J.-Y. Hayez [1]    

 

 

 

Conférence présentée le 14/06/07 à Lugano, au congrès de l’association européenne de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent

 

 

Constituer une personne morale

 

  1. Un enfant ou un adolescent en difficultéest habituellement pris en charge par plusieurs institutions, au sens large du terme. Sa famille en est une, de première importance dans la majorité des situations. Autant pour l’école. Et puis, au cas par cas vont se mettre en place : le service de santé mentale, l’hôpital, un centre de résidence pour cas sociaux, un service social, un Tribunal pour mineurs, etc. …

 

L’idéal , c’est  que ces institutions à l’œuvre se respectent, se parlent et s’organisent pour constituer une personne morale cohérente aux fonctions complémentaires,  chaque institution  partie-prenante  connaissant bien le rôle qui lui a été attribué et le respectant.

Cette coopération  conviviale est évidemment optimale quand elle inclut aussi la famille. Elle n’exclut donc pas qu’il existe une organisation hiérarchique ( avec cette famille ou, dans des cas plus difficiles, un Juge pour mineurs au sommet ).  Par ailleurs, elle n’exige pas que tout le monde s’engage quantitativement ni qualitativement de la même manière. Il y a place pour des différenciations et des mises en veilleuse « pour ne pas se marcher sur les pieds ».

 

Que le jeune ne se sente pas donc pris en charge de façon morcelée par des institutions qui s’ignorent ou se détestent  et tirent à hue et à dia pendant des temporalités limitées : éventualités stérilisantes et sources de manipulations diverses, mais aussi désespérantes, comme si lui, le jeune, n’avait aucune importance globale.

 

  1. Nous ne visons pas la perfection, mais seulement la mise en place d’une personne morale « suffisamment bonne »( cfr Winnicott ), celle d’un réseau « suffisamment fonctionnel » ; sur fond de bonne organisation, un peu d’anarchie et de contradictions, quelques points faibles, quelques défauts, cela fait partie de la vie.

 

Nous ne souhaitons pas non plus qu’une organisation institutionnelle impeccable soit érigée comme un filet tout-puissant qui contrôle et soumet … notamment les jeunes ou les familles les plus défavorisées.

 

Par exemple : nous sommes très perplexes face au « traçage social » de la vie sexuelle (déviante) des adolescents placés en institution, via signalement de tout dérapage.

 

Par exemple : les méga-réunions qui rassemblent tous les services sociaux, policiers, judiciaires d’une grande ville pour faire soi-disant des programmes de prévention nous laissent également quelque peu perplexes. Entre prévention et contrôle social des économiquement défavorisés, par exemple via la centralisation informatique des données individuelles, la distance n‘est jamais très grande …

 

Est-ce bien à cette construction « suffisamment bonne » que nous aboutissons ?  On peut parfois en douter, comme le montrent les trois applications que voici :

 

L’ensemble institutionnel offre-t-il aux jeunes à qui il s’adresse la possibilité de nouer au quotidien  un lien fort  avec lui?

 

 

 Lien fort,  adapté aux besoins émotionnels du jeune, qui se trouve parfois en manque cruel de lien ( famille absente ), ou de lien de valeur ( familles chaotiques ou psychotoxiques ). C’est une question de toute première importance, car ce lien positif rétabli est une condition essentielle pour la restructuration du jeune en difficulté.

 

  1. C’est plus difficile qu’auparavant !

 

- Il se vit aujourd’hui un discrédit excessif à l‘égard de l’institution sociale – lieu de vie – à laquelle on ne recourt qu’en dernière extrémité, et souvent trop tard. « Il faut tout faire pour laisser le jeune en famille, le lieu le plus naturel de sa vie ». Ce slogan, propagé par bien des services sociaux ou par les autorités politiques, a certainement un fond de vérité, mais on en fait une utilisation perverse à des fins économiques.

Et donc, quand le jeune entre vivre en collectivité, c’est plus difficile de présenter celle-ci comme un endroit positif qu’il peut investir à fond et longuement. Il la vit comme un pis-aller transitoire.

 

- Corollairement, les sorties, c’est à dire les ruptures de lien, sont (souvent) instituées dès (ou avant) l’entrée : l’imprévisible que pourrait constituer le besoin de rester dans l’institution n’est pas vraiment pris en compte : placements sociaux revus d’année en année … séjour en hôpital ne pouvant pas dépasser un certain temps ( trois ans maximum en Belgique, même pour les psychoses les plus destructives ).

 

- Enfin, la professionnalisation importante des métiers, et notamment du métier d’éducateur, rend plus difficile la « personnalisation » des liens [2].

 

Certes, comme toute médaille, cette « personnalisation », a ses revers ( attachement excessif, protection non-raisonnée du jeune, etc. …). Mais ses dimensions positives sont très constructives pour la personne du jeune : se sentir aimé, important, valorisé, interlocuteur … aux yeux de quelqu’un, plus ou moins choisi ( auquel il consent en tout cas ).

 

II. Certaines institutions y réussissent néanmoins

 

Certaines institutions réussissent néanmoins encore à mettre en place une personnalisation ni rigide, ni totale … le jeune a toujours un « référent » parmi les éducateurs, qui est davantage que la personne qui connaît très bien son dossier.

D’autres font le pari que le jeune peut vraiment « ressentir » qu’il est investi par une personne morale … presque comme si c’était un être vivant particulier. Cela ne me semble pas impossible, mais demande une vraie organisation de l’institution, des rituels, une répartition harmonieuse d‘objectifs spécialisés, une culture telles que l’on se passe vraiment, entre petites équipes qui fonctionnent à des moments différents, et de façon bien vivante, des « relais », dont le contenu concret contient les besoins, les questions, les projets, les sanctions … qui concernent le jeune dans la durée.

 

III.  Qu’est-ce qu’un lien de qualité, généré par une institution ?

 

 

Dans l’institution, un lien de qualité inclut une part active dans le processus de nomination, une force et une permanence, couplée à de la souplesse face au nomadisme de certains jeunes.

 

  1. Part active dans le processus de « nomination » ?

 

  • Connaissance de l’identité du jeune, des raisons de son placement, du projet pour et avec lui et de son histoire.

 

  • Partage de cette connaissance de lui avec lui : c’est un « vivant », un invité vivant qui entre dans l’institution, et pas un vague dossier :

Qui le lui restituera ? Qui cherche avec lui à reconstituer son histoire ? Que lui dit-on de la partie de ce  savoir sur lui  qui circule dans la communauté adulte ?  Qu’est-ce que les autres pensionnaires en sauront, eux ?

 

  • Ceci n’exclut pas – AU CONTRAIRE – une protection de la confidentialité, par exemple, si le jeune bénéficie d’une psychothérapie avant ou pendant son placement.

 

  1. Force du lien,du moins dans les institutions où le jeune est placé pour des raisons sociales, sans (ou quasi sans) famille (valable) ?

 

·        Il ne s’agit pas de prendre la place des parents, mais d’offrir quelque chose de très ressourçant, qui est de l’ordre de la sollicitude, de l’amitié.

 

A ce propos, combien d’entre vous accepteraient que leurs enfants aillent vivre    à seize ans en appartement supervisé,  pratiquement seuls, « pour les préparer à l’autonomie », c’est à dire à un large abandon par la société ? Quel slogan menteur !

 

  1. La permanence du lien offert ?Oui, plutôt que le découpage de celui-ci en éléments isolés successifs, assortis chacun de la (fausse) promesse « On – c’est à dire les suivants - va t’écouter et t’aider ».

 

  • Permanence ne veut pas dire : « Ne jamais laisser le jeune décider : ne pas le laisser s’envoler ».Cela veut dire: « Un être-là fort quand il en a besoin ».

 

  • Permanence dans la volonté qu’ilsoit bien répondu aux besoins du jeune, permanence au delà de l’inévitable passage de relais ; permanence dans l’intérêt pour sa personne … ( nous y reviendrons à propos de la protection et de l’abus sexuel ).

 

  1. Mais il faut aussi une souplesse dans l’offre,face au nomadisme plus ou moins tumultueux de certains jeunes : ceux qui fuguent, claquent les portes, répètent vingt fois : « Vous me saoulez ; allez vous faire foutre ».

 

  • Parfois, il nous faudra accepter que le jeune ne nous investit qu’une étape de sa vie, puis nous oublie ; à nous alors de parler de lui aux suivants avec authenticité, sans faire de ce jeune le pire objet du monde ou celui dont on ne dira rien parce qu’il n ‘a jamais existé.

 

  • Pour d‘autres, mieux vaudra rester disponibles, leur rappeler discrètement que nous continuons à exister et à les attendre patiemment ; trouver des moyens pour leur conserver une place dans l’institution, même quand ils sont transitoirement absents de corps.

 

  • Peut-être même, pour les plus immatures, gagne-t-on à dénicher, dans tout ce personnel mouvant des institutions officielles un volontaire que le jeune investit et qui se pose comme « référent dans la durée » et instituer officiellement sa mission.

 

 

L’institution constitue-t-elle une personne morale capable de protéger effectivement ?

 

 

Pour vraiment protéger, il faut investir l’enfant ou l‘adolescent et se sentir une responsabilité durable quant à la qualité de son devenir ; payer de sa personne ; faire preuve de pragmatisme et pas de croyance aveugle dans les textes officiels ; bousculer à l’occasion l’organisation  bureaucratique et prendre quelques risques ;  passer par l’une ou l’autre transgression mineure ; faire parfois changer des articles de loi inadéquats.

 

Les textes officiels  promettent une protection officielle, et parfois bruyamment, avec des finalités politiques. C’est dans les pays les plus injustes que l’on trouve les plus beaux textes et les plus grands congrès sur les droits des enfants. Ce que je vise plutôt, moi, c’est que l’ensemble des institutions engagées pour le jeune lui assurent une protection concrète, réelle, pragmatique !

 

Il faut pour cela contrôler  les émotions que ce jeune fait naître en nous :

 

Protéger, ce n’est certainement pas vivre de la toute-puissance  et se sentir le seul à comprendre tel jeune, en pensant sa vie à sa place et en mouchant toutes les institutions complémentaires.

 

 Protéger est une nécessité, en référence à des manques réels perçus chez ce jeune. Ce n’est pas sur-protéger : un adolescent dont la personnalité serait estimée suffisamment forte peut  s’entendre dire un jour qu’on ne peut plus rien pour lui pendant une période indéterminée, c’est à dire se retrouver à la rue, parce qu’il rejette indéfiniment toutes les mains tendues. Ceci peut concerner par exemple tous ces parents qui couvrent pendant bien trop longtemps ses échecs scolaires en lui payant et repayant de nouvelles années d‘étude stériles ; A l’inverse, un adolescent très fragile ou très difficile devrait pouvoir bénéficier sans trop tergiverser de mesures autoritaires qui le placent dans une collectivité adaptée pour l’encadrer socialement ou le soigner : actuellement, dans bien des pays, on surprotège sa toute-puissance en confondant aide et dialogues sans fin avec son principe du plaisir … et l’on perd des mois si pas des années à le laisser dériver sans oser le toucher.

 

Et en effet, il faut bien constater que, un peu trop souvent, ce n’est pas au service de la protection effective que nous nous mettons, mais bien plutôt des idées à la mode ou de l’homéostasie des institutions qui se ménagent soigneusement.

 

On peut encore en prendre comme  exemple la prise en charge inter-institutionnelle des enfants victimes de maltraitance ou d’abus sexuel, avec les nombreux phénomènes de traumatisation secondaire à quoi elle donne lieu :

 

  • Dans ce domaine, le premier confident professionnel, qui a reçu la confiance de l’enfant et sa révélation douloureuse, ne pourrait-il pas se sentir davantage responsable dans la durée d’une  supervision au moins informelle des étapes suivantes, s’assurant qu’il se passe bien du positif pour l’enfant et réintervenant si ce n’est pas le cas ?

 

  • Peut-on accepter l’actuelle succession d’intervenants à durée limitée qui répètent tous, la main sur le cœur : « Parle, c’est très important … on va t’aider ( c’est à dire que ce sera les suivants qui vont le faire, un jour, peut-être ).

 

  • Ne peut-on pas regarder en face que l’on abandonne l’enfant à la logique et au fonctionnement judiciaire pénal, qui n’est pas fondamentalement conçu ni organisé pour veiller à ses intérêts … souvent donc, délais d‘attente anormalement longs, surtout quand il s‘agit de tous petits ; répétition d’interrogatoires et parfois de confrontations traumatisantes, pas toujours menées par des personnes expérimentées ; non prise en considération de critères validés scientifiquement, comme ceux qui sont liés au SVA ; auto protection excessive de l‘ordre adulte etsacrifice de l‘enfant  à la présomption d’innocence, régulièrement brandie confortablement, pour protéger  cet ordre  adulte.

 

  • Obligation faite à l’enfant de retourner en visite, si pas en garde, chez untrès probable abuseur, mais officiellement innocenté. Est-ce vraiment la vérité judiciaire, toute respectable qu’elle soit, qui doit amener tant de vécus d’angoisse, de dégoût et de révolte justifiés chez l ‘enfant ?

 

  • Enfant (pauvre) placé (pourquoi lui ?) et abuseur à la maison. En fait-ontoujours assez pour trouver les vraies solutions alternatives ?

 

L’institution  exerce-telle bien  les fonctions d’un Père social ?

 

I. Un Père social et les conditions de sa mise en place

 

 

 Quand c’est indiqué, « la personne morale » inter-institutionnelle doit assumer les fonctions clé attendues d’un Père social : s’engager personnellement pour le jeune, se sentir fier de son grandissement et le lui signifier ;  l’encourager à aller de l’avant, à la fois dans plus d’autonomie et plus de vie sociale ; partager un savoir avec lui et initier à de nouvelles compétences ; énoncer ce qui est exigé et interdit et pourquoi, en référence à de grandes Lois naturelles et à des règles sociales ; veiller sur l’exécution, c’est à dire évaluer et sanctionner, etc.

 

Voici, parmi tant d‘autres deux terrains d‘exercice bien contemporains pour un Père social  suffisamment bon :

 

- Faire face aux troubles de la conduite les plus structurés des adolescents ;

 

- Faire face au problème plus étendu et bien préoccupant des enfants-rois.  Il est grand temps que leurs parents, leur école, et les autres professionnels impliqués marchent main dans la main pour : reconnaître les vraies ressources de l’enfant et l’inviter à les utiliser ; lui fixer quelques règles claires et suffisamment précises pour que sa conduite conserve une sociabilité basale : règles concertées avec les différents partenaires et si possible avec l’enfant ; appliquer des sanctions positives et « négatives » cohérentes ; tenir bon dans la durée ; veiller à ce que ne soient jamais émotions, promesses ou menaces qui mènent le bal. Ni plus, ni moins : sur papier, c’est tout simple.  Le tout est de s’y mettre ensemble et de tenir.

 

II. Sur le terrain, le Père Social est trop souvent défaillant

 

 

Défaillance endémique que je résumerais ainsi : « Surgescences brèves erratiques d’exercice d’une paternité solitaire, parfois tyrannique, sur fond d’incohérence, de démission,  de rivalités sauvages  ou de transgressions commises par les pères eux-mêmes ». Je ne dirai plus rien des rivalités sauvages entre nous, et de notre orgueil : j’ai déjà signalé combien ils entravaient la mise en place de cette indispensable personne morale conviviale à proposer au jeune.

 

Moments d’exercice d’une paternité solitaire-tyrannique ? C’est ce qui se passe lorsque certaines institutions résidentielles excluent – souvent avec l’étiquette sociale « abuseur » -, tel jeune qui a transgressé leurs règles en matière sexuelle ; et pourtant ce jeune, loin d’être systématiquement un vrai abuseur est plus souvent un adolescent à la sexualité facile et qui aime le défi ; n’empêche, c’est un des moments où l‘on se vengera de lui sans vraie rationalité et en le clouant au pilori.

 

C’est ce qui se passe lors de certaines décisions judiciaires, surtout dans le domaine civil. Certains juges, contre l’avis des personnes concernées mais aussi des experts, comme ivres de leur pouvoir, s’obstinent à imposer des décisions manifestement contre l’intérêt de l’enfant : hébergements alternés précoces, obligations de visite chez un parent source d’infiniment d’angoisse ( et peut-être abuseur ) ; déplacement de domicile sous prétexte d‘aliénation parentale, etc.

 

Démission et incohérence ? L’absence de concertation, et aussi de courage et de solidarité pour appliquer jusqu’au bout des règles stables et des sanctions convenues, pousse à la persistance le comportement de bien des enfants-rois. Sur papier, ce n’est pourtant pas si difficile : Dans des reality shows à l’éthique douteuse, des chaînes télévisées exhibent des supermammies qui ramènent l‘ordre en trois semaines dans des familles tyrannisées par de petits monstres en culottes courtes si pas en pampers. Elles le font à coup de fermeté tranquille et persistante, mais aussi en témoignant de respect pour ce que l‘enfant a de potentiellement meilleur. Mais voilà, les familles résistent souvent davantage lorsqu’il s’agit de coopérer avec nous et non avec les caméras, et puis, nous avons rarement la même détermination confiante que ces phallus paternels en représentation à l’écran.

 

Et quand le Père est lui-même délinquant ?

 

Difficile de prendre valablement en charge un adolescent intelligent, révolté ou antisocial s’il sent chez les responsables de son accompagnement/encadrement : isolement ; ignorance les uns des autres ; mépris mutuel ; voire transgressions plus ou moins masquées pour torpiller la parole de l’autre.

 

- Et encore pire s’il remarque, dans la société, qu’existe tant et tant de délinquance chez les « Pères sociaux » : escroqueries et autres affaires que les médias ne cessent de nous jeter en pâture … Avant de prétendre les aider et leur réapprendre la morale sociale, commençons donc par balayer devant notre propre porte !

 

Pour télécharger le texte en Word 2000

 

si vous voulez en discuter avec moi

 

 

Notes

 

 

 

 

 

 

[1]   Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain, premier chef du service de psychiatrie infanto-juvénile aux Cliniques universitaires Saint-Luc, avenue Hippocrate, 10, B-1200 Bruxelles.

Courriel : 

Site web : http://www.jeanyveshayez.net/

 

[2]   Un enfant peut avoir un lien très fort et important pour lui avec d’autres catégories du personnel, comme les psychothérapeutes mais ici aussi ce sont des liens discontinus, professionnalisés, où l’adulte concerné ne se « coule pas » longuement dans le quotidien du jeune.

 



 

§ I. Comment les sociétés se représentent la maltraitance et y réagissent

I. L'état des lieux et le malaise qu'il suscite 



Depuis le milieu des années 1960, l'Europe occidentale a pris en compte officiellement la maltraitance physique, morale ou sexuelle dirigée contre les enfants et l'a considérée assez rapidement comme une intolérable figure de l'horreur, du Mal ou du déséquilibre mental.

Du moins en est-il ainsi au sein des représentations et des valeurs sociales officielles, car par ailleurs l'instrumentalisation de l'enfant dans la société de consommation ainsi que son exploitation dans le monde continuent plus que jamais. Nous, les bons occidentaux, nous ne sommes pas prêts à offrir la dîme pour réduire significativement la mortalité et les autres souffrances infantiles dans le monde.

Quoique essaient de dire différemment psychologues et sociologues, on continue largement à se représenter la maltraitance comme un problème qui se joue à deux : « Il y a des bourreaux, malades, pervers, mauvais et il y a des victimes innocentes ». Il faut sanctionner les premiers et protéger les secondes de l'extérieur.

Les sociétés ont donc imaginé d'opposer à ce qu'elles voyaient comme « Pouvoir du mal » un rapport de force, un contre-pouvoir via le repérage et le quadrillage sociaux et via la répression. Cette figure du bras armé occupe plus les images et les investissements de la société que le désir d'aide ( des victimes, des auteurs et de leurs systèmes de vie ) : obligation de signalement à des agences d'Etat ou de dénonciation à la Justice pénale, centralisation d'Etat des informations sans aucune garantie de confidentialité, etc.

Pourquoi avoir voulu institutionnaliser un tel rapport de force ?
Des milliers d'autres délits passent tous les jours sous les yeux de la communauté et la pression d'Etat à la délation n'a d'équivalent que là où le sang coule de façon significative ! Sang et sperme, liquides vraiment intolérables ?? Peut-être le délinquant sexuel, qui ne contrôle plus ses pulsions là où Monsieur-tout-le-monde a parfois bien de la peine inavouée à les contrôler, reste-t-il perçu comme un épouvantail, un bouc-émissaire de rêve ? Le délinquant en col blanc, lui, pille et détruit les biens de la communauté mais dans la plus grande discrétion, sans se mettre tout nu.
Sans doute aimons-nous sincèrement nos enfants, que nous vivons comme vulnérables, et ne voulons-nous pas qu'on leur fasse du mal ! Néanmoins, pour un certain nombre d'entre nous c'est nous redonner bonne conscience, à travers la traque d'un « suitable enemy » extérieur, en niant les nuisances à enfants que nous- mêmes engendrons. Après tout, ce sont les commerçants et les idéologues de nos sociétés contemporaines qui ont fait de la sexualité présentée publiquement ce qu'elle est devenue : une sorte de partouze dégoulinante où chacun peut faire à peu près n'importe quoi s'il a de l'argent pour y entrer ... 

Parallèlement à cette croisade puissamment armée, les sociétés ont quand même beaucoup réfléchi aux techniques nécessaires pour reconnaître les situations de maltraitance et les traiter. Dans ce champ, en examinant ce qui se passe au cas par cas, nous avons fait de très grands progrès : connaissance des signes, capacité de discriminer vraies et fausses allégations, techniques d'audition par des policiers spécialisés, maîtrise beaucoup plus fine des thérapies les plus adéquates … tous acquis très riches de ces vingt dernières années !

Résultat de ce paradoxe : les professionnels qui s'occupent directement des enfants vivent souvent un profond malaise. Je pense notamment aux intervenants de première ligne comme les psychologues scolaires, les maîtres et maîtresses d'école, les médecins de famille :

 - D'une part, ils voudraient souvent pendre leurs responsabilités sur le terrain et aider directement les familles ou les systèmes à la dérive, mais ceci, sans qu'ils connaissent toujours bien les techniques qui viennent d'être évoquées.

 - D'autre part, l'Etat les presse, voire les oblige à faire appel à son système de quadrillage, de menaces et de répressions. Ce qu'Il leur demande, et parfois très vite et de façon menaçante, c'est une délation ; et non pas de vouloir aider. Les mots pour désigner cet acte varient d'un pays à l'autre, mais le processus se réduit toujours à deux grandes voies : soit il faut dénoncer directement au Procureur, comme en France, soit il faut signaler à une agence de l'Etat, mais elle peut elle- même dénoncer ce qui est délictueux sans oncertation obligatoire avec les envoyeurs, et donc, ce n'est pas loin de revenir au-même !

Au-delà de ce premier malaise, beaucoup d'intervenants connaissent aussi la part d'inefficacité de l'organisation sociale actuelle : Beaucoup de cas s'effritent, beaucoup de très probables coupables sont innocentés par la justice pénale. Certaines études disent que plus de la moitié des enfants qui ont révélé un abus sexuel regrettent finalement de l'avoir fait.



II. Pourquoi cette inefficacité prévisible ?

 

A. La conception duelle-simplicatrice « bourreau-victime » qui est à l'œuvre ne peut conduire qu'à rigidifier des positions de non-vérité dans le chef des protagonistes interpellés. L'adulte -auteur (2), considéré comme un monstre, nie ou proteste en éludant au maximum ses responsabilités. L'enfant, lui, s'enfonce dans son rôle de victime impuissante (3).

B. On ne gagne pas contre le Mal présent en chacun via des rapports de force, en exposant au pilori les coupables repérés. Il faudrait se souvenir que le combat entre le Bien et le Mal se déroule au cœur de chaque humain (4); de la même manière, nous avons tous à soigner en nous des parties malades, déséquilibrées émotionnellement, éventuellement pour qu'elles ne pèsent pas trop sur les autres. Nous avons aussi à créer des contextes sociaux plus solidaires et plus justes.

Celui qui a maltraité n'est donc pas fondamentalement différent de nous tous. Il faudrait le prendre en charge, lui et son système de vie, en établissant des relations authentiques, avec humilité, avec empathie pour tout le monde. Ceci ne veut pas dire qu'on doit fermer les yeux et le laisser continuer. On doit pouvoir être réprobateur quant à certains actes, exiger qu'ils s'arrêtent et demander une réparation significative à leurs propos, sans pour autant se sentir, comme l'aurait voulu Georges W. Bush, les justiciers de l'axe du Bien chargés de terrasser l'axe du Mal.

C. Dans la foulée de ceci, je suis persuadé que la place centrale ou quasi que l'on veut faire jouer au système pénal constitue une erreur et une illusion.

Comme si rappeler la valeur de la Loi et veiller à la sociabilité du groupe étaient l'apanage des juges et pas une obligation morale pour chaque citoyen !

Illusion ?  Ce l'est probablement plus d'une fois pour deux cas référés, et encore bien plus, quand il n'y a pas de flagrant délit, ni d'aveu du suspect, ni de preuves matérielles fortes !

Erreur ? - En effet l'objectif central du système pénal, c'est de faire régner le droit tel qu'il est décrit dans le code pénal ; c'est donc de sanctionner le délinquant, reconnu comme tel au terme d'un débat contradictoire. C'est donc le faire en tenant en compte la présomption d'innocence et la nécessité de preuves convaincantes. Et dans cette perspective, l'enfant lésé n'est qu'une source potentielle d'informations, à charge ou à décharge. Si le système pénal a fini par adoucir certaines pratiques à son égard – comme la confrontation directe au suspect – c'est qu'il ne voulait pas être accusé lui-même de maltraitance, c'est à dire d'un délit d'Etat.

Si le système manifeste parfois davantage de sollicitude pour l'enfant ou de volonté de se coordonner aux responsables de soins, c'est lié au bon vouloir d'une partie des magistrats, particulièrement humains ou bien formés : ce n'est pas une obligation structurale. Et tout ce qui se vote et se met en place à propos de la prise en considération des victimes, ce ne sont jamais que des petites ajoutes voulues du dehors, c'est à dire voulu par les politiciens ; elles ne sont certainement pas au coeur du système pénal.

 - L'objectif central du système pénal, faire régner le droit, s'applique encore via la volonté de supprimer ou de réduire la dangerosité à venir du délinquant. On essaie d'y arriver en l'enfermant et en mettant éventuellement des conditions à sa libération ; recevoir des soins peut constituer une de ces conditions, mais dans la perspective d'un meilleur contrôle des comportements asociaux, et pas fondamentalement du bien-être des personnes.

 - Last but not least : dans le processus pénal, les débats sont contradictoires, c'est fondamental. Donc les avocats montent au créneau et ont vite appris où étaient les points faibles des enfants et de ceux qui les accompagnent. Par exemple, ils demandent que la vidéo-cassette d'audition soit regardée en audience publique. Or celle-ci est une œuvre humaine et elle comporte inévitablement quelques failles ; ils plongent dessus en murmurant « Outreau ». De quoi déstabiliser si pas épouvanter nombre de magistrats, même de bonne foi, mais souvent peu formés à la psychologie des victimes !

En m'exprimant de la sorte, je ne critique pas la logique du système pénal, nécessaire à toute société démocratique. Ce que je critique, ce sont nos attentes illusoires à son propos et notre docilité puérile à nous soumettre à ses ukases en matière de dénonciation, sans en faire un débat de société.
Hélas, lors des congrès ou des réunions de planification dans les ministères, on invite souvent tel super-policier ou tel super-magistrat bien formé, bien motivé et qui lui, traite les dossiers avec diligence et compétence. Alors, des propos comme les miens les blessent et nous nous agressons publiquement. Mais je reste malheureusement persuadé que ces super bons élèves restent des oiseaux rares dans leur corporation !

D. On a confié des parts trop importantes du travail à des structures de troisième ligne, peu ou pas accessibles directement aux gens, dont l'équipement est lourd et les rites de fonctionnements très codifiés et difficiles à mobiliser. C'est le cas du système pénal répressif que je viens s'évoquer avec ici, en plus de très faibles efforts consentis pour la formation spécialisée. Dans nombre de pays, on s'est limité à mieux former quelques policiers pour l'audition de l'enfant et pour l'efficacité de la traque, notamment sur Internet ... Mais c'est rester dans la logique du rapport de force.
C'est le cas encore d'équipes psychosociales très spécialisées ou d'agences d'Etat, comme le SAJ Belgique ou le SPJ en Suisse.

Or, « institutions spécialisées » signifie coûts élevés, effectifs réduits, limitation du psycho-social concerné aux grandes villes. Et donc, on n'est jamais très loin de l'expérience-pilote chère aux politiciens, et indéfiniment poursuivie. Pour le système pénal qui n'a pas augmenté les effectifs de magistrats, les dossiers s'accumulent. Tant mieux d'une certaine manière, car s'il fallait condamner tous les vrais coupables, les Etats devraient construire quelques villes-prisons Les moyens nécessaires à un fonctionnement adapté de la troisième ligne ont donc été sous-évalués, plus en référence à une politique de l'autruche que par incompétence.

 

§ II. Propositions alternatives

 

A. Réinstaurer le travail dit « à l'amiable »

 

Tout citoyen est tenu par le devoir d'assistance à personne en danger, et donc par celui de protéger l'enfant, aujourd'hui et demain. En outre, les professionnels de l'enfance se sentent invités de l'intérieur à exercer généreusement leurs missions spécifiques de soins somatiques ou psychologiques ou d'aide sociale.

Remplir ces tâches ne passe pas obligatoirement par un signalement aux organisations structurées de l'Etat. Entre autres, tout être humain peut parler à son semblable du bien-fondé et du respect des grandes lois, et rappeler celui-ci à l'ordre au besoin.

Je souhaite donc que le signalement ou la dénonciation deviennent des choix parmi d'autres, évalués en fonction de circonstances propres à chaque cas ainsi que d'une réflexion anticipative soigneuse. Même si elle conserve une dimension spéculative, cette dernière peut esquisser diverses planifications de l'action à venir et surtout tenter d'évaluer leur efficacité potentielle à chacune. Cette liberté d'appréciation, constituerait un retour à la situation d'avant 1990, lorsqu'on a commencé à organiser la lutte contre la maltraitance dans une perspective de décentralisation - déjudiciarisation.
 


B. Il en résulterait trois niveaux d'action 



1. Niveau 1 :



Face à des situations de maltraitance ou d'abus, principalement mais pas exclusivement intra familiales, analysées comme potentiellement mobilisables, je propose de travailler « à l'amiable » c'est à dire via des équipes psycho-médico- sociales, de première ligne ou déjà plus spécialisées, en suscitant l'engagement de l'auteur, de la victime, mais aussi et au moins autant celui de leurs proches. Pourquoi ce plaidoyer pour le travail à l'amiable ? Il est plus simple, plus rapide, il reste davantage dans le milieu naturel, il s'efforce d'utiliser les ressources de la communauté. Il se pourrait aussi – mais ce n'est pas garanti – qu'il apparaisse comme moins menaçant aux personnes qui ont fauté et qu'elles se laissent davantage aller à l'authenticité. Enfin, au niveau de la représentation de ce qui est en jeu, ce type de travail sort radicalement du modèle simpliste de causalité linéaire duelle « enfant victime – adulte bourreau » : le travail psycho-social amène plus naturellement à prendre en considération toutes les forces en présence.



2. Niveau 2 :



Néanmoins, une partie des situations pourrait être analysée tout de suite comme davantage susceptibles de résistances. Plus coriaces, quoi ! Ou encore, de facto, des familles traitées au niveau 1 pourraient s'y enliser ou tenter de s'en échapper vu l'absence de contrainte alors de mise.

Dans ces cas, le plus important est d'obtenir un surcroît de contrainte officielle, mais non-pénale, pour pouvoir engager valablement ce que l'on appelle l'aide contrainte. Ce pouvoir, dans beaucoup de pays, ce sont les juges pour mineurs qui en sont détenteurs. D'autres modèles peuvent cependant exister, où des agences d'Etat s'adressent à d'autres catégories de juges ( civils par exemple ) et en reçoivent des mandats où de l'autorité contraignante leur est déléguée au cas par cas (5)..
Tous ces professionnels investis d'un pouvoir de contrainte devraient travailler en coordination et concertation avec les autres intervenants, à ciel transparent, pour que le projet global reste bien cohérent. En référence à la notion d'enfant en danger, ils peuvent s'engager de tout leur poids au côté des autres professionnels, pour dialoguer avec les protagonistes de l'abus et éventuellement imposer des mesures : éloignements, obligations concernant la vie quotidienne ou la fréquentation d'un cabinet de psy, etc.

Alors, que faire si les efforts conjugués du premier et du deuxième degré échouent ? Eh oui, ça arrive, et même plus souvent qu'on ne le voudrait !
Plus que jamais, il faut garder son calme, bien réfléchir, et résister à la tentation du passage impulsif de la patate chaude et de la vengeance immédiate via pénalisation. Bien que ce soit frustrant, il est parfois plus sage de se contenter de tous petits résultats, comme une protection un peu meilleure de l'enfant ou le maintien d'un contact avec lui.

En effet, lorsque tous les efforts échouent, même ceux du juge pour mineurs, c'est parfois que l'abuseur est superbement armé intellectuellement, maître d'un château- fort bien barricadé : il faut donc y regarder à deux fois avant de brandir comme une épée de Damoclès la menace de la justice pénale et avant de recourir à celle-ci. Mieux vaut être raisonnablement certain que ce ne sera pas l'ultime ratage, la dernière espérance d'aide sociale pour la victime et ses proches, espérance appelée à être déçue une fois de plus malgré toutes les promesses : avoir été sodomisé deux cents fois par son beau-père puis l'être à nouveau par le bras de la loi qui, après nombre de préliminaires plus ou moins traumatisants, déclare le suspect intouchable ... ça laisse des traces désespérantes ! On me fera sûrement remarquer que, dans les grandes villes, on peut alors toujours appeler l'un ou l'autre psychothérapeute pour soigner le derrière de l'enfant, une nouvelle fois lésé, en lui expliquant que la loi ça fait du bien et que c'est thérapeutique. Transposition presque mot à mot du discours de l'abuseur à propos de son pénis, quelque temps auparavant.

Est-ce que, à raisonner ainsi, je me représente encore une place pour le système répressif pénal ? Oui et toujours avec pas mal de pain sur la planche. D'abord il pourrait se consacrer de sa propre initiative à traquer les réseaux commerciaux d'exploitation en tous genres des mineurs, il pourrait lutter contre la prostitution de ceux-ci, et continuer à intervenir là où, hélas, le sexe et le sang se mélangent. Ensuite il aurait toujours à gérer les dénonciations faites directement par des particuliers, qui n'ont pas de permission à nous demander à s'adresser à la police.



3. Niveau 3



Et puis, nous-même continuerons à demander l'aide du système pénal dans certaines catégories de cas : là où le danger physique ou moral est le plus fort, par exemple, dans le cadre des vraies et irréductibles perversions ; là où les adultes incriminés restent ou sont évalués devoir rester hostiles à toute idée d'aide ... pour peu, je le redis encore, que nous pensions raisonnablement que les autorités judiciaires auront de meilleurs résultats ...
Mais pour ceci, il faut qu'existent des indices matériels convergents, ou que les autorités judiciaires adoptent une attitude plus déterminée par rapport à la parole de l'enfant. J'y reviendrai à la fin de mon article, en évoquant le poids donné à la SVA.



C. Une mobilisation des habitudes et objectifs de fonctionnement.

 

Néanmoins, cette mobilisation significative des attitudes sociales ne peut pas réussir sans quelques changements si pas bouleversements des habitudes prises. En voici quelques exemples importants :

 - Il faut partiellement changer le contenu des campagnes d'information destinées au grand public, enfants inclus. Plutôt que : « Parlez, ne restez pas seuls, puis hâtez- vous de signaler ou de dénoncer et les méchants seront punis » ... le maître slogan sera plutôt : « Parlez, ne restez pas seuls, demandez de l'aide à des adultes en qui vous avez confiance ou/et aux professionnels de l'enfance. En redressant tous ensemble nos manches, nous espérons alors améliorer la situation dans laquelle vous souffrez injustement. Pour ce qui est du signalement ou de la dénonciation, on avisera, en fonction du service escompté ... Mais pour progresser, nous aurons besoin de toi, enfant-victime, qui doit te protéger à la mesure de tes forces. On aura besoin de tes proches ( non-abuseurs ) ; on parlera à celui qui se conduit mal avec toi. On aura peut-être même besoin de ton parrain, de ton docteur de famille. Tous pourront s'engager pour que tu sois mieux protégé, et ta famille, plus heureuse ».

 - Pour l'équipe psycho-sociale : ne pas permettre que les choses s'effritent et qu'une famille disparaisse dans la nature ; demander éventuellement l'aide d'un magistrat de la Jeunesse, mais en essayant d'obtenir de lui qu'il ne recommence de nouveau pas tout à zéro.

 - Pour un magistrat civil ( si les parents se sont séparés et que le suspect est le parent chez qui l'enfant ne vit pas habituellement, par exemple le père ) : n'autoriser des contacts avec le suspect que dans un milieu bien protégé ( par exemple, dans un centre espace-rencontre ) ; ne pas faire violence sur l'enfant qui continuerait à rejeter les visites, en référence à ses angoisses et convictions !

 - Pour le système pénal : prendre explicitement ses décisions à l'égard du suspect « au bénéfice du doute » Même si c'est désagréable pour un suspect, en réalité innocent, d'être acquitté au bénéfice du doute, l'attitude qui consiste à acquitter sans plus constitue, elle, une très grande injustice face à l'enfant, et une protection corporatiste injustifiable de l'ordre adulte. Comme si l'enfant, ici, était parfaitement insignifiant ou nécessairement menteur !


. Deux problèmes cliniques
 

A. Les tout petits, avant l'âge de l'école primaire, n'ont souvent à leur disposition qu'une parole bien fragile ou que leurs jeux pour révéler les maltraitances, notamment les passages à l'acte sexuels opérés sur eux. D'autres fois, ils sont suggestionnés par un parent, porteur de ses propres problèmes, qui veut leur faire dire des choses sales qui n'existent pas ! Quoi qu'il en soit, il en résulte qu'ils sont incontestablement les moins bien pris en charge par nos équipements contemporains ! Scénario classique, on commence à les soumettre à une tempête émotionnelle d'adultes, puis ils se retrouvent trop tard chez des professionnels théoriquement compétents, puis tout s'effrite, il ne se passe plus rien ou, sans autre preuve que leur parole, le suspect est acquitté. Et en prime, on accuse même de plus en plus le parent qui a porté leur parole d'être psychotoxique – aliénant – même s'il ne l'est pas. Nous ne pouvons plus accepter que ces toutes petites personnes passent de la sorte aux oubliettes, en raison de leur « insignifiance » et de leur incapacité à se défendre efficacement.

Quelques suggestions :

 - Bien les observer, les écouter et continuer à écrire sur les techniques de recueil de leurs révélations verbales et autres, et sur l'analyse de la fiabilité du matériel qu'ils exposent directement ou via leurs porte-parole. On est encore très loin d'en savoir assez !

 - Donner une formation approfondie aux professionnels candidats à travailler avec eux. Dans une communauté géographique, prévoir qu'environ tous les cinquante kilomètres, il existera une antenne psycho-sociale spécialisée pour les tout petits ; elle pourrait être partie intégrante être des équipes spécialisées déjà évoquées à plusieurs reprises. Si les policiers, même bien formés, ne connaissent pas les techniques de travail avec les tout petits, les diagnostics effectués dans ces antennes devraient être validés judiciairement, moyennant éventuellement vidéo- cassette ou présence passive des policiers.

 - S'engager à travailler très vite, endéans les quarante-huit heures, pour prendre en charge les révélations faites par un tout petit. Si c'est chez un intervenant de première ligne qu'il est accueilli dans l'urgence, par exemple chez un pédiatre, habituer ceux-ci à avoir à leur disposition un enregistreur audio et à réaliser une audio-cassette précoce, qui pourra constituer par la suite un matériel très précieux.

B. Disposer d'une grille de référence qui analyse correctement la fiabilité du discours de l'enfant.

Ce devrait être une grille de référence commune : ses grandes lignes devraient être connues par les pédopsychiatres, les policiers et les magistrats, les psychologues et les autres professionnels susceptibles d'être confrontés à une révélation d'abus ou d'autre maltraitance. Quant au maniement détaillé de la grille, il devrait être connu par tous ceux qui réalisent des auditions ou des expertises.

Je pense en premier lieu à la SVA québécoise ( Statement validity analysis ), validée à partir de six ans, qui établit une probabilité chiffrée quant à la fiabilité des dires de l'enfant. Il ne s'agit certes pas de l'appliquer comme une recette. Entrer en relation avec l'enfant et s'efforcer de comprendre sa personne et son contexte relationnel et comment s'y inscrit sa révélation reste une démarche essentielle pour le psy. Mais la logique et les items du SVA peuvent l'inspirer, ni plus, ni moins. Et pour les policiers chargés des auditions ou pour les experts l'usage de cet outil est encore plus central.

Je franchis hardiment un pas de plus : lorsque le degré de probabilité du SVA est haut, et que d'autres indices relationnels vont dans le même sens, il me semble éthique que les magistrats pénaux l'accueillent à l'instar d'une preuve matérielle. Tantôt, j'ai parlé du doute qui pouvait habiter les magistrats, et de la nécessaire précaution qui pourrait s'en suivre, en référence à la possibilité d'innocence. Mais, j'évoquais alors des situations de vrai doute. Une SVA convaincante ne devrait pas en constituer une : Les situations où des experts ou des policiers compétents amènent de fortes probabilités, notamment en référence à la SVA, devraient être perçues comme «  beyond reasonable doubt » et entraîner l'intime conviction des magistrats comme celle des autres professionnels.

Notes

 


2. Voire, par les temps qui court, le mineur.

3. Je vous renvoie au dossier thématique 1. Abus sexuels; sexualité contrainte; épines sexuelles ; : j'y propose une façon bien plus systémique de se représenter les forces en présence lorsqu'il y a abud

5. En Suisse vaudoise, c'est sans doute ici qu'il faudrait repasser par un signalement volontairement choisi par les équipes psychosociales déjà à l'œuvre. Le SPF pourrait alors tenter de jouer de sa seule autorité morale, ou s'adresserait à des magistrats civils ou pour mineurs, sans qu'il soit déjà question de pénalisation.

6. Hayez J.-Y.,Fiabilité de la parole de l'enfant et de l'adolescent

bizarrerie sexuelle

 

31 Mai 2018 

 



Cet article a été publié dans la revue Neuropsychiatrie de l'Enfance et de l'Adolescence en 2003, 51-8, 224-232. Je vous en souhaite une bonne lecture. Vous pouvez aussi aller consulter, à la page échanges interactifs de courriel la rubrique Perversion ; j'y réponds à des préoccupations d'internautes à propos de pratiques sexuelles déviantes.

 

N'oubliez cependant pas que, si la vraie perversion existe, beucoup d'explorations bizarres, déviantes à laquelle se livrent enfants et adolescents ne sont que des phénomènes transitoires ... ils peuvent cependant engendrer tardivement une énorme culpabilité ... lisez à ce propos, à titre d'exemple, l'échange de courriel Culpabilité énorme chez un jeune adulte après quelques expériences zoophiles 

J.-Y. HAYEZ (1) 

Pourquoi cet essai ? Au fil de ma carrière professionnelle, j'ai rencontré quelques enfants et adolescents porteurs d'une solide perversion sexuelle, en étant confronté aux aléas de leur éducation et des soins à leur apporter. Quelques-uns, une quinzaine en trente ans.

Sommet d'un iceberg ou grande rareté d'une telle structure, du moins sous sa forme chronicisée ? Un des buts de cet essai est d'y réfléchir en ne tranchant d'ailleurs ni par l'angélisme, ni par la dramatisation.

Sur les forums et dans les chats d'Internet, au moins là, les langues des jeunes se délient ; même sans être assez naïfs pour croire que tous ceux qui y annoncent leurs 12 ans les ont vraiment, ni que tout ce qui s'y dit est de l'ordre du réel concret, on ne peut pas non plus faire la politique de l'autruche il y fourmille des milliers de témoignages d'un rapport - breugelhien? impertinent? inquiétant? - que les mineurs d'âges entretiennent avec une sexualité qui est tout sauf politically correct. Mors, comment la gérer quand on en découvre les signes ? Faut-il essayer d'en prévenir quelque chose ? Et si oui, comment?

Beaucoup plus souvent, j'ai été confronté au profond désarroi des parents face à des indices ou à des expériences tout à fait inattendues : que dire à ce jeune de il ans surpris dans un superbe transvestissement? Et à cet autre, dont ils découvrent - par hasard? - qu'un gros dossier de son ordinateur contient des dizaines d'images consacrées au sado-masochisme, à la zoophilie ou aux plaisirs urinaires ? C'est de toutes ces petites et grandes bizarreries dont je voudrais parler ainsi que des conduites à recommander aux parents et aux soignants, sans sourire ni diaboliser!

§ I : LE CADRE DE SEXUALITÉ DANS LEQUEL S'INSCRIT UN FONCTIONNEMENT PERVERS.


Je me centrerai sur les enfants entre 6 et 13 ans, d'intelligence normale ou avec un léger retard mental, non autistes, non psychotiques.

Lorsqu'ils sont en bonne santé mentale, ils ont des activités sexuelles d'abord assez espacées ( sexualité " récréative ") ; leur intensité augmente au fur et à mesure que s'approche la puberté, en même temps que leur forme rejoint progressivement ce que font les grands adolescents et adultes.

Plus ils grandissent, plus ils s'avèrent capables de mener leur sexualité avec une discrétion efficace, loin du regard des non- partenaires, tant par prudence que parce qu'ils adhèrent vraiment à des normes sociales et à des prescrits culturels qui le demandent.

Une seule catégorie d'activités sexuelles échappe à certains moments à cette recherche de " privé ", ce sont celles qui sont générées par l'angoisse, résultant ici d'un traumatisme introjeté, d'un vagabondage de l'imagination ou d'une organisation névrotique : alors, une certaine contrainte intérieure à faire des vérifications sexuelles ou à s'identifier à l'agresseur conduit régulièrement l'enfant à pratiquer à ciel ouvert dans un climat de tension, voire de violence.

Par contre, les activités sexuelles discrètes, menées solitairement ou en compagnie, constituent majoritairement l'expression d'un développement sexuel sain et répondent aux critères cliniques du tableau I.



Plus rarement, ce sont des activités sexuelles préoccupantes (2) je viens d'évoquer celles qui sont générées par l'angoisse, parfois menées sous le regard d'autrui, mais parfois aussi en cachette.

Par ordre de fréquence décroissante, il y a ensuite des enfants sans retenue, précocement hyper érotisés hyperreactive children, Cavanagh Jonhson, 1999 )

Viennent alors, déjà beaucoup moins fréquents, les abus sexuels, dictés par la recherche du pouvoir, puis les quêtes affectives sexualisées ( Hayez, 1999; Hayez 2004 )

Viennent enfin les activités perverses, transitoires ou destinées à se chroniciser, qui feront l'objet de la suite de l'article.

§ II : MÉCANISMES DE MISE EN PLACE.



Il en existe trois principaux. Je les décrirai d'abord séparément puis j'évoquerai leurs combinaisons possibles et les pronostics d'évolution qui en résultent. Je terminerai par la description détaillée d'un cas.

I - Description de chaque mécanisme. 

A. L'enfant découvre par hasard qu'une activité sexuelle précise lui procure un très grand plaisir ; plaisir physique local, réminiscence de plaisirs archaïques, joie de vivre qu'il fait une expérience exceptionnelle, qu'il défie les règles, etc. Il ne s'y attendait pas, mais il va très vite apprendre à reproduire celle inondation de plaisir jusqu'à parfois en devenir dépendant ( conduite addictive! ).

Par exemple, beaucoup d'enfants qui se travestissent à l'occasion, pour jouer, dans une sorte de carnaval où tout paraît possible, s'en tiennent là et n'y vivent aucune composante sexuelle ; néanmoins, tel garçon a pu éprouver une violente érection à travers des sous- vêtements féminins un peu étroits : par la suite, ce n'est plus se travestir qui l'intéressera, mais ré expérimenter ce moment de jouissance intense pour y arriver, il peut se mettre à élaborer et à réaliser secrètement un scénario, toujours quasi- identique : il passe du travestissement au transvestissement ( Chiland, 1999 )


A l'origine de l'expérience princeps, il peut exister un pur hasard l'ennui, une opportunité externe, l'entraînement par un autre ...

Il peut également exister une motivation affective plus précise, mais qui visait un effet non pervertisseur. Je l'illustrerai bientôt avec l'étude détaillée des comportements de mibaut et en voici déjà l'un ou l'autre exemple :

 - Pour abréagir ses tensions psychiques en " s'identifiant à l'agresseur ", tel enfant fille ou garçon, lui-même objet de violences, se met à molester des plus petits, physiquement et sexuellement ou à exercer des cruautés sur un animal, et un malheureux hasard veut qu'il y trouve un plaisir intense qu'il se met à cultiver.

 - Pour comprendre et dominer son propre traumatisme sexuel, tel préadolescent se met à cyberdraguer de louches internautes sur des salons de chat du genre " Maître cherche lope " ... et il éprouve beaucoup de plaisir à jouer la lope, au point de passer du monde médiaté de l'écran à celui des rencontres incarnées.

Lorsque cette recherche d'un plaisir fort s'amplifie, au moins deux mécanismes de régulation contraires peuvent intervenir :

 - Des Instances Intérieures essaient parfois de s'y opposer avec une intensité variable ( système de valeurs; Idéal du Moi et Image de Soi; Sur-Moi plus archaïque; intelligence et refus d'une dangereuse anormalité, etc. ) : personne n'entre dans la perversion comme dans un tout ou rien! Si l'on a la chance et la disponibilité intérieure de bien écouter l'enfant, on constate souvent que, préoccupé, il se pose et pose la question : " Suis- je normal? Vers où vais je ? ".

 - Des voix extérieures peuvent par contre encourager le même enfant à être lui-même (« You want it? Just do it ! »), jusqu'à la déviance et sans se soucier de l'effet produit sur autrui. C'est ce qui se passe, par exemple, dans bien des cyberforums et chats entre jeunes - lieux arrosés, il est vrai, par quelques adultes zélateurs - : les petites perversions, celles qui ne mettent pas en question les Lois Naturelles, sont banalisées et encouragées.

Ainsi, Mike ( 14 ans ) qui y écrit : " I sometimes think that I am a freak because for some reason I am very attracted to boys' feet. If there is a barefoot boy somewhere, I have to look at his feet and toes. Or even if they are wearing sandals, I have to look. I think boys feet are so cute but don't know why I have this kind of attraction for their feet. Is this normal? " ... reçoit ensuite de plusieurs correspondants de tous les âges des réponses dont la synthèse est : " Ce que tu décris, Mike, c'est le fétichisme des pieds ... et pourquoi pas ? Des tas de jeunes le vivent. Sois toi-même ".

B. Il existe également des applications précoces de l'hypothèse freudienne classique centrée sur l'angoisse d'une rencontre intime, le refoulement puissant et le déni. On s'en convainc très raisonnablement en écoutant des adultes parler en psychothérapie, mais il est plus difficile d'en étayer cliniquement l'existence lorsque l'interlocuteur est un enfant.

Ici, lors de la petite enfance, à l'époque de phases d'investissement primitif puis oedipien des parents, il surgit des angoisses très fortes autour de la rencontre interpersonnelle de l'autre, affective et corporelle : le corps des parents, surtout de la mère, pourtant désiré, est aussi vécu comme effrayant; la scène primitive également. L'enfant refoule radicalement et ce qu'il s'en représente et ses désirs d'une rencontre intime avec cet autre si étrange.

Ce refoulement est intense, stable et le protège de l'angoisse à l'avenir. Et l'enfant met au point des fantasmes et des comportements dénégateurs-compensateurs où s'exercent surtout des pulsions partielles; malheureusement en référence aux conséquences sociales, ils sont source de plaisirs forts.

ILL 1. Voici la question qu'une maman posait dans un journal pour parents. Il n'est pas exclu, justement, que son petit garçon vive une grande envie et une terreur à l'idée - inconsciente - d'une rencontre infinie avec elle; peut-être cette maman a-t-elle induit trop de culpabilité autour de la sensualité oedipienne, en référence à son éducation ...

" Un jour, dans la salle de bain, je surpris mon fils de 6 ans ayant ligoté sa soeur, âgée de 3 ans, à une chaise avec une ceinture. Très excité, il sautait de tous côtés, nu comme un ver, le sexe en érection. Je fus, je l'avoue, assez surprise par cette scène inusitée. Je ne l'ai pas grondé mais je lui enjoignis de ne plus jamais attacher sa soeur de la sorte. A cela, il me répondit: " Mais elle aime ça! ".

Le lendemain, étonnée par un calme inhabituel, celle maman alla jeter un coup d'oeil dans la chambre de son fils. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver l'enfant dans le même état que la veille, mais cette fois, face à toutes ses peluches ligotées les unes aux autres.

Poursuivant, la mère dit: " Je n'ai pas pu m'empêcher d'être très saisie par la scène. Dans mon éducation, tout ce qui touchait à la sexualité était tabou ". Sans doute mon fils a-t-il perçu mon trouble car, prestement, il cacha ses peluches dans son sac à jeux situé sous le lit. D'un air faussement banal, il me dit: " Laisse-moi maman, je jouais un peu! ".

ILL 2. Et que dire de ce jeune adulte solitaire, très timide avec les filles, et qui décrit sa relation avec sa mère comme " glacée ".

Il est très malheureux de ce qu'il appelle la stagnation de sa sexualité. Elle n'est que masturbatoire, et une bonne partie du temps, consacrée à la masturbation anale avec des objets. " J'ai commencé à 9 ans ", dit-il. " J'avais trouvé une revue porno où une femme se masturbait le vagin à plusieurs doigts. Peut-être que j'ai voulu l'imiter, mais le lendemain, je m'entrais le goulot d'une bouteille (3) dans le derrière. Et j'ai toujours continué " .

C. Autre mécanisme souvent évoqué, surtout par la psychanalyse lacanienne, c'est le désir de bafouer les lois, depuis les simples règles sociales et prescrits culturels jusqu'aux Lois naturelles.

 - Dans sa forme la plus radicale, ce désir de bafouer, souvent subtilement exprimé, est sans limites; il inclut donc la destruction morale et parfois même physique de l'autre. Souvent, l'on constate qu'au moins un parent, plus fréquemment la mère, encourage cette manière d'être où la volupté suprême, c'est d'être anarchique.

Bien que l'illustration en soit un peu sommaire, on se souviendra de la mère et de la soeur aînée de Malagnac, le mettant en contact avec Roger Peyrefitte à l'âge de 12 ans, pour qu'il fasse la connaissance d'un monsieur qui écrivait si bien sur les jeunes adolescents. Trois heures après, il conversait nu au lit avec l'alerte pédéraste, après une sieste dominicale agitée ...

 - D'autres parents, porteurs de conflits psychiques mal liquidés, peuvent avoir comme une envie inconsciente de vivre telle ou telle pulsion partielle par la procuration de leurs enfants. Face à une activité déviante, ils envoient donc un double message, voire ne la répriment pas du tout.

 - Parfois, c'est plus ciblé et indépendant des encouragements des parents lors d'une mauvaise passe, lors d'un moment de haine particulièrement fort contre les adultes, lors d'un moment de solitude mal supporté (4) , tout enfant peut avoir le désir de s'étourdir, de se venger, et peut-être de s'auto- détruire, en faisant l'expérience de ce qu'il sait être le Mal.

 - Mais il y a peut-être plus " banal ", qui a à voir avec l'augmentation de l'hédonisme ( Lazartigues, 2002 ) et des conduites addictives dans l'ensemble de la population (5) , le recul et l'émoussement des normes sociales et familiales, couplé à des incitations omniprésentes à la consommation, font que beaucoup ne se sentent plus contenus par un Père social fort; pour consommer du plaisir, ils se donnent donc le droit de faire n'importe quoi; si l'on retenait les leçons de l'Histoire, on se souviendrait que c'est ainsi qu'ont commencé la décadence puis la mort de bien des civilisations!

Si vous faites entrer le mot-clé « infantilisme » sur un bon moteur de recherche du web, vous verrez que des milliers de personnes vivent une partie de leur temps déguisées en bébés, s'oubliant dans leurs langes, se donnant ou se faisant donner des biberons, avec ou sans tripotages sexuels associés ... ils échangent des considérations sur leur histoire et leurs manies dans des forums spécialisés, constituent des couples symétriques ou complémentaires, hétéro ou homo ... un psychologue infantiliste intellectuellement bien doué leur explique qu'il ne s'agit pas d'une perversion, mais d'un épanouissement génétique et leurs témoignages écrits révèlent que pour une partie des personnes concernées, les premiers vols et poses secrètes de langes ont commencé à partir de 7,8 ans.

II - Combinaison de ces facteurs et évolution de l'organisation perverse. 

      Le facteur A existe souvent à lui tout seul; c'est probablement alors que le risque de maintien de l'activité perverse est le plus faible. L'enfant est davantage libre intérieurement et sa créativité lui trouve d'autres sources de plaisir.

      Lorsque le facteur B existe, le facteur A souvent s'y ajoute souvent secondairement. Le risque de chronification est grand, surtout si des attitudes externes de l'entourage persistent à montrer que la rencontre intime avec l'autre est dangereuse.

      Lorsque le facteur C existe, le facteur A vient également souvent le compléter. Le risque de chronification est surtout lié à la complicité subtile de l'entourage ou à la solitude perdurant et discrètement mal supportée par l'enfant.

      Donc, ce dernier risque existe bel et bien. Toutefois, même alors, l'envahissement par le projet pervers est variable.

      A la limite inférieure, et sans doute principalement en référence au mécanisme A, on peut dire qu'il y a des composantes perverses mineures qui se préparent dès l'enfance et demeurent observables dans le discours et le comportement sexuel de chacun ( Bokanowski, 1995, p. 1416 )

      A l'autre extrême, le plus touché, le besoin de réaliser l'activité perverse est contraignant; toute autre forme de sexualité est exclue et la vie quotidienne est invalidée par la tyrannie de la perversion.

      On ne devrait se référer à la dénomination " perversion sexuelle ( effective )" chez l'enfant que lorsque existe une certaine chronification et un envahissement important de son énergie psychique par la déviance. Sinon, même s'il s'agit structurellement d'un fonctionnement pervers momentané ou limité, on protège l'enfant socialement en restant vague dans l'étiquette que l'on attribue à celui-ci.

III - Une illustration détaillée. 

      Thibaut relève très probablement d'une combinaison des mécanismes A et C. Sur l'insistance de ses parents, il finit par accepter de me rencontrer à 13 ans 1/2 à cause de difficultés d'endormissement tenaces ( elles le tiennent souvent éveillé jusqu'aux alentours d'une heure du matin ) et qui retentissent sur la qualité de sa vie diurne. Un bilan organique n'a rien mis en évidence.

      Petit à petit patiemment nous parviendrons à nous apprivoiser mutuellement lui et moi. il se mettra alors à parler très personnellement, comme moi face à lui. Et entre autres, il me confiera le mélange de préoccupations, de surinvestissement et d'excitation que lui cause sa vie sexuelle. Parfois, quand c'est trop difficile, il demandera a s'expliquer par e-mail; je marquerai mon accord sous réserve qu'on en reparle de vive voix à une séance suivante.

      Il a maintenant presque 16 ans. Souvent il parle avec beaucoup d'intelligence sensible de lui, de sa famille et des autres. Sur le plan affectif et sexuel, il me dit que le grand rêve de sa vie c'est de rencontrer une fille juste un peu plus âgée que lui qu'il ne se ramasse pas un râteau, qu'ils s'aiment et qu'il lui fasse l'amour la première fois en " assurant " la durée d'un morceau des Pink Floyds sur fond duquel " ça " se passerait ( superbe, ce fantasme ... le morceau dure 26' ! ). Il me dit qu'il est un brave type, bon mais timide, et que d'ailleurs son problème avec les filles, c'est qu'il n'ose pas bien les aborder. Il m'ajoute que, même s'il se fait des délires dégueu dans sa tête, jamais, pour du vrai, il ne ferait du mal à une mouche ...

      Et pourtant une bonne partie de sa vie sexuelle, il la passe, tel un petit Méphisto, à jongler avec le plaisir et la douleur, à composer et recomposer fantasmes et sensations sadiques pour finalement en demeurer le maître. Voici comment il en parle :

- ( Vers 14 ans ) « Ma première sensation, j'avais 7 ans; on devait descendre d'une corde à la gym; ça me faisait mal quand ça frottait ... euh, où tu sais; et en même temps, je crois que ça me faisait déjà triquer (6) et jouir " ; je crois qu'après, j'ai toujours voulu mélanger les deux : avoir mal et m'exciter ... euh, qu'est-ce que t'en penses, toi? ".

Ce que j'en pense, je ne vous le dirai pas. Il est probable que Thibaut abhorre et chérit à la fois ses souvenirs, fantasmes et expériences actuelles perverses. Il est probable aussi qu'il est ambivalent quand il m'en parle en thérapie : Souhaite-t-il que je l'aide à s'en débarrasser ou que je jouisse avec lui? Je crois qu'il ne le sait pas lui-même, d'un savoir certain! Ce qui lui conviendrait le plus, c'est que je lui dise qu'il est normal, que je lui donne des trucs pour réussir avec les filles, mais que je ne condamne quand même pas définitivement tous ses petits plaisirs raffinés ...

 - Un peu plus tard, il me dit: " Chez une vieille, j'avais lu, je devais avoir 10 ou 11 ans, toute une analyse de la Passion ( N.D.A. : du Christ ): on expliquait que les romains avaient des fouets avec des billes de plomb pour faire plus mal; la souffrance sur la croix était détaillée ( etc. ) ... c'est juste après que j'ai vraiment commencé à me branler ...". "Je me souviens aussi d'une grenouille de bénitier qui nous faisait les cours et prenait un malin plaisir à nous décrire les supplices des martyrs ...".

 - A 14 ans et 10 mois, il demande à m'écrire sur e- mail un acte commis à 14 ans 1/2 et dont l'évocation le rend particulièrement honteux : Alors qu'il est seul à la maison, Thibaut feuillette la documentation " Amnesty International " de sa mère, qui y milite (7) , à la recherche des secrets de celle-ci et d'un peu d'excitation... Mais ce qu'il trouve le stimule particulièrement : " Tu connais certainement cette photo ... je l'avais vue sur un bouquin de ma mère et j'avais été vraiment impressionné ... d'abord parce que c'est un contact brutal avec la torture : quelqu'un de nu, un sac sur la tête, des sacs de sable sur le dos, sur un chevalet ... simple, donc pourquoi pas essayer ...". ( Il le fait en se mettant nu, à cheval sur un balai horizontal ) " ... Je me suis branlé et l'éjac. a été la plus forte que j'ai jamais connue ...

Or, ce qu'il me déclare le tracasser passablement, c'est que depuis lors son intérêt pour les images et histoires sadiques du web a " explosé " et elles deviennent le stimulant nécessaire de ses masturbations. Et il a peur de ne plus être normal et encore plus de passer à l'acte.

 - Vers 15 ans, il frôle ce passage à l'acte : il a chatté avec un adulte proche de son domicile ( un infirmier! ), adepte du SM et qui l'invite chez lui à une petite " partie de plaisir " jouée à deux. A la dernière minute, la prudence rattrape Thibaut et il ne va pas au rendez-vous fixé. En outre, ajoute-t-il : " Y avait autre chose; j'ai pas envie de pas être normal; mes délires, ça doit être seulement dans ma tête ".

 - Nous discutons longuement de la place et du sens de la sexualité dans la vie; je lui demande d'encore bien réfléchir à ce que lui apportent ses vécus sadiques, et à une possible prise de distance par rapport à eux; nous travaillons autour de la dimension " addiction " et ses dangers; j'attire son attention sur l'importance " d'entraîner " ses fantaisies sexuelles vers plus d'orthodoxie s'il veut réaliser son grand rêve ( souvenez-vous, envoyer une fille au septième ciel dans les volutes musicales des Pink Floyds ... ).

En alternance avec ces séances parlées, il m'envoie plusieurs e-mail dont voici l'un ou l'autre extrait significatif : " Et ça c'est MA conception du SM : un voyage aux frontières floues du plaisir et de la douleur MAIS on reste dans le plaisir ! ... Comment atteindre 7 frontière? " "On peut remarquer aussi que dans le langage populaire, jouir est synonyme de douleur ... qq. qui a eu très mal, dira : j'ai bien joui ... chez le dentiste, par exemple ... je pense aussi que l'orgasme est une association de douleur et de plaisir ...".

 - Alors, " complètement pervers ", Thibaut ? Bien accro, en tout cas; ennuyé quand même à l'idée de ne pas être normal; compartimentant encore sa vie et menant parallèlement des activités scolaires et sportives satisfaisantes ( mais des sports solitaires, type natation et ski ); résistant de toutes ses forces à la tentation de passer à l'acte et pas sans morale quand il s'agit de penser la place de l'autre. C'est donc sur un morceau de discours social que je vais vous laisser, même s'il est exprimé en langage rude. Il achèvera de vous plonger dans l'incertitude à propos de ces formes modernes de perversion où une certaine solitude, Internet, l'émoussement général des normes et le droit que l'on stimule chez chacun pour qu'il se réalise urbi et orbi jouent un rôle aussi important que les mécanismes psychopathologiques classiques déjà décrits.

A 15 ans et 6 mois, il me dit : " J'ai un petit cousin qui a 12 ans; à cet âge-là normalement on commence à se branler ... eh eh ( petit rire entendu ); eh bien je vais pas lui dire qu'il peut faire mumuse comme moi je fais (8) ; C'est ce qui doit me distinguer d'un pédophile : chacun est libre de faire ce qu'il veut et à l'âge où il le sent ! Mais même si on a un intérêt pour le sexe, on n'a pas forcément envie de faire l'instit du sexe pour les gamins ... ".
... CQFD!

§ III : COMPORTEMENTS INDICATIFS DE L'ACTIVITE PERVERSE.



      Pour spéculer prudemment quant à l'existence d'un fonctionnement pervers, il est important que les indicateurs que je vais énumérer soient majoritairement présents. Sinon, il est probable que l'on a à faire à une phase du développement où l'enfant se livre à quelques bizarreries sexuelles de signification plus banale. Voici ces indicateurs :

I - La forme de l'activité sexuelle est souvent bizarre, 

éventuellement archaïque. Elle est " hors attente culturelle ", " hors normalité statistique " de ce que sont le développement et les intérêts sexuels d'un enfant de l'âge concerné et même d'un enfant précoce. Elle choque l'adulte témoin par son étrangeté.

En voici l'un ou l'autre exemple, loin d'être exhaustifs :

 - Garçons ou filles qui font du sexe avec des animaux, notamment leur chien ou leur chat;

 - certains transvestissements très élaborés, avec port permanent de sous-vêtements de l'autre sexe, strip-tease masturbatoire, etc.

 - les fétichismes ( avec des objets; portant sur des parties du corps, etc. ); la collection d'images porno très spécialisées accessibles sur le Net;

 - l'infantilisme dont il a déjà été fait mention

 - le sadisme ( envers les animaux, les plus jeunes ) ou le plaisir de se faire mal ou celui de jouer avec la combinaison plaisir- souffrance, par exemple dans la zone génitale;

 - l'entraînement de beaucoup plus jeunes dans des activités sexuelles.

      Néanmoins, il existe des faux positifs sur lesquels je reviendrai plus loin : un certain nombre d'activités bizarres sont générées par des mécanismes banaux comme la curiosité, la réassurance, le besoin d'avoir de la compagnie ( même celle très intime de son chien ), le désir de défier les normes, etc ...

      Il existe aussi des faux négatifs : des activités sexuelles de forme génitale peuvent résulter des mécanismes d'installation tout juste décrits et répondre aux autres critères cliniques que nous allons passer en revue. Alors, elles sont perverses!

Par exemple, certaines masturbations à haute fréquence ne signent pas une compulsion anxieuse, mais s'avèrent plutôt des conduites addictives, centrées sur le culte de l'organe génital.
Dans le film Kids ( L. Clarck, 1995 ), le " besoin " du jeune Telly de " tomber " des jeunes vierges les unes après les autres est tout à fait pervers.

II - Intense est l'ensemble du plaisir vécu 

lors de la préparation de l'activité, de sa réalisation et via les fantasmes qui raccompagnent et la suivent. C'est principalement un plaisir érotique, à son acmé dans les zones concernées par l'activité et diffusant dans tout le corps (9)S'y adjoignent des joies plus " spirituelles ", comme celle de défier et de transgresser, de faire quelque chose d'exceptionnel ou même parfois celle de se vautrer dans la boue ( Stoller 1985 )

      Inversement, l'enfant ne vit aucune angoisse profonde à propos de son acte ... peut-être, inconstamment, un peu de peur raisonnable d'être attrapé par le gendarme. Il ne ressent non plus aucune culpabilité. Néanmoins, il peut se sentir humilié et honteux s'il est pris.

III - L'acte pervers est vécu comme important 

par l'enfant, partie significative de son projet sexuel du moment. Il n'est même pas impossible qu'il le positionne au fil du temps comme son constituant le plus important. Il en découle la mise en place d'indicateurs comme :

 - Une contrainte intérieure plus ou moins forte, épisodique ou permanente, à répéter l'acte. Ce sentiment de contrainte est proche de l'état de manque vécu par le toxicomane; ça n'a rien à voir avec le débat intérieur que vit le névrosé à l'idée de commettre un acte que son Sur-Moi interdit. Freud parle à ce sujet de « la tyrannie bien organisée d'une pulsion partielle : une des tendances partielles de la sexualité a pris de dessus et se manifeste soit seule, à l'exclusion des autres, soit après avoir subordonné les autres à ses propres intentions ».

 - Une collaboration active de l'intelligence pour asseoir le projet pervers, et par exemple :

 - Peaufiner le scénario; le sophistiquer de plus en plus autour de son noyau central immuable (10);

 - tromper les parents et l'entourage ; installer un secret bien barricadé; mentir sur la volonté de changer ...

IV - Quand un ou des autres sont impliqués, 

ils ne comptent pas fondamentalement comme êtres humains, mais comme sources de jouissance pour l'initiateur. Ces " partenaires " sont susceptibles d'avoir tous les âges de la vie.

      Eventuellement, l'initiateur fait violence physique sur eux ou les trompe pour les attirer dans ses filets. Il ignore leur éventuelle souffrance physique ou morale, voire ... il en jouit encore un peu plus!

      Lorsqu'il y a consentement, il n'y a néanmoins pas vraie réciprocité. Pas de partage attentionné du plaisir ! Chacun joue son scénario et recherche son plaisir pour son propre compte, mais a besoin de l'apport complémentaire instrumental de l'autre, sans considération pour ce que celui-ci vit.

      Le tableau I compare les caractéristiques cliniques des activités sexuelles normo-développementales et de celles générées par un fonctionnement pervers. ( voir doc. II joint).
Note du webmaster: ce document manque ... je le cherche.

§ IV : QUESTIONS DE DIAGNOSTIC ET DE DIAGNOSTIC DIFFERENTIEL.



I - Il reste malaisé de découvrir les faits et de recueillir des éléments d'information. 

      L'enfant réalise le plus souvent sa bizarrerie ou sa perversion en grand secret. Le reste de sa vie, il donne le change par un comportement qui n'a rien de spécifique. Une fois découvert, il jure que c'était la première fois, qu'un autre l'a entraîné et qu'il ne recommencera pas, et la majorité des parents a tendance à gérer son malaise vécu en le croyant sur parole, en minimisant la signification de ce qui s'est passé et en déniant la possibilité de récidive. Donc, les parents n'adoptent pas facilement la position de vigilance que je recommanderai par la suite.

      Lorsqu'il s'agit de décrire ce qu'il a fait et vécu, l'enfant commence donc souvent pas se bloquer ou par mentir. Cette attitude s'explique par sa prudence, sa honte du moment, les limites réelles de sa capacité à s'introspecter mais aussi, pour les plus accros, par l'intuition immédiate qu'il faut gérer la situation de manière telle que les adultes en sachent le moins possible et que la récidive soit possible.

      Or un discours authentique du sujet est un élément-clé pour un diagnostic précis!

II - Nous sommes et demeurons souvent bien incertains! 

A. A supposer que nous soyons tombés de façon indubitable 

sur une activité sexuelle bizarre et que l'enfant fasse même quelques commentaires plausibles à son sujet, il n'en reste pas moins que ces bizarreries se répartissent en trois catégories, en référence à la dynamique intra- psychique en jeu et à leur déroulement dans la durée :

 - Comportements souvent transitoires, résultant de dynamiques variées mais non-perverses

Par exemple et même si cela parait choquant, un petit animal de compagnie peut être utilisé à des fins de tendresse et de contact sexuel, en préfiguration de ce que sera la rencontre de l'autre ...

Telle fille pense progressivement à faire l'amour avec un garçon, mais, faute d'occasion, emprunte les boxers d'un grand frère qui servent d'accessoires à ses masturbations.

 - Les comportements relevant d'une organisation perverse, mais transitoire : le comportement meurt de sa belle mort après une seule fois ou une " mauvaise passe " de brève durée ( 2-3 mois ). Plutôt que d'organisation, il aurait peut-être mieux valu parler de " conjoncture bio-psycho-sociale défavorable " où des éléments intra-psychiques et relationnels se sont renforcés les uns les autres pour aboutir à des résultats momentanément pervers.

 - Les comportements répétitif et durables relevant d'une organisation perverse qui se perfectionne, se ridigifie et se chronicise.

B. Ce n'est pas à partir de leur forme externe 

que l'on différencie les bizarreries sexuelles " simples " de celles qui sont perverses. C'est surtout :

 - En référence à l'absence ou à la présence des autres critères cliniques qui ont été évoqués.

On sera notamment attentifs à la stratégie avec laquelle l'acte était préparé et construit, qui peut évoquer ou non la recherche intelligente d'un plaisir raffiné; et il y a aussi la récidive et la persistance, malgré promesse faite par l'enfant de ne plus recommencer dans le cadre d'un dialogue serein; l'ancienneté de l'installation; l'intelligence avec laquelle il trompe la vigilance des adultes pour y revenir.

 - En référence à une écoute soigneuse et sans a priori de l'enfant et de sa famille, qui permet parfois d'avancer des hypothèses plus précises sur les mécanismes à l'oeuvre.

 - Complémentairement, l'apparition de formes plus mûres d'activités et de relations sexuelles, peut prudemment rassurer.

§ V : ÉDUQUER ET SOIGNER S'IL LE FAUT.



Voici cinq catégories d'attitudes susceptibles de favoriser la maturation sexuelle de cet enfant préoccupant. Elles concernent les parents (P), d'autres membres adultes de la communauté, en position informelle d'éducation ou d'enseignement (A), ainsi que les psy dans leur fonction de diagnostic (D) ou de psychothérapie (T).

Elles concernent ces personnes en ordre principal (+++), au même titre d'autres (++) ou accessoirement, en surcroît d'autres fonctions plus centrales (+).

I. Observer le comportement de l'enfant, avec vigilance et discrétion, sans dramatisation, sans paranoïa, mais également sans ingénuité ni effritement (P+++ ; A+ ; D et T ++) (11).

II. Faire retour sur soi en tant qu'adulte ; chercher à comprendre le sens de la sexualité pour soi et la nature de certains messages que l'on envoie à l'enfant; essayer de les modifier au besoin (P+++, avec l'aide de T; D et T++, lors de supervisions ). Il faut vérifier, entre autres, si l'on n'a pas véhiculé une image trop angoissante de la rencontre sexuée, si l'on ne pousse pas l'enfant au défi des lois ou si l'on n'est pas trop ambivalent dans la régulation de ses comportements sexuels.

III. Dialoguer avec l'enfant, à propos de son comportement problématique et de la sexualité en général; dialoguer aussi à propos de lui, de ses richesses, questions et problèmes (P+++ ; A+ ; D+++ ; s'il s'ensuit une psychothérapie, T+++ ).

A. Encourager la parole de l'enfant et commencer par accueillir sans critiques ce qu'il dira éventuellement (12) . On n'y arrive pas sans art de l'apprivoisement et rarement en une fois ... mais on n'a pas le choix et l'on doit donc viser à ce qu'il parle de :

 - son activité sexuelle problématique : Peut-il la raconter brièvement? Comment l'idée lui en est-elle venue ( rôle éventuel d'autres, d'Internet, etc. )? L'a-t-il déjà fait auparavant? Si un ou des autres y étai(en)t impliqué(s), quelles interactions y a-t-il eu avec lui ( eux )? Qu'y trouve-t-il de bon pour lui ? Qu'en pense-t-il ? Etc.

 - d'autres dimensions éventuelles de sa vie sexuelle, à faire préciser dans le même état d'esprit;

 - d'autres dimensions de sa personne, ses richesses, problèmes, joies, soucis, intérêts, etc ...

B. Lui donner du répondant; témoigner verbalement, donner des informations, nous aussi, à propos de la sexualité; en général, la nôtre et la sienne. Parler du sens que nous y voyons, de la place du plaisir, de celle de l'autre, du territoire qu'elle est susceptible d'occuper dans toutes les activités de la vie, etc.

Sur ces terres parfois bien torturées des vécus sexuels de l'enfant et de l'adolescent l'engagement verbal du thérapeute, à la fois précis, sincère et délicat n'est ni facile ni impossible ... il aura d'autant plus de répondant qu'il s'y montre porteur d'idées personnelles, ni « coincé » ni agent d'un prosélytisme ni d'un voyeurisme troubles, et capable de porter des confidences entre son jeune client et lui, sans tout de suite avoir mal au ventre parce que les parents ou le proc. ne sont pas informés!

Alors, souvent l'enfant ou l'ado commencera par des coups de sonde et finira par partager ses vraies préoccupations sexuelles, qui le rongent parfois intensément ...

Et sans le brusquer, on connaîtra alors la joie de le faire réfléchir et de l'amener à décider par lui-même de formes bien sociables de sa vie sexuelle.

      En parlant passablement beaucoup de sexe avec moi, Julien ( 17 ans ) a fini par se convaincre de ne plus agrémenter ses masturbations grâce à des plaisirs « électriques-basse tension » inspirés par des dizaines de sites web pervers ... un jour, entre deux entretiens, j'ai la joie de recevoir l'e-mail suivant : « Savez-vous que j'ai failli craquer et reprendre mes exp. électro ? Après une journée chiante à la boîte ( NB. son école ) j'avais besoin de sensations fortes ( il explique les déboires et l'ennui de sa journée ) ... et j'ai eu envie d'un petit montage hard ... que je me suis interdit, donc j'ai été me défouler en soulevant de la fonte ... j'ai été à la muscul ! »

Quelle joie pour un thérapeute, ce mail! Julien s'interdit tout seul de s'auto-dégrader; il vise à cultiver positivement son corps plutôt que de mettre ses spermatogonies en péril … et il a trouvé tout seul l'idée de s'épuiser dans la musculation là où certains manuels de sexologie béhavioristes se limitent à proposer une masturbation à toute allure et sans fantasmes pour oublier une envie perverse ...

C. S'efforcer de convenir avec l'enfant d'engagements concrets à propos de ses pratiques sexuelles à venir ( et parfois, d'autres dimensions de sa vie ).

D. Si l'on constate une souffrance sexuelle ou une souffrance morale plus générale, on peut lui proposer de continuer ces entretiens par une psychothérapie : à l'intérieur de celle-ci, on veillera à questionner de temps en temps son évolution sexuelle, sans pourtant le réduire à sa sexualité et donc en s'intéressant à lui en général.

S'il n'y a pas souffrance ou que l'enfant ne souhaite pas de psychothérapie, on lui demandera de se présenter à des entretiens d'évaluation espacés ( par exemple tous les deux mois ), un certain temps ( par exemple deux ans ).

IV - Interdire clairement et sereinement toute récidive de la pratique sexuelle préoccupante.

C'est essentiellement l'affaire des parents ( P+++ et A+ ) si la pratique ne portait que sur une transgression des normes socio-familiales ou de prescrits culturels : " Chez nous, on ne réalise pas sa sexualité de cette manière-là; si tu veux faire du sexe, tu peux ...".

Si, en plus, il y a eu transgression des Lois Naturelles ( par exemple, violence sur autrui; entraînement d'un tout petit ), l'interdiction doit émaner de tous, et se formuler de façon plus radicale (" Un être humain ne fait pas ce que tu as fait là "); elle gagne même à s'accompagner d'une exigence de réparation concrète ou d'autres sanctions si elle s'est accompagnée de la destruction morale d'autrui.

V - (P+++ ; A++) Il reste à veiller à ce que :

 - la présence concrète et spirituelle des adultes soit plus " forte " dans la vie de l'enfant;

 - l'attractivité de son quotidien soit bien réelle : Présence de sources variées de plaisir et de possibilités de réalisation de soi qui intéressent l'enfant ; soutien de leur réalisation.

 


je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 



- Notes. -



(1). J.-Y. HAYEZ, pédopsychiatre, docteur en psychologie, premier chef de l'unité de pédopsychiatrie et coordonnateur de l'équipe SOS Enfants-Famille, Cliniques universitaires Saint- Luc,10 avenue Hippocrate, B-1200 Bruxelles - E-mail :

(2). Préoccupantes en référence à l'évaluation faite non par une personne isolée, mais par la majorité des adultes sereins qui auraient à les connaître. Alors, elles seraient soit simplement pathologiques, soit pathologiques et mauvaises lorsqu'elles violent les Lois naturelles.

(3). Vous connaissez, n'est-ce pas, ce soda d'importation à la couleur noirâtre, vendu dans des petites bouteilles qui ont la forme stylisée d'un corps féminin?

(4). Eh oui, ces enfants soit-disant mûrs, qu'on laisse trop seuls parce que papa et maman ne sont pas disponibles, qui ne peuvent pas se permettre de protester et qui se vivent vaguement désinvestis ... ils peuvent vivre pas mal d'amertume secrète et de désir de se venger! Et les voici qui occupent salement leur mercredi après-midi, entre se faire lécher par le chien de la maison, tripoter la petite soeur dont ils ont la garde ou collectionner les " pics les plus crades " ( = les images pornographiques les plus dégradantes ) qu'ils trouvent à la pelle sur les sex-shops du web.

(5). par exemple : cyberdépendanoe, tabagisme, substance abuse, etc ...

(6). Un des nombreux termes populaires qui désigne l'érection.

(7). Apparemment, les parents de Thibaut sont sans histoires et à mille lieux de se douter des préoccupations sexuelles de leur fils; on ne peut néanmoins pas ne pas s'interroger sur le choix de sa mère de s'occuper d'A.I.! Quelque chose, en elle, incite-t-il subtilement la composante sadique existant chez son fils ( mécanisme C )? Par ailleurs, Thibaut est très attaché à sa mère; en jouant le rôle des prisonniers chéris par celle-ci, a-t-il voulu, inconsciemment, rivaliser avec eux et capter son regard admiratif? Va savoir! Mais si c'est le cas, on est bien dans le cadre du mécanisme A - ici la réalisation d'un désir oedipien - qui provoque un plaisir énorme et qu'il cherche à reproduire.

(8). Référence à ses " délires " sadiques.

(9). Les zones traditionnellement érogènes sont donc souvent engagées, mais des plaisirs corporels plus diffus peuvent exister, comme cet étrange plaisir masochique, possible mais rare chez l'enfant. Quand on y est confronté, on a l'impression qu'il existe deux variantes du masochisme :

 - chez certains, c'est une recherche active et précise d'un dosage optimal plaisir-douleur dans l'activité sexuelle : à 13 ans, tel préado a trouvé sur Google comment s'envoyer de l'électricité basse tension dans le sexe et y goûter un plaisir " raffiné " ;

 - chez d'autres, le masochisme vient s'ajouter à ce qui était d'abord souffrance morale ou physique dans la relation; l'enfant, ici, provoque ses bourreaux pour qu'ils le laissent à nouveau souffrir-jouir.

(10). N'est-ce pas parce qu'il existe une sorte d'accoutumance?

(11). Ceci pose de délicates questions à propos de la confidentialité; décisions à prendre au cas par cas ...

(12). C'est le moment de se souvenir de la vénérable distinction faite par K. Rogers entre l'acceptation et l'approbation.

Quelques échanges avec des parents

 En 2004-2005, j’ai répondu à 13 parents à ce sujet


Situation 1.
Situation 2 le 9 avril 2004 de .

Situation 2 du 9 avril 2004 de



A propos de la garde alternée je suis parfaitement d'accord avec vous , mais comment voulez vous que cela soit réalisable , alors que les services d'aide et protectionnels des enfants n'ont aucune coordination entre elles ... je me vois confrontée à un cas , où le papa ne peut plus voir sa fille de 6 ans sur la simple décision de la mère de l'enfant , et malgré un écrit du procureur du roi , n'omettant aucune objection à ce que l'enfant voie son père , malgré un dossier fait par les policiers de la région disant que l'enfant est en danger chez sa mère, malgré que le dossier du père est parfaitement irréprochable ... il ne se passe, rien ! On répond au père qu'il faut qu'il demande une révision du droit de garde, mais en même temps on lui répond qu'il faut des preuves pour étancher cette demande ? ? ? ? et lorsqu'il rétorque qu'il y a le dossier de la police , on lui répond qu'on ne peut présenter ces pièces au civil ? ? ? ? que seul l'avocat du père a le droit de le consulter au parquet mais qu'elle ne pourra s'en servir au civil ? ? ? ? ? ? Le S.A.J. de la région de l'enfant a été saisi par la police, vu le danger que les policiers ont découvert dans le chef de la mère, et lorqu'on demande au S.A.J. ce qu'ils vont faire pour aider l'enfant, ils répondent qu'ils vont entendre la mère et le père et que si le danger est réellement présent chez la mère, ils verront à un éventuel placement de l'enfant en internat ou encore en famille ... alors que le père a tout pour mettre son enfant hors de danger et que cette solution serait la moins traumatisante pour l'enfant ... Que doit-on penser de ce genre de réflexion ? peut-on appeler cela de l'aide aux enfants ? Je tiens aussi à préciser que le S.A.J de la région de l'enfant agirait de cette facon d'après leurs propres dires mais par contre après renseignements auprès du S.A.J. de la région du papa, eux remettraient l'enfant directement au père le temps que l'enquête soit cloturée. Pourquoi deux services totalement identiques fonctionnent-ils de façon si différentes ? ? ? ? ? ? Plus fort encore, lorsque le père demande aux policiers de l'accompagner au domicile de la mère pour prendre son enfant, on lui rétorque que la police ne fait plus ce genre d'action, alors que faut-il faire ? ? ? ? Je recherche actuellement des associations ou autres qui pourrait nous aider dans cette affaire, car nous ne voudrions pas que l'on attende qu'il arrive quelque chose à l'enfant avant de réagir, mais qui contacter dans ce cas ? ? ? ? ? ? ? ? ... Il serait bon que des sites comme le vôtre, y mette des liens pouvant aider les parents et enfants en difficulté afin qu'ils trouvent à quel bonne porte frapper ... Si quelqu'un a une réponse à mes questions, laissez-moi un mail à l'adresse ci-dessous ... merci d'avance

Réponse de Jean-Yves HAYEZ 

Nous avons souhaité publier l'entièreté de votre message, parce qu'il montre bien combien la situation de certains enfants peut être douloureuse. Il est évident qu'une organisation institutionnelle forte et cohérente devrait mettre de l'ordre et pas de la paperasserie dans tout cela. Si vous êtes bien le bon père que vous dites être, on devrait vous donner un accès à votre petite fille sous contrainte légale, au minimum dans un centre de médiation. Attention toutefois à résister à la tentation suivante de l'ultime violence , qui serait de déraciner l'enfant une fois de plus dans un conflit parental interminable dont lui fait les frais ... nous ne suivons que dans des cas exceptionnels les idées que Gardner prône comme recettes dans sa conception de l'aliénation parentale grave ... nous publierons bientôt un article de fond à ce sujet ... avant cela, je vous invite à relire l'histoire biblique du jugement de Salomon : quelle avait été, croyez-vous, l'attitude du parent qui aimait vraiment ? ... évidemment, dans le jugement, il avait été récompensé pour son amour, ce qui n'est plus toujours le cas à court terme en 2004 ...


Retour au menu princeps
Retour au début


je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 




Situation 3 le 9 avril 2004 par S. 

Moi j'ai un ami qui est allé voir la juge de paix parce que son épouse n'était pas correcte avec les enfants et c'est lui qui s'est retrouvé à la rue, non seulement il doit payer la pension, n'a plus les allocations mais aussi il doit se trouver un logement pour acceuillir ses enfants les week-end . AVEC 10 euros je vois pas comment il ferait, alors il habite par ci par là et voit ses enfants 2 samedis par mois de 10 à 19 heures. Il le sent, il devient un étranger pour ses enfants, pour qui il a toujours tout fait ( lui ). Moi, je suis sûre que si je quittais mon mari avec lequel je suis depuis 20 ans, je lui laisserais voir ses enfants quand il veut. Et même si nous on s'entendrait plus , les enfants pourraient toujours le voir et j'essaierai pas de les manipuler pour qu'ils n'aillent plus chez leur père. S .

Réponse de Jean-Yves HAYEZ 

Bien d'accord avec vous, les décisions de justice sont parfois bien aléatoires ... et c'est inacceptable de monter ses enfants contre l'autre parent ... dans la grande majorité des situations, aucun parent n'a démérité et l'enfant a bien besoin de savoir qu'il peut continuer à les aimer tous les deux. Tant mieux aussi lorsque les parents réussissent à organiser les visites de façon souple ... Bien sûr, un cadre légal, ça protège, mais ça ne devrait pas être un carcan face aux imprévus de la vie.

Souvent, j'ai l'impression que les adultes prennent des décisions comme Joseph II en son temps. Ils croient savoir ce qui est bon pour les enfants et en fait subtilement c'est l'intérêt adulte qu'ils mettent en priorité. De ce que je me rappelle de quand j'étais enfant et adolescent, il m'importait qu'il y ait quelqu'un à la maison quand j'y étais et surtout je voulais être " chez moi ". Je crains qu'avec cette histoire de garde alternée, les enfants ( qui en général se seraient déjà bien passés du divorce de leurs parents ) se retrouvent privés d'un vrai " chez soi ".



Retour au menu princeps
Retour au début

je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 





Situation 4 le 2 juin 2004, par didier. 

Nous sommes mon ex amie et moi depuis 5 années déjà dans ce mode de fonctionnement et il est vrai que l'on ne peut obtenir que sous certaine conditions oh j'admets que certains pères font des pieds et des mains pour l'obtenir pour raisons financières ( pas de pensions alimentaires, avantages fiscaux ) mais le critère primordial est d'aimer ses enfants que le rapport entre les parents soit d'une amitié très forte d'une confiance optimum ho vous allez penser alors pourquoi se séparer mais on peut apprécier une personne mais ne pouvoir vivre avec. Sachez que certaines circonstances ont fait que notre séparation n'a pas perturbé l'équilibre de nos filles nous avions des vies professionelles complètement opposées ( travail de nuit et brigade d'après midi) ce qui a amené nos filles à nous voir par alternance. Maintenant nos filles dorment 3 nuits puis 4 tout en découpant selon leurs souhaits. Elles sont hyper équilibrées 1ère dans chacune de leur classe ( 6ème et ce2 )très ouverte et nous très proche. Pour moi c'est à la maman sur un plan général de juger si la garde alternée peut être donnée au père selon ses qualités paternelles.

Réponse le 3 juin 2004, par Jean-Yves HAYEZ 

Bien d'accord avec vous, un critère fondamental est d'aimer ses enfants, pas de les vivre comme des " droits " " à répartir équitablement ... et puis , il faut qu'il existe entre les parents séparés une entente " suffisamment bonne " ; dans votre cas, c'est même une amitié retrouvée et c'est mieux ainsi. jyh 



Retour au menu princeps
Retour au début

je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 





Situation 5 le 10 juin 2004, par une maman 

Une réponse à votre article pour exprimer mon grand désarroi depuis que j'ai dû renoncer à la garde alternée pour pouvoir aller rejoindre mon nouvel ami à 200km du lieu d'habitation de mes enfants. Et depuis lors je dirais " abandon de la garde alternée et exercice de l'autorité parentale conjointe, une décision hyper délicate ".

Alors que la garde alternée se déroulait raisonnablement bien, mon éloignement a été l'occasion pour mon ex et sa nouvelle amie de m'exclure totalement de l'autorité parentale conjointe et de l'univers de mes enfants " quand ils sont chez eux " c'est à dire plus de 80% du temps ... Mon ex ne me communique aucun renseignement sur la vie scolaire ( je suis obligée de recourir aux amies pour obtenir ce que je devrais obtenir par son biais ).

Il a mis notre fils chez une psy sans m'en aviser ni demander mon avis sur le choix de la personne ( qui malheureusement ne semble pas garantir l'impartialité et le traitement symétrique entre les parents ( ? )), prétextant au départ que notre fils se sentait mal " parce que je l'avais abandonné ".

J'ai tout essayé pour permettre la communication avec mon ex. mais il n'en voit pas l'intérêt. Notre fils rate à l'école. Mais pourquoi parler, nous ne sommes quand même pas d'accord.

D'un point de vue juridique, rien ne semble vraiment possible pour changer les choses. Rien ne peut en effet obliger le parent qui a l'hébergement principal à communiquer avec l'autre parent, à le tenir informé, à l'inclure dans le choix d'un psy ..." Je suis tenue à la limite de ce qui est juridiquement tenable ( ex : mon ex ne touche pas à mes " gardes " mais intercepte le courrier que j'envoie aux enfants, accepte que sa copine pique des crises de nerfs si JE téléphone aux enfants ... Depuis aujourd'hui j'apprends que je suis quand même autorisée à téléphoner aux enfants ... si ce n'est pas tous les jours ! ( ce que je n'ai jamais fait ...).

L'étendue de la notion d'autorité parentale conjointe semble presque se limiter à l'idée d'empêcher un parent d'inscrire un enfant dans une école éloignée de l'autre parent sans demander son avis ! Mes enfants sont inscrits dans la même école depuis toujours, il n'en demeure pas moins que je me sens flouée dans mon rôle de parent. Mon ex agit comme si je n'existais plus, refuse l'idée même que nous soyons " liés " en tant que parent. Il n'a pas besoin de moi, il " a " les enfants. J'ajouterais malheureusement qu'il les détient en otage !

Si la garde alternée ne doit être utilisée pour règler des problèmes de tensions entre parents séparés ( du style " tu as 50 alors moi aussi j'ai 50 "), le principe de l'hébergement principal ne garantit aucunement la possibilité d'exercer l'autorité parentale de manière conjointe, au contraire ! ( de " 50 ", je suis passée à " 0-20 ", sous prétexte que je dois " assumer mon choix " !).

Pour conclure, je dirais et donnerais comme conseil à ceux ou celles qui souhaiteraient abandonner la garde alternée pour des raisons similaires aux miennes ou autres, de ne pas se sentir coupables au point de ne pas se battre au moment même du changement pour définir les nouvelles conditions de l'hébergement et pour obtenir des garanties quant à l'exercice de l'autorité parentale conjointe ( si pour autant des garanties peuvent être obtenues mais bon ...). Plus tard, tout devient beaucoup plus difficile.

Réponse le 10 juin 2004, par Jean-Yves HAYEZ 

En principe, nous avions décidé de ne pas publier de cas particuliers sur le forum ; nous publions néanmoins volontiers le vôtre, tant il est digne, nuancé et appelle la réflexion de tous. Nous espérons de tout coeur que le papa de vos enfants comprendra qu'il est de l'intérêt de ceux-ci de vous garder en place, comme leur mère vivante et co-responsable d'eux avec lui, et que cette autorité conjointe pourra mieux s'exercer dans la coopération.



Retour au menu princeps
Retour au début

je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 





Situation 6 le 23 juillet 2004. 

Monsieur le Professeur,
Cher Monsieur,
Votre article m'a vivement interessée puisque depuis janvier 2002, je vis une situation de garde alternée. Quand le père de mes enfants m'a annoncé sa décision de me quitter, il m'a immédiatement fait part de son intention de demander la garde de nos deux enfants , alors âgés de 8 ans et de 5 ans et demi.
Quoique je subisse ce divorce ( toujours pas prononcé ), qu'en tant que femme , j'ai des griefs à son égard, en tant que mère j'estime son choix et je suis satisfaite qu'il l'ai posé pour nos enfants qui nous aiment " également " et que nous aimons l'un et l'autre. C'était un choix difficile pour lui, car il exerce une profession libérale très dévorante , et que jusqu'à notre séparation, il ne rentrait souvent qu'à 20 h00 et travaillait souvent une partie du samadi. Mais pendant sa présence à la maison, il était magnifiquement proche des enfants. Il l'est encore N'édulcorons pas le tableau toutefois ; une séparation est toujours destrutrice ( sauf comportement préalable grave d'un des deux parents, auquel cas elle est salvatrice ) et l'est donc pour les enfants " Vous nous avez volé une grande part d'enfance " " Pourquoi devrions-nous vous respecter puisque vous n'avez pas respecté votre engagement de parents, la naissance d'une enfant étant un choix et l'enfant pouvant attendre de grandir en présence de ses deux parents " dit ma fille, mon fils ajoutant : " Je ne serai plus jamais heureux puisque quand je suis chez toi je suis triste de ne pas être chez papa et vice-versa"
Je suis d'accord avec la majeure partie de votre article - et notamment l'importance des conditions matérielles -, je le suis moins sur la consultation éventuelle de l'enfant sur son intérêt pour la garde alternée ; ma fille avec laquelle, j'avais abordé le sujet m'a dit un jour que je devais " me mettre dans la tête qu'elle nous aimait autant l'un que l'autre, qu'on ne l'avait pas consultée sur la séparation qu'elle devait subir et que donc il ne fallait pas lui demander son avis et que pour un enfant, c'était un choix impossible à faire ".

Mon divorce n'est pas terminé et les conflits avec le père de mes enfants sont encore vifs : nos relations sont tendues et l'éducation des enfants, toujours difficile, est un défi permanent
 désaccord sur certaines options et discussions ( disputes )entre nous longues et stériles par écrit pour des motifs parfois futiles.
 complication réelle de la vie quotidienne, pour des petits riens mais qui du fait de la séparation , sont difficiles à règler.
 coût réel de cette solution.
 pour le parent qui n'a pas refait sa vie, succession pénible de semaine " vide " et de semaine " dense ".
 attitude des enfants encore plus exigeante : comme le temps nous est compté ( une semaine ), les enfants exigent sans doute une disponibilité encore plus grande ce qui entraîne peut-être un surinvestissement de chaque parent.
 horaire démentiel pendant ma semaine : en effet, comme autrefois et par la force des choses, alors que je travaille désormais à plein temps, j'assume 95 % de l'intendance des enfants ( rendez-vous médicaux, suivi scolaire, tous les achats, jusqu'au le lavage de tous les vêtements ) et sans parents pour m'aider ; je dois donc faire sur une semaine ce que les autres parents peuvent étaler ;

je crois toutefois que c'est le prix à payer pour que les enfants soient le mieux possible ( et ceci est également vrai pour de très nombreux couples mariés, les pères se reposant encore sur les mères pour cette intendance ; et bien sûr, je fais des comptes au jour le jour, collectionnant toutes les souches et factures se rapportant aux enfants ; comme de nombreuses autres femmes, je me heurte à l'écueil de la mauvaise volonté parfois des pères pour verser la contribution

Toutefois, je considère que la garde alternée - dans notre cas certainement - est la moins mauvaise des solutions ; l'entourage des enfants a le sentiment que c'est une réussite et pour peu certaines femmes ( voire hommes ) " envieraient " cette solution, vu l'investissement du père de famille. Plusieurs conditions sont propices :
 les habitudes propres aux enfants ( école, parascolaire, amis ...) n'ont pas été modifiées par la séparation.
 nous n'habitons pas trop loin.
 la garde commence le vendredi soir à 18h00 : en clair le parent dont la semaine commence va tout simplement chercher les enfants à l'école ; les contacts entre les deux parents sont évités, les enfants sont protégés de toute crispation ; c'est vraiment formidable comme système pour chacun , même si comme dans tous les cas, la soirée de retour est un peu agitée.
 on esssaie de donner un bref feed-back ( e-mail ) de la semaine à l'autre parent.
 on tâche d'éviter toute inquisition stérile sur l'autre famille.
 garder un certain respect pour l'autre du moins en tant que parent.
 éviter toute rivalité affective avec l'autre parent ; lorque la première fois que mon fils, que je venais de gronder, m'a sorti " j'aime beaucoup mieux papa et je suis beaucoup plus heureux chez lui ", je lui ai répondu en pleurant " avec tout ce que je fais pour vous, comment-tu peux me parler ainsi ". Réaction stupide qui ne peut qu'aboutir à une impasse et à une escalade dangereuse. J'y ai beaucoup réfléchi et la seconde fois que mon fils m'a fait une telle sortie, en le regardant calmement, je lui ai répondu " Je suis heureuse que tu aimes papa, d'entendre que c'est très bien chez lui car comme chez nous c'est vraiment pas mal, chez papa celà doit être vraiment extraordinaire " ; mon fils était étonné de mon calme et de mes mots et aucun de mes deux enfants n'a plus jamais fait de telle sortie.
 ce n'est pas facile pour certains tempéraments, mais je crois que l'on vive en couple ou séparé, aucun parent ne doit se sentir triste , rejeté de voir qu'à un moment de son évolution un enfant est plus proche de l'autre parent, " l'aime plus" , bien au contraire : c'est une belle confirmation du choix fait d'avoir un enfant avec cet homme ou cette femme.

Voici, un simple témoignage sur la garde alternée, la meilleure manière, quand elle est possible - selon moi pour les enfants et les parents de garder des contacts avec la vie réelle de chacun, source d'enrichissement mutuel et contribution importante au lien affectif.

Réponse le 27 juillet 2004, par Jean-Yves HAYEZ 

Nous avons publié sans hésiter votre témoignage qui est " vécu " , authentique et réaliste. Votre ex-mari et vous entriez dans cette catégorie de familles où l'application de la garde alternée ne va pas de soi, mais où elle peut être tentée à l'essai ... ici, l'essai a été réussi, probablement entre autres parce que le papa et vous avez su faire la part des choses entre vos tensions d'adultes et le fait de ne pas disqualifier l'autre parent face à l'enfant ... nous trouvons admirable, notamment, votre deuxième réponse à votre fils ( la première ne nous a pas paru stupide mais bien humaine ... tout en étant en effet provoquante pour qu'il en remette !) .Puissent de nombreux parents s'inspirer de votre deuxième réponse, digne d'un livre de thérapie familiale !

Faut-il demander leur avis préalable aux enfants ? Sur ce point, nous divergeons peut-être un peu ... Nous pensons que cela vaut la peine d'essayer, surtout avec les plus âgés, à partir de six, sept ans ... l'idée étant, non pas de savoir qui ils aiment le plus, mais s'ils souhaitent émettre un voeu sur leur séjour futur. ETANT BIEN ENTENDU QUE CE N EST PAS EUX QUI DECIDERONT. Etant bien entendu aussi qu'ils ont le droit d'être indécis ou de se taire ... avec ces préalables, si un souhait " fort " a l'air stable ... ou, encore plus, s'il surgit une aversion forte et stable, pourquoi ne pas en tenir compte dans la mesure du possible ?



Retour au menu princeps
Retour au début

je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 





Situation 7 le 20 août 2004, par une maman. 

Je suis actuellement en attente de la décision du juge pour la garde alternée demandée par mon ex-mari. J'avoue ne pas être très chaude à cette idée car mes enfants n'était pas vraiement demandeur comme l'a dit leur père. Ils ont 5 - 10 et 12 ans ( 3 garçons ), ils ne sont pas toujours facile mais depuis son départ, leur père à tellement changé à tous points de vue que nous ne sommes plus du tout du même avis quant à l'éducation à leur donner, de plus il se laisse influencer par sa compagne et c'est elle qui gère nos enfants. Dans ces condition, je ne vois pas ce que mes petits hommes vont en retirer de cette garde car leur père ne sera pas plus disponnible pour eux, ce n'est pas lui qui aura la charge scolaire et les déplacements pour les activités sportives. Il y a également le fait qu'avec leur père ils doivent partager avec la petite fille de sa compagne habituée à être seule, elle estime que mes enfants sont des intrus. Après en avoir discuté avec mon fils ainé, celui m'a avoué être très triste de ne pas voir son père mais il ne sait pas choisir entre nous deux ( ce qu'on ne lui demande pas mais qu'il pense que l'on fait puisque le juge va les entendre en septembre puis prendra sa décision suite à l'entretien des 2 ainés ) mais il trouve que ma maison est SA maison, son père étant allé habité chez sa copine. De plus le climat entre mon ex et moi n'est pas au beau fixe même si lors des échanges nous faisons ( tous les deux je suppose ) des efforts pour être aimable. Les rancoeurs sont tjrs présentes. Financièrement également c'est un problème, je suis seule et je paie un loyer qui est plus de la moitié de mon salaire si on me retire les parts contributives et la moitié des allocations fam. je n'aurais plus rien à mettre dans l'assiette de mes enfants ! Que faire alors ? D'autant que chez papa en ce moment on dépense à tort et à travers afin d'amadouer les enfants ... Je ne sais plus faire confiance à mon ex-mari et ainsi je nous vois mal communiquer de manière honnête comme il faudrait que cela se fasse. J'attend la décision d'un juge qui à partir de là va mettre la vie sans dessus-dessous. Pensez-vous que dans ces conditions un garde alternée soit la meilleure solution pour mes 3 gamins ? 

Réponse le 23 août 2004 par Jean-Yves Hayez 

Votre témoignage illustre bien combien il est difficile d'avoir une position tranchée, péremptoire, qui dirait sans hésiter : " Ceci est certainement mieux ...". Votre fils aîné exprime un dilemme profond, présent chez beaucoup d'enfants dans son cas : d'une part, se sentir bien dans UNE maison, un chez soi, sa maison, son nid ... et d'autre part, ne vouloir être privé ni de son papa, ni de sa maman ... Le juge va s'efforcer de les écouter, vos deux plus grands ... mais sa décision sera quand-même de l'ordre d'un pari sur ce qui convient le moins mal à vos enfants ... espérons qu'il acceptera de la considérer comme une décision révisable, après un an par ex ... ou si un enfant montre qu'il ne s'y adapte pas ...
Vous faites allusion aussi, très honnêtement, à la gêne financière où risque de vous mettre une garde alternée, et ceci me semble bien injuste ...
Selon l'ODE, l'idéal, ici, aurait été que vous auriez pu vous entendre à l'amiable avec le papa des enfants pour permettre une circulation souple des enfants entre les deux domiciles, à l'amiable, avec d'éventuels séjours prolongés chez le papa ...



Retour au menu princeps
Retour au début

je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 





Situation 8 le 11 octobre 2004 par Marie. 

Bonjour
C'est avec beaucoup d'attention que je viens de lire votre article Mon ex concubin et moi avons opté pour la garde alternée. Notre fille a aujourd'hui 3 ans 1/2 et depuis septembre 2003 elle vit une semaine chez l'un et une semaine chez l'autre. Son père et moi même vivons à 5mn à pied l'un de l'autre, nous avons gardés d'excellente relations malgré notre séparation . Julia, notre petite fille semble s'être parfaitement adaptée à sa nouvelle vie, elle sait que pendant une semaine elle habite chez maman et Juju, et une semaine chez papa et Juju. Nous avons tous les deux son père et moi, pratiquement le même niveau de vie ( pas du tout celui de gens aisés ).

Vous pouvez donc légitimement penser que tout semble se dérouler de la meilleur façon possible, cependant je me pose tout de même beaucoup de questions.

Je voudrais savoir s'il est possible que d'une façon ou d'une autre notre fille puisse subir un traumatisme quelconque qui résulterait de ce mode de vie particulier ?

C'est une enfant épanouie à tous les points de vue, mais serait-il possible que nous ne voyons pas certaines choses ? Je m'inquiète peut être trop et c'est d'ailleurs uniquement sur ce point que son père et moi ne sommes pas d'accord.

Merci de m'avoir lu, et j'espère que vous aurez la possibilité de me répondre.

Par avance, merci.

Marie

Réponse par Jean-Yves Hayez 

Je vous réponds bien tardivement ; je me réjouis, avec vous de l'excellent état affectif de Julia ... si vous relisez notre article sur la garde alternée, et notamment sa section consacrée aux tout petits, vous verrez que notre réserve, ce n'est pas qu'on les déplace beaucoup, mais que - presque par la force des choses - on les déplace sans qu'existe un sourire entre les parents ... comme ce sourire semble exister entre le papa et la maman de Julia, celle-ci a donc très bien supporté son double ancrage ... continuez à vous sourire, c'est-à-dire à distinguer votre vie d'adultes et votre coopération de parents ! Bien à vous



Retour au menu princeps
Retour au début

je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 





Situation 9 le 21 décembre 2004, par Alexa et jean. 

Bonjour,
Mon mari et moi envisageons de nous séparer mais nous continuons à nous parler et surtout à nous respecter. La garde alternée est une évidence pour nous ; je ne veux pas priver mes enfants de leur père et vice versa. Notre cohabitation actuelle se passe bien et les enfants vont bien. Je crois que nous redoutons tous les deux le moment où la garde alternée se mettra en place car nous aimons nos enfants et nous voulons le meilleur pour eux. Mon inquiétude c'est qu'ils sont tout petits : 15 mois et 4 ans. Avez vous des conseils sur la durée la plus adaptée, la façon de leur expliquer, la façon de la mettre en place ( progressivement , directement ???) Avez-vous des exemples de cas où les enfants sont si petits. Comme le dit votre article je me rassure en me disant que notre respect et notre entente feront qu'ils pourront se développer dans un environnement suffisamment aimant et respectueux de l'autre.
En vous remerciant par avance de vos témoignages et réponses.
Alexa et jean

Réponse le 26 décembre 2004, par Jean-Yves HAYEZ 

Le plus important de votre texte, c'est bien sûr que le papa des enfants et vous, vous gardez des relations suffisamment positives ... s'il en est ainsi, vous serez rassurée et souriante au moment où vos enfants passeront de vos bras à ceux de leur père ( et vice-versa ) et c'est cela qui leur fera du bien. De même, vous leur parlerez positivement de leur papa quand ils seront en séjour chez vous, à l'occasion, informellement, et cela aussi contribuera à leur paix intérieure ( et vice-versa ). Enfin, au fur et à mesure qu'ils grandiront et qu'ils auront leurs petites obligations sociales, vous n'appliquerez pas la garde alternée de façon rigide, mais elle restera au service de la vie harmonieuse des enfants : dans de telles conditions, vive la garde alternée si les deux parents le désirent et aussi longtemps que les enfants s'en trouvent bien ( à revoir à l'adolescence ...) !

Vu l'âge des enfants, je vous recommande néanmoins d'y aller progressivement, et de commencer par des alternances courtes ( p.ex une demi-semaine ) avant l'âge de six ans pour l'aîné ... pas de vacances trop longues non plus avant les trois ans du petit.

Quant à ce qu'il y a à dire, vous me semblez à même de trouver un langage de vérité qui dissocie vos problèmes d'adultes et ne leur donne pas l'illusion que de si gentils parents vont se remettre ensemble ... et qui, d'autre part, rassure sur la permanence du lien affectif aux parents.

Bien à vous JYH



Retour au menu princeps
Retour au début

je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 





Situation 10 le 31 décembre 2004, par Michel. 

J'ai deux enfants en garde alternée ( 5 et 9 ans ). Celle-ci est en place depuis juillet 2002. Je suis divorcé depuis bientôt un an. Je n'ai jamais empêché mon ex de contacter les enfants par téléphone lorsqu'ils sont avec moi. Lorsque j'appelle mes enfants chez leur mère, c'est toujours l'ami de mon ex qui filtre les appels. Comme je ne souhaite pas avoir de contact avec cette personne qui m'a déjà manqué de respect plusieurs fois, j'ai établi un code avec mon fils pour qu'il sache que c'est moi qui appelle et qu'il décroche. Malheureusement l'ami de mon ex ayant découvert cette combine interdit à mon fils de décrocher le téléphone. J'ai décidé d'emmener mon fils et ma fille chez une psychologue pour essayer de trouver une solution à ce problème. Je souhaiterais savoir quels sont les droits des enfants et ceux des parents séparés concernant les appels téléphoniques si aucune mention n'apparaît dans les accords du divorce. Ou me renseigner ? Existe-t-il un texte juridique auquel il est possible de se référer. Comment faire pour obtenir officiellement le droit de téléphoner aux enfants. Dois-je acheter un téléphone portable à mon fils ? Je ne pense pas qu'il sera autorisé par l'ami de mon ex à utiliser ce téléphone. Je pense être un bon père mais j'accepte difficilement les brimades qui me sont imposées par l'amie de mon ex qui n'a pas d'enfants et qui semble vouloir s'approprier les miens. Je laisse à tout hasard une adresse mail ( c'est un pseudo ) à laquelle j'aimerais recevoir des messages par des personnes confrontées au même problème que moi.  

Réponse le 12 janvier 2005, par Jean-Yves HAYEZ 

Je ne crois pas qu'il existe des textes de loi qui vont jusqu'à codifier des détails de vie aussi précis que les appels téléphoniques et, de surcroît, leur quantité.

C'est le bon sens et la capacité d'aimer présente chez chaque parent qui devrait s'exercer ici. En référence à quoi, le parent chez qui réside l'enfant à un moment donné devrait comprendre que ça fait du bien à celui-ci de recevoir de temps en temps un petit bonjour de l'autre parent ... il devrait permettre aussi des coups de téléphone raisonnables qui aident à régler le séjour à venir chez cet autre parent. Réciproquement, le parent chez qui l'enfant ne réside pas pour le moment devrait pouvoir accepter cette séparation, laisser à l'enfant la paix de bien vivre là où il est, et ne pas avoir besoin de donner des coups de téléphone plus ou moins longs tous les jours pour démontrer qu'il est là et pour harceler son ex ...

Faire faire des choses secrètes à un enfant ( par ex, communications secrètes via portable ) est une décision très grave. Nous ne disons pas qu'elle ne se justifie jamais ; dans quelques cas, elle constitue le moindre mal, mais ... il faut très bien réfléchir aux conséquences psychologiques induites ainsi chez l'enfant, que l'on risque de culpabiliser ou de mettre en position de toute-puissance par rapport à la loi.
Bien à vous JYh



Retour au menu princeps
Retour au début

je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 





Situation 11 le 22 janvier 2005. 

Bonjour, 
Ma demande est un peu particulière étant donné que c'est à propos du divorce de mon père et de ma belle mère que je vous écris. Je m'interroge et m'inquiète car mon père et ma belle-mère ont eu un garçon qui a maintenant 12 ans et il semble que mon père ait joué le rôle de figure parentale stable, au vu de l'état depressif chronique de ma belle- mère. Mon frère a grandi dans une atmosphère quasi permanente de conflit entre ses parents et il en est venu à évoquer lui même la séparation de ceux-ci. Enfin, pour finir ce tableau sombre, mon père a également joué un rôle important dans la séparation entre sa femme et son fils car celle-ci n'accepte pas de voir son enfant grandir qu'elle douchait jusqu'à l'âge de 11 ans et qu'elle supplie de temps à autre de venir lui savonner le dos ... Bref, mon frère s'est toujours saisi de la présence de mon père pour tenter de barrer l'intrusion de sa mère. Maintenant qu'ils divorcent il est bien sûr évident que pour elle, il est impensable de concevoir une garde alternée et mon père a effectivement peur de perturber son fils en bataillant pour l'obtenir. Pensez-vous que le climat de conflit autour de cette séparation et de la garde de mon frère lui soit plus préjudiciable que de vivre uniquement chez sa mère ?

Réponse le 24 janvier 2005, par Jean-Yves HAYEZ 

Un préadolescent de 12 ans devrait être soigneusement écouté, par des personnes sereines et neutres, quant à ses souhaits spontanés. Si c'est nécessaire, il pourrait même demander à être écouté par le magistrat qui sera responsable de la décision. Ses propositions éventuelles ne font pas la loi, mais sont quand-même un élément à ne pas négliger !

Au vu de ce que vous racontez, et à supposer que vous soyez bien objective, deux solutions pourraient être positives :

 que l'hébergement principal se passe chez votre père : votre frère ne serait pas le premier adolescent masculin, loin de là, à bénéficier de la sorte d'une occasion de grandir à distance du lien oedipien et de trouver un modèle d'identification proche chez son père.

 Déja moins favorable, un hébergement alterné, car il bénéficierait au moins à mi-temps de ce ressourcement masculin structurant.

Inconvénients : beaucoup d'ados n'aiment pas trop d'avoir leur vie matérielle et sociale scandée en deux ; la solution risque d'accroître les tensions entre parents, au moins au début, et votre frère vivra souvent sous un orage lourd. Enfin, les domiciles parentaux sont-ils assez proches pour le permettre ?



Retour au menu princeps
Retour au début

je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 





Situation 12 le 29 janvier 2005 par Monsieur R. 

Bonjour

Bonjour. 
Je suis dans un des cas cité dans votre article que j'ai trouvé sur internet. J'ai une garde alternée depuis 4 ans de une semaine sur deux, mais la loi du travail fait que je dois quitter la région parisienne et me fixer à G. ( 500 km ). Après avoir évoquer mon changement de métier avec ma famille, mon fils ayant perçu les bribes de conversation et ayant compris, m'a surpris un soir en m'indiquant que si je partais il souhaitait faire une année sur deux, en me précisant que une semaine sur deux ne marcherait plus. Je lui ai indiqué que cela pouvait être une bonne idée si sa scolarité ne posait pas de problème. J'ai évoqué la question avec la maman qui n'est pas d'accord. Mon fils a 9 ans et nous avons une garde alternée depuis 4 ans qui se passe bien, avec un très bien quand les arrangements vont dans le sens de la maman.

Théo est un garçon plein d'idées et je pense un peu en avance

Je n'ai jamais poussé Théo à prendre une position, et ne lui ai répondu à ces questions, que ce projet n'était pas encore abouti et que l'on en reparlerait quand ce sera le moment. Donc il a fait son cheminement tout seul et j'ai été le premier surpris de sa réflexion, sur quoi je lui ai répondu que cela pouvait peut-être se concevoir mais qu'il fallait réfléchir, et se demander comment faire pour que cela se passe bien. Je pense que cette idée pour sa part est stable car il en parle depuis 2 mois aujourd'hui et se plaint que sa maman n'est pas d'accord.

Pour sa scolarité, c'est un bon élève, mais qui s'ennuie très vite en cours et est rêveur, donc fait en sorte d'obtenir la moyenne pour ne pas être embêté par les professeurs et ses parents. Je me suis permis quand même de lui dire que pour son idée de garde alterné annuelle, il fallait qu'il fasse des efforts à l'école, et il travaille plus assidûment depuis, donc je pense que son idée est stable.

Sur G. nous avons déjà des amis, et il est passionné d'écologie, je l'emmène souvent avec moi, pêcher à la mouche, parcourir les bois ou les marais à la découverte des oiseaux, et il est un des rares enfants que je voie à réclamer ces sorties, et à tenir une journée entière à traquer les truites ou à rester avec des jumelles à observer la nature pendant des heures. Et je pense qu'il est capable de faire des rencontres, car à chaque fois que nous sommes partie en vacance, il a toujours eu des copains autour de lui très rapidement. Pour le sport il fait un peu de gymnastique avec moi, mais actuellement, il fait de la batterie depuis 2 ans à sa demande, ( je suis musicien ) et semble assez doué.

Je souhaite savoir si il existe des cas ( jugement ou autre ) ayant ce style de garde et ce que vous pensez que cela peut apporter à l'enfant et si il y a des inconvénients.

Merci de votre réponse et je peux vous apporter des renseignements supplémentaires si besoin est.

Cordialement . Monsieur R.

Réponse par Jean-Yves Hayez. 

Monsieur R,
je vous remercie pour votre mail où apparaît toute votre sensibilité et votre gentillesse qui, à mon sens, est partagée par votre petit garçon. Je suis persuadé qu'il a eu l'idée tout seul. Je ne la rejette pas comme si elle était mauvaise, mais elle n'a pas ma préférence parce que : 

. Théo sous-estime les difficultés d'adaptation et de réadaptation scolaire que cela va lui demander. 

. Théo a besoin d'un " tissu social " stable pour grandir et prendre petit à petit son envol ( amis, sports, activités culturelles, ...)

Ma préférence à moi va pour la solution suivante : il fait savoir chez quel parent il veut vivre l'année scolaire et il va chez l'autre parent le congé de Toussaint et de Carnaval et les 2/3 des vacances de Pâques, de Noël et des grandes vacances. S'il est incapable ou non désireux de s'exprimer, vous choisissez à sa place, sa mère et vous : on pourrait imaginer, par exemple, qu'il soit l'année scolaire chez sa mère jusque la fin de sa sixième primaire, puis chez son père par la suite : ça peut être important, pour un jeune adolescent garçon, de vivre chez son père ! Théo acceptera d'autant mieux ces idées que ses parents les lui présenteront comme positives.
Merci de votre confiance, Monsieur.



Retour au menu princeps
Retour au début

je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 





Situation 13 le 12 mars 2005, par Delalleau Gérard. 

1354 route de st jacques 06810 Auribeau sur siagne. 

Nous avons choisi la garde alternée de nos enfants âgés de 18 et 16 ans tous deux étudiants, au domicile familial non vendu, devenant un bien en indivision ( convention temporaire d'indivision ).Les enfants n'avaient qu'une seule adresse et donc conservaient leur univers, leurs amis, c'étaient les parents qui à tour de rôle venaient au domicile des enfants. Le juge aux affaires familiales a rejeté cette convention et donc le divorce, car à ses dires, elle n'est pas conforme à la loi, avec obligation de repasser devant le notaire pour rectifier l'acte qui engendrera encore des frais. La garde alternée doit se produire à deux adresses différentes, celle de la mère et celle du père ? 

Réponse le 13 mars 2005, par Jean-Yves HAYEZ 


Chaque situation familiale est bien sûr particulière. La solution que vous aviez trouvée convenait sans doute à votre famille, mais l'ODE attire l'attention des lecteurs sur le fait qu'elle ne peut pas constituer une recette ( même si Françoise Dolto l'avait préconisée un jour ... mais même Dolto n'est pas vérité d'Evangile !).

Pour des grands adolescents, ça peut convenir ... les plus jeunes, par contre , verraient se développer trop de sentiments de toute-puissance à se sentir, eux, les maîtres et les gardiens de la maison dont les invités seraient chaque parent à son tour.

Si cette solution vous convenait, nous sommes consternés d'apprendre que la loi ne le permet pas ; ou alors, que le juge aux affaires familiales n'a pas pu ou voulu chercher avec vos avocats et vous une application souple de la loi qui aurait permis qu'un souhait consensuel s'officialise ; les lois civiles devraient être au service des gens et pas l'inverse !


je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 

Situation 13 le 12 mars 2005, par Delalleau Gérard. 

1354 route de st jacques 06810 Auribeau sur siagne. 

Nous avons choisi la garde alternée de nos enfants âgés de 18 et 16 ans tous deux étudiants, au domicile familial non vendu, devenant un bien en indivision ( convention temporaire d'indivision ).Les enfants n'avaient qu'une seule adresse et donc conservaient leur univers, leurs amis, c'étaient les parents qui à tour de rôle venaient au domicile des enfants. Le juge aux affaires familiales a rejeté cette convention et donc le divorce, car à ses dires, elle n'est pas conforme à la loi, avec obligation de repasser devant le notaire pour rectifier l'acte qui engendrera encore des frais. La garde alternée doit se produire à deux adresses différentes, celle de la mère et celle du père ? 

Réponse le 13 mars 2005, par Jean-Yves HAYEZ 


Chaque situation familiale est bien sûr particulière. La solution que vous aviez trouvée convenait sans doute à votre famille, mais l'ODE attire l'attention des lecteurs sur le fait qu'elle ne peut pas constituer une recette ( même si Françoise Dolto l'avait préconisée un jour ... mais même Dolto n'est pas vérité d'Evangile !).

Pour des grands adolescents, ça peut convenir ... les plus jeunes, par contre , verraient se développer trop de sentiments de toute-puissance à se sentir, eux, les maîtres et les gardiens de la maison dont les invités seraient chaque parent à son tour.

Si cette solution vous convenait, nous sommes consternés d'apprendre que la loi ne le permet pas ; ou alors, que le juge aux affaires familiales n'a pas pu ou voulu chercher avec vos avocats et vous une application souple de la loi qui aurait permis qu'un souhait consensuel s'officialise ; les lois civiles devraient être au service des gens et pas l'inverse !


 

 


Création le 26 mars 2005.
Dernière mise à jour le dimanche 11 avril 2010.

ds.ds



 

 


Fin du dossier





































Situation 3 le 9 avril 2004 par S.
Situation 4 le 2 juin 2004, par Didier.
Situation 5 le 10 juin 2004 par une maman.
Situation 6 le 23 juillet 2004.
Situation 7 le 20 août 2004, par une maman.
Situation 8 le 11 octobre 2004 par Marie.
Situation 9 le 21 décembre 2004, par Alexa et Jean.
Situation 10 le 31 décembre 2004, par Michel.
Situation 11 le 22 janvier 2005.
Situation 12 le 29 janvier 2005 par Monsieur R.
Situation 13 le 12 mars 2005, par  Gérard.

Définitions

 


 Nous nous sentons particulièrement proches de celle de H. Wallot [70] (1): « ... Le processsus psychologique par lequel un individu dirige envers un autre individu un ensemble de sentiments, d'attitudes et de comportements qu'on retrouve généralement chez les humains ayant des liens génétiques et vivant ensemble un certain temps. Habituellement, les sentiments rencontrés au sein de la famille tournent autour de l'appartenance, de l'affection, de la sécurité et de la familiarité. Les attitudes et les comportements, d'autre part, sont orientés vers la protection, l'éducation, les marques d'affection et le plaisir, et s'expriment à l'intérieur de certaines contraintes qui varient selon le rôle de chacun dans la famille ... »

Les forces à l'oeuvre

 

opérant à l'intérieur du processus-adoption, lorsqu'ils sont considérés élément par élément, ne lui sont pas spécifiques. Certains auteurs affirment d'ailleurs, sans trop de nuances, que l'adoption n'a rien de fondamentalement spécifique : le même H. Wallot, par exemple, retourne la situation et explique que, dans la filiation naturelle (2), il faut également que parents et enfants s'adoptent pour que naissent, circulent, les sentiments et attitudes fondamentales qu'il a énumérés. C'est aussi la position de J. Noël [61] quand elle affirme que « ... Croire que le sang assure le lien et l'amour n'est qu'une forme utile de réassurance, où c'est le fait de croire qui compte; donc, dans la filiation biologique, il y a aussi une adoption à faire, c'est-à-dire une reconnaissance de l'autre, un investissement libidinal, une projection de désirs sur lui ... »

Michel Soulé [62], également, met en garde contre une connotation négative trop spécifique attribuée à l'adoption : « ... L'imputation à l'adoption de difficultés spécifiques constitue une projection et une réjection à valeur de clivage : ces " difficultés adoptives " ne sont que le négatif extériorisé de difficultés universelles ... » Pour notre part, nous avons souvent expérimenté que, dans ce puzzle mouvant dans le temps qu'est l'adoption, beaucoup de pièces du jeu, et beaucoup de leurs combinaisons, sont susceptibles de se retrouver dans le décours de la filiation naturelle ou de ce que l'on appelle actuellement les « nouvelles parentalités » : nous signalerons ces similitudes au fur et à mesure qu'elles se présenteront. Certaines composantes du processus nous paraissent cependant spécifiques, soit qualitativement, soit quantitativement, par exemple, les répercussions psychiques de l'expérience de la stérilité; le fantasme d'abandon, opérant chez l'enfant et souvent dénié par ses parents; les conséquences des carences précoces; les troubles de l'identité à l'adolescence; l'intensité avec laquelle le « tiers social » interagit avec la famille adoptive, etc. : dans ce domaine de la recherche de ce qui est vraiment spécifique, il faut garder la tête froide et ne faire de l'adoption, ni un processus absolument calquable sur les autres filiations, ni un processus tout â fait distinct.

Le processus dans les sociétés occidentales


telle qu'elle se pratique en Europe occidentale et en Amérique du Nord, ces dix dernières années et probablement encore pendant les quelques années à venir. Il faut se rendre compte en effet que les composantes humaines et juridiques du processus sont bien différentes selon les lieux et les époques, en fonction des objectifs de l'adoption et de son contexte, eux-mêmes mouvants.

Sans en refaire toute l'histoire ni la géographie, rappelons que pour la seule Europe, l'adoption a d'abord été une adoption d'adultes destinée à régler des questions de patrimoine ... Petit à petit, on s'est davantage préoccupé des dimensions et besoins affectifs des parents adoptants et des enfants, et on a voulu « donner une famille à un enfant, et un enfant à une famille » ... mais même dans cette perspective, il y a quinze ans, on accueillait surtout des enfants de quatre-cinq ans, pour éviter le déboire de tares et maladies à expression tardive. Aujourd'hui, on prend davantage de risques dans ce champ et on veut des nourrissons, parce que les psychopédagogues ont souligné l'importance des liens affectifs précoces. Demain, on se résignera sans doute à adopter des enfants classés aujourd'hui comme « plus difficiles » - enfants étrangers, enfants âgés, enfants handicapés - parce que le marché des nourrissons nationaux se rétrécit comme une peau de chagrin (3) . On peut également prévoir que le nombre de candidats adoptants, sans disparaître, ira en diminuant, du moins dans la population des candidats présentant un problème de stérilité, à cause des perspectives ouvertes par les nouvelles parentalités.

Corollairement, pour une même époque, les formes de l'adoption sont également déterminées par le paysage socio-économique dans lequel elle prend place. Un article de G. De Hoyos et coll. [15] est remarquablement éclairant à ce sujet : les auteurs font remarquer que, dans des pays agricoles où le travail de l'enfant peut être un élément de prospérité, l'adoption a un but pratique et utilitaire : on cherche des enfants plutôt âgés et les procédures ne sont pas très officielles; c'est souvent la famille élargie qui adopte. Par contre, dans nos pays urbanisés et industrialisés, où l'enfant n'a plus guère valeur de main-d'oeuvre, c'est surtout la relation affective que l'on recherche, à partir d'enfants en bas âge, installés en famille par des procédures officielles et confidentielles très strictes (4) .

4. Chaque adoption est un processus de très longue durée,


dont l'origine et la terminaison sont indéfinissables : elles se perdent dans la généalogie de chacun des partenaires directs et dans l'histoire mouvante des convictions et attitudes de la société, partenaire, elle aussi, du processus : l'adoption, c'est une couleur d'abord diffusée et confondue dans un arrière-plan, qui prend progressivement son identité et sa consistance, se mêle à l'une ou l'autre couleur voisine ( l'enfant - chaque parent - la société ), pour donner une synthèse harmonieuse ou discordante : ainsi en va-t-il des premiers fantasmes de parentalité qu'a élaborés chaque parent adoptant quand il était petit ... ainsi en va-t-il des premières conditions défavorables dans lesquelles ont baigné les parents naturels ... toutes lignes de force qui aboutissent, des années plus tard, à la rencontre matérielle et spirituelle de l'enfant et des parents adoptants, et à la disparition des parents naturels de l'univers réel de l'enfant, dans un inconnu parfois bien chargé de tristesse et de culpabilité ... C'est alors, peu après la première rencontre avec les adoptants et la séparation vécue comme définitive avec les géniteurs, que prend place un acte juridique d'une importance capitale, un contrat qui lie définitivement l'enfant et ses parents adoptants, l'acte d'adoption, qui a bien sûr une valeur symbolique très grande (5. Il s'ensuivra une étape très intense du processus de l'adoption, qui est la relation de l'enfant mineur et de ses parents adoptifs, sous le regard actif du tiers social. Mais tout ne se termine pas avec l'accession de l'enfant à sa propre majorité : à l'autre bout du temps, se continue le destin de chacun, souvent redevenu autonome aux yeux d'un observateur externe; mais chacun reste marqué par les choix qui ont été faits : l'état des désirs, des conflits et des comportements qu'il pose continue à « avoir à voir » avec l'expérience adoptive vécue.

Il faut cependant remarquer, pour donner une première illustration à ce débat sur la spécificité et la non- spécificité que nous nous sommes engagés à éclairer, que cette description n'est déjà pas très spécifique : on aurait évidemment pu proposer un même déroulement temporel pour la filiation naturelle ou pour les nouvelles parentalités : tous ces processus fondamentaux se préparent dans l'imaginaire de chacun, sont modelés par l'environnement et le modèlent, laissent des traces importantes dans la constitution de chaque être, qui n'est jamais achevée ...

5. L'adoption est un phénomène somato-psycho-social non statique :


certains de ses constituants sont indépendants les uns des autres, mais se modifient au cours du temps, selon les lois de leur nature propre; d'autres s'influencent, unilatéralement, comme les maillons d'une chaîne, ou circulairement, en réalisant des pressions modificatrices sur les images mentales et les comportements existant en aval, ou en amont et en aval. Phénomène partiellement somatique, l'adoption? Bien sûr : que l'on pense, par exemple, aux carences précoces en nutrition et stimulations de certains enfants, et à leur effet sur leur développement cérébral et somatique ... que l'on pense aussi à la stérilité de certains adoptants et, de façon plus diffuse, aux déterminants organiques partiels des désirs, sentiments et comportements de chacun!

Phénomène social? L'adoption s'inscrit dans une société qui est interpellée par elle, et ne cesse de vouloir dire son mot dans le devenir de chaque cas, par le truchement tant des grands-parents, des voisins et des camarades d'école que par celui de nouvelles dispositions légales, toujours partiellement insatisfaisantes.

... Et il arrive que ces « constituants » de l'adoption suivent chacun leur chemin, sans s'influencer mutuellement, en déterminant des comportements autonomes : par exemple, l'attitude d'accueil des parents peut ne pas être modifiée par les limites cérébrales de l'enfant, ni par les critiques du voisinage. Mais, plus souvent, ces différents facteurs s'influencent : l'existence de l'un renforce, atténue, ou modifie qualitativement un ou plusieurs autres. Par exemple en se limitant à l'un des schémas généraux qu'il est raisonnable d'évoquer, l'on peut admettre que :


En commençant à parcourir la boucle intérieure à un endroit quelconque on peut raisonner ainsi : l'enfant vit, se représente sa place dans son nouveau milieu; consciemment et inconsciemment, il lui attribue un sens (1). Ce sens vécu détermine partiellement (2) le comportement. Remarquons que bien d'autres facteurs d'influence ( = AFI ) déterminent également ce comportement (3) : leur énumération et l'analyse de leurs interactions réciproques dépassent le propos de ce schéma : il s'agit aussi bien de facteurs somatiques, que de conditions environnementales, ou que d'autres composantes du monde intérieur de l'enfant, non directement liées à l'adoption. Remarquons également, sans nous y attarder, que le comportement de l'enfant est lui-même modificateur de ces AFI (4) et que, par une boucle de rétroaction un peu curieuse, l'enfant est pris au piège de son propre comportement et remodèle quelque peu à partir de celui-ci le sens qu'il attribue à son adoption (5).

En continuant à parcourir la boucle intérieure, nous voyons que le comportement de l'enfant va être lu et décodé par les parents et que, à partir de lui, le sens conscient et inconscient qu'ils attribuent à l'adoption, l'image qu'ils ont d'eux, de l'enfant et de leurs interac- tions, est susceptible de se modifier (6). Mais ce n'est bien sûr pas le seul facteur d'influence susceptible de fixer et de mobiliser ce sens vécu (7 et 8).

Et l'on peut continuer la boucle : le sens vécu par les parents détermine partiellement leur comportement (9), qui détermine partiellement le sens vécu par l'enfant (10).

Il nous semble important de redire que l'on aurait pu commencer ce raisonnement à partir de n'importe quel point de la boucle : nous sommes dans un système de causalités circulaires; il n'y a pas de primum movens : dès le début du processus-adoption, il y a eu un « premier » sens vécu et par les parents et par l'enfant, qui s'est exprimé par des comportements initiaux qui ont eu un effet réciproquement mobilisateur.

6. L'efficacité de l'adoption donne lieu à bien des controverses.


Pour certains auteurs, l'adoption est une aventure à grands risques, dont les échos sont nombreux. Citons par exemple M. Bourgeois [8] : 1,1 % d'enfants adoptés dans la population infantile française, mais ils constituent 2,6 % des causes de consultations chez les psychologues. Aux Pays-Bas, R. Hoksbergen [26] parlera même de quatre à cinq fois plus de consultations, et de vingt à trente enfants déplacés annuellement de leur foyer adoptif. C. Launay [42] pense que le risque de troubles de comportement est deux fois plus élevé chez les enfants adoptés que chez les autres. A ces voix alarmées, d'autres répondent que l'on est dans l'incertitude [ Kirk, 37], ou que des enquêtes menées sur de jeunes adultes, par exemple lors du service militaire, sont peu convaincantes [ Clément, 13].

Nous essayerons pour notre part de garder la tête froide et des positions nuancées. Dans cette perspective, faisons remarquer que :

 - Il faut comparer des choses comparables : ainsi dans un article - au demeurant fort intéressant par ses descriptions cliniques - M. Schachter [55] nous dit que dans 26 % des cas ( de son étude ), il existe des échecs évidents et qu'il y a en plus un certain nombre de cas douteux. Mais sa population est riche en grands enfants, adoptés tardivement, dont le passé social était très chargé : plutôt que de stigmatiser l'adoption, il eut mieux valu se demander pourquoi les autorités l'avaient laissé se conclure ici, plutôt que d'exiger que l'on se limite à des placements familiaux ...

 - M. Soulé et J. Noël [62] attirent justement notre attention sur le fait qu'il ne faut pas attribuer au processus-adoption toutes les difficultés qui surgissent chez l'enfant adopté ou dans sa famille ( pas plus qu'il ne faut attribuer systématiquement à la séparation des parents celles qui surgissent après celle-ci!). C'est parfois du simplisme de psychologues en mal de certitudes faciles que de réduire ainsi l'explication des phénomènes : .... On attribue les difficultés de l'adoption, mais la clinique et la thérapeutique ramènent toujours (?) les problèmes présentés en données de la psychopathologie générale... »

 - Les critères selon lesquels on mesure le degré d'échec ou de réussite du processus ne doivent pas être suspects! Or se référer au nombre de consultations spécialisées ne me paraît pas un critère d'une valeur absolue incontestable : il pourrait aussi indiquer un paramètre précis, qui est un niveau d'angoisse et de culture psychologique chez les parents adoptants supérieur à la moyenne de la population. Mais dans quelle mesure ne l'entretenons-nous pas en présentant l'adoption comme une opération à risques?

Allons même plus loin et affirmons que le critère « sortie de l'enfant hors du milieu adoptif, mise en internat ou en home » est, lui aussi, susceptible de suspicion. Nous y reviendrons par la suite mais disons déjà ceci : la séparation parents-enfants pourrait parfois être une mesure structurante, utile à l'hygiène mentale de tous, tout comme la séparation des adultes. Dans cette perspective, et en renversant les raisonnements tradi- tionnels, l'échec pourrait être parfois de ne pas oser faire sortir de la famille naturelle un adolescent avec qui la relation est infernale. Tant mieux si les liens affectifs un peu moins denses d'un certain nombre d'adoptions le permettent plus vite.

 - Ceci dit afin de relativiser quelque peu les positions les plus dramatisantes, il n'en demeure pas moins que l'adoption est porteuse de ses difficultés potentielles spécifiques, outre que, comme vient de nous le rappeler Soulé, elle peut être traversée par des difficultés non spécifiques. Le nier serait aller contre la vérité et contre le respect dû aux familles adoptives qui vivent des tensions parfois chroniques et importantes. Le chapitre 3 décrira abondamment des conjonctions de forces défavorables. Parmi les plaintes les plus susceptibles de créer des tensions, citons déjà : les séquelles de carences précoces, le jeu du fantasme d'abandon, l'existence d'une double identité chez l'enfant, surtout au moment des remises en question de l'adolescence, l'existence de conflits psychiques importants au coeur même des motivations à l'adoption des parents, l'attitude négative du milieu social. Comme nous le redirons par la suite c'est surtout lorsque plusieurs de ces facteurs coexistent « par hasard », mais se rencontrent et se renforcent mutuellement, que les choses se gâtent.



Notes.


(1). Le chiffre [ ] qui suit le nom de l'auteur, renvoie au n° d'ordre donné, dans la bibliographie, à l'article ou à l'ouvrage dont est extraite la référence ou dont est prise l'inspiration.

(2). Nous parlerons désormais de filiation « naturelle » pour désigner la filiation de chair, où l'enfant a bien été procréé par ses parents, qui sont et ses géniteurs et ses éducateurs. Donc, dans notre acception, la filiation « naturelle » désigne la filiation la plus habituelle. Nous ne donnerons pas à ce terme le sens restrictif qu'il a dans le vocabulaire juridique où l'enfant naturel est celui qui a été conçu et est né en dehors du mariage.

(3). Les causes en sont bien connues: progrès de la contraception; relative banalisation de l'avortement; manque de motivation des services publics à présenter l'adoption comme une alternative à l'avortement; déculpabilisation du statut de l'enfant illégitime ... ( N.B. Cette dernière réalité étant, en soi, chose heureuse : la discrimination entre enfants et jetée sur la mère célibataire n'étaient certes pas des attitudes sociales acceptables! )

(4). L'on peut se référer également aux articles de Achich et Lallemand, parus dans un numéro spécial de Lieux de l'enfance [45] et décrivant le sens de l'adoption, ou de prises en charges analogues, en pays musulman et africain.

(5). Mais, comme on le voit, dans notre perspective psycho-sociale, ce n'est pas cet acte officiel que nous appellerons « l'adoption ». Pour nous l'adoption est un processus transgénérationnel à début et à fin imperceptibles.