.Janusz Korczak aujourd’hui (par Alain Sansterre) 

En quoi la démarche de Janusz Korczak est-elle encore pertinente aujourd’hui et en quoi interpelle-t-elle nos pratiques actuelles ?

Cette question m’a été posée par Mariane Frenay, professeure en Sciences de l’Education de l’UCLouvain.

 

Qui était Janusz Korczak ?

 

Janusz Korczak (1878 ou 1879 - 1942), de son vrai nom Henryk Goldszmit, était un Juif polonais né à Varsovie  dans une famille très « assimilée » amoureuse de la langue et de la culture polonaise. Le père, avocat aisé et notoire, meurt quand le jeune Henryk a 17 ans, après un long internement dans un hôpital psychiatrique. La famille s’appauvrit brutalement et Korczak, qui projette déjà les réformes pédagogiques et les études sur les enfants, donne des leçons particulières pour poursuivre ses études de médecine ainsi que pour aider sa mère et sa sœur. 

A la fois pédiatre, éducateur, pédagogue, écrivain, poète, de grande notoriété en Pologne, il consacre toute sa vie et son oeuvre aux enfants.

Il ouvre, en octobre 1912, la Maison des Orphelins (pour enfants juifs) dont le système organisationnel laisse une grande initiative et une grande autonomie aux enfants, mais dans un cadre structuré et structurant.

 

Le 5 août 1942, il accompagne les 200 enfants, dont il avait la charge (l’orphelinat avait été déplacé dans le ghetto de Varsovie), à Treblinka où ils furent exterminés. D’aucuns, à ce titre, le considèrent comme un héros et se limitent à cet épisode.

 

Korczak était déjà connu avant 1979, au-delà de la Pologne. En effet, il était un des signataires de la Déclaration des Droits de l’Enfant du 26 septembre 1924, dite de Genève, adoptée par la Ligue des Nations.

La Déclaration des droits de l’Enfant du 20 novembre 1959 est également marquée de son empreinte.

En fait, bien avant tout le monde, Korczak parla de la nécessité d’une Déclaration des Droits de l’Enfant. La déclaration qu’il prévoyait – pas un appel à la bonne volonté mais une demande d’action effective - était restée inachevée au moment de sa mort.

 

Voici quelques uns des droits que Korczak considérait comme les plus essentiels :

- L’enfant a droit à l’amour

- L’enfant a droit au respect

- L’enfant a droit aux conditions les meilleures pour sa croissance et son développement

- l’enfant a le droit à l’éducation

- L’enfant a le droit de vivre dans le présent

- L’enfant a le droit d’avoir des secrets

 - L’enfant a le droit de protester contre l’injustice...

La Pologne fut, en 1978, à l’origine de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant du 20 novembre 1989. Cette initiative est due à l’influence de personnalités comme Korczak.

 

De textes développant la thématique de l’actualité de Korczak, il ressort :

 

-Travailler dans l’esprit de Korczak

C’est appliquer les  principes fondamentaux du respect et de la considération : les enfants sont des personnes à part entière. Ils ont le droit d’être ce qu’ils sont, ils ont le droit de vivre leurs propres expériences, ils ont le droit au secret, ils ont le droit de vivre dans le présent.

Les demandes de Korczak sont les suivantes : regarder les enfants d’une manière ouverte, libre de préjugés, les observer, les écouter, prendre au sérieux leurs joies, leurs chagrins, leurs craintes et leurs besoins, avoir confiance en eux. 

Etre vrai avec soi-même, avec les enfants ( et les autres adultes) est la clé des principes de Korczak.

Face à l’enfant, c’est l’attitude qui importe. 

 

- La pratique de Korczak

Il construisit son savoir-faire sur sa propre participation à la vie quotidienne des enfants et sur sa connaissance concrète de leurs besoins physiques, psychiques et sociaux.

Le respect sous-tend toutes ses idées pédagogiques ;  pour le mettre en pratique, Korczak n’a pas manqué d’inventivité. Voici certains des moyens développés par lui, dans l’orphelinat :

- Le parrainage

- L’expression libre de l’enfant ( panneau d’affichage, boite aux lettres, journal mural, gazette scolaire, réunions-débats). Pionnier du journalisme enfantin, Korczak fonda, en 1926, le premier journal écrit par des enfants pour des enfants et dont le rédacteur en chef était Korczak pour « qu’il n’y ait pas de désordre. » « La Petite Revue » sera publiée, chaque semaine, jusqu’en 1939 à 150.000 exemplaires. Ce journal était  inséré dans un journal pour adultes : « Notre Revue » ( un quotidien sioniste en polonais). Les adultes pouvaient ainsi se rendre compte de la réalité quotidienne des enfants.

- Le Parlement. Composé de 20 députés (il faut avoir recueilli 4 voix pour devenir député ) il approuve ou rejette les lois proposées par le Conseil juridique.

- Le Tribunal. Il constitue l’originalité du système de l’orphelinat. Ce sont les enfants, eux-mêmes, qui jugent leurs pairs et les adultes (Korczak a été jugé 5 fois) avec pour fondement le pardon. L’adulte fixant le cadre.

Ce dispositif éducatif, pédagogique et relationnel de Korczak était révolutionnaire pour l’époque ;  il l’est encore aujourd’hui par de nombreux aspects.

Korczak, observateur minutieux, ne livre pas de recettes. Il souligne l’importance qu’il y a à s’investir pleinement dans sa tâche, à se remettre en question, à rester authentique et exigeant pour soi avant de l’être pour les autres.

L’importance qu’il a donnée à ce que Freud a appelé le contre-transfert fait de J. Korczak un vrai thérapeute moderne. Il ne décrit jamais ce que fait ou dit un enfant d’une manière indépendante de ce qu’on ressent quand on le voit dire ou faire.

- Droits de l’enfant et devoirs éducatifs des adultes

Si l’enfant est un être complet, il est aussi un être inachevé. L’enfant ne saurait se construire seul comme sujet sans l’aide d’adultes qui l’interpellent et lui proposent des activités dans lesquelles il peut se mettre en jeu.  Korczak nous place devant une exigence essentielle : les droits de l’enfant sont indissociables des devoirs éducatifs des adultes. Indissociables et aussi simultanés, les uns ne précèdent pas les autres et vice-versa. C’est tout aussi absurde de croire que l’on peut décréter les 

droits des enfants sans élaborer les dispositifs qui leur permettent de s’incarner… que penser des dispositifs qui se voudraient éducatifs sans y reconnaître, d’emblée, les droits des enfants. Ni

spontanéisme béat, ni dressage préalable. Un refus symétrique de la non-directivité et du conditionnement. Une volonté inventive de faire advenir concrètement ce que l’on pose en principe : l’enfant comme sujet. Une démarche pédagogique, en vérité.

Voilà où s’origine le grand mouvement des droits de l’enfant : dans une insurrection pédagogique fondatrice. Dans le double refus de l’abstention éducative, d’une part, et de la normalisation sociale, d’autre part.

L’autorité de l’adulte, ici, n’est pas abolie, bien au contraire ; elle est au coeur du dispositif : quand l’autorité remplit vraiment sa fonction, qu’elle autorise… Elle autorise l’autre à grandir et à se revendiquer, un jour, de plein droit, citoyen. 

Conclusion  

La démarche de Janusz Korczak se distingue par :

Sa défense de l’enfant : Korczak est le premier à parler de la nécessité d’une Déclaration des Droits de l’Enfant.

Son Attitude de respect et de considération : l’enfant est une personne à part entière ; il doit être traitée comme telle.

Sa Pratique tirée de sa vie quotidienne avec les enfants. Pratique concrétisée  par la mise en place de dispositifs permettant à l’enfant de grandir en humanité. Certains de ceux-ci sont toujours révolutionnaires.

Son Authenticité par sa capacité à être vrai avec soi-même, avec les enfants et les autres adultes. Authenticité par sa capacité à se remettre en question à tout moment,  à tenir compte de ses propres réactions à l’égard de l’enfant, à se connaître avant de connaître les autres.

 

Il est répondu, semble-t-il, à la question posée. Oui, la démarche de Korczak est encore pertinente aujourd’hui. Oui, elle interpelle nos pratiques actuelles.

Livres les plus connus écrits par Janusz Korczak et toujours en vente 

- Comment aimer un enfant suivi de Le droit de l’enfant au respect. Robert Laffont 1978

- Journal du Ghetto. Pavillons Poche - Robert Laffont 1998

- Le Roi Mathias Ier. Editions du Rocher 2017

 

Texte écrit par Alain Sansterre

Educateur

Licencié et Agrégé en Sciences Psychologiques et Pédagogiques (Umons)

EX directeur de La Petite Maison A.C.I.S. asbl ( hôpital psychiatrique pour enfants et adolescents)

Retraité actif.

                                                                                                                                     

 

 

                                                                                                                                                          

 

 

                                             

 

 

                                                                                                                                                        

 

 

                                                                                                                                                           

 

 

 

 

 

                                                                                                   

 

 

 

 

 

 

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Bibliographie

 

- Joop Berding-Inge van Rijn- Inge Smit : « Janusz Korczak pour les pédagogues de la petite enfance » 2012

- Défense des Enfants International, section belge : « Les droits de l’enfant en questions(s) » Editions jeunesse et Droit asbl 1992.

- Daniel S. Halpérin : « Janusz Korczak : un éducateur, un poète, un humaniste» 2004.

- Gérard Khan : « Does Korczak have a future ? » 2005.

- Marie Lacour : « Janusz Korczak, précurseur d’une pédagogie dite institutionnelle ? »  Haute Ecole Léonard de Vinci - Institut Libre Marie Haps , Travail de Fin d’Etudes, année académique 2000-2001.

- Betty Jean Lifton : « Janusz Korczak, le roi des enfants » Robert Laffont 1989.

- Philippe Meirieu : «Droits de l’enfant et devoir d’éducation » 2014.

- Alain Sansterre : « L’enfant en institution, le modèle de Janusz Korzak » 2005

- Marta Santo Pais : « Un monde libre de violence pour tout enfant : une responsabilité de tous ». Genève 2018.

- Stanislaw Tomkiewicz : «Originalité et actualité de l’oeuvre pédagogique de Janusz Korczak »

postface de : « Comment aimer un enfant » Robert Laffont 1998.