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Jean-Yves Hayez Jean-Yves Hayez Jean-Yves Hayez Jean-Yves Hayez
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Restaurer
la confiance
de base.
* biographie et receuil de publications scientifiques du
professeur Jean-Yves Hayez.
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" La vraie trahison est de suivre le monde comme il va
et d'employer l'esprit à le justifier."
Jean Guéhenno.
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Restaurer la confiance de base.
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Jean-Yves HAYEZ
Je parlerai d'abord de l'enfant abandonnique, et
ensuite, de celui qui a été gavé d'affection. On
pourrait s'attendre ici à deux manières de vivre
opposées, et leur accompagnement respectif devrait
être bien différent. Mais la réalité quotidienne est
moins simple.
D'abord, il n'est pas toujours facile de repérer à qui
l'on a à faire : c'est le cas notamment des enfants
captatifs, dont certains sont de purs gourmands,
pulsionnels actifs, alors que d'autres luttent, par leur
avidité, contre un sentiment d'abandon qu'ils
masquent bien : leur vécu dépressif n'est plus guère
perceptible qu'à travers des tests projectifs, ou après
une longue fréquentation, car à première vue, c'est le
contraire qui frappe : ils cherchent des sources
d'amour et proclament leur bonheur avec frénésie.
Et puis, le vécu intérieur de l'enfant peut évoluer
sans que ses comportements ne se mobilisent
nécessairement, pour peu que ses anciennes
habitudes lui aient procuré une bonne dose de plaisir
compensatoire : p. ex., une équipe d'adultes s'est
mise à chouchouter un enfant dépressif; il se sent
mieux, mais continue à se montrer morose, pitoyable
et inactif puisque sa souffrance a été entendue par
ce biais, et qu'il peut imaginer - à raison parfois -
perdre l'attention d'autrui s'il n'utilise plus ce registre;
il perdrait du coup le surcroît d'amour et de plaisir
qu'il a récupéré : on le voit donc traîner de l'un à
l'autre et émouvoir subtilement son monde; ici, il
exprime des doutes profonds sur sa réussite
scolaire : « Je pense que je ne suis pas malin ».
Ailleurs, il dira : « Je n'ai pas eu de chance ; je suis
le seul de ma famille qu'on a plaqué » ... et d'y aller
d'une longue tirade sur la méchanceté de sa mère,
ce qui ne peut que stimuler la maternité réparatrice
de son interlocuteur. Au troisième, il racontera ses
déboires en cour de récréation : « Les autres me
tapent toujours ...», tout en se blottissant sur ses
genoux ...
Il faut donc interroger régulièrement l'expérience
intérieure de l'enfant, en recourant à des moyens
d'observation qui permettent d'apprécier la
persistance, l'aménagement ou la résolution de son
insécurité basale : dessins, histoires racontées,
tests ...
Il faut aussi se souvenir que ses mots sont parfois
des armes de séduction, et se fier à des signes plus
généraux de reprise évolutive : contacts sociaux et
degré d'intégration dans un groupe de pairs, degré
d'activités spontanées, capacité à être seul, degré de
tolérance aux frustrations.
Particulièrement, la plus grande prudence est
requise lorsque la recherche du plaisir est à l'avant-
plan du comportement : enfant captatif, maniaque,
exhibitionniste.
On n'affirmera avoir à faire à un personnage
pulsionnel qu'après exclusion du reste. Il faut se
demander systématiquement s'il n'y a pas une
dépression sous-jacente, compensée par son
contraire, auquel cas ce n'est pas le moment de
tomber dans le piège des rejets réactionnels : même
si les exagérations comportementales de l'enfant ne
méritent que l'indifférence, foncièrement, il a besoin
d'un réapprovisionnement affectif stable.
Pour l'essentiel, les attitudes pédagogiques doivent
se calquer sur les fluctuations de l'état intérieur de
l'enfant.
Ainsi, un enfant purement pulsionnel passif bénéficie
d'une approche qui combine le refus de le combler et
une valorisation de l'autogestion. Mais c'est une
interpellation dure, qui constitue souvent une rupture
dans les habitudes de son entourage, et risque de le
déprimer. S'il en est ainsi, il faut savoir revenir un
peu en arrière et le bercer à nouveau, le temps qu'il
se reprenne.
Inversement, un enfant abandonnique bénéficie
pendant longtemps d'une approche restauratrice, qui
respecte ses régressions ; mais quand il a acquis
davantage de sécurité intérieure, l'on peut limiter les
gestes d'acceptation de son avidité, et lui proposer
d'agir.
S'il s'agit d'un enfant qui régresse devant des conflits
génitaux, on devrait combiner à une approche orale -
d'abord gratifiante, et puis plus frustrante - la
stimulation de son personnage génital, telle qu'elle
sera décrite plus loin ( voir page 189 et sq. ).
Pour peu qu'elles visent à être émotionnellement
correctrices, ces approches quotidiennes ne
s'appuient donc pas sur les seuls signes
comportementaux externes; elles tiennent également
compte des renseignements raisonnables recueillis
sur les états d'âme de l'enfant. Il existe souvent des
contradictions entre les intérêts du monde intérieur
de l'enfant, qui réclamerait tolérance et disponibilité,
et les aspects insupportables de son comportement,
ou tout simplement les exigences de notre viabilité,
qui entraînent des restrictions.
Une partie importante de l'éducation, c'est que
l'enfant - comme l'adulte - intègre bien ces hiatus.
I. LES ATTITUDES DE BASE DESTINEES A L'ENFANT ABANDONNIQUE
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Les attitudes « de base » sont celles qui pourraient
être adoptées, à des degrés variables, par tous ceux
qui entourent l'enfant et désirent accompagner sa
croissance, en-deça de leurs spécifications
professionnelles. Elles définissent une ambiance, un
arrière-fond de leur présence, sur laquelle se greffent
leurs techniques, le cas échéant. A première vue,
elles concernent surtout la vie quotidienne, et
s'adressent d'abord à la famille et aux éducateurs.
A seconde vue, elles peuvent également prêter
matière à réflexion aux éducateurs,
psychothérapeutes ou enseignants: eux aussi sont
confrontés à la réalité de la régression ou de la
passivité, et au problème d'y faire face.
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1. LE REAPPROVISIONNEMENT AFFECTIF
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L'idée de « donner », « rendre », « restituer de
l'affection à l'enfant » ne nous laisse pas toujours
sereins : nous avons tendance à l'aborder par un
biais normatif : « On est là - On n'est pas là - pour
donner », au lieu d'évaluer les avantages et les
inconvénients possibles, pour le fonctionnement de
la personnalité, d'un projet centré sur le
réapprovisionnement, ou au moins, l'incluant
explicitement.
Ou alors, nous en faisons une affaire exclusivement
caritative, valorielle, ce qui, actuellement en tout cas,
entraîne des protestations parfois passionnées -
« On n'est pas l'armée du salut » -, et ce qui néglige
les composantes émotionnelles, voire conflictuelles,
sous-jacentes à l'acte de donner. Or, ces émotions
sont bien présentes, aussi bien pour déterminer le
projet, qu'au moment même où s'accomplit la
donation : alors, toute notre personne est sollicitée,
et cela d'autant plus que se font les donations les
plus directes, comme les paroles et les signes
physiques d'affection.
Quelques implications émotionnelles de la restitution
1. Face à la misère de ces enfants,
objective ou/et
imaginée par nous, nous avons parfois envie de
remplacer tout ce qu'ils n'ont pas reçu.
Vouloir combler un enfant dont on pressent le vide
intérieur, voilà un désir - et une illusion - dans lequel
nous versons d'autant plus facilement que certains
s'y prennent remarquablement pour séduire, soit par
leur captativité souriante et l'expression quasi-
translucide du message « Tu peux tant pour moi »,
soit par leur aspect démuni et pitoyable.
Alors, ils réveillent en nous « l'enfant intérieur déçu
», le souvenir encore vivant des moments où l'on
nous a manqué, et où nous sommes restés vides;
nous nous identifions à eux, et nous voulons être
pour eux ce parent parfait, disponible en
permanence, que nous n'avons pas eu, mais dont
nous avons élaboré l'image dans le cadre de notre
propre roman familial.
Ce parent idéal, présent en nous, désire tout faire -
ou tout être - pour eux, à l'exclusion de quiconque :
ils ont mis en branle notre sentiment maternel le plus
primitif, qui désire se refermer sur eux et reconstituer
la dyade prénatale, l'état fusionnel perdu.
Une illustration en est la rivalité qui surgit parfois
entre techniciens de la relation d'aide et parents :
ceux-là sont poussés à se substituer aux parents, en
les condamnant implicitement; ceux-ci voudraient
pouvoir supprimer ces étrangers, dont ils ont
pourtant besoin ...
Or, si l'exercice d'une maternité ouverte est la base
de l'aide à l'enfant carencé, le renfermement sur lui
aboutit à des catastrophes : l'adulte est mangé et ne
tient pas le coup; il rejette l'enfant, puis se culpabilise
d'avoir défailli : l'enfant cherche à s'enfuir parce que
tôt ou tard, il se sent prisonnier; « on se l'arrache »
entre adultes, et ces rivalités pour l'affection sont
encore plus haineuses que pour la compétence;
elles entraînent une culpabilité, rationalisée par
exemple dans des préoccupations comme : « Je ne
peux pas être gratifiant pendant la séance ( ou bien,
dans mon institution ) parce qu'après coup, il rentre
chez lui et ne reçoit rien : il va en vouloir à ses
parents ».
Phrase à comprendre : « Je me sens en rivalité avec
ses parents, je pense qu'ils ne peuvent pas faire
aussi bien que moi... et j'ai peur de leur vengeance
». Mais c'est seulement la réalisation externe de ce
mouvement dyadique que je mets en cause; autre
chose du fantasme d'une maternité dyadique, quasi
inévitablement stimulé par les abandonniques, et qui
gagne à être reconnu et parcouru en paix.
Qui n'a rêvé de reconstruire le monde, à lui tout seul,
avec un enfant carencé, et de lui donner tout le
bonheur dont il a besoin?
Mais il faut renoncer à ce que ce rêve s'incarne
complètement, laisser leur place aux tiers, et
accepter que la restitution ne soit pas complète : ce
n'est d'ailleurs pas son but.
2. Au fur et à mesure que nous donnons,
il arrive que
nous vivions l'angoisse d'être mangés par l'enfant. Et
ce d'autant qu'il s'en prend parfois à notre corps,
moral ou physique, et qu'il veut le dévorer.
Cette angoisse surgit plus facilement si nous avons
été nous-mêmes dévorants ... et punis pour notre
gourmandise : l'avidité de l'enfant réveille ce chapitre
de nos conflits : si nous laissons plutôt revivre notre
enfant intérieur gourmand et insatisfait, nous laissons
l'enfant carencé aller trop loin dans la voie de
l'envahissement, mais dans une atmosphère de
tension et de culpabilité, parce que nous réalisons en
même temps, par sa procuration, ce que nous nous
étions interdit jusqu'alors. Par contre, si nous nous
identifions aux intérêts du parent intérieur, nous
pourrons le renvoyer brutalement et lui refuser ce
qu'il demande, même s'il n'exagère pas.
3. Réciproquement, l'installation de barrières
autour de l'enfant envahissant ne soulage pas
nécessairement l'adulte qui les pose.
En les mettant en place, il peut vivre exagérément
l'angoisse d'être rejeté ou agressé par l'enfant qu'il
frustre. Ici aussi, c'est la référence à sa propre his-
toire qui permet de comprendre l'intensité de son
angoisse : il a peut être eu des parents hésitants, qui
revenaient en arrière quand ils avaient dit « non »,
parce qu'ils craignaient les conséquences de leurs
actes ; ou encore, ses propres parents ont semé la
confusion entre contraintes et retrait d'amour : « Ne
fais pas cela, sinon on ne t'aime plus », etc.
Avantages et inconvénients possibles d'un projet de
restitution
Si l'on veut rétablir autour de l'enfant des conditions
de vie très gratifiantes, où soient émis abondamment
des signaux d'affection positive provenant de
sources stables, ce n'est pas - seulement - pour le
plaisir de le materner. On espère qu'à partir de ces
stimulus externes, il se fera une introjection pro-
gressive et que l'enfant élaborera petit à petit, par
accumulation d'une mosaïque d'images plaisantes, le
fantasme jusqu'alors peu opérant de « bons parents
» : c'est-à-dire cette représentation et cette certitude
d'avoir en soi de bons objets, bienveillants,
protecteurs, nourriciers.
C'est à partir de cette présence interne que se
constituera son sentiment de sécurité existentielle - «
la confiance de base » d'Erikson (1)
- et son
sentiment de valeur : « Je suis aimable; j'ai du bon
en moi ».
C'est le point de départ de son autonomie et de sa
créativité : l'on fait ici l'hypothèse qu'une présence
aimante externe suffisamment patiente provoquera
tôt ou tard cette introjection.
Il ne s'agit donc pas de pervertir le projet en
cherchant à gaver l'enfant et à passer tous ses
caprices : on veut simplement lui signifier qu'on
l'aime et qu'on continuera à l'aimer, même si cet
amour est parfois exigeant, toujours limité, et le
remet à une place autre que celle de la fusion.
Des auteurs chevronnés ( F. Redl, B.
Bettelheim ) (2)
ont signalé par ailleurs le phénomène de « l'oedème
d'abondance » : un enfant déprivé, qui est brutale-
ment mis en présence d'un entourage très aimant,
peut vivre fort mal la situation : elle provoque des
angoisses primitives incontrôlables, une méfiance
radicale sur les intentions de l'adulte, et une
agressivité réactionnelle parfois destructrice. Un
projet de restitution doit donc s'introduire sobrement
et progressivement.
Réapprovisionnements
Le manque que vit l'enfant carencé est
essentiellement d'ordre qualitatif : c'est le manque
d'une personne dont il soit sûr qu'elle revienne
toujours exprimer son affection, et la prouver dans
des actes de protection. Ce n'est qu'accessoirement
le manque d'une certaine quantité de choses :
d'ailleurs, il trouve toujours autre chose qui lui
manque, aussi longtemps qu'il n'est pas sûr de la
permanence, de la disponibilité personnelle de celui
qui est d'abord déclaration d'amour avant d'être
corne d'abondance.
Les donations que j'envisage ici sont essentiellement
les signes de cette affection authentique : elles sont
donc de forme très variable, adaptée aux
circonstances, aux besoins et à la personne de
l'enfant, et à celle des adultes. Ce qui fonde leur
nature de restitution, ce n'est pas leur apparence,
mais la présence de l'intention de donner, pour
signifier que l'on aime.
A titre d'exemple, voici quelques-uns de ces
réapprovisionnements, parmi beaucoup d'autres :
1. Satisfaire les besoins physiologiques de l'enfant
Il importe de le faire sans mesurer chichement la
réponse, avec une bonne volonté large, en se
laissant même parfois soi-disant rouler ... sans être
dupe : bains, repas qu'il aime, histoires racontées au
lit; réponses aux appels nocturnes ; prise en
considération des petits bobos, même suspects, des
déclarations de fatigue, même au moment des
corvées.
2. Procurer beaucoup de moments et de possibilités
de plaisir,
selon les modes que l'enfant entend
Notamment, pour les enfants placés, en tenant
compte de leur cadre de vie antérieur, et en ne les
sublimant que progressivement (3)
: des cadeaux
matériels, des moments spéciaux - hors routine - que
l'on passe avec lui ; des fêtes et distractions qu'on lui
accorde; de l'argent de poche qu'on lui donne sans
contrôler son usage, etc. Bettelheim (4)
s'efforce à ce
que la nourriture et l'acte de nutrition contribuent
également à cette « partie de plaisir » : les enfants
de son institution ont le droit de prendre pain, beurre
et lait aussi souvent qu'ils le désirent ; l'accès aux
biscuits ou aux bonbons n'est pas réglementé non
plus : l'abondance de la nourriture est la première
condition d'un sentiment de sécurité; le repas se
déroule dans un contexte agréable, où la liberté de
l'enfant est respectée; il arrive qu'un adulte mange
seul avec lui.
3. Consacrer du temps à l'enfant,
même sans rien faire qui soit rentable
Il peut bénéficier hautement d'une présence, même
silencieuse, mais attentive; on vient tricoter ou lire
près de lui dans ses moments de cafard. Mais
inversement, l'on peut donner ... de la solitude,
pourvu que l'enfant sente qu'il n'est pas délaissé
dans l'indifférence, et qu'il lui soit donc signalé : « J'ai
vu que ça te faisait plaisir quand on te laissait un peu
de paix ; je t'ai trouvé (tel) moyen pour que tu
puisses te retirer ».
Par ces mots, il se sent reconnu et accepté dans une
structure originale, qui est bonne aux yeux de l'autre
; il est dit aimable, sans qu'il lui soit demandé de
changer. Voilà qui est de nature à augmenter le
sentiment de sa valeur et sa sécurité existentielle.
4. Donner des signes physiques de tendresse,
pour ces enfants dont le corps a été si peu investi
En respectant une gradation, qui part de l'abstention
: les plus fragiles ont un corps écorché, et il faut leur
laisser le temps de se cicatriser, en témoignant
autrement l'affection, par des signes matériels
nombreux. Puis, il y a l'attention au corps malade ou
fonctionnel : peigner, couper les ongles, essuyer le
nez ... Ensuite, on effleure le corps « érotisé », mine
de rien, en passant la main dans les cheveux, par
exemple, puis un peu plus longtemps, en s'appuyant
sur son épaule, et l'on finit par prendre sur les
genoux et par serrer dans les bras ... avant qu'il ne
reparte tout seul, vers le monde, pour de longs
moments d'autogestion, quand il se sentira réinvesti.
5. Parler : faire de l'enfant un interlocuteur valable
Lui dire des paroles de reconnaissance, qui essaient
de rejoindre ce qu'il vit aujourd'hui. S'il est triste, elles
le soutiennent sans le droguer : « Personne n'est
venu te voir dimanche ... c'est dur ... je suis triste
avec toi » ; « Tu penses que nous faisons moins
attention à toi, et que nous t'aimons moins, depuis
que ton petit frère est là ; ce n'est pas drôle ». Elles
le rassurent et lui rendent espoir, dans la mesure de
ce qui est vrai : « Nous allons faire attention à moins
nous faire posséder par ton frère »; « Je voudrais
trouver avec toi s'il y a d'autres possibilités d'être
heureux que d'attendre leur visite le dimanche » ; «
Tu sais déjà que tu peux compter sur mon amitié ...»;
- s'il a des qualités,
nous lui signalons que nous les
avons remarquées : « J'ai déjà pensé bien souvent
que tu étais un garçon courageux; par exemple,
- il bénéficie
aussi de paroles où nous nous
engageons personnellement, au lieu de fuir
l'expérience que nous partageons avec l'enfant : «
Ça me fait plaisir de passer ce moment avec toi »
( ainsi, je reconnais que l'enfant peut être une source
de plaisir pour moi, et donc, indirectement, je lui
signale qu'il a de la valeur ) ; « Ce n'est pas facile
pour moi d'être en paix avec toi, quand tu ... » ( voici
une autre communication authentique, où je fais à
l'enfant le cadeau de croire en sa force pour
m'entendre; c'est un message dur, qui demande à
être accompagné d'espoir : « Je suis intéressé à ce
que nos rencontres s'améliorent, et on y
arrivera ...»);
- en faisant fi
de nos éventuels sentiments de
pudeur, nous pouvons encore recourir à des paroles
de sympathie et de tendresse, pour peu qu'elles
témoignent d'un sentiment authentique et soient
donc prononcées avec joie : « Je t'attendais : ça me
fait plaisir quand tu rentres de l'école ... je t'aime
bien ... tu es ma petite fille chérie »;
6. Lui signaler notre intérêt pour ses projets,
ses zones d'investissement, ses soucis, sa vie
quotidienne ...
« Comment s'est passée ta journée? ( telle
expérience ou tel acte quotidien ?); « Voici une photo
d'Eddy Merckx, j'y ai pensé pour ta collection »; « J'ai
remarqué qu'il te manquait un lacet, un stylo ( qui n'a
pas été réclamé ) le voici »;
7. Amplifier ses ressources,
lui donner des moyens
d'épanouir ses capacités potentielles
« Je vais t'apprendre à bien dribbler au football, je
vais te montrer comment se maquiller ; je vais te
montrer, t'expliquer ...», « Je crois que tu es capable
de ...».
Ainsi, en est-il encore quand on souligne ses
réussites. Avec une restriction cependant; il ne s'agit
pas de « l'enfoncer » s'il ne répond pas à l'attente ou
s'il échoue. « J'ai remarqué ta réussite, mais je ne te
la demande pas et ton échec ne te diminue pas à
mes yeux ». « Si tu as envie, tu peux faire telle
course pour moi : je t'en crois capable et,
potentiellement, je l'attends de toi. Mais ça ne
change rien entre nous si tu ne le fais pas ». ( Tous
messages qui sont bien sûr semi-implicites !);
8. Accepter qu'il puisse réaliser certaines de ses envies
Reconnaître son droit à occuper un territoire
confortable, et même, lui laisser mordre un peu sur
notre domaine et lui donner des permissions plus
larges qu'aux autres, par exemple, celles de
régresser : « J'ai remarqué que ça te faisait plaisir de
manger n'importe comment ( que ça t'aidait de
pouvoir crier ) on va essayer de s'arranger pour
rendre ça possible ». Pourquoi lui interdire ce plaisir
compensatoire s'il ne cherche pas à l'épuiser, et s'il
observe une loi plus fondamentale du respect
d'autrui? Après avoir goûté du plaisir et été aimé
quand il le prenait, l'enfant se vit davantage comme
un être bon ... Son narcissisme augmente, et il
reprend spontanément le courage d'exploiter la
bonté en soi, c'est-à-dire de reprendre son
expansion;
9. Le dernier exemple
concerne surtout les enfants
placés en home ou en famille d'accueil
Il est essentiel qu'ils soient approvisionnés en «
racines naturelles », dans la mesure où ils le désirent
profondément, sans les forcer dans un sens ni dans
l'autre : « Aimerais-tu avoir des nouvelles de tes
parents ou préfères-tu pas? ( M'en parler ... les revoir
- si c'est possible! ... Afficher leur photo ...) Désires-
tu connaître l'adresse de tes frères et soeurs, ou
non? Aimerais-tu écrire à ton ancien éducateur
? » (5)
.
Le contexte de la restitution
1. Restitution et stabilité
Si l'on vise à la réintrojection d'expériences
gratifiantes pour que se reconstituent de bonnes
images parentales, il faut qu'elles soient abondantes,
plus nombreuses en tout cas que les expériences
frustrantes.
Il est nécessaire aussi qu'elles proviennent de
sources stables : fonctionnellement, l'enfant ne finit
par repérer la présence d'un signal que s'il émet
régulièrement; et affectivement, il ne peut se
convaincre qu'un autre l'aime, et donc l'introjeter, s'il
n'en reçoit pas les signes à répétition, quelles que
soient les circonstances.
Cette hypothèse pose quelques problèmes dans les
institutions où la rotation des personnes est élevée :
certaines maisons d'enfants, des centres de gui-
dance qui confient à des stagiaires des prestations
de moyenne durée, etc. Bien sûr, notamment dans
les homes, l'on peut dire - et c'est vrai, jusqu'à un
certain point - que la « personne-mère » est
remplacée par le « groupe-mère » : on évite que
l'approvisionnement affectif essentiel vienne d'une
personne dont on n'est pas sûr de la stabilité à long
terme, ou qui a une présence trop maigre; l'on confie
plutôt le maternage au groupe, dont on renforce la
cohésion, et même aux murs de l'institution, dont on
veille à ce qu'ils soient accueillants et chaleureux; de
cette manière, l'expression d'affects de tendresse
continue au-delà du départ des personnes ( laisser
traîner les bonbons ; fêter les anniversaires ;
politique pédagogique de tolérance, et de satisfaction des
besoins ...); une bonne partie du
réapprovisionnement est immuable, c'est-à-dire qu'il
se transmet d'arrivant en arrivant et constitue un
repère stable, qui augmente la confiance de base de
l'enfant.
Mais cette substitution du groupe à la personne n'est
pas parfaite : aussi, d'autres institutions
encouragent-elles, au contraire, la constitution de
liens privilégiés entre l'enfant et un des membres de
l'équipe, n'importe lequel, qu'il a pu choisir
personnellement. Il va de soi qu'on veille alors à la
recevabilité des motivations et au pronostic de
stabilité des adultes qui se proposent, en leur
demandant de ne pas s'engager au-delà de ce qu'ils
peuvent garantir à long terme.
Dans ces conditions, on décourage aussi l'enfant de
mordre à tous les râteliers, en le renvoyant à la
personne de référence à propos de qui il a ébauché
un choix plus intense : « Va plutôt demander ce
conseil à Monsieur X; c'est lui ton grand copain ici ».
Si un adulte est très investi, son départ n'est pas
annulé par la persistance des autres ; l'enfant en
souffre et son abandonnisme s'amplifie; cet effet
secondaire désastreux se réduit si l'on pense à :
- se méfier
de notre seul bon coeur, qui pousse à des
engagements intenses mais sans durée ; mieux vaut
éviter de trop donner à un enfant si l'on sait que l'on
doit partir bientôt, ou que l'on est d'humeur
changeante, ou qu'on n'est pas destiné à rester
célibataire;
- maintenir
une certaine survie des liens importants
engagés, même après le départ d'un des
partenaires; ainsi, une institution pourrait accepter
activement, voire faciliter ou stimuler des contacts
épisodiques avec des adultes qui ont compté dans la
vie de l'enfant;
- et enfin,
faciliter le travail du deuil quand la survie à
long terme n'est pas possible ( voir page 82 et sq. ).
2. Prendre l'initiative
Suffit-il de répondre aux demandes acceptables de
l'enfant, ou vaut-il mieux aller spontanément vers lui
pour lui faire des cadeaux de tous genres? Dans la
première option, l'enfant doit signaler ce dont il
manque, ce qui ne le rassure pas sur l'intensité avec
laquelle il est investi ; dans la seconde, il reçoit
l'initiative de l'adulte comme signe de sympathie, et
comme reconnaissance spontanée de sa valeur.
J'opte donc pour les initiatives, étant entendu qu'il
s'agit de se proposer, sans s'imposer, face à des
enfants qui se méfient souvent des gentillesses de
l'adulte, dont ils redoutent l'envahissement ou les
intentions agressives manquées.
Ces initiatives gagnent à ne pas devenir un
programme routinier : la « bonne » surprise de
recevoir, le petit choc inattendu, l'étonnement de
l'enfant ... accroissent la quantité d'affects agréables
liés à l'expérience et facilitent donc son introjection.
Inversement, l'enfant habitué à recevoir à temps et à
heure, même s'il ne demande pas, se transforme
plus facilement en tyran et est davantage déçu
quand par hasard, ça ne vient pas.
Une de nos initiatives les plus intéressantes, c'est
notre retour spontané après un conflit, une
frustration, ou un rejet de sa part. Comme signe que
la relation n'est pas morte. En effet, notre « non » est
dur à recevoir; c'est une confrontation à la réalité de
la vie : personne ne lui donnera jamais tout; il doit
assumer que nous ne sommes pas le « tout bon »
mythique, et que nous avons nos limites. Avec son
organisation affective archaïque, son fonctionnement
sur le mode tout ou rien, il peut imaginer d'abord que
notre « non » signe la destruction définitive de la
relation ; il sera donc rassuré si, quelques temps
après notre refus, quand nous en sentons de
nouveau la possibilité, nous revenons spontanément
et explicitement à sa rencontre. Et alors, ce n'est pas
pour exiger un pardon ou réargumenter sur le passé!
Changeons le mode de notre présence : en
tâtonnant, nous finirons bien par trouver un canal
acceptable par lui : un clin d'oeil, une caresse furtive
dans ses cheveux, un petit service demandé ...
3. Le caractère gratuit du réapprovisionnement
Ce que l'on donne est gratuit; les vrais cadeaux n'ont
rien à voir avec les récompenses, dont je ne dénie
pas le bien-fondé, mais dans une autre visée, celle
de renforcer les apprentissages.
Si l'on confond les récompenses et les dons, on
risque d'insécuriser l'enfant, confronté à des dons
conditionnels, qui le laisseront démuni s'il fait trop de
bêtises. Il faut prévoir des gestes inconditionnels, qui
lui prouvent la permanence de sa valeur de sujet,
quoi qu'il fasse : on peut lui reprocher ce qu'il fait,
tout en lui signalant que l'on continue à aimer ce qu'il
est : c'est surtout après ses bêtises qu'il a besoin
d'un cadeau, ou en tout cas d'un geste d'amour!
4. Le périmètre de sécurité de l'enfant
Aussi longtemps qu'il est fort dépressif ou/et qu'il n'a
pas vraiment confiance dans l'adulte, l'enfant a
besoin d'une zone de repli et d'intimité que l'on ne
franchisse pas.
Sans pour autant qu'il s'y sente relégué ! Je viens de
développer l'idée qu'il était possible de lui faire
respectueusement le cadeau du silence.
Petit à petit, ce périmètre de sécurité rétrécit et
l'adulte s'approche en utilisant divers médias : il
recourt à des unités de discours et de dialogue de
plus en plus longues; il regarde l'enfant de plus en
plus intensément; la distance spatiale diminue; il
exprime de plus en plus d'affects positifs, jusqu'au
contact physique déjà évoqué.
Mais au début, qu'il se contente de veiller à la
satisfaction des besoins de l'enfant et à sa
protection, sans l'envahir par des exigences de
rapproché affectif insupportable! Et la protection
consiste déjà à éloigner un peu de lui tous ceux qui
veulent l'investir trop vite : « Il a besoin d'être seul,
de lire dans son petit coin »; « Tu as bien le droit de
jouer tout seul à ton aise ».
Bien sûr, les premières fois, emporté par sa
générosité et sa bonne volonté, chacun risque de
transgresser involontairement cette limite et de se
voir expulsé comme indésirable; alors, c'est bien
difficile de tenir bon, de continuer à croire à la valeur
de ce qu'on peut apporter, et de revenir
activement ... jusqu'à un peu moins loin! Pourtant
combien nécessaire est ce retour, pour
déculpabiliser et revaloriser l'enfant, parfois paniqué
par l'expulsion qu'il a provoqué!
5. Commentaire verbal de la restitution (6)
Pour autant qu'elles correspondent à des sentiments
sincères, il existe aussi des paroles qui facilitent un
peu l'introjection des expériences de réapprovision-
nement : elles expliquent à l'enfant la nature de
quelques phénomènes humains qui s'y jouent et,
partant, diminuent son angoisse de l'inconnu et
augmentent sa réceptivité à leur égard. Encore faut-il
que le commentaire de ces situations soit fait sur le
vif, par une personne en qui il ait confiance, et qui ait
la compétence de manier les concepts qu'elle tente
de structurer.
a. Ainsi un adulte peut-il commenter :
- la réalité
des sentiments affectueux qu'il vit; son
désir d'être avec l'enfant et de lui faire plaisir : « J'ai
envie de ... » et non pas : « Il faut bien »; « Si je fais
cela, c'est tout simplement parce que je t'aime bien
»; « Si je te donne ce morceau de chocolat, ce n'est
pas seulement parce que tu en as besoin ; j'aime
que tu sois bien »; « Parfois, je voudrais te montrer
encore plus que je t'aime bien, je ne sais pas si je te
le fais toujours bien voir » ...
- les différences
qui séparent les actes extérieurs et
les intentions : ceux-là n'expriment celles-ci que
partiellement, et parfois maladroitement : nous
devons nous contenter d'indices peu clairs, et
espérer qu'ils renseignent bien l'enfant sur nos
réalités subjectives plus riches : « Parfois, je
voudrais rester plus longtemps avec toi, mais je dois
m'occuper de beaucoup de choses ; je ne sais te
donner qu'une partie de ce dont j'ai envie »; « J'ai
vraiment envie que tu sois heureux; pour te le
prouver, je n'ai que des petits moyens : par exemple
te faire ce cadeau ... mais ce cadeau, ce n'est rien à
côté de la sympathie que j'ai pour toi ...».
Par ailleurs, un acte trahit parfois l'intention dont il
est porteur ; il faut savoir y penser et le faire
remarquer à l'occasion : « Quand tu as vu que je
partais, tu as peut-être eu peur que je t'aime
moins ... mais pour moi, ce n'était pas ça; je partais
parce que ...».
Enfin, un acte n'exprime guère qu'une composante
émotionnelle dominante, alors que les autres,
pourtant présentes, restent non-dites : « Tu as vu
que je me fâchais; c'était contre telle bêtise qui
m'avait énervé; mais tu sais que, surtout au fond de
moi, je t'aime bien ... Ce ne sont pas ces quelques
bêtises qui vont changer cela ...»; la recevabilité
immuable des désirs de l'enfant, même s'il est
parfois mis des freins à leur réalisation complète : «
C'est formidable d'avoir envie, comme toi, d'être
toujours avec maman ...»; « Beaucoup d'enfants,
comme toi, ont envie un jour de ...»; « Mais il faut
parfois se quitter ...»; « Je ne peux pas te dire
oui ...»; « Nos envies, on doit parfois les refuser ...
elles sont belles, mais on ne sait pas les satisfaire
jusqu'au bout ...»;
- l'ambivalence,
qui gouverne quasi toutes les
relations humaines : nous vivons ce qu'il y a de bon
et de mauvais chez nos partenaires, et
réciproquement. Cette bipartition ne rend pas
impossible l'existence de solides relations : c'est
seulement quand elle est déniée que la vie se
complique! Il faut d'autant plus rassurer l'enfant à ce
sujet qu'il croit facilement que sa part de sentiments
agressifs n'est pas naturelle, et surtout que leur
expression détruira, peut-être définitivement, ses
relations!
On lui parlera donc du phénomène-ambivalence, en
s'appuyant surtout sur des expériences concrètes
faites par lui, où l'agressivité contre le Mauvais n'a
pas empêché la conservation du Bon : « Avec moi,
parfois, tu es fâché, parfois tu es gentil : c'est normal;
c'est comme ça avec tout le monde : dans mon
caractère, tu trouves qu'il y a du bon et qu'il y a du
mauvais; par exemple, tu n'aimes pas quand je ...,
mais quand je ..., on est copains ».
« Hier, tu râlais quand je ... tu me l'as dit ... tu ne
veux pas de ça chez moi aujourd'hui, par contre, tu
m'as montré que tu m'aimais »; « Moi aussi, je trouve
que dans ton caractère, il y a des bons et des
mauvais côtés. Par exemple : ... ». « C'est normal de
ne pas tout aimer chez quelqu'un ; il y a toujours des
choses qu'il fait et qu'on voudrait bien boxer; par
exemple ... : ce n'est pas pour ça qu'on se tue;
quand on a boxé le mauvais, il reste le bon ...».
b. Pour mettre en place ces différents concepts, l'on
peut recourir à :
- l'interpellation
directe : « Toi tu ... »; « Moi je ... »
- la
généralisation : « Habituellement, les garçons de
ton âge ...». « Souvent, les grandes personnes ... » :
elle a une fonction rassurante et déculpabilise, via la
déclaration d'universalité des sentiments dont on
parle.
- la procuration : le
soir, on raconte une histoire dont
les héros éprouvent des sentiments et des conflits
superposables à ceux de l'enfant; ils sont suffisam-
ment déguisés pour que l'enfant ne se sente pas trop
visé ( petits animaux, autre époque, autre lieu, âge
différent ...) : « Une fois, un petit ours était fort
triste ... Une petite soeur ours était née et il trouvait
que Maman ours s'en occupait trop ...».
6. Les limites de la restitution
Donner, ce n'est pas non plus se laisser manger par
des enfants, qui, une fois qu'ils ont commencé à
recevoir, désirent souvent nous avoir jusqu'à l'os,
sans respecter la moindre limite.
Nous voulons garder la libre disposition de ce que
nous donnons. Cela ne signifie pas nécessairement
que c'est nous qui prendrons chaque fois l'initiative
d'offrir; il y a aussi, bien sûr, le champ des réponses
à une partie des demandes formulées par l'enfant.
Mais c'est à chaque coup notre joie, notre sentiment
d'aise, notre sensation de liberté, la sympathie que
nous ressentons ... qui sont les signaux verts sur le
chemin des donations.
Dès que nous nous sentons diminués, pris au piège,
mangés, violés, crispés, angoissés par ce que nous
vivons être des abus, il est préférable de le faire
savoir à l'enfant : « Non, tu me demandes trop, je ne
peux pas tout te donner ».
Ainsi, nous introduisons l'idée de l'existence d'une
limite et d'une loi, d'un interdit entre le désir et la
consommation de son objet. L'enfant s'affronte alors
à cette réalité que l'autre a son mot à dire et donc
qu'il n'est pas tout-puissant; à moyen terme, nous le
sécurisons parce que, par identification, nous lui
ouvrons la possibilité, à lui aussi, de dire non à tout
qui veut en abuser de lui; et, à court terme, nous
sauvegardons notre hygiène mentale et la sienne, en
prévenant une rupture provoquée par l'angoisse de
mort devenue débordante.
Notre « Non » serein peut prendre bien des formes :
lui demander de ne pas partir avec un objet : « C'est
à moi, j'y tiens »; limiter le temps qui lui est consacré;
lui faire payer une consultation; introduire une
distance spatiale quand le rapproché physique est
trop crispant ...
Progressivement, et sans aller au-delà de ce que
l'enfant peut supporter, nous gagnons à exposer en
toute vérité « l'état de la question affective » entre lui
et nous. Par exemple, une maman s'absente pour
une activité externe qu'elle investit : au début, elle
annulera presque son départ en insistant sur les
compensations : « Je m'en vais, mais ( il y a telle
contre-partie agréable pour toi ) » ; elle signalera
même « Je dois partir », ce qui n'enlève pas à
l'enfant l'essentiel de ses illusions sur sa grande
puissance d'être désirable. Mais quand il sera
devenu plus fort, elle devrait pouvoir dire : « Je
désire partir, parce que j'aime cette activité » ; ce qui
connote implicitement: « Toi aussi, il y a des choses
que tu aimes en dehors de moi, et je ne te demande
pas de compte à leur sujet ».
De toute façon, notre « Non » est dur à supporter : il
réavive l'angoisse d'abandon de l'enfant, et chatouille
désagréablement son narcissisme. Tout en le posant
sereinement et sans culpabilité, nous pouvons donc
nous efforcer qu'il ne dépasse pas ses forces :
a. En prévoyant des compensations qui, sans être
d'intensité égale à la consommation interdite,
représentent quand même une certaine somme de
plaisir, par exemple régressif : « Je pars, mais je t'ai
fait un bon gâteau ». C'est évidemment une politique
à court terme, mais par laquelle il faut parfois passer
lorsque l'enfant est trop fragile. Une condition de son
efficacité, c'est que l'adulte ne se sente pas possédé,
en concédant une compensation à contrecœur; s'il
l'accorde, c'est en toute liberté, parce qu'il a évalué
la fragilité de l'enfant; sinon, qu'il s'abstienne !
De temps en temps, la compensation reçue pousse
l'enfant à escalader ( encore ! ); il effectue ainsi un
test de sa puissance : il faut couper tout de suite ce
jeu ... avec un sourire indulgent ( c'est de bonne
guerre! ). De toute façon, l'enfant bénéficie quand
même de la compensation unique qui lui a été
octroyée.
b. En rassurant explicitement l'enfant sur la
permanence de notre amour. C'est parfois possible
immédiatement, si l'enfant n'est pas trop fâché! Par
exemple, il faut interrompre une séance de
rééducation plus tôt qu'il ne l'avait désiré, et le
rééducateur s'en sépare en disant : « Je t'attends la
semaine prochaine avec plaisir » ; ou : « Je te donne
( tel substrat matériel : dessin, un test ...) jusque la
prochaine séance » ; ou : « Fais ( tel service, tel
dessin ) pour moi pendant la semaine ».
Parfois, il faut prendre l'initiative de revenir quelque
temps après notre « Non » ( voir page 72 ).
c. En permettant à l'enfant une expression des
sentiments de frustration et de colère provoqués par
l'interdiction : « Tu as trouvé ça injuste ... tu es fâché
contre moi ...». Une expression sobre de ces affects
peut être quelque peu libératrice; il en va autrement
de leur rumination indéfinie ... Le but n'est pas tant
d'amplifier son noyau agressif que de lui montrer, par
notre bienveillance et notre humilité à l'écouter, qu'il
peut être fâché sans que nous coupions les ponts
ipso facto.
d. Après qu'il ait dit son amertume, on peut expliquer
à l'enfant le pourquoi de la limite, qui touche souvent
à la dimension que nous réservons à notre territoire
personnel : « Tu sais, moi, avec mon caractère, je ne
supporte pas de ...». Cette explication à un caractère
relatif à la personne en face de laquelle il se trouve
et, de son point de vue d'enfant, sa colère est donc
justifiée. On peut le lui dire aussi ! « De la façon dont
toi tu vois les choses, il est juste que tu râles; toi et
moi, nous avons des points de vue différents sur nos
pays à chacun ».
e. En suggérant à l'enfant de mettre en branle
d'autres mécanismes psychologiques que la
consommation immédiate, par exemple la
fantasmatisation : « Quand je ne suis pas là, tu peux
penser à moi, à toi et à moi, à des aventures qu'on
ferait tous les deux »; « Si je n'ai pas voulu que tu
prennes ( telle chose ), tu peux imaginer que tu me la
prends, que tu prends mes trésors, que tu fais
quelque chose avec ».
Par exemple aussi, des ébauches de sublimation ou
en tout cas, de transformation d'un registre primitif
d'expression de l'amour : « On m'appelle ailleurs, et,
pendant mon absence, tu peux faire telle chose pour
moi » ; « Toi aussi, tu peux m'apporter une fois un
cadeau » ...
7. Restitution et triangulation
Celui qui donne, court le risque de se refermer sur
celui qui reçoit; il se vit là une dépendance
réciproque. Tant mieux, si, de son côté, l'enfant
désire et cherche ce doux renfermement : c'est
l'indice qu'il a retrouvé confiance dans un autre qu'il
reconnaît inoffensif et bénéfique : il peut donc se
laisser aller à l'introjeter.
Mais ce temps de la dyade n'est qu'une première
étape. Il me semble utile de « trianguler » le
mouvement de réapprovisionnement dès que
possible :
a. L'enfant doit percevoir petit à petit, et parfois
douloureusement, qu'il ne consommera pas
complètement le partenaire qu'il s'est choisi : celui-ci
a d'autres intérêts, d'autres fonctions que de
s'occuper de lui, et surtout d'autres objets
d'investissement à qui il se donne et qui,
spontanément, viennent s'interposer, par jalousie
ou/et pour protéger l'intégrité de leur partenaire
commun, quand ils estiment que l'enfant exagère
avec lui.
Par la suite, j'appellerai « tiers », ces autres, pas
seulement dans la famille, mais dans toute institution
(7)
.
Ils ne remplissent pas qu'une fonction négative
d'interdit - « Laisse un peu maman tranquille » - ; ce
sont aussi des centres d'investissement et
d'identification possibles pour l'enfant : premières
plate-formes de sortie du puits de la dyade, ils
renvoient l'enfant à lui-même, à son propre
narcissisme ou/et l'ouvrent au monde des autres, s'il
ose l'affronter.
b. Cette présence du tiers, souvent désirée, parfois
pesante, opère également pour le partenaire choisi
d'abord, et l'empêche de réaliser jusqu'au bout son
rêve de maternité toute-puissante; éventuellement
parce que le tiers consomme lui-même une partie de
la libido objectale disponible, et essentiellement en
fonction de la réalité : personne ne sait être présent
vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ni donner, ni
être compétent partout; le tiers est un complément
indispensable et mieux vaut qu'il soit présenté à
l'enfant comme cette source de vie complémentaire,
plutôt que comme un empêcheur de danser en rond :
« Je ne suis plus là après seize heures; mais papa
( Monsieur X ...) sera là, et tu sais bien que tous les
deux, nous veillons sur toi »; « Avec moi, ( en
rééducation ), on joue et on travaille ( dans tel
but ...); et avec Madame X ..., en classe, tu fais ( tels
autres travaux ) pour ( tel but complémentaire ) ...».
c. L'intégration du tiers ne se réalise pas en une fois.
Voici, parmi bien d'autres, quelques interventions qui
peuvent sensibiliser l'enfant à son existence :
- faire
rapporter à la maison un dessin réalisé à
l'école, pour que les parents le voient; demander la
collaboration des parents à certaines tâches
scolaires, plutôt que d'imaginer immédiatement leur
incompétence, voire leur nuisance;
- recevoir
deux enfants ensemble en rééducation
( ou en thérapie ), en signifiant : « Je t'aime bien,
mais il n'y a pas que toi ... toi aussi, tu aimes bien et
papa et maman »; « Être à deux, c'est parfois gai »;
« Aide-moi à m'occuper de l'autre; tu vas lui
montrer ... il verra comment tu fais » : messages qui
signalent respectivement la frustration, le
déplacement libidinal ou la sublimation; ils
introduisent tous l'idée du partage de ce qui se
donne : « C'est dur ... on aimerait tout garder ... mais
lui aussi a besoin et a droit ...»;
- « Je voudrais
rester avec toi, mais Monsieur X ...a
besoin de moi pour la réunion; et on a besoin de toi
ailleurs » ; « Ta séance s'arrête parce que je dois ( je
veux ) maintenant m'occuper de Denis »;
- « Va dire
à papa que tu as réussi ( telle chose ). Il
t'aime bien, ça lui fera plaisir »; « Fais ( telle chose )
pour/avec lui » : ici, le tiers est introduit de façon
positive, c'est une source d'intérêt possible pour
l'enfant;
- en maison
d'enfants, s'ouvrir à la famille naturelle,
ou à des adultes externes, en faisant taire une
ambivalence réelle et irréductible à leur égard;
- toutes ces
interventions n'ont cependant de portée
que si l'adulte qui les fait vit pour son propre compte
la réalité opérante du tiers ; il l'aime ou il accepte son
rôle complémentaire, et sait donc se détacher de
l'enfant pour lui.
8. La circulation des sentiments autour de l'enfant
L'intensité du réapprovisionnement affectif de l'enfant
est partiellement liée à la quantité d'amour présente
entre les adultes qui l'entourent et, plus
accessoirement, à la manière dont cet amour s'exprime ou
reste non-déclaré.
S'il existe trop d'agressivité entre ses proches, leurs
rapports sont gouvernés par d'autres paramètres que
l'expression de la tendresse : il s'agit d'abord de
dominer, ou de sauvegarder son territoire personnel.
Ce genre de rapport risque bien de se voir reproduit
à l'égard de l'enfant; en tout cas, ce dernier est
souvent embarqué dans la guerre comme otage,
allié, butin ...
Si, tout en s'aimant et en se respectant, on ne pense
guère à signifier, par des gestes, des mots, ou des
attentions ce que l'on ressent entre adultes, cette
discrétion a tendance à se transporter vers l'enfant ...
Ce sont presque des lapalissades, mais dont il
faudrait tirer des conséquences pratiques : avant
d'orienter un enfant vers un milieu, ou au moment de
l'y maintenir, tient-on suffisamment compte de la
circulation des affects qui y existent? Si la
température y est trop basse, en fait-on un motif
d'exclusion? Au moment de poser un projet
pédagogique, dans un home ou dans une famille,
fait-on attention aussi, à la qualité d'amour qui relie
les adultes?
Veille-t-on à ce qu'il puisse s'exprimer suffisamment :
réunions de réflexion, fêtes, attentions, valorisation
des uns par les autres?
Cette expression dépend de la créativité et du
courage de chacun. Souvent, on a tendance à rejeter
la responsabilité des tensions sur le conjoint, ou sur
la direction ; c'est parfois une façon infantile de voir
les choses. Si chacun prend sur soi de rendre la vie
plus agréable à ses proches, les tensions ont
beaucoup de chance de se réduire, bien plus vite
que si persiste l'attente que ce soit l'autre qui change
le premier ...
Quelques obstacles à la restitution
1. Un adulte, qui occupe une fonction centrale
dans l'entourage de l'enfant, n'éprouve aucune sympathie
pour lui
Voici une réflexion menée à ce sujet dans un groupe
d'éducateurs, qui pourrait être transposée à d'autres
institutions, et notamment à la famille :
a. Quand la sympathie ne s'installe pas, même après
un temps de latence parfois nécessaire pour
dépasser une répulsion initiale, l'éducateur concerné
peut demander que l'enfant change de groupe, non «
parce qu'il est infernal », mais parce que : « Ça ne va
pas entre nous deux » ; « Nos caractères ne s'accor-
dent pas ...». Encore faut-il qu'il ait la simplicité d'en
faire la démarche, et que l'institution ait l'intelligence
de la recevoir et d'y donner suite dans la mesure du
possible.
b. Si cela ne l'est pas, l'éducateur peut être un
coordinateur, qui permet, organise et encourage des
contacts entre l'enfant qu'il « n'aime pas », et
d'autres personnes - camarades ou adultes - qui,
elles, l'aiment: et cela sans culpabilité ni dépit :
personne ne doit aimer tout le monde, et l'enfant a
aussi ses antipathies!
c. Et si rien de cela n'est accessible? Je trouve nocif
de donner à l'enfant des signes d'une affection qui
n'existe pas. Au contraire, dans la mesure où l'enfant
semble assez fort pour le supporter, certains
n'hésitent pas à expliciter la vérité : « On ne s'entend
pas tellement bien tous les deux. Nos caractères ne
s'accordent pas fort. On n'a pas beaucoup de
sympathie l'un pour l'autre ». Ils en attendent une
meilleure adaptation de l'enfant, qui n'est pas laissé
dans l'illusion. Implicitement - ou non - il est invité à
investir ailleurs : « Cherche quelqu'un qui t'aime ».
Ils en profitent pour analyser les zones de conflits, et
tenter de les réduire par des concessions
réciproques : « C'est quand, surtout, que ça cogne
entre nous deux ? ... ».
d. Parfois même, si les sentiments négatifs sont
partagés par d'autres, la situation est discutée en
groupe. « Voilà, pour le moment, ici, on n'aime pas
trop X. Qu'est-ce qui se passe? On en a toujours
après lui ». Ainsi, le groupe s'habitue à utiliser la
parole plutôt que le passage à l'acte. Les enfants
apprennent à nuancer leurs positions et fonctionnent
avec ambivalence, plutôt que comme des « tout ou
rien » : « X a aussi des bons côtés ; c'est quand il fait
telle chose qu'on ne sait pas le sentir ; quand il est
autrement, on est bien avec lui ».
e. Quelle que soit la nature des sentiments à son
égard, l'on peut cependant donner une certaine
sécurité à l'enfant moins aimé : il est possible, en se
contraignant quelque peu - par exemple, en pensant
à lui à heures fixes - de se soucier de ses intérêts, de
ses besoins et de son bien-être matériel, tout en ne
le leurrant pas sur l'origine affective des démarches
faites à son avantage : « On ne s'entend pas
tellement bien, mais j'estime que tu as le droit à ton
bien-être ». L'enfant mesure ainsi que l'amour ne se
commande pas : les sentiments sont spontanés, et
lui aussi peut les exprimer comme il les vit. Par
contre, il a le droit de recevoir et de réclamer les
bases matérielles qui assurent sa croissance.
A procéder ainsi, l'on peut renforcer son propre
investissement narcissique, grâce auquel il n'attende
pas nécessairement beaucoup d'affection d'autrui,
mais aime se prendre en charge et se chouchouter
lui-même.
2. Il existe une concurrence affective entre plusieurs enfants
Un groupe d'enfants n'est pas toujours prêt à
accepter qu'un membre isolé soit l'objet de soins
affectifs plus attentionnés ; d'autant qu'ils consistent,
entre autres, en une quantité plus grande de plaisirs;
même s'ils sont sûrs d'être aimés, les autres enfants
sont évidemment intéressés par ces extras qu'ils
voient leur échapper ; il s'en suit des réactions
agressives, tant à l'égard de l'adulte que du «
chouchou ».
Ce problème me semble partiellement irréductible ;
voici quelques aménagements qui l'atténuent un
peu :
a. L'adulte responsable d'un groupe ne doit pas
nécessairement constituer lui-même la source
restauratrice principale. Il peut être un intermédiaire
entre l'enfant dépressif et des tiers qui, eux, lui sont
plus exclusivement disponibles dans le sillage de la
famille nucléaire, il gravite peut-être un oncle
célibataire, un dirigeant de mouvement de jeunes,
des grands-parents ... autour de l'institution, il existe
aussi des bonnes volontés disponibles : enseignants,
personnels d'entretien, familles de parrainage
candidates, toutes personnes qui peuvent être
sollicitées, proposées à l'enfant, et activement
soutenues si elles ont commencé à nouer avec lui un
lien restaurateur.
A exercer cette fonction d'intermédiaire, on connaît la
joie de voir l'enfant s'implanter quelque part, et la
tristesse de constater que ce n'est pas chez soi :
dans l'ambivalence habituelle à reconnaître la valeur
de ces tiers, cette amertume de ne pas être celui qui
comble l'enfant est certainement pour une bonne
part.
Parmi ces liens à solliciter, je citerai spécialement les
liens de sang : quand l'enfant vit en home, il est
souvent possible de faciliter le contact avec ses
ascendants directs ou indirects et avec sa fratrie; les
liens avec les pairs : d'autres enfants peuvent
prendre efficacement en charge leur pair qui a un
coup de cafard, spontanément ou parce qu'on leur a
fait remarquer sa détresse, et pris au sérieux l'aide
qu'ils pouvaient apporter.
Bien sûr, on doit les sensibiliser à ce que ressent leur
compagnon ( ou leur frère ), sans faire pression sur
eux, ce qui ruinerait l'efficacité du semblant d'aide.
accordée pour faire plaisir ...
b. Dans la mesure où l'on veut être gratifiant soi-
même, il faut, en institution, modifier la politique
pédagogique traditionnelle qui est axée sur la
réalisation d'un programme d'activités collectif et sur
une adaptation aux règles de la vie sociale; à mon
sens, on pourrait libérer du temps si on faisait
davantage confiance à la créativité des enfants pour
qu'ils occupent leur temps tous seuls : on pourrait
alors leur être plus disponible individuellement.
Il n'en reste pas moins une disproportion entre le
temps dont on dispose et l'attente des enfants.
Pour éviter des tensions trop élevées, certains
préfèrent faire des parts égales, sans accorder plus
d'attention à l'enfant carencé, et en tout cas, sans
mécontenter ses camarades.
D'autres essaient plutôt de réaliser une « pédagogie
des différences », c'est-à-dire de donner à chacun
selon ses besoins : les enfants plus confiants en eux
reçoivent une moindre quantité de
réapprovisionnement.
Le cas échéant, on leur explique : « Pour le moment
X est vraiment triste, il a plus besoin de moi ; si ça
t'arrive, tu peux compter sur moi ». C'est une
réassurance indirecte : « Si je te suis moins présent,
ce n'est pas que je t'aime moins, c'est que je suis
appelé ailleurs ». On aide l'enfant à différencier le
mouvement qualitatif de sympathie, qui est inaltéré,
et ses expressions quantitatives, soumises aux
circonstances.
L'enfant accepte davantage cette situation si l'adulte
n'est pas totalement fasciné par son compagnon
souffrant et n'oublie pas de marquer parfois le coup,
même contre l'enfant carencé, en consacrant du
temps à celui qui est bien portant.
Les tensions naissent surtout si l'enfant carencé
goûte beaucoup plus de plaisirs que les autres : par
exemple, tolérance aux transgressions, cadeaux
matériels ... On veillera donc à maintenir une relative
égalité dans ce chapitre précis des restaurations. Par
contre, l'enfant sûr de lui accepte assez facilement
que l'on consacre à son compagnon carencé
davantage de temps, de présence, de parole, de
signes de tendresse.
Enfin, comme toujours, il est utile d'entendre et de
laisser s'exprimer la colère de l'enfant
momentanément frustré, même si l'on est impuissant
à lui donner la solution qu'il réclame. A procéder
ainsi, l'enfant apprend que la souffrance de l'autre
peut faire loi : c'est le versant positif du tabou du
meurtre; il apprend aussi qu'il existe des différences
entre les êtres humains et qu'elles appellent des
traitements différents.
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2. LES SEPARATIONS ET LE DEUIL
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Les enfants abandonniques sont mal préparés à
affronter les séparations; hélas, pour beaucoup
d'entre eux, elle sont plus fréquentes
qu'habituellement : ruptures avec la famille, décès
d'êtres chers, éclatement des fratries dans des
homes différents, départ d'éducateurs - ou d'autres
adultes - qui avaient été fort investis.
Parfois même, ils vivent cette situation cruelle de ne
pas savoir si une séparation est définitive ou non.
Par exemple, lorsqu'un des parents, malade, doit
être hospitalisé à répétition ... ou quand ils sont en
home et ne reçoivent pas de signes de vie réguliers.
Combattre l'absence
L'idée la plus immédiate est de lutter contre
l'absence matérielle et de faire revivre le disparu;
quelle qu'en soit l'issue, l'existence même de ce
combat signale à l'enfant qu'un lien humain profond a
de la valeur : autour de lui, on n'est pas d'accord
pour qu'il soit trop vite remis en question par les
circonstances externes ; c'est sécurisant et
valorisant.
Un adulte qui part définitivement d'un home où il
aurait profondément investi un enfant fragile, peut ne
pas faire toujours attention à la survivance de ce lien
; et ceux qui restent n'aident guère l'enfant à se
battre pour qu'il en reste quelque chose. Des
contacts épistolaires, des visites épisodiques
pourraient être maintenues, mais ces possibilités
sont, soit négligées parce qu'encombrantes, soit
entachées de suspicions : ce sont les pédophiles,
n'est-ce pas, qui tiennent aux enfants ... Il est assez
rare, dans la culture d'un home, que cette survivance
du lien au-delà de l'engagement professionnel strict
soit mise en valeur : ce n'est plus la mode, c'était
pour les « bonnes soeurs ».
Pourtant, même si les contacts externes s'espacent
progressivement et finissent par mourir, un temps de
transition aura peut-être rendu possible l'introjection
de l'absent, alors qu'une séparation brutale, non
seulement la compromet sérieusement, en fonction
de la charge agressive soulevée contre lui - lâcheur,
mauvais objet - mais ferme même l'enfant à d'autres
investissements à venir, pour éviter le retour possible
de semblables souffrances ...
Et si ce n'est pas un temps de transition, mais que
l'adulte comme l'enfant désirent continuer à se
fréquenter, après tout, tant mieux! Encore faut-il que
leur environnement leur en donne le droit ...
Un autre exemple encore : plus l'enfant est petit ou
fragile, plus il a besoin de signes matériels qui, lors
de séparations transitoires, lui garantissent que
l'absent continue à exister et même à penser à lui :
donner un coup de téléphone, écrire, s'envoyer des
photos, laisser des traces avant de partir ( petits
objets, souvenirs ...), rapporter un cadeau quand on
revient ...
Mais ce peut être une idée utopique que de vouloir
ressusciter les morts!
Utopie souvent dictée par notre culpabilité à
supporter la misère de l'enfant délaissé. Combien
d'énergie perdue, en institution, à renouer le contact
avec des parents dont on a perdu la trace et dont il
est probable qu'ils ne réinvestiront jamais l'enfant! Et
en famille, combien de dégâts parce qu'on ne veut
pas reconnaître un rejet qui a pourtant toujours son
bien-fondé émotionnel! La conséquence
malheureuse, c'est que l'enfant ne peut pas trouver
sa chance en investissant ailleurs ...
Or, la disparition d'une personne n'entraîne pas celle
de toutes les autres; seul, un fantasme de toute-
puissance peut le faire penser. En outre, c'est seule-
ment quand la disparition est rendue officielle que
l'enfant peut faire son deuil du disparu, c'est-à-dire
introjeter son nom et sa bonté, quand elle était
présente. Ce deuil est facilité :
1. En préparant la séparation
Avertir l'enfant que l'on (qu'il) va partir, un peu à
l'avance; si c'est lui qui part, lui faire visiter son
nouveau cadre de vie, l'y laisser pour un bref séjour;
l'y envoyer avec ses biens ( une partie de son
territoire matériel reste immuable et l'accompagne );
veiller à ce que ses habitudes ne soient pas trop
brutalement bouleversées ... tous actes qui, en
atténuant le choc de la séparation, réduisent
l'angoisse de l'enfant, et donc secondairement son
agressivité réactionnelle contre le lâcheur -
persécuteur. Ce que l'on veut surtout éviter, ce n'est
pas son agressivité en soi, mais son amplification
démesurée : rejet haineux et global de la relation qui
a existé, et des autres à venir.
2. En relatant les vrais motifs de la séparation
Ceux-ci peuvent être une incompatibilité d'humeur
avec le conjoint, un investissement professionnel
plus gratifiant, une dissension avec la direction ... où
l'on reconnaît sa part de responsabilité. L'enfant
s'imagine parfois à tort être la cause du départ et
peut être rassuré par ces motifs : son agressivité
n'en diminue pas nécessairement pour autant. Dans
d'autres cas, sa déculpabilisation n'est que partielle,
mais c'est déjà mieux que prendre tout sur lui : « Ce
n'est pas ( seulement ) ta faute, si ça n'a pas marché
entre nous. Nos caractères ne sont pas accordés ».
3. En ne niant pas la réalité du chagrin de l'enfant
« Ta soeur est partie ... tu es triste ... tu te sens
seul ... Ça me fait aussi quelque chose qu'elle soit
partie ( si c'est vrai ! ) ... et de te voir dans cet état ».
Il ne faut pas en dire beaucoup plus : par la suite,
notre proximité physique, un geste de soutien
continueront à témoigner de notre présence à ses
côtés.
Trop souvent, nous avons tendance à fuir le chagrin
de l'enfant et au mieux, à le consoler
irrespectueusement : « Ce n'est rien, va ! ».
4. En l'invitant par la suite à évoquer
les expériences
agréables qu'il a faites avec le/la disparu(e)
« Tu te souviens de moments agréables avec elle ?
» ; « Raconte ... c'est bon les souvenirs ...»; « Tu te
souviens, quand tu habitais à la maison, avec papa
et maman ...? ».
Paradoxalement, ces narrations ramènent mieux
l'enfant à la résignation que le silence, dans lequel il
peut projeter le retour du disparu avec une intensité
exacerbée.
Dans le même ordre d'idée, j'ai entendu raconter à
un jeune enfant chrétien : « Tu sais, à cette heure-ci,
ton papa, il doit faire sa partie de cartes avec Jésus,
et puis, ..., etc.».
5. Cette possibilité de la conservation intérieure
de la relation peut même être signalée telle quelle
« Ce n'est pas parce que nous nous quittons que
nous allons nous oublier : notre amitié ( notre
tendresse, notre relation ) n'est pas morte : tu restes
vivant dans mon coeur, et peut-être, si tu le désires,
moi aussi dans ton cœur ... tu peux penser à moi ...
ce que j'ai dit reste présent dans toi ... »
« Ton père, il n'est pas tout-à-fait mort : des parties
de lui restent vivantes dans toi, tu as pris pour toi
quelque chose de son caractère »; « En partie, tu
(vas) fais vivre sa semence ...».
Ainsi, j'ai vu une éducatrice marquer son départ par
ce « jeu » très symbolique : « Dis ton prénom » ;
réponse : « Luc »; alors, elle fait semblant d'attraper
entre ses mains le prénom prononcé, à la sortie de la
bouche de l'enfant, le fait entrer dans son oreille et
puis mime la descente jusqu'à son cœur : « Tu vois,
il est en moi, et je ne l'oublierai pas ».
« Et moi, je m'appelle Claudine ».
De la même manière, elle attrape son propre nom et
le donne à l'enfant en accompagnant, par le toucher,
sa descente fictive jusqu'à son coeur, lieu sym-
bolique de la conservation.
6. Enfin, l'introjection du bon
se réalise mieux si
l'enfant peut agresser et rejeter la composante «
mauvais objet » existant dans le/la disparu(e)
Et le premier acte contestable, c'est le départ lui-
même : « C'est râlant ... tu as envie de lui crier :
Lâcheur, dégoûtant ». Et puis, tout n'était pas bon
dans leur relation : « Des fois, vous étiez fâchés l'un
contre l'autre. Tu te rappelles ( cette scène ...) ... ».
Cette agressivité libérée empêche également
l'installation d'une idéalisation du disparu, processus
contre lequel on ne peut plus faire grand chose une
fois qu'il est installé.
Enfin, la reconnaissance de l'agressivité par un
adulte tiers diminue la culpabilité de l'enfant, qui
s'imagine parfois avoir tué le partant par ses colères.
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3. RENFORCER L'ESTIME DE SOI
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L'enfant abandonnique doute profondément de lui : si
on ne l'aime pas, c'est parce qu'il ne vaut rien, ou
même qu'il est nuisible. L'attention d'autrui retrouvée
est un moyen indirect de lui rendre le sentiment de
sa valeur, mais il ne suffit peut-être pas, et j'étudierai
par la suite d'autres interventions qui y contribuent
plus spécifiquement ( voir page 97 et sq. ).
Malheureusement, ces voies de restauration ne sont
pas toujours accessibles : dans certains cas, la
quantité de réapprovisionnement affectif objectal dis-
ponible reste très maigre pendant longtemps. Dans
ces conditions, tout en luttant pour que les sources
externes s'amplifient, il ne faut pas en attendre de
miracles, et l'on peut suggérer explicitement à
l'enfant de se prendre en charge - et en amour! - lui-
même, sans trop compter illusoirement sur autrui :
1. En approuvant avec force des mouvements qu'il
avait commencés
« Tu as bien eu raison de te chouchouter ...»; « Tu
connais le proverbe : on n'est jamais si bien servi
que par soi-même » « Tu as bien raison de te battre
pour ne pas te laisser faire, défends-toi ... » ; « Toi,
au moins, tu sais te soigner tu ne te laisses manquer
de rien ...».
2. Voire, en amorçant un auto-investissement
pratiquement inexistant
« Tu ne t'occupes pas assez de toi » « Tu pourrais te
faire du bien de temps en temps » « Qu'est-ce qui te
fait plaisir, habituellement ... ? Essaie de l'obtenir, je
peux t'y aider, si tu veux » ; « Va au cinéma cet
après-midi, et puis achète-toi une douceur »; etc.
3. Parfois, j'ai même touché aux illusions
qui le faisaient espérer stérilement l'aide d'autrui, au moins
à ses illusions périphériques
Il eût été insupportable d'aller au coeur et de mettre
en cause son attente, par exemple, à l'égard de ses
parents; mais, plus légèrement, je pouvais dire : «
Tu te fais des idées, tu comptes trop sur un geste
des autres; tu vois qu'ils s'occupent d'abord de leurs
affaires; occupe-toi des tiennes ...».
4. Dans un ordre d'idées semblable, on lira
avec intérêt le roman de José Mauro Gonzalvès : Allons
réveiller le soleil (8)
On y voit un enfant carencé se construire des
référents parentaux imaginaires, qui deviennent les
compagnons de son dialogue.
Cette utilisation structurante du roman familial peut
être discrètement proposée à l'enfant : « Des
copains ... un père ... une mère, quand on a le
malheur de ne pas en avoir pour de vrai, ça peut
s'inventer : tu as de l'imagination, quand même ».
J'ai déjà donné le roman à lire à des adolescents
dépressifs en signalant pourquoi : « C'est l'histoire
d'un gars qui s'en tire d'une certaine manière ».
En dernier recours, cette élaboration fantasmatique
me semble préférable à la dépression brute, et aux
compensations par l'alcool ou les stupéfiants.
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4. ACCOMPAGNER LES COMPORTEMENTS IMMATURES
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Champ des régressions (9)
1. L'enfant imagine et symbolise le plaisir et les conflits
oraux dans les fantasmes qu'il élabore et
exprime éventuellement : rêves, rêveries éveillées,
jeux, dessins, histoires qu'il raconte ...
La dynamique orale y est vécue par la procuration
des personnages qu'il invente, voire par lui-même,
qu'il projette dans un contexte imaginaire, en tout ou
en partie.
Ces fantasmes traduisent ses conflits basaux
( thèmes de rejet, de solitude, de meurtre, de
dévoration ), ou tentent de les annuler et de les
remplacer par leur contraire ( thèmes de bonheur, de
gavage : mises en scène de romans roses où
l'enfant est le plus aimé ); souvent, dépression et
compensation se trouvent condensées dans le
même texte : par exemple, un enfant dessine une
famille sans mère; si on lui demande « Et la maman
? », il répond « Elle est partie ... faire des courses
pour le dîner ».
2. Mais l'enfant exprime également son oralité
par des comportements immatures, où il interagit
directement avec le monde extérieur
Je les ai signalés lors de la description du
personnage abandonnique ( voir page 19 et sq. ) :
désordres alimentaires, succion du pouce et autre
conduites auto-érotiques; apathie, nidations dans
des trous de toute sorte; crises brusques
d'agressivité lors de frustrations ; laisser-aller
corporel, jusqu'aux troubles sphinctériens ...
3. Dans quelques cas, la frontière n'est pas très nette
entre les fantasmes de l'enfant et sa vie externe
Il ne sait plus très bien qui il est pour de vrai; il joue
un personnage ... mais ce n'est plus tout-à-fait un jeu
: il ne sait plus s'arrêter ; il confond ce qu'il a rêvé et
ce qui lui est arrivé vraiment. Ce sont là des états
assez graves, dits prépsychotiques quand ils
prennent une ampleur trop grande : on parle d'une «
infiltration de la réalité par des fantasmes » : ainsi de
cette jeune fille carencée, qui prétend s'appeler
Arlette Vincent ( nom d'une speakerine de la
télévision belge ) ... et qui y croit.
Ainsi de ces grandes fabulations maniaques, où des
enfants jeunes racontent des exploits dont ils
auraient été les héros : ils ont été à moitié kidnappés,
mais ont assommé leurs ravisseurs ...
Principes de l'accompagnement
1. Faisons l'hypothèse que, pour (re)prendre confiance en lui,
l'enfant doit se sentir aimé comme il est.
Qu'il n'y ait donc pas contradiction entre notre
intention de réapprovisionnement, qui cherche à le
toucher au coeur, et nos réactions quotidiennes à sa
façon d'imaginer, de penser et d'agir; si nous
acceptons l'idée que le coeur est misérable, il faut
admettre que puisse l'être aussi l'épiderme de son
corps moral, formé de toutes les expressions
régressives auxquelles il nous confronte.
A ce prix, l'enfant peut (re)vivre qu'il a de la valeur et
exploiter ses ressources, identifiées comme valables
et aimables : le premier temps est un temps de
reconnaissance : « Je suis présent à ce que tu vis,
fantasmes et exprimes ».
Et cette reconnaissance doit être explicite : devant
un silence, même bienveillant, l'enfant imagine
n'importe quelle intention, y compris le rejet.
2. Pourtant, si nous manifestons trop de complaisance
à cette régression qui s'exprime,
l'enfant risque d'interpréter qu'il ne peut être aimé
qu'en manifestant ce registre, et s'y fixer pour nous
garder.
3. Par ailleurs, je suis d'avis qu'une personnalité achevée
substitue partiellement le principe de réalité
au principe du plaisir, et consacre de l'énergie à des
productions concrètes issues de sa créativité, à des
sublimations et à des comportements sociaux.
4. Ce risque et cette position idéologique
vont nuancer l'accompagnement des régressions :
- il faut
des temps d'acceptation forte, où l'enfant
expérimente qu'il est aimé inconditionnellement,
avec ses fantasmes ou ses actes immatures du
moment.
Cet accompagnement est plus ou moins long, selon
la faiblesse de la personnalité de l'enfant, la
tolérance de l'adulte et ses idées sur le
fonctionnement humain achevé;
- il se termine
par des frontières nettes. Lui succède
des étapes dirigées vers le travail et l'adaptation, où
l'on demande à l'enfant de se conduire autrement, en
lui proposant des moyens d'y parvenir;
- or, ces
deux règles simples sont souvent mal
appliquées : ainsi n'ose-t-on pas exiger que l'enfant
ne régresse plus extérieurement, parce qu'on
s'imagine qu'il en a encore besoin, mais surtout que
l'on a peur de s'affronter à lui. Il est difficile de veiller
à ce que sa vie lui ménage une combinaison des
deux moments, d'acceptation et d'exigence, chacun
fort et serein dans ses limites propres.
5. Cette bipolarité de l'approche s'applique à chacun :
les parents, un professeur ... un
psychothérapeute laisseront l'enfant régresser avec
confiance, puis lui proposeront de se reprendre,
d'une manière ou d'une autre.
Mais chacun occupe une place différente sur
l'échelle acceptation-exigences : une partie des liens
de l'enfant est davantage centrée sur la production, à
l'école par exemple; d'autres permettent mieux la
régression : le lien avec la mère ou ses substituts.
Évidemment, il ne faut pas qu'une place de principe
empêche d'être accueillant à la réalité de l'enfant : il
est dangereux de se figer dans des rôles et des
fonctions instituées.
Un professeur qui dirait: « Je ne suis pas là pour qu'il
rêve » aurait raison théoriquement, mais ferait du
bien mauvais travail s'il n'accordait pas - dans la joie!
- des îlots de distraction à l'enfant qui en a besoin.
L'acceptation des comportements régressifs
1. L'on peut commencer par les reconnaître, en
qualité de témoin
L'adulte ouvre les yeux sur le phénomène-régression
et le regarde se dérouler avec bienveillance, mais
sans intervenir pour y participer, l'encourager ou
l'atténuer; sa présence est cependant signifiée à
l'enfant : il montre qu'il a vu, et surtout, que l'enfant
est aimable à ses yeux tel qu'il se conduit : par
exemple, il s'assied sans rien demander à côté de
l'enfant solitaire, en deçà de son périmètre de
sécurité; il passe sa main dans les cheveux de
l'enfant qui suce son pouce ... ou qui manipule son
sexe; il accepte qu'un enfant n'ait pas de rendement
scolaire, et qu'il ne participe pas à la gestion
matérielle de la maison; il lui reflète même : « Bah, tu
ne te sens pas assez en forme pour le moment » ; il
s'installe à côté de l'enfant qui mange salement, et le
regarde avec indulgence se débattre avec la
nourriture.
2. L'adulte peut intervenir plus activement
- en prenant
part au registre qu'a choisi l'enfant :
après une colère clastique, il répare lui-même les
dégâts, en faisant comprendre que c'est bien ainsi :
« Ne t'en fais pas, je suis là ; je vais réparer et ta
colère sera oubliée »; il admet que, du point de vue
de l'enfant, son mouvement agressif avait un bien-
fondé et il lui donne une certaine puissance : il se
laisse faire jusqu'à un certain point : « Avec tout ce
que tu attendais, tu as raison d'être fâché sur moi, je
n 'ai pas été aussi bien que tu le désirais ; si ça m'est
possible, je vais essayer d'être mieux la prochaine
fois ». Il en va de même dans le domaine de la ten-
dresse ; l'adulte répond aux demandes affectives
telles qu'elles sont formulées : il donne des contacts
physiques, soigne les corps prétendument malades,
chouchoute les énurésies régressives ...
- en fournissant
des aménagements qui facilitent la
régression désirée par l'enfant : permission de ne
pas aller à l'école; sucette pour la bouche; eau pour
le bain ; petit coin agréable où il se blottira avec une
couverture ; animal qu'il pourra materner ( est-ce
encore accompagner une régression ou faciliter un
investissement objectal accessible? ).
3. Parfois même, l'adulte peut provoquer ou
catalyser la réalisation d'une régression
dont l'enfant ne se donne pas le droit
Il se croit obligé de vivre sur ses réserves, en faisant
le grand pour être aimé ou pour garder l'estime de
soi, et l'adulte l'invite à se laisser aller en lui donnant
un cadre précis pour le faire : « Je vais te garder à la
maison ; ça fait du bien, parfois de ne pas aller à
l'école et de pouvoir rester au chaud, en famille »; «
Viens, aujourd'hui, je te lave; c'est comme quand tu
étais petit; c'est gai, parfois de rêver qu'on est encore
petit » ; « Viens sur mes genoux, c'est toujours ton
bandit de petit frère, qui me prend mes genoux; cette
fois-ci, j'ai envie de te les donner »; « Tu peux bien
faire la maman avec ton nounours, je connais bien
d'autres garçons de ton âge qui jouent comme ça;
d'ailleurs, je vais jouer avec toi »; « C'est gai, n'est-
ce pas, de sucer son pouce avant de s'endormir;
c'est comme quand on était tout petit ».
Se situer dans la vie quotidienne en face des
fantasmes régressifs
1. Accueil ou indifférence?
Le type de réponse que nous réservons aux
fantasmes de l'enfant dépend de leur contenu et de
son état général.
a. Parfois, nous essayons de les accueillir sans
réserve, voire de les encourager; c'est le cas par
exemple :
- quand l'enfant
doute profondément de lui et qu'on
veut lui donner des signes que ses productions sont
bonnes : alors, parmi d'autres actes de reconnais-
sance, on saluera des fantasmes au passage,
quelque inachevée, triste ou horrible que soit leur
trame; quand l'enfant détruit explosivement autour de
lui, en réaction immédiate aux stimulus frustrants,
plutôt que d'élaborer des fantasmes qui
constitueraient un exutoire intermédiaire à des
pulsions, dont l'issue réelle est socialement
inacceptable telle quelle. On peut donc l'inviter à
imaginer la mort de l'autre plutôt qu'à l'agir; sans être
dupes : il s'agit bien d'une répression subtile. que l'on
met en place, et elle n'enlève pas toute la difficulté
du renoncement.
Et ce n'est peut-être pas la meilleure garantie
d'adaptation à venir que d'entretenir indéfiniment une
fantasmagorie. Un « non » ferme, et bienveillant, par
la frustration plus grande qu'il introduit, permet
parfois une adaptation plus nette. C'est seulement si
cette adaptation échoue que l'alternative
fantasmagorique constitue un pis-aller acceptable,
qu'il faut alors encourager sans réserves;
- quand
l'enfant s'inhibe parce que la réalisation de
certains de ses désirs lui paraît dangereuse;
exemple : un enfant de deux ans se nourrit
exclusivement de semi-liquides parce que, tout petit,
son sadisme oral a été « puni » par une maladie de
la bouche ; comme étape intermédiaire, il est utile de
le faire rêver à des réalisations pulsionnelles, dans
une atmosphère d'acceptation et de sécurité, comme
faire devant lui, puis avec lui, des jeux où un
crocodile-poupée présenté comme sympathique
dévore d'autres poupées ; quand ce rêve éveillé
fonctionne, on l'accompagne de propositions de
réalisation : offrir mine de rien, un biscuit à croquer,
sans se formaliser si l'enfant refuse, mais en
renouvelant la proposition après quelque temps.
Il en va de même pour les enfants trop sages, qui
évitent soigneusement d'affronter leurs proches. L'on
peut vivre avec eux des fantasmes agressifs et
étudier parallèlement comment l'affirmation de soi
est valorisée, ignorée ou exprimée à la maison. Le
recours au fantasme est donc un tremplin.
b. Dans d'autres circonstances, mieux vaut se
montrer franchement indifférent aux productions
fantasmatiques de l'enfant, voire lui proposer une
relation au monde plus réelle que ses rêves. « Tu
veux faire une course avec moi ...? Viens m'aider
à ... on va faire une partie de monopoly ... ». On peut
également réduire le nombre de stimulus
fantasmogènes qui traînent autour de lui : émissions
de télé trop déréelles, illustrés trop abracadabrants ...
- C'est
le cas lorsque l'amplification du monde
fantasmatique, devenue une fin en soi, empêche
l'enfant d'affronter la réalité, d'investir son énergie
dans des activités externes, et de faire avec les
autres des rencontres dont il aurait pu tirer profit. On
peut parler ici de toxicomanie par le fantasme.
Exemple : l'enfant abandonnique qui se raconte
indéfiniment des romans roses dont il est le héros.
Plutôt que d'amplifier ce fonctionnement, l'on peut
étudier avec lui la manière dont il entre en relation
avec ses proches et veiller à ce que son entourage
devienne suffisamment accueillant; si ce n'est pas
possible, cherchons d'abord avec lui comment il peut
se faire du bien « pour du vrai », avant d'écouter et
d'encourager ses rêves ( voir page 86 : c'est un
dernier recours ).
- Bettelheim (10)
tient un raisonnement de ce genre à
propos d'enfants délirants.
- Les enfants
qui ont des grands sentiments
d'infériorité ont également d'impressionnantes
rêveries de toute-puissance. Il ne sert à rien de les
encourager toutes seules, si l'on n'améliore pas
parallèlement leur pouvoir d'affronter le monde. Je
viens de tenir le même raisonnement, mais en
partant du point de départ inverse, à propos des
enfants trop sages qui n'oseraient même pas
fantasmer : les productions imaginaires doivent
constituer une plate-forme intermédiaire d'où se
lancer dans le monde, ni plus, ni moins.
- C'est encore
le cas lorsque l'enfant utilise de « gros
» fantasmes pour séduire l'adulte : il a intuitionné
qu'il ne déplaisait pas à son vis-à-vis qu'il recourre à
des signifiants sexuels ou agressifs, crus, et il les
emploie à tour de bras. Ici, il s'agit de se reprendre et
d'afficher l'indifférence devant ses provocations.
Sinon, il y a risque d'une fixation qui répondrait au
voeu plus ou moins imaginé dans le chef de l'adulte;
- Même lorsque
l'angoisse y domine - un cauchemar
qu'il dit avoir fait - l'enfant n'est pas toujours soulagé
par la narration du fantasme ; je reprendrai cette
question par la suite ( voir page 221 ), il s'agit de
respecter son rythme, tout en prenant l'initiative de
lui faire de temps à autre la proposition d'en parler :
« Raconte un peu ton rêve ; dessine-le ». Le toucher
de plus près peut dédramatiser les choses ... ou
accroître son angoisse : il faut suivre prudemment
les résultats. Et la séduction risque de s'installer tôt
ou tard : « Maman, j'ai encore un gros rêve à te
raconter ... »
c. Quel que soit le degré d'accueil ou d'indifférence
réservé au fantasme, on se gardera toujours d'en
combattre le contenu. Parfois, la pulsion qui s'y
exprime est tellement crue ou dérangeante qu'on
voudrait l'attaquer directement, gronder l'enfant et lui
changer les idées : « Ce n'est pas beau ce que tu
racontes là; c'est mal ; on ne parle pas ainsi de pipi
et de caca ... les mamans, ça ne quitte jamais leurs
enfants ».
Ces interdictions faites à l'intérieur du fantasme sont
toujours dommageables : si la pulsion est traquée,
même quand elle s'exprime dans le registre
imaginaire, l'enfant n'a guère de chances de pouvoir
trouver son identité propre : au sens strict du terme,
c'est une intervention aliénante.
2. Maintenir le fantasme dans son cadre
L'enfant a d'autant plus tendance à « sortir » du
fantasme qu'il est jeune, ou que son Moi est faible :
a. Il passe à l'acte avec son entourage, comme si
c'étaient les personnages de son histoire, et l'on ne
sait pas très bien si c'est pour du vrai ou pour jouer :
il commande comme un tyran, boxe, mord, s'en
prend physiquement à son vis-à-vis, en riant et en
faisant mal à la fois;
C'est irritant pour l'autre et angoissant pour lui : il
peut penser que les événements qu'il a imaginés -
par exemple, la mort - sont en train de se produire
réellement. Il est donc utile de le protéger de ce
genre de débordements, par une contestation et une
mise à distance physique ferme et rapide, et en
commentant : « En vrai je ne suis pas d'accord que
tu me fasses mal, que tu me commandes tout le
temps; quand on joue, tu peux penser n'importe
quoi ...».
b. La fabulation est une autre forme de débordement
: « Hier, j'ai été attaqué par des bandits et je les ai
chasses; moi, j'ai trouvé un trésor ». Parfois, c'est
l'indice d'un Moi peu consistant, qui laisse infiltrer la
réalité par les productions imaginaires.
Pour d'autres, la fabulation est d'abord une
manoeuvre de réassurance : l'enfant se dit tout haut
qu'il aura la force de contre-attaquer, le cas échéant.
Ailleurs, l'enfant teste l'adulte : « A-t-il, oui ou non, le
pouvoir de voir dans ma tête et d'y faire la part du
vrai et du faux ? ». De toutes façons, il n'est pas aidé
s'il reçoit en retour une soi-disant naïveté de son
interlocuteur, qui fait semblant de croire
inconditionnellement à la réalité externe du discours,
alors qu'il doute ou même n'en croit rien : il a
l'impression - culpabilisante - d'avoir possédé
l'adulte, et se sent menacé tôt ou tard d'un mauvais
coup de rétorsion.
Mieux vaut donc signaler sa perplexité : « Je ne sais
pas si ce que tu me dis est déjà arrivé. Je ne sais
pas voir en toi : toi seul sais ». Et confirmer à l'enfant
qu'il a droit d'imaginer le thème amené : « En tout
cas, c'est une histoire intéressante, que tu imagines
là ». S'il se montre blessé par l'expression de ce
doute, ne pas engager le combat et accepter qu'il
soit fâché : « Tu es fâché, tu aurais préféré que
j'écoute ton histoire en pensant tout à fait qu'elle était
arrivée ».
Et relever le sens de son récit : « Si un jour, tu es
attaqué, tu aimerais être fort ...»; « Tu aimerais être
riche, plein de trésors ...».
3. Les modalités d'accueil
Au cas où l'on a trouvé bon d'accueillir les
fantasmes, les modalités en sont les mêmes que
pour les régressions comportementales; selon le
degré d'activité de l'adulte ...
a. Il commence par accepter que les productions
imaginaires se déroulent devant ses yeux, sans s'y
mêler, il laisse l'enfant jouer jusqu'au bout, quels que
soient les thèmes évoqués : il est présent,
sereinement, quand l'enfant met en scène la mort, le
meurtre, le pipi ou le caca, ses fantaisies sur le corps
humain ...
b. L'adulte peut également participer aux jeux mis en
scène ; le personnage qu'il incarne fait ce que
l'enfant lui demande, ou invente et exprime lui-même
des désirs et des affects, éventuellement archaïques,
dont il ressent qu'ils intéressent l'enfant. Le rôle du
loup par exemple : « Je mange le ventre de la
poupée, et encore son bras, c'est bon ...».
c. Ou alors, il reflète ce qu'il a cru lire dans le jeu ou
le dessin de l'enfant « La sorcière essaie de manger
la petite fille ... mais la petite fille va la tuer avec un
couteau ». A procéder ainsi, il prend parfois le risque
de précéder le rêve éveillé de l'enfant, voire de se
tromper sur son sens ; ce n'est pas nécessairement
une catastrophe, s'il veut bien respecter la liberté de
l'enfant de dire non, donc s'il ne propose sa
compréhension qu'à titre d'hypothèse; ce faisant, il
donne de toute façon à l'enfant un modèle de liberté
à fantasmer : par identification, il donne droit de cité
à des affects souvent culpabilisés : meurtre, plaisirs
archaïques, plaisirs sphinctériens.
d. Ailleurs, il interroge l'enfant et l'aide à exprimer ce
qu'il désire : poser l'une ou l'autre question, pour ne
pas précéder ni travestir son mouvement, c'est un
procédé parfois un peu rude et harcelant; mais il faut
savoir s'en tenir là - en acceptant cependant un
silence en retour - quand il s'agit que se dise un désir
ou un conflit important : « Qu'est-ce qui se passe
maintenant ? »; « Qu'est-ce que la sorcière va faire?
Comment ça finit, ton histoire ...? Invente un peu ...».
e. Parfois, le degré d'initiative de l'adulte est tel que
l'on peut parler d'une « induction fantasmatique » :
ainsi, quand il raconte beaucoup d'histoires,
notamment les contes, qui mettent si souvent en
scène des désirs et des complexes fondamentaux,
ou quand il met à sa disposition des jouets qui facili-
teront la greffe imaginaire des fantasmes propres de
l'enfant : poupées, biberons, petits animaux en
figurine, armes ...
f. L'adulte peut aussi se laisser aller à improviser,
c'est-à-dire vivre tout haut un fantasme personnel,
qui correspond grosso modo aux zones de
préoccupations de l'enfant : je viens de les illustrer ( voir
page 90 ) à propos du gentil crocodile - marionnette,
qui réapprend à un petit garçon le plaisir de mordre.
Sans jouer à l'apprenti-sorcier : il faut observer
soigneusement si l'enfant s'intéresse à l'histoire, «
lève le sourcil », en quelque sorte, et y renoncer s'il
est manifeste qu'elle l'effraie ...
En veillant à ce que le cadre fantasmatique soit très
net : le « crocodile » s'en prend à d'autres
marionnettes, mais pas au narrateur ni à l'enfant,
même pour rire.
Progressivement, l'adulte peut inviter l'enfant à jouer
avec lui, en lui donnant un rôle de plus en plus actif :
au début, il lui propose de tenir en mains une
marionnette qui a un rôle secondaire dans la
saynète; il lui demande son avis sur une étape de
l'histoire qu'il raconte : « Qu'est-ce qui pourrait bien
se passer, maintenant ? ». Et si l'enfant se laisse
entraîner, il le sollicite pour des rôles plus actifs : «
Fais le crocodile ... ; attaque toi-même l'autre
poupée ...».
4. Répartition d'un programme d'accueil entre les adultes
Il est recommandé à tous d'observer au moins une
politique de non-intervention, c'est-à-dire de ne
reprendre le cours d'aucun fantasme pour l'arrêter, y
apporter une fin moralisatrice ou un aménagement
plus réaliste.
Je pense notamment aux libres fantaisies sur le
corps que produisent les petits enfants : « Les bébés
sortent par le derrière ... les petites filles, il leur
pousse un zizi ...». Mieux vaut écouter avec
bienveillance; souligner la part de subjectivité : « On
imagine parfois ça ...»; « On a parfois envie de ...»; «
On a parfois peur de perdre son zizi, alors on en fait
pousser aux filles », et jouer un rôle informatif par la
suite ( mais non la suite immédiate du fantasme ) :
l'enfant pourrait se sentir culpabilisé, ou indûment
traqué, alors qu'il se rassure en construisant un
corps fantaisiste.
Les parents, et ceux qui sont chargés de l'éducation
quotidienne, peuvent en rester là, fournir à l'enfant
les matériaux grâce auxquels il pourra fantasmer à
son aise - armes, jouets, marionnettes - jouer
spontanément avec lui, en lui laissant la direction du
jeu dans la mesure du possible, et refléter l'un ou
l'autre sentiment qui leur semble évident, surtout un
sentiment difficile : colère, jalousie, deuil, tristesse ...
Les autres modalités d'accompagnement proposées
sont délicates à manier et seront plutôt réservées
aux techniciens qui en ont l'habitude.
Obstacles à la présence de l'adulte
Même quand c'est indiqué, nous n'accueillons pas
nécessairement les régressions qui se présentent à
nous.
1. Parfois, par simple manque d'attention ...
Certaines conduites régressives - comme s'isoler
sans bruit - constituent de grandes tentations «
d'oublier » l'enfant, qui dérange peu l'équilibre de la
famille ou de son groupe.
2. Ailleurs, nous attaquons violemment des signes régressifs.
La masturbation prolongée, la succion du pouce, la
malpropreté, le désintérêt scolaire ..., non parce que
nous avons évalué que l'enfant est plus fort qu'il ne
paraît et se plaît à paresser, mais parce que nous
avons été nous-mêmes vigoureusement réprimandés
lorsqu'enfants, nous nous permettions de vivre les
mêmes régressions. Ici, nous luttons surtout contre
notre propre enfant intérieur, réveillé par ce qu'il
perçoit aujourd'hui.
Cette lutte se produit aussi quand nous n'osons pas
accompagner jusqu'au bout les fantasmes
interceptés : jouer avec lui n'importe comment,
laisser aller notre propre imagination, avec toutes les
extravagances qu'elle a au bout des lèvres : qui donc
va gronder et nous faire honte si nous nous laissons
aller à faire l'enfant?
3. Existe également l'angoisse de la stagnation,
de la détérioration et des débordements possibles de
l'enfant!
Si nous acceptons qu'il fantasme n'importe comment,
c'est-à-dire qu'il ait la maîtrise totale de l'histoire ou
du jeu qu'il produit, ne risque-t-il pas, en réalité aussi,
de se conduire comme le héros qu'il met en scène?
C'est-à-dire de devenir agressif, sadique, dévorant,
tout-puissant, et de s'en prendre à notre corps? Pis
encore, si nous acceptons qu'il fasse pipi au lit, ne
risque-t-il pas de s'effondrer, et paradoxalement de
nous tyranniser, de plus en plus?
a. Le risque d'une détérioration est pourtant plus
élevé si l'on ne reconnaît aucun territoire régressif à
l'enfant : alors, il se bat pour en conquérir dans le
désordre, en s'appuyant sur les points faibles de
l'autre; s'il est chassé de l'un, il en trouve un autre.
Par contre, si on lui ouvre un territoire, ou si l'on
accepte qu'il en occupe un, l'on diminue sa
compulsion à en chercher, puisqu'il est déjà
partiellement satisfait.
L'important, ce sont les frontières que l'on pose
autour des régressions acceptées.
b. Quant à la stagnation dans le champ régressif
accepté, le risque en est parfois réel : lorsque
l'enfant a retrouvé un sentiment de sécurité suffisant,
ses forces de croissance peuvent reprendre le
dessus : il abandonne donc le port régressif devenu
inutile ... mais il est possible également qu'il reste à
quai, parce que c'est bien agréable de s'y
approvisionner.
Ce risque de stagnation est partiellement lié au vécu
émotionnel de l'adulte : si nous préférons qu'il reste
bébé et que nous lui signalons implicitement : « Je
t'aime quand tu régresses, et seulement alors », c'est
une sollicitation impérieuse à stagner. Il en va
autrement si notre attitude lui signifie : « Aujourd'hui,
je peux t'accepter comme tu es, parce que tu ne te
sens ni assez aimé, ni assez fort, mais j'attends de
toi, dès que tu t'en sentiras la force, que tu
deviennes un être en croissance ».
Dans ces conditions, il a davantage de chances de
repartir de l'avant, soit spontanément, soit parce que,
progressivement, nous combinerons à une
acceptation totale d'un champ partiel de régressions,
d'autres signaux qui lui proposent d'abandonner sa
passivité ( voir page 105 : un programme
d'activation ).
Mais il ne faut pas que cette combinaison se réalise
trop tôt, par angoisse et au nom d'une idéologie qui
ne tienne pas compte des capacités actuelles de
l'enfant.
Les frontières indispensables
1. Indépendamment du programme d'activation précité,
nous sommes parfois amenés à nous
opposer purement et simplement à la réalisation
d'une régression
Lorsqu'elle constitue un danger sérieux pour la
croissance physique de l'enfant ou d'autrui :
mutilations, anorexies graves, agressions sauvages;
et parce qu'elle provoque chez nous un malaise
émotionnel irréductible, même après analyse. Je l'ai
déjà signalé à propos des réapprovisionnements
affectifs ( voir page 75 ), lorsqu'elles compromettent
trop le droit à l'expansion des autres : l'enfant s'étale
et ne tolère pas les frustrations qui garantissent un
minimum de bonheur à autrui. Or, le bon
fonctionnement de toute communauté impose des
frustrations, idéalement inutiles, voire nuisibles à son
intérêt particulier. C'est une vérité inéluctable.
Encore ne faut-il pas la brandir envers et contre
tout pour garantir le confort des tiers, groupes
et institutions comme telles. Il est parfois intéressant,
mais énergiquement coûteux, d'augmenter l'état de
tension d'un groupe en lui demandant de se sacrifier
un peu pour un de ses membres.
2. Dans tous ces cas, l'on peut mettre des limites aux
désirs régressifs
Elles se répartissent en plusieurs types, que je
détaillerai lors de la répression de l'agressivité ( voir
page 128 et sq. ) :
a. Le « non », pur et simple ; il n'est pas
nécessairement bruyant : l'indifférence est parfois
très efficace; prenons l'exemple des somatisations :
pour peu que l'on fasse attention aux petits bobos
que l'enfant amplifie, ou aux plaintes somatiques qu'il
amène ( maux de tête, de ventre ...), l'infirmerie
risque vite d'être encombrée, et la proportion des
maladies de s'accroître de façon inquiétante : on
peut donc tenir à leur sujet une politique de quasi-
indifférence ( soigner le plus sobrement possible,
sans complaindre ) et entendre le signal qu'ils consti-
tuent en consacrant, le jour même, une présence
pleine à une autre activité plus acceptable (11)
.
b. L'invitation à déplacer la régression dans un autre
territoire spatio-temporel : « Tu aimes jouer avec la
nourriture quand tu manges, on va le faire de temps
en temps ; mais pas quand les autres sont là, car ils
n'aiment pas ça ».
Ou même, plus sobrement, sans avoir l'air de «
pointer » son désir régressif : « Viens, aujourd'hui, on
va manger tous les deux sans les autres ...», et en le
laissant faire ce qu'il aime.
c. L'invitation à transformer le mode d'expression de
la régression, en conservant son sens, mais en lui
donnant une forme plus acceptable socialement ou
plus sublimée : « Tu aimes bien être mouillé ... tu te
mouilles même avec ton pipi ... moi, je te propose
plutôt un bon bain chaud, je vais te le donner ». Le
bain chaud pourrait d'ailleurs n'être donné que lors
des jours secs, et le pipi au lit complètement ignoré :
l'enfant est stimulé à changer de registre s'il veut la
présence de l'adulte.
3. Ces frontières se posent avec les mêmes précautions
et dans la même ambiance émotionnelle
que j'ai déjà décrite à propos des limites de la
restitution ( voir page 75 et sq. ). On prévoira des
compensations si elles sont trop dures : plaisirs
naturels ou artificiels ( récompenses ), liés à leur
respect; on fera appel au narcissisme de l'enfant - «
Je pense que tu peux ... » - ou à son amour
objectal - « Je te le demande pour moi ... » -. On en
expliquera le sens, même et surtout si leur raison
d'être principale, c'est la subjectivité de l'adulte «
Moi, avec mon caractère ...».
On essaiera surtout de faire comprendre à l'enfant
qu'il ne s'agit pas de condamner un mouvement
répréhensible, mais de renoncer à un désir naturel,
dans l'intérêt de la communauté : l'adulte peut saisir
le sens de la régression, tout en l'interdisant
sereinement.
Un enfant qui a acquis ou retrouvé le sentiment de
sa valeur a tendance à exploiter les ressources
personnelles auxquelles il ne croyait plus, et à
réaliser un projet de vie propre, en dépassant les
principales régressions où il stagnait. Il perd cette
espèce de compulsion à vérifier indéfiniment qu'il a
bien de la valeur, par des comportements mendiants
pénibles, voire par des caricatures exhibitionnistes
insupportables. Dans les cas les plus graves, où il
avait résolu par la négative l'interrogation sur sa
valeur et passait son temps à confirmer par des
actes de desperado qu'il était bien un vaurien, le
succès de sa valorisation entraîne un renversement
d'attitudes.
Les pédagogues connaissent bien ces vérités et
tentent d'en tirer des conséquences pratiques. Aussi,
en réunion de synthèse, emploie-t-on comme un leit-
motiv l'expression passe-partout « Il faut valoriser cet
enfant », et l'on pense