Interview par Laurence Bertels
Mis en ligne le 19/05/2004
Loin d'être angéliques, les enfants ont
une sexualité très active. Pas de quoi s'inquiéter selon
le pédopsychiatre Jean-Yves Hayez. Internet, très courtisé
dans ce domaine, serait leur meilleur et pire ennemi.
Entretien
Angéliques pour répondre au désir inconscient de leurs
parents, les enfants n'en aiment pas moins diablement
le sexe. De temps en temps, en tout cas, histoire de
s'initier à quelques rites aussi peu enseignés à l'école
qu'à la maison.
Pratique voire pédagogique, « La sexualité des enfants »
lève le voile sur ce mystère et dédramatise des situations
troublantes tout en faisant le point sur la différence
entre les comportements normaux et déviants. Faut-il
accepter certaines attitudes avec une discrète confiance
ou intervenir brutalement pour mettre fin à
ce qui ne devrait jamais se passer sous notre toit ? Vaste
question, parmi d'autres.
Votre essai relatif à la sexualité des enfants sort en
même temps que le procès Dutroux. Est-ce voulu ?
Jean-Yves Hayez :
C'est une malheureuse coïncidence. Beaucoup s'attardent sur
un chapitre précis consacré aux atteintes et abus sexuels
chez l'enfant car j'ai voulu m'exprimer à ce sujet aussi
mais la plus grande partie du livre dit à la fois ma
confiance dans ce que les enfants et
adolescents font de leur sexualité aujourd'hui.
A vous lire, on réalise que celle-ci existe bien
plus qu'on voudrait le penser ...
Jean-Yves Hayez :
En effet. Même les adultes bien intentionnés se représentent
toujours difficilement la vie sexuelle concrète des enfants. Ils
imaginent, dans leur représentation angélique, des jeux innocents de
docteur, vers 6 ou 7 ans, ou nourrissent quelques angoisses autour
d'enfants extrêmes pensant que la représentation médiane et réaliste
d'enfants qui ont un accès discret à une vie sexuelle n'existe pas.
Or, il y a beaucoup de conversations sur le sujet dans la cour de
récré, des expériences dans les cabanes au fond des bois ou dans les
chambres quand les parents ne sont pas là, ce qui est relativement
fréquent.
Comment se passe la sexualité des enfants et
adolescents d'aujourd'hui ?
Jean-Yves Hayez :
Je pense que le développement de la sexualité de la majorité des
enfants se passe bien, en roue libre. L'enfant, par curiosité et par
défi, s'approprie le concept, la réalité et demande, de la part des
adultes, confiance et discrétion; ce qui ne signifie pas fermer les
yeux. L'enfant peut toujours dérailler, s'enliser soit à cause
d'expériences externes traumatisantes soit parce que des conflits
internes perturbent son développement psychique. La sexualité est
alors placée sous le signe de l'angoisse.
Elle devient inhibée ou compulsive.
Les enfants qui ont une grande appétence sexuelle la
gardent-ils ?
Jean-Yves Hayez :
Il y a des enfants obsédés qui deviendront des adultes obsédés.
Ils ne seront pas abuseurs pour autant.
Internet, lui, ne doit pas forcément être diabolisé ...
Jean-Yves Hayez :
Les ( pré ) adolescents n'osent pas poser certaines questions
préoccupantes aux adultes, quant à la taille de leurs organes
sexuels, par exemple. Il y a aussi des questions relatives à des
actes pratiqués avec le chien de la maison, questions difficiles à
poser en face-à-face.
Internet est la meilleure et la pire des choses; la meilleure
quand les sites répondent valablement aux questions. Plus
problématique est selon moi le cyber sexe même s'il permet d'évacuer
certaines pulsions et je classerais comme vraiment négatif, la
relation à la pornographie. Je crois que la majorité des enfants
vont intégrer, supporter les images vues mais les plus jeunes
risquent d'avoir des comportements anxieux. A l'âge des pulsions, on
verra certains adolescents s'arrêter à la pornographie. Il y a bel
et bien des risques entre la sexualité et Internet.
Vous donnez, dans votre livre, des exemples d'expériences
entre frères et soeurs. Que faut-il en penser ?
Jean-Yves Hayez :
Le cheminement dans la sexualité n'est pas une route tracée pour
nous mener à la rencontre d'un être de l'autre sexe dont on sera
amoureux toute la vie. La sexualité est une jungle tapie
en nous. On
peut donc commettre des actes minables et isolés, comme celui de
l'adolescent de 15 ans qui exige de voir le sexe d'un plus
petit.
Il ne faut surtout pas encourager de telles pratiques mais
l'enfant, qui n'osera sans doute pas en parler à sa famille, pourra
se relever tout seul. L'adolescent, lui, ne sera pas un monstre pour
autant. Il faut savoir qu'on n'est pas toujours politically
correct dans sa vie sexuelle. Pour le parent ou la société, la
difficulté réside dans l'attitude à adopter quand on est en face de
ces dérapages. S'agit-il d'un événement isolé ou non ?
La répétition est en tout cas une indication à prendre au
sérieux.
La sexualité des enfants, Jean-Yves Hayez, éd. Odile Jacob, 319
pp., 22,50 €
© La Libre Belgique 2004