Emmanuel de Becker, Jean-Yves Hayez (Carte blanche publiée dans le journal en ligne Le Soir, le 08/03/2018)

 

ce texte ne prend pas parti sur l'ouverture aux mineurs de la possibilité de se déclarer transgenre et de poser des actes dans cette direction, mais bien sur la façon précipitée dont la législation belge a géré la question en janvier 2018  

 

 ma vie en rose

Ma vie en rose, film d' Alain Berliner, 1997

 

Nous nous devons d’être confiants et de participer à la construction d’un monde toujours plus humain. Dans cette perspective, une vigilance active conserve néanmoins son importance : des menaces proviennent parfois de lieux surprenants, censés exister par essence pour assurer un cadre social garant du respect des individus et de la communauté. Pour preuve, une partie des articles d’une loi entrée en vigueur ce 1er janvier 2018 : elle concerne les règles relatives à la modification de l’enregistrement du sexe dans les actes de l’état civil. Elle permet d’adapter le prénom et le sexe juridique à l’identité de genre vécue intimement et ce, sans condition médicale associée. C’est à propos des mineurs que cette loi pourrait être problématique. Ainsi, à partir de l’âge de 12 ans, un ou une mineur(e) d’âge peut faire changer son prénom afin qu’il corresponde à son identité de genre vécu intimement. Et à partir de 16 ans, le ou la mineur(e) peut faire modifier l’enregistrement de son sexe sur son acte de naissance auprès de l’officier de l’état civil ; il doit alors fournir une déclaration établie par un pédopsychiatre, confirmant qu’il s’agit d’un choix fait librement et en toute conscience. Dans les deux cas, il faut la permission des parents ou de leur représentant légal…soi-disant, car s’ils s’y opposent un tuteur sera désigné ad hoc. Le pédopsychiatre pour les 16-18 ans ne doit statuer que sur la faculté de discernement du mineur, mais surtout ne pas se mêler des motivations de son choix, qui doit rester non-médicalisé : ainsi le veulent les associations de défense des transgenres, et ainsi la loi l’a-t-elle transcrit ! 

 

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Quelles questions cela nous pose-t-il ? 

D’abord n’allons-nous pas trop loin dans une frénésie de législation tous azimuts ? Et de surcroît, en ce qui concerne les mineurs d’âge, leurs droits et leurs devoirs figurant dans les textes de lois et de décrets sont marqués d’une grande incohérence.

 

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Chacun établit des âges différents pour en épingler l’un ou l’autre sans perspective réfléchie d’ensemble : ici, c’est à 12 ans qu’un préadolescent pourrait modifier son prénom ou devrait être entendu par le juge de la jeunesse au protectionnel ; mais il doit avoir 13 ans pour accéder à Facebook ; là, c’est à 14 ans qu’il est bon pour des amendes administratives ou que certains voudraient situer sa majorité sexuelle. Ailleurs, c’est à 16 ans qu’il est susceptible d’avoir des relations sexuelles consenties, de changer de sexe à l’état-civil, d’aller en prison à certaines conditions, mais pas de voter…Et l’obligation scolaire ainsi que l’achat d’alcools forts porte théoriquement jusque 18 ans, avec la majorité civile officielle…Un chat n’y retrouverait pas ses petits ! Au-delà de cette incohérence, la volonté des parlementaires de légiférer pour tout et n’importe quoi[1] et n’est-elle pas portée par l’angoisse de ne pas pouvoir tout maitriser ? Ou insufflée par un vent sécuritaire ? N’y a-t-il pas lieu pourtant de concevoir des zones d’incertitudes, de mises en tension, en question des opinions et des décisions, de façon conviviale, familiale, communautaire sans créer de contrainte légale ?

C’est vrai, certains enfants et adolescents s’interrogent sur leur identité générale et plus spécifiquement leur identité de genre : n’est-il pas légitime voire maturatif, souvent en début d’adolescence, d’oser se regarder, « s’introspecter » et s’interroger sur les multiples questions d’appartenance ?

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De loin en loin, même un enfant encore plus jeune connaît un mal-être authentique par rapport au genre qui lui est attribuée, en conformité avec son corps sexué. Rappelons-nous le film belge « Ma vie en rose » (Alain Berliner, 1977) qui évoque avec subtilité le thème de la différence et de l’identité de genre à travers l’histoire de Ludovic, un garçon de 7 ans convaincu d’être une fille…Ou le film « Tomboy » (Céline Sciamma, 2011) qui développe le parcours de Laure, 10 ans, qui devient Mickaël un garçon comme les autres dans la bande d’enfants du quartier. La préoccupation existe donc bel et bien, mais, dans notre longue carrière professionnelle et jusqu’à récemment, nous ne l’avons rencontré que très peu souvent avant la puberté : on estime à 0.5 le pourcentage d’humains souffrant de dysphorie du genre, terme médical désignant le fait de s’identifier à un genre différent du sexe biologique. Faut-il dès lors légiférer ou plutôt accompagner ? D’autant que les professionnels confrontés à la question chez les jeunes, au moins chez eux, parlent d’identité « fluide », notion traduisant le fait que l’individu n’est pas « fixé dans un sexe », mais qu’il se sent appartenir alternativement à l’un, à l’autre ou aux deux… Ainsi, les aspects d’identité à travers la sexualité et la sexuation animent fortement nos sociétés actuelles. L’identité de genre fait référence à ce que nous sommes en tant qu’homme ou en tant que femme, alors que l’orientation sexuelle fait référence au corps sexué et à l’être qui le porte et qui éveille nos désirs sexuels et sentimentaux. Un enfant dit « transgenre » ne repère donc pas ipso facto son orientation sexuelle mais est, momentanément ou pas convaincu, que son identité de genre ne correspond pas à celle déterminée par son sexe biologique. Les comportements que nous adoptons très tôt sont imprégnés par le choix du prénom, les attitudes parentales volontaires et inconscientes et l’ensemble des codes sociaux, ainsi que par la complexité de notre équipement biologique, au-delà de la seule sexuation du corps : il y a aussi « quelque chose » de génétique dans la part de masculin et de féminin que nous sentons en nous. Il ne faut en aucun cas se référer à un seul signe qui pourrait être trompeur, d’autant plus que rien n’est réellement fixé jusqu’à l’âge adulte.

 

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Tomboy, Sciamma, 2011

Une interrogation capitale découle de ces considérations : peut-on parler de « conviction durable », chez une bonne partie de ces tous jeunes qui se diraient concernés, certainement quand ils ont 12 ans et même à 16 ans ? Paul Osterrieth, à partir d’analyses des travaux de nombreux auteurs, a relevé l’existence de soixante et une périodes chronologiques de formation du psychisme entre 0 et 24 ans (soit une période nouvelle tous les quatre mois environ). C’est dire combien le développement du jeune sujet humain passe immanquablement par des questionnements, de l’ambivalence, des oscillations… L’aspect « durable » est d’une certaine manière antinomique au processus développemental de l’individu jusqu’à l’âge adulte. De plus la traversée de l’adolescence a tendance à prendre du temps…on parle de plus en plus de situer la fin de l’adolescence psychologique occidentale vers 20 ans… Par ailleurs, une dialectique continue entre fantasme et réalité marque par essence notre construction identitaire? Inscrire dans un texte officiel un composant personnel imaginé, rêvé, espéré voire redouté, ne risque-t-il pas d’enfermer le jeune individu, de l’emprisonner dans un carcan, amplificateur d’une angoisse déjà liée aux interrogations qu’il se pose à l’égard de son identité de genre ?

Une autre question émerge alors : en solidifiant d’un coup le brouillard de leurs fantasmes, ne créera-t-on pas souvent des problèmes familiaux et sociaux au moins aux plus jeunes de ces jeunes ? En famille d’abord, le fait qu’à 12 ans il (elle) puisse réaliser à ce point un souhait aussi symboliquement capital, ne conforte-t-il pas une représentation de l’enfant tout-puissant, membre de la génération « j’ai tous les droits» 

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Cela ne facilitera guère les dynamiques familiales lorsque tensions et désaccords complexifient les liens entre le préadolescent concerné et son entourage…A trop légiférer, on produit ce qu’on voulait éviter ; le danger de voir apparaitre des dérapages et de la maltraitance est bien présent ! Et revenons quelques instants encore à cette incohérence qui morcelle l’âge où l’on a des droits….Si, une fois toutes les lunes, un préadolescent, peut-être sous la suggestion de parents zélateurs, demande son changement de prénom…pourquoi ne pas reconnaître à lui et à tous ses pairs d’autres droits, dont la mise en œuvre serait plus commune ? Par exemple, pourquoi ne pas admettre qu’il ait le dernier mot pour décider de ses lieux de séjour lorsque ses parents se sont séparés ? Après tout, c’est quand-même lui la première victime de ces situations et on le met bien trop souvent à la sauce contemporaine de l’hébergement alterné égalitaire, davantage garant des droits et du confort de l’adulte que de son bien-être personnel…. Et, pour « faire dans la provocation », pourquoi ne pas lui reconnaître au même âge le droit de fumer, de boire de l’alcool, d’avoir des relations sexuelles consenties, de choisir d’aller ou non à l’école… ?

 

Et justement, que se passera-t-il à l’école ? Ethan, que l’on doit maintenant nécessairement appeler Lilou, ne souhaitera-t-il pas apparaître dans sa classe de 12-13 ans avec d’autres signes concrets de sa féminité revendiquée ? Faudra-t-il faire appel alors à un psychologue spécialement mandaté par le ministère de l’éducation communautaire pour mettre quelques rustines sur l’agressivité ou le mal-être de ses pairs ? Certaines associations militantes reviendront-elles du coup avec l’idée de créer des toilettes du troisième type pour le seul Ethan /Lilou ?

 

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En notre qualité de citoyens du monde et de contribuables, réaliser cette soi-disant égalité à un coût financier non négligeable nous choque : les priorités sont ailleurs : le monde a faim, les handicapés reçoivent trop peu de soutien matériel, l’écologie coûte des fortunes…..Alors, invitons Ethan à aller se soulager dans les toilettes des filles ou celles des garçons…et qu’il se débrouille avec ses pairs !

Sans être exhaustifs, soulevons une dernière question : pouvons-nous écarter l’hypothèse d’un effet de mode ? Serions-nous en présence d’une nouvelle manière « spectaculaire » d’exister, à l’époque de la toute-puissance de l’image ? Exister par la différence, offerte au regard des autres, d’une dimension bien délicate de l’être ? Par l’intimité ici « ex-timée » ? Peut-être en complément serait-ce là une façon pour certains jeunes, voire pour leurs parents, inspirés par la théorie du genre et le chant de ses militants, de faire un pied de nez au système, une sorte de « guerre contre l’establishment » ?...

 

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Et s’il en est ainsi pour certains, le législateur fait-il bien de suivre le mouvement dans l’objectif quelque peu illusoire de paraitre moderne à défaut d’être « contenant » ?... A réfléchir ainsi, c’est la fonction et le rôle de l’autorité sociale et de la Loi que nous questionnons. L’empressement à établir des règles, des protocoles, des lois traduit souvent une angoisse « mauvaise conseillère »… Prendre le temps d’une réflexion sur les plans clinique, éthique, juridique et ce de manière pluridisciplinaire pourrait certainement constituer un préalable solide propice à un positionnement ultérieur structurant et contenant. 

Entendons-nous. Notre propos ne vise en rien la situation de quelques enfants, adolescents et familles en réelle souffrance autour de l’identité de genre. De tous temps, quelques individus ont éprouvé un mal-être dans une désignation et une non-appropriation.

Nous les reconnaissons et les respectons, bien sûr...à titre d'exemple, voici une brève vignette clinique qui concerne Florian, que j'ai rencontré lors de ses 10 ans:

ILL. Depuis qu'il est tout petit, Florian ( dix ans ) proclame que « Jésus s'est trompé en me mettant en garçon, je suis une fille.

Et dès ses quatre, cinq ans, il exprime ce trouble profond de son identité sexuée - on peut parler ici de transsexualité - de toutes les manières qu'il peut. Se vêtir et se maquiller en fille, avec des robes de princesses, n'en est qu'un signe parmi d'autres. Vers ses sept ans, le couple parental se sépare avec violence ; Florian n'a plus de contact avec sa mère qui mène une vie très instable, et à peine plus avec son père. C'est sa grand-mère paternelle qui l'élève seule : elle l'aime à sa manière, mais elle est très sévère et elle ne veut pas entendre parler de « ses idées de PD ». Florian est bien malheureux, obtient à l'arraché d'aller visiter mensuellement les parents d'accueil qui jadis avaient accueilli sa mère et qui le connaissent et l'aiment bien lui aussi ; il y parle de suicide et demande à aller vivre en internat. En vain, les services sociaux qui supervisent son destin veulent qu'ils restent chez sa grand-mère. Il m'était venu une idée originale mais qui fut jetée sans autre forme de procès : permettre à Florian de vivre en accueil familial chez un couple homosexuel masculin ou féminin. Mon idée était qu'un tel couple connaît de l'intérieur les problèmes et souffrances liés à l'identité sexuée et à l'affirmation de la différence sexuée. Il aurait donc plus facilement été tolérant et respectueux. Mais bon, cette idée sulfureuse ne pouvait pas passer ... 

 

quoi qu'il en soit, nous souhaitons attirer l’attention sur les risques d’un cadre légal qui loin d’ouvrir et de privilégier l’élaboration peut précipiter le passage à l’acte peu propice à la réflexion approfondie nécessairement de mise dans les questions essentielles autour de l’identité. En effet, s’appuyant sur la loi, enfants, adolescents et parents iront acter les changements écartant la plus-value d’une réflexion personnelle approfondie, pesant vraiment le pour et le contre... In fine, respectons-nous vraiment l’enfant en lui attribuant des responsabilités qu’il n’a pas encore à assumer, comme si nous le considérions tel « un adulte en miniature » ?...

Dès lors nous prônons l’existence de lieux susceptibles d’accueillir et d’accompagner ces jeunes et leur famille, avec discrétion et bienveillance. Pour réfléchir avec le jeune et pour aider les parents à entendre les doutes ou les certitudes de leur enfant quant à son identité de genre, et par la suite son orientation sexuelle. Quoiqu’en pensent certaines associations, un accompagnement psychologique voire pédopsychiatrique est donc important, non pas pour changer l’enfant, mais pour l’aider à poursuivre un chemin spécifique et singulier. Soulignons enfin que nous regrettons la place dévolue au pédopsychiatre dans la loi actuelle, qui doit se limiter à attester que le jeune « dispose d’une faculté de discernement suffisant pour avoir la conviction durable que le sexe mentionné dans son acte de naissance ne correspond pas à son identité de genre vécue intimement »…et ne doit surtout pas aider à réfléchir sur le choix. En lien avec les considérations reprises plus haut, il ne lui sera guère aisé d’établir cette attestation… Il eût été probablement préférable de promouvoir simplement des consultations spécialisées pour soutenir l’élaboration individuelle et systémique dans la durée…

Nous regrettons également que le monde scientifique, du moins celui des professionnels neutres et ouverts à l’éthique, n’a guère été sollicité dans la préparation et la rédaction de cette loi… Ce n’est peut-être pas par hasard… 

DEBAT

Courriel de J-P Leclercq, psychologue 

 

Cher Jean-Yves, 

J'ai beaucoup apprécié la Carte Blanche que tu as co-écrite avec Emmanuel de Becker. A mes yeux, elle aborde l'importante question des influences croisées (positives ou négatives) et de l'étroite intrication du psychique individuel et du collectif sociétal auquel nous appartenons. Vous montrez bien comment ce collectif normalement organisé par le Politique est, dans ce cas, désorganisé par des législations inadéquates.

 

Au sujet de ces influences croisées, j'ai beaucoup apprécié la lecture d'un ouvrage paru en novembre 2017, chez Albin Michel sous le titre "Retour à Lemberg" écrit par Philippe Sands. L'auteur y mêle l'Histoire (du nazisme et de condamnés à Nuremberg) à des histoires individuelles sur plusieurs générations. Ses recherches "transgénérationnelles" ont porté tant sur son histoire que sur celles des avocats qui ont inventé les concepts juridiques de "Génocide" (groupe) et de "Crime contre l'humanité" (dont des individus sont victimes). L'auteur écrit notamment que ces concepts "se sont développés côte à côte, dans une dialectique qui lie l'individu et le groupe".

 

Pour en revenir à votre Carte blanche, vous me semblez bien montrer combien la perte des repères aboutit à fragiliser la construction identitaire des adolescents, en l'occurence, à cause de l'inflation et de l'incohérence de législations parfois contradictoires et, aussi, ignorantes des processus psychiques. 

Est-il dès lors anormal que, devenus adultes, ces adolescents se retranchent trop souvent dans une passivité, voire une attitude projective, que dénonce la Carte Blanche annexée, par réciprocité. 

Votre écrit m'a également fait penser au concept de disruption de plus en plus souvent convoqué depuis la parution en mai 2016 de l'ouvrage de Bernard Stiegler: "Dans la disruption, comment ne pas devenir fou?" (Les Liens qui Libèrent). Le Petit Larousse définit notamment ce concept comme un "claquage électrique, destruction du caractère isolant d'un milieu."

L'application récente de ce concept aux faits psychiques nous dit sans doute quelque chose de notre époque et du court-circuit de la pensée par les hyperstimulations de tous ordres, hyperstimulations qui débordent nos capacités de nous isoler et d'internaliser. Ne vivons-nous pas à une époque où les plus insécurisés sur le plan identitaire cherchent refuge soit dans le sécuritaire et la maîtrise technocratique soit dans le "spectaculaire" ( Du pain et des jeux) ou le projectif. 

Enfin, après avoir commenté votre écrit, je vous rejoins dans votre refus de voir les "Psys" instrumentalisés au profit d'une vision ignorante de la complexité du développement psychique. Il nous faut résister aux confusions dont Jean-Pierre Lebrun nous dit qu'elle entretient des liens avec le risque pervers. 

En toute amitié et merci encore pour ton engagement,

notes  

[1]   Les mauvais esprits ajoutent qu’ils justifient de la sorte leur emploi, leur clientélisme et leur traitement. Pas mal de lois restent lettre morte parce qu’il est impossible de leur trouver des arrêtés d’application réalistes. Mais bon, laissons maugréer ces mal-pensants…