Droits de l'enfant? Problème éthiques? Problèmes sociaux autour de l'enfance?Je vous propose d'abord une synthèse:

 

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DROITS DE L'ENFANT EN BELGIQUE FRANCOPHONE AU 3e MILLENAIRE 

Je vous invite également à lire l'interview audio de l'émission radio de la RTBF «  Et Dieu dans tout ça  » du 15 novembre 2009. Sous la direction de Jean-Pol Hecq, nous avons discuté des :

 DROITS DE L'ENFANT EN BELGIQUE FRANCOPHONE .

Nous étions trois intervenants, Jean Pol Matot, responsable de la pédopsychiatrie à l'Huderf, Anne Hersovici, sociologue et moi-même.

 Les droits du mineur belge sur son corps: que dit la loi?

En 2014, j'ai procédé à une recension complète des droits du mineur sur son corps. Les responsables de la CODE m'y ont aidé : LES MINEURS ONT-ILS LE DROIT DE DISPOSER DE LEUR CORPS ? 

Ce qui était écrit là était valable...en 2014....mais les législations vont vite...nos législateurs souffrent même de législatite suraigüe....je ne suis pas sûr de la validité à long terme du texte ! Par exemple, en 2018, la loi sur les transgenres a stipulé qu'un jeune de 12 ans pouvait déjà changer de prénom, et un de 16, changer officiellement de sexe; accompagné de ses parents ou d'un tuteur ad hoc. Et en 2018, la loi vient d'abaisser à 14 ans le droit à avoir des relations sexuelles consenties, avec partenaire de 19 ans maximum  

Viennent ensuite des articles sur des  thèmes plus précis:  

 

A PROPOS DES BEBES MEDICAMENTS

UN CADEAU? MAIS IL A DEJA TOUT

      Petit interview sans prétention donné à la RTBF

 

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CANNABIS, ADOS ET CHIENS PISTEURS

        De grâce, gardez vos chiens loin des écoles... 

FORMES CONTEMPORAINES DU DESIR-PROJET D'ENFANT

       Comment nos désirs et attentes contemporaines sur l'enfant contribuent à le subjectiver ou à l'aliéner dans notre désir d'emprise.

 

 

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ENFANTS DISPARUS ET OUBLIES

ECOLE A DOMICILE

    Forum de midi de la RTBF radio en mars 2015: Le nombre d'enfants scolarisés à domicile va croissant. Pour écouter le document audio,  cliquez ici

EUTHANASIE DES MINEURS D'AGE

          Forum de midi de la RTBF radio. Pour écouter le document audio,   cliquez ici 

EXCLUSION D UN JEUNE HORS D UNE INSTITUTION

Quand le "remède" est pire que le mal : jeunes exclus (de l'école, de la maison d'enfants) après une transgression grave...

LA FESSEE: QUAND LE CAPITAINE HADDOCK S'EN MELE

FILIATION ET MIGRATION

Relations entre les liens de parenté et de filiation et le projet de migrer

VIVRE AVEC UNE PERSONNE PORTEUSE D'UN HANDICAP 

HYPERSEXUALITE DES ENFANTS

  Forum de midi de la RTBF radio. Pour écouter le document audio, cliquez ici

MEDITATION SUR LA MALTRAITANCE

L'AFFAIRE D'OUTREAU ET SES DURS ENSEIGNEMENTS 

RESEAUX DE SOINS: ASPECTS ETHIQUES ET DEONTOLOGIQUES

SECURITE : ENTRE PROTECTION ET PRISE DE RISQUES

SOINS INTENSIFS PEDIATRIQUES : ASPECTS ETHIQUES

 

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 Extrait du film : Ma vie en rose (A. Berliner, 1997)

 MINEURS TRANSGENRE : CRITIQUE DE LA LEGISLATION BELGE 2018 

          Méditation sur la législatite anarchico-aigüe dont souffrent nos politiciens

LA VULNERABILITE DE L'ENFANT

Allocution prononcée au colloque des maires pour l’enfance : « Le politique peut-il réguler le désir d’enfant ? » Paris, 22 novembre 2006 

 

Chapitre 1. Qu’est-ce que le « désir – projet » d’enfant ? 

 

Néologisme quelque peu barbare, je l’avoue ! Mais le seul terme « désir » est tellement réducteur ! 

S’étayant sur de l’inné – l’instinct de reproduction puis d’élevage -, chaque être humain, dès sa plus tendre enfance, concocte lentement, sûrement, de façon mouvante, ce qui va s’affirmer de plus en plus clairement comme un désir de procréer et d’interagir avec celui qui sera un jour son enfant. Cela commence dans l’imaginaire avec les premiers jeux de poupée et les jeux de cours de récré, cela continue par quelques exercices pratiques de parentage demandé aux aînés. 

Ces représentations mentales sur l’enfant à venir, cette expectative de plus en plus précise, avec les affects qui y sont mêlés, s’appuient largement sur les expériences relationnelles et affectives que l’enfant fait avec les adultes proches de son entourage. 

On ne peut cependant pas parler de reproduction à l’identique, car l’être humain bénéficie d’un pouvoir de filtrage et de transformation intérieure sur ce qu’il perçoit et vit à l’extérieur. Néanmoins, il existe le plus souvent de fortes analogies de sens entre la synthèse interne et les vécus externes. C’est dire du coup combien le mot « désir », qui fait penser à l’envie et à l ‘amour, réduit, voire trahit la réalité de la construction interne qui sculpte progressivement les contours de l’enfant à venir et ses interactions avec lui.


 Tout enfant vit également des expériences agressives avec ses proches, qui sont parfois même majoritaires : pour d’autres, c’est l’indifférence qui prédomine et l’enfant se sent n’avoir aucune importance. Et chacun se laisse imprégner par tout ce monde expérientiel pour construire une expectative précise de son enfant à venir, marquée selon les uns ou les autres par la joie et l’amour prédominant, par la haine et la volonté de lui faire payer le passé, par l’ambivalence, par l’indifférence, etc.

 

En simplifiant beaucoup, nous nous en tiendrons néanmoins au terme « désir d’enfant », pour désigner cette construction interne liée à l’histoire de vie. 

Au fur et à mesure que chacun grandit et se rapproche de la possibilité de procréer concrètement, son désir va être remanié. Principalement par le système de valeurs que chaque personne élabore aussi et par son intelligence, qui lui apporte entre autres une connaissance sur les attentes de sa société, sur l’avenir de l’humanité, sur les besoins des enfants. Ainsi soumis à la réflexion personnelle, le désir devient projet, mûri dans la solitude, discuté avec le partenaire de vie ou parfois avec d’autres proches. Ainsi le désir d’avoir une ribambelle d’enfants s’est-il transformé chez beaucoup en projet d’en avoir deux ou trois, et en commençant à les mettre en route après trente ans. Tel homme porteur d’une pathologie génétique demandera que son épouse soit inséminée par un autre sperme, etc. … Ce n’est évidemment pas toujours aussi responsable ! 

En 2006, la grande majorité de ceux qui ont envie de vivre leur parentalité se donnent un droit très fort de réaliser leur désir-projet sans plus se poser de questions sur le bien fondé de leur conception à eux. S’ils ont des problèmes de fécondité et que la nature leur résiste, ils se font puissamment aider par la médecine. Ailleurs, ils mettront à profit l’absence de lois ; ou encore ils créeront des lobbies et s’efforceront de faire changer celles-ci, pour que leur désir-projet se réalise lorsqu’il est en rupture avec les traditions de leur société. 

Dès la grossesse et en tout cas dès après l’arrivée de l’enfant concret dans leur foyer, les nouveaux parents ne s’en tiennent pas là : ils génèrent des attitudes qui visent à « marquer » leur enfant, à infléchir sa vie spirituelle et même biologique dans une direction précise, celle dont ils rêvent, celle qui leur paraît idéale : le faire manger écologiquement ou le gaver de frites et de pâtes … l’enseignement général puis l’Université plutôt que l’apprentissage d’un métier manuel … la politesse guindée ou l’impertinence.

 

Difficile, voire non souhaitable, d’échapper à l’exercice appliqué de cette attente, que les parents manifestent tant via l’éducation ou le dialogue volontaire que par leur propre témoignage de vie et par des attitudes spontanées dont ils ne sont pas toujours conscients. Même les parents qui prétendent laisser leur enfant très autonome mettent en oeuvre de la sorte  leur attente à eux : leur enfant de rêve est celui qui « se montre » autonome. 

Et remarquons pour terminer cette définition, que ces désirs-projets pleuvent sur l’enfant depuis toute la communauté adulte, et pas seulement depuis les parents. 

L’école a le projet de son écolier de rêve, qui s’exprime librement, manie l’ordinateur avec brio, mais seulement pour enrichir son savoir, s’affirme mais ne conteste quand même pas trop le système. Les psychothérapeutes ont leurs attentes sur leur petit client de rêve, celui qui progresse vers davantage d’introspection et de communication, n’est pas trop dépendant d’eux mais ne casse pas leur matériel pour autant. Les services sociaux, sur leurs enfants défavorisés de rêve, ceux qui disent merci parce qu’on les laissent envers et contre tout dans leur famille chaotique, etc. …


Chapitre 2 Les effets sur l’enfant

I. Même lorsque le « désir-projet » d’enfant est largement positif, c’est-à-dire dans ces cas majoritaires où il est davantage chargé d’amour que de haine et de rejet, il comporte donc inéluctablement des attentes précises. Inscrit dans un espace, un temps et une culture, souvent en harmonie avec une double généalogie qui se perd dans le temps, l’enfant est invité avec une insistance variable à emprunter des chemins de vie précis. 

Jusqu’à un certain point, ce désir qui veut le « marquer » d’une manière originale est positif pour son devenir psychique. L’enfant a besoin d’une présence engagée à ses côtés pour se sentir suffisamment important ; il a besoin de contenance et d’insistance pour donner le meilleur de lui-même par le travail et la persévérance. Il a besoin que se matérialise la présence, l’intérêt et l’autorité de l’adulte proche, celui qui se définit comme son parent, pour que croissent ses propres valeurs morales, sa confiance en soi, sa socialisation, pour qu’il développe ses ressources propres. 
Mais il y a plus : il a besoin aussi qu’on lui indique la route à suivre pour qu’on soit fier de lui ; pour qu’il soit le plus pleinement et le plus spontanément reconnu comme « fils ou fille de … » ; il capte ces signaux indicateurs et souvent, jusqu’à un certain point, il s’efforce de les faire siens, d’intégrer ce qu’on attend de lui, bien plus que de simplement obéir par prudence, ou au contraire bien plus que de se rebeller diffusément : il ressent que, si ses parents ou si ses proches ont une attente précise, c’est qu’il est assez important à leurs yeux pour qu’ils l’aiment et c’est aussi parce qu’ils l’en jugent capable. Sur ce dernier point, ils n’ont pas toujours raison, mais c’est ainsi, et rien de pire que l’indifférence.

 

 II.Et pourtant il existe un paradoxe fondamental autour des sources de notre devenir psychique. S’il est bon que l’enfant soit invité à faire route dans le projet pensé par son entourage proche, il est bon aussi qu’il soit reconnu dans son altérité radicale. 

Depuis bien avant sa naissance, il est une autre personne humaine avec une pensée et une créativité, des ressources positives et des manques qui lui sont propres, avec une capacité autonome à désirer, avec une liberté intérieure qui, de plus en plus au fur et à mesure du grandissement, va lui faire évaluer et acter ce qui est bon et important pour lui.Et donc, face aux rêves et attentes de ceux qui les élèvent,  beaucoup s’en imprègnent en partie et s’en différencient en partie. Accessoirement, il reste chez chacun une troisième zone d’extension variable pour la seule obéissance : ici l’enfant se soumet à certaines attentes des parents ou à certaines lois qui définissent la vie sociale sans y adhérer de l’intérieur, mais par angoisse ou par prudence. 

Les proportions respectives d’intégration des attentes de l’entourage et de différenciation [2] varient d’un enfant à l’autre. Certains s’efforcent de correspondre très largement aux attentes que l’on a sur eux et peuvent s’en trouver très heureux. Mais si elles sont excessives – par exemple dans le domaine scolaire – on les voit s’épuiser, vivre des sentiments d’échec et de culpabilité, et générer une mauvaise image de soi. Avec la même motivation de non mise en question de ce qui leur est demandé, on voit bien que d’autres ont refoulé leur droit à la différenciation, et sont comme des automates malheureux, par exemple pour avoir épousé une carrière dans laquelle ils ne s’épanouissent pas. 

A l’inverse, certains ne veulent quasi rien entendre des attentes que l’on a sur eux. S’ils rencontrent sur leur chemin des parents tolérants, qui ne démissionnent pas sur l’éducation à des règles de convivialité, mais qui savent renoncer à leurs rêves plus forts, tant mieux ! Cette catégorie de parents, humbles et souples, peut même finir par se réjouir des chemins alternatifs qu’emprunte leur fils ou fille. Mais si les parents s’obstinent, alors, ce peut être le bras de fer réciproque, les sabotages des projets parentaux - on peut toujours finir par se faire exclure de telle école -, les conflits ouverts, le temps perdu à batailler et à s’insulter plutôt qu’à développer des ressources positives et finalement les portes qui claquent et les ruptures plus ou moins définitives. 

Khalil Gibran avait tout à fait compris qu’on ne devrait pas penser les missions et les mots-clés de la vie d’un enfant à sa place. Il le dit dans son livre poème le Prophète :

 

« Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et filles de I 'appel de la Vie à elle-même. Ils viennent à travers vous mais non de vous. Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées, car ils ont leurs propres pensées. Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes, car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves. »

 

Cette reconnaissance n’exclut pas l'éducation. Celle-ci n’a pas pour but de s’opposer aux dimensions profondes du projet de vie. Elle socialise, elle fait apprendre à l'enfant des comportements qui l’adaptent au groupe, aussi longtemps  qu'il est sous l'autorité de celui-ci. 

 

Chapitre  3 L’évolution contemporaine du droit à désirer

  

Il a probablement existé de tout temps un désir d’emprise de la communauté des adultes sur ses enfants. C’est vrai à propos des « attentes spirituelles » entre proches, que nous avons évoquées dans le chapitre précédent. Mais au-delà, on a fait – et on fait toujours quelque peu – des « projections instrumentales » sur les enfants à naître ou déjà nés, sans se poser fondamentalement la question de leur bonheur individuel : autrefois, on avait des enfants pour assurer la survie du clan. Les bourgeois du XIXe siècle couvaient l ‘aîné pour assurer la survie du patrimoine et éduquaient leurs autres enfants par devoir, tandis que les paysans se procuraient par la reproduction une main d ‘œuvre bon marché. 

Il faut donc réfléchir soigneusement avant d’affirmer que l’on assisterait à une sorte de révolution en matière de désir d’enfant et, pire encore, avant de céder à la résistance frileuse au changement et d’insinuer que toutes les modifications contemporaines feraient le malheur des dits enfants. 

Dans ce chapitre, j’esquisserai quelques constatations sur ce que j’appelle « le droit contemporain à désirer ». Dans le suivant, j’en tirerai quelques applications importantes pour le désir - projet d’enfant.

 

  1. Tout désir individuel non outrancièrement antisocial vécu par un adulte a tendance à devenir omnipotent : « You like it, just do it ». Dans le cadre de la mutation profonde d’une société qui, d’autoritaire, est devenue davantage individualiste et où les relations se négocient plus qu’elles ne s’imposent, dans le cadre d’une dynamique effrénée de consommation et de ses contraintes non-avouées, chacun croit de plus en plus non seulement qu’il a le droit de désirer et de l’exprimer, mais plus fondamentalement de voir son désire reconnu et exaucé : « Un enfant si je veux, quand je veux, comme je veux ».

 Son désir ne peut être que légitime et chacun, se groupant éventuellement en lobbies va chercher à obtenir une règle, une loi qui lui permet de l’exaucer.

La société tend à devenir un self-service de normes à usage individuel où chacun se fait faire et reçoit un décret ou une loi pour officialiser son désir et en rendre possible la réalisation. 

Ce désir que l’adulte veut imposer, il est rare qu’il accepte d’en évaluer en profondeur la valeur humaine et les effets potentiels. Il ne se persuade et ne persuade la communauté que de ses dimensions positives. Son désir, il en est sûr, ne peut apporter que bien-être et bonheur à ceux qui en sont les réceptionnaires. 

Donc l’adulte pose la question de l’affectif, du bonheur, de la réalisation individuelle de soi, ce qui est bien dans l’air du temps … mais il le fait avec une pensée égocentrée, étant juge et partie à la cause, et en balayant obstacles et contradictions : « Je désire. J’ai raison de désirer. J’ai droit à un enfant et me le donner ne peut faire que notre bonheur à tous les deux. »  

Et lorsque des tiers, s’appuyant sur leur expérience de vie, leur expérience professionnelle, leur savoir, disent qu’il y a peut-être problème, l’adulte branché et contemporain leur répond que tout est relatif, que c’est peut-être ce qu’ils pensent mais que d’autres pensent autrement ; bref, on refuse que ces témoins puissent être les porte-paroles d’un savoir sur l’humanité davantage transcendant qui, sans être immuable, serait cependant plus stable.

On est à l’ère de « Ca se discute » et autres reality shows, dans un brassage perpétuel d’idées où la parole de chacun , non seulement est digne du même respect – ce qui est correct -, mais est censée porteuse de la même scientificité – ce qui est aberrant - !

 

2.Non seulement le désir individuel cherche-t-il intensément à être légalisé, mais corollairement, à se réaliser « envers et contre tout », souvent avec l’aide de la technique. 

L’être humain s’en remet de moins en moins au hasard, il programme de plus en plus minutieusement les circonstances de temps, d’espace, etc … où ce qu’il projette se matérialisera. Il n’accepte plus non plus les manques, les failles, les obstacles sur les chemins de son désir. 

« Un enfant à tout prix » et ces mots sont parfois à prendre au premier degré : l’argent et les outils ne manquent pas dans certaines aventures. L’acharnement peut être incroyable – je pense, par exemple, à l’insistance acrobatique de certaines techniques de procréation assistée ; lorsque le bon sens crie de toutes ses forces « non, arrêtez », l’adulte quémandeur trouve toujours, pour tenter l’impossible, un savant plus fou que lui, ou plus intéressé par l’argent. 

On ne veut donc plus  assumer que chaque choix, suivi de son résultat connote ses caractéristiques propres en termes de ressources, mais aussi de caractéristiques limitantes. Si tout n'est pas possible dans un cadre donné, alors peu importe, on cherche à faire éclater le cadre ! Une femme célibataire à qui on refuserait officiellement l’insémination par donneur peut acheter sans problème un kit de sperme frais sur Internet, censé provenir d’un athlète très beau, à haut potentiel intellectuel, et d’une race précise.

On assiste à une volonté folle d'éradiquer de l'humanité toutes les souffrances morales et notamment les souffrances liées aux pertes et aux manques ; ces souffrances sont pourtant inhérentes à notre condition humaine ; les accepter apporte régulièrement plus de paix intérieure, plus de légitimation du sens de l'existence, que de vouloir les combattre et les colmater à n'importe quel prix, parfois en niant l'évidence.

C'est en assumant les différences qui nous distinguent les uns des autres, en les nommant et en communiquant à leur sujet qu'on entre dans le vrai monde de l'égalité entre humains. 

 

Reconnaître et parler nos différences ne les supprime pas, ne supprime pas tout de suite le poids pénible du manque dans le quotidien, mais c'est quand même cette reconnaissance qui lui donne les meilleures chances de cicatriser petit à petit. Elle conduit aussi au sentiment de partager une humanité pleine avec les autres. 

Ce sentiment d'égalité généré par la reconnaissance des différences, ce n'est pourtant pas l'égalitarisme, à l'arrière-plan des pensées de ceux qui veulent que tous leurs désirs soient satisfaits.

 

Chapitre 4 Applications au désir – projet d’enfant. 

 

  • I.Pratiques qui engagent la matérialité de la vie de l’enfant.

 

Les pratiques contemporaines que nous allons d’abord évoquer portent sur la vie biologique et matérielle de l’enfant, mais aussi par ricochet sur sa vie affective et spirituelle, qui en est indissociable.  En voici quelques importantes :

 

A. Le désir – projet de mort du fœtus ou de l’enfant déjà né


Il est légal et donc réalisable à certaines conditions, celles qui encadrent l’avortement légal ou l’euthanasie passive des enfants en phase terminale de maladies incurables et mortelles. A l’heure actuelle, cette grave décision peut se justifier si elle est prise de façon réfléchie, éthique, en équipe, en pesant soigneusement le pour et le contre en ce inclus ses implications potentielles sur ceux qui continuent à vivre après.
 

Je le cite ici, ce désir – projet de mort, pour appeler les choses par leur nom et avec l’espoir qu’il ne sera jamais opérant dans une société comme un geste banal, au service du seul confort de ceux qui le vivent et le posent. 

Je pense par exemple aux fœtus découverts porteurs d’un handicap. Je ne suis pas toujours que l’on laisse réfléchir les parents sereinement à leur propos, pour évaluer le devenir affectif de leur famille avec ou sans membre handicapé. Les médecins et d’autres professionnels font parfois trop de pression à l’élimination, porte-paroles involontaires d’une société de consommation qui ne peut être que clean. Je suis préoccupé de savoir, par exemple, qu’on propose déjà l’avortement simplement parce que la mère enceinte a présenté une maladie comme le CMV qui, de loin en loin, affecte le fœtus, alors qu’on ne trouve rien d’anormal sur celui-ci. 

Dans le même ordre d’idée, je pense qu’il faut continuer à réfléchir avec intensité au sort des embryons surnuméraires laissés par la procréation assistée. Même si la vie humaine n’est pas « la » valeur suprême, même si elle peut être sacrifiée pour de solides raisons, nul d’entre nous ne peut affirmer avec certitude le moment où elle commence avec sa spécificité spirituelle. Il ne faudrait pas que ces embryons soient fabriqués un jour à la chaîne pour en extraire les Omega je ne sais combien dont on découvrirait qu’ils regorgent.

 

B. Disposer de l’enfant quand ses parents se séparent 

 

Au niveau le plus radical, ne serait-il pas juste de mettre au moins de temps en temps un bémol à l’affirmation « Quand un couple ne s’entend plus, la dernière chose à faire, c’est qu’il reste ensemble pour les enfants ». A généraliser cette recommandation, on en a fait un slogan idéologique, plus qu’une vérité scientifique qui a certainement sa part de sagesse. 

Dans le cadre de certaines séparations parentales, n’est-il pas parfaitement injuste que l’on dispose des sentiments et des pensées de l’enfant, en essayant d’empêcher la spontanéité de ceux-ci, et même en le trompant délibérément sur la personne et les motivations du parent absent ? Sans pour autant obéir chaque fois strictement à ce que dictent les préférences et les aversions spontanées de l’enfant, faut-il pour autant faire semblant de croire que toute démarche lui est accessible et que, s’il ne la pose pas, c’est parce qu’un vilain adulte aliénant conditionne son comportement ? 

Tel père, par exemple, peut-il penser sérieusement que sa fille de douze ans ne va pas lui en vouloir beaucoup, en son nom propre, alors qu’il est parti sans crier gare avec sa jeune secrétaire – ou son jeune secrétaire, en 2006 – en désertant un foyer qu’il investissait jusqu’alors raisonnablement bien ? 

Et fallait-il vraiment voter une loi qui entérinait la tyrannie de l’égalitarisme, en faisant de l’hébergement alterné le choix présenté comme le plus normal ? Tant de souffrances à son propos s’expriment un peu partout, et ne sont pas entendues par  une société qui y recourt de plus en plus, même pour des enfants très jeunes.



C. Adoptions et fabrications sur mesure au nom du droit de... qui??  

 

On ne rappellera  jamais assez que l’adoption, c’est donner une famille à un enfant qui en a besoin et pas donner, ni a fortiori fabriquer, un enfant pour des adultes qui en ont le désir. Il n'y a pas un droit à I'enfant, mais bien un devoir de continuer de façon responsable l’aventure de la vie et donc un devoir de solidarité à l’égard d’enfants en grande souffrance sociale. 

Par l’adoption plénière, leurs parents adoptifs inscrivent officiellement, symboliquement et entièrement ces enfants dans une filiation ordinaire, celle de leur généalogie à eux. 

Les parents candidats sélectionnés n'ont aucun droit à revendiquer un enfant - ils sont déclarés aptes, un point c'est tout -, pas plus qu'ils n'ont le droit de choisir l’enfant qui va venir habiter chez eux. 

Pour que l’évaluation des candidats soit positive encore faut-il qu’ils présentent une maturité affective personnelle, une vie de couple suffisamment bonne et qu’ils offrent à l’enfant un cadre anthropologique optimal (3). 

 

1.En s’appuyant sur ces critères, l’on devrait se montrer très réticent à confier un enfant à adopter à un parent-candidat célibataire.

 

Que ce soit par phobie ou par choix positif, celui-ci ne prend pas la différence complémentaire des sexes en considération dans son propre itinéraire de vie. C'est comme si cela n'avait pas d'importance que l'enfant assiste, au coeur de sa vie, au témoignage de l'amour d'un homme et d'une femme, et à la manière dont le masculin et le féminin s’expriment et se négocient. 

Ensuite, la double pratique du célibat et de la parentalité connote implicitement un vécu de toute-puissance inquiétante dans le chef de l'adulte, même si ce n'est pas lié à un caractère autoritariste : « Je puis tout comprendre seul(e ); je puis me débrouiller tout(e) seul(e) ; je n'ai pas vraiment besoin d'un autre au coeur de ma vie ». Affirmation dangereuse et illusoire, et témoignage préoccupant pour l'enfant qui pourrait soit s'en sentir très insécurisé, soit s'en imprégner à son tour !

 

2. Idem pour les candidats trop âgés 

 

3. Il me semble enfin néfaste pour l’enfant que le désir qu’on a de le fabriquer sur mesure, donne lieu à des pratiques commerciales (4)

 

telles qu’on le voit déjà tout à fait légalement, par exemple aux Etats-Unis.

Ici, par exemple, un couple de parents-candidat fortuné achète très cher l'ovule d'une egggiver puis le ventre d'une mère porteuse, avant de récolter le produit fini. Des avocats bétonnent le processus à l’aide de juteux contrats. Je ne sais pas si l’enfant est jetable au cas où il ne conviendrait pas. 

On n’en est pas encore là en Europe. Pas légalement, non. Mais du sperme ou des ventres de mère porteuse s’achètent aisément sur Internet.

 

 E.Les enfants dont le désir des parents modifie le corps

 

 

N’existe-t-il pas un droit universel garantissant l'intégrité du corps ? Les exceptions prévues ne concernent-elles pas la nécessité de soigner ou/et de protéger ce corps d'un danger, alors que l'être humain concerné est dans l'incapacité de donner son consentement ?    

 

Transgresser le principe d'intégrité est très dangereux : comment justifier le fait de disposer du corps d'un autre, ici d'un infans, sans son consentement ? Une fois levée une barrière de principe, surgissent vite des applications de plus en plus folles et de plus en plus nombreuses, auxquelles il risque de devenir impossible de résister.

Pourtant, en partie sous la suggestion de médecins, une pratique hasardeuse existe déjà ; elle a même été légalisée dans l’un ou l’autre pays, c’est celle de concevoir des bébés dits médicaments. Bébés conçus au terme de manipulations techniques compliquées, dans le but de sélectionner la composition cellulaire de leurs tissus, avec l'espoir que des prélèvements faits sur eux puissent être greffés à un grand frère ou à une grande soeur très malade, et peut-être sauver la vie de ce malade.  Voir l'article: A propos des « bébés-médicaments »

J’admets que le problème éthique, ici, est particulièrement douloureux et que la pratique n’est pas absolument à proscrire, par exemple chez des parents qui auraient beaucoup réfléchi et se sentiraient prêts à aimer ce nouvel enfant pour lui, même si le bénéfice thérapeutique escompté ne se produisait pas et que l’aîné mourrait. De là à croire que tout serait réglé pour autant, et que le malheureux petit médicament raté ne vivrait pas un inconfort et une culpabilité profonds, c’est autre chose. Le pire de tout serait donc que, comme en Angleterre, une loi vienne banaliser cette pratique qui ne peut rester qu’exceptionnelle. 

Mais ces rares bébés-médicaments ne constituent-ils pas le signe avant-coureur d’un droit de disposer du corps de l’enfant que va se donner de plus en plus la science, la technologie et la famille, en fonction de ses besoins, désirs et parfois folies d’adultes ? 

Déjà le fait de disposer d’embryons, surnuméraires ou fabriqués pour la circonstance, aux fins de la recherche scientifique ne pose pratiquement plus de préoccupation éthique aux savants. Demain, ils serviront peut-être au commerce des pommades de jouvence ou des Oméga 185.

 En toute illégalité, les ventes d’organes d’enfants pauvres ont bel et bien lieu, ainsi que celle de sperme congelé ou frais, ou de ventres porteurs via Internet. Avec ces dernières pratiques, c’est la sélection génétique qui commence, non pas pour éradiquer des maladies graves – ce qui a du sens -, mais pour favoriser l’installation de caractéristiques positives chez l’enfant. Les émissions de vulgarisation scientifique avant-gardistes nous prédisent d’ailleurs l’arrivée de bébés hautement génétiquement sélectionnés qui mijotent pourtant neuf mois dans des matrices artificielles. Et si l’on s’embarque sur ces hasardeux toboggans, aura-t-on un jour des arguments pour résister aux clonages d’enfants, définis comme para humains, et devant servir, de jouets-esclaves ou de matériel de réemploi à leur riche double ? 

Nous devons donc redoubler de vigilance et nous interdire d’exercer cette volonté de puissance et de confort où, sans plus prendre le risque du hasard et du manque, nous en arriverions à acheter une descendance que nous voudrions trop … à notre image et à notre ressemblance. Tiens, n’est-ce pas le fantasme … ou la prérogative de Dieu, cela ? 

 

 F. Rêves et attentes spirituelles inadaptés.

 

Même s’il n’est pas déjà sélectionné génétiquement, le bébé contemporain a souvent été soigneusement programmé. On n’est pas déjà tout à fait en Chine, mais néanmoins dans beaucoup de familles, il n’est pas loin de constituer une chose rare et précieuse. 

  1. Ne peut-on pas craindre que se maintienne et s’amplifie une volonté d’emprise excessive des adultes sur ce produit si soigneusement conçu ? Emprise exercée sous des formes plus habiles que l’autoritarisme du passé : séduction, chantages affectifs discrets, corruption sous une abondance de biens matériels,  comme important par les proches « pour peu que tu brilles là et comme où nous le voulons ». 

Laurence Gavarini parle d’une fétichisation de l’enfant. Et s’il y a un grain de sable, on va longtemps en refuser l’existence, grâce aux artifices de la technologie, à la Ritaline pour les peu-concentrés, peu motivés, et aux innombrables professions de la remédiation des manques, en ce inclus nombre de psy. L’humilité et le deuil, c’est vraiment en toute dernière extrémité.

 2. Ne peut-on pas craindre inversement qu’une partie des parents aille se nicher à l’extrême opposé de l’échelle « emprise – démission » etse soumette trop à la volonté de puissance des enfants ? Les parents ici à la dérive n’osent plus rien exiger ni politesse, ni conduites sociales, ni a fortiori inscription de l’enfant dans un projet. Au delà du consensuel et du négocié, typiques de nos sociétés occidentales, ces parents et d’autres adultes encore ont effacé en eux et autour d’eux l’idée d’un ordre hiérarchique des générations. 

On les voit alors mendier, marchander, ne plus oser donner la vraie punition ou la  fessée qui calmerait des ardeurs excessives - des députés scandinaves sont passés par là -. Si l’enfant est tancé par un professeur, c’est ce dernier que le parent court tancer en retour.

 Au lieu d’installer dans la société des sujets agréables à vivre, et qui ont des idées sur l’avenir, ils mettent en circulation des affreux Jojo narcissiques, se croyant tout permis, hédonistes et dégradants les objets, paresseux et intolérants à la frustration, grossiers et agressifs : les enfants-rois ! 

3.Dans un autre ordre d’idées, ne peut-on pas craindre enfin – et déjà très largement constater – que trop de parents, englués dans les mensonges de la société de consommation et fatigués par les exigences des enfants eux-mêmes, n’assimilent et ne réduisent la fonction d’aimer, d’éduquer, et de travailler à celle de « donner des choses ». Donner en abondance, pour vivre le quotidien, pour apprendre, pour se distraire. 

Trop de plénitude matérielle risque pourtant d’appauvrir la pensée personnelle, la créativité, le pouvoir d’action, le sens de l’effort. Pour penser et résoudre un problème, il faut du vide, du silence, un espace d’intimité. Pas la Starac qui pseudo-pense et pseudo-rigole en permanence à votre place. 

Et voilà que le désir d’enfant, plutôt que de pousser celui-ci à réfléchir et à se débrouiller, en fait un enfant consommation-consommé ; une source de profits, grain de poussière sur le grand échiquier de la consommation. 

S’il s’est perdu une fin d’après-midi avec le petit vélo de ses sept ans, il ne connaîtra pas l’angoisse structurante d’avoir à se débrouiller pour retrouver son chemin. Un portable adapté à son âge et bientôt une puce électronique lui arrangeront ça tout de suite. Et pourtant, ce n’est pas vrai qu’il y a des Dutroux et des Fourniret au coin de chaque rue. 

 

Chapitre 5 Et si nous nous retroussions les manches ? 

 

Les altermondialistes combattent une conception économique néolibérale de la mondialisation qu’ils estiment assassine du vrai progrès de l’humanité. De plus en plus de personnes se découvrent de fortes préoccupations écologistes pour lutter contre la détérioration matérielle de la planète. Un troisième combat me semble tout aussi important, à mener contre le rouleau compresseur de la volonté de puissance de chaque individu, qui devient excessive et s’exprime entre autres dans certaines aberrations du désir d’enfant.  

  1. A tout remettre en question au nom du droit au désir individuel, à bousculer et à casser indéfiniment les organisations sociales et familiales du moment et les repères anthropologiques de toujours, nous introduisons le chaos, l’insécurité, l’absence de repères forts qui laissent déjà les plus fragiles d’entre nous livrés au seul individualisme de leurs pulsions.

C'est le règne de la contestation permanente ; c'est le cafouillage perpétuel des règlements volatils et contradictoires, qui essaient de donner un peu raison et des miettes de satisfaction à un peu tout le monde et dont on ne sait plus extraire des directions de conduite bien tracées vers un avenir cohérent …

Nos communautés doivent donc se réhabituer à entendre des « Non » fermes et forts.

Je ne prétends pas pour autant qu’il soit souvent aisé de tracer à coup sûr la frontière entre ce qui est vraiment mal – et qui doit être certainement interdit -, et ce qui est neutre ou bien. C’est vrai que certains « Non », n’ont qu’une portée relative à l’espace et au temps d’une culture, et que ceux qui les posent ont intérêt à le savoir et à les poser avec humilité. Mais il faut continuer à en poser, car nous gagnons à vivre dans une stabilité qui nous permette de nous repérer. Pour peu qu’elle ne devienne jamais, cette stabilité, une rigidité égoïste au service des plus puissants.

accepter de moins en moins les limites de notre condition humaine, les risques que nous encourons et dont nous commençons à voir les effets, c'est ne jamais être satisfaits ; en vouloir toujours plus et encore plus ; accepter que ce soient les objets et les marchands qui dominent le monde, créer de moins en moins de pensée, d'imagination, d'idées pour dire ce qu’est la vie et la faire progresser en profondeur.

 

 2. Je nous invite également toutes et tous à faire preuve de sollicitude particulière pour nos enfants – et même nos adolescents – qui, dans cette première phase de leur vie, ne parviennent pas complètement, tout seuls, à imposer la reconnaissance de leurs besoins spirituels. Au rang de ceux-ci, dans le cadre de cet exposé, j’ai évoqué qu’ils puissent : 

----  Bénéficier d’un cadre de vie stable et sécurisant, d’un environnement social qui les accueille, les soutienne et soit porteur de repères clairs, en matière d’objectifs de vie, de normes et de Lois. 

---- S’intégrer dans une pleine filiation, une généalogie qui leur donnent de solides racines. 

---- Vivre dans le chef de leur parents amour, présence, témoignage de vie sociable et exercice de la complémentarité sexuée, c’est-à-dire de l’égale importance accordée à l’homme et à la femme au cœur du couple. 

---- Bénéficier d’un « désir-projet » d’enfant qui leur indique une route à suivre. Laurence Gavarini dit : « Se construire dans les déterminations parentales » . 

----  Percevoir que leurs parents et leurs proches peuvent aussi se retirer et les laisser passer, se définir et choisir tout seuls en intégrant d’ailleurs en partie dans leurs choix ce qu’ils ont reçu de leur famille. Laurence Gavarini ajoute : « S’affranchir en partie des déterminations parentales ». Que le jeune naisse à lui-même, c’est-à-dire qu’il se libère des circonstances particulières de sa venue au monde, de son cadre de vie, et qu’il s’en approprie ce qui est bon pour lui. A ce prix, on peut être heureux même si, par exemple, on est un enfant né de l’inceste .

 

3. La responsabilité des politiques

 

Pour conclure, je souhaite vous faire part de ma vision de citoyen sur la responsabilité des hommes et des femmes politiques. Je voudrais qu’ils aident la communauté à vivre sociablement, dans la justice et avec sagesse, en ce inclus qu’elle assure de façon responsable la poursuite de l’aventure de la vie. 

Justice sociale ? ceci connote que nos politiciens continuent à s’occuper de l’accès de tous à l’emploi ou à d’autres occupations positives du temps de vie, ainsi que de la répartition équitable des biens. Justice, tout court, c’est-à-dire qu’ils continuent à s’occuper de la sociabilité de nos comportements à tous, et à nous protéger des excès anti-sociaux de quelques-uns. 

Sagesse ? dans les limites de cet exposé, je dirais que c’est, entre autres, nous aider à trouver un juste équilibre, social et personnel, entre la promotion de notre droit à désirer et l’acceptation de nos limites et de nos manques ; c’est nous aider aussi à nous souvenir que l’être humain est, spécifiquement, un être spirituel et pas un pur réceptacle d’objets de consommation. Par effet de cascade, nos désirs sur nos enfants s’en trouveraient chargés à l’occasion de davantage de vraie humanité ! 

 

QUELQUES COMMENTAIRES

 

De Anne-Marie Roviello, professeur de philosophie à l’université libre de Bruxelles, ce 10/12/06

 

Cher Jean-Yves,

 

J’ai lu ton beau texte du colloque parisien, je le trouve plein de profondes et fondamentales pensées et je voudrais te dire mon accord et mon plaisir de te lire tout particulièrement sur quelques points essentiels.

L’humour est, ici encore au rendez-vous comme dans ce passage où tu décris l’enfant idéal : pour l’école, c’est celui qui manie l’ordinateur avec brio, mais seulement pour enrichir son savoir " ...; pour le psy, celui qui progresse dans la communication et l’autonomie, mais sans casser leur matériel pour autant "..., pour les assistantes sociales, etc.…

Tu formules les choses avec une justesse souvent percutante  " La société tend à devenir un self-service de normes à usage individuel où chacun se fait faire et reçoit un décret ou une loi pour officialiser son désir et en rendre possible la réalisation. " 

On est à l’ère de " Ca se discute "

"Désir-projet d’enfant" : il est très bien ce néologisme, il dit bien la plurivocité qui est dans la chose elle-même et pas seulement dans les mots

J’aime beaucoup l’idée que le futur parent " sculpte " son projet d’enfant, qu’une structuration s’opère au fil de ses expériences, que le désir est plus que désir, qu'il s'amplifie de "cette construction interne liée à l’histoire de vie".

 (même s'il faut aussi malheureusement reconnaître la réalité de déconstructions internes liées elles aussi à l’histoire de vie)

Je trouve important que tu rapportes l’altérité radicale de l’enfant, par rapport aux désirs-projets de ses parents au fait que l’enfant lui-même est un être de désirs et de projets autonomes, et pas simplement un être de capacités et de défauts.

Je me rallie entièrement à ta mise en garde contre la revendication très post-moderne : " Un enfant si je veux, quand je veux, comme je veux ".

Je me réjouis de te voir relever la confusion entre respecter la parole de chacun, et adhérer à chaque connerie proférée au nom de ce respect mal compris une distinction fondamentale, et qu’il est fondamental de relever à chaque occasion, car elle cause énormément de dégâts, dans cette question des enfants, mais aussi sur d’autres terrains.

C’est le même problème qu’on affronte en philosophie ou dans les cours de morale " à chacun son opinion " sans aucun sens de ce qui transcende le simple sentiment subjectif, le simple " libre choix " ou " désir " subjectif.

OUI à tout ce que tu dis sur les embryons réserves médicamenteuses et Cie ! Et aussi sur le fait que nous ne savons pas quand commence la dimension spirituelle du foetus, peut-être dès le départ, non?  Au moins à l'état virtuel, puisque les " mêmes" cellules de départ donneront si elles proviennent d'humains, un humain, et ne donneront jamais un humain  si elles proviennent d'un cheval.

Je n’y avais pas pensé, mais c’est vrai qu’on inverse le sens des choses lorsqu’on oublie que " l’adoption, c’est donner une famille à un enfant qui en a besoin et pas donner, ni a fortiori fabriquer, un enfant pour des adultes qui en ont le désir. "

On peut craindre, en effet l’amplification d’ " une volonté d’emprise excessive des adultes sur ce produit si soigneusement conçu ? ". Emprise d’autant plus grande qu’elle serait plus insaisissable par l'enfant car " exercée sous des formes plus habiles que l’autoritarisme du passé : séduction, chantages affectifs discrets ", etc. 

 

Ici et là j'ai un point de vue un peu décalé par rapport au tien, tout en continuant de te suivre pour l’essentiel.

Par exemple je ne parlerais pas de projet de ne pas avoir d’enfant ou de désir d’avortement. Un projet est de l’ordre de l’élan existentiel positif, alors qu’avortement, ou non désir d’enfant est absence d’un tel élan.  La décision d’avorter, ( à part peut-être chez quelques très graves perverses???) n’est pas vécue dans l’élan d’un désir.

Plutôt que de désir ou de projet n’est-ce pas plutôt un blocage du désir, et une impossibilité de se projeter, d’une rétraction de l’ouverture-au-monde ?

 

 NOTES 

 

  1. La différenciation se pose par rapport aux attentes d’un groupe précis. Elle n’est pas toujours un acte d’une originalité parfaite, comme si l’enfant ou le jeune avait tout sucé de son pouce. Elle peut en avoir l’air parfois, puisant son origine dans des racines bien mystérieuses : dans le joli film Billy Eliot ( Stephen Daldry, 2000 ) allez savoir pourquoi ce jeune anglais de dix ans, bien hétérosexuel, fils d’un mineur anglais « musclé » au chômage, veut devenir danseur classique ! Dans d’autres cas, chez les adolescents par exemple, on se différencie souvent des parents en se conformant plus ou moins intensément aux attentes du groupe de pairs. 
  1. Optimal ? On peut avoir cette exigence, parce que l’offre et la demande étant ce qu’elle est, le nombre d’enfants-candidats sur le marché n’est pas très élevé. On peut donc viser à leur offrir le meilleur ! 
  1. Je ne parle pas ici de la rémunération du travail nécessité par les techniques artificielles, ou presté par les juristes, les services sociaux et les Tribunaux lors de l’adoption, mais bien de l’achat des « produits humains de base ».

 

 

 

 

 

 

 



Permettez moi d'abord de me tourner avec émotion vers tous les enfants et adolescents gravement maltraités dans le monde : celles et ceux que l'on massacre dans les conflits armés, que l’on oblige à travailler comme des esclaves, que l'on jette à la rue ou que l'on fait se prostituer, les enfants-soldats et tant d'autres
 
arrestation d'un petit palestinien par les forces d'occupation

Arrestation d'un petit palestinien par les forces d'occupation


Et toutes celles et ceux qui sont cassés par le fléau de la misère, sans rien à leur offrir pour satisfaire leurs besoins élémentaires, sans jouets ni école ni maman pour les cajoler, divagant à ce carrefour pollué de Bogota où ils passent onze heures par jour à vendre une babiole pour gagner un quart de dollar ...
Au moment où nos enfants à nous sont au cœur des technologies les plus avancées et où nous les maintenons en vie quand il le faut et parfois au delà, au prix d'efforts incroyablement coûteux, je ne puis m'empêcher de nous interpeller toutes et tous sur ces injustices sociales tellement criantes, sans prétendre au simplisme des solutions ...
 
...

...

Et dans notre pays, quel est l'état des lieux de notre sollicitude sociale envers nos enfants ?
Avant de nous focaliser sur ceux qui sont repérés officiellement comme maltraités, examinons nos attitudes au quotidien envers tous les enfants ... Ne pourrions-nous pas admettre que le bilan est mitigé?
Certes, il y a de bonnes choses dans notre investissement commun de la génération montante ... Certes, les besoins élémentaires de beaucoup sont rencontrés, comme dans tous les pays riches, et au-delà de l’approvisionnement matériel, nous prétendons être une société attentive et " enfants admis " ...
Enfants admis, oui, étymologiquement, le mot dit bien ce qu'il recouvre et ses limites ... admis, mais pas toujours respectés à fond dans leurs besoins spirituels, loin de là !

Combien de fois, par exemple, ne les sacrifions-nous pas allègrement sur l'autel de la consommation! Blabla a beau leur répéter chaque fois qu'il le peut que " la publicité, c'est beek ", quand arrive le temps de Roland-Garros ou de Wimbledon, avec ses juteux encarts publicitaires, c'est lui, Blabla , qui passe à la trappe ... et tant pis pour les plus désoeuvrés des petits enfants, ceux à qui on n'a pas pu payer un bon stage bien créatif jusque 17h ... après, il y aura toujours bien matière à se plaindre de l'augmentation de la délinquance juvénile précocissime, parce que de petits désoeuvrés auront joué à faire comme Bill Clinton avec Monica, autre information qui, à l'époque, s’est avérée des plus rentable à l'audimat et dont on n'a pas pensé à ne pas bassiner leurs oreilles!

Sacrifiés, ils le sont aussi sur l'autel des rentrées d'argent à quasi tout prix ! Que d'enfants et d'adolescents laissés trop seuls, spirituellement et matériellement, par des parents et des proches trop absorbés ou trop fatigués ... que de maisons vides, sans cette ombre tutélaire d'un parent qui va et vient, qui donne un coup de pouce pour les devoirs, empêche les plus grosses bêtises par sa seule présence, limite - au moins un peu - la consommation passive des multimédias, parle, écoute et raconte, tout simplement ...
Curieux paradoxe que celui de nos enfants précieux, programmés à temps et heure, mais qui pourtant ne doivent pas trop gêner.
 

...
 

Ne pas trop gêner! Ne pas trop déranger les plans adultes! Dans quelle école secondaire les profs se disciplinent-ils réellement pour que les interros des uns et des autres se répartissent de façon équilibrée dans le temps?
Priorité à l'enfant? Allons donc, quelle école rurale à qui il manquait juste un élève a-t-on renoncé à fermer, en prenant en compte la fatigue et la rupture du tissu social enfants? Et tous ces services résidentiels (2) pour jeunes que l'on supprime, et l'équipement pour autistes qui continue à stagner, alors que les services logistiques de gestion de ces handicapés, eux, sont si bien nantis en personnel, en bureaux et en ordinateurs pour écrire des rapports!

Plus que jamais, l'enfant est un enjeu dans la volonté de pouvoir du monde adulte : on a " droit " à lui; on a droit d'en disposer pour prouver aux autres que l'on est plus fort qu'eux ... bien plus que l'on ne se donne le devoir de penser à son altérité spirituelle et de se faire petit en son nom.
Si certains adultes célibataires veulent adopter, c'est parce que ça leur semble leur droit d'adultes! Si certains parents séparés veulent couper leur enfant du ressourcement à l'autre parent, parfois en utilisant des arguments odieux, c'est parce qu'ils se donnent le droit de se venger; et si dans un temps ultérieur certains parents spoliés persistent à vouloir reprendre le même enfant au parent spoliateur, au mépris des réenracinements qui ont eu lieu entre-temps, c'est bien plus souvent au nom de leurs droits et dans le cadre d'un rapport de forces que par amour désintéressé pour l'enfant : Salomon et son jugement, c'était aux temps bibliques; maintenant, les petites Colette sont des balles de ping-pong qui valsent entre le bras de fer de leurs parents, avec la raison d'Etat et le geste conciliateur à l'oncle Sam en prime.

Et pour conclure avec les enfants " officiellement " maltraités, leur situation à eux non plus n'est pas aussi optimale que ne le chantent les cocoricos d'Etat :

- Une claire maltraitance instituée se perpétue autour des familles sans papiers et autour des mineurs non-accompagnés : on persiste à les enfermer tous âges confondus, avec des motivations et dans des conditions qui ignorent les droits de l’homme.

- Les équipes SOS Enfants, avec leur maigre budget global e restent de l'ordre de l'expérience-pilote : les moyens financiers manquent dramatiquement pour ces structures puissent avoir un impact social significatif.
La prise en considération de la parole de l'enfant qui déclare avoir été abusé sexuellement est bien plus entachée de suspicion en 2019 qu'en 1990, malgré une certaine amélioration des techniques d'entretien : s'il n'y a pas d'autres éléments de preuve, la parole de l'enfant, même crédible, aura souvent du mal à convaincre l'institution judiciaire face à la puissance des protestations du suspect; c'est comme si, inconsciemment, l'ordre adulte s'était repris après s'être laissé déstabiliser - oh un tout petit peu! - par " l'impertinence " des enfants lorsqu'ils mettaient son honorabilité en question. On voit même aujourd'hui des ex-prévenus acquittés poursuivre les parents d'enfants qui se sont plaints! De quoi décourager et effrayer définitivement tous les enfants victimes et leurs proches!
Bref, il y a encore du chemin à faire dans la direction de ce difficile respect qui ne fait pas de l'enfant un enfant-roi, mais qui demande néanmoins écoute, désintéressement et humilité. Alors, nous serons plus proches de cet encouragement que nous donnait le Christ : " Ce que vous faites plus petit des miens, c'est à moi que vous le faites ...". 

Exclusion d’un jeune hors d’une institution. « Va te faire pendre ailleurs »[1]

Jean-Yves Hayez[2]

 

Ce témoignage clinique traite de l'exclusion d'un jeune[3] par l'institution où il vit. Il a été rédigé pour figurer (p. 49-60) dans le livre de S. Delormeau « L’éducateur est un thérapeute comme les autres  »  éditions Rhizome,2020. Ce livre propose une réflexion sur le métier d’éducateur. 

Ce témoignage est suvi par un débat autour du texte 

  • I - Présentation du problème

1-Je prendrai comme paradigme un jeune adolescent, accueilli depuis longtemps dans un service résidentiel pour jeunes « catégorie 140 », service spécialisé dans l’éducation de mineurs difficiles. Il a agressé physiquement un éducateur, qui s’est fracturé la clavicule en tombant. Ce qui s’en suit est - parfois ? souvent ? - l'exclusion rapide de ce jeune dans un contexte émotionnel chargé.

Au-delà de ce paradigme, le problème peut survenir dans toutes les institutions : autres institutions résidentielles, en ce inclus les I.P.P.J. et les services psychiatriques pour jeunes [4] ; mais on peut étendre la réflexion aux écoles, aux A.E.M.O., aux mouvements de jeunesse … et, in fine, aux familles d'accueil et aux familles. 

Ce type de décision peut résulter d’autres comportements transgressifs estimés graves et je le détaillerai au paragraphe III.

2- Ainsi, la tentation de l'exclusion n'est jamais très loin, notamment s'il s'agit de sanctionner un jeune déjà désagréable et difficile à vivre : l’ultime transgression, estimée alors inacceptable, est de l'ordre de la dernière goutte d'eau qui fait déborder le vase : un prétexte pas vraiment totalement faux mais sommes toutes bien intéressant. 

Il existe même une application kafkaïenne de la mesure, c'est de renvoyer le jeune à son domicile familial. Pourtant, il en a été extrait justement parce qu'il y était difficile, qu'il existait (probablement) des dysfonctionnements familiaux préoccupants et que l'institution d'accueil était censée être plus spécialisée que la famille ! (Même si elle aime jouer à revendiquer la position basse, en caricaturant certains préceptes systémiciens.)

3- Quels sont les effets escomptés, au nom desquels on justifie alors l’exclusion ? Sanctionner sévèrement l’auteur et ainsi contribuer à lui faire modifier son comportement ; montrer à la communauté que l'ordre règne en faisant un exemple pour tous ; prévenir la difficulté estimée très lourde que soulèverait à l'avenir la cohabitation auteur-victime ; éviter en direct la possible dangerosité à venir du jeune, etc.

En outre, bien que cela ne soit pas toujours clairement présent à l'esprit des adultes concernés, la mesure permet aussi une liquidation à bon compte du bouleversement émotionnel de ces derniers, une solution rapide qui ne nécessite pas une réflexion très élaborée : comme l'a dit Obama lors de l’exécution de Ben Laden : « Justice est faite ». L'adulte outragé est vengé. On est très proche de la loi du talion.

4- Beaucoup de ces effets attendus ne se produisent néanmoins pas. L'auteur est bien plus souvent provoqué négativement que son inverse ! Ou alors il porte trop lourdement en lui le poids de cette exclusion et son sentiment de non-importance et de non-valeur s’accroît significativement.

 Les autres jeunes de l'institution ne modifient pas non plus leur comportement : on a démontré à partir des exécutions capitales d'adultes que la visée d’exemplarité était inefficace, au point que des pickpockets détroussaient même les spectateurs au moment des pendaisons publiques !

5- Dans le champ éthique, la mesure est souvent bien plus injuste qu’elle n'en a l'air, de par la disproportion de la peine (Berger, 2017). Sans nier l'inacceptable des transgressions lourdes de ces jeunes, il faut se souvenir que beaucoup ont agi sous le feu d’émotions difficiles, avec impulsivité, sans l’intention durable de tout détruire une fois pour toute. Beaucoup aussi portent en eux de fortes « circonstances atténuantes » liées à leur histoire de vie ou à des dysfonctionnements relationnels dans la famille et l'institution. Ailleurs encore, le « résultat » de leur transgression est largement accidentel : ils voulaient bousculer un adulte et voici que celui-ci tombe de l'escalier et se rompt les os ! Dans tous ces cas, il me semble injuste de priver le jeune de son enracinement dans l'institution, en diabolisant sa responsabilité.

Au niveau de leur personnalité, bon nombre de ces jeunes présentent ce qu’on appelle actuellement des troubles du lien, ou troubles de l’attachement. Les intervenants de l’aide psycho-socio-éducative savent bien que leurs comportements ne pourront, le cas échéant, changer que via des liens psycho-éducatifs forts et durables, dans un cadre qui combine fermeté pour l’essentiel, tolérance et de bienveillance. 

Et pourtant, via nombre de ces procédures d'exclusion la communauté adulte s'en tire grâce à du déni (« Ce jeune est irrécupérable, si nous ne marquons pas fort le coup, ça va être le chaos. »). Fausses croyances, bien trop souvent ! Elle se prive donc d'une occasion de réflexion, de mise en question honnête de soi, de renégociation de la vie ensemble avec un jeune qui a fauté et de possibilité de réparation... La seule parole, ici, aurait peut- être rendue possible la coexistence pacifique, voire la réconciliation ou même le pardon[5]. Et on peut raisonner de la même manière à propos de la victime directe, pour peu qu'elle soit bien soutenue.

Et pourtant, dans nombre de ces situations de transgression grave, il existe un chemin alternatif à l'exclusion. Dans une minorité, non !

  • II – Comprendre ce qui s'est passé.

Pour statuer valablement à ce propos ainsi que sur les modalités d’une prise en charge globale, il est essentiel de comprendre pourquoi le jeune a posé son geste grave. Comprendre, avec sa collaboration si c’est possible, en l’écoutant parler d’aujourd’hui et en se remémorant son histoire, et aussi en faisant appel à la capacité d’observation et d’analyse de ses proches, adultes et autres jeunes.

Quels facteurs sont-ils susceptibles d’avoir joué ?

1- Chez le jeune auteur d’abord, les motivations « profondes » de son acte, enchevêtrées dans les idées, les images et les sentiments dominants au moment où il l’a posé, sont souvent multiples et complexes. J'en ai parlé en détails dans le livre « La destructivité chez l'enfant et l'adolescent » (Dunod, 2007).  J'en résume quelques-unes, fréquentes et importantes :

- Beaucoup d'agressions physiques, même intenses, constituent une réponse rapide, parfois très impulsive et immédiate, à une forte montée d'angoisse chez l'auteur : le jeune se sent menacé de près dans son intégrité, à tort ou à raison, soit par le jeu de son seul imaginaire, soit objectivement. Il se protège alors en attaquant celui que l'on appellera pourtant « victime ».

- Ailleurs, le jeune souffre de se sentir sans importance, peu ou pas aimé, moins compétent et moins valable que les autres. Le poids de ces vécus est lourd en lui, et une dernière goutte d'eau peut faire rompre un barrage : intentionnellement ou non, la future victime l’humilie, le frustre, le dévalorise, menace de prendre le peu qu'il a, et l'auteur explose de rage, de volonté de vengeance ou/et d’annulation brutale et magique des injustices subies[6].

- Ailleurs encore le jeune, au tempérament davantage dominant, n'aime pas les règles et s'y oppose facilement. Il peut « perdre les pédales » lors d’un énième bras de fer avec les adultes. Dans ce sous-groupe, il existe de jeunes rebelles qui sont bien maitres d'eux. Mais l’on trouve aussi les « enfants-rois » à qui l'on a trop souvent cédé, immatures, peu socialisés, impulsifs, capricieux, intolérants face aux frustrations et aux tentations !

- Si l'on continue à cheminer sur une sorte « d’échelle de Richter » qui quantifierait le désir de puissance et donc l'inacceptabilité des règles, on finit par rencontrer un groupe minoritaire de jeunes porteurs d'un désir de toute puissance permanent. Ils n'ont rien à faire de l'ordre social et veulent imposer leur arbitraire toujours et partout. Trois composantes ici, susceptibles de se combiner : les (pré) psychopathes, qui veulent être les plus forts et soumettre le monde entier (cf. le personnage d’Alec, dans le film « Orange mécanique », de Kubrick ; l’on peut penser aussi à quelques dirigeants de grandes nations contemporaines), les jeunes à structure délinquante avérée, perpétuels tricheurs en quête de plaisirs matériels à n'importe quel prix et les jeunes caractérisés par la perversité : ces derniers, plutôt rares, veulent non seulement dominer, mais aussi faire souffrir, voler l’âme ou le corps de l’autre et détruire. Cet ensemble de jeunes posent de lourds problèmes de gestion éducative et face à l’une de leurs transgressions graves, la sortie de l'institution peut parfois constituer la moins mauvaise situation. J'y reviendrai au paragraphe IV.

2- Et du côté des autres ? Ces transgressions graves sont régulièrement le résultat d'interactions (momentanément) dysfonctionnelles entre le jeune et sa famille, l'institution et souvent plus particulièrement la future victime ! Rarement inexistantes, parfois simples broutilles, parfois provocations importantes et bien lisibles, parfois même francs rejets signifiés ! Les provocations peuvent s’avérer involontaires, échappant même au champ de conscience de leur auteur … ou voulues comme telles, parce qu'aucun adulte n'est à même d’être bon en permanence, ou parce que le jeune peut servir de punching-ball pour « liquider » des frustrations vécues par l'adulte, ou pour mille autres raisons.

Pour peu que les personnes impliquées fassent preuve d’honnêteté et d’humilité, leur part de dysfonctionnement est souvent accessible à l'introspection, à la mise en question de soi. Elle ne légitime pas pour autant la forme destructrice qu'a pris le passage à l'acte du jeune, mais elle constitue néanmoins un facteur d'explication, voire une sorte de circonstance atténuante : l'auteur n'est pas Ben Laden qu'il faut flinguer à tout prix, mais un pilote qui a mal dirigé sa barque dans une bourrasque qu’il n’est pas le seul à avoir engendré.

En conséquence de quoi, dans la majorité des cas, on peut proposer un processus alternatif de prise en charge. Je développerai cette idée à partir du paradigme introductif. J'esquisserai ensuite quelques autres situations analogues. Je terminerai en discutant le sort particulièrement délicat du groupe minoritaire des « tout-puissants ».

  • III – Réparer plutôt qu’exclure

     

  • 1-Le paradigme

Clara, 15 ans, réside depuis 2 ans dans une institution résidentielle « catégorie 140 ». Elle y est placée par le S.P.J. après décision judiciaire de l’éloigner de sa famille. Elle a été beaucoup disqualifiée et probablement maltraitée physiquement dans cette famille chaotique avec qui la collaboration est difficile. Elle est à la fois dépressive et toutes griffes dehors. Elle a peu d’amis et un grand amour virtuel de son âge dans les réseaux sociaux. Ses relations avec les éducateurs sont difficiles, particulièrement avec Agnès, son éducatrice-référente, qui commence elle aussi à ne plus supporter Clara « suffisamment bien » (lire bdp 7). Elle ne passe plus grand-chose à l'adolescente :  reproches et rappels à l’ordre se sont bien accrus ; du côté de Clara, idem pour les affrontements verbaux, les provocations, les actes de rébellion. Et Agnès ne trouve pas pour le moment auprès de ses collègues le soutien qu’elle était en droit d’attendre mais qui, cette fois-là, fait défaut.

Un soir, Agnès veut confisquer pour quelques jours le smartphone de Clara, que celle-ci utilisait à l’heure nocturne des amoureux. Refus, protestations, tempête émotionnelle ; Agnès veut prendre l'appareil de force. Clara résiste, se précipite sur l'éducatrice pour la bousculer et lui arracher l'appareil, tout en hurlant : « Je vais te buter, salope ! » Bousculade. Agnès tombe lourdement au sol et l'on constate vite qu'elle s'est cassé la clavicule. Néanmoins, le combat continue à terre, jusqu’à ce que des tiers s'interposent rapidement et séparent les protagonistes. Agnès reçoit des soins et est conduite à l’hôpital. Clara est conduite dans un local neutre avec un éducateur calme à ses côtés.

Ceci constitue clairement un cas grave. Mue par l'angoisse d’être dépossédée et par le barrage d’autres sentiments pénibles qui cède, Clara a vécu abruptement une grande colère. Une idée meurtrière lui est passée par la tête. Ça, ça nous arrive de loin en loin à peu près à tous. Qui n'a jamais pensé ou souhaité que son frère ou sa sœur crève ?

Mais il y a plus : sans beaucoup réfléchir et en se contrôlant mal, impulsivement, Clara a voulu réaliser son fantasme. Ici encore, elle n'est pas la seule à pousser les choses jusqu’à cet extrême peu « pensé ». Heureusement, beaucoup d’êtres humains concernés se reprennent tout seuls et s’écartent. Ou alors des tiers[7] s’interposent, séparent les protagonistes et les calment. Il est donc (très) rare que mort d'homme en résulte, mais l'intention et la mise en acte ont existé, l'espace d'un moment, ce qui est strictement prohibé par toutes les Lois et règlements : « Tu ne tueras pas ».

2-Préalable (quasi) indispensable : un bon cadre institutionnel

Indépendamment des faits graves qui s'y déroulent occasionnellement, l'institution concernée doit être basalement de bonne qualité. Une institution « suffisamment bonne » aurait dit D.W. Winnicott [8]. C’est une condition indispensable pour que mon raisonnement et mes propositions sur les alternatives puissent être pris en compte, passé un moment bien normal de tempête émotionnelle et de résistance au changement.

 Si cette institution témoigne d'une sollicitude généreuse pour le bien-être de tous ses membres, adultes et enfants, et pour la qualité de leurs rapports humains, l’on y trouve donc las éléments suivants : les gens réfléchissent et peuvent s’y mettre en question ; l 'on s’y parle et l’on s’y écoute . Et donc, la transgression de Clara ne prend pas l’institution totalement au dépourvu. Des cas analogues ont déjà existé et il existe des plans A et B approximatifs pour y faire face.

Inversement, si l'on a affaire à une institution lourde en silences, riche en rivalités entre adultes et où l'on ne parle du jeune que comme de celui qui défie les règles et qu'il faut mater, en brandissant comme une massue le sacro-saint R.O.I., ou l’un ou l’autre « contrat » de bonne conduite passé avec le jeune,  tout le processus qui va être exposé a peu de chances d’être intégrable !

Mais ce n'est pas l'objet de cet article que de réfléchir à comment veiller à la qualité d'une institution. Je supposerai donc que Clara vivait jusqu’alors dans une institution « suffisamment bonne ».

3-Étapes et composantes du processus alternatif

A- Il commence par un écartement transitoire de Clara (quelques jours … 2, 3 semaines), le temps que les émotions s'apaisent et qu'une réflexion plus objective permette de planifier un bon programme d'accompagnement. Une institution expérimentée devrait connaître à l'avance quelques points de chute en urgence, à l'exclusion d'un retour en famille (par exemple : hospitalisation transitoire en pédiatrie ou en psychiatrie, en centre d'accueil urgent, famille d'accueil de crise officielle ou informelle, institution partenaire, avec qui on offre un service réciproque, etc.).

- On communique très rapidement ce qui s'est passé au S.P.J. et au juge de la jeunesse, vu la gravité des faits [9]. L'institution demande qu'une réflexion en commun ait lieu, notamment à propos de la future résidence de Clara. Je supposerai ici que cette concertation est acceptée par les autorités judiciaires.

C- On organise sans tarder une réunion de « crise » pour tous les professionnels de l'institution. Elle est dirigée par ?? (Le directeur ? Le chef-éducateur ? Un psy ? Un animateur externe ?) …quelqu'un en tout cas qui reste « suffisamment bien serein » et dispose d'une bonne autorité morale.

Objectifs : débriefer le traumatisme collectif, permettre aux émotions les plus immédiates de s'exprimer (colère, indignation, désir « d'exécuter » Clara au nom tant de la vengeance que, plus inconsciemment, de l’angoisse, etc.) ; mais aussi faire réfléchir, passer d'une centration sur le fait à une autre plus large, qui comprend la personne de Clara, celle d’Agnès, la personne morale de l'institution et leurs interactions ; énumérer les « solutions » possibles et peser le pour et le contre de chacune ; se donner le temps de réfléchir et y revenir lors d'une réunion ultérieure. Il doit être clair cependant que c’est une réunion de réflexion et pas de décision. Les décisions se prennent selon les procédures en vigueur dans l’institution concernée

D- L’un ou l'autre collègue apprécié par Agnès (le chef-éducateur ? Le directeur ? Le psy ?) la rencontre avec les mêmes objectifs. Sous réserve qu'elle en accepte volontairement le principe, car elle est pour quelques temps en arrêt de travail pour raison médicale, et la législation du travail interdit de lui imposer quoi que ce soit.

Par ailleurs, si Agnès refuse cette rencontre, et surtout si elle persiste à exiger le renvoi de Clara, tout le raisonnement qui suit est dans l'impasse. Dans cette éventualité, les syndicats ne sont jamais très loin, la solidarité ne joue qu'entre travailleurs adultes, et aucune direction ne prendra le risque d'une grève ou d'un passage tapageur dans les médias. Le jeune est alors sacrifié, avec des rationalisations verbales pour légitimer sa sortie ! Nous supposons donc qu’Agnès n'est pas totalement opposée à parler d’un avenir « ouvert ».

E- Comment travailler avec Clara dès son écartement, quitte à ce que ce soit alors, au moins en partie, avec des interlocuteurs inconnus [10] ?

- Ici encore débriefer, permettre l'expression des émotions.

- Chercher à analyser avec elle les raisons d’être de son acte au-delà de l’immédiat : l'enracinement dans son histoire de vie, dans ses relations avec sa famille et avec le monde, avec la personne morale de l’institution et avec Agnès.

Témoigner à cette occasion de ce que l'on pense et ressent. Lui indiquer notamment les composantes que l'on considère « objectives » et celles qui procèdent de fausses croyances, glanées chez d’autres ou fruit de son seul imaginaire.

- La faire réfléchir à la gravité et à l’inacceptabilité de l'acte qu'elle a posé : l'espace d'un moment, elle a voulu aller jusqu'au bout d'une pulsion meurtrière. Elle connaît pourtant la Loi universelle : « Tu ne tueras point», et elle est en principe bien d'accord !  Son éventuelle impulsivité, son manque de contrôle de soi ne constituent alors que des facteurs réels mais insuffisants pour atténuer significativement la gravité de son acte !

Tant mieux, si nous pouvons obtenir qu’elle convienne personnellement et sincèrement de cette gravité. Du coup, elle pourrait présenter de vraies excuses à Agnès pour la forme prise par son agressivité : ce geste serait réparateur (pour tout le monde) mais ne peut pas être imposé !  Et ce n'est pas une condition indispensable au maintien de Clara dans l'institution.

-A tout le moins, elle doit s'engager sincèrement à ne pas récidiver à l’égard de quiconque (ni en programmant de « tuer », ni non plus en programmant une agression physique ou une destruction grave). 

-Elle doit également s'engager à se conduire correctement face à Agnès, au minimum comme des clients étrangers l'un à l'autre, mais « bien élevés », dans un bon hôtel ! Et donc, Ensuite, l’institution doit prévoir un entretien « Agnès-Clara », en présence d’un tiers (direction, chef éducateur)[11] pour convenir au moins d’une coexistence polie, non hostile…et plus si c’est possible ! 

Ce sont les deux conditions exigées dans son chef, nécessaires, non-négociables, pour la garder dans l’institution !

- S'il s’avère que son impulsivité est problématique, lui demander de prendre des dispositions pour l’améliorer, via conseils éducatifs bien ciblés, psychothérapie ou/et médication, surtout si elle présente d'autres problèmes psychiques qui ont pu précipiter les choses. On ne peut pas les lui imposer, mais un refus durable de sa part rendrait sa situation très précaire dans l'institution en cas de récidive. Elle doit en être informée.

F- Et la sanction ? Il va de soi qu'elle existera, conséquente et juste, prenant en compte et la gravité des faits et les circonstances atténuantes. Vu le contexte, ce pourrait être un certain nombre d'heures de travail imposé par les autorités judiciaires.

Clara n'a pas le choix quant au principe de cette sanction. A nous d’essayer qu'elle en comprenne le sens et qu'elle l'accepte. Peut-être même peut-elle collaborer avec les autorités qui en décideront in fine, pour trouver un contenu          potentiellement réparateur. .

g- On peut penser encore à une rencontre avec les autres jeunes (et leurs éducateurs) pour débriefer et échanger des idées ; une rencontre entre Clara et les professionnels ; l'association de la famille de Clara au processus, etc.

  • IV- Application à des situations analogues

1-La gestion proposée pour le « cas Clara » peut servir de référence à d'autres situations où le résultat destructeur est grave : coups et blessures à un autre jeune, de façon isolée ou répétée ;(cyber-) harcèlement important et durable ; destruction importante du matériel de l'institution ou de biens personnels d'un professionnel ; diffamations graves d'un professionnel ou d'un jeune sur internet ; abus sexuel avéré entre mineurs, isolé ou répétitif, etc.

Relevons au passage que le champ de la sexualité est un domaine particulièrement sensible :certaines institutions résidentielles et encore plus les écoles considèrent même que c'est une transgression grave que d'avoir des relations sexuelles consenties, notamment si c’est avant l’âge légal. Elles sont donc prêtes à exclure de ce simple fait, surtout si le mineur considéré à tort ou à raison comme le plus responsable s’avère difficile à vivre au quotidien.

Pour mémoire, les activités sexuelles consenties entre mineurs du même groupe d’âge ne constituent jamais des transgressions graves qu’aux yeux du règlement d’ordre intérieur qui les qualifierait comme telles. Avec quelques nuances que le manque de place m’empêche de développer, elles ne constituent pas des transgressions graves face à ce que l’on pourrait appeler « l’ordre humain ». Les tribunaux pour mineurs font d’ailleurs souvent la part entre les abus, le forçage, d’une part et des relations consenties entre mineurs du même âge, d’autre part.

Rappelons enfin que, entre l'abus sexuel franc et l’activité sexuelle consentie entre mineurs, il existe une vaste zone grise où l'on requalifie régulièrement les faits « abus » de façon rapide et non objective (Hayez, 2010)

 

2- L'intentionnalité de l'acte problématique est variable : l'espace d'un instant, impulsivement, Clara a voulu tuer. Ailleurs, tout aussi impulsivement, dans une tempête émotionnelle, le jeune veut « seulement » bousculer, frapper, « casser la gueule ». S'il est sous l'emprise de l'angoisse, il se sent subjectivement en état de légitime défense et il veut écarter la menace, parfois ici aussi jusqu’à un point extrême. Dans d'autre cas, la transgression est rapide, mais pas impulsive. Ailleurs encore, elle peut être préméditée et bien préparée (certains abus sexuels, certaines destructions de matériel, etc.).

3- Le résultat peut soit correspondre à l'intention du jeune, soit dépasser celle-ci : par exemple la victime tombe et se fracture un os, là où le jeune ne voulait que la secouer ou la frapper.

4- Au cours du processus de réflexion qui suit l'acte, la motivation du jeune face à son ex-victime et face à son propre avenir peut fluctuer sur des contenus variables avant d’éventuellement se stabiliser.

 Au pôle le plus « humanisé », il peut regretter son acte et vouloir se faire pardonner ; au-delà de l’acte, il peut même mettre en question, en tout ou en partie, ce qu'il vivait et qui a été à l'origine de l'acte.

Au pôle inverse, il est sur la défensive, jusqu’à continuer à justifier ce qu'il a fait. Même alors, les deux conditions minimums énoncées pour son maintien en institution restent exigibles [12].

  • V – Et les jeunes vraiment tout-puissants ?

Quelques mots sur ce sous-groupe avide en permanence de toute-puissance, ces jeunes dont une bonne partie de la personnalité cherche le pouvoir absolu, la triche et la jouissance matérielle, ou encore l'embrouille pour faire souffrir : psychopathie, structure délinquante ou perversité.

A l'adolescence il est fréquent qu'il faille les séparer de leur famille, pour leur mauvaise conduite ou/et les dysfonctionnements de la famille. Leur prise en charge requiert alors d'une éducation très spécialisée. En Belgique, on vise à la pratiquer dans les I.P.P.J., ouverts ou fermés et dans certains services psychiatriques pour jeunes, fermés par décision du juge de la Jeunesse, sans qu'il ne s'agisse à proprement parler et administrativement d’une collocation psychiatrique.

Le travail qui s’y fait porte de temps en temps es fruits, mais il y a aussi beaucoup d’échecs, des sorties prématurées ou encore des prises en charge de trop courte durée. Ces jeunes sont donc condamnés à une certaine errance, qui leur convient en partie : aujourd'hui ils sont en famille, demain dans la rue, et puis pris en charge par un service social frappant à toutes les portes pour qu'on les accueille. Petit à petit, ils se perdent dans le brouillard des destins adultes.

Il est donc possible de les retrouver dans un service résidentiel thérapeutique pour jeunes, voire dans une institution pour cas sociaux, pour un laps de temps plus ou moins défini. Ce qui s'en suit est imprévisible et variable.

En fonction de la qualité des professionnels et de l'ambiance qu'ils y trouvent et de facteurs plus personnels, ils peuvent décider de faire une trêve. Ils limitent alors grandement leurs revendications de pouvoir, pour peu qu'on montre quelques égards pour leur force, ou encore leurs tricheries, s'ils rencontrent bienveillance et lucidité. Il est même possible qu'ils profitent vraiment de l'éducation qu'on leur propose.

Mais à l’extrême opposé, ils peuvent aussi montrer clairement qu'ils n'en ont rien à faire d’être là, qu'ils ne désirent pas de vraies relations, mais seulement soumettre, tricher ou faire mal… Et l'une ou l'autre transgression grave surgit inéluctablement. Alors, sans se précipiter, il est tout aussi inéluctable qu'on leur demande tôt ou tard de quitter l'institution pour laquelle ils n'ont aucune considération.

Mais pour aller où ? J'ai bien peur que notre communauté professionnelle n'ait pas d'autre idée et possibilité que de recommencer la boucle ! Ils finiront peut-être par se calmer un peu, mais plus souvent dans la rue ou en prison… Les plus doués d’entre eux peuvent monter dans la hiérarchie socio-économique, jusqu’à se retrouver, tyranniques et tricheurs, à la tête de grandes nations ou de grandes sociétés commerciales du monde…

NOTES

[1] La Légende veut que, au Far-West, les outlaws ainsi chassés d’une ville étaient aussi enduits de goudron et de plumes, histoire de bien marquer leur sortie de l’irréprochable morale publique…

[2] Jean-Yves Hayez psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la faculté de médecine de l’Université catholique de Louvain. Son site web www.jeanyveshayez.net propose de nombreux articles sur l’enfance et l’adolescence : la normalité, la pathologie, et les problèmes sociaux et éthiques liés.

[3] Dans ce texte, sans autres spécifications, jeune veut dire « mineur d’âge »

[4] Les institutions fermées sont en principe plus patientes, puisqu'elles sont destinées à recevoir des jeunes très difficiles, délinquants ou supposés malades mentaux, préoccupants par leur dangerosité. Mais cette patience a des limites, il suffit pour s'en convaincre de se remémorer l'une ou l'autre grève des éducateurs en I.P.P.J, avec la création des services for-K. 

5 Aller jusqu'au pardon, ce ne peut être qu'un libre choix, tant pour l’auteur qui le demanderait sincèrement, que pour la victime qui l’accorderait. Et il n’y a pas toujours réciprocité ! Je conteste donc ces pratiques pseudo-psychothérapeutiques lourdes en pressions et en suggestions, où le pardon demandé et accordé constitue un aboutissement idéal et pratiquement obligatoire ! 

[6] À ces vécus s'ajoute inconsciemment le vécu d'angoisse tout juste évoqué. 

[7] Des anges gardiens, aurait-on dit jadis, avant que même l’Eglise catholique ne mette en question leur existence…

[8]  D.W. Winnicott disait que la vraie bonne mère, c'est celle qui est « suffisamment bonne » en assumant à la fois son investissement généreux de l'enfant, mais aussi ses inévitables failles. La perfection est une illusion (Winnicott, 1974). On peut transposer son raisonnement à de multiples réalités humaines.

[9]  Si la situation n'avait pas été judiciarisée jusqu'alors, on est tenu de le faire rapidement dans le cas d’espèce décrit ici. Reste alors à négocier avec les autorités judiciaires pour qu’existe une concertation.

 [10] Espérons quand même qu'une personne de référence bien connue et estimée par elle prenne un rôle « fil rouge » dans ce processus.

[11] Vu les circonstances, ce sera peut-être une médiation judiciaire présidée par le Parquet. D'autres formules, davantage psychosociales sont envisageables elles aussi. 

[12] Bien sûr, le jeune doit également désirer ou accepter de demeurer dans l'institution. Attention ici à ne pas prendre pour argent comptant des dénégations transitoires : « Allez vous faire foutre ! Je vais me casser d'ici. » 

BIBLIOGRAPHIE

Berger Maurice, voulons-nous des enfants barbares ? Paris : Dunod, 2013

‘ (sous la dir. de) Coutenceau Roland et Lemitre Samuel, Violences ordinaires et hors normes, Paris : Dunod, 2017 

Hayez Jean-Yves, Ado auteurs d’abus et de pseudo-abus, Neuropsychiatrie de l'enfance et de l’adolescence, 2010, 58-3,112-119

Hayez Jean-Yves, La destructivité chez l'enfant et l'adolescent, Paris : Dunod, 2e éd.,2007

Winnicott D.W., De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris Payot, 1974

Débat autour du texte

 Le point de vie de Jean-paul Leclercq, psychologue clinicien, ex-directeur d'institution

Avec un retard consécutif à l'obligation de terminer d'autres devoirs et à mon souhait de mûrir ma réaction, voici quelques réflexions que m'inspirent, d'une part, l'article de Jean-Yves Hayez intitulé « Va te faire pendre ailleurs » et, d'autre part, le commentaire de Mr Seron relatif aux spécificités de nos métiers « psycho-socio-éducatifs ».

« VA TE FAIRE PENDRE AILLEURS. »

L'article de Jean-Yves Hayez propose un processus humanisant et alternatif à l'exclusion des institutions des jeunes ayant commis un fait « grave ». J'adhère à des propositions qui constituent un idéal pas souvent rencontré dans le cadre passé de ma pratique institutionnelle.

Pendant un certain nombre d'années, jeune psychologue, j'ai travaillé dans un IMP, terme que je préfère au barbare SRJ qui évacue la dimension psycho-médicale. Cet IMP était affilié à une ligue dont l'institution « mère », ainsi qu'une école d'éducateurs, avait été fondée par un militaire de carrière à la retraite.

Cette affiliation n'était sans doute pas étrangère au cadre institutionnel de l'endroit où je travaillais, cadre infiltré de principes d'obéissance stricte. Comme tout cadre, il avait ses qualités et ses défauts dont une intolérance majeure aux transgressions. Durant ces années, j'ai regretté nombre d'exclusions « non médiatisées », voire abusives, que je ne suis pas parvenu à éviter, durablement du moins. Ce constat rejoint la remarque de Jean-Yves Hayez concernant l'importance d' un « bon cadre institutionnel, prélalable (quasi) indispensable ».

Mon second commentaire vise à confirmer ce que nous dit Winnicott quand il nous rappelle que la perfection est une illusion, que d'inévitables failles affectent tous les humains. Il en va ainsi des éducateurs, des psys et de l'ensemble des professionnels centrés sur l'humain dans les diverses structures dispensant aides et soins psychiques...

Personnellement, au début de ma pratique professionnelle, j'ai été l'objet, hors de mon cadre habituel de travail, d'un passage à l'acte agressif de la part d'un adolescent, passage à l'acte que j'avais provoqué par l'envoi de messages paradoxaux. Sans doute, le caractère paradoxal de ces messages résultait-il de mon sentiment d'être écartelé entre mon intime conviction et la culture institutionnelle, Toujours est-il que cet acte, non dommageable pour mon intégrité physique, a abouti à l'éviction de la véritable « victime », le jeune évincé.

Plus de 40 ans plus tard, cette éviction me laisse encore un goût amer et reste une leçon pour moi. Cette éviction eût lieu malgré mon plaidoyer contre cette décision et mon souhait d'un « simple » débriefing réparateur et que j'espérais maturatif, tant pour le jeune que pour l'institution. Je n'eus finalement d'autre choix que de poser un acte que j'espérais de réconciliation, en allant rendre visite au jeune dans la famille où il avait été « renvoyé » (renvoi kafkaïen à l'expéditeur dénoncé par Jean-Yves Hayez).

Tout le monde aura compris que l'évocation de cette expérience personnelle, dont je ne suis pas très fier, pointe diverses idées qui renforcent la pertinence des idées développées par Jean-Yves Hayez. Je ne peux que marquer mon accord sur le processus de réparation qu'il propose, même si celui-ci paraîtra, à certains, parfois difficile à appliquer.

Ceci posé, Jean-Yves Hayez nous ouvre quelques pistes de compréhension des « motivations profondes » de la violence et des actes agressifs. Selon lui, il peut s'agir d'impulsivité, de l'expression d'une fragilité narcissique, de toute puissance (pré)psychopathique, voire de perversion ... Il nous dit aussi qu'il y a lieu de s'interroger sur « leur enracinement dans les histoires de vie ».

Cette interrogation n'est pas toujours présente. Elle n'était vraisemblablement pas présente chez l'éducateur plus centré sur lui-même que sur le jeune quand, sur le ton du reproche, il me demandait « Mais pour qui me prend-t-il ? ». Sans doute, cet éducateur n'appréhendait-il pas, à un moment où il était percuté par une parole ou un acte trop interpellant pour lui, le sens profond qu'aurait pu prendre sa question, sens profond référé aux racines identitaires du jeune.

Pour en revenir aux « motivations profondes », en référence à Maurice Berger, que cite Jean-Yves Hayez et avec qui j'ai entretenu certains échanges, j'introduirais une cinquième piste en rappelant ce que cet auteur nous dit des crises caractérielles. A son estime, ce terme banalise la réalité de ce qu'il considère souvent comme de véritables épisodes hallucinatoires, des moments où le jeune est « hors de lui », « hors réalité ». Il soutient qu'un événement apparemment anodin peut rappeler un traumatisme de l'âge pré-verbal, d'un moment où le jeune enfant n'avait pas les mots, et l'amener à réagir dans la démesure d'un acte peu compréhensible. Incompréhensible, l'acte l'est alors aussi et surtout pour le jeune. Dans ce cas, cette profonde incompréhension me semble compliquer une partie du processus proposé par Jean-Yves Hayez. La séquence du débriefing me semble difficile à appliquer avec un jeune agi « à l'insu de son plein gré » par une telle motivation profonde totalement inconsciente. Vouloir, à tout prix, mener cette séquence ne risquerait-t-il pas de s'avérer contre-productif en confrontant le jeune à son inquiétante étrangeté, ce qui amplifierait son mal-être ?

IDENTITE DES EDUCATEURS ET AUTRES PROFESSIONNELS DU SOIN.

Stéphane Delormeau titre son livre : « L'éducateur est un thérapeute comme les autres ». Claude Seron cite Siegi Hirsch selon qui « les éducateurs ne font pas de thérapie ». Claude Seron ajoute qu'il suggèrerait un autre titre à Stéphane Delormeau : « L'éducateur, un thérapeute pas comme les autres ». Ces diverses formulations interrogent la différenciation entre éducateurs et thérapeutes, question polémique comme le sont très souvent celles qui touchent à la territorialité.

Claude Seron, dans le second paragraphe de son commentaire, apporte un éclairage intéressant sur la question de cette différenciation. Notamment, il relève la différence sémantique entre « psychothérapie » et « thérapie ». Il souligne également combien l'ensemble des « actes psycho-socio-éducatifs » peuvent avoir des effets thérapeutiques. Personnellement, j'oserais même dire « des effets psychothérapeutiques ». Enfin, Claude Seron souligne combien les interventions de l'ensemble des professionnels cités sont unis par le même but de « soulager la souffrance ». Personnellement, j'oserais même dire « soigner la souffrance psychique ».

Après avoir marqué mon adhésion aux idées formulées par Claude Seron, je nourris le débat en me risquant à quelques associations. Si ces associations témoignent de ma position relative à la question, elles ne souhaitent pas clore une question complexe qui ne souffrirait pas la simplification.

Je garde le souvenir d'une phrase de Françoise Dolto dont je n'ai pas recherché la trace. Elle disait quelque chose comme : « Et bien, si c'est cela être pédagogique, je le suis ». Je comprends cette affirmation comme une conviction qu'il existe une porosité entre l'approche Psy et une certaine conception de la pédagogie.

En 1990, au Touquet, Michel Lemay donnait une conférence intitulée : « La maison d'enfants ... un autre lieu d'éducation ». Il y avait fait référence à un « psycho-éducateur » canadien qui parlait de son métier et de la gestion du quotidien sous le vocable « la pédagogie de l'insignifiance ». Michel

Lemay voulait-il signifier qu'il assimilait l'intervention pédagogique de l'éducateur à du psychologique ? Un peu comme Freud nous parlait de la psychopathologie de la vie quotidienne ?

Dans le cadre du Centre de réadaptation ambulatoire que j'ai dirigé, durant 20 ans, j'ai toujours soutenu l'idée que les divers « thérapeutes » chargés de soigner les enfants et adolescents dispensaient des « psychothérapies à médias ». L'objectif thérapeutique plus que rééducatif des logopèdes, ergothérapeutes, psychomotricien(ne)s, comme des psychologues, chacun(e) grâce à la médiation de leurs outils spécifiques, visait, selon moi, à la structuration de la personnalité de leurs « patients ». Bien évidemment, cela nécessitait formations complémentaires et supervisions visant à une compréhension des enjeux relationnels, des enjeux transférentiels et contre transférentiels à l'oeuvre dans ces rencontres thérapeutiques.

Toujours dans le cadre de ce CRA, j'ai ardemment souhaité que l'assistante sociale qui, depuis lors m'a succédé à la direction, valorise le remarquable travail qu'elle avait mené avec la mère de deux enfants autistes. Nous n'étions pas d'accord sur la qualification de ce travail. Je l'appelais psychothérapie. Elle se défendait de réaliser un travail psychothérapeutique qui, à mes yeux et à de nombreux égards, aurait fait pâlir d'envie nombre de psys. Elle a finalement présenté une vignette clinique hautement appréciée dans le cadre du Colloque des Hôpitaux de jour Psychiatriques (Brest-11 et 12 octobre 2013). L'article qui présente cette intervention est intitulé : « Métamorphose d'un vilain petit canard: traitements parallèles mère-enfants ». Il me semble remarquable que la référence à ces traitements parallèles ait été ajoutée par le rédacteur en chef de la Revue, psychiatre de son état. Pour qui le souhaiterait, l'article peut être lu dans le N° 16 de la « Revue des hôpitaux de jour psychiatriques et des thérapies institutionnelles », sur le site Ghjpsy (pages 74 à 79).

Le groupement des hôpitaux de jour psychiatriques a organisé son 44ème colloque sous le titre : « Amener le patient à bon port ? L'équipe soignante : entre singularités et synergies ». Le thème de ces journées ( Genève- 7 et 8 octobre 2016) est en lien direct avec la question qui nous occupe ici. Le N° 19 de la revue précitée est également en consultation sur le site précité. Les textes présentés émanant d'horizons divers apportent des éclairages variés, dont celui auquel a contribué Anne-Christine Frankard qui me lit peut-être (« Du singulier au collectif et vice versa : les ateliers thérapeutiques au sein d'un centre thérapeutique de jour pour enfants » pages 20 à 25) . Pour ma part, j'y avais développé des idées sur la différenciation des rôles et fonctions des différentes professions à l'oeuvre dans le cadre d'une équipe , en insistant sur l'importance de l'engagement, celui qui oblige à se mouiller et interdit les parapluies (« Qui tient la boussole ? » pages 60 à 66).

Ces quelques associations livrées à la critique des lecteurs, je me risque à quelques idées que je soumets à débat.

Ce qui nous rassemble dans un projet commun de soulagement des souffrances psychiques n'est-il pas plus fort que ce qui nous sépare ? Un des buts de mon témoignage relatif à l'échec relaté en première partie visait à affirmer cette communauté. Nous sommes tous dans le même bateau, naviguant parfois difficilement dans la mer déchaînée des passions et pulsions. Compatissant à une souffrance qui ne nous est pas étrangère, est-il l'un d'entre nous qui est protégé des erreurs inhérentes à la condition humaine, à ses maladies ? La formation souhaitable et nécessaire, fût-elle de haut vol, nous protège-t-elle de ces failles et peut-elle nous donner l'illusion de la perfection ?

Bien évidemment, chacun s'appuie sur sa formation spécifique et le choix vocationnel qui y a conduit. Bien évidemment chacun utilise les outils et les investissements avec lesquels il se sent le plus à l'aise. Bien évidemment, chacun reste en lien avec ses propres expériences, ses intuitions et sa personnalité, y compris les failles dont l' indispensable élucidation lui appartient. Ces spécificités m'apparaissent cependant secondaires par rapport au ciment qui nous agrège, un projet commun et partagé d'aide à nos semblables, la vigueur d'engagements professionnels fondés sur l'empathie.

Enfin, il est une autre idée qui me semble essentielle, celle de nous focaliser sur les sujets que nous accompagnons, ceux dans la tête de qui l'important se passe. Ce ne serait qu'en fonction de l'effet produit dans le psychisme d'une personne que nous pourrions déterminer si l'intervention, d'un éducateur, d'un psychologue, d'un infirmier, d'un psychiatre, d'une assistante sociale, d'autres professionnels ... est psychothérapeutique. A cet égard, Dolto nous disait que l'absence de certitude sur la qualité de notre travail et de ses effets constituait la castration du thérapeute. Heureusement, il existe certains signes du travail psychique auquel nous prêtons assistance, Personnellement, je considère que c'est le cas quand un patient nous dit qu'il a pensé à nous en notre absence, entre deux rencontres, quand aussi il nous recontacte parfois longtemps plus tard... Ces signes me semblent témoigner de notre contribution (passée) à un processus de mentalisation, celui qui permet d'être en compagnie de l'autre malgré son absence ( formulation qui se veut rappeler le concept développé par Winnicott, celui de « la capacité à être seul en présence de l'autre »).

A mes yeux, se focaliser sur le sujet accompagné dans son accouchement ou sa maturation psychique, c'est aussi tenir compte de la singularité de chacun de nos patients et considérer que c'est l'adaptation de notre « technique » à cette singularité qui peut confèrer sa valeur psychothérapeutique à notre posture. Pour le dire plus simplement, la psychothérapie peut aussi se jouer dans le concret quand le soin psychothérapeutique aux psychotiques passe par le réel. Pour d'autres, comme nombre d'adolescents à la structure de personnalité archaïque accueilli dans l'IMP cité ci-dessus, le travail opérant passera par une articulation de l'observation du vécu dans leur groupe de vie et de la compréhension psychodynamique que permettent des rencontres individuelles. Dans un troisième cas de figure, il y aura lieu de cloisonner au mieux réalités et travail intrapsychique. Ainsi, je garde le souvenir vivace d'un adolescent qui vivait notre rencontre fortuite dans l'institution comme une véritable intrusion. Organisé sur un mode névrotique, il avait besoin de préserver le jardin secret de l'intrapsychique qui se travaillait dans mon bureau et devait y rester.

Ces trois cas de figure, trop schématiques j'en conviens, m'amènent à la conclusion qu'il existe nombre de modalités thérapeutiques, dont les psychothérapies d'inspiration d'ailleurs très diverses. L'important et leur principe agissant commun est la qualité de la relation qu'elles permettent, qu'elles médiatisent.

Voilà, j'en termine là de réflexions que je ne voyais pas prendre autant de place lorsque je nourrissais le projet de n'écrire que quelques lignes d'une réaction promise à Jean-Yves Hayez. Le plaisir de l'écriture et le temps libéré en ces temps de confinement m'ont poussé à ce partage d'idées. Peut-être, cela invitera-t-il d'autres à nourrir le débat.

 

 

 

 

 

 

 Texte co-écrit  avec Emmanuel de Becker (1)

Ce texte constitue un chapitre du livre "le syndrome du bébé secoué" sous la dir. de B.Echenne, A.Couture et G.Sébire, éd. Sauramps médical, 2020. Chapitre intitulé "La prise en charge médico-psycho-sociale intégrée des situations de bébé secoué", p.359-386   

 Introduction

En nous référant à la définition de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, la maltraitance concerne chaque lésion physique ou atteinte mentale, chaque sévice sexuel ou chaque cas de négligence d’un enfant non accidentels, dus à l’action ou à l’inaction des parents, d’autres responsables de l’enfant ou encore d’un tiers, pouvant entraîner des dommages de santé tant physique que psychique [13]. Dans le syndrome du bébé secoué (SBS), plusieurs aspects confrontent et mettent potentiellement en difficulté les professionnels concernés comme la nature des faits (accident, maladie, conséquence d’un acte humain ?) ou le très jeune âge de la victime… Et il n’est guère aisé de déterminer les axes d’un accompagnement médico-psycho-social pertinent [9]. Par cette contribution, nous proposons quelques repères théorico-cliniques susceptibles de servir de balises. Ils concernent les nourrissons de moins d’un an mais aussi les bébés plus âgés jusqu’aux jeunes enfants en âge préscolaire, victimes d’autres agressions physiques de la tête et du corps. Nos réflexions sont issues de notre pratique clinique principalement au sein d’une équipe SOS-Enfants dont nous décrirons plus tard la nature et les fonctions. Si notre pays a ses particularités d’organisation institutionnelle, il adopte les valeurs et objectifs fondamentaux qui animent tout professionnel concerné par l’enfant en souffrance. Le lecteur adaptera donc les repères théorico-cliniques que nous proposons à son cadre social et à sa législation.

Les situations SBS sollicitent fréquemment les pédopsychiatres et psychologues présents à l’hôpital via une double demande :

- accompagner, aider et soutenir des parents confrontés à un bébé gravement atteint et aux séquelles irréversibles probables ;

- explorer, comprendre les tenants et aboutissants du SBS afin de déterminer l’aide et les soins futurs ainsi qu’entre autres le risque de récidive et les modalités ultérieures d’hébergement du jeune patient.

Quelles sont les circonstances du SBS ?

Plusieurs présentations se rencontrent et divers facteurs humains sont à l’œuvre. Nous supposerons ici que nous ne sommes en présence ni d’une maladie organique, ni d’un accident (chute, heurt violent de la tête par un objet lourd, renversement du bébé par un animal,…). C’est donc qu’une activité humaine, le plus souvent une agression physique, a provoqué la lésion. Nous nous centrerons dans la suite de ce texte sur le couple parental non-séparé, où l’un des parents est l’auteur du secouage. L’autre n’est pas pour autant quitte de toute responsabilité : Il se peut qu’il ait été réellement ignorant ou n’ait pas pu s’interposer à temps face à une crise de nerfs explosive. Mais au moins aussi souvent, il a connaissance que son conjoint a des problèmes psychiques, et il ne fait rien ou peu pour le soutenir ou l’encourager à se soigner. Il arrive même qu’il soit complice, actif ou passif, d’une maltraitance avérée. On peut étendre le raisonnement aux attitudes négatives de la famille élargie, à l’indifférence ou à la politique de l’autruche des voisins, aux comportements de ceux et celles qui ont contribué à l’isolement social éventuel du couple…. Par ailleurs, l’auteur peut aussi être un professionnel tel un membre du personnel de crèche ou d’une structure d’accueil [14]. Nous en reparlerons.

Parcourons alors quelques cas de figure :

« Les nerfs qui lâchent».

Une partie non négligeable des auteurs a tout simplement « perdu les pédales » de façon exceptionnelle, isolée, ou avec une récurrence à très basse fréquence. Ici, ce parent n’en peut plus. Le bébé l’épuise par ses cris, ses pleurs, ses insomnies, et lors d’une dernière crise, ses nerfs lâchent : il secoue l’enfant, non pour le faire souffrir, mais avec l’espoir illusoire que cela le fera taire [11]. Il existe également la situation de la réanimation inappropriée. Ici, le parent est devant un bébé qui a perdu connaissance. L’adulte, affolé, paniqué, redoutant éventuellement le syndrome de la mort subite, cherche par une manœuvre musclée, certes inappropriée, à réanimer l’enfant. Il le secoue et provoque seulement alors les lésions cérébrales.

Dans d’autres contextes, c’est toute l’ambiance éducative qui est tumultueuse. Les parents ne sont pas particulièrement compétents, n’ayant pas intégré de bons patterns pour l’éducation du bébé. Ils s’énervent et crient pour un rien quand celui-ci n’est pas docile ; ils peuvent aussi le négliger transitoirement pour en quelque sorte « le punir d’avoir été méchant », puis ils reviennent vers lui, l’étreignent et le cajolent, et puis, à nouveau se fâchent… Dans ces circonstances, le bébé est parfois bousculé, sujet à fessée, frappé, et éventuellement secoué, faute d’alternative pour qu’il retrouve son calme et soit conforme.

La communauté sociale pense trop superficiellement que cette manière d’être et de faire est propre aux parents socioéconomiquement défavorisés, qui arrivent à l’âge adulte peu cultivés, peu éduqués à éduquer. Autant pour les très jeunes parents, surtout s’ils sont socialement isolés. Certes, ce sont des sous-groupes à risque, mais restons attentifs aux faux-positifs (les maladies et vrais accidents sont plus fréquents dans ces milieux). Attention aussi aux faux-négatifs ; les nantis dissimulent mieux leurs égarements et turpitudes [27].

Nous évoquerons encore ici les inadéquations dans les interactions parent-enfant. Ignorant la vulnérabilité du bébé sur le plan physique, l’adulte peut à l’occasion secouer celui-ci. Les cas de figure sont variés et multiples. Consciemment l’adulte ne perçoit pas l’impact de ses gestes. Il secoue l’enfant dans un moment d’excitation partagée ou dans un contexte qui se veut ludique. Régulièrement, l’adulte dit ne pas mesurer sa force, ne pas se rendre compte de la fragilité du bébé…

Ce premier sous-groupe n’est pas auteur de sévices à proprement parler puisqu’il n’y a pas d’intention profonde et durable de nuire à l’enfant. Le résultat, habituellement dramatique, est un accident provoqué par une intervention humaine irréfléchie, largement impulsive.

« Va au diable, sale gosse !».

C’est néanmoins parfois plus complexe qu’il n’en a l’air : chez tel parent, lorsque ses nerfs le lâchent et qu’il veut calmer le bébé, il se représente en même temps fugacement que celui-ci est une sorte de monstre qui va l’étouffer lui, l’adulte. Alors un fantasme agressif auto-protecteur surgit en lui : « C’est un vrai démon; je dois le neutraliser », avec une pulsion conjointe qui se décharge simultanément dans l’acte visant à calmer : pendant quelques secondes, le parent veut calmer le trublion et tuer le monstre (3) . Et puis, il se reprend et son geste s’arrête spontanément ou avec un peu d’aide du conjoint. Après, il regrette vraiment d’avoir fait du tort à ce bébé qu’il aime. Il le regrette fondamentalement, et pas nécessairement par peur des conséquences. Mais au moment du geste, pendant un bref instant - et bien que cela semble énorme à concevoir -, il s’est senti en état de légitime défense.

Ici non plus, nous ne parlerons pas de maltraitance parce qu’il n’y avait pas intention profonde et durable de nuire. Il s’est juste exprimé une malheureuse composante d’agressivité primitive ! Par la suite c’est cette composante que le parent évoquera difficilement. Il en est même parfois à peine conscient : il ne se reconnaît pas en elle. Ou un mécanisme inconscient de déni est en place. Il se barricadera donc derrière l’idée d’avoir voulu calmer. S’il entame une psychothérapie où il se sent protégé par le secret professionnel, il peut parfois se laisser aller à assumer ce moment très spécial et, du coup, à se libérer d’une culpabilité qui l’entravait.

Deux applications non-liées à l’agressivité :

- Evoquons encore les inadéquations par ignorance dans les interactions parent-enfant. Ignorant la vulnérabilité du bébé sur le plan physique, l’adulte peut à l’occasion secouer celui-ci, en dehors de toute tension. Les cas de figure sont variés ; l’adulte ne mesure pas consciemment l’impact de ses gestes. Il secoue l’enfant dans un moment d’excitation partagée ou dans un contexte qui se veut ludique. Interpellé, l’adulte dit ne pas avoir évalué sa force, ne pas s’être rendu compte de la fragilité du bébé…

-Il existe également la situation de la réanimation inappropriée. Ici, le parent se trouve devant un bébé qui a perdu connaissance. Affolé, paniqué, redoutant éventuellement le syndrome de la mort subite, il cherche à réanimer l’enfant par une manœuvre musclée et inappropriée. Il le secoue et provoque seulement alors les lésions cérébrales.

Pour réelles qu’elles soient, ces deux applications sont souvent embarrassantes, car certains parents s’en servent de façon mensongère et elles constituent une des sources de doute dont nous parlerons plus loin

Les authentiques maltraitances.

Ici, le parent agressif a l’intention de nuire au bébé, de le faire souffrir physiquement et moralement. Cette intention est bien réfléchie et est durable (au-delà des quelques secondes du sous-groupe B). Par conséquent et logiquement, quand il y a sévices, ceux-ci sont souvent répétitifs et atteignent différentes parties du corps de l’enfant (d’où l’importance de repérer des traces anciennes...).

Dans la plupart de ces cas de figure, l’auteur ne perçoit pas et ne se représente pas le bébé tel qu’il est réellement. Métaphoriquement, il a des lunettes noires pour le regarder. Sur le plan de la santé mentale, il présente des troubles psychopathologiques plus ou moins graves, transitoires ou non, qui altèrent durablement sa perception et sa représentation. Il est toutefois pleinement lucide ; il sait que vouloir détruire intentionnellement, c’est interdit et mal aux yeux des Lois Universelles. Et il a aussi le libre choix d’agir ou de renoncer. En conséquence, il est responsable de ses actes violents.

Qui sont ces auteurs ?

En allant du moins au plus préoccupant, évoquons quelques cas de figure :

- Tel parent, en situation monoparentale, fragilisé économiquement et isolé socialement, passe par de longs moments d’angoisse voire de dépression. Le bébé peut lui apparaître alors comme un objet encombrant, lourd, dévorateur d’énergie et même comme un persécuteur. (« En plus de tous mes problèmes, il m’a encore fait le coup de ne pas dormir »). Il en résulte parfois le désir de punir ce bébé d’être là, dans le chemin,… le désir de s’en débarrasser,… celui de le sanctionner pour la méchanceté que le parent lui attribue (4).

- Tel parent peu fier de sa propre vie, blessé narcissiquement par les aléas de l’existence, se sentant en échec, peut avoir des attentes excessives sur son bébé : celui-ci doit être parfait, réparer par son comportement éclatant toutes les injustices qui ont émaillé la vie du parent. Les petites imperfections du bébé - ne pas bien manger ou dormir - sont perçues comme des trahisons, comme la preuve que tout espérance est illusoire, et le parent honteux et déçu lui en veut beaucoup de cette soi-disant confirmation d’un échec transgénérationnel [1].

- Tel parent projette (5) sur le bébé son propre passé traumatique, qui le malmène toujours inconsciemment, dont il n’a pas pu prendre distance. Il peut revivre dans le bébé le frère ou la sœur qui l’a tant sadisé lui, quand il était petit. Il peut aussi se revivre, lui, dans le bébé : il a été le « mauvais objet » d’une mère rejetante et il reproduit ce scénario en faisant du bébé un « mauvais objet », et de lui, « une mauvaise mère » : ils s’habillent tous les deux des fantômes du passé. Le parent se persuade ainsi que le bébé est vraiment hostile, porteur de mauvaises intentions, méchant, condamnable comme on le lui a fait sentir personnellement quand il était enfant, et il n’est pas conscient qu’à partir de petits événements actuels, lui, il rejoue sans écart son histoire!

- Tel parent présente une personnalité caractérisée par la perversité [17]. L’origine de celle-ci est mystérieuse... on trouve parfois, mais pas constamment, un passé traumatique douloureux, extraordinairement bien refoulé. Le parent pervers est tout-à-fait conscient de la vulnérabilité, de l’innocence de son bébé, de la grande fraîcheur de vie qui émane de ce petit ruisseau à l’aube de son parcours. Et précisément, c’est ce qui l’excite : il veut s’en prendre à cette beauté innocente, en la faisant voler en miettes. Le sadisme raffiné, le jeu du chat qui tient la souris dans ses griffes, sont alors au rendez-vous. Mais le diagnostic est tout sauf facile car contrairement aux autres tableaux de présentation, le pervers n’a pas en lui une souffrance dont il voudrait finalement se libérer (6), mais bien une jouissance qu’il cherche à conserver. Du moins consciemment… Ce n’est in fine que dans de rares psychothérapies, lorsque par exemple des affects dépressifs sont très présents, que l’adulte ouvre l’un ou l’autre pan de son intimité et de sa détresse…

Comment concevoir la prise en charge? 

Face à cette agression humaine et à un bébé en mauvais état somatique, le travail des intervenants en charge de l’évaluation et des soins, immédiats et à long terme, va s’avérer :

- Complexe et large : l’intervention s’adresse nécessairement à l’enfant et à ses parents (ou à sa famille recomposée), mais elle englobe souvent aussi la famille élargie et le réseau social. Réseau dont les intervenants eux-mêmes font partie !

L’efficacité de leur travail requiert une vraie multidisciplinarité. Elle connote que tous les professionnel définissent leurs territoires spécifiques de compétence et leur complémentarité, se respectent, se parlent et collaborent sans que l’un cherche une prise de pouvoir sur les autres de par son seul statut. Ainsi par exemple, il peut s’agir au début d’un mélange de suspicions et de doutes en proportions variables. Les neuropédiatres demandent alors une temporisation de toute affirmation et décision afin de mener à bien des recherches complémentaires pour exclure tel syndrome rare… tout en souhaitant l’intervention de l’équipe médico-psycho-sociale. Celle-ci entame donc son travail avec cette incertitude rencontrant des parents à la fois angoissés, blessés, parfois culpabilisés ou encore en colère. Et ces états affectifs et manières d’être oscillent, se transforment, parfois profondément, en fonction entre autres de l’évolution de l’enfant, des interlocuteurs en présence. Le temps étant parfois trop strictement mesuré, les cliniciens et la famille traversent une période de crise éprouvante.

- Posée et durable : l’évaluation peut prendre des semaines, si l’on ne brusque pas indûment les parents ; et il peut arriver que la prise en charge prenne des années avant que l’on soit raisonnablement rassuré. Sans parler de la prise en compte du traumatisme psychique éventuel du bébé, dont les effets pathologiques peuvent être très différés. D’aucuns estimeront que le processus est lent… Mais à bien y réfléchir, la précipitation n’a pas de sens, pour peu que l’enfant soit protégé. Elle s’explique essentiellement par l’embrouillamini des émotions du moment et par le désir de s’en libérer à court terme. Elle n’amène rien de favorable ; bousculer les parents, leur faire violence, c’est les amener à se barricader dans le mensonge et les rapports de force. Nous plaidons donc pour une attitude d’écoute active exempte de pressions, qui ne signifie pas pour autant une acceptation passive du discours des parents.

Deux conditions sont néanmoins incontournables pour qu’un travail patient puisse se dérouler :

- Pouvoir prodiguer au bébé une évaluation et des soins somatiques de qualité, tant lors de la crise initiale que par la suite. Cette première composante est essentielle et nous la citons en premier lieu, mais ce n’est pas l’objet de cette partie du livre de la détailler.

- Pouvoir protéger en toute sécurité l’intégrité physique et dans toute la mesure du possible psychique du bébé, puis de l’enfant.

Au début, ces conditions sont remplies via l’hospitalisation, en ce inclus les conditions mises par le service hospitalier aux visites de la famille. Si par la suite, on laisse rentrer l’enfant en famille, le contrôle sur sa sécurité est moins absolu, mais des garde-fous doivent être négociés et acceptés : examens médicaux programmés, entretiens psychologiques, visites sociales à domicile, observation du développement de l’enfant,… Au minimum, on n’acceptera pas que l’enfant continue à vivre au quotidien dans une famille « toxique ».

Ce sont bien deux conditions incontournables ! Des parents qui exigeraient un retour précoce du bébé à domicile contre l’avis des intervenants amèneraient ceux-ci à faire immédiatement appel à une institution d’Etat, porteuse d’autorité officielle et pouvant imposer l’aide contrainte. Nous le détaillerons par la suite.

L’état d’esprit.

- Il est essentiel de maîtriser les émotions générées par l’apparente horreur du geste et l’état du bébé. Nos émotions fortes (indignation, colère, tristesse,...) sont humaines, fréquentes et compréhensibles. Nous gagnons cependant à en parler pour les comprendre et les apaiser, par exemple en réunion d’équipe. Notre raison doit nous rappeler que, dans nombre de cas, les parents ne voulaient pas fondamentalement faire souffrir leur enfant. Et même s’ils ont commis des sévices intentionnels dont ils sont responsables, la grande majorité avait également des problèmes psychologiques qui les y prédisposaient ; le reconnaître, ce n’est pas pour autant les absoudre ! Quoiqu’il en soit, les agresser sous le coup de l’émotion ne les encourage nullement à changer !

- Dans le même ordre d’idées, évitons la stigmatisation qui mettrait au pilori des parents foncièrement mauvais ; si nous regardons au plus intime de nos vies, ne sommes-nous pas, chacun de nous, un mélange de ressources et de failles, un combat jamais gagné, jamais perdu, entre le Bien et le Mal ? François Villon écrivait déjà : « Frères humains qui, après nous vivrez, n’ayez contre nous le cœur endurci...

- Nous rappelant ainsi que nous sommes tous humains, nous pouvons encore nous montrer compréhensifs face aux mensonges et dissimulations des parents ; ce serait souvent à peu de choses près les nôtres dans des situations analogues (pour ne pas être arrêté, Saint-Pierre n’a-t-il pas renié trois fois Jésus avant le chant du coq ?). Ici encore, cette compréhension n’est pas pour autant de la résignation passive.

- Il est important d’écouter prudemment, sans a priori. Dans les premiers jours au moins, le diagnostic différentiel tient compte d’autres hypothèses que le secouage ; si les parents n’évoquent aucun geste inapproprié de leur part mais qu’ils ne donnent pas pour autant d’explication plausible, mieux vaut accueillir, sans tout de suite se fixer sur un soupçon et, pire encore, se confronter dans la précipitation ! Accueillir en demandant des détails, des précisions, mais sans brusquer, sans faire violence, en prenant le temps. Une écoute patiente et respectueuse n’en n’est pas pour autant une écoute passive. Tout en soutenant le cheminement de la pensée et l’énonciation de chacun des parents, nous avons le droit et le devoir d’intervenir clairement et avec délicatesse : poser une question, demander de se centrer sur un thème précis, d’aller jusqu’au bout de la pensée, développer l’illustration concrète d’une généralité,…

 La constitution d’une enveloppe partenariale.

Les médecins hospitaliers belges (7) font rapidement et préférentiellement appel à une équipe SOS-Enfants si elle existe localement. Mais d’autres types d’équipe, par exemple spécialisées en pédopsychiatrie de liaison, se rencontrent ailleurs en Belgique et dans les autres pays francophones (8). Ensemble, et avec la présence essentielle d’un travailleur social (assistant social), ils constituent le « noyau dur » des investigateurs. Il leur revient de travailler en vraie multidisciplinarité comme nous venons de l’esquisser.

Précisons que depuis plus de trente ans il existe en Belgique francophone des équipes SOS-Enfants, organismes de troisième ligne. Reconnues et subsidiées par l’Etat, intégrées ou non dans les structures hospitalières, elles sont spécialisées dans le champ de l’évaluation, de l’aide et des soins quand il y a maltraitance supposée ou avérée. Composées d’assistants sociaux, de psychologues, de juriste et de médecins (pédiatre et pédopsychiatre), elles collaborent régulièrement avec d’autres structures notamment les services sociaux d’Etat comme le service d’aide à la Jeunesse (SAJ). Celui-ci est une instance administrative et sociale mise en place dans la conception d’une « déjudiciarisation » du système protectionnel (9) des mineurs d’âge. Il est amené à servir de tiers dans les situations de blocage.

D’autres intervenants jouent également un rôle de premier plan :

- Le personnel infirmier, interviewé et invité à participer à des réunions intermédiaires d’intervision ; il peut entre autres observer l’évolution de l’enfant et la relation parents-enfant [15].

-Des professionnels externes tels le médecin de famille, la gardienne d’enfants ou une puéricultrice de la crèche, l’occasionnel service social qui s’occupait déjà de la famille, l’éventuel psychothérapeute travaillant par exemple en Service de Santé Mentale (SSM),…

- Les médecins titulaires de la situation désireront le plus souvent reconstituer l’histoire médicale du bébé, à travers des rapports et contacts directs, démarche parfois très compliquée (familles suspectes qui font du doctor’s shopping).

Ces différents intervenants visent à construire une « enveloppe partenariale » respectueuse et empathique pour la famille, enveloppe cohérente à l’intérieur de laquelle règnent non les clivages et rivalités, mais complémentarités et synergies [21]. Les membres d’une telle équipe se parlent informellement, parfois au hasard de couloirs, mettant également en place « des réunions intermédiaires d’intervision ». Le terme « intervision » signifie un partage de pensées et de sentiments entre pairs, la mise en commun d’une vision où chacun a sa valeur égale aux autres ; on y vérifie où l’on en est et comment l’on progresse, ce qui est concordant et contradictoire ; l’on y échange des informations et l’on se donne éventuellement de nouvelles répartitions de tâches,... En comparant l’ensemble des éléments recueillis, ces réunions collégiales facilitent la définition d’une ligne de conduite cohérente. In fine, il y existe cependant une fonction de décision claire, souvent portée par le médecin responsable, après écoute de l’équipe.

Cette équipe fondamentalement coordonnée et respectueuse dans sa multidisciplinarité réalise grosso modo deux étapes de travail :

- Une d’évaluation et souvent de confrontation, qui s’enchevêtre comme les deux torons d’une corde avec la gestion de la crise traumatique des parents. Nous la désignerons dans la suite du texte comme « équipe d’évaluation ».

- Une aide où persistent néanmoins des moments de contrôle, de réévaluation de l’évolution de l’enfant et de sa famille. Pour simplifier, nous désignerons l’équipe dans cette partie du son travail comme équipe soignante.

Remarquons que, lors du passage d’une mission à l’autre, les membres déjà présents restent en place en tout ou en partie, ou changent totalement ; dans cette éventualité, il revient à la seconde équipe de constituer elle aussi une enveloppe partenariale de qualité.  

 Le traumatisme psychique des parents et sa prise en compte immédiate

A. Dans la majorité des situations de SBS, une crise éclate lorsque les parents mesurent spontanément ce qui se passe, lorsqu’ils entendent les médecins parler de l’état physique de leur enfant et de son devenir. Un mélange d’angoisse, de culpabilité et de grande douleur les envahit plus ou moins intensément : il ne s’agit pas que d’une tempête émotionnelle, mais aussi de certitudes existentielles fondamentales qui s’écroulent : le parent n’a pas pu jouer son rôle protecteur et sa descendance est compromise ! Il y a aussi les craintes, en partie objectives et en partie ressurgissant de l’enfance, autour de la faute, du courroux du Père social et de la punition ! Les explosions cathartiques peuvent alterner avec des moments d’effondrement.

Des émotions vives et contradictoires s’emparent des esprits, l’incompréhension et la colère amenant les uns ou les autres à tenir des propos extrêmes, à envisager des décisions radicales quand ce n’est pas un éventuel passage à l’acte comme par exemple la sortie intempestive de l’hôpital.

L’enveloppe partenariale est donc tout de suite pleinement sollicitée…tous ses membres et pas seulement les « psy », que l’on positionne parfois à bon compte comme les réceptacles quasi-exclusifs de la détresse des gens ! A chacun de manifester son humanité face à ces grands traumatisés. Et de façon non spécifique, on connait les besoins des victimes de traumatisme psychique aigu: maternage, sollicitude, écoute, paroles qui redonnent lentement confiance dans l’essentiel… Les mots ne sont pas simples à trouver, les échanges sont marqués par les pleurs ou les silences chargés émotionnellement. Le défi consiste pour l’équipe à accompagner humainement la souffrance des parents tout en maintenant ouvertes deux interrogations-clés : « Que s’est-il passé pour ce bébé et que risque-t-il à l’avenir ? ».

B. Bien peu de parents - et encore moins de couples - dénient (10) sans le vouloir la gravité de ce qui s’est passé : ce peut être un mécanisme transitoirement protecteur, à accompagner avec patience, mais aussi à combattre délicatement, sans faire violence.

C. Parmi les auteurs de maltraitance, les mères dépressives sont susceptibles, elles aussi, d’être anéanties par ce qui s’est passé. Elles constituent un sous-groupe particulièrement fragile. Quant aux autres auteurs, ils ne sont guère déstabilisés émotionnellement. C’est un indice qui ne devrait pourtant pas leur valoir l’indifférence ou l’agressivité de l’équipe, en référence à leurs problèmes psychologiques, mais pas non plus une compassion superflue et naïve.

D. Les professionnels, eux aussi sont bousculés et parfois même bouleversés émotionnellement par le drame, avec les risques de précipitation ou d’agressivité indue à l’égard de bien des parents. Eux aussi devraient être aidés à gérer leur éventuel trauma…encore faut-il y penser et qu’ils l’acceptent. On connaît bien la question : « Qui contrôle les ultimes contrôleurs ? ». A ce jeu ce sont parfois les chefs de service qui sont les plus délaissés…

 Le processus d’évaluation

Il est essentiel de construire le volet évaluatif de la prise en charge sur un cadre clair et cohérent d’intervention. Plus celui-ci sera explicité et compris, plus le travail d’investigation portera ses fruits.

A  propos du cadre d’intervention

----- Au moins au début de l’évaluation, la majorité des parents souhaite y collaborer : implication angoissée, si pas désespérée pour certains qui voudraient tant être rassurés… collaboration déjà teintée de prudence et de quelques contre-vérités pour d’autres, qui anticipent un possible jugement négatif et des sanctions… Quoiqu’il en soit, leur participation est effective et, pour nous, cliniciens belges, elle nous invite à commencer par un travail à l’amiable. Ailleurs dans le monde, la tendance à impliquer précocement les autorités judiciaires est plus forte : elle ne rend pas impossible l’évaluation « psy » ici concernée, mais complique quand-même la relation de confiance des parents avec l’équipe multidisciplinaire en allant jusqu’à verrouiller le courant de communication ; nous en reparlerons plus loin. Au fur et à mesure que l’évaluation avance, les réticences des parents peuvent s’accroître et la question d’un supplément d’autorité sociale en direction d’une aide de plus en plus contrainte se pose alors.

---- Une petite partie des parents se crispe et se bloque d’abord dans une sorte de sidération anxieuse : ils demandent patience et compréhension, réassurance dans la mesure du possible et de l’authentique, et l’on peut ensuite s’organiser comme au point précédent.

---- Les plus compliqués à comprendre et à gérer sont évidemment les auteurs de maltraitance, dont on ne saisit pas tout de suite toute la manipulation… Avec la difficulté supplémentaire que le couple n’est pas toujours impliqué au même niveau, mais que le parent « ignorant » ou « témoin passif » ose rarement se démarquer du discours de l’autre ! Ils se trahissent néanmoins fréquemment -pas toujours ! - parce que leur présentation d’ensemble du bébé est négative et parce qu’au moins l’auteur reste davantage maître de ses émotions… Mais leur discours explicatif peut être diablement bien construit, intelligent, d’une grande logique séductrice et plus d’un interlocuteur chevronné peut s’y laisser prendre. Nous verrons dans la suite du texte que, face à eux, s’ils sont repérés, un supplément d’autorité socio-judiciaire est bien nécessaire!

En nous référant à la pratique belge francophone, on distingue donc trois niveaux de cadre de prise en charge [12].

A e premier résulte d’un contrat à l’amiable entre les parents et l’équipe multidisciplinaire sans intervention d’une autorité sociale ni judiciaire. Les deux autres niveaux de cadre impliquent l’implication d’une autorité officielle, qu’elle appartienne au champ social ou judiciaire. C’est le cas habituellement lorsque le premier niveau s’avère impuissant pour faire accepter le plan de prise en charge. L’absence durable de collaboration effective constitue l’argument principal pour mobiliser le deuxième niveau de cadre. En Belgique, celui-ci est représenté par le service d’aide à la jeunesse, susceptible d’être sollicité par quiconque, pour toute situation d’un mineur d’âge en difficulté ou en danger. Si aucun assentiment n’est obtenu par lui et si le jeune enfant est en danger, le SAJ active le troisième niveau: il informe le Parquet qui peut alors saisir le Tribunal de la Jeunesse (appellation belge du tribunal pour mineurs). Ce dernier est le seul à pouvoir mettre en place une aide contrainte ; et parallèlement, le système pénal est quasi-automatiquement activé, le Parquet étant « un et indissoluble ».

En Belgique, il y a trois décennies, sur base de recherches-actions, le législateur a souhaité permettre une possibilité de prise en charge médico-socio-psychologique hors champ judiciaire… Mais de notre côté le choix toujours délicat se fait avec toute l’enveloppe partenariale au cas par cas : alors nous rencontrons parfois des arguments positifs pour ne pas faire appel aux autorités judiciaires, et parfois, c’est l’inverse [2].

Les pièces d’un puzzle à reconstituer.

L’évaluation ratisse large : les champs somatique, intrapsychique, relationnel, social, et leurs articulations. Elle est diachronique, en décrivant le présent et son enracinement dans le passé, et en se risquant à des pronostics d’évolution. Avec prudence, elle distingue même le normal et le psychopathologique dans le chef des parents [26].

Les données se recueillent via des moyens d’investigation variés et complémentaires : les actes du diagnostic somatique ; le dialogue verbal direct, avec sa dimension d’écoute active ; la passation de tests psychologiques (11); la lecture de rapports écrits sur des éléments antérieurs ; l’observation de l’enfant, des parents et de leurs relations ; le témoignage verbal d’anciens intervenants et de témoins de la vie de la famille, …

Voici une liste non exhaustive des données importantes à recueillir, à comparer (sans vouloir éliminer les contradictions) à assembler et à articuler :

  1. Des données somatiques sur l’enfant : son état actuel ; son passé médical ; les étapes de son développement psycho-physiologique ; le pronostic d’évolution, ....
  2. L’histoire de l’enfant, depuis bien avant sa conception jusqu’à aujourd’hui (enfant désiré ou accident ? vécu de la grossesse et expériences autour de la naissance ; développement de la personnalité ; état actuel de ses fonctions cognitives et affectives et pronostic d’évolution de celles-ci…).
  3. Le fonctionnement psychique de chaque parent (certaines composantes plaident elles en faveur de l’immaturité émotionnelle et du nervosisme, ou d’une propension aux sévices ? normalité ou psychopathologie ?...).
  4. L’histoire du couple parental (son fonctionnement actuel, et notamment la capacité d’expression de soi, de dialogue, de solidarité et de soutien) ; les rapports du couple avec la famille élargie ; son mode d’insertion dans le tissu social et dans les institutions…
  5. La représentation que chaque parent se fait du bébé : Qui est-il pour le parent ? Comment celui-ci se représente-t-il le bébé via des images, des symboles, des souvenirs ? Quels traits de caractère lui prête-t-il déjà ? Le bébé évoque-t-il un personnage de la généalogie, voire une personne quelconque ? Ces représentations sont-elles stables ou ont-elles évolué ? Indirectement, on peut spéculer sur le « mandat » plus ou moins rigide et précis attribué au bébé dans la dynamique intergénérationnelle et sur ses intentions bienveillantes ou hostiles (par exemple, ne ressuscite-t-il pas l’horrible grand-mère maternelle si rejetante ?) : on voit ainsi des parents mettre en scène un bébé lumineux, décrit avec plaisir et tendresse ou un bébé noir, hostile, si pas persécuteur (« Il fait exprès de ... »).
  6. Corollairement, comment chaque parent vit-il et se représente-t-il sa parentalité ? Nous entendons par là la capacité que le parent s’attribue - ou aimerait s’attribuer - idéalement- de répondre aux différents besoins prêtés au bébé, du corporel au spirituel [20]. Cette parentalité se décrit à un niveau concret, mais aussi par des images et des symboles. Il y a « le parent que je suis aujourd’hui » mais aussi « le Parent Idéal, que je voudrais être ».

En explorant cette parentalité, nous serons particulièrement attentifs à observer et écouter décrire :

- Le lien d’attachement et ses aléas.

- Le « corps à corps », fluide ou difficile entre parent et enfant : Comment le parent gère-t-il directement le corps du bébé (portage, soins,…). Prête-t-il parfois son propre corps dans l’aventure (câlins,…) ?

- Et bien d’autres interactions comportementales, paroles prononcées (et parfois échangées !) et tâches régissant le réel du quotidien, ou exprimant les rêves de chacun des parents.

On peut ainsi se faire une idée de l’adéquation de la fonction parentale, via l’observation et via les réponses des adultes, même approximatives à des questions comme : Qu’en est-il de la présence physique ou psychique du parent au bébé ? De sa protection ? De sa tendresse ? Fait-il attention ? Est-il émotionnellement présent à l’enfant ? Peut-il prêter au bébé des émotions et des amorces d’idées, sans pour autant tout savoir à sa place ? … C’est toute la capacité d’attachement et la flexibilité dans la position psychique du parent qu’il y a lieu d’estimer avec nuance et rigueur...

  1. La version des faits soutenue par les parents et son éventuelle évolution au fil du processus (depuis la négation, avec des mensonges plus ou moins habiles, jusqu’à une prise de responsabilité minimale, partielle ou totale).

On élabore donc un ou deux scénarii du déroulement des faits, scénario qui inclut un temps significatif antérieur (éléments de provocation) et postérieur (réactions entre parents, premiers gestes de soins...). En termes contemporains, on cherche à construire une sorte de clip vidéo à plusieurs partenaires, tels ceux mis sur YouTube pour illustrer des épisodes concrets de la vie familiale. Dans les meilleurs cas, il y a coïncidence entre la version présentée par les parents et celle à laquelle adhèrent les professionnels…Sinon, il existe deux scénarii de référence avec des convergences variables et susceptibles d’évoluer.

  1.  La présence ou l’absence du souhait d’améliorer des comportements dysfonctionnels et corollairement de participer au programme de soins proposé, motivations très souvent (mais pas nécessairement) corrélées à la reconnaissance de responsabilité.
  2. La composante « diachronique » de l’évaluation ; en d’autres termes il y a lieu d’estimer la capacité des parents à changer. Ce dernier point demeure assez spéculatif et ne se précise souvent bien que par « essais et erreurs » au fur et à mesure que le programme d’aide et de soins se met en place. Ceci étant, il est essentiel de distinguer désir et capacité. Le concept de « récupérabilité », qui met l’accent sur la continuité de l’investissement et sur les efforts faits pour se mobiliser a été développé par Cirillo [10]
  3. Une première synthèse.

Dans la majorité des cas, au fil du processus, par le jeu des concordances, un sentiment de probabilité voire une intime conviction s’installe chez les intervenants vers une des causes possibles : maladie, accident ou agression d’un type précis.

Mais dans certaines situations, malgré la qualité des investigations, un doute important persiste au sein de l’équipe d’évaluation, parce que le discours des parents et le contexte restent confus, parce que les données recueillies sont contradictoires… Ce doute persistant au terme d’un temps raisonnable d’investigation de qualité, on le retrouve dans l’évaluation de bien des situations humaines ! C’est notamment le cas si, comme ici, il s’agit d’évaluation approfondies avec des enjeux lourds quant aux décisions à prendre. Alors, nous ne préconisons pas de prolonger indéfiniment l’investigation, ni de tordre le cou à certaines données et de faire comme si l’on pouvait se réduire à l’un des extrêmes en balance. Nous préférons énoncer clairement à tout le monde qu’il y a doute, peut-être irréductible, et programmer la suite en l’assumant (12).

 Le temps de la confrontation.

Dans un certain nombre de cas, cette étape n’est pas nécessaire. Parents et intervenants ont la même version des faits et construisent donc le même scénario de leur déroulement (13). Alors, on peut se contenter, tout au plus, d’une réunion spécifique de récapitulation entre parents et équipe d’évaluation, où l’on se met d’accord ensemble sur le programme de soins à venir.

Mais face aux parents qui continuent à dissimuler ou minimiser, la confrontation de leurs affirmations avec les hypothèses, impressions de probabilité ou convictions fortes de l’équipe d’évaluation est indispensable. C’est évidemment encore plus délicat si cette confrontation s’engage avec comme seule base le doute persistant de l’équipe, dont nous venons de dire qu’il faut l’énoncer et l’assumer ! La confrontation s’indique, même lorsqu’il a été fait appel aux autorités judiciaires ; les appeler n’a rien du « passage d’une patate chaude » qui mettrait un terme au travail de l’équipe multidisciplinaire ; et ici, en plus, il faut discuter avec les parents de la motivation et de l’enjeu de l’interpellation des autorités et des places de chacun dans le futur échiquier.

 La dynamique de la confrontation.

Théoriquement, la manière de faire la plus satisfaisante est que le neuropédiatre et le responsable de l’équipe « psy » convoquent les parents ensemble à un moment choisi par eux en prenant le temps nécessaire (14). Selon les cas, ils choisissent de s’adresser au couple ou à chaque parent séparément… Mais ce scénario n’est pas toujours possible car l’angoisse des parents monte progressivement ; ils posent des questions chargées de méfiance et il est souvent impossible de ne pas y faire face sur le champ. Nous sommes alors contraints d’annoncer trop tôt ce qui nous préoccupe, c’est à dire leur implication, d’essuyer le choc émotionnel qui s’ensuit, et de programmer alors au plus vite la réunion précitée. Souvent, dans un premiers temps, les dénégations voire les menaces des parents s’amplifient ; ils peuvent encore ajouter des arguments- souvent généraux, peu concrets - qui peuvent faire vaciller le degré de certitude où se trouvait l’équipe. D’où l’importance de parler à deux, pour se soutenir, se souvenir mutuellement et garder confiance dans la validité des éléments relevés au cours de l’évaluation.

Un pêcheur ne ferre pas un gros poisson en battant nerveusement le point d’eau suspect avec sa ligne, pas plus qu’en lançant son hameçon n’importe où : celui-ci doit faire de petites allées et venues tranquilles dans le cercle suspect hypothétique et le pêcheur doit accepter que le gros poisson livre bataille !

En conséquence, tout en nous montrant empathiques face à l’exacerbation des émotions, des dénégations et des contr’argumentations, il nous faut à la fois :

-Tenir bon dans nos affirmations, sans faire violence, en réénoncant nos observations avec tout leur poids [8]. Ce que nous avons constaté et compris reste en place et nous le redisons calmement, éventuellement en l’expliquant différemment.

-Tenter de rassurer. Ces moments de vraie confrontation s’entremêlent à d’autres, où nous essayons de rassurer et de faire vaciller les murs des résistances. Par exemple, nous pouvons parler de notre projet, qui est de soigner afin que chacun se sente mieux. Si des soins s’engagent, nous avons vraiment besoin de leur aide et collaboration, et ce sera dans un cadre de secret professionnel. Nous pouvons demander aux parents ce qu’ils imaginent à propos du regard que nous portons sur eux ; ici, si nous regrettons (comme eux) l’acte destructeur qu’ils ont posé, nous n’avons pas un jugement négatif global de leur personne, nous sommes de la même humanité qu’eux. Nous pouvons encore parler de la peur et de la honte que la grande majorité des gens éprouveraient s’ils étaient à leur place, et de l’universalité des tentatives de dissimulation [7]. Par contre, nous veillons à ne pas énoncer de menaces qui ressemblent à du chantage (« Reconnaissez les faits et collaborez car, sinon, on va au juge... »).

Il s’avère souvent utile que nous leur laissions le temps[(15) de la réflexion (pas plus de 48 heures) puis que nous « remettions l’ouvrage sur le métier ». S’ils ont pris un avocat, il est souvent intéressant de les recevoir avec ce dernier. La seule préoccupation à prendre dans ces temps intercalaires, c’est de parer à une possible sortie sauvage du bébé hors de l’hôpital.

L’aboutissement de la confrontation : le curseur « favorable -défavorable »

Une confrontation correctement gérée ne peut pas être interminable ; deux, trois rencontres tout au plus, au terme desquelles il faut acter et énoncer où l’on en est, et les décisions qui vont s’en suivre. Où l’on en est ? L’équipe peut se sentir confirmée dans ses convictions, en ayant ou non mobilisé les parents. Mais le doute initial peut continuer à régner voire s’être installé de par la confrontation. Plus rarement, l’équipe reconnaît qu’elle s’est trompée…

Pour l’aider à décider de la suite, elle peut se représenter un curseur « favorable – défavorable », sur lequel, prudemment, elle positionne momentanément les parents. Prudemment, car des éléments sont susceptibles d’évoluer ! Le tableau 1 reprend les principaux facteurs.

              Tableau 1 : « le curseur favorable-défavorable »

Facteurs rassurants

 

Facteurs inquiétants

Qualité importante des explications fournies par les parents

 

Explications peu ou pas plausibles

Mise en question de soi des parents ; acceptation d’une responsabilité

 

Crispation dans le refus ou le silence

Désir de s’améliorer

 

Maintien d’un statu quo dans la manière d’être

Acceptation sincère de s’engager dans un programme de soins et d’aide

Acceptation d’un programme de soins et d’aide sans reconnaissance de responsabilité

Refus ou acceptation limitée, méfiante

Un événement précis est à l’origine du drame

 

Psychopathologie diffuse du (des) parents(s)

 

 

Immaturité diffuse des parents ; défaillances multiples de la fonction parentale

Investissement positif du bébé ; attachement ; présentation encourageante du bébé

 

Présentation sombre d’un bébé habituellement « mauvais objet »

Qualité du vécu des parents face à la situation actuelle : émotions fortes de tristesse, d’angoisse…

Inquiétudes par rapport à l’avenir du bébé

 

Peu d’affects et d’inquiétudes correspondant à la gravité de la situation. Les parents préfèrent se disculper que vivre de l’empathie

 

Qu’en est-il des décisions qui s’ensuivent ?

A. Lorsqu’on se trouve du côté favorable du curseur.

On peut proposer à la famille de (continuer à) travailler à l’amiable avec elle, en mettant en œuvre un programme de soins et d’aide adapté à ses besoins.

Ce pari sur l’amiable, déjà évoqué reste fréquent en Belgique. Il permet souvent d’avancer vite et bien. Par ailleurs, si une équipe belge, par prudence ou parce qu’elle anticipe une collaboration aléatoire des parents, désirait quand-même qu’un supplément d’autorité sociale officielle encadre son travail, elle doit nécessairement s’adresser au service d’aide à la jeunesse décrit plus haut (SAJ). Elle n’a en effet aucun accès direct au juge pour mineurs pour le lui demander (16). Et si elle tentait de le court-circuiter en s’adressant directement au Parquet, ce dernier transférerait plus que vraisemblablement la demande au SAJ. Par ailleurs, dans ces cas favorables, il ne s’agit probablement pas de maltraitance avérée et les cliniciens belges ne voient pas l’intérêt d’une implication des compétences pénales de la Justice

En France, la tradition du « signalement » judiciaire est plus forte, sans toujours bien différencier à l’avance si l’on s’adresse à la justice protectionnelle pour mineurs ou à la justice pénale ; nous y reviendrons au paragraphe IX. 

Quelle que soit l’option retenue, il existe assez fréquemment un passage total ou partiel d’une première équipe d’évaluation vers une seconde, d’aide et de soins. Passage et relais dont la première équipe doit suivre de près l’effectivité, au moins dans un premier temps, sans se défaire de son sentiment de responsabilité ! En effet, il n’est pas rare que la greffe sur la seconde ne prenne pas ou ne prenne que vaguement et que la prise en charge s’effrite voire s’évanouisse. A la première équipe, alors, de reprendre à temps les choses en mains, de rappeler combien un suivi au long cours est indispensable, et de revoir alors l’organisation voire l’identité des intervenants ultérieurs.

B. Lorsque l’on se trouve du côté défavorable du curseur.

Plus on se dirige vers ce pôle, moins l’idée d’un programme convenu à l’amiable est réaliste. Il y a lieu de demander l’implication d’un service social d’Etat ou celle du juge protectionnel. C’est essentiellement à ce dernier que nous pensons davantage qu’à l’éventuelle procédure pénale qui poursuivra parfois son chemin indépendamment du reste.

C. Lorsque le doute continue à persister.

Le doute peut porter tant sur l’interprétation des faits que sur la motivation des parents à s’engager ou sur leur capacité à changer. Hélas, tout en continuant à être convaincus qu’il vaut mieux « énoncer l’état de doute », force est de constater que certains parents cherchent à en profiter pour amplifier leurs dissimulations voire essayer de disparaître dans la nature. Il faudra donc souvent gérer les situations de doute comme si l’on était du côté défavorable du curseur.

 Le programme de soins et d’aide.

A. Les objectifs habituels du programme peuvent se résumer comme suit :

- Poursuivre la prise en charge somatique de l’enfant.

- Viser chez les parents l’amélioration ou le maintien de la pleine conscience de leur responsabilité dans le drame qui s’est produit, les aider à différencier énervement, mauvais contrôle de soi ou volonté de sévices (issue de problèmes psychologiques à affronter).

- Accroître la compétence parentale (permettre l’acquisition de meilleurs « patterns » dans l’éducation quotidienne, améliorer le contrôle de soi,…).

- Lorsque des fantômes surgis de l’inconscient altèrent significativement la perception de l’enfant tel qu’il est, entreprendre une psychothérapie individuelle et/ou de couple.

- Augmenter la solidarité au sein du couple parental (définition de complémentarités ; dialogue ; soutien de l’un par l’autre,…).

- Procurer une éventuelle aide sociale aux parents : éviter l’isolement, veiller à des contacts sains avec les grands-parents et les membres de la famille élargie, favoriser l’accès aux ressources de la communauté....

B. Porter l’attention au traumatisme psychique de l’enfant.

Outre les impacts somatiques et leurs retentissements dans le champ cognitif, tenons compte d’un probable traumatisme psychique, qui a pu s’enraciner précocement chez le bébé, qui se chronicise souvent, mais dont on néglige trop la prise en charge explicite dans le programme d’aide. Ce traumatisme n’est pas constant ; ce n’est pas la violence d’un choc d’origine invisible qui l’installe mais bien la perception par le bébé qu’un agresseur malveillant est susceptible de le mettre en pièces à très court terme. C’est plus confusionnant et anxiogène encore si cet agresseur momentané s’avère être « un bon parent » dans d’autres moments de la vie. C’est d’autant plus délétère si cette perception se répète dans la durée. Ce traumatisme, comme le feu dn volcan qui couve, est susceptible de produire des effets retardés, en explosant alors dans des directions parfois contraires, de l’hyper-anxiété à l’hyper-agressivité. En référence à cette possibilité, l’enfant puis l’adolescent doit bénéficier d’une surveillance psychique régulière, accompagnée de soins actifs si la charge traumatique l’amène à décompenser.

C. Entre la théorie et la pratique.

Les check-lists qui précèdent ne sont que rarement correctement et paisiblement remplies, en fonction des particularités de chaque cas. Le processus thérapeutique est long, parsemé d’incertitudes et d’imprévus. Il faut donner du temps au temps et la prise en charge exige flexibilité, adaptabilité, créativité de la part des cliniciens [19]. L’oscillation de l’investissement du travail par les personnes concernées, les montées d’angoisses, les passages dits à vide, les manifestations agressives constituent quelques enjeux d’un traitement dont la temporalité s’établit non en mois mais en années [25]. Soyons bien conscients des limites dans les possibilités de mobilisation notamment quand la famille connaît l’instabilité de manière chronique. Bien souvent nous nous heurtons à des impasses, des menaces, des fuites en avant nous laissant dans l’insatisfaction [22]. Il faudra pourtant nous en contenter ! Par exemple, dans telle famille immature, vite débordée par ses émotions et ses énervement, l’enfant a grandi, il a maintenant 3 ans ; il est donc moins vulnérable, et la famille déserte le lieu des soins. Où est alors le moindre mal ? Où est le risque le plus raisonnable ? N’est-il pas important que cette famille garde confiance en elle, même si le petit garçon ou la petite fille y sera parfois agressé ? Difficile et insécurisant de statuer à ce propos ! Il est préférable que ces décisions lourdes, qui soulèvent des problèmes éthiques, soient prises en équipe soignante. Et attention au besoin de vengeance, non reconnu comme tel, qui voudrait « punir » telle ou telle famille pour son manque de compliance…

D. Les séparations à but thérapeutique.

Nous ne voulons néanmoins pas affirmer qu’il ne faut jamais penser « séparation ». Parfois, nous nous trouvons face à une destructivité importante (enfant « mauvais objet », sévices graves), avec des parents « psychorigides », qui ne peuvent ou ne veulent pas se mettre en question, et ne collaborent au mieux que du bout des lèvres. Alors, le bébé puis l’enfant reste en état de grave danger physique et psychique. Dans ces situations, le juge pour mineurs devrait imposer un placement de longue durée, de préférence dans une famille d’accueil. Aux Etats-Unis et au Québec, dans de telles situations, les parents sont considérés comme définitivement incapables et on va jusqu’à proposer l’adoption de l’enfant. Ceci témoigne, à notre sens, de l’existence de valeurs centrées sur la protection et le bien-être de l’enfant, et non sur le droit des adultes (18). Nous ne nions pas pour autant la souffrance de ces parents incapables de mobiliser leurs projections : c’est habituellement un drame pour eux aussi. Si nous ne les appelons pas « de mauvais parents », nous actons leur incapacité parentale de longue durée.

 

 Quand impliquer les autorités judiciaires ?

 

Un signalement judiciaire émane parfois de la famille ou d’un professionnel externe, sans concertation avec l’équipe multidisciplinaire. Reste alors à celle-ci à « monter dans le train en marche » et à rechercher un optimum de concertation. Sinon, si l’équipe multidisciplinaire qui a la main peut décider de cette éventuelle implication, il lui faut se rappeler une fois encore que nombre de cas ne résultent pas de sévices à proprement parler, et que la précipitation est mauvaise conseillère.

 A. L’interpellation indispensable.

 

Dans les situations où c’est la compétence protectionnelle du Tribunal que l’équipe recherche, elle gagne à « personnifier » sa démarche. Si un rapport écrit circonstancié est toujours indispensable aux autorités judiciaires, nous préconisons un échange téléphonique entre un des responsables médico-psycho-sociaux et l’interlocuteur judiciaire, et mieux encore, une rencontre directe en face à face. On pourra alors y exposer les raisons de l’interpellation (ce qui préoccupe vraiment, comment l’on perçoit la famille, l’aide que l’on espèrerait obtenir du Tribunal,..). Idéalement, une concertation sera et restera effective, et la complémentarité des tâches sera définie au moins sur papier. Dans les meilleurs des cas, on peut même mettre en place une (des) réunion (s) parents/Tribunal pour mineurs /équipe.

 

Le tableau 2 reprend succinctement cinq situations nécessitant l’implication des autorités judiciaires.

 

      Tableau 2 : Modalités et critères de l’interpellation judiciaire.

 

 

Avertir le Parquet, sans spécifications (1)

Rechercher la compétence protectionnelle du juge pour mineurs

Accessibilité de la démarche aux professionnels français

Accessibilité de la démarche aux professionnels

Belges francophones

 Le bébé meurt des suites de ses lésions

 

Oui

 

 

Oui

 

Oui

  L’auteur est externe (pas un parent)

 

Oui

 

 

Oui

 

Oui

   Les parents exigent la sortie du bébé de l’hôpital

 

?

 

Oui

 

Oui

 

Oui (2)

    Refus des parents de participer au programme de soins

 

?

 

Oui

 

Introduction
 

 ...   pph  ...
 

Dans le beau film What is eating Gilbert Grape ? ( L. Hallström, 1993), Leonardo di Caprio incarne remarquablement un adolescent autiste


Une PPH ? Je désigne par cette abréviation une personne porteuse d'un handicap répertorié dans les listes officielles de Santé Publique (2) 

Vivre avec ? L'intention est suffisamment ample pour englober des dimensions professionnelles ou informelles de la vie quotidienne, des perspectives d'éducation (pour les mineurs), de soins, d'accompagnement relationnel, d'insertion sociale, etc. Face à toutes ces diversifications, je m'en tiendrai donc à décrire ce qui me semble le plus basique.

Fondamentalement, il s'agit de vivre avec un sujet humain comme moi, une personne dont la valeur est égale à la mienne, que son handicap soit physique ou mental : je suis invité à l'attention et au respect. Je n'ai le droit, ni de la caser dans le coin des inutiles, ni d'en disposer - fût-ce au nom des meilleures intentions du monde -, ni d'exprimer quelque condescendance, même dans le secret de mon cœur !

Le fait que la PPH soit davantage dépendante matériellement d'autrui, ou que son intelligence ou son affectivité fragiles nécessitent davantage d'étayage spirituel, ne justifient en rien que ma soi-disant plus grande autonomie me fasse me sentir supérieur.

Il s'agit d'aller vers elle, souvent pour me proposer sans m'imposer (3), ou/et d'accepter l'idée qu'elle vienne d'initiative vers moi, sans pour autant que ces démarches ne fassent ipso facto du demandé l'obligé du demandeur. N'en va-t-il pas ainsi pour toute relation humaine ? Deux libertés, toujours constitutives de notre nature humaine, se rencontrent et négocient au moins intuitivement si un avenir relationnel commun est possible : c'est vrai - ce devrait rester vrai ! - même quand on se penche au chevet d'une PPH, retardée mentale grave et grabataire : il faut s'enquérir de son accord, signifié ici par un signe discret positif de son corps.

Si la relation se noue, ce ne peut être que sur base d'un désir positif réciproque. Si ce n'est pas le cas, mieux vaudrait chercher à créer un autre lien, avec quelqu'un d'autre voire dans un autre lieu de vie : on ne peut guère croître - chaque partenaire de la relation ! - là où l'on ne se sent pas désiré, apprécié, investi !

Et puis, si la relation se noue, elle est susceptible de remplir bien des fonctions, liées aux mandats et aux contextes.
Mais il me semble la plus fondamentale, c'est la reconnaissance réciproque. Réciproque ? Ca nous aide aussi à vivre et à nous sentir bien nous, les professionnels, lorsque les PPH que nous accompagnons, nous reconnaissent pour ce que nous sommes vraiment.



Sur cette route à deux sens de la reconnaissance, je me limiterai néanmoins maintenant à décrire celle qui va du professionnel (ou du familier) vers le PPH.



Reconnaissance de quoi ? On insiste souvent sur l'importance de la reconnaissance des ressources de la PPH, ressources qui s'expriment déjà spontanément, ou dont le déploiement nécessiterait certains aménagements matériels ou sociaux : s'ajoute alors tout naturellement une réflexion sur la mise en place de ces dispositifs.

Plus difficile mais tout aussi important est la reconnaissance des limites irréductibles liées aux handicaps, avec le deuil (4) qui, idéalement devrait l'accompagner. Deuil - renoncement dans suffisamment de paix intérieure retrouvée - auquel le professionnel peut contribuer : Si la PPH n'y accède pas, au moins pouvons-nous rester présents et ne pas fuir l'expression de son désespoir ou de sa rage.

Ces deux premières reconnaissances nous confinent néanmoins au domaine de l'agir, du faire, de la performance accessible, moyennant dépassements de soi parfois acrobatiques.
C'est dans ce champ que se déploient nombre de « programmes individualisés » qui définissent des résultats comportementaux, à atteindre, en fonction des aptitudes évaluées chez chaque personne, tests et échelles standard et bien validés à l'appui. C'est aussi sur les progrès réalisés ou non dans ces programmes que l'on évaluera souvent la compétence des professionnels.
Société de rendement et de consommation, quand tu nous tiens !

Et si nous nous centrions sur un autre type de reconnaissance ? Celle d'une pensée originale. La PPH, comme tout un chacun, sera le plus souvent ravie qu'on l'aide à déployer cette pensée et à l'exprimer, et qu'on ait de l'estime pour elle.
A ce trésor de la pensée est couplé celui d'une liberté intérieure : liberté intérieure de produire des sentiments et des convictions personnelles, liberté d'élaborer un projet de vie, de faire des choix et de prendre des décisions : « Que penses-tu vraiment de ... ( parfois : de toi, de la vie, de ton avenir ) ? Que voudrais-tu, pour toi, qui serait vraiment ton projet ( et pas celui d'un texte d'inspiration québécoise, que nous idéalisons à ta place ) ? »
Je simplifie, me direz-vous : tous ne sont pas capables d'élaborer une pensée bien construite et de l'exprimer. Certains n'ont pas de projet personnel. D'autres en ont un, mais utopique. Oui oui, bien sûr, mais nous nous abritons parfois derrière ces possibles limitations pour ne pas entendre ce qui s'énonce pourtant maladroitement, pour décider trop vite à leur place, pour fuir dans l'activisme des soi-disant solutions à tout prix, plutôt que vivre une méditation partagée.
C'est vrai que certains projets sont utopiques et qu'il nous faut aider les PPH concernées à en prendre conscience et si possible à y renoncer ou à les réaménager mais parfois, ils ne nous demandent pas autre chose que rêver avec elles, en assumant que c'est du rêve partagé !

Dans nos vies humaines, plus souvent que nous nous le représentons, nos vis-à-vis nous demandent surtout et « simplement » d'écouter ce qu'ils pensent et vivent, sans fuir ce qui pèse et est difficile à entendre, et en engageant authentiquement notre propre personne dans le partage de nos mondes intérieurs.
C'est vrai que la pensée des PPH atteintes mentalement peut parfois paraître fragile, immature, difficile à décrypter. Avons-nous le droit de la court-circuiter pour autant ? De nous réfugier tout de suite dans le contrôle et la protection rassurante, plutôt que de leur laisser le temps de s'énoncer et de prendre quelques risques, pourtant acceptables, et liés à leur choix à eux ? Je ne suis pas prêt d'oublier cet adolescent de quatorze ans, retardé mental moyen, qui avait cassé pour la troisième fois son appareil dentaire et dont la maman était incapable de se représenter qu'il s'agissait peut-être d'un geste d'affirmation de soi agressif ... Malgré ses quatorze ans, son poussin d'habitude si affectueux ne pouvait être à ses yeux que maladroit.

Reste alors le petit groupe des PPH dont la pensée est très difficilement déchiffrable : autistes ou retardés mentaux profonds ; états démentiels consécutifs à un traumatisme, etc.
J'ai pourtant la conviction que cette flamme de la pensée continue à exister en eux, même lointaine et (quelque peu) vacillante. Et donc, qu'ils s'épanouissent davantage si professionnels et familles s'efforcent avec persistance de saisir cette dimension ultime de leur être au monde. Au-delà du nursing de qualité que requiert leur grande dépendance.
Par leurs attitudes non-verbales, par certains cris ou mots d'abord mystérieux, ces personnes peuvent donner des indications sur ce qu'elles vivent et désirent, sur ce qui les fait souffrir et sur la conception qu'elles ont de leur bien-être : tant mieux si nous restons à l'écoute de cette « différence positive », si nous leur signalons ce que nous croyons comprendre d'elles, et si nous continuons à leur parler, persuadés que quelques graines des idées que nous semons rencontreront bien leur réceptivité psychique.



Notes 




2. L'abréviation m'évite et de recourir à une longue périphrase, et d'utiliser des termes réducteurs comme « handicapés » ou « personne (enfant, jeune) handicapé »

3. De loin en loin, il demeure vrai que nous avons le droit d'imposer une décision contre la volonté spontanée de la PPH. Je pense par exemple à la délicate question de la contraception chez les jeunes filles porteuses d'un handicap mental modéré. Ces moments de directivité doivent cependant toujours faire l'objet de débats éthiques pluridisciplinaires ouverts et n'entraînent pas pour autant que tout l'accompagnement de la personne soit marqué du sceau de la directivité.

4. En 2011, la question de l'acceptation des limites est aussi délicate pour la PPH et son environnement que pour n'importe qui. Nous vivons une époque où toute entrave à la réalisation de soi apparaît comme intolérable. Tant pour des raisons commerciales qu'idéologiques, quand il y a une limite, on s'acharne à trouver l'appareil ou le dispositif pour la faire voler en éclats. En ce qui concerne les PPH, cette dynamique existe tout aussi fort : A côté de certaines conquêtes faites sur les limites qui apparaissent des justices sociales raisonnables d'autres, des plus coûteuses et accessibles à quelques PPH privilégiées, peuvent nous laisser à tout le moins perplexes ...

Mots clé 

ENFANT HANDICAPE, handicapés, personne porteuse d'un handicap, enfant sujet, sujet humain, communication adulte-enfant.

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