J

pinochio et son ordinateur

 

18 Mai 2018 


 

Les jeunes et le cyberespace



§ I - INTRODUCTION : UN PEU DE VOCABULAIRE

I. Voici la signification de quelques termes de cet exposé :


I - Jeunes : 

Désigne les mineurs d'âge, s'il n'y a pas d'autres spécifications. De facto, le groupe le plus concerné dans le texte sont les préadolescents et les adolescents.


II - Cyberespace : 

L'ensemble des activités que l'on peut mener sur Internet. Elles se divisent en quatre grands groupes :

 -       La consultation ( ou la confection ) de pages web, un immense junk rassemblant les informations les plus variées ( écrites, imagées, auditives ...) ; il faut y inclure la présence de nombreux jeux vidéo, que l'on peut faire tout seul ou en réseau interactif.

 -       La fréquentation de chatrooms, salons de conversation où l'on peut discuter (chatter) en temps réel avec un groupe ou avec un interlocuteur privé.

 -       La gestion d'un courriel ( e-mail ) : courrier électronique entre interlocuteurs privés ou entre membres d'un groupe inscrit sur une liste précise ( mailing list ).

 -       La participation à un (des) forum(s) de discussion : autour d'un thème plus ou moins précis, les abonnés au forum y envoient des messages ( type e-mail ) et se répondent les uns aux autres, mais pas en temps réel.

A noter qu'un certain nombre de considérations que nous émettons à propos des jeunes et du cyberespace s'appliquent, au moins en partie, pour caractériser leurs relations aux autres multimedia qui peuplent sa chambre, son bureau... ou/et son sac à dos...

II - Nous supposons largement connu par le lecteur le vocabulaire lié à l'usage d'Internet et des multimedia ; nous n'introduirons donc que deux spécifications, la première, technique et l'autre, de fond :

A.     Nous utiliserons l'abréviation ACI pour désigner l'Appareil de Communication spécifique entre être humains élaboré sur Internet (chats, courriel et forums).

B.      Nous parlerons de communication médiatée lorsque le jeune communique sur Internet avec une ou plusieurs personnes qui ne sont pas concrètement à ses côtés : il s'y échange bel et bien une part de réel de soi et de l'autre et un instrument matériel (media) est une condition matérielle nécessaire à l'existence de cette communication.
      Nous parlerons de communication immédiate (ou incarnée) lorsque le jeune parle ou interagit directement avec un ou plusieurs autres, physiquement présents, au moins de corps... voire lorsqu'il prépare cette rencontre directe, sans instrument spécifique.
      Nous considérons comme source de confusion la synonymie d'usage courant "médiaté-virtuel". Nous n'emploierons donc le terme virtuel que dans une acceptation très technique (image élaborée numériquement). De même, la synonymie "immédiat-réel" ou "immédiat-concret" nous semble également inexacte et confusionnante, et nous n'y recourrons pas.

 
ETAT D'ESPRIT : UN ACCUEIL LUCIDE
 
 
... ordi cyber ...

      Une majorité de jeunes sont des utilisateurs enthousiastes des multimedia en général et d'Internet en particulier. Ceux-ci introduisent des modes nouveaux ou rénovés de se distraire, de communiquer, de s'informer. ils contribuent aussi à modifier un certain nombre de rites et de valeurs sociales. Face à quoi, notre responsabilité d'adultes nous semble complexe.

I - Nous sommes invités à ouvrir les yeux, et à reconnaître l'importance que les jeunes attachent à ces nouveaux modes de fonctionner. 

      Le faisons-nous vraiment ? Un petit test : Avec quel degré de systématisation nous enquerrons- nous spontanément, en consulta-tion ou en thérapie, de ce qu'ils y investissent matériellement et de ce que cela leur apporte spirituellement ? 

II - Nous sommes également invités à accepter la progression de l'aventure humaine, et le rôle initiateur qu'y jouent souvent les jeunes générations! 

Dans le cadre de cet exposé, nous faisons référence ici, non seulement aux progrès technologiques, mais aussi, jusqu'à un certain point, à de nouvelles procédures d'acquisition et de maniement des connaissances ou encore à l'entrée de nouvelles valeurs sur la scène sociale.

      Par exemple, le désir de beaucoup d'ados de rester abondamment "branchés" les uns sur les autres, dans la toile d'araignée très dense de leurs mini-communications amicales, faut-il nécessairement le juger de façon négative, comme un refus d'accepter "le manque" censé être tellement structurant ? Ne pouvons-nous pas nous mettre en question, nous aussi, et nous dire qu'ils réagissent contre le monde d'individualisme et de solitude que notre frénésie de rendement économique a créé au sein de notre génération?

III - Il nous faut situer Internet à sa juste place dans le fonctionnement économique et social contemporain, qui est à la fois celle d'un effet et d'une cause. 

      Un effet ?       On peut dire qu'Internet n'est jamais qu'un bien de consommation à la disposition des nantis, produit par une société capitaliste hautement technologique pour accroître son profit.

      Une cause ? Ce qui se passe sur Internet contribue à faire évoluer la société. De nouvelles manières d'être tout seul ou d'interagir avec les autres s'amplifient ou se créent, parce qu'elles reçoivent des renforçants positifs variés et très nombreux sur et en dehors de l'écran.

Par exemple : s'assumer dans une identité plus mosaïque ; vivre des moments d'amitié intenses mais brefs et nomades ; laisser s'émousser encore un peu plus la contrainte des normes, etc. ...

IV - On peut dire aussi qu'Internet ne crée pas vraiment tous les maux ni tous les bienfaits qu'on lui attribue! 

En tant qu'instrument, il ne génère souvent que la perpétuation ou la rénovation de pratiques dont la structure est bien chevillée à l'âme humaine. On peut ajouter néanmoins que son accessibilité, son immense diffusion et les effets renforçateurs positifs qu'il induit augmentent radicalement le nombre de ces pratiques, dans la direction du bien comme dans celle du mal.

      Du côté du bien, par exemple, Internet permet que des jeunes lancent des pétitions, créent des forums politiques à une vitesse-éclair et à grande diffusion : ça existait avant, mais c'était plus artisanal. Internet permet aussi une formidable entraide spontanée et extemporanée.
      Et en sens inverse, certaines communications à finalité destructrice, très perverses, que l'on réalise par courriel ou par chat, ne sont jamais que la version moderne des "Liaisons dangereuses" de Choderlos de Laclos... Avant la cyberdépendance, il y avait et il y a toujours mille autres dépendances, à des drogues officiellement repérées et à bien d'autres produits.... etc.

V - Notre accueil de ce monde nouveau ne doit évidemment pas être inconditionnel : 

de réels risques y sont liés et d'horribles activités antisociales s'y déroulent, mais :
 -       La majorité d'entre eux méritent notre vigilance et notre désapprobation, sans pour autant être spécifiques à Internet ; on les trouve également dans le monde immédiat, appliqués à l'identique ou légèrement différents.
 -       Spécifiques ou non, lorsque nous croyons les débusquer, il nous faut nous méfier du poids de nos idéologies et de notre résistance au changement, si souvent rationalisée dans nos pseudo-certitudes.

      Pour ma part, je me hasarde prudemment à vous citer les quelques grands risques que voici ; certains vous paraîtront inattendus et d'autres, bien peu spécifiques :
      Internet participe au clivage du monde entre les riches et les pauvres, qui restent les exclus des "autoroutes de l'information" ; il participe au matérialisme ambiant, où l'on assimile "avoir" (le plus... ce qui est up to date) et "être heureux ; réussir sa vie" ; il amplifie l'effritement du droit à l'intimité, à la vie privée ; Internet contribue à émousser l'importance accordée aux normes, à la discipline de groupe, et même au respect des Lois plus fondamentales ( via les transgressions innombrables et emprises qui s'y déroulent ) ; Internet entretient une confusion entre "disposer d'informations" et "intégrer un savoir", cette intégration nécessitant, entre autres, un non-refus de principe du savoir des générations précédentes, etc.

VI - Au delà d'une connaissance de bienfaits et des risques 

statistiquement probables véhiculés par le Net, nous demeurons invités à conserver une position d'écoute de chaque sujet, dans son originalité, lorsqu'un jeune nous parle de son rapport à Internet et aux multimedia. Nous constaterons alors, s'il est besoin de la rappeler aux cliniciens que nous sommes, combien diversifiés et parfois inattendus sont les apports positifs ou négatifs de ces pratiques pour chacun. Et parfois, nous devrons même conclure que l'évaluation est bien difficile, et qu'il faut garder une position attentiste. Plus encore, la vie poursuivant son chemin, ce qui était positif hier sera peut-être négatif demain, et vice-versa.

      Un exemple : Tel adolescent dépressif, après son lever vers 16 heures, a juste le courage de se traîner vers son ordi pour y faire 2, 3 heures du même jeu vidéo interactif, en réseau. Là, il oublie un peu ses maux et se transforme en vaillant guerrier sanguinaire. Le soir, il sort se ballader avec l'un ou l'autre "cop" immédiat qu'il a gardé. Retour à l'ordi vers 22 heures... peur de s'endormir, comme chez bien des dépressifs... jeux et autres surfing jusque 2 heures du matin... Puis chute dans le sommeil jusqu'au lendemain 16 heures.

      Un autre exemple : Bien des jeunes timides, manquant de confiance en soi, apprennent à entrer en communication avec d'autres en utilisant l'ACI et notamment les chats. Pour beaucoup, ce sera un tremplin qui les encouragera à entrer davantage dans la vie immédiate (peut-être en y rencontrant enfin tel(le) ami(e) du Net ! ). Mais quelques-uns s'y enliseront, et deviendront dépendants de communications qui resteront strictement médiatées. Voire même, d'autres applications d'Internet leur permettront de réduire ces communications médiatées, déjà vécues comme trop pesantes.

VII - A. Nous allons bientôt passer à l'énumération détaillée des bienfaits potentiels et des risques d'Internet. Dans la logique de l'exemple qui précède, nous verrons que bien souvent, ce que l'on peut qualifier "bienfait" est susceptible de se transformer en "méfait", selon que le jeune exerce la même action sur un objet acceptable ou inacceptable, ou selon des critères quantitatifs (intensité énergétique investie dans l'action ; dimension compulsive ; répétition à haute fréquence, etc. ...).

      Un exemple, apparemment quelque peu délicat : Un certain nombre d'adolescents font "un peu" de cybersexe sur le Net avec des jeunes de leur âge ( échange d'obscénités, accompagné ou non de masturbation... échange occasionnel de "pics" porno ) : ça n'est guère plus que l'héritage des jeux sexuels de l'âge de la latence, dans les sous-bois autour du village.
      Quelques-uns vont plus loin : par exemple, ils draguent des jeunes femmes adultes, en trafiquant leur âge... ils demandent qu'on les branlotel (branle au téléphone)
      D'autres se fixent de façon plus clairement pathologique, soit sur des objets et pratiques sexuelles déviantes ou restent dans le registre de la sexualité génitale mais en en devenant cyberdépendants.
      Où commence clairement la frontière de l'inacceptable ?

B. Le même adolescent peut passer de la même application " mode plutôt sain " à " mode plutôt pathologique ou mauvais " et vice-versa. Ou alors, certains s'installent d'emblée stablement dans un des modes et n'en sortent guère.
Alors, existe-t-il des facteurs de prédisposition qui peuvent l'orienter davantage vers un des modes ? Nous nous limiterons à en esquisser quelques défavorables :

1) Facteurs de prédispositions issues du monde social ; ils sont peu spécifiques, mais bien opérantes à l'occasion : ce sont tous les facteurs qui poussent l'être humain à se réaliser dans l'avoir ou/et la solitude, sans qu'il se sente retenu par des normes ni même des interdictions fondamentales. Par exemple :

 -       Famille : peu de présence dans la vie du jeune ; peu de dialogue ; peu de force pour favoriser l'introjection des règles ; peu d'attractivité.
 -       Ecole : plus ou moins idem ; peu d'accueil du jeune.
 -       Société immédiate : peu d'attractivité ; peu de place faite au jeune ; incitations vers la consommation et la réalisation de tous les désirs.
 -       Pairs (médiatés et immédiats) : nombreuses incitations à utiliser les multimedia sans tabous.

2) Prédispositions individuelles : ce sont des jeunes déjà identifiés comme problématiques, qui sont le plus à risque de goûter à des applications pathologiques ou mauvaises d'Internet et de s'y fixer. 
Réciproquement, les plaisirs (au sens large du terme) rencontrés dans ces applications donnent au jeune l'envie d'y revenir et aggravent éventuellement sa problématique personnelle.

Exemples :
.       jeune très peu confiant en soi, qui a tendance à se servir de l'ACI comme d'un instrument d'évitement de la rencontre immédiate ;
.       jeune immature, dirigé par le principe du plaisir, sans beaucoup de capacité d'effort ni de projets, qui s'enlise dans les applications divertissantes d'Internet (jeux vidéo, etc. ...) ;
.       jeune qui contrôle mal son agressivité, basalement haineux, révolté, revendicateur, qui s'alimente encore un peu plus en haine sur les sites agressifs du web, et qui "explose" dans la vie immédiate lors d'une petite frustration.
.       Autant pour le mauvais contrôle sexuel de soi.

Ainsi positionné, Internet n'a l'air d'être que "l'occasion", "l'objet renforçateur" pour jeunes déjà mal dans leur peau, et non-invités à se reprendre ni par leur famille ni par la société. 
Effectivement, c'est souvent ce qui se passe !

Souvent, mais pas toujours : nous dirons tout de suite qu'Internet est de temps en temps un formidable moyen d'auto-thérapie pour jeunes en difficultés. Réciproquement, des jeunes bien structurés, sains, porteurs de valeurs fortes, se sont parfois "perdus", transitoirement ou non, dans les chausse-trape du Net, parce que l'objet est diablement séducteur, que la liberté intérieure reste une réalité mystérieuse, et que le combat intérieur entre la socialisation, les sublimations d'une part et l'égocentrisme et les instincts de l'autre, n'est jamais achevé...

VIII - Dans certains domaines, il est très difficile si pas impossible de statuer sur la dimension bénéfique ou non de l'apport d'Internet, parce que le résultat renvoie à des manières d'être et à des valeurs très débattues socialement. 
L'espace nous manque pour développer des considérations. Citons, à titre d'exemple, le renforcement vraisemblablement définitif de l'homosexualité pour certains 14-15 ans qui reçoivent beaucoup d'encouragements sur les salons où ils vont " expérimenter " leurs incertitudes sexuelles.

LES BIENFAITS POTENTIELS DU CYBERESPACE

 
... jeune à l'ordi ...

      Nous en distinguerons deux catégories : d'une part, les contributions susceptibles d'être positives pour une croissance saine de la personnalité ; d'autre part, les apports positifs du Net lorsque le jeune y recourt spontanément et intuitivement pour se soigner psychiquement : il s'agit ici, en quelque sorte, d' "auto-thérapie".

I - Contributions potentiellement positives à une croissance saine de la personnalité.

Si le jeune fait un bon usage du Net, celui-ci peut lui permettre de :

 -       Se divertir sainement, seul, avec l'un(e) ou l'autre copain (copine) autour de son écran, ou en compagnie de partenaire(s) médiaté(s).
 -       Satisfaire cette disposition humaine fondamentale qu'est la curiosité, en allant fureter dans le monde entier et dans tous les domaines imaginables ; le faire sans contrôles externes effectifs, guidé par son seul sens des responsabilité et du bien et du mal...
 -       Accroître ses connaissance, et ceci, de façon très exogamique : se brancher sur le monde !
 -       Exercer sa créativité et son savoir-faire ; de la sorte, émarger de la masse ; se donner un statut positif ; pouvoir rivaliser efficacement avec nombre d'adultes et de pairs... en résultante, améliorer l'image de soi.
 -       Expérimenter différentes facettes de son identité : se hasarder à exposer davantage ce qu'il se sent surtout être, quitte à l'embellir un peu... réajuster sa présentation en fonction de la réaction des autres, réelle mais moins douloureuse que dans l'immédiat... mais aussi, reconnaître, exposer et assumer des facettes d'identité moins usuelles... s'assumer davantage dans une identité mosaïque.
 -       Vivre les deux grandes pulsions agressive et sexuelle dans une zone intermédiaire.
         Zone intermédiaire ? C'est parfois une pure zone de fantasmes conscients et reconnus comme tels (par exemple, via les jeux vidéos), ou non explicitement reconnus (beaucoup de cyber-sexe anodin, où le "faire-semblant" n'est pas avoué)... Ailleurs, c'est une zone de partage avec des pairs médiatés (sur tel forum, on râle ensemble sur les parents, ou sur l'interdiction du cannabis)... Ailleurs encore, l'autre médiaté est la cible sur laquelle s'expérimente l'agressivité ou la sexualité : sa réaction aidera souvent à mieux les gérer dans le monde immédiat.
 -       Se créer de nouvelles relations, durables ou momentanées, stables ou nomades : petits échanges de camaraderie, amitiés, amours, passions parfois... suivies ou non de prolongations dans le monde immédiat.
         Inclusion dans des groupes : le sentiment d'appartenance, l'identification aux autres, la lutte pour prendre sa place, le support reçu des autres... tout ceci existe sur le Net, comme dans le monde immédiat, et est bien ressourçant !
 -       Et toutes ces acquisitions passionnantes, on peut les faire en même temps et à mille-années lumières des parents et à cinq mètres de la salle à manger familial. Internet permet parfaitement de vivre l'ambivalence de la crise d'adolescence, sans avoir à se déplacer matériellement.

      Quelques esprits chagrins risquent de se hérisser à lire les lignes qui précédent : "La crise d'adolescent à domicile, c'est un peut trop commode... et le manque, dans tout ça... ils ne sortent même plus à la rue pour se révolter ! ". Bah ! Fondamentalement, n'est-ce pas intra-psychiquement que le manque est vécu ? Et parents et adolescents ne peuvent-ils pas se dire tout ce qu'ils ont à se dire, entre autres autour de la séparation psychique, sans nécessairement passer par la matérialité des sorties interdites à la rue ?
      D'autres diront "Oui, c'est peut-être un apport, mais... ", "Mais il y a aussi un risque..." : bien sûr, je l'ai évoqué moi-même plus haut! Mais avant de jouer les alarmistes, représentons-nous que beaucoup d'adolescents bénéficieront de l'apport positif, sans basculer nécessairement vers le risque qui en est comme la prolongation noire ...

      Dans ce même ordre d'idée, qui se veut phénoménologique et laisse place aux possibles positifs, j'ajouterai que :

II - Internet peut être un puissant instrument d'auto-thérapie

      " Auto " signifie ici : décidée par le jeune tout seul, intuitivement, et réalisée sans la moindre intervention de professionnels.

      "Auto" ne signifie pas " réalisée dans la solitude " : le rôle positif des autres médiatés y est souvent fondamental.

A. Nous commencerons par esquisser quelques illustrations de cette fonction thérapeutique informelle du Net :

 -       Diminuer chez certains la réalité objective - ou le sentiment - de vide existentiel.

 -       Autant pour le sentiment de non-valeur, à partir de la reconnaissance par les autres médiatés.

 -       Les contenus imaginaires créés sur et par le Net sont souvent l'équivalent de fantasmes conscients dont on sait qu'ils peuvent avoir une fonction réparatrice, consolatrice, rassurante... et inconstamment préparatoire à des actions plus positives dans le monde immédiat (cfr. ce que nous avons déjà dit de la réalisation de l'agressivité ou de la sexualité dans une zone intermédiaire).

 -       Etc. ...

On peut regretter que ces fonctions ne s'exercent pas davantage dans le monde immédiat.
Mais la vie nous apprend que celui-ci n'est pas fait que de présence, de tolérance, de reconnaissance des jeunes ... Tant mieux donc si existe le dérivatif Internet, surtout les fois - assez nombreuses - où rien d'autre ne semble accessible dans le monde immédiat ...

B. Mais surtout, via l'ACI, Internet peut constituer le plus gigantesque groupe de self-help qui ait jamais existé. Il joue parfois ce rôle à partir de petits groupes non-professionnels qui se sont mis en place autour d'une souffrance précise ( cybercommunautés, davantage fréquentées par les adultes ). Mais bien plus souvent, il remplit cette fonction tout à fait informellement : en furetant dans les salons de chat, tel jeune en difficulté finit par trouver un confident amical estimé fiable ; il s'attache à lui et vice-versa; et ils finissent par se parler " profondément " de ce qui va et de ce qui ne va pas ... Ils le font alors souvent plus aisément que dans la vie immédiate, puisque chacun a l'impression d'un meilleur filet de sécurité qui protège de l'emprise de l'autre. Ça rate ou ça fait parfois de gros dégâts ? Oui, certes ... mais ça réussit très probablement beaucoup plus souvent que ça ne rate ... et ça me semble très fondamentalement " humain ", l'existence de tant et tant de dialogues où l'on se dit, l'on s'écoute et l'on cherche à s'entr'aider ...
 
... s'intéresser aux jeux vidéo ...

LES RISQUES DU CYBERESPACE
      Nous en distinguons cinq catégories, qualitativement différentes mais susceptibles de coexister chez le même jeune.
      La sixième, la cyberdépendance, constitue un risque quantitatif. Il peut soit venir compliquer l'une des cinq premières catégories, soit infiltrer des activités en soi innocentes, comme par exemple la pratique de jeux vidéos.

I - Il existe d'abord des troubles liés à la réception des informations qui circulent sur Internet, et, par extension, à la dynamique d'acquisition de l'information et des savoirs.

 -       Troubles principalement cognitifs : fausses croyances ; intoxication par des pseudo-informations qui n'avouent pas leur caractère idéologique ou commercial.

 -       Troubles principalement affectifs : par exemple, traumatisation psychique par des informations à caractère sexuel ou agressif trop choquant ; confusions introduites dans le système des valeurs et dans l'intégration des normes, etc...

 -       Dysfonctionnement dans la dynamique de constitution du savoir : bien des jeunes se contentent de posséder un certain nombres d'informations éparses, en bonne partie à l'extérieur d'eux (sur des fichiers électroniques) ; s'amuser à constituer ces fichiers et à jongler avec eux est plus important à leurs yeux que mémoriser l'information ; le travail de l'intelligence personnelle sur l'information proposée, travail apte à la transformer en savoir, est très faible (critique, comparaison, intégration dans un savoir déjà constitué...).
      De plus, le refus de se soumettre à des éléments de savoir transmis par les générations pécédentes est de plus en plus prégnant, comme si le jeune devait tout "sucer de son pouce" et se sentait apte à le faire.

II - Troubles liés à la cybercommunication

A. Le plus fréquent d'entre eux, c'est de se fixer à un mode de communication médiatée qui apporte déjà certaines satisfactions, mais qui permet d'éviter l'aventure de la communication et du lien dans la vie immédiaite. Selon les cas, ces communications médiatées peuvent être dispersées et superficielles, voire se définir comme amitié et amours plus précis, mais sans jamais d'aboutissement dans le monde immédiat. Paradoxalement, les satisfactions vécues sur le Net donnent déjà au jeune l'impression de sortir de sa solitude, et l'empêche de faire un pas plus risqué vers le monde immédiat.

B. Autres troubles, plus rares :

 -       Utiliser la cybercommunication de façon systématiquement irrespectueuse, blessante pour l'interlocuteur ... jusqu'à l'utilisation avec une finalité de perversité destructrice raffinée (nous avons déjà évoqué Choderlos de Laclos, version 3e millénaire).

 -       Fonctionner comme "mytho" dans le cyberespace. Certains jeunes s'accrochent farouchement à une facette de leur identité qui est loin d'être la plus opérante dans le monde immédiat, et interpellent indéfiniment les autres " comme si ... ". Le contrôle par ces autres, et la probabilité de renvoi à soi-même, est évidemment beaucoup plus faible que dans le monde immédiat.

III - Troubles de la maturation et de la socialisation de la personnalité

A. Ralentissement ou stagnation de la maturation. 

C'est probablement le risque le plus banal et le plus fréquent. Surtout si le jeune est déjà prédisposé à fonctionner sous l'égide du principe du plaisir, et surtout si les parents ne le contrôlent pas et ne le stimulent pas, le jeune peut faire une hyperphagie d'Internet, vécu comme source inépuisable de divertissements, se gonfler de tout de qu'il y trouve, et ne plus avoir l'énergie pour se mouvoir vers tant d'autres investissements du monde immédiat qui apparaissent de qualité humaine plus noble.

B. Acquisition de valeurs, d'intérêts et de compétences antisociales. 

Dans une partie d'Internet, tant sur le web que dans l'ACI, il existe une foule d'informations antisociales et d'encouragements à fonctionner sur un mode antisocial.





Impossible de passer en revue ici tout ce mal qui y fleurit et le gangrène. Nous l'exposerons schématiquement dans le tableau I.

1. Les quatre colonnes désignent les lieux où l'acquisition fait son effet :

 -       Ce peut être à l'intérieur de la vie psychique du jeune lui-même.

 -       Ce peut être avec des interlocuteurs médiatés : en apprenant avec eux comment faire l'acquisition, en en discutant... ou en s'en servant contre eux (par exemple, piratage agressif du compte d'un tiers).

 -       Ce peut être en "réalisant" l'acquisition dans le monde immédiat. Alors, on se trouve sur un gradient quant à l'exercice de la liberté intérieure : nous n'en avons repris que les deux pôles extrêmes dans les colonnes IV et V du tableau :

.       D'un côté, il peut s'agir d'un acte très impulsif.
        Par exemple, tel jeune, basalement peu structuré, contrôlant peu ses pulsions, et l'imaginaire chargé d'images pornographiques glanées sur Internet, cède à une impulsion dans un moment de grande tentation et commet un viol.

.       Du côté opposé, le comportement antisocial transféré dans le monde immédiat est bien préparé, grâce aux informations et stratégies apprises sur le Net, ou grâce aux achats que l'on y fait.
        Par exemple, lors du démantèlement du sinistre réseau "Pedo-Necro" en Italie en 2000, on a constaté que 1% des membres étaient des mineurs d'âge, qui se faisaient livrer à domicile les cassettes pédophiliques sadiques achetées online.

2. Les rangs du tableau passent en revue les principales acquisitions antisociales susceptibles d'être faites online. "Acquisitions" doit s'entendre davantage dans le sens de "développement d'intérêts et d'aptitudes" que dans son sens le plus matériel.

3. Chaque fois que c'est possible les "+" présentes dans les cases du tableau indiquent un ordre de fréquence de l'acquisition.

...

C - Usage sans limites de la liberté à disposer de soi. 

Sur certaines pages web d'Internet tout comme dans l'ACI, tout jeune peut trouver de nombreuses informations et encouragements à disposer sans limites de sa vie individuelle.
Ce sont parfois des pervers sexuels isolés qui, sur un salon de chat, l'encouragent à jouir de sa sexualité dès le berceau et sous toutes les variations possibles et imaginables.
Ce sont encore des "cybercommunautés" qui lui affirment son droit au suicide, à l'anorexie, à la consommation d'héroïne, etc. ... Parfois, ce sont des jeunes de son âge qui s'adressent à lui, par exemple, à travers un site "perso", parfois ce sont des adultes persuasifs... Quoi qu'il en soit, certains jeunes ne demandent qu'à être convaincus et poussent à l'extrême des expériences avec leur vie, comme on le leur suggère, jusqu'à y mettre fin... Est relancé ici une question éthique fondamentale : Jusqu'à quel point chacun s'appartient-il individuellement ? Sur Internet, beaucoup n'ont pas l'air de douter de la réponse...

IV - Mise en place d'un rêve éveillé de toute-puissance

Ce risque est souvent relevé dans la littérature, mais me semble moins fréquent qu'on ne le dit, du moins pour ce qui concernerait un vécu de longue durée et d'extension large, concernant une bonne partie du projet de vie et de l'image du monde du jeune.

Certes, Internet en intoxique plus d'un, par moments, dans la direction de la toute-puissance. L'impression, somme toute illusoire , de maîtrise de la technologie ... l'impression excitante d'une compétence égale à celle des dieux sur les jeux vidéos ... l'impression d'immortalité, d'invincibilité, à travers eux et tant d'autres applications ... l'impression de pouvoir s'imposer, sur un chat ou dans un forum, sans souvent de réaction très efficace de l'interlocuteur ... le partage avec tant d'autres d'expériences, transgressives ou non, vécues comme passionnantes ... tout ceci peut induire comme une ivresse, des moments d'égarement et de manque de contrôle de ses limites intérieures ... , tout ceci donc peut induire, par flashes, un vécu de toute-puissance, parfois chez des jeunes " normaux ", mais plus souvent chez des jeunes qui, basalement, manquent de confiance et d'une bonne image de soi. Ils dénient ces manques grâce à Internet, mais dans quels lieux ? 
Dans leur vie imaginaire, certainement, où ils emmagasinent bien des images et des informations de puissance et de violence trouvées online... dans leurs dialogues médiatés, souvent, ou dans les jeux vidéos dont ils sont friands ... 
Et dans la vie immédiate ? Il est bien rare qu'ils y expriment une toute-puissance confiante et diffuse comme le font certains jeunes diagnostiqués " psychopathes ". C'est plus erratique, plus impulsif : une bouffée de rage, d'exaltation, leur échappe par ci par là. Et plus fondamentalement, ils sont largement coupés de la vie sociale immédiate, car c'est surtout face à leur ordi qu'ils connaissent l'ivresse de se sentir sans limites, à l'instar des joueurs pathologiques face aux machines des casino.

V - Le syndrome d'intoxication par les images


Je le cite pour mémoire, car il est rare et concerne préférentiellement des enfants jeunes. Il est d'ailleurs plus fréquemment provoqué par la surconsommation d'images télévisées ou issues de vidéocassettes, que par celui d'Internet. Néanmoins, la surconsommation d'une même gamme de jeux vidéos, ou d'images trouvées sur le web, peut également l'alimenter. 
Pour faire bref, l'enfant vit presqu'en état second tellement il a la tête pleine d'un foisonnement d'images souvent de la même catégorie ( dinosaures, pokémons, etc. ...). Il n'a plus guère de créativité imaginaire personnelle, ni même d'énergie pour penser ! Il remémore de façon contraignante ses images, il les évoque à haute voix et sans contrôle, elles infiltrent ses comportements et il se conduit comme un drogué en manque si l'on essaie de l'en séparer ...

VI - La cyberdépendance

Il s'agit de la mise en place d'une ( forte ) contrainte intérieure à répéter une application d'Internet vécue comme générant un plaisir particulièrement recherché. Le temps qui y est chaque fois consacré est vécu comme trop court, privant le jeune d'un ultime degré mythique du plaisir ; il y revient donc dès que c'est possible, en augmentant progressivement fréquence et durées.

      La cyberdépendance concerne déjà un certain nombre de mineurs d'âge, dont le "chiffre noir" est difficile à apprécier. Il ne faut néanmoins pas le confondre avec toute utilisation gourmande, abondante du Net ! Tel enfant de 11 ans peut déjà passer 20 heures / semaines "sur" des jeux vidéos, mais en être facilement sevré si l'ambiance devient plus autoritaire et plus socialement attractive à la maison : il n'est pas ( encore ) cyberdépendant !

La cyberdépendance, elle aussi, guette particulièrement les jeunes que nous avons déjà signalés comme prédisposés, mais pas seulement eux ! Elle peut être diffuse (surfs sans fin, sur la web, entrecoupés de "chipotages" sur l'ACI), viser un objet précis en soi innocent ( par exemple, un jeu vidéo particulier ), ou viser un objet antisocial ( par exemple, une perversion sexuelle ).

Les signes cliniques ne sont pas très spécifiques : ce sont ceux de toutes les dépendances à un objet de consommation que l'on cherche vaille que vaille à garder secrètes. 

Le traitement non plus n'est pas très spécifique ; il devrait s'adresser simultanément et aux racines et aux symptômes du mal. Quant aux symptômes, l'avis de la majorité des spécialistes est unanime : on ne parvient pas à imposer à un jeune un sevrage radical total de son "ordi", mais plutôt à en réglementer strictement l'utilisation, en essayant de susciter sa collaboration active à ce propos.

§ V - INTERNET, LA PSYCHOPREVENTION ET LA PSYCHOTHERAPIE

Les professionnels chargés de maintenir ou d'améliorer la santé mentale des jeunes, utilisent plus ou moins intensément les ressources d'Internet dans le cadre de leurs missions.
Plus ou moins intensément ? Certains, en effet, conservent une position d'ignorance ( ou de déni? ) par rapport à ces réalités et opportunités nouvelles : il ne leur viendrait jamais à l'idée d'interroger le jeune dont ils sont occupés à diagnostiquer la problématique sur ses pratiques " multimédiatiques " ... pas plus qu'ils ne songeraient à exploiter l'une ou l'autre de celles-ci comme instrument facilitateur dans leurs rencontres avec le jeune.

D'autres, surtout dans la culture Nord-Américaine, ont franchi le pas inverse et offrent des psychothérapies par chat ou par mail, contre ponction dans la carte de crédit, et ceci même pour se débarrasser de ... la cyberdépendance.
Entre les deux, d'autres s'ouvrent avec prudence à ce monde nouveau, en écoutant d'abord ce que les jeunes eux-mêmes ont à en dire, en essayant d'en comprendre, avec eux, l'intérêt et les risques, et en expérimentant avec prudence l'utilisation plus active de certains outils.

      L'espace va manquer dans le cadre de cet article pour exposer tout ce qui peut s'en suivre. Je me limiterai à esquisser les deux catégories d'expériences relationnelles les plus intéressantes qu'il m'est donné de faire :

 -       En cours de diagnostic, voire de thérapie, je m'enquiers très souvent de l'utilisation spontanée que le jeune fait des multimedias et, le cas échéant, d'Internet. Le matériel qui s'en suit est souvent très intéressant, dans la mesure où mon interlocuteur pressant une écoute attentive et intéressée et l'absence de jugement a priori.

 -       J'accepte de recevoir de loin en loin un courriel dans le cadre d'une psychothérapie de grand enfant ou d'adolescent. L'une ou l'autre fois, c'est même moi qui en ai fait la proposition. Il est bien entendu alors que le courriel reçu est imprimé et discuté oralement lors d'une séance ultérieure. Après quoi, l'on décide ensemble si le document imprimé (ainsi que toute trace sur mon ordi ! ) sera détruit ou conservé au dossier.

Le résultat est surprenant. Une majorité de jeunes concernés est très intéressée par cette manière contemporaine, extemporanée, et très inscrite dans leur culture, de s'exprimer avec leur thérapeute. De surcroît, leur texte "préparatoire" à été l'une ou l'autre fois l'occasion d'exprimer des expériences ou des vécus très " difficiles ". Ils ont aussi l'occasion d'y faire le point sur eux-mêmes : une sorte de synthèse sensible et extemporanée. Après quoi, l'on en discute dans la rencontre immédiate qui suit.


je serais très heureux de dialoguer avec vous à ce propos : 

CONCLUSION

      Il n'y en a pas vraiment. Une étape nouvelle s'ouvre dans les moyens par lesquels les jeunes se branchent sur le monde, et dans leurs aspirations à ce propos. Il serait sot de rester à l'extérieur ou de les condamner par principe, tels de vieux combattants grincheux. Il serait imprudent de s'y jeter à corps perdu.

      Notre génération a acquis, par héritage et par expérimentation personnelle, un savoir à la fois certain et limité, comme ce fut le cas pour toute vague générationnelle. Faisons-en profiter ceux qui nous suivent, avec une détermination tranquille mais en nous ouvrant aussi à cette incroyable nouveauté qui leur semble si familière et qui nous, continue à nous déconcerter largement.

Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, coordonnateur de l'équipe SOS Enfants-Famille et responsable de l'Unité de pédopsychiatrie, Cliniques universitaires Saint-Luc, 10 avenue Hippocrate, B-1200 Bruxelles. 
Courriel : 

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