5.1.5.2  Mohammed et les autres (1)

Extrait du livre «  le jeune, le juge et les psys », JY Hayez et coll., Fleurus, 1986

Introduction


Cette réflexion sur les actes délinquants des jeunes immigrés nous a été inspirée par le nième adolescent marocain à propos duquel nous avions reçu une ordonnance d'examen médico- psychologique et dont la situation, le discours, les perspectives d'avenir et les moyens de prise en charge accessibles présentaient de très larges analogies avec les « n » précédents : il faut savoir que, en milieu urbain et plus particulièrement à Bruxelles, les Tribunaux de la Jeunesse sont presque saturés de plaintes à propos des comportements antisociaux de ces jeunes Maghrébins ... Comme le problème est très vaste, et inclut à l'évidence de lourdes dimensions socioculturelles, les juges ont l'impression désespérante que souvent, ils ne savent rien faire de très efficace. Parfois, une relation humaine plus intense se noue avec l'un(e) d'entre eux (elles), et peut être à l'origine de bien des changements. Mais c'est plutôt rare!

Quant au fond, cette réflexion constitue une application des considérations qui viennent d'être émises à propos des transgressions : nous y montrons comment les passages à l'acte de ces jeunes doivent être lus et compris de façon très large: il en va de même pour l'accompagnement humain à leur proposer et, à l'intérieur de cet accompagnement, il existe une place spécifique pour la réaction à l'acte délinquant lui-même.

Au commencement


Il s'appelle Mohammed. Il a dix-sept ans. Il a probablement bousculé un homme ivre pour le délester de son portefeuille... Il a en tout cas été reconnu par sa victime, une quinzaine de jours après ... et, comme le sang a coulé d'un nez tuméfié, dans un procès-verbal de police, c'est devenu « coups et blessures volontaires ». Ce n'est très probablement pas la première fois qu'il vole, mais il nie toujours. Son juge est exaspéré et cela se comprend: à chaque fois, avec un sourire angélique, Mohammed jure que ce n'est pas lui, qu'il passait là par hasard avec deux ou trois copains, qu'on l'a pris pour un autre. Il ne promet même pas qu'il sera sage à l'avenir, puisqu'il est déjà sage! D'ailleurs, ses parents ne se plaignaient pas de lui : « C'est un bon garçon, monsieur le Juge, c'est seulement dommage qu'on ne sait pas le tenir à la maison. Il a de mauvais copains qui l'influencent. » Mais vous y resteriez, vous, le soir, à la maison, c'est-à-dire dans les 34 pièces que partagent Mohammed, ses parents, les deux aînés qui pour un oui ou pour un non lèvent la main, et les quatre petits frères et sœurs très bruyants?

Mohammed sort


Donc Mohammed sort, c'est certain : il sort le soir, il sort aussi la journée parce qu'il n'a ni école ni travail. Il essaie de se distraire comme il peut, il le fait même tout seul: il lui arrive de faire du jogging (sans training, ni club d’affiliation) et d'enfourcher sa bicyclette (acquise comment? je ne sais pas, Madame) et de foncer jusqu'à Walibi (2) (ne me demandez pas non plus où il pêche la modeste contribution financière de l'entrée ...). Mais on ne peut pas pédaler tout seul pendant des jours entiers; et faire le tour du gai Molenbeek (3) , à la course à pied, ça finit par lasser. Donc Mohammed est également heureux de retrouver ses copains : ils sont trois ou quatre, mais, pour ceux qui les regardent, c'est une « bande » ... et ces observateurs ont raison, parce que ce groupe ne fait rien de bon : il rôde à City-2 (4) , traîne dans les rues, à la recherche d'un mauvais coup, bien sûr, et entre 22 heures et 3 heures du matin, il disparaît pour se diriger à pas de loup, vers une maison abandonnée et y cacher du matériel : donc, vous voyez, c'est bien une bande et une bande de jeunes délinquants.

Appellation contrôlée


Maintenant je vais vous expliquer les coulisses de l'exploit, c'est-à-dire pourquoi Mohammed et ses copains méritent l'appellation contrôlée « bande de délinquants ».
D'abord, comme tous les adolescents du monde, porteurs de pulsions de vie à l'état bouillonnant, ça les intéresse de s'affronter à l'autre génération et d'affirmer leur puissance d'une façon ou d'une autre : donc, s'il y a provocation, ils y répondent.
Ensuite, ils ne sont pas fatigués. Ils ont de l'énergie à revendre parce que, à la maison, il n'est pas bien vu qu'un garçon mette la main à la pâte; parce que l'école, ils ne la fréquentent pas: personne ne s'intéresse à eux et les matières ne les intéressent pas, eux. Quant à trouver un travail stimulant, ils peuvent toujours danser sur la tête. Vous vous fieriez, vous Monsieur, à un jeune Marocain de dix-sept ans, à l'air sournois ... qui vient frapper tout seul à votre porte, ou qu'accompagne son père invalide (« encore un qui profite de notre sécurité sociale ») et qui ne comprend guère le français (« qu'est-ce qu'ils disent en arabe ces deux-là »).
Et puis ils s'ennuient, parce que s'ils essaient d'entrer quelque part - hormis l'une ou l'autre maison de jeune progressiste et qui souvent ne s’occupe que d’immigrés - ils sont refoulés: « Plus de Marocains ici, ils volent et ils amènent la bagarre. » Et, au moment même, ils avalent cette humiliation langagière sans broncher.

Mohammed s'ennuie


Et que font les adolescents qui s'ennuient, qui sont regardés de travers, qui ont de l'énergie à revendre, et qui sont relativement pauvres dans une société d'abondance? Que font-ils pour exprimer leur colère et pour vaincre leurs propres sentiments d'insécurité? Que font-ils dans une société relativement pessimiste, où de bons juges de la jeunesse leur éviteront, du moins pendant tout un temps, de vraiment payer la note des méfaits qu'ils commettent? Ils font de la délinquance juvénile ... Donc, nous avons parfaitement raison de nous méfier d'eux, Madame, Monsieur, les étrangers dehors, ces vauriens et compagnie ...
Et quand ils se retrouvent dans notre bureau d'expertise médico-psychologique, livrés aux questions et à la compétence des bons psychologues compréhensifs que nous sommes, que se passe-t-il? La logique de leur interaction « méfiant-méfiant » avec la société se poursuit naturellement. Ils sont butés, avares de paroles, ils ne savent pas, ce n'est pas eux: « Nous sommes de bons garçons, nous n'avons rien fait, nous nous ennuyons, nous nous ennuyons, nous nous ennuyons ... »
« Notre père et notre mère? Non, ils ne nous ont pas vraiment aidés. Ils auraient voulu qu'on aille à la mosquée. Mais nous, la mosquée! ... Eux ils sont pratiquants. Ils ne nous parlent pas, c'est nous qui leur traduisons les papiers de la commune en français (alors, mais ceci n'est pas vraiment dit, vous pensez bien, l'idée que nos parents sont forts, qu'ils sont puissants, donc qu'ils pourraient nous soutenir, pff ...). »

Les bons psychologues


Quant à nous, comme nous sommes de bons psychologues, que nous avons assimilé les théories de la délinquance et celles des thérapeutes familiaux, nous concluons honnêtement que :

 -  Mohammed et ses amis passent « par une phase délinquante de leur évolution », puisqu'ils n'ont pas particulièrement de problèmes psychopathologiques internes et que, sans remords, sans scrupules, parfois même avec un sourire triomphant, ils réalisent des actes anti- sociaux, en mettant leur intelligence pratique au service de leur tendance antisociale.
 -  Leur famille est faible : père et mère n'incarnent pas l'autorité, ils sont même démissionnaires ... on ne peut pas se fier à eux.
 -  Mohammed et ses amis sont piégés entre deux cultures, sans se reconnaître ni dans l'une ni dans l'autre. Ils sont de nulle part : ils ne peuvent pas sublimer leur énergie pulsionnelle.

Notre terminologie nous fait parfois ricaner, même si, comme Cyrano, nous n'aimons pas beaucoup que d'autres le fassent à notre place, parce que les psys qui essaient de faire correctement leur métier ont parfois trop bon dos … Elle nous fait surtout ricaner, parce qu'elle risque bien de conduire à des propositions d'accompagnement qui sont stériles, en abordant par un rôle individuel un problème qu'il faudrait prendre essentiellement par son pôle social.

Du pôle social ...


Son pôle social? Nous n'aimons pas trop le terme « prévention », qui fait quelque peu penser à l'asepsie obtenue et entretenue à l'aide de Fly- Tox. A cette restriction de vocabulaire près, il nous faut bien reconnaître que l'on n'est pas encore très loin dans l'accueil amical de ces enfants et de ces jeunes. J'espère que voudront bien nous pardonner les quelques équipes qui, à Bruxelles par exemple, investissent beaucoup d'énergie pour offrir à de jeunes immigrés des rencontres humaines, des loisirs, ou des possibilités scolaires et professionnelles de qualité. Vivent ces équipes et l'engagement humain profond qui anime le plus souvent leurs membres, au service d'une idéologie et d'une amitié! Elles méritent largement notre respect et nos encouragements, pas seulement nos encouragements moraux, mais également nos soutiens financiers.
Mais, si nous sommes bien informés sur leur nombre, elles ne de l'accueil, si l'on veut bien nous passer ce mauvais jeu de mots. Elles drainent quelques jeunes, une minorité, et, surtout, elles ne réussissent pas facilement la mixité culturelle: lorsqu'ils sont fréquentés par les Marocains, leurs locaux ne le sont plus par les Belges, ni même par les immigrés d'autres cultures. Nous ne savons pas ce qu'il faut faire pour renverser les mentalités. L'un de nous faisait remarquer que, dans sa région d'origine, le Borinage, on avait assez bien réussi l'accueil et le partage avec les jeunes Italiens il y a une vingtaine d'années et que ceux et celles de la seconde ou de la troisième génération ne se sentaient pas mal là-bas : ils épousent belges, sont intégrés dans les villages, sans avoir besoin ni de renier leur culture ni de la conserver immuable.
Est-ce utopique, cet accueil très précoce des enfants arabes et cette coexistence fraternelle avec les Belges? Nous espérons que non, mais, s'il s'avère que ce l'est, la délinquance des adolescents marocains ne diminuera probablement pas, parce qu'ils se sentent exclus et humiliés et qu'ils ont besoin de nous défier : c'est vital pour eux, ne les accablons pas au moins de réagir comme ils le font, après en avoir provoqué partiellement le contexte!
Et si l'on est quand même contraint, comme les juges de la jeunesse, certains travailleurs sociaux, ou les experts médico-psychologiques, de regarder le problème par son pôle individuel?

... au pôle individuel


Eh bien! le mélange de bonne volonté, de confusion et d'impuissance qui entoure la « prise en charge », par les tribunaux de la jeunesse et les institutions psychosociales annexes, des «  problèmes » des adolescents qui ont une composante délinquante, ne fait du bien ni à Mohammed ni à ses copains marocains. Ni à ses collègues belges d'ailleurs, car il ne s'agit évidemment pas d'imaginer qu'il existerait des solutions - ou des aberrations - différentes selon la race.
Voici, à notre sens, comment il faudrait raisonner, et ceux et celles qui sont mêlés directement à ces problèmes verront immédiatement que l'on est loin du compte : un magistrat est confronté à un adolescent qui a peut-être des problèmes psychologiques et certainement une souffrance sociale et culturelle, et qui pose des actes où se concrétise une volonté de toute-puissance qui met en question la sécurité matérielle et parfois psychique de son environnement. Certes, il est louable que le magistrat ait de profondes préoccupations sociales et que, directement ou en interpellant les organismes psychosociaux existants, il essaie que la relation de Mohammed avec son environnement soit de meilleure qualité. Mais il serait dommage qu'il réduise sa mission à exercer cette dimension sociale, car il occupe son poste, au moins aussi essentiellement, pour protéger des êtres humains, l'un contre les excès de la toute-puissance, d'autres, en exerçant son autorité morale et en faisant respecter les lois existantes. Donc, à cette dimension de toute- puissance de Mohammed, il devrait répondre, non seulement par sa volonté de compréhension - qui, à moyen terme, peut atténuer le besoin de défi - mais aussi par des attitudes claires de désapprobation des excès. Ce qui, paradoxalement, aurait l'effet valorisant de montrer à Mohammed que son juge le considère comme un être responsable de ses actes et pas comme un parasite nuisible mais irresponsable.

Désapprouver les excès


Idéalement, cette désapprobation, qui aurait dû commencer en famille, devrait s'exprimer en collaboration avec celle-ci. Si ce n'est pas possible, le magistrat et les personnes qu'il délègue à cet effet devraient pouvoir, non seulement l'exprimer, mais en faire peser le poids réel, à la mesure des excès commis. Et ici, il existe des confusions: on ne « paye » pas la note d'actes délinquants importants en promettant de trouver u travail ou de bien fréquenter l'école. Il faudrait pouvoir disposer de programmes de dédommagements importants, comme il commence à en exister dans d'autres pays, par exemple nettoyage écologique d'une forêt ... Participation à la confection d'un espace de jeux pour enfants, etc. Et, s'il le faut, pour que l'on ne se paie pas de mots, les assortir de placements en homes ouverts qui acceptent d'en garantir l'application parmi leurs autres missions, ou de placements en homes fermés.
Et si cette perspective de programmes de dédommagement relevait de l'utopie, ce que nous ne pensons pourtant pas, ou si Mohammed les sabotait fortement, alors qu'on aurait réussi à les mettre sur pied?

Jouer au plus malin


Au risque d'indisposer autant les juges bien intentionnés que les partisans inconditionnels de la non-répression, nous pensons que, dans ces conditions, l'acte du Tribunal de la Jeunesse ne devrait pas se prolonger plus longtemps, parce qu'il n'existerait très probablement plus de relation humaine à travers laquelle quelque chose se reconstruit entre Mohammed et son juge : leurs rapports auraient fini par être centrés sur la séduction superficielle, la dissimulation, et la volonté bilatérale de jouer au plus fin. Pour Mohammed, le juge constituerait alors un monsieur que l'on trompe avec le sourire et qui n'est pas vraiment intéressant, parce qu'il n'ira pas lui ouvrir la porte d'une discothèque et qu'il ne permettra vraisemblablement pas que Mohammed courtise sa fille. Pour le juge, il n'existerait plus, une nouvelle fois, que la réprimande rageuse qui se termine traditionnellement - et pour combien de fois encore - par la phrase : « C'est ta dernière chance ...», ce qui renforce indéfiniment le sentiment de toute-puissance de l'adolescent.

Dans ces cas où les magistrats n'ont plus d'autres moyens de diminuer effectivement les sentiments de toute-puissance du jeune, il vaudrait donc mieux qu'ils aient le courage de mettre fin à cette illusion de la bonne parole et de la promesse impossible à tenir et qu'ils se dessaisissent des dossiers de Mohammed et de ses amis en les déclarant pénalement majeurs.
Mais qu'ils ne le fassent pas au moment où ils sont exaspérés, qu'ils ne le fassent pas pour punir des adolescents particulièrement retors. Qu'ils le fassent humblement, parce que ne pas le faire contribuerait davantage à installer chroniquement ces jeunes dans le rêve de leur impunité. Qu'ils aient bien conscience de ne rien réparer dans ce cercle vicieux de l'injustice entre le comportement de Mohamed et de la crainte-rejet de la société, mais de lui donner peut-être la chance de s'adapter autrement. Car l'épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête de Mohammed pénalement majeur est bien plus dangereuse et il y regardera à deux fois avant de dépasser les bornes

Une adolescence sans exclusion


Peut-être aussi organisera-t-il un peu autrement sa vie, en faisant davantage d'efforts pour se distraire et occuper son temps sur un mode socialement plus acceptable, en trouvant, à l'intérieur de limites plus sociales, les voies de sa créativité personnelle. D'ailleurs, le dessaisissement par son juge signifie de façon restrictive que celui-ci ne trouve plus d'autres moyens de faire face à ses excès que de le mettre en face de la loi des adultes. Il ne devrait pas signifier que le juge se désintéresse de la personne de Mohammed, ni que les autres personnes qui éventuellement l'accompagnaient vont le laisser tomber.

Du moins si nous sommes bien informés, l'on peut terminer cette réflexion par une note plus optimiste, qui confirme l'intérêt des positions claires et fermes que nous recommandons : si la délinquance juvénile des immigrés non accueillis est impressionnante, il n'en va pas de même des adultes. Beaucoup y renoncent vers vingt ans, au moment où leurs relations sentimentales deviennent plus stables et où ils ont vraiment envie de former un jeune couple, sans prendre le risque de se retrouver en prison.
Est-ce dire pour autant que nous en sommes réduits à clôturer nos entretiens d'expertises, en émettant tristement le regret que : « Je n'ai pas la baguette magique qui pourrait te faire avoir vingt ans tout d'un coup. C'est dommage, parce qu'alors, tu connaîtrais vraiment une fille avec qui tu voudrais t'installer, etc.».
Ce serait tellement mieux, des années d'adolescence sans se sentir exclus, donc sans avoir besoin de pousser le défi au-delà des limites de l'acceptable!

Notes


(1). Une première version de cette réflexion a été publiée dans la revue belge La gazette parallèle, 1982,47-48, p. 19-21.
(2). Walibi est un parc d'attractions foraines permanent, situé à une vingtaine de kilomètres de Bruxelles, où habite Mohammed.
(3). Molenbeek est une des communes qui constituent la ville de Bruxelles, commune populeuse avec une forte densité d'immigrés.
(4). City-2, galerie commerçante bien connue à Bruxelles, où se retrouvent notamment les adolescents désœuvrés, en fugue ...

Mots clés : adolescent délinquant, adolescent transgresseur ; adolescent immature ; délinquance juvénile ; adolescent et sanctions ; judiciarisation de l’adolescent ; pénalisation de l’adolescent ; sanctions de l’adolescent ; absence du père ; carence du père ; absence de la fonction paternelle.