Ce texte est une importante mise à jour de l'article   Aliénation parentale, Vous pouvez néanmoins toujours consulter cet article initial en cliquant sur le lien

 

 

Ce texte constitue un témoignage clinique, le mien et celui du centre d’expertises « l’Atelier du Lien » à Ottignies (Belgique)[1]. En ce qui me concerne, il porte sur 45 ans de travail, dont une partie significative a porté sur les séparations parentales difficiles et les expertises. 

Chapitre I. Le lien parental et ses aléas      

I. J’appelle « lien parental » celui qui se noue entre le mineur et son parent, géniteur ou/et officiel. Il est soit paternel, soit maternel[2]  selon qu'il s'agit du père ou de la mère. 

Je vais décrire et discuter les aléas de ce lien après séparation du couple des parents, ainsi que des contacts (ou rencontres) enfant-parent séparé qui facilitent, mettent à mal ou tout simplement concrétisent ce lien.
Je ne parlerai pas en détails du lien avec un tenant-lieu du père ou de la mère,  remplaçant en tout ou en partie le parent absent, bien que le mineur soit susceptible de vivre avec lui un lien de type paternel ou maternel[3].                    

On confond souvent les concepts « Contacts, rencontres » et « Lien, relation » 

Le contact avec un parent est une réalité matérielle, observable et même susceptible d’être imposée par une autorité sociale externe.

Le lien est une réalité spirituelle, dont on devine l’existence à travers des signes et des paroles. Il ne saurait être imposé : il procède du désir et de la liberté personnels. 

Certes, s’il existe un lien positif, des contacts, positifs eux aussi, le concrétisent souvent. Mais pas toujours : on peut rester en lien avec un parent décédé…en lien secret avec une personne interdite d’accès…et l’inverse est tout aussi vrai  : des contacts peuvent exister sans vrai lien. 

Une expertise judiciaire ou une guidance sous mandat judiciaire ne devraient jamais être ordonnés pour restaurer du lien, mais bien pour « Si des contacts positifs se rétablissent, le lien se régénérera probablement, mais ni le juge, ni l’expert n’ont vraiment d’ordres à donner à ce propos !évaluer l’opportunité d’une reprise de contacts avec un parent », en ajoutant à la fin « et y œuvrer si cela s’indique ».


Dans les familles qui vont bien, le lien parental est "réussi", sans être indéfiniment étale, que les parents vivent ensemble ou se soient séparés. On y voit une affection et une reconnaissance réciproques « suffisamment bonne »[4] ; le parent aime l'enfant, le reconnaît et prend ses responsabilités à son égard ; l’enfant aime son parent, le reconnaît et accepte d'être éduqué par lui.

Cet épanouissement du lien, du moins sur le long terme, est conditionné par une adéquation des attitudes !

En effet, un lien parental de qualité n'est pas une sorte de « donnée » magique, bondissant du chapeau de la vie, nécessaire, obligatoire et automatique. Ce lien se gagne, et se mérite. Chaque parent adopte progressivement et mérite son enfant et réciproquement. Avec quelques différences selon le sexe du parent,  que je ne développerai pas dans ce texte.( cf. foot note 2)              

III. Si les parents se séparent, il est très important pour la croissance et l'équilibre psychiques de l'enfant que les liens parentaux restent positifs, comme c’est le cas dans la majorité des situations : ici, même si le parent A exprime parfois devant l'enfant quelques revendications à l'égard du parent B, fondamentalement A laisse l'enfant libre d'aimer B : « Je sais bien que c'est ton père !". Et, mis à part quelques inévitables grains de sable, il ne met pas d'entraves significatives aux contacts et à la co-éducation.

 A l’aube du troisième millénaire, une confusion s'est toutefois installée dans la représentation que se font la société et les familles quant au maintien de ces liens. Confusion entre le quantitatif et le qualitatif ! Dans l'ambiance contemporaine individualiste-égalitariste, on décide trop rigidement que les liens ne peuvent être valablement maintenus que s'ils sont vécus de façon égalitaire dans la durée : donc, une tyrannie de l'idée de l'hébergement égalitaire ! Un parent se sent vite soit mauvais parent, soit lésé injustement dans ses droits s'il ne le réclame pas. On décide parfois même de cet hébergement égalitaire au-delà de tout bon sens (enfants très jeunes, très handicapés ; hyper-morcellment du temps, surtout pour les très jeunes ; distances considérables entre le domicile des parents et difficulté pour l’enfant de se constituer un tissu social permanent, etc.…).          
 
  IV. Or d'autres formules, où le partage du temps est plus inégal, et qui étaient plus répandues dans un passé encore récent, n’entravent pas le maintien d’un lien parent-enfant  valable, c’est à dire ressourçant pour chacun, pour peu que le parent concerné investisse bien l’enfant et ait confiance dans sa propre capacité éducative et dans la valeur des idées qu’il transmet.

         
De temps en temps, c'est bel et bien la demande ou la décision d’un hébergement égalitaire qui envenime les choses : Tel enfant respecte son père et sa mère mais préfère vivre plus souvent chez celle-ci, où il se sent davantage chez lui[5] : on décide par devers lui d'un hébergement égalitaire et les ennuis s'installent (renâclements, sabotages, soumission dépressive de l'enfant et chute des résultats scolaires...). Ici, si l'on avait accepté une formule à l'ancienne, l'enfant se serait davantage senti reconnu et n’aurait pas développé d'hostilité à l'égard des séjours chez son père qui ne lui auraient pas tant pesé

Chapitre 2 : Les (quasi) ruptures de contacts, voire de lien parental

Après la séparation du couple parental, il existe dans un nombre non négligeable de cas des difficultés de circulation de l’enfant entre ses parents. Elles peuvent s'avérer importantes et durables, jusqu'au refus total et permanent d'encore séjourner chez un parent. J’ appellerai ce parent « Parent refusé : PR ». Le plus souvent alors, ce parent est fortement critiqué par l'enfant, qui veut convaincre et se convaincre qu'il a raison. Il l'est aussi par le parent qui gère alors de facto l’hébergement (quasi-) exclusif de l'enfant, le  «Parent hébergeant : PH ».         
Dans ce texte, faute de place, je n’exposerai en détails que les situations majoritaires où c'est la mère qui est le PH. Le PR, alors, est le père géniteur ou/et officiel. Rappelons cependant que les situations inverses, moins fréquentes, existent aussi et sont au moins aussi ardues à gérer. Notre raisonnement peut être transposé aux familles homoparentales. 

Les responsabilités en cause 

Elles sont complexes et variées. Schématiquement, je présenterai d’abord les trois catégories les plus fréquentes, réparties sur une sorte de courbe de Gauss.

-A un extrême se trouvent celles dont PR est le principal ou l'unique responsable.

-A l'autre, celles qui sont dues à PH.

-Au centre, se trouvent les situations les plus fréquentes, multifactorielles, où chacun y va de son bras de fer agressif voire haineux contre l’autre.

-Néanmoins cette catégorisation qui ne tient compte que des facteurs parentaux est incomplète, car l'enfant y met aussi du sien et il existe même une minorité de situations où c'est lui qui se construit une représentation négative forte et stable de PR, sans que PH ne lui souffle grand-chose à l’oreille

De la sorte, je me limite à détailler quatre pôles, mais les situations intermédiaires sont nombreuses !

  • I. PR a provoqué sa propre mise à l’écart en ordre principal  



    En voici quelques applications :

I.Du temps où le couple vivait ensemble, PR était l'auteur de violences répétées envers son conjoint. Que l'enfant lui-même ait reçu ou non des insultes ou des coups n'y change pas grand-chose. C’est même parfois pire quand il n’en n’a pas reçu : observer l’ambiance violente entre ses deux parents est le plus souvent traumatisant, car il y voit une figure aimée maltraitée par l’autre, donc susceptible de mourir et de le laisser seul, sans protection face à un agresseur potentiel.

Le vécu traumatique ainsi induit peut-être très important ; il est souvent renforcé (mais pas créé !) par celui de la mère, qui ressent vraiment son ex comme un diable ou/et qui en remet quelque peu, tant pour se convaincre que pour s’allier l’enfant. Pendant la première partie de l'enfance, il est souvent impossible de mobiliser ce vécu et l'on gagne à se résigner à une suspension des contacts à durée indéterminée : Tenter de remettre le père et l'enfant jeune en contact, même dans un centre « Espace -Rencontre », c'est le plus souvent une violence institutionnelle involontaire. Elle accroît encore et encore l'angoisse de l'enfant, qui ne peut voir son père que comme le loup menaçant et qui, de surcroît, se sent menacé par une société soi-disant protectrice.

. Plus tard, vers 9-10 ans, et à supposer que le père ait vraiment changé d'attitude, on peut tester prudemment une reprise de contact, sans viser un résultat à tout prix. Mieux vaudrait alors que la mère accepte de revoir son ex, en s’ouvrant comme elle peut à l’idée de sa possible coparentalité. Toutefois, pour tout compliquer, l'enfant peut s'être attaché à une autre figure paternelle (p.ex. le nouveau compagnon stable de sa mère) et n'a pas fondamentalement besoin de reconstituer du lien avec son "vrai" père (qui a démérité tout un temps) pour son épanouissement personnel.

 

II. On peut raisonner de la même manière chaque fois que le père a été source d'angoisses importantes et répétées pour l'enfant : par exemple, alcoolisme, abus sexuel avéré sur l'enfant ou sur un proche de celui-ci[6] : que le père ait violé sa grande demi-sœur ou lui directement, l'enfant ne fait pas la différence, c'est le même homme dont il s'agit, encore vécu ici comme un « homme-loup ». Plus tard, vers 9-10 ans, si le père a changé d'attitudes et demande sincèrement pardon, on peut essayer prudemment une reprise de contact. Mais la réassurance de l’enfant et le pardon que lui pourrait donner ne sont jamais garantis.

III.  PR a « plaqué » femme et enfants pour se jeter dans les bras d'un(e) autre partenaire, parfois bien plus jeune que la mère. Nombre de grands enfants et d'adolescents ne peuvent pas lui pardonner ce qu’ils vivent comme une trahison ; elle fait voler en éclats leur statut de petit(e) prince (-esse) choyé(e), et introduit gêne matérielle et souffrance morale dans la famille délaissée. 

Au mieux, si le père était vécu positivement avant de partir, le temps- et seulement lui- peut arranger lentement les choses. Sans imposer naïvement l’hébergement égalitaire qu’il réclame parfois tout de suite, comme si rien ne s’était passé, mais en misant sur un ré apprivoisement tel que décrit par Antoine de Saint-Exupéry[7]. PR a tout intérêt à adopter un profil bas, en reconnaissant la souffrance et la colère qu'il a engendrées !

IV.   PR s'est remis en ménage avec un(e ) partenaire qui n'aime pas l'enfant et le manifeste de façon subtile ou grossière. Ce que l'enfant peut alors refuser, c'est de fréquenter le foyer de PR pour d’interminables quotidiens, riches en coups de griffe variés. Implicitement, il reproche à PR son inefficacité ou sa lâcheté au moment où il faudrait le défendre lui, l'enfant, contre l'injustice du « nouveau ». Il demande donc à n'être en contact avec son père qu’ à basse fréquence, et même de préférence avec son père seul.   

V. Quand le couple parental habitait ensemble, le père ne s'occupait nullement de l'enfant. Tôt ou tard après la séparation, le voici qui demande un hébergement égalitaire. Ses motivations peuvent être variées, du plus acceptable (prendre enfin sa place[8] !) au plus inacceptable (« faire ch… » la mère ; motivations financières). Mais, quoi qu'il en soit, pour l'enfant, c'est une inquiétante étrangeté. On devrait donc commencer par des contacts espacés, les suspendre s'ils sont trop source d'angoisse ou de répulsion, ou les accroître progressivement si la relation évolue positivement. 

  • §II. Les lourdes disqualifications réciproques

  • I. 

    Présentation du problème

Dans la majorité des situations où un parent est refusé, les causes sont multiples.
De très forts conflits existent depuis toujours ou se sont installés entre les parents et expriment la souffrance de leurs manques amoureux, leur rivalité ou la volonté de pouvoir de chacun sur l'autre, et l’affrontement continue lourdement après la séparation.

Les critiques méchantes faites par l’un sur l’autre sont souvent dotées d’un fondement réel, mais amplifiées et dramatisées ; bien que présentées par chacun comme de simples causalités linéaires, elles sont en fait inextricablement systémiques. 

 Quoi qu'ils prétendent, au sein des conflits, l’enfant n'a jamais foncièrement compté comme une personne dotée de pensée et de sentiments propres, à respecter et à ménager : objet de litiges, objet que chacun veut posséder, en tirant sur son bras comme dans le jugement de Salomon, objet de chantages, prié d’espionner et de rendre compte, il est manipulé sans ménagement par chacun des parents, parfois à l'insu de sa volonté consciente, et parfois pas !

Quand l'un des parents bénéficie au quotidien de davantage d’hébergement de l’enfant, il se l’accapare jalousement et dénigre abondamment son ex. Celui-ci hurle, mais ferait exactement la même chose si l'enfant séjournait surtout chez lui.

Ils persistent dans leurs attitudes même quand les intervenants leur expriment que leur conflit parental est en réalité la principale source de souffrance de l’enfant, chaque parent renvoyant alors à l’autre la responsabilité de faire flamber la guerre. 

L'enfant, pris entre deux feux :

- soit s'aligne sur le point de vue d'un de ses parents et fait des histoires pour aller chez l’autre :il choisit un camp pour ne pas se balader en permanence au milieu des bombes. Souvent, c’est sur PH qu’il s’aligne : c’est par exemple parce qu’il y ressent plus de bien-être, ou aussi parfois pour consoler ce parent dont il pense qu’il souffre le plus (victimisation à deux, en quelque sorte). Plus rarement, il veut rejoindre PR, chez qui il a davantage de confort ou qu’il trouve plus affectueux et respectueux.

- soit se conforme prudemment aux propos du camp dans lequel il réside ; il peut donc aller, en alternance, jusqu’ à « trahir et torpiller » le parent absent, tout en vivant un mal-être plus ou moins dissimulé.

Des troubles variés expriment régulièrement celui-ci et visent aussi, plutôt stérilement, à le faire reconnaître comme personne « différente ».  A travers eux, il peut encore « se sacrifier », comme patient désigné, en essayant d’attirer la foudre sur lui : transgressions, chute du rendement scolaire, troubles psychosomatiques, etc.

 

On invoque souvent ici le concept de « conflit de loyauté » dont l’extension peut être large et parfois floue, l’objet du conflit n’étant pas spécifique :

-par exemple, l’enfant se sent plus proche d’un parent et, se vivant comme obligé par sa loyauté à l’égard de celui-ci, il « refoule » ce qu’il peut ressentir de positif à l’égard de l’autre. Non sans culpabilité, qu’il essaie de dénier en en remettant encore en dénigrement (sorte de méthode Coué, ou d’auto-aliénation, pour se prouver qu’il a raison).

-mais ailleurs, l’enfant se sent loyal à ses deux parents et se vit toujours comme en conflit où qu’il soit, comme s’il trahissait l’autre, le parent absent….

 



Des procédures judiciaires de longue durée se mettent souvent en place, et c'est alors que, avocats à l’appui, volent bas les interjections : "Parent aliénant"        versus «Manipulateur…pervers narcissique". 

On gagnerait pourtant à s'en tenir à cette réalité qu'il existe de lourdes disqualifications réciproques, sans pôle unilatéral d’aliénation (c'est à dire sans faire le forcing pour obliger l'enfant, en le culpabilisant, à adhérer à du faux "énorme " affirmé comme vrai).

II. Que faire alors ? 

A. Arrêtons de penser que l'enfant ne pense pas.

Même s'il a été influencé, même s'il désire se conformer à l'un ou à l'autre, les sentiments qu’il vit, ses idées et ses choix comportementaux résultent toujours in fine d'une synthèse personnelle.

 Il ne faut pas confondre les termes « personnelle » et « autonome, résistant à toute influence ». Il peut même arriver que, dans ce processus personnel, il aille jusqu’à s’auto-aliéner, en chassant loin de son psychisme conscient ce qu’il reconnaît pourtant de positif chez PR…Mais c’est bien lui qui s’auto-aliène !

Lui insinuer qu’il n’est que le clone de la pensée d’un des parents l’humilie injustement et le crispe dans ses positions.

 Il faut donc le considérer comme un interlocuteur valable et s'expliquer avec lui comme avec ses parents.

Cela ne veut pas dire qu’il a tout seul le pouvoir décider de son hébergement (responsabilité trop lourde et toute-puissance), mais que son opinion doit être prise en compte : l’idée qu’il se fait de son bonheur ne correspond pas toujours avec le politically correct contemporain, beaucoup plus centré sur les droits individuels des adultes….

B. Le plus souvent avec l'inclusion déterminante des autorités judiciaires, l’ ensemble des intervenants en place gagne à se coordonner et à investir beaucoup d’ énergie pour que des contacts concrets se rétablissent ou se continuent entre PR et l'enfant.

Au minimum - hélas assez fréquent ! - il faudra s'en tenir à des contacts quantitativement réduits dans un centre « Espace- Rencontre ».

 Parfois, on obtient un peu plus : par exemple, un jour de visite tous les mois ... quelques jours ensemble aux vacances. Il est important alors d’inviter le PR à ne pas y parler du conflit ni de l’injustice de son sort, mais à miser sur le fait de prendre du plaisir à être ensemble. C’est là le tremplin pour espérer une reprise de contact plus étendue.

Il est encore plus rare que se réinstallent suffisamment paisiblement des durées de séjour plus étendues (comme les deux w-e mensuels, décision « par défaut » il y a vingt ans).

C. Si la situation reste fortement conflictuelle entre les parents, il est illusoire de penser qu'imposer un hébergement égalitaire constitue une bonne solution de vie pour l'enfant et pour apaiser le conflit, même si PR le demande à corps et à cri comme une manière de lui rendre justice.

 La haine ne s'apaise pas « au nom de l'enfant », qui n'a rien d'un médicament tranquillisant ; et dans l’égalitaire, l'alternance le soumet à haute fréquence à de lourds orages, exacerbés par ses allers et retours.

D. Jusqu'à quel point insister pour obtenir l’obéissance de l’enfantquant à ses contacts avec PR, lorsque le PH et l’enfant continuent à ne pas appliquer les jugements des Tribunaux, même modérés comme suggéré en B ? 

 Cette question reste sans réponse certaine pour moi ! Dans ce contexte, les efforts des magistrats et des autres intervenants psychosociaux s'effritent souvent face à ces résistance, et plus rien ne se passe ! (Maxime québécoise : « Les adolescents gagnent avec leurs pieds »).

E. Par contre, dans une minorité en croissance de situations, l’affrontement avec les institutions devient progressivement plus musclé. Mais est-ce toujours dans l’intérêt de l’enfant ? :

-- Remettre PH à la Justice pénale pour non-présentation d’enfant, avec amende voire emprisonnement, en rétorsion à ce qui apparaît comme une mauvaise volonté durable de sa part, est-ce vraiment juste et intelligent ? On accroit le plus souvent le traumatisme psychique, une forte culpabilité et une perte d’estime de soi chez l’enfant. En outre sa haine contre PR augmente, puisqu’il associe inévitablement à une décision aussi barbare ?
-- Alors, une astreinte financière proportionnelle aux revenus de PH ? C'est une technique judiciaire habituelle dans d'autres domaines, mais peu jusqu’à présent dans le droit familial. Je n’ai pas beaucoup d'expérience de situations traitées de la sorte mais n’induisent-elles pas les mêmes effets négatifs chez l’enfant, avec en plus l’impression que même le PH le trahit.      
-- Dans quelques cas, la Justice a ordonné le placement de l'enfant en institution résidentielle spécialisée pour faciliter l'accès de chaque parent à sa personne. Cette mesure est souvent traumatisante pour l'enfant et vécue par lui comme une grande injustice et une vengeance de la société qui vit très mal la non-observance de ses injonctions[9]. A mon sens, elle doit rester exceptionnelle, bien évaluée comme étant le moindre mal du moment par une petite équipe de magistrats , de travailleurs sociaux et d’experts psy compétents. Elle vise alors à protéger l’enfant contre des influences toxiques bilatérales et pas d’abord et avant tout à tenter de modifier les contacts.

 F.Pourquoi ne pas décider que les tentatives pour créer ou intensifier les contatcts sont suspendues, après un laps de temps d’efforts que se fixe l’intervenant dans son for intérieur, efforts qui se sont avérés stériles, et pour une durée précise suivie d’une réévaluation ?

Pendant ce temps de latence institué- quelques mois, un à deux ans-, l’abstention des intervenants judiciaires et psy peut être totale.

Ou alors, PR continue à être soutenu en guidance, pour qu’il reste patient et non-désespéré, voire pour qu’il envoie discrètement, délicatement, de loin en loin, un petit signe de vie à l’enfant.

Dans d’autres cas encore, une guidance familiale peut continuer à exister officiellement, mais tous les partenaires (PR, PH, l’enfant) ont été avertis du laps de temps pendant lequel on n’allait pas œuvrer à l’amplification des contacts : on va recevoir chaque partenaire, éventuellement séparément, pour se donner des nouvelles et être passeur de nouvelles : raconter à l’un comment vont les autres

 

  • §III. PH provoque en ordre principal le refus de contacts avec PR

 

A l'autre extrême, c'est PH qui dysfonctionne principalement et durablement et relève alors bien de l'appellation « parent aliénant[10] » : il détourne l'enfant des contacts et même si possible du lien avec PR, en dénigrant intensément ce dernier, d'une manière totalement ou très largement non-fondée.
Dans ces cas, le père ( PR dans ce texte) tombe souvent des nues. Il ne comprend pas l’ampleur des attaques dont il est l'objet, se défend vaille que vaille et en tout cas ne monte pas au créneau pour contrattaquer symétriquement comme les pères évoqués au §II : les investigations qui portent sur lui font état d'une personnalité à tout le moins non-toxique pour l’enfant, et qui s'était engagée dans sa fonction paternelle (probablement avec déjà bien des bâtons dans les roues).

I. Pourquoi cette attitude aliénante chez la mère ?

En voici les principaux facteurs, parfois en sommation :

 -Une forte angoisse, très largement imaginaire, par rapport aux dangers que véhicule l'homme. C’est notamment le fait de mères qui, enfants, ont elles-mêmes enduré des pratiques incestueuses ou d'autres violences familiales.                 
Cette angoisse "insensée " porte parfois sur la méconduite sexuelle du père, accusé d'avoir abusé de l'enfant, souvent un tout petit, suggestionné à l’extrême.

         
- Plus rarement, la frontière de la psychose est franchie, et la mère souffre d’un délire paranoïaque où elle accuse le père d'actes antisociaux graves, de complot, de volonté d'enlever l'enfant, etc.        


- Dans d'autres cas, la mère présente une possessivité énorme, toute puissante. Au-delà de la question du père, elle a tendance alors à diriger toute la vie de ses enfants et à restreindre leurs contacts sociaux. Si d’aventure quelques contacts chez le père persiste elle ne lâche pas l’enfant, via téléphones portables, de jour et de nuit.

- Il est plus rare que PH ne présente pas de perturbations mentales majeures et que ce soit la seule haine contre son ex-conjoint qui lui fasse « péter un plomb ». C’’est parfois parce qu’elle se sent trahie par le nouveau choix amoureux du père. D’autres ont le désir d « effacer » leur ex parce qu’il signe un choix immature de leur passé, des années où elles ont été trop soumises, et de le remplacer par leur nouveau compagnon. Il arrive alors qu’elles appellent le père « le géniteur », pour bien signifier qu’il n’a plus de place aujourd’hui.

ILL. La maman de Chloé (huit ans) ne supporte pas que le papa se soit remis en ménage avec une mère de trois enfants, qui a encore eu par la suite une petite fille avec ce papa. On met néanmoins en place un hébergement égalitaire. Bonne éducatrice et investissant très positivement la petite fille, quand celle-ci réside chez elle, elle ne peut pas s’empêcher de lui confier une mission : « Tu dois me remplacer pour leur pourrir la vie » Elle promet même de petits cadeaux à Chloé si celle-ci peut lui raconter qu’elle s’est mal conduite dans la famille du père.

 – Assez souvent, PH dispose d'alliés dans sa famille d'origine. Il souffre alors, soit d'une des pathologies tout juste évoquées, soit d'une « simple » et forte immaturité affective, qui entrave son indépendance par rapport à sa famille d'origine : alors, ce sont les propres parents de PH, eux-mêmes hyperpossessifs qui montent au créneau et enveniment les choses.   

II. Indicateurs de l’aliénation parentale

Ils sont surtout probants s’ils sont plusieurs :


- La personnalité du père, au moins non-toxique pour les enfants, jusqu’à s’avérer très positive. Sa modération, voire sa maladresse pour se défendre des accusations de son ex.                   
- Des caractéristiques inquiétantes dans le fonctionnement psychique de la mère, parfois bien au-delà de son dénigrement du père.      
- La dimension disproportionnée, parfois passionnelle, des accusations portées contre le père, couplée souvent à un côté imprécis[11] ; la dimension disproportionnée du rejet par rapport à des accusations peu lourdes.         
- L'immédiateté de sérieuses difficultés dans les contacts des enfants avec leur père.
- Une sorte de "robotisation" du discours des enfants : ils reprennent rigidement les quelques accusations serinées par leur mère, parfois avec les mêmes mots qu’elle.


III. Que faire dans ces situations ?

         
Pour commencer, mettre autant d'énergie que dans les situations étudiées au paragraphe précédent. Tant mieux si un peu de contacts se rétablissent et se stabilisent !

 Plus souvent cependant, la situation se détériore encore. Alors, en se donnant une deadline raisonnable (2,3…6 mois), on gagne à procéder comme le            recommandent les protocoles gardnériens:

A.  Pour peu que PR soit bon éducateur, plus modéré et disponible, une décision judiciaire devrait lui confier l'enfant[12] en hébergement exclusif pour commencer, avec les soutiens psychologiques nécessaires pour assurer la transition. Un cadre judiciaire et ses services sociaux exécutifs forts et vigilants sont nécessaires pour y réussir. Aussi longtemps que son attitude ou sa conviction ne changent pas, le parent jusqu'alors hébergeant doit voir les contacts avec l’enfant suspendus ou ne plus avoir avec lui que des contacts réduits et accompagnés (via centre « Espace-rencontre ») s'il parvient à ne pas s'y montrer négatif. Les contacts informels doivent être interdits (lettres, téléphone, réseaux sociaux, contacts surprise à la sortie de l'école ...) Ce parent, très frustré et malheureux de la décision prise, gagne à ne pas être diabolisé pour autant et soutenu psychologiquement dans toute la mesure du possible.

B.§ Si PR n'est pas disponible, on peut envisager de placer l'enfant dans un milieu tiers, pour le protéger et raisonner comme ci-dessus au moment des séjours parentaux.

 

  • §IV. L'enfant est le principal responsable du refus

           
Dans d'autres cas, autour de 5 à10% , le refus est principalement le fait du seul enfant. Possibilité que bin des intervenants ont du mal à accepter !! C’est surtout le fait de grands enfants et d’ adolescents. PH préfèrerait, du moins consciemment, que ce refus n'existe pas, car il lui complique la vie. PR, lui, ne croit pas facilement que c'est l'enfant qui est en cause et accuse PH ; celui-ci se voit doublement victime, de son ex- conjoint et de l'enfant ; il essaie donc de faire changer l'option de ce dernier, mais souvent en vain.

I.  A l'origine de ces refus, on peut invoquer:

---Surtout chez les plus jeunes, la simple angoisse à anticiper la rencontre avec PR, devenu lointain et étranger ; l'angoisse qu’il découvre les désirs œdipiens de l'enfant et ne le punisse pour cela (« Papa ne peut pas savoir que je me sens le petit homme de maman »).
---La banale mais fréquente angoisse surajoutée d'être réprimandé parce qu'on a été irrégulier ou de mauvaise humeur lors des séjours précédents (faille qui risque de se creuser de plus en plus).

Ces deux premières catégories de vécus sont sans doute les plus faciles à mobiliser, en insistant pour que les contacts reprennent progressivement, et en aidant PR à se montrer rassurant, agréable à vivre, non-critique (par exemple, via une guidance parentale).


--- Une différence entre les deux milieux de vie, vécue comme trop importante et frustrante. Elle oblige l’enfant à faire le grand écart dans ses idées et habitudes à chaque fois qu’il change de maison[13] :

- par exemple au niveau éducatif, l’un étant significativement plus sévère et contraignant que l’autre,

- ou au niveau des valeurs ou des croyances et religions (un intégriste versus une bobo…).

- ou au niveau de l’investissement par le parent, l’un étant présent à toutes les sorties d’école et jouant avec les enfants, l’autre travaillant tard, usant et abusant de l’ordinateur ou, plus généralement étant peu disponible et peu empathique.

--- Le conflit de loyauté que l'enfant éprouve tout seul après la séparation, surtout si celle-ci reste litigieuse ; une manière de s'en sortir est de forcer le trait et se représenter qu'il y a un bon et un mauvais parent et d'agir en conséquence. Et tel enfant, narcissique ou anxieux, peut rigidifier son opinion, pour ne pas vivre la honte de changer d'avis ou la crainte d'être mis en présence du parent dénigré :j’ai évoqué plus haut l’auto-aliénation.

--- Et c'est parfois encore plus mystérieux, en référence à des critères de confort ou de vécu subjectif inattendus. En voici un exemple :

Marie (13ans) et Noah (12ans) ne prétendent plus rencontrer leur père qu’au compte-gouttes (4,5 fois par an, de préférence sans nuitée), et encore, parce que leur mère insiste fort pour qu'ils le fassent. Il n'existe pas de tensions significatives entre les parents séparés. La mère a refait sa vie avec un beau-père et le séjour chez elle est très agréable. Le père vit seul ; chez lui, c'est plus morose, il n'a pas vraiment l'art d'amuser les enfants ! En plus, il y a 3 et 2ans, il a fait deux graves épisodes dépressifs, chaque fois de quelques mois avec hospitalisation, pendant lesquels il était incapable de contacts avec ses enfants. Aujourd'hui, il est en rémission. Via l'expertise, on peut entendre bien des motivations chez Marie et Noah :         
- Le confort et le plaisir vécus chez maman (Marie dira "Les parents ne nous demandent pas la permission pour se séparer, je ne vois pas pourquoi nous, les enfants, on devrait en payer les conséquences "). 
- La peur d'être de nouveau confrontés à une dépression soudaine ; la peur, alors, de ne plus être protégés ; une vague peur que ce soit contagieux.
- Des souffrances et des revendications plus précises, quoique bien auréolées de subjectivité : "Tu n'étais pas là à la proclamation de mon CEB[14]" " Tu n'as pas fait tout ce qu'il fallait pour guérir et nous revoir". 

    II. Que faire si l’ enfant campe durablement sur ses positions ?

- Mettre toute l'énergie signalée précédemment, aux & II et III, pour que quelques contacts reprennent ou se maintiennent.   
- Se résigner à ce que les contatcts restent irréguliers, rares, voire suspendus pour des périodes indéterminées, réévaluables de loin en loin (via agences sociales d’Etat ou expertises continuées)        
- Par contre, peser lourdement sur la mère, avec menaces, pour qu'elle fasse pression, constitue une parfaite injustice. De même que "placer" l'enfant pour le punir de résister aux injonctions sociales. Comme indiqué plus haut, un placement en milieu tiers peut s’indiquer de (très) loin en (très) loin pour protéger l’enfant d’influences toxiques graves et durables, mais pas pour obliger aux contacts.

NOTES 

[1] Merci à cette équipe, qui a beaucoup contribué à la rédaction de ce texte.

[2]  Je n'entrerai pas ici dans les débats sur le genre, le plus important étant que l'enfant puisse se référer à deux liens parentaux, qui ne sont pas le clone l'un de l'autre et dont les nuances sexuées sont un mélange d'inné et d’acquis.

[3] L'existence de ce "tenant-lieu" ne pose parfois aucun problème, par exemple après un veuvage (le lien avec le parent décédé peut d'ailleurs y coexister). Par exemple aussi, lorsqu'un géniteur toujours en vie a vraiment déserté son ex-conjoint et l'enfant. Dans quelques cas, on voit même qu'un parent accepte que l’enfant ait un deuxième lien, de type quasi-parental, avec le nouveau compagnon (la nouvelle compagne) de son ex.      
Mais c'est parfois beaucoup plus problématique, lorsque le lien avec le "tenant-lieu" voudrait exclure un parent qui n'a pourtant pas démérité.

[4] « Suffisamment bon », terme inspiré de D. Winnicott, qui fit un jour cette affirmation de génie : « La vraie bonne mère, c’est celle qui assume qu’elle ne sera jamais que suffisamment bonne ». La perfection n’est pas de ce monde. La citation s’applique avec bonheur à d’innombrables phénomènes humains ! (D. Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1974)

[5] Au demeurant, ce choix n’est pas immuable : à l’adolescence, il en aura peut-être assez de se sentir dans les jupes de sa mère, et souhaitera fréquenter davantage son père…l

[6] On peut appliquer le même raisonnement à tous ces cas qui s’enlisent douloureusement, où l’abus sexuel a été très probable, mais sans aveu de l’auteur, ici un parent et où la justice pénale l’innocente pourtant(. Ici, un juge pour mineurs pourrait agir de façon indépendante, en appliquant le principe de précaution et en protégeant l’enfant, le plus souvent en grand mal-être. Ce type de situations concerne principalement les enfants plus jeunes. Pour une analyse détaillée, vous pouvez vous référer à l’article : : Tout-petits et allégations d'abus sexuel (J.-Y. Hayez, Journal du droit des jeunes,2019-385, 6-12). 

[7] Dans le livre Le petit prince (Reynal & Hitchcock Gallimard,1943) comment apprivoiser un jeune renard farouche qui a une blessure à la patte ?

[8] Certains pères ne sont pas fondamentalement intéressés par les bébés et n’investissent sincèrement l’enfant que quand celui-ci grandit ; alors, ils peuvent vivre un vrai désir paternel, mais l’enfant n’est pas une chose dont on dispose à sa guise !

[9] Ce que j’ incrimine ici, c’est le placement sous contrainte, comme pour punir l’enfant, dans une institution de l’aide à la jeunesse. Ce n’est pas, systématiquement, toute décision de mise en internat. Dans certains cas, et pour peu qu’il finisse par y avoir un accord entre père et mère, un séjour de semaine en internat scolaire, avec retour le w-e chez chaque parent en alternance, peut être bénéfique à l’enfant.

[10] 13.L’ aliénation a donc un double effet. Par son dysfonctionnement, PH aliène (rend étranger) le PR à l'enfant. Mais il aliène aussi l'enfant à lui-même, en abusant de son pouvoir psychologique pour détruire l'image de PR construite par l'enfant et imposer la sienne.

[11] Ces accusations portent parfois sur le champ sexuel, et je vous indique donc à lire l’article déjà cité :Tout-petits et allégations d'abus sexuel

[12] Je n’ai néanmoins pas d’expérience ni de connaissances sur la faisabilité de cette mesure si ce sont des adolescents qui sont concernés, à partir de 13, 14 ans…

[13] On n’est pas très loin, ici, du premier pôle :  PR provoque (involontairement) le refus, et le maintient par sa rigidité. 

[14] En Belgique, le CEB est l’équivalent du « bac » français, pour l’école primaire. La diplomation s’accompagne de cérémonies dans les écoles.