Allocution prononcée au
colloque des maires pour l’enfance : « Le politique peut-il réguler le
désir d’enfant ? » Paris, 22 novembre 2OO6
« Formes contemporaines et effets du désir -
projet d’enfant »
Chapitre
1.
Qu’est-ce
que le « désir – projet » d’enfant ?

Néologisme
quelque peu barbare, je l’avoue ! Mais le seul terme « désir »
est tellement réducteur !
S’étayant
sur de l’inné – l’instinct de reproduction puis d’élevage -, chaque
être humain, dès sa plus tendre enfance, concocte lentement, sûrement, de façon
mouvante, ce qui va s’affirmer de plus en plus clairement comme un désir de
procréer et d’interagir avec celui qui sera un jour son enfant. Cela commence
dans l’imaginaire avec les premiers jeux de poupée et les jeux de cours de
récré, cela continue par quelques exercices pratiques de parentage demandé aux
aînés.
Ces représentations mentales sur l’enfant à venir, cette expectative de plus en
plus précise, avec les affects qui y sont mêlés, s’appuient largement sur les
expériences relationnelles et affectives que l’enfant fait avec les adultes
proches de son entourage.
On ne peut
cependant pas parler de reproduction à l’identique, car l’être humain bénéficie
d’un pouvoir de filtrage et de transformation intérieure sur ce qu’il perçoit
et vit à l’extérieur. Néanmoins, il existe le plus souvent de fortes analogies
de sens entre la synthèse interne et les vécus externes. C’est dire du coup
combien le mot « désir », qui fait penser à l’envie et à l ‘amour,
réduit, voire trahit la réalité de la construction interne qui sculpte
progressivement les contours de l’enfant à venir et ses interactions avec lui.
Tout enfant vit
également des expériences agressives avec ses proches, qui sont parfois même
majoritaires : pour d’autres, c’est l’indifférence qui prédomine et
l’enfant se sent n’avoir aucune importance. Et chacun se laisse imprégner par
tout ce monde expérientiel pour construire une expectative précise de son
enfant à venir, marquée selon les uns ou les autres par la joie et l’amour
prédominant, par la haine et la volonté de lui faire payer le passé, par
l’ambivalence, par l’indifférence, etc.
En
simplifiant beaucoup, nous nous en tiendrons néanmoins au terme « désir
d’enfant », pour désigner cette construction interne liée à l’histoire de
vie.
Au fur et
à mesure que chacun grandit et se rapproche de la possibilité de procréer
concrètement, son désir va être remanié. Principalement par le système de
valeurs que chaque personne élabore aussi et par son intelligence, qui lui apporte
entre autres une connaissance sur les attentes de sa société, sur l’avenir de
l’humanité, sur les besoins des enfants. Ainsi soumis à la réflexion
personnelle, le désir devient projet, mûri dans la solitude, discuté avec le
partenaire de vie ou parfois avec d’autres proches. Ainsi le désir d’avoir une
ribambelle d’enfants s’est-il transformé chez beaucoup en projet d’en avoir
deux ou trois, et en commençant à les mettre en route après trente ans. Tel
homme porteur d’une pathologie génétique demandera que son épouse soit
inséminée par un autre sperme, etc. … Ce n’est évidemment pas toujours aussi
responsable !
En 2006,
la grande majorité de ceux qui ont envie de vivre leur parentalité se donnent
un droit très fort de réaliser leur désir-projet sans plus se poser de
questions sur le bien fondé de leur conception à eux. S’ils ont des problèmes
de fécondité et que la nature leur résiste, ils se font puissamment aider par
la médecine. Ailleurs, ils mettront à profit l’absence de lois ; ou encore
ils créeront des lobbies et s’efforceront de faire changer celles-ci, pour que
leur désir-projet se réalise lorsqu’il est en rupture avec les traditions de
leur société.
Dès la
grossesse et en tout cas dès après l’arrivée de l’enfant concret dans leur
foyer, les nouveaux parents ne s’en tiennent pas là : ils génèrent des
attitudes qui visent à « marquer » leur enfant, à infléchir sa vie
spirituelle et même biologique dans une direction précise, celle dont ils
rêvent, celle qui leur paraît idéale : le faire manger écologiquement ou
le gaver de frites et de pâtes…l’enseignement général puis l’Université plutôt
que l’apprentissage d’un métier manuel….la politesse guindée ou l’impertinence.
Difficile,
voire non souhaitable, d’échapper à l’exercice appliqué de cette attente, que
les parents manifestent tant via l’éducation ou le dialogue volontaire que par
leur propre témoignage de vie et par des attitudes spontanées dont ils ne sont
pas toujours conscients. Même les parents qui prétendent laisser leur enfant
très autonome mettent en oeuvre de la sorte
leur attente à eux : leur enfant de rêve est celui qui « se
montre » autonome.
Et remarquons pour terminer cette définition, que ces désirs-projets pleuvent
sur l’enfant depuis toute la communauté adulte, et pas seulement depuis les
parents.
L’école a
le projet de son écolier de rêve, qui s’exprime librement, manie l’ordinateur
avec brio, mais seulement pour enrichir son savoir, s’ affirme mais ne conteste
quand même pas trop le système. Les psychothérapeutes ont leurs attentes sur
leur petit client de rêve, celui qui progresse vers davantage d’introspection
et de communication, n’est pas trop dépendant d’eux mais ne casse pas leur
matériel pour autant. Les services sociaux, sur leurs enfants défavorisés de
rêve, ceux qui disent merci parce qu’on les laissent envers et contre tout dans
leur famille chaotique, etc. …
Chapitre
2
Les effets sur l’enfant
Jusqu’à un certain point, ce désir qui
veut le « marquer » d’une manière originale est positif pour son
devenir psychique. L’enfant a besoin d’une présence engagée à ses côtés pour se
sentir suffisamment important ; il a besoin de contenance et d’insistance
pour donner le meilleur de lui-même par le travail et la persévérance. Il a
besoin que se matérialise la présence, l’intérêt et l’autorité de l’adulte
proche, celui qui se définit comme son parent, pour que croissent ses propres
valeurs morales, sa confiance en soi, sa socialisation, pour qu’il développe
ses ressources propres.
Mais il y a plus : il a besoin aussi qu’on lui indique la route à suivre
pour qu’on soit fier de lui ; pour qu’il soit le plus pleinement et le
plus spontanément reconnu comme « fils ou fille de … » ; il
capte ces signaux indicateurs et souvent, jusqu’à un certain point, il
s’efforce de les faire siens, d’intégrer ce qu’on attend de lui, bien plus que
de simplement obéir par prudence, ou au contraire bien plus que de se rebeller
diffusément : il ressent que, si ses parents ou si ses proches ont une
attente précise, c’est qu’il est assez important à leurs yeux pour qu’ils
l’aiment et c’est aussi parce qu’ils l’en jugent capable. Sur ce dernier point,
ils n’ont pas toujours raison, mais c’est ainsi, et rien de pire que
l’indifférence.
II. Et
pourtant il existe un paradoxe fondamental autour des sources de notre devenir
psychique. S’il est bon que l’enfant soit invité à faire route dans le projet
pensé par son entourage proche, il est bon aussi qu’il soit reconnu dans son
altérité radicale.
Depuis
bien avant sa naissance, il est une autre personne humaine avec une pensée et
une créativité, des ressources positives et des manques qui lui sont propres,
avec une capacité autonome à désirer, avec une liberté intérieure qui, de plus
en plus au fur et à mesure du grandissement, va lui faire évaluer et acter ce
qui est bon et important pour lui. Et
donc, face aux rêves et attentes de ceux qui les élèvent, beaucoup s’en imprègnent en partie et s’en
différencient en partie. Accessoirement, il reste chez chacun une troisième
zone d’extension variable pour la seule obéissance : ici l’enfant se soumet
à certaines attentes des parents ou à certaines lois qui définissent la vie
sociale sans y adhérer de l’intérieur, mais par angoisse ou par prudence.
Les
proportions respectives d’intégration des attentes de l’entourage et de
différenciation (1)
varient d’un enfant à l’autre. Certains s’efforcent de correspondre très
largement aux attentes que l’on a sur eux et peuvent s’en trouver très heureux.
Mais si elles sont excessives – par exemple dans le domaine
scolaire – on les voit s’épuiser, vivre des sentiments d’échec et de
culpabilité, et générer une mauvaise image de soi. Avec la même motivation de
non mise en question de ce qui leur est demandé, on voit bien que d’autres ont
refoulé leur droit à la différenciation, et sont comme des automates
malheureux, par exemple pour avoir épousé une carrière dans laquelle ils ne
s’épanouissent pas.
A l’inverse, certains ne veulent quasi rien entendre des attentes que l’on a sur eux. S’ils rencontrent sur leur chemin des parents tolérants, qui ne démissionnent pas sur l’éducation à des règles de convivialité, mais qui savent renoncer à leurs rêves plus forts, tant mieux ! Cette catégorie de parents, humbles et souples, peut même finir par se réjouir des chemins alternatifs qu’emprunte leur fils ou fille. Mais si les parents s’obstinent, alors, ce peut être le bras de fer réciproque, les sabotages des projets parentaux - on peut toujours finir par se faire exclure de telle école -, les conflits ouverts, le temps perdu à batailler et à s’insulter plutôt qu’à développer des ressources positives et finalement les portes qui claquent et les ruptures plus ou moins définitives.
Khalil Gibran avait tout à fait compris
qu’on ne devrait pas penser les missions et les mots-clés de la vie d’un enfant
à sa place. Il le dit dans son livre poème le Prophète :
« Vos
enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et filles de I 'appel de la
Vie à elle-même. Ils viennent à travers vous mais non de vous. Et bien qu'ils
soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. Vous pouvez leur donner votre
amour mais non point vos pensées, car ils ont leurs propres pensées. Vous
pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes, car leurs âmes habitent la
maison de demain, que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves. »
Cette
reconnaissance n’exclut pas l'éducation. Celle-ci n’a pas pour but de s’opposer
aux dimensions profondes du projet de vie. Elle socialise, elle fait apprendre
à l'enfant des comportements qui l’adaptent au groupe, aussi longtemps qu'il est sous l'autorité de celui-ci.
Chapitre 3
Il a probablement existé de tout temps un désir d’emprise de la communauté des adultes sur ses enfants. C’est vrai à propos des « attentes spirituelles » entre proches, que nous avons évoquées dans le chapitre précédent. Mais au-delà, on a fait – et on fait toujours quelque peu – des « projections instrumentales » sur les enfants à naître ou déjà nés, sans se poser fondamentalement la question de leur bonheur individuel : autrefois, on avait des enfants pour assurer la survie du clan. Les bourgeois du XIXe siècle couvaient l ‘aîné pour assurer la survie du patrimoine et éduquaient leurs autres enfants par devoir, tandis que les paysans se procuraient par la reproduction une main d ‘œuvre bon marché.
Il faut
donc réfléchir soigneusement avant d’affirmer que l’on assisterait à une sorte
de révolution en matière de désir d’enfant et, pire encore, avant de céder à la
résistance frileuse au changement et d’insinuer que toutes les modifications
contemporaines feraient le malheur des dits enfants.
Dans ce
chapitre, j’esquisserai quelques constatations sur ce que j’appelle « le
droit contemporain à désirer ». Dans le suivant, j’en tirerai quelques
applications importantes pour le désir - projet d’enfant.
I. Tout
désir individuel non outrancièrement antisocial vécu par un adulte a tendance à devenir omnipotent :
« You like it, just do it ». Dans le cadre de la mutation
profonde d’une société qui, d’autoritaire, est devenue davantage individualiste
et où les relations se négocient plus qu’elles ne s’imposent, dans le cadre
d’une dynamique effrénée de consommation et de ses contraintes non-avouées,
chacun croit de plus en plus non seulement qu’il a le droit de désirer et de
l’exprimer, mais plus fondamentalement de voir son désire reconnu et exaucé :
« Un enfant si je veux, quand je veux, comme je veux ».
Son désir ne peut être que légitime et
chacun, se groupant éventuellement en lobbies va chercher à obtenir une règle,
une loi qui lui permet de l’exaucer.
La société
tend à devenir un self-service de normes à usage individuel où chacun se fait
faire et reçoit un décret ou une loi pour officialiser son désir et en rendre
possible la réalisation.
Ce désir que l’adulte veut imposer, il est rare qu’il accepte d’en évaluer en
profondeur la valeur humaine et les effets potentiels. Il ne se persuade et ne
persuade la communauté que de ses dimensions positives. Son désir, il en est
sûr, ne peut apporter que bien-être et bonheur à ceux qui en sont les
réceptionnaires.
Donc
l’adulte pose la question de l’affectif, du bonheur, de la réalisation
individuelle de soi, ce qui est bien dans l’air du temps … mais il le fait
avec une pensée égocentrée, étant juge et partie à la cause, et en balayant
obstacles et contradictions : « Je désire. J’ai raison de désirer.
J’ai droit à un enfant et me le donner ne peut faire que notre bonheur à tous
les deux. »
Et lorsque
des tiers, s’appuyant sur leur expérience de vie, leur expérience
professionnelle, leur savoir, disent qu’il y a peut-être problème, l’adulte branché
et contemporain leur répond que tout est relatif, que c’est peut-être ce qu’ils
pensent mais que d’autres pensent autrement ; bref, on refuse que ces
témoins puissent être les porte-paroles d’un savoir sur l’humanité davantage
transcendant qui, sans être immuable, serait cependant plus stable.
On est à
l’ère de « Ca se discute » et autres reality shows, dans un brassage
perpétuel d’idées où la parole de chacun , non seulement est digne du même
respect – ce qui est correct -, mais est censée porteuse de la même
scientificité – ce qui est aberrant -!
II. Non
seulement le désir individuel cherche-t-il intensément à être légalisé, mais
corollairement, à se réaliser « envers et contre tout », souvent avec
l’aide de la technique.
L’être
humain s’en remet de moins en moins au hasard, il programme de plus en plus
minutieusement les circonstances de temps, d’espace, etc … où ce qu’il
projette se matérialisera. Il n’accepte plus non plus les manques, les failles,
les obstacles sur les chemins de son désir.
« Un
enfant à tout prix » et ces mots sont parfois à prendre au premier
degré : l’argent et les outils ne manquent pas dans certaines aventures.
L’acharnement peut être incroyable – je pense, par exemple, à l’insistance
acrobatique de certaines techniques de procréation assistée ; lorsque le
bon sens crie de toutes ses forces « non, arrêtez », l’adulte
quémandeur trouve toujours, pour tenter l’impossible, un savant plus fou que
lui, ou plus intéressé par l’argent.
On ne veut donc plus assumer que chaque choix, suivi de son
résultat connote ses caractéristiques propres en termes de ressources, mais
aussi de caractéristiques limitantes. Si tout n'est pas possible dans un cadre
donné, alors peu importe, on cherche à faire éclater le cadre ! Une femme
célibataire à qui on refuserait officiellement l’insémination par donneur peut
acheter sans problème un kit de sperme frais sur Internet, censé provenir d’un
athlète très beau, à haut potentiel intellectuel, et d’une race précise.
On assiste à une volonté folle d'éradiquer
de l'humanité toutes les souffrances morales et notamment les souffrances liées
aux pertes et aux manques ; ces souffrances sont pourtant inhérentes à
notre condition humaine ; les accepter apporte régulièrement plus de paix
intérieure, plus de légitimation du sens de l'existence, que de vouloir les
combattre et les colmater à n'importe quel prix, parfois en niant l'évidence.
C'est en assumant les différences qui nous distinguent les uns des autres, en
les nommant et en communiquant à leur sujet qu'on entre dans le vrai monde de
l'égalité entre humains.
Reconnaître
et parler nos différences ne les supprime pas, ne supprime pas tout de suite le
poids pénible du manque dans le quotidien, mais c'est quand même cette
reconnaissance qui lui donne les meilleures chances de cicatriser petit à
petit. Elle conduit aussi au sentiment de partager une humanité pleine avec les
autres.
Ce
sentiment d'égalité généré par la reconnaissance des différences, ce n'est
pourtant pas l'égalitarisme, à l'arrière-plan des pensées de ceux qui veulent
que tous leurs désirs soient satisfaits.
Chapitre 4
Applications
au désir – projet d’enfant.
§ I. Pratiques
qui engagent la matérialité de la vie de l’enfant.
Les pratiques contemporaines que nous allons d’abord évoquer portent sur la vie biologique et matérielle de l’enfant, mais aussi par ricochet sur sa vie affective et spirituelle, qui en est indissociable. En voici quelques importantes :
I. Le
désir – projet de mort du fœtus ou de l’enfant déjà né
Il est légal et donc réalisable à certaines conditions,
celles qui encadrent l’avortement légal ou l’euthanasie passive des enfants en
phase terminale de maladies incurables et mortelles. A l’heure actuelle, cette
grave décision peut se justifier si elle est prise de façon réfléchie, éthique,
en équipe, en pesant soigneusement le pour et le contre en ce inclus ses
implications potentielles sur ceux qui continuent à vivre après.
Je le cite
ici, ce désir – projet de mort, pour appeler les choses par leur nom
et avec l’espoir qu’il ne sera jamais opérant dans une société comme un geste
banal, au service du seul confort de ceux qui le vivent et le posent.
Je pense
par exemple aux fœtus découverts porteurs d’un handicap. Je ne suis pas
toujours que l’on laisse réfléchir les parents sereinement à leur propos, pour
évaluer le devenir affectif de leur famille avec ou sans membre handicapé. Les
médecins et d’autres professionnels font parfois trop de pression à
l’élimination, porte-paroles involontaires d’une société de consommation qui ne
peut être que clean. Je suis préoccupé de savoir, par exemple, qu’on
propose déjà l’avortement simplement parce que la mère enceinte a présenté une
maladie comme le CMV qui, de loin en loin, affecte le fœtus, alors qu’on ne
trouve rien d’anormal sur celui-ci.
Dans le même ordre d’idée, je pense qu’il
faut continuer à réfléchir avec intensité au sort des embryons surnuméraires
laissés par la procréation assistée. Même si la vie humaine n’est pas
« la » valeur suprême, même si elle peut être sacrifiée pour de
solides raisons, nul d’entre nous ne peut affirmer avec certitude le moment où
elle commence avec sa spécificité spirituelle. Il ne faudrait pas que ces
embryons soient fabriqués un jour à la chaîne pour en extraire les Omega je ne
sais combien dont on découvrirait qu’ils regorgent.
II.
Disposer de l’enfant quand ses parents se séparent
Au niveau
le plus radical, ne serait-il pas juste de mettre au moins de temps en temps un
bémol à l’affirmation « Quand un couple ne s’entend plus, la dernière chose
à faire, c’est qu’il reste ensemble pour les enfants ». A généraliser
cette recommandation, on en a fait un slogan idéologique, plus qu’une vérité
scientifique qui a certainement sa part de sagesse.
Dans le
cadre de certaines séparations parentales, n’est-il pas parfaitement injuste
que l’on dispose des sentiments et des pensées de l’enfant, en essayant
d’empêcher la spontanéité de ceux-ci, et même en le trompant délibérément sur
la personne et les motivations du parent absent ? Sans pour autant obéir
chaque fois strictement à ce que dictent les préférences et les aversions
spontanées de l’enfant, faut-il pour autant faire semblant de croire que toute
démarche lui est accessible et que, s’il ne la pose pas, c’est parce qu’un
vilain adulte aliénant conditionne son comportement ?
Tel père, par exemple, peut-il penser sérieusement que sa fille de douze ans ne va pas lui en vouloir beaucoup, en son nom propre, alors qu’il est parti sans crier gare avec sa jeune secrétaire – ou son jeune secrétaire, en 2006 – en désertant un foyer qu’il investissait jusqu’alors raisonnablement bien ?
Et
fallait-il vraiment voter une loi qui entérinait la tyrannie de l’égalitarisme,
en faisant de l’hébergement alterné le choix présenté comme le plus
normal ? Tant de souffrances à son propos s’expriment un peu partout, et
ne sont pas entendues par une société
qui y recourt de plus en plus, même pour des enfants très jeunes.
III. Adoptions et fabrications sur mesure au nom du droit de l’enfant
On ne rappellera donc jamais assez que l’adoption, c’est donner une famille à un enfant qui en a besoin et pas donner, ni a fortiori fabriquer, un enfant pour des adultes qui en ont le désir. Il n'y a pas un droit à I'enfant, mais bien un devoir de continuer de façon responsable l’aventure de la vie et donc un devoir de solidarité à l’égard d’enfants en grande souffrance sociale.
Par
l’adoption plénière, leurs parents adoptifs inscrivent officiellement,
symboliquement et entièrement ces enfants dans une filiation ordinaire, celle
de leur généalogie à eux.
Les
parents candidats sélectionnés n'ont aucun droit à revendiquer un enfant
- ils sont déclarés aptes, un point c'est tout -, pas plus qu'ils
n'ont le droit de choisir l’enfant qui va venir habiter chez eux.
Pour
que l’évaluation des candidats soit positive encore faut-il qu’ils présentent
une maturité affective personnelle, une vie de couple suffisamment bonne et
qu’ils offrent à l’enfant un cadre anthropologique optimal (1).
A. En s’appuyant sur ces critères, l’on devrait se montrer
très réticent à confier un enfant à adopter à un parent-candidat célibataire.
Que ce soit par phobie ou par choix positif, celui-ci ne
prend pas la différence complémentaire des sexes en considération dans son
propre itinéraire de vie. C'est comme si cela n'avait pas
d'importance que l'enfant assiste, au coeur de sa vie, au témoignage de l'amour
d'un homme et d'une femme, et à la manière dont le masculin et le féminin
s’expriment et se négocient.
Ensuite,
la double pratique du célibat et de la parentalité connote implicitement un
vécu de toute-puissance inquiétante dans le chef de l'adulte, même si ce n'est
pas lié à un caractère autoritariste : « Je puis tout comprendre
seul(e ); je puis me débrouiller tout(e) seul(e) ; je n'ai pas vraiment
besoin d'un autre au coeur de ma vie ». Affirmation dangereuse et
illusoire, et témoignage préoccupant pour l'enfant qui pourrait soit s'en
sentir très insécurisé, soit s'en imprégner à son tour !
B.
Pour le premier motif que je viens d’invoquer, je déconseille également
l’adoption dans les couples homosexuels qui s’autosuffisent de leur
homosexualité « primaire ». Je ne vise donc pas ici le séjour
d’enfants dans les couples homo installés sur le tard, après une première phase
de vie hétéro dont sont nés les enfants ; ceux-ci ont donc bien, dans des
lieux différents, un père et une mère à qui se référer. Les couples homo qui me
posent question sont ceux où un enfant pas encore connu est revendiqué en
référence à un désir d’enfant qui devient vite un droit à l’enfant. C’est
rarement un enfant adopté suite à sa misère sociale, mais bien plus souvent un enfant fabriqué pour la
circonstance.
-Outre
ce premier motif, de la non-confrontation à la négociation de la différence des
sexes au quotidien, les enfants passent mieux les différentes étapes de leur
vie affective s’ils peuvent être en relation proche avec un père et une mère
qui les structurent complémentairement.
Pensons
par exemple à la progression du complexe d’Oedipe : combien il est
important pour l’enfant de tomber quelque peu amoureux du parent de l’autre
sexe, puis d’être remis à sa place par la barrière naturelle que constitue
l’amour qui se vit entre ses parents, et enfin de trouver une porte de sortie
en s’identifiant au parent de son sexe.
Pensons,
par exemple au grand garçon, à partir de sept, huit ans, qui vivrait avec deux
mères adoptives lesbiennes. Quelle toute-puissance pour les femmes dans son
quotidien ! Comment comprendre la vraie place du masculin qu’il incarne et
dont elles ont l’air de ne pas avoir voulu pour être heureuses ! Comment
ne pas en ressentir une réelle insécurité quant à sa propre sexuation
masculine ?
-Enfin,
à accéder à leur requête, on introduirait gratuitement, intentionnellement,
probablement pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un
bouleversement anthropologique radical : un être humain pourrait donc être
fils ou fille soit de deux mères, soit de deux pères, c'est-à-dire qu'un des
deux principes fondateurs de la vie tant biologique qu’affective n’aurait plus
aucune importance pour définir la filiation ou la parentalité.
-
Plus accessoirement, dans une partie des projets d’adoption homosexuelle, certaines
fantaisies acrobatiques qui font imploser les lois naturelles de la vie et les
derniers repères de l’organisation sociale ne sont pas tristes et pas faciles à
gérer émotionnellement, ni par l’enfant, ni par l'adulte.
Quand deux homosexuels masculins mélangent leur sperme pour inséminer une amie
lesbienne, et récupérer en retour l'enfant attendu par ses deux papas, bien
sûrs d'avoir fait tout ce qu'il faut pour gommer les différences entre eux,
est-ce si sécurisant ?
Autant
si, dans ce contexte, ils ont un projet qu’ils appellent de co-parentalité.
L’enfant est géré par les deux couples, le gay et le lesbien. Il a une mère
naturelle, et puis, qui sont les trois autres ? Quel est leur
statut ? Comment les appeler ? C’est le spermato de qui, finalement
qui a gagné ? Et si de lourdes tensions s’installent un jour dans ce
quatuor, qui reconstitue une hétérosexualité parentale alors qu’il n’en veut
pas dans le couple, que faire ? Et si, au nom de motivations prosélytes,
ils expliquent tous les détails de son origine à l'enfant, est-ce si sûr
que c’est gérable par lui ?
-Il
me semble enfin néfaste pour l’enfant que le désir qu’on a de le fabriquer sur
mesure, donne lieu à des pratiques commerciales (2),
telles qu’on le voit déjà tout à fait légalement, par exemple aux Etats-Unis.
Ici, par exemple, un couple de
parents-candidat fortuné achète très cher l'ovule d'une egggiver puis le
ventre d'une mère porteuse, avant de récolter le produit fini. Des
avocats bétonnent le processus à l’aide de juteux contrats. Je ne sais pas si
l’enfant est jetable au cas où il ne conviendrait pas.
On
n’en est pas encore là en Europe. Pas légalement, non. Mais du sperme ou des
ventres de mère porteuse s’achètent aisément sur Internet.
IV.
Les enfants dont le désir des parents modifie le corps
N’existe-t-il
pas un droit universel garantissant l'intégrité du corps ? Les exceptions
prévues ne concernent-elles pas la nécessité de soigner ou/et de protéger ce
corps d'un danger, alors que l'être humain concerné est dans l'incapacité de
donner son consentement ?
Transgresser
le principe d'intégrité est très dangereux : comment justifier le fait de
disposer du corps d'un autre, ici d'un infans,
sans son consentement ? Une fois levée une barrière de
principe, surgissent vite des applications de plus en plus folles et de plus en
plus nombreuses, auxquelles il risque de devenir impossible de résister.
A.
Pourtant, en partie sous la suggestion de médecins, une pratique hasardeuse
existe déjà ; elle a même été légalisée dans l’un ou l’autre pays, c’est
celle de concevoir des bébés dits médicaments. Bébés conçus au terme de
manipulations techniques compliquées,
dans le but de sélectionner la composition cellulaire de leurs tissus, avec
l'espoir que des prélèvements faits sur eux puissent être greffés à un grand
frère ou à une grande soeur très malade, et peut-être sauver la vie de ce malade.
J’admets
que le problème éthique, ici, est particulièrement douloureux et que la
pratique n’est pas absolument à proscrire, par exemple chez des parents qui
auraient beaucoup réfléchi et se sentiraient prêts à aimer ce nouvel enfant
pour lui, même si le bénéfice thérapeutique escompté ne se produisait pas et
que l’aîné mourrait. De là à croire que tout serait réglé pour autant, et que
le malheureux petit médicament raté ne vivrait pas un inconfort et une
culpabilité profonds, c’est autre chose. Le pire de tout serait donc que, comme
en Angleterre, une loi vienne banaliser cette pratique qui ne peut rester
qu’exceptionnelle.
Mais ces
rares bébés-médicaments ne constituent-ils pas le signe avant-coureur d’un
droit de disposer du corps de l’enfant que va se donner de plus en plus la
science, la technologie et la famille, en fonction de ses besoins, désirs et
parfois folies d’adultes ?
Déjà le
fait de disposer d’embryons, surnuméraires ou fabriqués pour la circonstance,
aux fins de la recherche scientifique ne pose pratiquement plus de
préoccupation éthique aux savants. Demain, ils serviront peut-être au commerce
des pommades de jouvence ou des Oméga 185.
En toute
illégalité, les ventes d’organes d’enfants pauvres ont bel et bien lieu, ainsi
que celle de sperme congelé ou frais, ou de ventres porteurs via Internet. Avec
ces dernières pratiques, c’est la sélection génétique qui commence, non pas
pour éradiquer des maladies graves – ce qui a du sens -, mais pour
favoriser l’installation de caractéristiques positives chez l’enfant. Les
émissions de vulgarisation scientifique avant-gardistes nous prédisent
d’ailleurs l’arrivée de bébés hautement génétiquement sélectionnés qui mijotent
pourtant neuf mois dans des matrices artificielles. Et si l’on s’embarque sur
ces hasardeux toboggans, aura-t-on un jour des arguments pour résister aux
clonages d’enfants, définis comme para humains, et devant servir, de
jouets-esclaves ou de matériel de réemploi à leur riche double ?
Nous
devons donc redoubler de vigilance et nous interdire d’exercer cette volonté de
puissance et de confort où, sans plus prendre le risque du hasard et du manque,
nous en arriverions à acheter une descendance que nous voudrions trop … à notre
image et à notre ressemblance. Tiens, n’est-ce pas le fantasme… ou la
prérogative de Dieu, cela ?
§ II. Rêves
et attentes spirituelles inadaptés.
Même
s’il n’est pas déjà sélectionné génétiquement, le bébé contemporain a souvent
été soigneusement programmé. On n’est pas déjà tout à fait en Chine, mais néanmoins
dans beaucoup de familles, il n’est pas loin de constituer une chose rare et
précieuse.
A.
Ne peut-on pas craindre que se maintienne et s’amplifie une volonté d’emprise
excessive des adultes sur ce produit si soigneusement conçu ? Emprise
exercée sous des formes plus habiles que l’autoritarisme du passé :
séduction, chantages affectifs discrets, corruption sous une abondance de biens
matériels, comme important par les
proches « pour peu que tu brilles là et comme où nous le voulons ».
Laurence Gavarini parle d’une fétichisation de l’enfant. Et s’il y a un grain
de sable, on va longtemps en refuser l’existence, grâce aux artifices de la
technologie, à la Ritaline pour les peu-concentrés, peu motivés, et aux
innombrables professions de la remédiation des manques, en ce inclus nombre de
psy. L’humilité et le deuil, c’est vraiment en toute dernière extrémité.
B.
Ne peut-on pas craindre inversement qu’une partie des parents aille se nicher à
l’extrême opposé de l’échelle « emprise – démission »
et se soumette trop à la volonté de
puissance des enfants ? Les parents ici à la dérive n’osent plus rien
exiger ni politesse, ni conduites sociales, ni a fortiori inscription de
l’enfant dans un projet. Au delà du consensuel et du négocié, typiques de nos
sociétés occidentales, ces parents et d’autres adultes encore ont effacé en eux
et autour d’eux l’idée d’un ordre hiérarchique des générations.
On les voit alors mendier, marchander, ne plus oser donner la vraie punition ou
la fessée qui calmerait des ardeurs excessives
- des députés scandinaves sont passés par là -. Si l’enfant est tancé
par un professeur, c’est ce dernier que le parent court tancer en retour.
Au
lieu d’installer dans la société des sujets agréables à vivre, et qui ont des
idées sur l’avenir, ils mettent en circulation des affreux Jojo narcissiques,
se croyant tout permis, hédonistes et dégradants les objets, paresseux et
intolérants à la frustration, grossiers et agressifs : les
enfants-rois !
C.
Dans un autre ordre d’idées, ne peut-on pas craindre enfin – et déjà très
largement constater – que trop de parents, englués dans les mensonges de
la société de consommation et fatigués par les exigences des enfants eux-mêmes,
n’assimilent et ne réduisent la fonction d’aimer, d’éduquer, et de travailler à
celle de « donner des choses ». Donner en abondance, pour vivre le
quotidien, pour apprendre, pour se distraire.
Trop
de plénitude matérielle risque pourtant d’appauvrir la pensée personnelle, la
créativité, le pouvoir d’action, le sens de l’effort. Pour penser et résoudre
un problème, il faut du vide, du silence, un espace d’intimité. Pas la Starac
qui pseudo-pense et pseudo-rigole en permanence à votre place.
Et
voilà que le désir d’enfant, plutôt que de pousser celui-ci à réfléchir et à se
débrouiller, en fait un enfant consommation-consommé ; une source de
profits, grain de poussière sur le grand échiquier de la consommation.
S’il
s’est perdu une fin d’après-midi avec le petit vélo de ses sept ans, il ne
connaîtra pas l’angoisse structurante d’avoir à se débrouiller pour retrouver
son chemin. Un portable adapté à son âge et bientôt une puce électronique lui
arrangeront ça tout de suite. Et pourtant, ce n’est pas vrai qu’il y a des
Dutroux et des Fourniret au coin de chaque rue.
Chapitre
IV
Et si nous nous retroussions les manches ?

Les
altermondialistes combattent une conception économique néolibérale de la
mondialisation qu’ils estiment assassine du vrai progrès de l’humanité. De plus
en plus de personnes se découvrent de fortes préoccupations écologistes pour
lutter contre la détérioration matérielle de la planète. Un troisième combat me
semble tout aussi important, à mener contre le rouleau compresseur de la
volonté de puissance de chaque individu, qui devient excessive et s’exprime
entre autres dans certaines aberrations du désir d’enfant.
I.
A tout remettre en question au nom du droit au désir individuel, à bousculer et
à casser indéfiniment les organisations sociales et familiales du moment et les
repères anthropologiques de toujours, nous introduisons le chaos, l’insécurité,
l’absence de repères forts qui laissent déjà les plus fragiles d’entre nous
livrés au seul individualisme de leurs pulsions.
C'est
le règne de la contestation permanente ; c'est le cafouillage perpétuel
des règlements volatils et contradictoires, qui essaient de donner un peu
raison et des miettes de satisfaction à un peu tout le monde et dont on ne sait
plus extraire des directions de conduite bien tracées vers un avenir
cohérent …
Nos communautés doivent donc se réhabituer à entendre des « Non » fermes
et forts.
Je
ne prétends pas pour autant qu’il soit souvent aisé de tracer à coup sûr la
frontière entre ce qui est vraiment mal – et qui doit être certainement
interdit -, et ce qui est neutre ou bien. C’est vrai que certains «
Non », n’ont qu’une portée relative à l’espace et au temps d’une culture,
et que ceux qui les posent ont intérêt à le savoir et à les poser avec
humilité. Mais il faut continuer à en poser, car nous gagnons à vivre dans une
stabilité qui nous permette de nous repérer. Pour peu qu’elle ne devienne
jamais, cette stabilité, une rigidité égoïste au service des plus puissants.
A
accepter de moins en moins les limites de notre condition
humaine, les risques que nous encourons et dont nous commençons à voir les
effets, c'est ne jamais être satisfaits ; en vouloir toujours plus et
encore plus ; accepter que ce soient les objets et les marchands qui
dominent le monde, créer de moins en moins de pensée, d'imagination, d'idées
pour dire ce qu’est la vie et la faire progresser en profondeur.
II.
Je nous invite également toutes et tous à faire preuve de sollicitude
particulière pour nos enfants – et même nos adolescents – qui, dans
cette première phase de leur vie, ne parviennent pas complètement, tout seuls,
à imposer la reconnaissance de leurs besoins spirituels. Au rang de ceux-ci,
dans le cadre de cet exposé, j’ai évoqué qu’ils puissent :
-
Bénéficier d’un cadre de vie stable et sécurisant, d’un environnement social
qui les accueille, les soutienne et soit porteur de repères clairs, en matière
d’objectifs de vie, de normes et de Lois.
-
S’intégrer dans une pleine filiation, une généalogie qui leur donnent de
solides racines.
-
Vivre dans le chef de leur parents amour, présence, témoignage de vie sociable
et exercice de la complémentarité sexuée, c’est-à-dire de l’égale importance
accordée à l’homme et à la femme au cœur du couple.
-
Bénéficier d’un « désir-projet » d’enfant qui leur indique une route
à suivre. Laurence Gavarini dit : « Se construire dans les
déterminations parentales » .
-
Percevoir que leurs parents et leurs proches peuvent aussi se retirer et les
laisser passer, se définir et choisir tout seuls en intégrant d’ailleurs en
partie dans leurs choix ce qu’ils ont reçu de leur famille. Laurence Gavarini
ajoute : « S’affranchir en partie des déterminations
parentales ». Que le jeune naisse à lui-même, c’est-à-dire qu’il se
libère des circonstances particulières de sa venue au monde, de son cadre de
vie, et qu’il s’en approprie ce qui est bon pour lui. A ce prix, on peut être
heureux même si, par exemple, on est un enfant né de l’inceste .
III.
La responsabilité des politiques
Pour
conclure, je souhaite vous faire part de ma vision de citoyen sur la
responsabilité des hommes et des femmes politiques. Je voudrais qu’ils aident
la communauté à vivre sociablement, dans la justice et avec sagesse, en ce
inclus qu’elle assure de façon responsable la poursuite de l’aventure de la
vie.
Justice sociale ? ceci connote que nos
politiciens continuent à s’occuper de l’accès de tous à l’emploi ou à d’autres
occupations positives du temps de vie, ainsi que de la répartition équitable
des biens. Justice, tout court, c’est-à-dire qu’ils continuent à s’occuper de
la sociabilité de nos comportements à tous, et à nous protéger des excès
anti-sociaux de quelques-uns.
Sagesse ? dans les limites de cet exposé, je dirais que c’est, entre
autres, nous aider à trouver un juste équilibre, social et personnel, entre la
promotion de notre droit à désirer et l’acceptation de nos limites et de nos
manques ; c’est nous aider aussi à nous souvenir que l’être humain est,
spécifiquement, un être spirituel et pas un pur réceptacle d’objets de
consommation. Par effet de cascade, nos désirs sur nos enfants s’en trouveraient
chargés à l’occasion de davantage de vraie humanité !
Notes.
1.
Optimal ? On peut avoir cette exigence, parce que l’offre et la demande
étant ce qu’elle est, le nombre d’enfants-candidats sur le marché n’est pas très élevé. On peut donc viser à leur
offrir le meilleur !
2. Je ne
parle pas ici de la rémunération du travail nécessité par les techniques
artificielles, ou presté par les juristes, les services sociaux et les
Tribunaux lors de l’adoption, mais bien de l’achat des « produits humains de
base ».
QUELQUES COMMENTAIRES
De Anne-Marie Roviello, professeur
de philosophie à l’université libre de Bruxelles, ce 10/12/06
Cher Jean-Yves,
J’ai lu ton beau texte du colloque parisien, je le
trouve plein de profondes et fondamentales pensées et je voudrais te dire mon
accord et mon plaisir de te lire tout particulièrement sur quelques points
essentiels
L’humour est, ici encore au rendez-vous comme dans ce
passage où tu décris l’enfant idéal : pour l’école, c’est celui qui manie
l’ordinateur avec brio, mais seulement pour enrichir son
savoir " ...; pour le psy, celui qui progresse dans la
communication et l’autonomie, mais sans casser leur matériel pour
autant "..., pour les assistantes sociales, etc.…
Tu formules les choses avec une justesse souvent
percutante " La société tend à devenir un self-service de
normes à usage individuel où chacun se fait faire et reçoit un décret ou une
loi pour officialiser son désir et en rendre possible la
réalisation. "
On est à l’ère de " Ca se
discute "
"Désir-projet d’enfant" : il est très
bien ce néologisme, il dit bien la plurivocité qui est dans la chose elle-même
et pas seulement dans les mots
J’aime beaucoup l’idée que le futur parent
" sculpte " son projet d’enfant, qu’une structuration
s’opère au fil de ses expériences, que le désir est plus que désir, qu'il
s'amplifie de "cette construction interne liée à l’histoire de vie".
(même s'il faut aussi malheureusement
reconnaître la réalité de déconstructions internes liées
elles aussi à l’histoire de vie)
Je trouve important que tu rapportes l’altérité
radicale de l’enfant, par rapport aux désirs-projets de ses parents au fait que
l’enfant lui-même est un être de désirs et de projets autonomes, et pas
simplement un être de capacités et de défauts.
Je me rallie entièrement à ta mise en garde contre la
revendication très post-moderne : " Un enfant si je veux,
quand je veux, comme je veux ".
Je me réjouis de te voir relever la confusion entre
respecter la parole de chacun, et adhérer à chaque connerie proférée au nom de
ce respect mal compris une distinction fondamentale, et qu’il est fondamental
de relever à chaque occasion, car elle cause énormément de dégâts, dans cette
question des enfants, mais aussi sur d’autres terrains.
C’est le même problème qu’on affronte en philosophie
ou dans les cours de morale " à chacun son opinion " sans
aucun sens de ce qui transcende le simple sentiment subjectif, le simple
" libre choix " ou " désir "
subjectif
OUI à tout ce que tu dis sur les embryons réserves
médicamenteuses et Cie ! Et aussi sur le fait que nous ne savons pas quand
commence la dimension spirituelle du foetus, peut-être dès le départ,
non? Au moins à l'état virtuel, puisque les " mêmes" cellules
de départ donneront si elle s proviennent d'humains, un humain, et ne donneront
jamais un humain s'i elles proviennent d'un cheval
Je n’y avais pas pensé, mais c’est vrai qu’on inverse
le sens des choses lorsqu’on oublie que " l’adoption, c’est donner
une famille à un enfant qui en a besoin et pas donner, ni a fortiori fabriquer,
un enfant pour des adultes qui en ont le désir. "
On peut craindre, en effet l’amplification d’
" une volonté d’emprise excessive des adultes sur ce produit si
soigneusement conçu ? " Emprise d’autant plus grande qu’elle
serait plus insaisissable par l'enfant car " exercée sous des formes
plus habiles que l’autoritarisme du passé : séduction, chantages affectifs
discrets ", etc.
Ici et là j'ai un point de vue un peu décalé par
rapport au tien, tout en continuant de te suivre pour l’essentiel
Par exemple je ne parlerais pas de projet de
ne pas avoir d’enfant ou de désir d’avortement Un projet est de l’ordre
de l’élan existentiel positif, alors qu’avortement, ou non
désir d’enfant est absence d’un tel élan. La décision d’avorter, ( à
part peut-être chez quelques très graves perverses???) n’est pas vécue dans l’élan
d’un désir
Plutôt que de désir ou de projet n’est-ce pas plutôt
un blocage du désir, et une impossibilité de se projeter, d’une
rétraction de l’ouverture-au-monde ?
Certains points demeurent pour moi en partie des
interrogations qui demanderaient encore de poursuivre la réflexion et les
débats et surtout de bien connaître l’évolution des faits sur le terrain
Il importe, comme tu le dis, ici aussi, avec beauté,
" que l'enfant assiste, au coeur de sa vie, au témoignage de l'amour
d'un homme et d'une femme, et à la manière dont le masculin et le féminin
s’expriment et se négocient ". Mais s’il est vrai que c’est ce qui
importe dans l’idéal, dans la réalité, en tout cas dans la plupart des
réalités que je connais, ce témoignage d’amour réciproque s’estompe, dans les
couples hétéros, (comme d'ailleurs dans les couples homos), plus ou
moins vite, ou n’a lieu que de manière très sporadique, et est remplacé la
plupart du temps, soit par l’expression de l’ indifférence et de l’ennui, soit
par des rivalités et des rancunes, soit même par l’expression de mépris de
l’autre, un mépris que les enfants ingurgitent aussitôt, et encaissent parfois
à longueur de leur vie d’enfant.
De même, je trouve très intéressant ce que tu dis sur
les avantages du complexe d’oedipe et de " la porte de
sortie " (hé ! Hé !) qu’il offre à l’enfant ce que tu dis
aussi de la toute-puissance fantasmatique de la double mère lesbienne est très
interpellant,
Pourtant, je relativiserais la menace lorsque je
pense
- que les couples homos comme les hétéros se
chamaillent et rivalisent eux aussi en particulier pour recevoir l’affection de
leur enfant, et peut-être a fortiori lorsqu'il s’agit de deux
" mères " (un peu moins mais aussi de deux pères) ; bien
sûr cela présente d’autres désavantages, mais relativise, voire neutralise le
premier qui est plus important et cela exprime aussi une fragilité des
personnes
Cela ne m’empêche pas de reconnaître qu’il y a de
quoi s’interroger, en effet, sur le bouleversement anthropologique
radical que cela représenterait de "banaliser" l'adoption
d'enfants par des couples homos: un être humain pourrait donc être fils ou
fille soit de deux mères, soit de deux pères, c'est-à-dire qu'un des deux
principes fondateurs de la vie tant biologique qu’affective n’aurait plus
aucune importance pour définir la filiation ou la parentalité.
Merci beaucoup pour apporter des nourritures
aussi substantielles à nos interrogations sur ces choses de l'existence
si essentielles.
Anne-Marie Roviello
[1] [1] Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur ordinaire à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain, service de psychiatrie infanto-juvénile des Cliniques universitaires Saint-Luc. Email : jean-yves.hayez@pscl.ucl.ac.be. Site web : www. jeanyveshayez.net
(1) La différenciation se pose par rapport aux attentes
d’un groupe précis. Elle n’est pas toujours un acte d’une originalité parfaite,
comme si l’enfant ou le jeune avait tout sucé de son pouce. Elle peut en avoir
l’air parfois, puisant son origine dans des racines bien
mystérieuses : dans le joli film Billy Eliot (Stephen Daldry, 2OOO)
allez savoir pourquoi ce jeune anglais de dix ans, bien hétérosexuel, fils d’un
mineur anglais « musclé » au chômage, veut devenir danseur
classique ! Dans d’autres cas, chez les adolescents par exemple, on se
différencie souvent des parents en se conformant plus ou moins intensément aux
attentes du groupe de pairs.
(1) Optimal ? On peut
avoir cette exigence, parce que l’offre et la demande étant ce qu’elle est, le
nombre d’enfants-candidats sur le
marché n’est pas très élevé. On peut donc viser à leur offrir le meilleur !
(2) Je ne
parle pas ici de la rémunération du travail nécessité par les techniques
artificielles, ou presté par les juristes, les services sociaux et les
Tribunaux lors de l’adoption, mais bien de l’achat des « produits humains de
base ».