L’hébergement
alterné
Réactions de J.-Y. Hayez au texte de Mme Cyr
« Pour finir avec cette polémique … »
I. Prendre en compte les
besoins mouvants de l’enfant.
Dans les cas de loin majoritaires où l’on accepte que l’autorité parentale s’exerce conjointement, voici les principaux critères dont on devrait tenir compte pour mettre en place les modalités de son hébergement :
A. Le
nourrisson, puis le tout petit enfant ont besoin de constituer un lien fort
avec une « figure d’attachement ».
Il s’agit d’au moins un adulte, qu’ils « reconnaissent » pour exercer
à leur égard une fonction de maternage intense. Si cet attachement se développe
bien, un processus d’intériorisation et de constitution d’un « bon objet
interne permanent », processus qui dépend tout autant des fonctions
cognitives, s’en trouve accéléré et gagne en qualité. Au fur et à mesure que le
temps passe, l’enfant acquiert une grande confiance en soi, dans sa valeur
d’être aimable, une confiance diffuse dans le monde et, paradoxalement, il peut
supporter davantage de discontinuité dans la présence de ceux qui
l’investissent et s’occupent de lui, notamment dans celle de sa figure
d’attachement.
A partir de quatre, cinq
ans, l’enfant jeune et bien sécurisé peut même supporter sans dommage psychique
majeur la mort matérielle de sa figure d’attachement principal, parce que,
spirituellement celle-ci habite en lui et qu’il ne confond plus mort de l’autre
avec grave danger immédiat pesant sur lui ni abandon.
Concrètement, qui
est cette figure d’attachement dont l’enfant a besoin ? Le maternant
principal, spontanément reconnu comme tel par le tout petit. Dans nombre de familles, cela reste la mère, le
père, lui, se mettant un peu à l’arrière plan les quelques premières années de
la vie. Dans d’autres, c’est le père, ou un grand-parent ou un substitut
parental. Dans d’autres encore, c’est le père et la mère conjointement, parce
que, dans le quotidien du tout petit, ils se partagent harmonieusement et abondamment
le maternage . Ce qui est essentiel,
c’est que le nourrisson ce dernier ne se sente jamais menacé par trop
d’absences ou par d’autres signes négatifs quand il est occupé à constituer son
lien d’attachement et qu’il est encore très centré sur l’externalité de la
figure d’attachement.
B. Au delà de la mise en
place de l’attachement, un processus cognitif
très important de « mise en mémoire affective » des personnes externes fonctionne lui
aussi. Son noyau dur,
c’est la qualité de l’intelligence et de la mémoire de l’enfant. Plus
périphériquement, jouent des facteurs comme : la stabilité et la sérénité
dans les liens affectifs importants ; une bonne ritualisation des allers
et retours dans la vie quotidienne (prévisibilité) ; la qualité de la communication
verbale avec l’enfant, etc. Il en résulte qu’il acquiert progressivement une
représentation mentale forte et stable quant à « la permanence de
l’objet ». C’est souvent bien installé vers trois ans, trois ans et
demi ; alors, en dehors d’ événements spéciaux toujours difficiles à
intégrer, l’enfant est convaincu que, quand une personne investie par lui
– d’amour ou de crainte -, disparaît de son champ de vision, cette
personne continue à exister et qu’il est donc très probable qu’il la reverra.
Il arrive même que cette certitude soit trop forte, trop illusoire et lui fasse
nier la réalité de la mort, ou même celle des manques plus longs dans la
séparation.
Plus cette certitude est en passe de s’installer, plus l’enfant
est en mesure de supporter des absences plus longues, en comprenant bien le
sens des commentaires qu’on lui fait : « Tu ne verras pas maman
pendant trois dodos, et jeudi, tu la reverras de nouveau ». Avec des
limites néanmoins : après une semaine où il n’aurait plus eu de contact
matériel avec un parent bien investi – surtout si c’est la figure
d’attachement -, un petit enfant de trois, quatre ans va s’insécuriser,
penser qu’il s’agit d’une séparation grave, peut-être définitive, et qui le
menace lui aussi, et son sentiment basal de sécurité en prendra un coup !
Peut-être un petit coup de téléphone intermédiaire, ou un contact webcam,
atténuent-ils son angoisse, mais ne justifient quand-même pas de longues
vacances avec un seul parent avant plus ou moins cinq ans !
C. L’enfant gagne à continuer à bénéficier d’un apport affectif
et éducatif de valeur de son père et de sa mère, après leur séparation. Au moins lorsqu’il y a doute sur cette
qualité, une Instance officielle devrait évaluer ce qu’il en est, par exemple
d’année et année, et en tirer des conséquences sur le droit d ‘exercice de l
‘autorité parentale et les modalités de l ‘hébergement de l ‘enfant. Sans faire
preuve ni d’angélisme, ni de défaitisme.
Il est vrai que la séparation du couple a parfois pour effet
« d’ouvrir les yeux et le cœur » d’ un parent (plus souvent le
père) : il s’en trouve stimulé à exercer effectivement une fonction
parentale jusqu’alors négligée ou exercée
en dilettante. Encore faut-il que l’enfant, être libre et non objet
consommable, reconnaisse ce changement !Même si l’idée de cette
« conversion » est dure à avaler par l’autre parent, il faut l’ aider
à assumer que c’est possible… et potentiellement mieux pour l’enfant.
Il est vrai encore que l’hébergement alterné peut contribuer à
éviter la désaffectation du lien par un des parents, celui qui serait trop
réduit à la portion congrue, ( de
nouveau, de facto, souvent le père)
. A l’inverse, évitons l’ingénuité : j’ai vu trop de
situations où, sur le terrain, l’hébergement alterné exigé n’était pas honnêtement
désiré, dans toutes les responsabilités qu’il connote, par un des parents ( une
fois encore, statistiquement plus souvent le père) . Surfant sur la vague contemporaine de l ‘égalitarisme, il l’avait
demandé dans l ‘espoir de réduire ses frais financiers, ou pour nuire au
bonheur de son ex-conjoint, ou en référence à une psychologie égalitariste
rigide : une fois l’enfant chez lui, il était confié principalement à des
gouvernantes ou des grands-parents. Or c’est bien de son parent dont l’enfant a
besoin, et pas de constater que – peut-être comme depuis toujours –
ce parent ne s’intéresse pas concrètement à lui.
D’autres situations sont presqu’aussi dures à vivre. Par exemple, les deux parents s’engagent concrètement chacun dans leur part d’hébergement, mais dans un contexte de grande rivalité : rivalité pour que l’un ne jouisse jamais d’un demi-pouce de droits de plus que l’autre ; rivalité pour « posséder » l’enfant, etc. Alors la vie quotidienne est émaillée de disqualifications de l’absent, et de rigidité dans le partage, qui n’est plus au service des besoins de l’enfant !
D’autres encore, prônent la garde alternée parce que, une
alternance sur deux, ils redeviennent libres de leurs mouvements, sans le poids
de l’enfant à garder. Un peu triste pour celui-ci, alors, de vivre qu’il
encombre – par exemple quand se produit un événement imprévisible qui
amène un parent à faire des heures supplémentaires ! -. Il est
toujours le petit prince, lui dit-on, mais à condition que ce soit à mi-temps.
D. Après séparation, l’enfant doit continuer à bénéficier d’une bonne coopération parentale, une
« co-parentalité » effective.
Un indicateur parmi d’autres : plus il est petit, plus est
importante le « qualité du passage ». L’idéal, c’est que la mère le
passe avec plaisir et confiance dans les bras du père, avec un petit
commentaire verbal positif en plus. Et réciproquement ! Pas toujours facile,
bien sûr, quand il s’agit du partenaire adulte dont on vient de se
séparer ! A chaque parent donc de se souvenir qu’il est important pour
l’enfant de pouvoir bénéficier des apports spécifiques de son père et de sa
mère, les deux fondements de sa filiation.
Au delà du moment du passage, tant mieux si le parent chez qui l’enfant séjourne peut évoquer de temps en temps l’autre au moins avec politesse et si possible un peu plus, voire y faire un appel occasionnel pour une aide éducative ou autre. Et s’il n’est pas possible qu’il aille jusque là, tant mieux au moins si ce parent est discret, et donne implicitement à l’enfant le droit de penser en paix et d’élaborer les sentiments qu’il souhaite à l’égard de l’autre parent.
Cette co-parentalité
« suffisamment bonne » n’existe vraiment que dans une minorité des cas. Dans ceux, les
plus nombreux, où persistent des tensions d’intensité modérée, la perspective
d’un hébergement alterné n’est pas à exclure pour autant.
Mais que faire s’il persiste entre les parents séparés des
conflits vifs et durables où, le plus souvent l’enfant est pris en otage ?
On ne devrait en tout cas
jamais se représenter l’hébergement alterné comme une mesure susceptible
d’éteindre ces guerres pas loin d’être totales. Je n’ai jamais connu de
réconciliation au nom de l’enfant dans le chef d’adultes qui étaient arrivés à
se détester : au contraire l’enfant a toujours été pris en otage,
écartelé, prié de prendre parti … d’une façon involontairement cruelle.
Pour autant, est-ce une
mesure à exclure quand les conflits sont vifs et interminables ? Selon
moi, oui !. D’abord parce qu’elle est souvent sabotée et donc à
l’origine de conflits et d’escalades judiciaires de plus en plus venimeuses.
Ensuite, même si l’enfant obéit, j’ai l’impression qu’il est confronté à
davantage de moments d’expression des conflits et de commentaires acerbes dans
cette formule que dans d’autres où un des parents a de facto des
responsabilités plus grandes et plus longues dans le quotidien. Mais je ne
défends pas ma position à outrance ; car de toute façon, dans ces cas,
c’est l’enfer pour l’enfant, quelle que soit l’option choisie. ;
J’aurais préféré que ma
position soit aussi celle de Madame Cyr, ce qui ne semble pas être le cas
puisque dans les dix dernières lignes de son article, elle dit qu’il peut y
avoir discordance entre co-parentalité et garde alternée, mais qu’alors il faut
de solides mesures de médiation.
E. Le
domicile des deux parents doit être géographiquement ( très ) proche
quand on installe un hébergement alterné, de sorte que le tissu
social dans lequel l’enfant s’insérera de plus en plus soit homogène et stable.
A vérifier, même quand l’enfant a trois ans, car les adultes accepteront
difficilement de déménager par la suite, au seul nom de nouveaux besoins
sociaux d’un enfant qui grandit.
F.
Last but not least, jusqu’à quel point laisse-t-on l’enfant
s’exprimer au sujet de ses propres lieux de séjour
et, les fois où il opte pour le faire de façon réfléchie – pratiquement,
après l’entrée à l’école primaire -, jusqu’à quel point tient-on compte de
ses éventuels souhaits ? S’il est indécis ou veut partager son temps entre ses parents et que les autres
conditions favorables sont réunies, c’est simple ! Mais au-delà ? Que
fait-on s’il a une nette préférence pour rester avec un de ses parents ?
Ou une franche aversion ,qu’il peut motiver, pour l ‘autre ? ou si un ado,
jusqu’alors en résidence alternée, dit qu’il en a marre de traîner ses valises
de l’un à l’ autre ?
A. Je prendrai surtout en
considération les séparations précoces, avant que l’enfant n’ait trois ans,
c’est à dire à une époque où le tout petit n’a pas encore acquis suffisamment
« la constance émotionnelle intérieure de l’objet ». Je raisonnerai à partir
de la figure d ‘attachement, en distinguant trois pôles de situations :
1. Première catégorie,
( 15 à 20 % des situations ) : Avant la
séparation, un lien d’attachement profond était occupé à se constituer avec les
deux parents :
Ici, on doit commencer par
viser le maintien de contacts très fréquents avec les deux parents, si possible
avec des moments de passage souriants. Intensité ne signifie néanmoins pas
strict égalitarisme ! Tant mieux en outre si les alternances sont
prévisibles et en bonne partie ritualisées, et bien commentées. Avant trois
ans, il ne devrait pas exister d’absence de l’un pendant plus de quarante-huit
heures. Une période de vacances annuelles d’une semaine, tout au plus, avec
l’un ou l’autre petit signal envoyé alors par l’absent, ce qui ne veut pas dire
du harcèlement téléphonique. Après trois ans, les durées d’alternance peuvent
s’allonger. On devrait néanmoins attendre quatre ans révolus pour mettre en
place le classique « semaine-semaine » et si on ne le peut pas, l’absent devrait ici
encore donner un petit signal. Dans le même esprit, pas de longues vacances
( un mois ) avant cinq ans !
2. Deuxième catégorie, la
plus fréquente ( 50 à 60 % des situations ) :
Un lien d’attachement privilégié se constitue avec un des parents
( pour ne pas nous compliquer la vie, imaginons que ce soit avec la
mère ). Le lien avec l’autre parent est bon et important pour le devenir
de l’enfant, mais au moment où survient la séparation, il est moins intense, ce
deuxième parent, ici le père, est un peu en retrait par rapport à la figure
d’attachement principale.
L’essentiel est que
l’enfant ne se sente pas menacé dans la consolidation de son lien
d’attachement, tel qu’il était concrètement, avant que n’existe une bonne
internalisation de la figure principale. Donc, avant trois ans, trois ans
et demi , le séjour principal de l’enfant devrait se dérouler chez sa
figure d’attachement principale. On veillera bien sûr à des contacts
suffisamment nombreux avec l’autre
parent, si possible avec du sourire au moment des passages. Si ceux-ci sont crispés, peut-être une
personne neutre et investie par le tout-petit peut-elle se charger du passage.
Pour les durées, cfr la catégorie précédente.
Après trois ans, trois ans
et demi, si les deux parents ici concernés souhaitent une garde alternée, on
peut l’organiser comme décrit dans la catégorie précédente. Néanmoins,
eux-…comme nous !…- pouvons nous souvenir que cette option n’est pas la
seule garante du bien de l’enfant : un hébergement dissymétrique, tel
qu’il existait majoritairement jusqu’il y a peu, n’ altère pas ipso facto
l’importance du parent qui voit moins souvent son enfant : c’est surtout
une affaire de confiance en soi dans le chef de ce parent, ainsi que
d’ouverture d’esprit et de respect des sentiments de l’enfant dans le chef du
parent gardien principal.
Si les deux parents ne sont
pas d’accord à propos de l’hébergement alterné, mais que leur relation, pour
tendue qu’elle soit, reste digne et correcte, le juge appréciera où réside la
moins mauvaise décision, entre autres, en écoutant l’enfant quand celui-ci
grandit. Les mesures prises judiciairement devraient pouvoir être réévaluées,
par exemple de deux ans en deux ans.
S’il y a désaccord sur la
mesure avec conflits lourds et permanents, j’ai déjà exprimé nos réticences à
propos de la garde alternée Pour y
recourir quand-même, il faudrait avoir à faire à un grand enfant qui le
demanderait lui-même avec persistance, envers et contre tout.
3. Troisième catégorie
( 20 à 25 % des situations ) :Un parent constitue
une figure d’attachement. L’autre ne s’occupe guère de l’enfant, voire vit en
relation négative avec celui-ci.
Il n’est néanmoins pas
impossible que, après la séparation, cet autre parent demande un hébergement
alterné. On devrait de toutes manières raisonner comme dans la première catégorie en ce qui concerne le temps nécessaire à la sécurisation de
l’attachement. Pendant cette période de transition, s’il le souhaite, les
visites de l’autre parent pourraient être relativement fréquentes, brèves, et
se dérouler préférentiellement en présence de la figure d’attachement ou d’un
autre adulte bien investi par l’enfant ( un grand-parent par
exemple ).
Par la suite, si le second
parent insiste pour prendre davantage de place auprès de l’enfant via un
hébergement alterné, l’appréciation de la conduite à tenir est des plus
délicate : il faut se donner d’excellents moyens pour apprécier la
sincérité de sa motivation à s’engager personnellement. S’il existe de lourds
conflits entre les parents, ou s’il existe une forte aversion du chef de
l’enfant, ce devrait plutôt être non !
De toute façon, si on met
en place la mesure, c’est plus que jamais un pari, et il faut se donner la
possibilité de la réévaluer, par exemple après six mois, puis d’année en année.
B. Lorsque les séparations sont plus tardives, les discussions
détaillées qui précèdent contiennent suffisamment d’indications pour se
composer la conduite à tenir au cas par cas.
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