en souffrance. Le lecteur adaptera donc les repères théorico-cliniques que nous proposons à son cadre social et à sa législation.

Les situations SBS sollicitent fréquemment les pédopsychiatres et psychologues présents à l’hôpital via une double demande :

- accompagner, aider et soutenir des parents confrontés à un bébé gravement atteint et aux séquelles irréversibles probables ;

- explorer, comprendre les tenants et aboutissants du SBS afin de déterminer l’aide et les soins futurs ainsi qu’entre autres le risque de récidive et les modalités ultérieures d’hébergement du jeune patient.

Quelles sont les circonstances du SBS ?

Plusieurs présentations se rencontrent et divers facteurs humains sont à l’œuvre. Nous supposerons ici que nous ne sommes en présence ni d’une maladie organique, ni d’un accident (chute, heurt violent de la tête par un objet lourd, renversement du bébé par un animal,…). C’est donc qu’une activité humaine, le plus souvent une agression physique, a provoqué la lésion. Nous nous centrerons dans la suite de ce texte sur le couple parental non-séparé, où l’un des parents est l’auteur du secouage. L’autre n’est pas pour autant quitte de toute responsabilité : Il se peut qu’il ait été réellement ignorant ou n’ait pas pu s’interposer à temps face à une crise de nerfs explosive. Mais au moins aussi souvent, il a connaissance que son conjoint a des problèmes psychiques, et il ne fait rien ou peu pour le soutenir ou l’encourager à se soigner. Il arrive même qu’il soit complice, actif ou passif, d’une maltraitance avérée. On peut étendre le raisonnement aux attitudes négatives de la famille élargie, à l’indifférence ou à la politique de l’autruche des voisins, aux comportements de ceux et celles qui ont contribué à l’isolement social éventuel du couple…. Par ailleurs, l’auteur peut aussi être un professionnel tel un membre du personnel de crèche ou d’une structure d’accueil [14]. Nous en reparlerons.

Parcourons alors quelques cas de figure :

« Les nerfs qui lâchent».

Une partie non négligeable des auteurs a tout simplement « perdu les pédales » de façon exceptionnelle, isolée, ou avec une récurrence à très basse fréquence. Ici, ce parent n’en peut plus. Le bébé l’épuise par ses cris, ses pleurs, ses insomnies, et lors d’une dernière crise, ses nerfs lâchent : il secoue l’enfant, non pour le faire souffrir, mais avec l’espoir illusoire que cela le fera taire [11]. Il existe également la situation de la réanimation inappropriée. Ici, le parent est devant un bébé qui a perdu connaissance. L’adulte, affolé, paniqué, redoutant éventuellement le syndrome de la mort subite, cherche par une manœuvre musclée, certes inappropriée, à réanimer l’enfant. Il le secoue et provoque seulement alors les lésions cérébrales.

Dans d’autres contextes, c’est toute l’ambiance éducative qui est tumultueuse. Les parents ne sont pas particulièrement compétents, n’ayant pas intégré de bons patterns pour l’éducation du bébé. Ils s’énervent et crient pour un rien quand celui-ci n’est pas docile ; ils peuvent aussi le négliger transitoirement pour en quelque sorte « le punir d’avoir été méchant », puis ils reviennent vers lui, l’étreignent et le cajolent, et puis, à nouveau se fâchent… Dans ces circonstances, le bébé est parfois bousculé, sujet à fessée, frappé, et éventuellement secoué, faute d’alternative pour qu’il retrouve son calme et soit conforme.

La communauté sociale pense trop superficiellement que cette manière d’être et de faire est propre aux parents socioéconomiquement défavorisés, qui arrivent à l’âge adulte peu cultivés, peu éduqués à éduquer. Autant pour les très jeunes parents, surtout s’ils sont socialement isolés. Certes, ce sont des sous-groupes à risque, mais restons attentifs aux faux-positifs (les maladies et vrais accidents sont plus fréquents dans ces milieux). Attention aussi aux faux-négatifs ; les nantis dissimulent mieux leurs égarements et turpitudes [27].

Nous évoquerons encore ici les inadéquations dans les interactions parent-enfant. Ignorant la vulnérabilité du bébé sur le plan physique, l’adulte peut à l’occasion secouer celui-ci. Les cas de figure sont variés et multiples. Consciemment l’adulte ne perçoit pas l’impact de ses gestes. Il secoue l’enfant dans un moment d’excitation partagée ou dans un contexte qui se veut ludique. Régulièrement, l’adulte dit ne pas mesurer sa force, ne pas se rendre compte de la fragilité du bébé…

Ce premier sous-groupe n’est pas auteur de sévices à proprement parler puisqu’il n’y a pas d’intention profonde et durable de nuire à l’enfant. Le résultat, habituellement dramatique, est un accident provoqué par une intervention humaine irréfléchie, largement impulsive.

« Va au diable, sale gosse !».

C’est néanmoins parfois plus complexe qu’il n’en a l’air : chez tel parent, lorsque ses nerfs le lâchent et qu’il veut calmer le bébé, il se représente en même temps fugacement que celui-ci est une sorte de monstre qui va l’étouffer lui, l’adulte. Alors un fantasme agressif auto-protecteur surgit en lui : « C’est un vrai démon; je dois le neutraliser », avec une pulsion conjointe qui se décharge simultanément dans l’acte visant à calmer : pendant quelques secondes, le parent veut calmer le trublion et tuer le monstre (3) . Et puis, il se reprend et son geste s’arrête spontanément ou avec un peu d’aide du conjoint. Après, il regrette vraiment d’avoir fait du tort à ce bébé qu’il aime. Il le regrette fondamentalement, et pas nécessairement par peur des conséquences. Mais au moment du geste, pendant un bref instant - et bien que cela semble énorme à concevoir -, il s’est senti en état de légitime défense.

Ici non plus, nous ne parlerons pas de maltraitance parce qu’il n’y avait pas intention profonde et durable de nuire. Il s’est juste exprimé une malheureuse composante d’agressivité primitive ! Par la suite c’est cette composante que le parent évoquera difficilement. Il en est même parfois à peine conscient : il ne se reconnaît pas en elle. Ou un mécanisme inconscient de déni est en place. Il se barricadera donc derrière l’idée d’avoir voulu calmer. S’il entame une psychothérapie où il se sent protégé par le secret professionnel, il peut parfois se laisser aller à assumer ce moment très spécial et, du coup, à se libérer d’une culpabilité qui l’entravait.

Deux applications non-liées à l’agressivité :

- Evoquons encore les inadéquations par ignorance dans les interactions parent-enfant. Ignorant la vulnérabilité du bébé sur le plan physique, l’adulte peut à l’occasion secouer celui-ci, en dehors de toute tension. Les cas de figure sont variés ; l’adulte ne mesure pas consciemment l’impact de ses gestes. Il secoue l’enfant dans un moment d’excitation partagée ou dans un contexte qui se veut ludique. Interpellé, l’adulte dit ne pas avoir évalué sa force, ne pas s’être rendu compte de la fragilité du bébé…

-Il existe également la situation de la réanimation inappropriée. Ici, le parent se trouve devant un bébé qui a perdu connaissance. Affolé, paniqué, redoutant éventuellement le syndrome de la mort subite, il cherche à réanimer l’enfant par une manœuvre musclée et inappropriée. Il le secoue et provoque seulement alors les lésions cérébrales.

Pour réelles qu’elles soient, ces deux applications sont souvent embarrassantes, car certains parents s’en servent de façon mensongère et elles constituent une des sources de doute dont nous parlerons plus loin

Les authentiques maltraitances.

Ici, le parent agressif a l’intention de nuire au bébé, de le faire souffrir physiquement et moralement. Cette intention est bien réfléchie et est durable (au-delà des quelques secondes du sous-groupe B). Par conséquent et logiquement, quand il y a sévices, ceux-ci sont souvent répétitifs et atteignent différentes parties du corps de l’enfant (d’où l’importance de repérer des traces anciennes...).

Dans la plupart de ces cas de figure, l’auteur ne perçoit pas et ne se représente pas le bébé tel qu’il est réellement. Métaphoriquement, il a des lunettes noires pour le regarder. Sur le plan de la santé mentale, il présente des troubles psychopathologiques plus ou moins graves, transitoires ou non, qui altèrent durablement sa perception et sa représentation. Il est toutefois pleinement lucide ; il sait que vouloir détruire intentionnellement, c’est interdit et mal aux yeux des Lois Universelles. Et il a aussi le libre choix d’agir ou de renoncer. En conséquence, il est responsable de ses actes violents.

Qui sont ces auteurs ?

En allant du moins au plus préoccupant, évoquons quelques cas de figure :

- Tel parent, en situation monoparentale, fragilisé économiquement et isolé socialement, passe par de longs moments d’angoisse voire de dépression. Le bébé peut lui apparaître alors comme un objet encombrant, lourd, dévorateur d’énergie et même comme un persécuteur. (« En plus de tous mes problèmes, il m’a encore fait le coup de ne pas dormir »). Il en résulte parfois le désir de punir ce bébé d’être là, dans le chemin,… le désir de s’en débarrasser,… celui de le sanctionner pour la méchanceté que le parent lui attribue (4).

- Tel parent peu fier de sa propre vie, blessé narcissiquement par les aléas de l’existence, se sentant en échec, peut avoir des attentes excessives sur son bébé : celui-ci doit être parfait, réparer par son comportement éclatant toutes les injustices qui ont émaillé la vie du parent. Les petites imperfections du bébé - ne pas bien manger ou dormir - sont perçues comme des trahisons, comme la preuve que tout espérance est illusoire, et le parent honteux et déçu lui en veut beaucoup de cette soi-disant confirmation d’un échec transgénérationnel [1].

- Tel parent projette (5) sur le bébé son propre passé traumatique, qui le malmène toujours inconsciemment, dont il n’a pas pu prendre distance. Il peut revivre dans le bébé le frère ou la sœur qui l’a tant sadisé lui, quand il était petit. Il peut aussi se revivre, lui, dans le bébé : il a été le « mauvais objet » d’une mère rejetante et il reproduit ce scénario en faisant du bébé un « mauvais objet », et de lui, « une mauvaise mère » : ils s’habillent tous les deux des fantômes du passé. Le parent se persuade ainsi que le bébé est vraiment hostile, porteur de mauvaises intentions, méchant, condamnable comme on le lui a fait sentir personnellement quand il était enfant, et il n’est pas conscient qu’à partir de petits événements actuels, lui, il rejoue sans écart son histoire!

- Tel parent présente une personnalité caractérisée par la perversité [17]. L’origine de celle-ci est mystérieuse... on trouve parfois, mais pas constamment, un passé traumatique douloureux, extraordinairement bien refoulé. Le parent pervers est tout-à-fait conscient de la vulnérabilité, de l’innocence de son bébé, de la grande fraîcheur de vie qui émane de ce petit ruisseau à l’aube de son parcours. Et précisément, c’est ce qui l’excite : il veut s’en prendre à cette beauté innocente, en la faisant voler en miettes. Le sadisme raffiné, le jeu du chat qui tient la souris dans ses griffes, sont alors au rendez-vous. Mais le diagnostic est tout sauf facile car contrairement aux autres tableaux de présentation, le pervers n’a pas en lui une souffrance dont il voudrait finalement se libérer (6), mais bien une jouissance qu’il cherche à conserver. Du moins consciemment… Ce n’est in fine que dans de rares psychothérapies, lorsque par exemple des affects dépressifs sont très présents, que l’adulte ouvre l’un ou l’autre pan de son intimité et de sa détresse…

Comment concevoir la prise en charge? 

Face à cette agression humaine et à un bébé en mauvais état somatique, le travail des intervenants en charge de l’évaluation et des soins, immédiats et à long terme, va s’avérer :

- Complexe et large : l’intervention s’adresse nécessairement à l’enfant et à ses parents (ou à sa famille recomposée), mais elle englobe souvent aussi la famille élargie et le réseau social. Réseau dont les intervenants eux-mêmes font partie !

L’efficacité de leur travail requiert une vraie multidisciplinarité. Elle connote que tous les professionnel définissent leurs territoires spécifiques de compétence et leur complémentarité, se respectent, se parlent et collaborent sans que l’un cherche une prise de pouvoir sur les autres de par son seul statut. Ainsi par exemple, il peut s’agir au début d’un mélange de suspicions et de doutes en proportions variables. Les neuropédiatres demandent alors une temporisation de toute affirmation et décision afin de mener à bien des recherches complémentaires pour exclure tel syndrome rare… tout en souhaitant l’intervention de l’équipe médico-psycho-sociale. Celle-ci entame donc son travail avec cette incertitude rencontrant des parents à la fois angoissés, blessés, parfois culpabilisés ou encore en colère. Et ces états affectifs et manières d’être oscillent, se transforment, parfois profondément, en fonction entre autres de l’évolution de l’enfant, des interlocuteurs en présence. Le temps étant parfois trop strictement mesuré, les cliniciens et la famille traversent une période de crise éprouvante.

- Posée et durable : l’évaluation peut prendre des semaines, si l’on ne brusque pas indûment les parents ; et il peut arriver que la prise en charge prenne des années avant que l’on soit raisonnablement rassuré. Sans parler de la prise en compte du traumatisme psychique éventuel du bébé, dont les effets pathologiques peuvent être très différés. D’aucuns estimeront que le processus est lent… Mais à bien y réfléchir, la précipitation n’a pas de sens, pour peu que l’enfant soit protégé. Elle s’explique essentiellement par l’embrouillamini des émotions du moment et par le désir de s’en libérer à court terme. Elle n’amène rien de favorable ; bousculer les parents, leur faire violence, c’est les amener à se barricader dans le mensonge et les rapports de force. Nous plaidons donc pour une attitude d’écoute active exempte de pressions, qui ne signifie pas pour autant une acceptation passive du discours des parents.

Deux conditions sont néanmoins incontournables pour qu’un travail patient puisse se dérouler :

- Pouvoir prodiguer au bébé une évaluation et des soins somatiques de qualité, tant lors de la crise initiale que par la suite. Cette première composante est essentielle et nous la citons en premier lieu, mais ce n’est pas l’objet de cette partie du livre de la détailler.

- Pouvoir protéger en toute sécurité l’intégrité physique et dans toute la mesure du possible psychique du bébé, puis de l’enfant.

Au début, ces conditions sont remplies via l’hospitalisation, en ce inclus les conditions mises par le service hospitalier aux visites de la famille. Si par la suite, on laisse rentrer l’enfant en famille, le contrôle sur sa sécurité est moins absolu, mais des garde-fous doivent être négociés et acceptés : examens médicaux programmés, entretiens psychologiques, visites sociales à domicile, observation du développement de l’enfant,… Au minimum, on n’acceptera pas que l’enfant continue à vivre au quotidien dans une famille « toxique ».

Ce sont bien deux conditions incontournables ! Des parents qui exigeraient un retour précoce du bébé à domicile contre l’avis des intervenants amèneraient ceux-ci à faire immédiatement appel à une institution d’Etat, porteuse d’autorité officielle et pouvant imposer l’aide contrainte. Nous le détaillerons par la suite.

L’état d’esprit.

- Il est essentiel de maîtriser les émotions générées par l’apparente horreur du geste et l’état du bébé. Nos émotions fortes (indignation, colère, tristesse,...) sont humaines, fréquentes et compréhensibles. Nous gagnons cependant à en parler pour les comprendre et les apaiser, par exemple en réunion d’équipe. Notre raison doit nous rappeler que, dans nombre de cas, les parents ne voulaient pas fondamentalement faire souffrir leur enfant. Et même s’ils ont commis des sévices intentionnels dont ils sont responsables, la grande majorité avait également des problèmes psychologiques qui les y prédisposaient ; le reconnaître, ce n’est pas pour autant les absoudre ! Quoiqu’il en soit, les agresser sous le coup de l’émotion ne les encourage nullement à changer !

- Dans le même ordre d’idées, évitons la stigmatisation qui mettrait au pilori des parents foncièrement mauvais ; si nous regardons au plus intime de nos vies, ne sommes-nous pas, chacun de nous, un mélange de ressources et de failles, un combat jamais gagné, jamais perdu, entre le Bien et le Mal ? François Villon écrivait déjà : « Frères humains qui, après nous vivrez, n’ayez contre nous le cœur endurci...

- Nous rappelant ainsi que nous sommes tous humains, nous pouvons encore nous montrer compréhensifs face aux mensonges et dissimulations des parents ; ce serait souvent à peu de choses près les nôtres dans des situations analogues (pour ne pas être arrêté, Saint-Pierre n’a-t-il pas renié trois fois Jésus avant le chant du coq ?). Ici encore, cette compréhension n’est pas pour autant de la résignation passive.

- Il est important d’écouter prudemment, sans a priori. Dans les premiers jours au moins, le diagnostic différentiel tient compte d’autres hypothèses que le secouage ; si les parents n’évoquent aucun geste inapproprié de leur part mais qu’ils ne donnent pas pour autant d’explication plausible, mieux vaut accueillir, sans tout de suite se fixer sur un soupçon et, pire encore, se confronter dans la précipitation ! Accueillir en demandant des détails, des précisions, mais sans brusquer, sans faire violence, en prenant le temps. Une écoute patiente et respectueuse n’en n’est pas pour autant une écoute passive. Tout en soutenant le cheminement de la pensée et l’énonciation de chacun des parents, nous avons le droit et le devoir d’intervenir clairement et avec délicatesse : poser une question, demander de se centrer sur un thème précis, d’aller jusqu’au bout de la pensée, développer l’illustration concrète d’une généralité,…

 La constitution d’une enveloppe partenariale.

Les médecins hospitaliers belges (7) font rapidement et préférentiellement appel à une équipe SOS-Enfants si elle existe localement. Mais d’autres types d’équipe, par exemple spécialisées en pédopsychiatrie de liaison, se rencontrent ailleurs en Belgique et dans les autres pays francophones (8). Ensemble, et avec la présence essentielle d’un travailleur social (assistant social), ils constituent le « noyau dur » des investigateurs. Il leur revient de travailler en vraie multidisciplinarité comme nous venons de l’esquisser.

Précisons que depuis plus de trente ans il existe en Belgique francophone des équipes SOS-Enfants, organismes de troisième ligne. Reconnues et subsidiées par l’Etat, intégrées ou non dans les structures hospitalières, elles sont spécialisées dans le champ de l’évaluation, de l’aide et des soins quand il y a maltraitance supposée ou avérée. Composées d’assistants sociaux, de psychologues, de juriste et de médecins (pédiatre et pédopsychiatre), elles collaborent régulièrement avec d’autres structures notamment les services sociaux d’Etat comme le service d’aide à la Jeunesse (SAJ). Celui-ci est une instance administrative et sociale mise en place dans la conception d’une « déjudiciarisation » du système protectionnel (9) des mineurs d’âge. Il est amené à servir de tiers dans les situations de blocage.

D’autres intervenants jouent également un rôle de premier plan :

- Le personnel infirmier, interviewé et invité à participer à des réunions intermédiaires d’intervision ; il peut entre autres observer l’évolution de l’enfant et la relation parents-enfant [15].

-Des professionnels externes tels le médecin de famille, la gardienne d’enfants ou une puéricultrice de la crèche, l’occasionnel service social qui s’occupait déjà de la famille, l’éventuel psychothérapeute travaillant par exemple en Service de Santé Mentale (SSM),…

- Les médecins titulaires de la situation désireront le plus souvent reconstituer l’histoire médicale du bébé, à travers des rapports et contacts directs, démarche parfois très compliquée (familles suspectes qui font du doctor’s shopping).

Ces différents intervenants visent à construire une « enveloppe partenariale » respectueuse et empathique pour la famille, enveloppe cohérente à l’intérieur de laquelle règnent non les clivages et rivalités, mais complémentarités et synergies [21]. Les membres d’une telle équipe se parlent informellement, parfois au hasard de couloirs, mettant également en place « des réunions intermédiaires d’intervision ». Le terme « intervision » signifie un partage de pensées et de sentiments entre pairs, la mise en commun d’une vision où chacun a sa valeur égale aux autres ; on y vérifie où l’on en est et comment l’on progresse, ce qui est concordant et contradictoire ; l’on y échange des informations et l’on se donne éventuellement de nouvelles répartitions de tâches,... En comparant l’ensemble des éléments recueillis, ces réunions collégiales facilitent la définition d’une ligne de conduite cohérente. In fine, il y existe cependant une fonction de décision claire, souvent portée par le médecin responsable, après écoute de l’équipe.

Cette équipe fondamentalement coordonnée et respectueuse dans sa multidisciplinarité réalise grosso modo deux étapes de travail :

- Une d’évaluation et souvent de confrontation, qui s’enchevêtre comme les deux torons d’une corde avec la gestion de la crise traumatique des parents. Nous la désignerons dans la suite du texte comme « équipe d’évaluation ».

- Une aide où persistent néanmoins des moments de contrôle, de réévaluation de l’évolution de l’enfant et de sa famille. Pour simplifier, nous désignerons l’équipe dans cette partie du son travail comme équipe soignante.

Remarquons que, lors du passage d’une mission à l’autre, les membres déjà présents restent en place en tout ou en partie, ou changent totalement ; dans cette éventualité, il revient à la seconde équipe de constituer elle aussi une enveloppe partenariale de qualité.  

 Le traumatisme psychique des parents et sa prise en compte immédiate

A. Dans la majorité des situations de SBS, une crise éclate lorsque les parents mesurent spontanément ce qui se passe, lorsqu’ils entendent les médecins parler de l’état physique de leur enfant et de son devenir. Un mélange d’angoisse, de culpabilité et de grande douleur les envahit plus ou moins intensément : il ne s’agit pas que d’une tempête émotionnelle, mais aussi de certitudes existentielles fondamentales qui s’écroulent : le parent n’a pas pu jouer son rôle protecteur et sa descendance est compromise ! Il y a aussi les craintes, en partie objectives et en partie ressurgissant de l’enfance, autour de la faute, du courroux du Père social et de la punition ! Les explosions cathartiques peuvent alterner avec des moments d’effondrement.

Des émotions vives et contradictoires s’emparent des esprits, l’incompréhension et la colère amenant les uns ou les autres à tenir des propos extrêmes, à envisager des décisions radicales quand ce n’est pas un éventuel passage à l’acte comme par exemple la sortie intempestive de l’hôpital.

L’enveloppe partenariale est donc tout de suite pleinement sollicitée…tous ses membres et pas seulement les « psy », que l’on positionne parfois à bon compte comme les réceptacles quasi-exclusifs de la détresse des gens ! A chacun de manifester son humanité face à ces grands traumatisés. Et de façon non spécifique, on connait les besoins des victimes de traumatisme psychique aigu: maternage, sollicitude, écoute, paroles qui redonnent lentement confiance dans l’essentiel… Les mots ne sont pas simples à trouver, les échanges sont marqués par les pleurs ou les silences chargés émotionnellement. Le défi consiste pour l’équipe à accompagner humainement la souffrance des parents tout en maintenant ouvertes deux interrogations-clés : « Que s’est-il passé pour ce bébé et que risque-t-il à l’avenir ? ».

B. Bien peu de parents - et encore moins de couples - dénient (10) sans le vouloir la gravité de ce qui s’est passé : ce peut être un mécanisme transitoirement protecteur, à accompagner avec patience, mais aussi à combattre délicatement, sans faire violence.

C. Parmi les auteurs de maltraitance, les mères dépressives sont susceptibles, elles aussi, d’être anéanties par ce qui s’est passé. Elles constituent un sous-groupe particulièrement fragile. Quant aux autres auteurs, ils ne sont guère déstabilisés émotionnellement. C’est un indice qui ne devrait pourtant pas leur valoir l’indifférence ou l’agressivité de l’équipe, en référence à leurs problèmes psychologiques, mais pas non plus une compassion superflue et naïve.

D. Les professionnels, eux aussi sont bousculés et parfois même bouleversés émotionnellement par le drame, avec les risques de précipitation ou d’agressivité indue à l’égard de bien des parents. Eux aussi devraient être aidés à gérer leur éventuel trauma…encore faut-il y penser et qu’ils l’acceptent. On connaît bien la question : « Qui contrôle les ultimes contrôleurs ? ». A ce jeu ce sont parfois les chefs de service qui sont les plus délaissés…

 Le processus d’évaluation

Il est essentiel de construire le volet évaluatif de la prise en charge sur un cadre clair et cohérent d’intervention. Plus celui-ci sera explicité et compris, plus le travail d’investigation portera ses fruits.

A  propos du cadre d’intervention

----- Au moins au début de l’évaluation, la majorité des parents souhaite y collaborer : implication angoissée, si pas désespérée pour certains qui voudraient tant être rassurés… collaboration déjà teintée de prudence et de quelques contre-vérités pour d’autres, qui anticipent un possible jugement négatif et des sanctions… Quoiqu’il en soit, leur participation est effective et, pour nous, cliniciens belges, elle nous invite à commencer par un travail à l’amiable. Ailleurs dans le monde, la tendance à impliquer précocement les autorités judiciaires est plus forte : elle ne rend pas impossible l’évaluation « psy » ici concernée, mais complique quand-même la relation de confiance des parents avec l’équipe multidisciplinaire en allant jusqu’à verrouiller le courant de communication ; nous en reparlerons plus loin. Au fur et à mesure que l’évaluation avance, les réticences des parents peuvent s’accroître et la question d’un supplément d’autorité sociale en direction d’une aide de plus en plus contrainte se pose alors.

---- Une petite partie des parents se crispe et se bloque d’abord dans une sorte de sidération anxieuse : ils demandent patience et compréhension, réassurance dans la mesure du possible et de l’authentique, et l’on peut ensuite s’organiser comme au point précédent.

---- Les plus compliqués à comprendre et à gérer sont évidemment les auteurs de maltraitance, dont on ne saisit pas tout de suite toute la manipulation… Avec la difficulté supplémentaire que le couple n’est pas toujours impliqué au même niveau, mais que le parent « ignorant » ou « témoin passif » ose rarement se démarquer du discours de l’autre ! Ils se trahissent néanmoins fréquemment -pas toujours ! - parce que leur présentation d’ensemble du bébé est négative et parce qu’au moins l’auteur reste davantage maître de ses émotions… Mais leur discours explicatif peut être diablement bien construit, intelligent, d’une grande logique séductrice et plus d’un interlocuteur chevronné peut s’y laisser prendre. Nous verrons dans la suite du texte que, face à eux, s’ils sont repérés, un supplément d’autorité socio-judiciaire est bien nécessaire!

En nous référant à la pratique belge francophone, on distingue donc trois niveaux de cadre de prise en charge [12].

A e premier résulte d’un contrat à l’amiable entre les parents et l’équipe multidisciplinaire sans intervention d’une autorité sociale ni judiciaire. Les deux autres niveaux de cadre impliquent l’implication d’une autorité officielle, qu’elle appartienne au champ social ou judiciaire. C’est le cas habituellement lorsque le premier niveau s’avère impuissant pour faire accepter le plan de prise en charge. L’absence durable de collaboration effective constitue l’argument principal pour mobiliser le deuxième niveau de cadre. En Belgique, celui-ci est représenté par le service d’aide à la jeunesse, susceptible d’être sollicité par quiconque, pour toute situation d’un mineur d’âge en difficulté ou en danger. Si aucun assentiment n’est obtenu par lui et si le jeune enfant est en danger, le SAJ active le troisième niveau: il informe le Parquet qui peut alors saisir le Tribunal de la Jeunesse (appellation belge du tribunal pour mineurs). Ce dernier est le seul à pouvoir mettre en place une aide contrainte ; et parallèlement, le système pénal est quasi-automatiquement activé, le Parquet étant « un et indissoluble ».

En Belgique, il y a trois décennies, sur base de recherches-actions, le législateur a souhaité permettre une possibilité de prise en charge médico-socio-psychologique hors champ judiciaire… Mais de notre côté le choix toujours délicat se fait avec toute l’enveloppe partenariale au cas par cas : alors nous rencontrons parfois des arguments positifs pour ne pas faire appel aux autorités judiciaires, et parfois, c’est l’inverse [2].

Les pièces d’un puzzle à reconstituer.

L’évaluation ratisse large : les champs somatique, intrapsychique, relationnel, social, et leurs articulations. Elle est diachronique, en décrivant le présent et son enracinement dans le passé, et en se risquant à des pronostics d’évolution. Avec prudence, elle distingue même le normal et le psychopathologique dans le chef des parents [26].

Les données se recueillent via des moyens d’investigation variés et complémentaires : les actes du diagnostic somatique ; le dialogue verbal direct, avec sa dimension d’écoute active ; la passation de tests psychologiques (11); la lecture de rapports écrits sur des éléments antérieurs ; l’observation de l’enfant, des parents et de leurs relations ; le témoignage verbal d’anciens intervenants et de témoins de la vie de la famille, …

Voici une liste non exhaustive des données importantes à recueillir, à comparer (sans vouloir éliminer les contradictions) à assembler et à articuler :

  1. Des données somatiques sur l’enfant : son état actuel ; son passé médical ; les étapes de son développement psycho-physiologique ; le pronostic d’évolution, ....
  2. L’histoire de l’enfant, depuis bien avant sa conception jusqu’à aujourd’hui (enfant désiré ou accident ? vécu de la grossesse et expériences autour de la naissance ; développement de la personnalité ; état actuel de ses fonctions cognitives et affectives et pronostic d’évolution de celles-ci…).
  3. Le fonctionnement psychique de chaque parent (certaines composantes plaident elles en faveur de l’immaturité émotionnelle et du nervosisme, ou d’une propension aux sévices ? normalité ou psychopathologie ?...).
  4. L’histoire du couple parental (son fonctionnement actuel, et notamment la capacité d’expression de soi, de dialogue, de solidarité et de soutien) ; les rapports du couple avec la famille élargie ; son mode d’insertion dans le tissu social et dans les institutions…
  5. La représentation que chaque parent se fait du bébé : Qui est-il pour le parent ? Comment celui-ci se représente-t-il le bébé via des images, des symboles, des souvenirs ? Quels traits de caractère lui prête-t-il déjà ? Le bébé évoque-t-il un personnage de la généalogie, voire une personne quelconque ? Ces représentations sont-elles stables ou ont-elles évolué ? Indirectement, on peut spéculer sur le « mandat » plus ou moins rigide et précis attribué au bébé dans la dynamique intergénérationnelle et sur ses intentions bienveillantes ou hostiles (par exemple, ne ressuscite-t-il pas l’horrible grand-mère maternelle si rejetante ?) : on voit ainsi des parents mettre en scène un bébé lumineux, décrit avec plaisir et tendresse ou un bébé noir, hostile, si pas persécuteur (« Il fait exprès de ... »).
  6. Corollairement, comment chaque parent vit-il et se représente-t-il sa parentalité ? Nous entendons par là la capacité que le parent s’attribue - ou aimerait s’attribuer - idéalement- de répondre aux différents besoins prêtés au bébé, du corporel au spirituel [20]. Cette parentalité se décrit à un niveau concret, mais aussi par des images et des symboles. Il y a « le parent que je suis aujourd’hui » mais aussi « le Parent Idéal, que je voudrais être ».

En explorant cette parentalité, nous serons particulièrement attentifs à observer et écouter décrire :

- Le lien d’attachement et ses aléas.

- Le « corps à corps », fluide ou difficile entre parent et enfant : Comment le parent gère-t-il directement le corps du bébé (portage, soins,…). Prête-t-il parfois son propre corps dans l’aventure (câlins,…) ?

- Et bien d’autres interactions comportementales, paroles prononcées (et parfois échangées !) et tâches régissant le réel du quotidien, ou exprimant les rêves de chacun des parents.

On peut ainsi se faire une idée de l’adéquation de la fonction parentale, via l’observation et via les réponses des adultes, même approximatives à des questions comme : Qu’en est-il de la présence physique ou psychique du parent au bébé ? De sa protection ? De sa tendresse ? Fait-il attention ? Est-il émotionnellement présent à l’enfant ? Peut-il prêter au bébé des émotions et des amorces d’idées, sans pour autant tout savoir à sa place ? … C’est toute la capacité d’attachement et la flexibilité dans la position psychique du parent qu’il y a lieu d’estimer avec nuance et rigueur...

  1. La version des faits soutenue par les parents et son éventuelle évolution au fil du processus (depuis la négation, avec des mensonges plus ou moins habiles, jusqu’à une prise de responsabilité minimale, partielle ou totale).

On élabore donc un ou deux scénarii du déroulement des faits, scénario qui inclut un temps significatif antérieur (éléments de provocation) et postérieur (réactions entre parents, premiers gestes de soins...). En termes contemporains, on cherche à construire une sorte de clip vidéo à plusieurs partenaires, tels ceux mis sur YouTube pour illustrer des épisodes concrets de la vie familiale. Dans les meilleurs cas, il y a coïncidence entre la version présentée par les parents et celle à laquelle adhèrent les professionnels…Sinon, il existe deux scénarii de référence avec des convergences variables et susceptibles d’évoluer.

  1.  La présence ou l’absence du souhait d’améliorer des comportements dysfonctionnels et corollairement de participer au programme de soins proposé, motivations très souvent (mais pas nécessairement) corrélées à la reconnaissance de responsabilité.
  2. La composante « diachronique » de l’évaluation ; en d’autres termes il y a lieu d’estimer la capacité des parents à changer. Ce dernier point demeure assez spéculatif et ne se précise souvent bien que par « essais et erreurs » au fur et à mesure que le programme d’aide et de soins se met en place. Ceci étant, il est essentiel de distinguer désir et capacité. Le concept de « récupérabilité », qui met l’accent sur la continuité de l’investissement et sur les efforts faits pour se mobiliser a été développé par Cirillo [10]
  3. Une première synthèse.

Dans la majorité des cas, au fil du processus, par le jeu des concordances, un sentiment de probabilité voire une intime conviction s’installe chez les intervenants vers une des causes possibles : maladie, accident ou agression d’un type précis.

Mais dans certaines situations, malgré la qualité des investigations, un doute important persiste au sein de l’équipe d’évaluation, parce que le discours des parents et le contexte restent confus, parce que les données recueillies sont contradictoires… Ce doute persistant au terme d’un temps raisonnable d’investigation de qualité, on le retrouve dans l’évaluation de bien des situations humaines ! C’est notamment le cas si, comme ici, il s’agit d’évaluation approfondies avec des enjeux lourds quant aux décisions à prendre. Alors, nous ne préconisons pas de prolonger indéfiniment l’investigation, ni de tordre le cou à certaines données et de faire comme si l’on pouvait se réduire à l’un des extrêmes en balance. Nous préférons énoncer clairement à tout le monde qu’il y a doute, peut-être irréductible, et programmer la suite en l’assumant (12).

 Le temps de la confrontation.

Dans un certain nombre de cas, cette étape n’est pas nécessaire. Parents et intervenants ont la même version des faits et construisent donc le même scénario de leur déroulement (13). Alors, on peut se contenter, tout au plus, d’une réunion spécifique de récapitulation entre parents et équipe d’évaluation, où l’on se met d’accord ensemble sur le programme de soins à venir.

Mais face aux parents qui continuent à dissimuler ou minimiser, la confrontation de leurs affirmations avec les hypothèses, impressions de probabilité ou convictions fortes de l’équipe d’évaluation est indispensable. C’est évidemment encore plus délicat si cette confrontation s’engage avec comme seule base le doute persistant de l’équipe, dont nous venons de dire qu’il faut l’énoncer et l’assumer ! La confrontation s’indique, même lorsqu’il a été fait appel aux autorités judiciaires ; les appeler n’a rien du « passage d’une patate chaude » qui mettrait un terme au travail de l’équipe multidisciplinaire ; et ici, en plus, il faut discuter avec les parents de la motivation et de l’enjeu de l’interpellation des autorités et des places de chacun dans le futur échiquier.

 La dynamique de la confrontation.

Théoriquement, la manière de faire la plus satisfaisante est que le neuropédiatre et le responsable de l’équipe « psy » convoquent les parents ensemble à un moment choisi par eux en prenant le temps nécessaire (14). Selon les cas, ils choisissent de s’adresser au couple ou à chaque parent séparément… Mais ce scénario n’est pas toujours possible car l’angoisse des parents monte progressivement ; ils posent des questions chargées de méfiance et il est souvent impossible de ne pas y faire face sur le champ. Nous sommes alors contraints d’annoncer trop tôt ce qui nous préoccupe, c’est à dire leur implication, d’essuyer le choc émotionnel qui s’ensuit, et de programmer alors au plus vite la réunion précitée. Souvent, dans un premiers temps, les dénégations voire les menaces des parents s’amplifient ; ils peuvent encore ajouter des arguments- souvent généraux, peu concrets - qui peuvent faire vaciller le degré de certitude où se trouvait l’équipe. D’où l’importance de parler à deux, pour se soutenir, se souvenir mutuellement et garder confiance dans la validité des éléments relevés au cours de l’évaluation.

Un pêcheur ne ferre pas un gros poisson en battant nerveusement le point d’eau suspect avec sa ligne, pas plus qu’en lançant son hameçon n’importe où : celui-ci doit faire de petites allées et venues tranquilles dans le cercle suspect hypothétique et le pêcheur doit accepter que le gros poisson livre bataille !

En conséquence, tout en nous montrant empathiques face à l’exacerbation des émotions, des dénégations et des contr’argumentations, il nous faut à la fois :

-Tenir bon dans nos affirmations, sans faire violence, en réénoncant nos observations avec tout leur poids [8]. Ce que nous avons constaté et compris reste en place et nous le redisons calmement, éventuellement en l’expliquant différemment.

-Tenter de rassurer. Ces moments de vraie confrontation s’entremêlent à d’autres, où nous essayons de rassurer et de faire vaciller les murs des résistances. Par exemple, nous pouvons parler de notre projet, qui est de soigner afin que chacun se sente mieux. Si des soins s’engagent, nous avons vraiment besoin de leur aide et collaboration, et ce sera dans un cadre de secret professionnel. Nous pouvons demander aux parents ce qu’ils imaginent à propos du regard que nous portons sur eux ; ici, si nous regrettons (comme eux) l’acte destructeur qu’ils ont posé, nous n’avons pas un jugement négatif global de leur personne, nous sommes de la même humanité qu’eux. Nous pouvons encore parler de la peur et de la honte que la grande majorité des gens éprouveraient s’ils étaient à leur place, et de l’universalité des tentatives de dissimulation [7]. Par contre, nous veillons à ne pas énoncer de menaces qui ressemblent à du chantage (« Reconnaissez les faits et collaborez car, sinon, on va au juge... »).

Il s’avère souvent utile que nous leur laissions le temps[(15) de la réflexion (pas plus de 48 heures) puis que nous « remettions l’ouvrage sur le métier ». S’ils ont pris un avocat, il est souvent intéressant de les recevoir avec ce dernier. La seule préoccupation à prendre dans ces temps intercalaires, c’est de parer à une possible sortie sauvage du bébé hors de l’hôpital.

L’aboutissement de la confrontation : le curseur « favorable -défavorable »

Une confrontation correctement gérée ne peut pas être interminable ; deux, trois rencontres tout au plus, au terme desquelles il faut acter et énoncer où l’on en est, et les décisions qui vont s’en suivre. Où l’on en est ? L’équipe peut se sentir confirmée dans ses convictions, en ayant ou non mobilisé les parents. Mais le doute initial peut continuer à régner voire s’être installé de par la confrontation. Plus rarement, l’équipe reconnaît qu’elle s’est trompée…

Pour l’aider à décider de la suite, elle peut se représenter un curseur « favorable – défavorable », sur lequel, prudemment, elle positionne momentanément les parents. Prudemment, car des éléments sont susceptibles d’évoluer ! Le tableau 1 reprend les principaux facteurs.

              Tableau 1 : « le curseur favorable-défavorable »

Facteurs rassurants

 

Facteurs inquiétants

Qualité importante des explications fournies par les parents

 

Explications peu ou pas plausibles

Mise en question de soi des parents ; acceptation d’une responsabilité

 

Crispation dans le refus ou le silence

Désir de s’améliorer

 

Maintien d’un statu quo dans la manière d’être

Acceptation sincère de s’engager dans un programme de soins et d’aide

Acceptation d’un programme de soins et d’aide sans reconnaissance de responsabilité

Refus ou acceptation limitée, méfiante

Un événement précis est à l’origine du drame

 

Psychopathologie diffuse du (des) parents(s)

 

 

Immaturité diffuse des parents ; défaillances multiples de la fonction parentale

Investissement positif du bébé ; attachement ; présentation encourageante du bébé

 

Présentation sombre d’un bébé habituellement « mauvais objet »

Qualité du vécu des parents face à la situation actuelle : émotions fortes de tristesse, d’angoisse…

Inquiétudes par rapport à l’avenir du bébé

 

Peu d’affects et d’inquiétudes correspondant à la gravité de la situation. Les parents préfèrent se disculper que vivre de l’empathie

 

Qu’en est-il des décisions qui s’ensuivent ?

A. Lorsqu’on se trouve du côté favorable du curseur.

On peut proposer à la famille de (continuer à) travailler à l’amiable avec elle, en mettant en œuvre un programme de soins et d’aide adapté à ses besoins.

Ce pari sur l’amiable, déjà évoqué reste fréquent en Belgique. Il permet souvent d’avancer vite et bien. Par ailleurs, si une équipe belge, par prudence ou parce qu’elle anticipe une collaboration aléatoire des parents, désirait quand-même qu’un supplément d’autorité sociale officielle encadre son travail, elle doit nécessairement s’adresser au service d’aide à la jeunesse décrit plus haut (SAJ). Elle n’a en effet aucun accès direct au juge pour mineurs pour le lui demander (16). Et si elle tentait de le court-circuiter en s’adressant directement au Parquet, ce dernier transférerait plus que vraisemblablement la demande au SAJ. Par ailleurs, dans ces cas favorables, il ne s’agit probablement pas de maltraitance avérée et les cliniciens belges ne voient pas l’intérêt d’une implication des compétences pénales de la Justice

En France, la tradition du « signalement » judiciaire est plus forte, sans toujours bien différencier à l’avance si l’on s’adresse à la justice protectionnelle pour mineurs ou à la justice pénale ; nous y reviendrons au paragraphe IX. 

Quelle que soit l’option retenue, il existe assez fréquemment un passage total ou partiel d’une première équipe d’évaluation vers une seconde, d’aide et de soins. Passage et relais dont la première équipe doit suivre de près l’effectivité, au moins dans un premier temps, sans se défaire de son sentiment de responsabilité ! En effet, il n’est pas rare que la greffe sur la seconde ne prenne pas ou ne prenne que vaguement et que la prise en charge s’effrite voire s’évanouisse. A la première équipe, alors, de reprendre à temps les choses en mains, de rappeler combien un suivi au long cours est indispensable, et de revoir alors l’organisation voire l’identité des intervenants ultérieurs.

B. Lorsque l’on se trouve du côté défavorable du curseur.

Plus on se dirige vers ce pôle, moins l’idée d’un programme convenu à l’amiable est réaliste. Il y a lieu de demander l’implication d’un service social d’Etat ou celle du juge protectionnel. C’est essentiellement à ce dernier que nous pensons davantage qu’à l’éventuelle procédure pénale qui poursuivra parfois son chemin indépendamment du reste.

C. Lorsque le doute continue à persister.

Le doute peut porter tant sur l’interprétation des faits que sur la motivation des parents à s’engager ou sur leur capacité à changer. Hélas, tout en continuant à être convaincus qu’il vaut mieux « énoncer l’état de doute », force est de constater que certains parents cherchent à en profiter pour amplifier leurs dissimulations voire essayer de disparaître dans la nature. Il faudra donc souvent gérer les situations de doute comme si l’on était du côté défavorable du curseur.

 Le programme de soins et d’aide.

A. Les objectifs habituels du programme peuvent se résumer comme suit :

- Poursuivre la prise en charge somatique de l’enfant.

- Viser chez les parents l’amélioration ou le maintien de la pleine conscience de leur responsabilité dans le drame qui s’est produit, les aider à différencier énervement, mauvais contrôle de soi ou volonté de sévices (issue de problèmes psychologiques à affronter).

- Accroître la compétence parentale (permettre l’acquisition de meilleurs « patterns » dans l’éducation quotidienne, améliorer le contrôle de soi,…).

- Lorsque des fantômes surgis de l’inconscient altèrent significativement la perception de l’enfant tel qu’il est, entreprendre une psychothérapie individuelle et/ou de couple.

- Augmenter la solidarité au sein du couple parental (définition de complémentarités ; dialogue ; soutien de l’un par l’autre,…).

- Procurer une éventuelle aide sociale aux parents : éviter l’isolement, veiller à des contacts sains avec les grands-parents et les membres de la famille élargie, favoriser l’accès aux ressources de la communauté....

B. Porter l’attention au traumatisme psychique de l’enfant.

Outre les impacts somatiques et leurs retentissements dans le champ cognitif, tenons compte d’un probable traumatisme psychique, qui a pu s’enraciner précocement chez le bébé, qui se chronicise souvent, mais dont on néglige trop la prise en charge explicite dans le programme d’aide. Ce traumatisme n’est pas constant ; ce n’est pas la violence d’un choc d’origine invisible qui l’installe mais bien la perception par le bébé qu’un agresseur malveillant est susceptible de le mettre en pièces à très court terme. C’est plus confusionnant et anxiogène encore si cet agresseur momentané s’avère être « un bon parent » dans d’autres moments de la vie. C’est d’autant plus délétère si cette perception se répète dans la durée. Ce traumatisme, comme le feu dn volcan qui couve, est susceptible de produire des effets retardés, en explosant alors dans des directions parfois contraires, de l’hyper-anxiété à l’hyper-agressivité. En référence à cette possibilité, l’enfant puis l’adolescent doit bénéficier d’une surveillance psychique régulière, accompagnée de soins actifs si la charge traumatique l’amène à décompenser.

C. Entre la théorie et la pratique.

Les check-lists qui précèdent ne sont que rarement correctement et paisiblement remplies, en fonction des particularités de chaque cas. Le processus thérapeutique est long, parsemé d’incertitudes et d’imprévus. Il faut donner du temps au temps et la prise en charge exige flexibilité, adaptabilité, créativité de la part des cliniciens [19]. L’oscillation de l’investissement du travail par les personnes concernées, les montées d’angoisses, les passages dits à vide, les manifestations agressives constituent quelques enjeux d’un traitement dont la temporalité s’établit non en mois mais en années [25]. Soyons bien conscients des limites dans les possibilités de mobilisation notamment quand la famille connaît l’instabilité de manière chronique. Bien souvent nous nous heurtons à des impasses, des menaces, des fuites en avant nous laissant dans l’insatisfaction [22]. Il faudra pourtant nous en contenter ! Par exemple, dans telle famille immature, vite débordée par ses émotions et ses énervement, l’enfant a grandi, il a maintenant 3 ans ; il est donc moins vulnérable, et la famille déserte le lieu des soins. Où est alors le moindre mal ? Où est le risque le plus raisonnable ? N’est-il pas important que cette famille garde confiance en elle, même si le petit garçon ou la petite fille y sera parfois agressé ? Difficile et insécurisant de statuer à ce propos ! Il est préférable que ces décisions lourdes, qui soulèvent des problèmes éthiques, soient prises en équipe soignante. Et attention au besoin de vengeance, non reconnu comme tel, qui voudrait « punir » telle ou telle famille pour son manque de compliance…

D. Les séparations à but thérapeutique.

Nous ne voulons néanmoins pas affirmer qu’il ne faut jamais penser « séparation ». Parfois, nous nous trouvons face à une destructivité importante (enfant « mauvais objet », sévices graves), avec des parents « psychorigides », qui ne peuvent ou ne veulent pas se mettre en question, et ne collaborent au mieux que du bout des lèvres. Alors, le bébé puis l’enfant reste en état de grave danger physique et psychique. Dans ces situations, le juge pour mineurs devrait imposer un placement de longue durée, de préférence dans une famille d’accueil. Aux Etats-Unis et au Québec, dans de telles situations, les parents sont considérés comme définitivement incapables et on va jusqu’à proposer l’adoption de l’enfant. Ceci témoigne, à notre sens, de l’existence de valeurs centrées sur la protection et le bien-être de l’enfant, et non sur le droit des adultes (18). Nous ne nions pas pour autant la souffrance de ces parents incapables de mobiliser leurs projections : c’est habituellement un drame pour eux aussi. Si nous ne les appelons pas « de mauvais parents », nous actons leur incapacité parentale de longue durée.

 

 Quand impliquer les autorités judiciaires ?

 

Un signalement judiciaire émane parfois de la famille ou d’un professionnel externe, sans concertation avec l’équipe multidisciplinaire. Reste alors à celle-ci à « monter dans le train en marche » et à rechercher un optimum de concertation. Sinon, si l’équipe multidisciplinaire qui a la main peut décider de cette éventuelle implication, il lui faut se rappeler une fois encore que nombre de cas ne résultent pas de sévices à proprement parler, et que la précipitation est mauvaise conseillère.

 A. L’interpellation indispensable.

 

Dans les situations où c’est la compétence protectionnelle du Tribunal que l’équipe recherche, elle gagne à « personnifier » sa démarche. Si un rapport écrit circonstancié est toujours indispensable aux autorités judiciaires, nous préconisons un échange téléphonique entre un des responsables médico-psycho-sociaux et l’interlocuteur judiciaire, et mieux encore, une rencontre directe en face à face. On pourra alors y exposer les raisons de l’interpellation (ce qui préoccupe vraiment, comment l’on perçoit la famille, l’aide que l’on espèrerait obtenir du Tribunal,..). Idéalement, une concertation sera et restera effective, et la complémentarité des tâches sera définie au moins sur papier. Dans les meilleurs des cas, on peut même mettre en place une (des) réunion (s) parents/Tribunal pour mineurs /équipe.

 

Le tableau 2 reprend succinctement cinq situations nécessitant l’implication des autorités judiciaires.

 

      Tableau 2 : Modalités et critères de l’interpellation judiciaire.

 

 

Avertir le Parquet, sans spécifications (1)

Rechercher la compétence protectionnelle du juge pour mineurs

Accessibilité de la démarche aux professionnels français

Accessibilité de la démarche aux professionnels

Belges francophones

 Le bébé meurt des suites de ses lésions

 

Oui

 

 

Oui

 

Oui

  L’auteur est externe (pas un parent)

 

Oui

 

 

Oui

 

Oui

   Les parents exigent la sortie du bébé de l’hôpital

 

?

 

Oui

 

Oui

 

Oui (2)

    Refus des parents de participer au programme de soins

 

?

 

Oui




I. INTRODUCTION 

La vulnérabilité d'un être, c'est, selon le Petit Larousse, sa susceptibilité d'être attaqué, d'être blessé ... son caractère faible, défectueux, qui donne prise à l'attaque.

 fouille d'un enfant
 


Au fond, de même qu'on ne prête qu'aux riches, le langage populaire admet qu'on attaque surtout les faibles. Le juge Connerotte le sait bien, lui dont le principal crime avait été de déstabiliser sa propre cour de Versailles, lors de l'affaire Julie et mélissa ;t La Fontaine l'illustrait déjà joliment dans « Les animaux malades de la peste » : qu'une dame invitée au salon de maman renverse une tasse, et « Ce n'est rien » ... mais que l'enfant de la maison en fasse autant, fût-ce en voulant rendre service, et il s'attirera toutes les foudres parentales.

Heureusement, le dictionnaire distingue « être attaqué » et « être blessé » Mais cette différenciation s'applique-t-elle vraiment aux enfants ? Eux qui sont pris à partie à longueur de temps, comme les fusibles faibles ou les punching balls de nos systèmes puissants, ont-ils de bonnes défenses, que pour ne pas être désorganisés et lésés par chaque attaque ? Ce n'est pas si sûr, comme le montrera la suite du texte.

Je ne vais pas passer du temps à démontrer l'existence de cette dimension de vulnérabilité dans l'enfance : le souvenir des enfants que nous avons été et l'observation et le dialogue avec eux l'établissent à l'évidence. Son exis tence devrait donc entraîner, dans le chef de la génération des adultes, une attention particulière : « Attention, fragile ! » ... attention, ces microbes, ces poussins à la toute petite voix et aux petits poings dérisoires, méritent toute notre sollicitude, notre délicatesse et bien des aménagements concrets de la relation avec eux, que nous allons bientôt décrire en long et en large. Mais en est-il vraiment ainsi ? Ne sont-ils pas, plus souvent, les paratonnerres sur qui se défoule à bon compte l'agressivité liée à nos frustrations ? Ne sont-t-ils pas aussi faciles à ignorer, l'ignorance d'eux, la non-prise en compte de leurs besoins constituant une autre forme subtile de l'attaque des faibles ? La question se pose à tous les niveaux, depuis les détails de la vie quotidienne, jusqu'aux équipements de Santé Publique et aux choix de société ( de l'argent pour Thalys, plutôt que pour des classes à petit effectif ... )

Bien sûr, la vulnérabilité de l'enfant n'est pas une donne quantitativement immuable : au fil de son développement, il se renforce, devient plus lucide, plus autonome, plus compétent ; nous devrions donc mobiliser nos attitudes à son diapason ; faire de plus en plus confiance à sa débrouillardise, le laisser prendre des risques, accepter ses choix. Et ce n'est pas toujours facile pour nous, de le voir grandir et de maîtriser notre angoisse ( peut-il vraiment aller à l'école tout seul, sur son petit vélo ? ) ou notre vague jalousie ( plus il devient fort, plus il nous pousse, à son rythme vers la mort )

En poussant notre immobilisme à l'extrême, il peut même arriver que nous nous emparions du prétexte de la vulnérabilité de l'enfant, pour ne plus accueillir la croissance de son être : au nom de ses faiblesses du moment, nous satisfaisons plutôt nos besoins de toute-puissance, notre incapacité à assumer notre solitude, nos besoins de donner à nos angoisses des solutions faciles, via un contrôle de chaque instant, etc ... Une juste perception de ce qu'est l'enfant aujourd'hui est toujours un exercice périlleux, loin de nos a priori ; il nécessite parfois la présence à nos côtés de tiers ( notre conjoint, nos autres enfants, notre médecin ... ), qui nous aident à nous distancer de nos projections.

Bien sûr encore, un enfant n'est pas l'autre : à égalité d'âge, d'équipement, et de conditions d'éducation et d'environnement, un tel apparaîtra comme passablement démuni et dépendant ; un autre aura puisé sa force dans sa confrontation à l'adversité, qui a provoqué chez lui une programmation énergique de la vie et des stratégies adaptatives intelligentes (« résilience »), un troisième sera plus mosaïque, etc ... : la perception suffisamment juste de chaque enfant se fait au cas par cas, étape par étape, et demande que l'on accepte de se laisser surprendre !

Enfin, il ne faut pas confondre « vulnérabilité » et « sensibilité », ou même « expressivité émotionnelle liée au développement »

* La vulnérabilité, c'est comme le dit la définition, une prédisposition à être attaqué ( activement ou via la négligence ) et à être blessé (  c'est-à-dire désorganisé, lésé dans son corps - voyez la maltraitance - ou/et dans son équilibre intellectuel et émotionnel


* La sensibilité de l'enfant, c'est sa capacité à réagir, par ses émotions, ses idées et ses comportements, à des événements dont il perçoit bien la signification. Il est normal - et même souhaitable - qu'il ait parfois du chagrin, qu'il passe par des moments de peur ou qu'il soit ému et indigné par l'inacceptable : l'éducation ne devrait pas viser à faire de lui un petit businessman à rendement élevé, égocentrique et aveugle sur ce qui l'entoure.

* Par ailleurs, il existe une « expressivité émotionnelle » typique de certaines phases du développement, qu'il faut pouvoir accueillir avec patience et prendre en compte, en aménageant autrement la vie, sans en faire ipso facto l'indicateur d'une vulnérabilité proche de la pathologie : par exemple, même bien entourés, certains enfants sont plus anxieux que d'autres : les faire entrer tous à l'école à trois ans n'est donc probablement pas la solution de vis qui convient à certains ; d'autres, même plus âgés, ne sont pas à même d'affronter le noir. Pourquoi ne pas être tolérants à ces particularités ?

Nous allons passer en revue des applications de la vulnérabilité dans quelques champs de son existence et en tirer quelques leçons à propos de l'éducation et, le cas échéant, de la thérapeutique.



II. VULNERABILITE DU DEVELOPPEMENT DE L'INTELLIGENCE

 P grands enfants à l'école


A. - A côté des fonctions cognitives qui perçoivent et traitent les informations externes, chaque enfant développe de l'imagination à des degrés divers. 



Une part d'intelligence imaginative, devrait-on dire, capable de créer des représentations mentales personnelles ( mots ou/et images ) sans support externe ou en transformant radicalement ceux-ci. Cette activité autonome est souvent la meilleure et parfois la pire des choses.

La meilleure ? Elle permet à l'enfant de se donner une compréhension provisoire du Réel, avant qu'il ne puisse intégrer des informations objectives ; elle lui permet de dominer ses sources de préoccupations, parce qu'il s'invente des solutions de vie satisfaisantes ( dans ses rêveries, il est le plus fort ; il est consolé, aimé, compris, etc ...)

La pire ? Parfois, par contre, son imagination l'amène à élaborer les scénarios inverses : il y est attaqué, rejeté, puni cruellement ; son corps y est mutilé, etc ... Ou alors, quand il est trop seul ou/et qu'il a trop peur de la vie, il fuit dans l'imaginaire.

Notre responsabilité à l'égard de cette activité imaginaire de l'enfant n'est donc pas simple.

* D'une part, nous devons lui laisser du temps pour rêver, jouer, produire de l'imagination, ... et ne pas vouloir faire de lui un petit savant de quinze mois à la mode californienne. Par ailleurs et inversement, nous devons veiller à ce que son imagination ne devienne pas une évasion, un repli sur soi : à nous donc de l'installer dans un monde social riche et attrayant.

* Nous pouvons, à l'occasion, donner un petit coup de pouce pour qu'il imagine - au moins cela ! - des solutions de vie positives au type de soucis qu'il rencontre ( par exemple, des histoires où un faible parvient à se débarrasser de ses ennemis )

- Nous pouvons aussi veiller à ne pas amplifier nous-mêmes, volontairement ou non, un imaginaire tissé d'angoisses et d'agressions.

Par exemple, nous pouvons essayer d'éviter trop d'exposition à des scènes violentes, réelles ou non ( Films ), surtout pour les enfants les plus jeunes. Nous pouvons faire attention aux mots que nous employons, ou aux expériences que nous décrivons devant eux, et qu'ils comprennent parfois très mal.

Plus particulièrement, l'information sur les maladies, les leurs ou celles de leurs proches, reste un domaine très délicat. Le pire de tout c'est allusion, le mot qui échappe, sans commentaires. Le secret n'est pas tout-à-fait à exclure, face à certains enfants très sensibles, si l'on est sûr qu'il sera bien gardé. Beaucoup plus souvent, une information sobre, donnée pas trop longtemps à l'avance, aura des effets plus positifs. Elle gagne à s'intégrer dans un dialogue, ou l'on cherche à comprendre ce que l'enfant pensait préalablement et spontanément, et ce qu'il a compris de ce qu'on lui a dit. En outre, davantage que de détails techniques, il apprécie ce que l'on pourrait appeler une « information rationnelle » : par exemple, comment s'occupera-t-on de lui ? S'il est hospitalisé que vont devenir ses contacts avec ses parents, sa fratrie, etc ?

* Enfin, il nous faut être tolérant face à certaines « fantaisies imaginaires », dont l'enfant a besoin momentanément, même si elles sont en porte-à-faux avec des informations plus objectives qu'il reçoit et qu'on voudrait qu'il intègre rapidement : par exemple, il persiste à nier la différence des sexes, ou l'irréversibilité de la mort de son grand-père ... C'est « comme ça » pour lui, pour le moment : sa théorie ne mérite ni irritation, ni sourire de mépris. Il en a besoin et elle passera d'autant plus vite qu'on renonce à la fois et à la critiquer et à la confirmer objectivement, et qu'on se limite à la reconnaître comme sa croyance du moment

 

 youve broken yours


B. - Les enfants sont le plus souvent d'autant plus suggestibles qu'ils sont jeunes : 



ils tiennent pour vrai ce que leur disent avec assurance les personnes qui les impressionnent et qu'ils aiment, c'est-à-dire habituellement, les parents et autres familiers adultes investis par eux, les « grands » qu'ils admirent, les enseignants ... Leur crédulité est d'abord très forte et traduit à la fois leur confiance de base dans leur environnement, leur besoin de sécurité, et la faiblesse du moment de leurs fonctions cognitives. Après l'entrée à l'école primaire, elle décroît rapidement, davantage actuellement que lorsque nous étions enfants. Ceci est dû, et partie, à l'abondance et des sources d'information et, à l'occasion, aux contradictions entre elles, ce qui stimule la créativité cognitive ... ainsi qu'à l'éducation contemporaine qui stimule l'esprit critique et le droit à la libre expression.

Notre responsabilité par rapport à cette crédulité, importante ou résiduaire, me semble être la suivante :

* Nous discipliner à être vraie quand nous parlons aux enfants; ne pas alimenter leur crédulité par des mensonges confortables.
Pensons  par exemple, aux confusions que nous créons à propos de ce qui est vraiment bien ou vraiment mal, que nous assimilons si souvent à ce qui est obéissance ou désobéissance aux règles, voire à ce qui est réussi - conforme à nos attentes - ou raté

 vergonha


Pensons encore à l'image d'Epinal que nous nous ingénions si souvent à donner de nous-mêmes; l'adulte qui sait tout, qui a été un modèle d'obéissance et de réussite, et qui est insensible ( jamais blessé, jamais fatigué, jamais dans le besoin )

* Stimuler l'esprit critique de enfants ; nous faire à l'idée qu'ils pensent, raisonnent et ont des opinions propres ; écouter celles-ci, sans les ridiculiser mais sans faire non plus semblant qu'elles sont toujours partagées par nous ni bonnes en soi ; stimuler leur réflexion sur les valeurs, le sens et les objectifs propres à chaque existence ; accepter leurs différences ( si elles ne sont pas antisociales ), tout en témoignant de ce qui est important dans nos vies.



III. VULNERABILITE, OBEISSANCE ET MOTIVATION

 

Beaucoup d'enfants s'en remettent largement à leurs parents d'abord, puis à d'autres adultes proches investis par eux : ils font de leur mieux pour leur obéir, une grande partie du temps ( en gardant néanmoins un léger droit à se différencier ou/et à contester de ci de là, ostensiblement ou secrètement ... droit dont ils étendent le contenu au fur et à mesure du temps ) Plus radicalement même, ils se mettent à « penser le monde », largement comme le pensent leurs parents, et à désirer et programmer comme bons pour eux ce que ceux-ci indiquent comme tel. Progressivement, on ne peut même plus parler d'une influence, sur eux, de leurs parents ou de leur environnement proche ; les enfants y adhèrent de l'intérieur et sont motivés à devenir ce qu'on leur a d'abord demandé de l'extérieur : il ne s'agit pas à proprement parler du processus d'identification à telle ou telle manière d'être spontanée des parents, mais d'une adhésion aux invitations éducatives que leur font ceux-ci.

Lorsque les parents ont la juste intuition que ce qu'ils demandent correspond à des données de l'équipement de leur enfant et que, mieux encore, c'était spontanément désiré par lui, plus ou moins intensément, le résultat peut être tout-à-fait harmonieux : chacun a l'impression de ce que les anglo-saxons appellent achievement : achievement du projet, et de soi.
Ce n'est néanmoins pas toujours le cas : certains parents poussent l'enfant à produire à l'extrême, en fonction de compétences ( scolaires, sportives ...) qui sont peut-être potentiellement présentes, mais ils ne satisfont pas d'autres besoins de base ( jouer, se délasser, demander de l'aide ...) 


Dans la suite de sa vie, l'ex-enfant peut craquer d'un coup ou/et être candidat aux maladies psychosomatiques de stress. Pire encore, certains parents illusionnent sur des aptitudes des goûts que l'enfant n'a pas et lui demandent donc des rendements impossibles : c'est la porte ouverte à l'époumonnement, à l'angoisse de l'échec, puis, inévitablement, à l'échec vécu comme faute, à la dépression ou à la révolte culpabilisée.

Enfin, si beaucoup d'enfants s'en remettent largement au projet des parents, ils ne le font pas pour tout ... et il existe une minorité qui ne le fait pas ou presque pas. Ne pas vouloir voir cette zone de contestation, ou ce caractère plus largement contestataire, l'ignorer en ne lui reconnaissant aucune signification ou le combattre ostensiblement, c'est ouvrir la porte au bras de fer, à la révolte plus ou moins culpabilisée avec tous ses signes négatifs, ou, ce qui ne vaut guère mieux à l'écrasement et à la perte de la capacité d'initiative de l'enfant.

Notre responsabilité, ici, est de bien évaluer le potentiel de l'enfant ... d'accepter d'en tendre ce que d'autres nous disent quand nous rêvons trop pour lui ... de continuer à être positifs à son égard, sans lui faire payer notre frustration quand nous devons rabattre nos illusions.

Quand il a l'air de résister à nos attentes, nous devrions d'abord nous demander s'il dispose bien des moyens d'aller dans le sens que nous souhaitons. Et si, cette évaluation faite, il nous paraît plutôt bien équipé, nous devrions nous demander s'il n'a pas le droit de désirer, ici et là, d'être ailleurs que dans notre projet. Et si, tout compte fait, pour la suite de sa vie, il ne peut pas s'avérer bénéfique qu'il ait la force d'affirmer et de réaliser sa différence, et ceci, d'abord à nos dépens !



IV. LA VULNERABILITE DES VECUS AFFECTIFS

 

.A- Beaucoup d'enfants n'évaluent pas toujours avec justesse l'amour et l'estime qu'on leur destine. 



Il en va probablement ainsi à cause de la fragilité et de la suggestibilité de leur intelligence, que nous avons déjà évoquées, et pour d'autres raisons complexes qu'il serait trop long de développer dans cet article.

* Une majorité de ces enfants fait régulièrement des estimations à la baisse : parce qu'un petit frère vient de naître, parce qu'ils n'ont pas tout à fait répondu à ce qu'ils croient être les attentes des adultes, parce qu'ils interprètent erronément les préoccupations de leurs parents ... ils peuvent croire, désespérément, qu'on ne les aime plus et qu'on ne les aimera plus jamais, et présenter alors, parfois de façon durable, tous les signes d'une dépression ( apathie, irritabilité, somatisations d'appels ) D'autres pensent qu'on les aime encore, mais au titre de « ratés » définitifs, parce qu'ils n'ont pas une juste appréciation de la balance de richesses et de manques constitutive de chaque être humain : eux aussi peuvent se déprimer. Il nous revient donc d'être extrêmement attentifs à ce besoin qu'ont tant et tant d'enfants de recevoir explicitement et fréquemment des signes d'amour et d'estime adaptés à leur réalité : sans être hypocrites mais, parfois, sans être tout-à-fait spontanés, nous pouvons au moins nous raisonner; être attentifs à ce qu'ils montrent d'eux et leur donner ces encouragements si indispensables à leur croissance : un enfant « reconnu » positivement sourit, se sent bien, et réalise son potentiel.

 chagrin


* Inversement, une minorité d'enfants surestiment l'intérêt et l'estime dont ils sont l'objet. Ce sont probablement ici des enfants adulés par les plus proches de leurs proches, et qui ne comprennent pas que des relations positives avec le monde social se conquièrent, à coup de compétence réelle, de services rendus et de réciprocité : c'est là une autre forme de vulnérabilité, car, tôt ou tard, ils peuvent « tomber de haut » et vivre un très profond désarroi. Néanmoins, les éduquer à davantage de sensibilité sociale nécessite la coopération du (des) parents(s) adulant, ce qui n'est pas toujours facile à obtenir.

 



B.- On peut discuter de manière analogue la question de la paix intérieure,

 

versus la peur du gendarme ou la vraie culpabilité : pour des raisons diverses, intellectuelles, identificatoires à leur milieu, et autres :

* beaucoup d'enfants imaginent trop vite et trop fort qu'ils pourraient être agressés et punis, et donc qu'ils sont mauvais, pour des petites maladresses, des manquements aux attentes d'autrui, voire de vraies fautes ( au sens de l'intentionnalité destructrice ) qu'ils ont commises. Face à eux, il nous revient donc d'être clairs dans l'énonciation de ce qu'est vraiment le bien et le mal et ce qu'est chaque être humain, fait de richesses et de manques, et d'un droit à exercer sa liberté jusqu'à un certain point ;

* inversement, une minorité d'enfants se donne le droit d'être tout-puissants, sans considération pour la peine infligée à autrui : il nous revient alors de les éduquer à une sociabilité au moins raisonnable.

 

V. LA PROTECTION CONTRE LES AGRESSIONS EXTERNES

 


La société civile belge est hypersensibilisée à l'existence de ces agressions depuis les dramatiques événements d'août 1996. Certes, ces agresseurs d'enfants existent et les institutions belges dénient probablement bien trop l'extension quantitative et les nuances qualitatives de la perversité qu'ils peuvent revêtir (« Pas de réseaux pédophiles chez nous ... Régina Louf est folle, n'est-ce pas ? ») Certes, les enfants sont particulièrement vulnérables face aux plus violents ou aux plus subtils de ces agresseurs.

N'oublions néanmoins pas les agresseurs au quotidien ... que nous pouvons être nous-mêmes : paradoxalement, il est plus facile de faire des campagnes de prévention contre Dutroux et consorts, que de se mettre en question, soi, et de se dire que, parfois, chacun fait des pressions psychologiques réellement abusives sur son propre enfant (« N'est-ce pas que tu as envie que ? ... » Il est souvent plus simple de dénoncer le beau-père alcoolique violent du Quart-Monde, que d'aller interpeller l'instituteur de son fils, pourtant indûment disqualifiant, ou telle dimension inacceptable de l'organisation scolaire.

Soyons attentifs également à ne pas présenter à l'enfant la vie sociale, la relation à autrui, la sexualité ... comme une somme de dangers dont il faut indéfiniment se prémunir : ce pourrait être l'effet pervers involontaire des campagnes de prévention qui visent, au sens large du terme, à renforcer l'enfant. Rappelons lui donc d'abord que la rencontre avec l'autre et l'exercice de la sexualité, sont (très) majoritairement agréables et enrichissants, mais que, de temps en temps, il faut pouvoir se protéger de l'une ou l'autre déviation. 


Ces préliminaires étant posés, notre responsabilité dans ce domaine se compose comme suit :

* Etre suffisamment et matériellement présents aux côtés de l'enfant : nous y reviendrons dans le paragraphe VI, à propos de la stimulation spirituelle.

* Lui interdire de prendre des risques dis proportionnés à sa lucidité et à ses forces et lui en expliquer la raison ( sans marchander ! )

* Se réjouir spontanément et explicitement des moyens qu'il trouve seul pour se défendre ... y inclus, et peut-être surtout, quand il s'agit de s'affirmer contre nos propres abus ; lui donner confiance dans la capacité auto-protectrice dont il jouit spontanément ; veiller à ce qu'il n'y ait pas de doubles messages à ce sujet : pour se sentir fort, il est essentiel qu'il se sente parfois efficace contre nous.

* L'encourager à se défendre, chercher « des trucs » avec lui ; l'y entraîner, mais avec patience, en lui répétant s'il le faut que ça viendra un jour : le pire de tout, c'est qu'il aurait peur ... d'être agressé par nous parce qu'il ne serait pas assez efficace à nos yeux pour bien se défendre !
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VI. DEPENDRE DE L'APPROVISIONNEMENT PAR AUTRUI

 

A.- Le petit d'homme naît largement prématuré

 

Sa survie physique dépend d'abord totalement de la qualité et de la quantité de soins que lui prodigue son entourage : il faut suppléer à ses incapacités du moment pour subvenir à ses besoins en nourriture, boisson, chaleur, hygiène, calme et repos, et

 Baby Jesus sleeping Benvenuto Tisi Garofalo

« Enfant-Jésus endormi », Benvenuto Tisi Garofalo


Même quand il se débrouille mieux, il n'est pas toujours certain que son instinct - au sens le plus biologique du terme - soit très sûr : il peut « ignorer » les besoins de son corps, au nom de sa volonté de puissance ou de plaisir, au nom de sa dépression du moment, au nom de son envie de se consoler à sa manière, etc ... Nous avons donc la responsabilité d'approvisionner sa vie physique et de veiller sur elle : c'est évident aussi longtemps qu'il en est incapable. C'est souhaitable, mais avec une tolérance plus grande quant aux limites exactes de ses droits, dans les moments où il ne désire pas veiller lui même sur un « Soi-corporel » qui serait raisonnablement géré. Nous sommes tous d'accord sur le fait qu'il faut protéger les anorexiques contre les excès de leur programme ascétique, imposer un certain temps de repos même aux plus turbulents, se battre pour que les diabétiques se surveillent et se médicamentent au moins passablement, etc  ... Nous ne gagnons pas toujours ces combats, mais le pire de tout est d'en démissionner.

Complémentairement, il nous revient d'encourager l'enfant à la gestion de soi par soi et d'accepter certaines originalités sans en faire tout-de-suite la source d'interminables combats : personne - à commencer par nous - n'est obligé de devenir un mangeur diététiquement correct, ni d'aller à la selle tous les jours, vingt minutes après le petit déjeuner.



B. - La stimulation spirituelle est aussi importante que l'approvisionnement matériel : 



les bébés cobayes élevés sans langage sous l'ordre d'un monarque de Bavière sont tous morts rapidement. Par « spirituel », nous entendons ici : un bain de mots qui dit - qui propose - à l'enfant ce que sont le monde et la vie ; un bain de stimulation intellectuelle ; un bain d'amour ; qui se manifeste entre autres par une tendresse corporelle, et un bain de repères supérieurs et de valeurs, dont l'adulte lui parle et dont il témoigne dans sa vie et qui donne à l'enfant des jalons pour réaliser sa propre humanité.

Toutes ces stimulations passent par une présence de l'adulte aux côtés de l'enfant : présence non étouffante, qui laisse vivre ... mais présence consistante, qui se donne, qui donne à l'enfant le meilleur d'elle-même et qui veille sur lui ( et le surveille parfois, à l'occasion ) 

 Ousman Sow Mère Masaï et son bébé

 « Mère Masaï et son bébé » Ousman Sow


On ne connaît que trop bien les effets de l'absence : absence d'amour qui entraîne la carence affective ... mais aussi, absence de vigilance et de témoignage qui laisse les enfants trop livrés à eux-mêmes, et trop enclins à organiser de mauvaises habitudes, pour se donner du plaisir dans la solitude ( de la perversion à la délinquance, en passant par la toxicomanie )



CONCLUSIONS

 

Que nous donnions des soins à l'enfant ou/et que nous ayions mission de l'éduquer, nous ne remplissons bien ces fonctions que si nous pouvons l'apprivoiser et entrer en relation avec lui. Relation authentique, où se vit au moins une certaine amitié pour lui ( et pour les parents, une affection encore plus spontanée ), et où nous lui donnons quelque chose de nous. A l'intérieur de cette relation, et quelles que soient nos missions plus pré cises, nous sommes constamment invités à tenir compte et de sa part de vulnérabilité - dans les différentes facettes que nous avons exposés - et de sa part de compétence, tant dans ses idées que dans ses comportements.

En faisant cette intégration, parfois quelque peu acrobatique, nous l'autorisons moralement à devenir un être humain confiant en soi, désireux de développer son projet de vie propre, se sentant être de valeur sans se croire un surhomme ; il peut à la fois faire son propre chemin, faire progresser l'humanité et aussi, à l'occasion, se reposer sur autrui et demander de l'aide parce qu'il n'est pas parfait.

Cette présence intense à l'enfant, ce n'est pas une récréation pour adultes fatigués, ni quelque charité à l'usage de dames patronnesses hypersensibles : nos enfants sont les forces vives de demain, aider un enfant à s'épanouir, c'est avoir très souvent un effet multiplicateur, étant donné la famille qu'il fondera probablement et donc, les impulsions de vie qu'il transmettra : une perspective de développement durable ne concerne pas que la sollicitude pour l'environnement matériel ; elle concerne aussi nos liens directs avec nos enfants, qui sont notre futur et l'un des sens les plus profonds de nos vies.

 mine 2
l'horreur inqualifiable des mines anti-personnelles