5.5.2 PPE ch. 2 Grossesse, santé mentale ou psychopathologie

2.1. FONCTION D'EVENEMENTS VECUS EN COURS DE GROSSESSE 

Bien des événements, matériels ou/et humains, vécus pendant la grossesse par la maman, le couple parental ou/et la famille déjà présente, prédisposent à la santé mentale ou aux troubles du bébé une fois né. Nous pouvons même faire l'hypothèse que ces événements installent un certain degré de santé mentale ou de psychopathologie dès la vie foetale.

I. Evénements matériels

A - Bien des agressions matérielles, imprévisibles ou non, sont susceptibles de frapper la mère enceinte et puis son foetus : 

- Hasards malheureux tels les accidents, infections, prise de médicaments tératogènes ... 

- Agressions involontaires mais prévisibles telle la malnutrition. 

- Nuisances à première vue évitables, telle la consommation répétée d'alcool, de drogues, de tabac ... 

B - Quand ne se mettent pas en place des mécanismes suffisamment puissants de protection du foetus, ces agressions sont susceptibles de léser son cerveau, ses autres organes ou/et son apparence externe. Après sa naissance, l'enfant en souffrira donc directement . 

Il souffrira ensuite d'effets en cascade : 

- Confrontés à cet enfant différent, les parents voient se modifier la représentation mentale qu'ils avaient de lui, ainsi que leur " désir d'enfant " ( cfr infra ). Il s'en suit, chez eux dépression ; sentiment d'infériorité ; sentiment d'échec ... 

- L'enfant se perçoit lui-même et se compare aux autres. Ici, il peut se persuader de sa moindre valeur, d'où, dépression et insécurité.

II. Evénements humains

Evoquons surtout des événements diffus, répétitifs, constitutifs d'une " ambiance de vie " dans laquelle baignent les parents. 

  1. Par exemple, si la gestation se déroule dans une ambiance de stress, d'insécurité, il est probable que le foetus en perçoit directement les signes : il exprime un mal être immédiat, en même temps qu'il enregistre et mémorise des traces anxiogènes très primitives, sans représentations mentales bien différenciées. Il est même possible que, dans certaines zones cérébrales ( par exemple hippocampe ), des cellules neuronales se multiplient en trop grand nombre, dont il est démontré qu'elles jouent un rôle dans les circuits cérébraux générateurs d'angoisse.
  2. Ou encore, la grossesse peut se dérouler dans une ambiance lourde de dépression. Par exemple : grossesse inattendue chez un couple parental instable, précaire ... elle est acceptée vaille que vaille ... puis le conjoint s'en va, et la mère reste seule à gérer la fin de la grossesse ... 

Dans de telles conditions, le foetus peut être marqué directement parce qu'il perçoit de cette ambiance négative ; peut-être certains approvisionnements qu'il reçoit sont-ils de moindre qualité ; par la suite, une fois né, il n'est pas impossible que sa seule présence d'être vivant " rappelle indéfiniment " aux parents cet épisode de vie pénible, et déclenche à répétition le retour des sentiments et des idées tristes ou/et hostiles ... 

III. Prévention et traitement 

De ce qui précède, on peut déduire tout l'importance de la sollicitude que l'on peut manifester aux parents au moment de la grossesse. Tous les gestes préventifs destinés à réduire l'occurrence des agressions matérielles sont des plus utiles. Il en va de même à propos de tout ce que l'on peut faire pour qu'existe une parentalité responsable, et que soit sereine l'ambiance de vie dans laquelle se déroule la gestation. 

Quand on ne peut pas éviter les sources de stress et de tristesse, rappelons que la simple écoute des parents, la présence amicale qui leur est manifestée, peuvent déjà exercer un effet apaisant. On fera aussi tout ce qu'on peut pour favoriser le dialogue et l'accueil réciproque dans le couple, pour soulager la mère et les parents de ce qui serait un surcroît injuste de tâches matérielles et morales, et pour accroître les solidarités sociales informelles en direction du jeune couple. 

2.2. A PROPOS DU " DESIR D'ENFANT "

2.2.1.Qu'appelons-nous le " désir d'enfant " ? [11] 

Nous pouvons affirmer sans trop nous aventurer qu'à l'aube de sa vie adulte, aucun d'entre nous n'est affectivement neutre par rapport au projet d'avoir un ou plusieurs enfants, qui ne soi(en)t pas quelconque(s). 

A - Beaucoup vivent un vrai désir à ce propos, au sens positif et restrictif du terme : ensemble cohérent de représentations mentales préparatoires et d'excitation joyeuse tournant autour de l'enfant à venir et de la manière dont on l'aura - le plus souvent, via procréation - . Les parents se représentent aussi ce qu'il " devrait " devenir, plus ou moins précisément ... une fois né, l'enfant voit s'exercer sur lui, plus ou moins intensément, plus ou moins consciemment, toutes sortes de " pressions parentales " pour qu'il devienne bien comme ils l'ont désiré !

Remarquons bien que : 

- Les représentations mentales conscientes qui disent ce désir sont accompagnées d'autres, inconscientes, en harmonie ou non avec elles : le désir d'enfant a des composantes multiples et parfois contradictoires.

Plus fondamentalement dans la suite du texte, nous nous en tiendrons au terme " désir d'enfant ", pour désigner une force motrice complexe qui féconde leurs pensées et leurs attitudes : le désir, tel que nous venons de le situer, d'une manière très proche de son sens psychanalytique, y occupe la place du noyau central ... mais il peut s'exercer sur lui un travail d'autres Instances de la personnalité : l'intelligence des parents, leurs valeurs, leurs conflits intrapsychiques : il en sort une " attente résultante " sur l'enfant … que nous continuerons à appeler " désir " ... mais qui est déjà un remodelage de celui-ci.

- Le " désir d'enfant " se constitue tout au long de la vie : il se fait et se défait, son contenu se mobilise ... Peut être son noyau central le plus dur est-il " quelque chose d'inné ", émanant de l'instinct de reproduction et de survie de l'espèce. Se greffent dessus les traces, les mémorisations en nous, de nombreuses expériences parents-enfants que nous avons faites : au début, nous y étions à la place de l'enfant, et nous avons mémorisé, peut-être et par exemple, la douceur de notre mère, la manière dont notre père nous poussait à prendre des initiatives, etc. ... Par la suite, les places que nous avons occupées dans ces expériences de parentage étaient plus alternées : parfois, nous y étions toujours des enfants ou des adolescents maternés et paternés ; à d'autres moments, à travers nos rôles d'aînés, de chefs scouts, etc. ... nous y tenions nous aussi des fonctions parentales : de beaucoup de ces expériences, nous avons introjeté quelque chose, et il en est resté, par synthèse et sommation, quelques images, quelques idées auxquelles nous adhérons, et qui disent, fondamentalement, de quelle relation parent-enfant nous rêvons : nombre et sexe des enfants à venir, caractéristiques physiques et morales principales qu'on leur imagine ... 

- Le " désir d'enfant " se réalise d'abord sans que l'enfant qui le met en scène en soit conscient - dans l'imaginaire et le symbolique - via des jeux et autres comportements symboliques du jeune enfant ( jeux avec les poupées, les nounours ; jeux " papa-maman " des cours de récréation ) ; il peut connaître aussi, précocement, des premières applications " lointaines " dans le réel, à travers les idées et attitudes des aînés envers les cadets ; il entre souvent en veilleuse pendant la première partie de l'adolescence, moment de la vie où l'on se cherche soi, plutôt que de se projeter comme parent avec un autre ... puis, il réapparaît " pour de bon " vers la fin de l'adolescence. 

B - Mais ce désir positif n'est pas toujours la règle ! Ainsi certains d'entre nous, parce qu'ils ont vécu eux-mêmes une majorité d'expériences parents-enfants négatives, hostiles, au moment de leur enfance et de leur adolescence s'identifient à l'agresseur qu'ont été leurs propres parents ; ils concoctent alors l'idée que l'enfant à venir est comme un ennemi à combattre, un mauvais objet à persécuter, mater ou rejeter activement. Ils ont laissé venir en eux comme un  désir de violence et d'abus, à l'instar de ce qu'ils ont subi eux-mêmes. La position d'expectative idéo-émotionelle qu'ils ont à l'égard de l'enfant à venir n'est donc pas centrée sur l'amour, l'accueil ou la stimulation positive, mais plutôt sur la méfiance, le rapport de force, voire la mise à l'écart. 

C - En vertu du même raisonnement, nous pouvons admettre aussi que, dans d'autres cas, les expectatives idéo-émotionnelles des parents envers l'enfant à venir sont de l'ordre de l'ambivalence, avec des composantes positives et d'autres négatives.

 2.2.2 Grossesse et désir d'enfant 

A - Désir d'enfant et " simple existence " du foetus

1°) Dans une majorité de situations, les plus favorable potentiellement , un " désir d'enfant " positif a constitué une dimension à l'origine de la mise en route de la grossesse.

Désir souvent réalisé non pas impulsivement, mais dans le cadre d'une programmation, d'un projet d'ensemble de ce que sera la famille ; c'est rendu possible, entre autres, par un certain pouvoir sur le moment de la procréation ( maniement adéquat de la contraception ). 

2°)  Dans une minorité de situations, le foetus, mis en route accidentellement ou non, peut être l'objet d'un rejet ou d'une ambivalence à prédominance négative. Selon certaines études, ces vécus pénibles pourraient prédominer dans environ un quart des grossesses. 

Pourquoi ? Parce qu'il en est ainsi depuis toujours ( version " agressive " du " désir d'enfant ") ou/et parce que la procréation est arrivée à un mauvais moment ou/et qu'il s'est passé des événements pénibles pendant la grossesse ( par exemple faillite du couple parental ). Les conséquences pourraient en être : un avortement ; une fausse-couche spontanée et culpabilisée ; une naissance prématurée ; une naissance à terme, mais dysmature ; une tendance à la dépression et à la passivité et peu de désir de vivre chez l'enfant. En outre, des vécus parentaux dépressive-agressifs risquent de continuer à peser sur l'enfant après sa naissance. 

3°). Prévention et traitement : 

- Importance de manifester de la sollicitude aux parents : les inviter à exprimer les idées et sentiments pénibles que leur inspire le foetus et leur situation du moment ; les écouter ; éventuellement, leur faire faire des liens avec des situations de non-amour qu'ils ont vécu personnellement. 

- Les parents accueillis de la sorte, qui remarquent que l'on continue à avoir de l'estime pour eux, et que l'on peut comprendre que l'amour ne jaillit pas sur commande, retrouvent souvent courage et sérénité ; en tous cas, ils sont moins crispés par le foetus, dont ils se sentent moins prisonniers, vu leur alliance à eux avec un thérapeute. 

B - Désir d'enfant et premières manifestations du foetus 

Il arrive que le foetus réel se signale autrement que ne le voudrait le désir d'enfant des parents par exemple, l'imagerie médicale montre que c'est une fille alors que l'on espérait un garçon ... il s'agite beaucoup plus dans le ventre qu'on ne l'imaginait, etc. ... Les parents font là l'expérience prototypique d'une réalité interactionnelle qui demeurera souvent omniprésente : l'existence d'un certain  hiatus entre leur désir d’une part, et ce que l’enfant peut ou/et veut profondément être. 

Nous allons développer abondamment ce qui s'en suit, car notre raisonnement princeps s'appliquera à bien d'autres circonstances de la vie, sans variantes fondamentales. 

1°) Hiatus entre le désir d'enfant et ce que l'enfant peut être ? 

Il demeure malheureusement assez fréquent que des parents s'aveuglent à ce propos, et demandent à l'enfant des performances impossibles, parce que celui-ci n'a pas, ou n'a pas encore, l'équipement pour les mener à bien : par exemple, exigences excessives de rendement intellectuel. 

Conséquences fréquentes : beaucoup d'enfants s'épuisent d'abord à essayer de satisfaire leurs parents, n'y arrivent souvent pas et passent alors par des idées et des sentiments très pénibles : angoisse d'être grondés ; impression de ne rien valoir et d'être méchants parce qu'ils déçoivent leurs parents ; sentiment d'incompréhension, d'injustice et colère ... Le résultat comportemental, c'est, entre autre, que leur inhibition et leur dysfonctionnement s'accroît : ils ne peuvent même plus prester ce que permettait d'atteindre le niveau actuel de leur équipement. 

2°) Hiatus entre le désir d'enfant et ce que l'enfant veut être ?

 En soi, l'existence d'un désir positif d'enfant est une bonne chose : rien de pire pour celui-ci que de ne pas être attendu, et de devoir " devenir quelqu'un " dans l'indifférence ou l'hostilité. 

Néanmoins, la grande majorité des enfants ont, au moins en partie, un projet de vie personnel ; ils vont donc s'avérer ambivalents face à cette focalisation du désir des parents sur eux : ils aiment être aimés ... mais pour ce qui est d'être dirigés, c'est moins certain ... !

 Leurs réaction à l'attente " autre " de leurs parents se répartit sur une échelle qui va de l'acceptation-adhésion au refus clairement exprimé  

- A un pôle extrême, adhérer de l'intérieur, au désir parental et aux demandes ( attentes ) qui y font suite ; les faire siennes ; s'y identifier ... 

- Se conformer dans le seul champ du comportement observable ; obéir, par angoisse, culpabilité à l’idée de déplaire ou/et intelligence prudente ; par contre, pour ce qui est de ce que l'enfant pense, c'est autre chose, mais il le dissimule.  renoncer aux dimensions les plus illusoires de leurs désirs, celles qui dépassent clairement les capacités de l'enfant. On les aidera aussi à observer les éventuels affrontements qui existent entre leur désirs et ceux attribués à l'enfant, et à deviner le sens que revêtent pour eux des attitudes comme : la persévérance dans leurs exigences, le renoncement ou la négociation, et aux conséquences possibles qu'elles ont sur la structuration de la personnalité de l'enfant.