Je parlerai d'abord de l'enfant abandonnique, et
ensuite, de celui qui a été gavé d'affection. On
pourrait s'attendre ici à deux manières de vivre
opposées, et leur accompagnement respectif devrait
être bien différent. Mais la réalité quotidienne est
moins simple.
D'abord, il n'est pas toujours facile de repérer à qui
l'on a à faire : c'est le cas notamment des enfants
captatifs, dont certains sont de purs gourmands,
pulsionnels actifs, alors que d'autres luttent, par leur
avidité, contre un sentiment d'abandon qu'ils
masquent bien : leur vécu dépressif n'est plus guère
perceptible qu'à travers des tests projectifs, ou après
une longue fréquentation, car à première vue, c'est le
contraire qui frappe : ils cherchent des sources
d'amour et proclament leur bonheur avec frénésie.
Et puis, le vécu intérieur de l'enfant peut évoluer
sans que ses comportements ne se mobilisent
nécessairement, pour peu que ses anciennes
habitudes lui aient procuré une bonne dose de plaisir
compensatoire : p. ex., une équipe d'adultes s'est
mise à chouchouter un enfant dépressif; il se sent
mieux, mais continue à se montrer morose, pitoyable
et inactif puisque sa souffrance a été entendue par
ce biais, et qu'il peut imaginer - à raison parfois -
perdre l'attention d'autrui s'il n'utilise plus ce registre;
il perdrait du coup le surcroît d'amour et de plaisir
qu'il a récupéré : on le voit donc traîner de l'un à
l'autre et émouvoir subtilement son monde; ici, il
exprime des doutes profonds sur sa réussite
scolaire : « Je pense que je ne suis pas malin ».
Ailleurs, il dira : « Je n'ai pas eu de chance ; je suis
le seul de ma famille qu'on a plaqué » ... et d'y aller
d'une longue tirade sur la méchanceté de sa mère,
ce qui ne peut que stimuler la maternité réparatrice
de son interlocuteur. Au troisième, il racontera ses
déboires en cour de récréation : « Les autres me
tapent toujours ...», tout en se blottissant sur ses
genoux ...
Il faut donc interroger régulièrement l'expérience
intérieure de l'enfant, en recourant à des moyens
d'observation qui permettent d'apprécier la
persistance, l'aménagement ou la résolution de son
insécurité basale : dessins, histoires racontées,
tests ...
Il faut aussi se souvenir que ses mots sont parfois
des armes de séduction, et se fier à des signes plus
généraux de reprise évolutive : contacts sociaux et
degré d'intégration dans un groupe de pairs, degré
d'activités spontanées, capacité à être seul, degré de
tolérance aux frustrations.
Particulièrement, la plus grande prudence est
requise lorsque la recherche du plaisir est à l'avant-
plan du comportement : enfant captatif, maniaque,
exhibitionniste.
On n'affirmera avoir à faire à un personnage
pulsionnel qu'après exclusion du reste. Il faut se
demander systématiquement s'il n'y a pas une
dépression sous-jacente, compensée par son
contraire, auquel cas ce n'est pas le moment de
tomber dans le piège des rejets réactionnels : même
si les exagérations comportementales de l'enfant ne
méritent que l'indifférence, foncièrement, il a besoin
d'un réapprovisionnement affectif stable.
Pour l'essentiel, les attitudes pédagogiques doivent
se calquer sur les fluctuations de l'état intérieur de
l'enfant.
Ainsi, un enfant purement pulsionnel passif bénéficie
d'une approche qui combine le refus de le combler et
une valorisation de l'autogestion. Mais c'est une
interpellation dure, qui constitue souvent une rupture
dans les habitudes de son entourage, et risque de le
déprimer. S'il en est ainsi, il faut savoir revenir un
peu en arrière et le bercer à nouveau, le temps qu'il
se reprenne.
Inversement, un enfant abandonnique bénéficie
pendant longtemps d'une approche restauratrice, qui
respecte ses régressions ; mais quand il a acquis
davantage de sécurité intérieure, l'on peut limiter les
gestes d'acceptation de son avidité, et lui proposer
d'agir.
S'il s'agit d'un enfant qui régresse devant des conflits
génitaux, on devrait combiner à une approche orale -
d'abord gratifiante, et puis plus frustrante - la
stimulation de son personnage génital, telle qu'elle
sera décrite plus loin ( voir page 189 et sq. ).
Pour peu qu'elles visent à être émotionnellement
correctrices, ces approches quotidiennes ne
s'appuient donc pas sur les seuls signes
comportementaux externes; elles tiennent également
compte des renseignements raisonnables recueillis
sur les états d'âme de l'enfant. Il existe souvent des
contradictions entre les intérêts du monde intérieur
de l'enfant, qui réclamerait tolérance et disponibilité,
et les aspects insupportables de son comportement,
ou tout simplement les exigences de notre viabilité,
qui entraînent des restrictions.
Une partie importante de l'éducation, c'est que
l'enfant - comme l'adulte - intègre bien ces hiatus.
I. LES ATTITUDES DE BASE DESTINEES A L'ENFANT ABANDONNIQUE
|
Les attitudes « de base » sont celles qui pourraient
être adoptées, à des degrés variables, par tous ceux
qui entourent l'enfant et désirent accompagner sa
croissance, en-deça de leurs spécifications
professionnelles. Elles définissent une ambiance, un
arrière-fond de leur présence, sur laquelle se greffent
leurs techniques, le cas échéant. A première vue,
elles concernent surtout la vie quotidienne, et
s'adressent d'abord à la famille et aux éducateurs.
A seconde vue, elles peuvent également prêter
matière à réflexion aux éducateurs,
psychothérapeutes ou enseignants: eux aussi sont
confrontés à la réalité de la régression ou de la
passivité, et au problème d'y faire face.
|
1. LE REAPPROVISIONNEMENT AFFECTIF
|
L'idée de « donner », « rendre », « restituer de
l'affection à l'enfant » ne nous laisse pas toujours
sereins : nous avons tendance à l'aborder par un
biais normatif : « On est là - On n'est pas là - pour
donner », au lieu d'évaluer les avantages et les
inconvénients possibles, pour le fonctionnement de
la personnalité, d'un projet centré sur le
réapprovisionnement, ou au moins, l'incluant
explicitement.
Ou alors, nous en faisons une affaire exclusivement
caritative, valorielle, ce qui, actuellement en tout cas,
entraîne des protestations parfois passionnées -
« On n'est pas l'armée du salut » -, et ce qui néglige
les composantes émotionnelles, voire conflictuelles,
sous-jacentes à l'acte de donner. Or, ces émotions
sont bien présentes, aussi bien pour déterminer le
projet, qu'au moment même où s'accomplit la
donation : alors, toute notre personne est sollicitée,
et cela d'autant plus que se font les donations les
plus directes, comme les paroles et les signes
physiques d'affection.
Quelques implications émotionnelles de la restitution
1. Face à la misère de ces enfants,
objective ou/et
imaginée par nous, nous avons parfois envie de
remplacer tout ce qu'ils n'ont pas reçu.
Vouloir combler un enfant dont on pressent le vide
intérieur, voilà un désir - et une illusion - dans lequel
nous versons d'autant plus facilement que certains
s'y prennent remarquablement pour séduire, soit par
leur captativité souriante et l'expression quasi-
translucide du message « Tu peux tant pour moi »,
soit par leur aspect démuni et pitoyable.
Alors, ils réveillent en nous « l'enfant intérieur déçu
», le souvenir encore vivant des moments où l'on
nous a manqué, et où nous sommes restés vides;
nous nous identifions à eux, et nous voulons être
pour eux ce parent parfait, disponible en
permanence, que nous n'avons pas eu, mais dont
nous avons élaboré l'image dans le cadre de notre
propre roman familial.
Ce parent idéal, présent en nous, désire tout faire -
ou tout être - pour eux, à l'exclusion de quiconque :
ils ont mis en branle notre sentiment maternel le plus
primitif, qui désire se refermer sur eux et reconstituer
la dyade prénatale, l'état fusionnel perdu.
Une illustration en est la rivalité qui surgit parfois
entre techniciens de la relation d'aide et parents :
ceux-là sont poussés à se substituer aux parents, en
les condamnant implicitement; ceux-ci voudraient
pouvoir supprimer ces étrangers, dont ils ont
pourtant besoin ...
Or, si l'exercice d'une maternité ouverte est la base
de l'aide à l'enfant carencé, le renfermement sur lui
aboutit à des catastrophes : l'adulte est mangé et ne
tient pas le coup; il rejette l'enfant, puis se culpabilise
d'avoir défailli : l'enfant cherche à s'enfuir parce que
tôt ou tard, il se sent prisonnier; « on se l'arrache »
entre adultes, et ces rivalités pour l'affection sont
encore plus haineuses que pour la compétence;
elles entraînent une culpabilité, rationalisée par
exemple dans des préoccupations comme : « Je ne
peux pas être gratifiant pendant la séance ( ou bien,
dans mon institution ) parce qu'après coup, il rentre
chez lui et ne reçoit rien : il va en vouloir à ses
parents ».
Phrase à comprendre : « Je me sens en rivalité avec
ses parents, je pense qu'ils ne peuvent pas faire
aussi bien que moi... et j'ai peur de leur vengeance
». Mais c'est seulement la réalisation externe de ce
mouvement dyadique que je mets en cause; autre
chose du fantasme d'une maternité dyadique, quasi
inévitablement stimulé par les abandonniques, et qui
gagne à être reconnu et parcouru en paix.
Qui n'a rêvé de reconstruire le monde, à lui tout seul,
avec un enfant carencé, et de lui donner tout le
bonheur dont il a besoin?
Mais il faut renoncer à ce que ce rêve s'incarne
complètement, laisser leur place aux tiers, et
accepter que la restitution ne soit pas complète : ce
n'est d'ailleurs pas son but.
2. Au fur et à mesure que nous donnons,
il arrive que
nous vivions l'angoisse d'être mangés par l'enfant. Et
ce d'autant qu'il s'en prend parfois à notre corps,
moral ou physique, et qu'il veut le dévorer.
Cette angoisse surgit plus facilement si nous avons
été nous-mêmes dévorants ... et punis pour notre
gourmandise : l'avidité de l'enfant réveille ce chapitre
de nos conflits : si nous laissons plutôt revivre notre
enfant intérieur gourmand et insatisfait, nous laissons
l'enfant carencé aller trop loin dans la voie de
l'envahissement, mais dans une atmosphère de
tension et de culpabilité, parce que nous réalisons en
même temps, par sa procuration, ce que nous nous
étions interdit jusqu'alors. Par contre, si nous nous
identifions aux intérêts du parent intérieur, nous
pourrons le renvoyer brutalement et lui refuser ce
qu'il demande, même s'il n'exagère pas.
3. Réciproquement, l'installation de barrières
autour de l'enfant envahissant ne soulage pas
nécessairement l'adulte qui les pose.
En les mettant en place, il peut vivre exagérément
l'angoisse d'être rejeté ou agressé par l'enfant qu'il
frustre. Ici aussi, c'est la référence à sa propre his-
toire qui permet de comprendre l'intensité de son
angoisse : il a peut être eu des parents hésitants, qui
revenaient en arrière quand ils avaient dit « non »,
parce qu'ils craignaient les conséquences de leurs
actes ; ou encore, ses propres parents ont semé la
confusion entre contraintes et retrait d'amour : « Ne
fais pas cela, sinon on ne t'aime plus », etc.
Avantages et inconvénients possibles d'un projet de
restitution
Si l'on veut rétablir autour de l'enfant des conditions
de vie très gratifiantes, où soient émis abondamment
des signaux d'affection positive provenant de
sources stables, ce n'est pas - seulement - pour le
plaisir de le materner. On espère qu'à partir de ces
stimulus externes, il se fera une introjection pro-
gressive et que l'enfant élaborera petit à petit, par
accumulation d'une mosaïque d'images plaisantes, le
fantasme jusqu'alors peu opérant de « bons parents
» : c'est-à-dire cette représentation et cette certitude
d'avoir en soi de bons objets, bienveillants,
protecteurs, nourriciers.
C'est à partir de cette présence interne que se
constituera son sentiment de sécurité existentielle - «
la confiance de base » d'Erikson (1)
- et son
sentiment de valeur : « Je suis aimable; j'ai du bon
en moi ».
C'est le point de départ de son autonomie et de sa
créativité : l'on fait ici l'hypothèse qu'une présence
aimante externe suffisamment patiente provoquera
tôt ou tard cette introjection.
Il ne s'agit donc pas de pervertir le projet en
cherchant à gaver l'enfant et à passer tous ses
caprices : on veut simplement lui signifier qu'on
l'aime et qu'on continuera à l'aimer, même si cet
amour est parfois exigeant, toujours limité, et le
remet à une place autre que celle de la fusion.
Des auteurs chevronnés ( F. Redl, B.
Bettelheim ) (2)
ont signalé par ailleurs le phénomène de « l'oedème
d'abondance » : un enfant déprivé, qui est brutale-
ment mis en présence d'un entourage très aimant,
peut vivre fort mal la situation : elle provoque des
angoisses primitives incontrôlables, une méfiance
radicale sur les intentions de l'adulte, et une
agressivité réactionnelle parfois destructrice. Un
projet de restitution doit donc s'introduire sobrement
et progressivement.
Réapprovisionnements
Le manque que vit l'enfant carencé est
essentiellement d'ordre qualitatif : c'est le manque
d'une personne dont il soit sûr qu'elle revienne
toujours exprimer son affection, et la prouver dans
des actes de protection. Ce n'est qu'accessoirement
le manque d'une certaine quantité de choses :
d'ailleurs, il trouve toujours autre chose qui lui
manque, aussi longtemps qu'il n'est pas sûr de la
permanence, de la disponibilité personnelle de celui
qui est d'abord déclaration d'amour avant d'être
corne d'abondance.
Les donations que j'envisage ici sont essentiellement
les signes de cette affection authentique : elles sont
donc de forme très variable, adaptée aux
circonstances, aux besoins et à la personne de
l'enfant, et à celle des adultes. Ce qui fonde leur
nature de restitution, ce n'est pas leur apparence,
mais la présence de l'intention de donner, pour
signifier que l'on aime.
A titre d'exemple, voici quelques-uns de ces
réapprovisionnements, parmi beaucoup d'autres :
1. Satisfaire les besoins physiologiques de l'enfant
Il importe de le faire sans mesurer chichement la
réponse, avec une bonne volonté large, en se
laissant même parfois soi-disant rouler ... sans être
dupe : bains, repas qu'il aime, histoires racontées au
lit; réponses aux appels nocturnes ; prise en
considération des petits bobos, même suspects, des
déclarations de fatigue, même au moment des
corvées.
2. Procurer beaucoup de moments et de possibilités
de plaisir,
selon les modes que l'enfant entend
Notamment, pour les enfants placés, en tenant
compte de leur cadre de vie antérieur, et en ne les
sublimant que progressivement (3)
: des cadeaux
matériels, des moments spéciaux - hors routine - que
l'on passe avec lui ; des fêtes et distractions qu'on lui
accorde; de l'argent de poche qu'on lui donne sans
contrôler son usage, etc. Bettelheim (4)
s'efforce à ce
que la nourriture et l'acte de nutrition contribuent
également à cette « partie de plaisir » : les enfants
de son institution ont le droit de prendre pain, beurre
et lait aussi souvent qu'ils le désirent ; l'accès aux
biscuits ou aux bonbons n'est pas réglementé non
plus : l'abondance de la nourriture est la première
condition d'un sentiment de sécurité; le repas se
déroule dans un contexte agréable, où la liberté de
l'enfant est respectée; il arrive qu'un adulte mange
seul avec lui.
3. Consacrer du temps à l'enfant,
même sans rien faire qui soit rentable
Il peut bénéficier hautement d'une présence, même
silencieuse, mais attentive; on vient tricoter ou lire
près de lui dans ses moments de cafard. Mais
inversement, l'on peut donner ... de la solitude,
pourvu que l'enfant sente qu'il n'est pas délaissé
dans l'indifférence, et qu'il lui soit donc signalé : « J'ai
vu que ça te faisait plaisir quand on te laissait un peu
de paix ; je t'ai trouvé (tel) moyen pour que tu
puisses te retirer ».
Par ces mots, il se sent reconnu et accepté dans une
structure originale, qui est bonne aux yeux de l'autre
; il est dit aimable, sans qu'il lui soit demandé de
changer. Voilà qui est de nature à augmenter le
sentiment de sa valeur et sa sécurité existentielle.
4. Donner des signes physiques de tendresse,
pour ces enfants dont le corps a été si peu investi
En respectant une gradation, qui part de l'abstention
: les plus fragiles ont un corps écorché, et il faut leur
laisser le temps de se cicatriser, en témoignant
autrement l'affection, par des signes matériels
nombreux. Puis, il y a l'attention au corps malade ou
fonctionnel : peigner, couper les ongles, essuyer le
nez ... Ensuite, on effleure le corps « érotisé », mine
de rien, en passant la main dans les cheveux, par
exemple, puis un peu plus longtemps, en s'appuyant
sur son épaule, et l'on finit par prendre sur les
genoux et par serrer dans les bras ... avant qu'il ne
reparte tout seul, vers le monde, pour de longs
moments d'autogestion, quand il se sentira réinvesti.
5. Parler : faire de l'enfant un interlocuteur valable
Lui dire des paroles de reconnaissance, qui essaient
de rejoindre ce qu'il vit aujourd'hui. S'il est triste, elles
le soutiennent sans le droguer : « Personne n'est
venu te voir dimanche ... c'est dur ... je suis triste
avec toi » ; « Tu penses que nous faisons moins
attention à toi, et que nous t'aimons moins, depuis
que ton petit frère est là ; ce n'est pas drôle ». Elles
le rassurent et lui rendent espoir, dans la mesure de
ce qui est vrai : « Nous allons faire attention à moins
nous faire posséder par ton frère »; « Je voudrais
trouver avec toi s'il y a d'autres possibilités d'être
heureux que d'attendre leur visite le dimanche » ; «
Tu sais déjà que tu peux compter sur mon amitié ...»;
- s'il a des qualités,
nous lui signalons que nous les
avons remarquées : « J'ai déjà pensé bien souvent
que tu étais un garçon courageux; par exemple,
- il bénéficie
aussi de paroles où nous nous
engageons personnellement, au lieu de fuir
l'expérience que nous partageons avec l'enfant : «
Ça me fait plaisir de passer ce moment avec toi »
( ainsi, je reconnais que l'enfant peut être une source
de plaisir pour moi, et donc, indirectement, je lui
signale qu'il a de la valeur ) ; « Ce n'est pas facile
pour moi d'être en paix avec toi, quand tu ... » ( voici
une autre communication authentique, où je fais à
l'enfant le cadeau de croire en sa force pour
m'entendre; c'est un message dur, qui demande à
être accompagné d'espoir : « Je suis intéressé à ce
que nos rencontres s'améliorent, et on y
arrivera ...»);
- en faisant fi
de nos éventuels sentiments de
pudeur, nous pouvons encore recourir à des paroles
de sympathie et de tendresse, pour peu qu'elles
témoignent d'un sentiment authentique et soient
donc prononcées avec joie : « Je t'attendais : ça me
fait plaisir quand tu rentres de l'école ... je t'aime
bien ... tu es ma petite fille chérie »;
6. Lui signaler notre intérêt pour ses projets,
ses zones d'investissement, ses soucis, sa vie
quotidienne ...
« Comment s'est passée ta journée? ( telle
expérience ou tel acte quotidien ?); « Voici une photo
d'Eddy Merckx, j'y ai pensé pour ta collection »; « J'ai
remarqué qu'il te manquait un lacet, un stylo ( qui n'a
pas été réclamé ) le voici »;
7. Amplifier ses ressources,
lui donner des moyens
d'épanouir ses capacités potentielles
« Je vais t'apprendre à bien dribbler au football, je
vais te montrer comment se maquiller ; je vais te
montrer, t'expliquer ...», « Je crois que tu es capable
de ...».
Ainsi, en est-il encore quand on souligne ses
réussites. Avec une restriction cependant; il ne s'agit
pas de « l'enfoncer » s'il ne répond pas à l'attente ou
s'il échoue. « J'ai remarqué ta réussite, mais je ne te
la demande pas et ton échec ne te diminue pas à
mes yeux ». « Si tu as envie, tu peux faire telle
course pour moi : je t'en crois capable et,
potentiellement, je l'attends de toi. Mais ça ne
change rien entre nous si tu ne le fais pas ». ( Tous
messages qui sont bien sûr semi-implicites !);
8. Accepter qu'il puisse réaliser certaines de ses envies
Reconnaître son droit à occuper un territoire
confortable, et même, lui laisser mordre un peu sur
notre domaine et lui donner des permissions plus
larges qu'aux autres, par exemple, celles de
régresser : « J'ai remarqué que ça te faisait plaisir de
manger n'importe comment ( que ça t'aidait de
pouvoir crier ) on va essayer de s'arranger pour
rendre ça possible ». Pourquoi lui interdire ce plaisir
compensatoire s'il ne cherche pas à l'épuiser, et s'il
observe une loi plus fondamentale du respect
d'autrui? Après avoir goûté du plaisir et été aimé
quand il le prenait, l'enfant se vit davantage comme
un être bon ... Son narcissisme augmente, et il
reprend spontanément le courage d'exploiter la
bonté en soi, c'est-à-dire de reprendre son
expansion;
9. Le dernier exemple
concerne surtout les enfants
placés en home ou en famille d'accueil
Il est essentiel qu'ils soient approvisionnés en «
racines naturelles », dans la mesure où ils le désirent
profondément, sans les forcer dans un sens ni dans
l'autre : « Aimerais-tu avoir des nouvelles de tes
parents ou préfères-tu pas? ( M'en parler ... les revoir
- si c'est possible! ... Afficher leur photo ...) Désires-
tu connaître l'adresse de tes frères et soeurs, ou
non? Aimerais-tu écrire à ton ancien éducateur
? » (5)
.
Le contexte de la restitution
1. Restitution et stabilité
Si l'on vise à la réintrojection d'expériences
gratifiantes pour que se reconstituent de bonnes
images parentales, il faut qu'elles soient abondantes,
plus nombreuses en tout cas que les expériences
frustrantes.
Il est nécessaire aussi qu'elles proviennent de
sources stables : fonctionnellement, l'enfant ne finit
par repérer la présence d'un signal que s'il émet
régulièrement; et affectivement, il ne peut se
convaincre qu'un autre l'aime, et donc l'introjeter, s'il
n'en reçoit pas les signes à répétition, quelles que
soient les circonstances.
Cette hypothèse pose quelques problèmes dans les
institutions où la rotation des personnes est élevée :
certaines maisons d'enfants, des centres de gui-
dance qui confient à des stagiaires des prestations
de moyenne durée, etc. Bien sûr, notamment dans
les homes, l'on peut dire - et c'est vrai, jusqu'à un
certain point - que la « personne-mère » est
remplacée par le « groupe-mère » : on évite que
l'approvisionnement affectif essentiel vienne d'une
personne dont on n'est pas sûr de la stabilité à long
terme, ou qui a une présence trop maigre; l'on confie
plutôt le maternage au groupe, dont on renforce la
cohésion, et même aux murs de l'institution, dont on
veille à ce qu'ils soient accueillants et chaleureux; de
cette manière, l'expression d'affects de tendresse
continue au-delà du départ des personnes ( laisser
traîner les bonbons ; fêter les anniversaires ;
politique pédagogique de tolérance, et de satisfaction des
besoins ...); une bonne partie du
réapprovisionnement est immuable, c'est-à-dire qu'il
se transmet d'arrivant en arrivant et constitue un
repère stable, qui augmente la confiance de base de
l'enfant.
Mais cette substitution du groupe à la personne n'est
pas parfaite : aussi, d'autres institutions
encouragent-elles, au contraire, la constitution de
liens privilégiés entre l'enfant et un des membres de
l'équipe, n'importe lequel, qu'il a pu choisir
personnellement. Il va de soi qu'on veille alors à la
recevabilité des motivations et au pronostic de
stabilité des adultes qui se proposent, en leur
demandant de ne pas s'engager au-delà de ce qu'ils
peuvent garantir à long terme.
Dans ces conditions, on décourage aussi l'enfant de
mordre à tous les râteliers, en le renvoyant à la
personne de référence à propos de qui il a ébauché
un choix plus intense : « Va plutôt demander ce
conseil à Monsieur X; c'est lui ton grand copain ici ».
Si un adulte est très investi, son départ n'est pas
annulé par la persistance des autres ; l'enfant en
souffre et son abandonnisme s'amplifie; cet effet
secondaire désastreux se réduit si l'on pense à :
- se méfier
de notre seul bon coeur, qui pousse à des
engagements intenses mais sans durée ; mieux vaut
éviter de trop donner à un enfant si l'on sait que l'on
doit partir bientôt, ou que l'on est d'humeur
changeante, ou qu'on n'est pas destiné à rester
célibataire;
- maintenir
une certaine survie des liens importants
engagés, même après le départ d'un des
partenaires; ainsi, une institution pourrait accepter
activement, voire faciliter ou stimuler des contacts
épisodiques avec des adultes qui ont compté dans la
vie de l'enfant;
- et enfin,
faciliter le travail du deuil quand la survie à
long terme n'est pas possible ( voir page 82 et sq. ).
2. Prendre l'initiative
Suffit-il de répondre aux demandes acceptables de
l'enfant, ou vaut-il mieux aller spontanément vers lui
pour lui faire des cadeaux de tous genres? Dans la
première option, l'enfant doit signaler ce dont il
manque, ce qui ne le rassure pas sur l'intensité avec
laquelle il est investi ; dans la seconde, il reçoit
l'initiative de l'adulte comme signe de sympathie, et
comme reconnaissance spontanée de sa valeur.
J'opte donc pour les initiatives, étant entendu qu'il
s'agit de se proposer, sans s'imposer, face à des
enfants qui se méfient souvent des gentillesses de
l'adulte, dont ils redoutent l'envahissement ou les
intentions agressives manquées.
Ces initiatives gagnent à ne pas devenir un
programme routinier : la « bonne » surprise de
recevoir, le petit choc inattendu, l'étonnement de
l'enfant ... accroissent la quantité d'affects agréables
liés à l'expérience et facilitent donc son introjection.
Inversement, l'enfant habitué à recevoir à temps et à
heure, même s'il ne demande pas, se transforme
plus facilement en tyran et est davantage déçu
quand par hasard, ça ne vient pas.
Une de nos initiatives les plus intéressantes, c'est
notre retour spontané après un conflit, une
frustration, ou un rejet de sa part. Comme signe que
la relation n'est pas morte. En effet, notre « non » est
dur à recevoir; c'est une confrontation à la réalité de
la vie : personne ne lui donnera jamais tout; il doit
assumer que nous ne sommes pas le « tout bon »
mythique, et que nous avons nos limites. Avec son
organisation affective archaïque, son fonctionnement
sur le mode tout ou rien, il peut imaginer d'abord que
notre « non » signe la destruction définitive de la
relation ; il sera donc rassuré si, quelques temps
après notre refus, quand nous en sentons de
nouveau la possibilité, nous revenons spontanément
et explicitement à sa rencontre. Et alors, ce n'est pas
pour exiger un pardon ou réargumenter sur le passé!
Changeons le mode de notre présence : en
tâtonnant, nous finirons bien par trouver un canal
acceptable par lui : un clin d'oeil, une caresse furtive
dans ses cheveux, un petit service demandé ...
3. Le caractère gratuit du réapprovisionnement
Ce que l'on donne est gratuit; les vrais cadeaux n'ont
rien à voir avec les récompenses, dont je ne dénie
pas le bien-fondé, mais dans une autre visée, celle
de renforcer les apprentissages.
Si l'on confond les récompenses et les dons, on
risque d'insécuriser l'enfant, confronté à des dons
conditionnels, qui le laisseront démuni s'il fait trop de
bêtises. Il faut prévoir des gestes inconditionnels, qui
lui prouvent la permanence de sa valeur de sujet,
quoi qu'il fasse : on peut lui reprocher ce qu'il fait,
tout en lui signalant que l'on continue à aimer ce qu'il
est : c'est surtout après ses bêtises qu'il a besoin
d'un cadeau, ou en tout cas d'un geste d'amour!
4. Le périmètre de sécurité de l'enfant
Aussi longtemps qu'il est fort dépressif ou/et qu'il n'a
pas vraiment confiance dans l'adulte, l'enfant a
besoin d'une zone de repli et d'intimité que l'on ne
franchisse pas.
Sans pour autant qu'il s'y sente relégué ! Je viens de
développer l'idée qu'il était possible de lui faire
respectueusement le cadeau du silence.
Petit à petit, ce périmètre de sécurité rétrécit et
l'adulte s'approche en utilisant divers médias : il
recourt à des unités de discours et de dialogue de
plus en plus longues; il regarde l'enfant de plus en
plus intensément; la distance spatiale diminue; il
exprime de plus en plus d'affects positifs, jusqu'au
contact physique déjà évoqué.
Mais au début, qu'il se contente de veiller à la
satisfaction des besoins de l'enfant et à sa
protection, sans l'envahir par des exigences de
rapproché affectif insupportable! Et la protection
consiste déjà à éloigner un peu de lui tous ceux qui
veulent l'investir trop vite : « Il a besoin d'être seul,
de lire dans son petit coin »; « Tu as bien le droit de
jouer tout seul à ton aise ».
Bien sûr, les premières fois, emporté par sa
générosité et sa bonne volonté, chacun risque de
transgresser involontairement cette limite et de se
voir expulsé comme indésirable; alors, c'est bien
difficile de tenir bon, de continuer à croire à la valeur
de ce qu'on peut apporter, et de revenir
activement ... jusqu'à un peu moins loin! Pourtant
combien nécessaire est ce retour, pour
déculpabiliser et revaloriser l'enfant, parfois paniqué
par l'expulsion qu'il a provoqué!
5. Commentaire verbal de la restitution (6)
Pour autant qu'elles correspondent à des sentiments
sincères, il existe aussi des paroles qui facilitent un
peu l'introjection des expériences de réapprovision-
nement : elles expliquent à l'enfant la nature de
quelques phénomènes humains qui s'y jouent et,
partant, diminuent son angoisse de l'inconnu et
augmentent sa réceptivité à leur égard. Encore faut-il
que le commentaire de ces situations soit fait sur le
vif, par une personne en qui il ait confiance, et qui ait
la compétence de manier les concepts qu'elle tente
de structurer.
a. Ainsi un adulte peut-il commenter :
- la réalité
des sentiments affectueux qu'il vit; son
désir d'être avec l'enfant et de lui faire plaisir : « J'ai
envie de ... » et non pas : « Il faut bien »; « Si je fais
cela, c'est tout simplement parce que je t'aime bien
»; « Si je te donne ce morceau de chocolat, ce n'est
pas seulement parce que tu en as besoin ; j'aime
que tu sois bien »; « Parfois, je voudrais te montrer
encore plus que je t'aime bien, je ne sais pas si je te
le fais toujours bien voir » ...
- les différences
qui séparent les actes extérieurs et
les intentions : ceux-là n'expriment celles-ci que
partiellement, et parfois maladroitement : nous
devons nous contenter d'indices peu clairs, et
espérer qu'ils renseignent bien l'enfant sur nos
réalités subjectives plus riches : « Parfois, je
voudrais rester plus longtemps avec toi, mais je dois
m'occuper de beaucoup de choses ; je ne sais te
donner qu'une partie de ce dont j'ai envie »; « J'ai
vraiment envie que tu sois heureux; pour te le
prouver, je n'ai que des petits moyens : par exemple
te faire ce cadeau ... mais ce cadeau, ce n'est rien à
côté de la sympathie que j'ai pour toi ...».
Par ailleurs, un acte trahit parfois l'intention dont il
est porteur ; il faut savoir y penser et le faire
remarquer à l'occasion : « Quand tu as vu que je
partais, tu as peut-être eu peur que je t'aime
moins ... mais pour moi, ce n'était pas ça; je partais
parce que ...».
Enfin, un acte n'exprime guère qu'une composante
émotionnelle dominante, alors que les autres,
pourtant présentes, restent non-dites : « Tu as vu
que je me fâchais; c'était contre telle bêtise qui
m'avait énervé; mais tu sais que, surtout au fond de
moi, je t'aime bien ... Ce ne sont pas ces quelques
bêtises qui vont changer cela ...»; la recevabilité
immuable des désirs de l'enfant, même s'il est
parfois mis des freins à leur réalisation complète : «
C'est formidable d'avoir envie, comme toi, d'être
toujours avec maman ...»; « Beaucoup d'enfants,
comme toi, ont envie un jour de ...»; « Mais il faut
parfois se quitter ...»; « Je ne peux pas te dire
oui ...»; « Nos envies, on doit parfois les refuser ...
elles sont belles, mais on ne sait pas les satisfaire
jusqu'au bout ...»;
- l'ambivalence,
qui gouverne quasi toutes les
relations humaines : nous vivons ce qu'il y a de bon
et de mauvais chez nos partenaires, et
réciproquement. Cette bipartition ne rend pas
impossible l'existence de solides relations : c'est
seulement quand elle est déniée que la vie se
complique! Il faut d'autant plus rassurer l'enfant à ce
sujet qu'il croit facilement que sa part de sentiments
agressifs n'est pas naturelle, et surtout que leur
expression détruira, peut-être définitivement, ses
relations!
On lui parlera donc du phénomène-ambivalence, en
s'appuyant surtout sur des expériences concrètes
faites par lui, où l'agressivité contre le Mauvais n'a
pas empêché la conservation du Bon : « Avec moi,
parfois, tu es fâché, parfois tu es gentil : c'est normal;
c'est comme ça avec tout le monde : dans mon
caractère, tu trouves qu'il y a du bon et qu'il y a du
mauvais; par exemple, tu n'aimes pas quand je ...,
mais quand je ..., on est copains ».
« Hier, tu râlais quand je ... tu me l'as dit ... tu ne
veux pas de ça chez moi aujourd'hui, par contre, tu
m'as montré que tu m'aimais »; « Moi aussi, je trouve
que dans ton caractère, il y a des bons et des
mauvais côtés. Par exemple : ... ». « C'est normal de
ne pas tout aimer chez quelqu'un ; il y a toujours des
choses qu'il fait et qu'on voudrait bien boxer; par
exemple ... : ce n'est pas pour ça qu'on se tue;
quand on a boxé le mauvais, il reste le bon ...».
b. Pour mettre en place ces différents concepts, l'on
peut recourir à :
- l'interpellation
directe : « Toi tu ... »; « Moi je ... »
- la
généralisation : « Habituellement, les garçons de
ton âge ...». « Souvent, les grandes personnes ... » :
elle a une fonction rassurante et déculpabilise, via la
déclaration d'universalité des sentiments dont on
parle.
- la procuration : le
soir, on raconte une histoire dont
les héros éprouvent des sentiments et des conflits
superposables à ceux de l'enfant; ils sont suffisam-
ment déguisés pour que l'enfant ne se sente pas trop
visé ( petits animaux, autre époque, autre lieu, âge
différent ...) : « Une fois, un petit ours était fort
triste ... Une petite soeur ours était née et il trouvait
que Maman ours s'en occupait trop ...».
6. Les limites de la restitution
Donner, ce n'est pas non plus se laisser manger par
des enfants, qui, une fois qu'ils ont commencé à
recevoir, désirent souvent nous avoir jusqu'à l'os,
sans respecter la moindre limite.
Nous voulons garder la libre disposition de ce que
nous donnons. Cela ne signifie pas nécessairement
que c'est nous qui prendrons chaque fois l'initiative
d'offrir; il y a aussi, bien sûr, le champ des réponses
à une partie des demandes formulées par l'enfant.
Mais c'est à chaque coup notre joie, notre sentiment
d'aise, notre sensation de liberté, la sympathie que
nous ressentons ... qui sont les signaux verts sur le
chemin des donations.
Dès que nous nous sentons diminués, pris au piège,
mangés, violés, crispés, angoissés par ce que nous
vivons être des abus, il est préférable de le faire
savoir à l'enfant : « Non, tu me demandes trop, je ne
peux pas tout te donner ».
Ainsi, nous introduisons l'idée de l'existence d'une
limite et d'une loi, d'un interdit entre le désir et la
consommation de son objet. L'enfant s'affronte alors
à cette réalité que l'autre a son mot à dire et donc
qu'il n'est pas tout-puissant; à moyen terme, nous le
sécurisons parce que, par identification, nous lui
ouvrons la possibilité, à lui aussi, de dire non à tout
qui veut en abuser de lui; et, à court terme, nous
sauvegardons notre hygiène mentale et la sienne, en
prévenant une rupture provoquée par l'angoisse de
mort devenue débordante.
Notre « Non » serein peut prendre bien des formes :
lui demander de ne pas partir avec un objet : « C'est
à moi, j'y tiens »; limiter le temps qui lui est consacré;
lui faire payer une consultation; introduire une
distance spatiale quand le rapproché physique est
trop crispant ...
Progressivement, et sans aller au-delà de ce que
l'enfant peut supporter, nous gagnons à exposer en
toute vérité « l'état de la question affective » entre lui
et nous. Par exemple, une maman s'absente pour
une activité externe qu'elle investit : au début, elle
annulera presque son départ en insistant sur les
compensations : « Je m'en vais, mais ( il y a telle
contre-partie agréable pour toi ) » ; elle signalera
même « Je dois partir », ce qui n'enlève pas à
l'enfant l'essentiel de ses illusions sur sa grande
puissance d'être désirable. Mais quand il sera
devenu plus fort, elle devrait pouvoir dire : « Je
désire partir, parce que j'aime cette activité » ; ce qui
connote implicitement: « Toi aussi, il y a des choses
que tu aimes en dehors de moi, et je ne te demande
pas de compte à leur sujet ».
De toute façon, notre « Non » est dur à supporter : il
réavive l'angoisse d'abandon de l'enfant, et chatouille
désagréablement son narcissisme. Tout en le posant
sereinement et sans culpabilité, nous pouvons donc
nous efforcer qu'il ne dépasse pas ses forces :
a. En prévoyant des compensations qui, sans être
d'intensité égale à la consommation interdite,
représentent quand même une certaine somme de
plaisir, par exemple régressif : « Je pars, mais je t'ai
fait un bon gâteau ». C'est évidemment une politique
à court terme, mais par laquelle il faut parfois passer
lorsque l'enfant est trop fragile. Une condition de son
efficacité, c'est que l'adulte ne se sente pas possédé,
en concédant une compensation à contrecœur; s'il
l'accorde, c'est en toute liberté, parce qu'il a évalué
la fragilité de l'enfant; sinon, qu'il s'abstienne !
De temps en temps, la compensation reçue pousse
l'enfant à escalader ( encore ! ); il effectue ainsi un
test de sa puissance : il faut couper tout de suite ce
jeu ... avec un sourire indulgent ( c'est de bonne
guerre! ). De toute façon, l'enfant bénéficie quand
même de la compensation unique qui lui a été
octroyée.
b. En rassurant explicitement l'enfant sur la
permanence de notre amour. C'est parfois possible
immédiatement, si l'enfant n'est pas trop fâché! Par
exemple, il faut interrompre une séance de
rééducation plus tôt qu'il ne l'avait désiré, et le
rééducateur s'en sépare en disant : « Je t'attends la
semaine prochaine avec plaisir » ; ou : « Je te donne
( tel substrat matériel : dessin, un test ...) jusque la
prochaine séance » ; ou : « Fais ( tel service, tel
dessin ) pour moi pendant la semaine ».
Parfois, il faut prendre l'initiative de revenir quelque
temps après notre « Non » ( voir page 72 ).
c. En permettant à l'enfant une expression des
sentiments de frustration et de colère provoqués par
l'interdiction : « Tu as trouvé ça injuste ... tu es fâché
contre moi ...». Une expression sobre de ces affects
peut être quelque peu libératrice; il en va autrement
de leur rumination indéfinie ... Le but n'est pas tant
d'amplifier son noyau agressif que de lui montrer, par
notre bienveillance et notre humilité à l'écouter, qu'il
peut être fâché sans que nous coupions les ponts
ipso facto.
d. Après qu'il ait dit son amertume, on peut expliquer
à l'enfant le pourquoi de la limite, qui touche souvent
à la dimension que nous réservons à notre territoire
personnel : « Tu sais, moi, avec mon caractère, je ne
supporte pas de ...». Cette explication à un caractère
relatif à la personne en face de laquelle il se trouve
et, de son point de vue d'enfant, sa colère est donc
justifiée. On peut le lui dire aussi ! « De la façon dont
toi tu vois les choses, il est juste que tu râles; toi et
moi, nous avons des points de vue différents sur nos
pays à chacun ».
e. En suggérant à l'enfant de mettre en branle
d'autres mécanismes psychologiques que la
consommation immédiate, par exemple la
fantasmatisation : « Quand je ne suis pas là, tu peux
penser à moi, à toi et à moi, à des aventures qu'on
ferait tous les deux »; « Si je n'ai pas voulu que tu
prennes ( telle chose ), tu peux imaginer que tu me la
prends, que tu prends mes trésors, que tu fais
quelque chose avec ».
Par exemple aussi, des ébauches de sublimation ou
en tout cas, de transformation d'un registre primitif
d'expression de l'amour : « On m'appelle ailleurs, et,
pendant mon absence, tu peux faire telle chose pour
moi » ; « Toi aussi, tu peux m'apporter une fois un
cadeau » ...
7. Restitution et triangulation
Celui qui donne, court le risque de se refermer sur
celui qui reçoit; il se vit là une dépendance
réciproque. Tant mieux, si, de son côté, l'enfant
désire et cherche ce doux renfermement : c'est
l'indice qu'il a retrouvé confiance dans un autre qu'il
reconnaît inoffensif et bénéfique : il peut donc se
laisser aller à l'introjeter.
Mais ce temps de la dyade n'est qu'une première
étape. Il me semble utile de « trianguler » le
mouvement de réapprovisionnement dès que
possible :
a. L'enfant doit percevoir petit à petit, et parfois
douloureusement, qu'il ne consommera pas
complètement le partenaire qu'il s'est choisi : celui-ci
a d'autres intérêts, d'autres fonctions que de
s'occuper de lui, et surtout d'autres objets
d'investissement à qui il se donne et qui,
spontanément, viennent s'interposer, par jalousie
ou/et pour protéger l'intégrité de leur partenaire
commun, quand ils estiment que l'enfant exagère
avec lui.
Par la suite, j'appellerai « tiers », ces autres, pas
seulement dans la famille, mais dans toute institution
(7)
.
Ils ne remplissent pas qu'une fonction négative
d'interdit - « Laisse un peu maman tranquille » - ; ce
sont aussi des centres d'investissement et
d'identification possibles pour l'enfant : premières
plate-formes de sortie du puits de la dyade, ils
renvoient l'enfant à lui-même, à son propre
narcissisme ou/et l'ouvrent au monde des autres, s'il
ose l'affronter.
b. Cette présence du tiers, souvent désirée, parfois
pesante, opère également pour le partenaire choisi
d'abord, et l'empêche de réaliser jusqu'au bout son
rêve de maternité toute-puissante; éventuellement
parce que le tiers consomme lui-même une partie de
la libido objectale disponible, et essentiellement en
fonction de la réalité : personne ne sait être présent
vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ni donner, ni
être compétent partout; le tiers est un complément
indispensable et mieux vaut qu'il soit présenté à
l'enfant comme cette source de vie complémentaire,
plutôt que comme un empêcheur de danser en rond :
« Je ne suis plus là après seize heures; mais papa
( Monsieur X ...) sera là, et tu sais bien que tous les
deux, nous veillons sur toi »; « Avec moi, ( en
rééducation ), on joue et on travaille ( dans tel
but ...); et avec Madame X ..., en classe, tu fais ( tels
autres travaux ) pour ( tel but complémentaire ) ...».
c. L'intégration du tiers ne se réalise pas en une fois.
Voici, parmi bien d'autres, quelques interventions qui
peuvent sensibiliser l'enfant à son existence :
- faire
rapporter à la maison un dessin réalisé à
l'école, pour que les parents le voient; demander la
collaboration des parents à certaines tâches
scolaires, plutôt que d'imaginer immédiatement leur
incompétence, voire leur nuisance;
- recevoir
deux enfants ensemble en rééducation
( ou en thérapie ), en signifiant : « Je t'aime bien,
mais il n'y a pas que toi ... toi aussi, tu aimes bien et
papa et maman »; « Être à deux, c'est parfois gai »;
« Aide-moi à m'occuper de l'autre; tu vas lui
montrer ... il verra comment tu fais » : messages qui
signalent respectivement la frustration, le
déplacement libidinal ou la sublimation; ils
introduisent tous l'idée du partage de ce qui se
donne : « C'est dur ... on aimerait tout garder ... mais
lui aussi a besoin et a droit ...»;
- « Je voudrais
rester avec toi, mais Monsieur X ...a
besoin de moi pour la réunion; et on a besoin de toi
ailleurs » ; « Ta séance s'arrête parce que je dois ( je
veux ) maintenant m'occuper de Denis »;
- « Va dire
à papa que tu as réussi ( telle chose ). Il
t'aime bien, ça lui fera plaisir »; « Fais ( telle chose )
pour/avec lui » : ici, le tiers est introduit de façon
positive, c'est une source d'intérêt possible pour
l'enfant;
- en maison
d'enfants, s'ouvrir à la famille naturelle,
ou à des adultes externes, en faisant taire une
ambivalence réelle et irréductible à leur égard;
- toutes ces
interventions n'ont cependant de portée
que si l'adulte qui les fait vit pour son propre compte
la réalité opérante du tiers ; il l'aime ou il accepte son
rôle complémentaire, et sait donc se détacher de
l'enfant pour lui.
8. La circulation des sentiments autour de l'enfant
L'intensité du réapprovisionnement affectif de l'enfant
est partiellement liée à la quantité d'amour présente
entre les adultes qui l'entourent et, plus
accessoirement, à la manière dont cet amour s'exprime ou
reste non-déclaré.
S'il existe trop d'agressivité entre ses proches, leurs
rapports sont gouvernés par d'autres paramètres que
l'expression de la tendresse : il s'agit d'abord de
dominer, ou de sauvegarder son territoire personnel.
Ce genre de rapport risque bien de se voir reproduit
à l'égard de l'enfant; en tout cas, ce dernier est
souvent embarqué dans la guerre comme otage,
allié, butin ...
Si, tout en s'aimant et en se respectant, on ne pense
guère à signifier, par des gestes, des mots, ou des
attentions ce que l'on ressent entre adultes, cette
discrétion a tendance à se transporter vers l'enfant ...
Ce sont presque des lapalissades, mais dont il
faudrait tirer des conséquences pratiques : avant
d'orienter un enfant vers un milieu, ou au moment de
l'y maintenir, tient-on suffisamment compte de la
circulation des affects qui y existent? Si la
température y est trop basse, en fait-on un motif
d'exclusion? Au moment de poser un projet
pédagogique, dans un home ou dans une famille,
fait-on attention aussi, à la qualité d'amour qui relie
les adultes?
Veille-t-on à ce qu'il puisse s'exprimer suffisamment :
réunions de réflexion, fêtes, attentions, valorisation
des uns par les autres?
Cette expression dépend de la créativité et du
courage de chacun. Souvent, on a tendance à rejeter
la responsabilité des tensions sur le conjoint, ou sur
la direction ; c'est parfois une façon infantile de voir
les choses. Si chacun prend sur soi de rendre la vie
plus agréable à ses proches, les tensions ont
beaucoup de chance de se réduire, bien plus vite
que si persiste l'attente que ce soit l'autre qui change
le premier ...
Quelques obstacles à la restitution
1. Un adulte, qui occupe une fonction centrale
dans l'entourage de l'enfant, n'éprouve aucune sympathie
pour lui
Voici une réflexion menée à ce sujet dans un groupe
d'éducateurs, qui pourrait être transposée à d'autres
institutions, et notamment à la famille :
a. Quand la sympathie ne s'installe pas, même après
un temps de latence parfois nécessaire pour
dépasser une répulsion initiale, l'éducateur concerné
peut demander que l'enfant change de groupe, non «
parce qu'il est infernal », mais parce que : « Ça ne va
pas entre nous deux » ; « Nos caractères ne s'accor-
dent pas ...». Encore faut-il qu'il ait la simplicité d'en
faire la démarche, et que l'institution ait l'intelligence
de la recevoir et d'y donner suite dans la mesure du
possible.
b. Si cela ne l'est pas, l'éducateur peut être un
coordinateur, qui permet, organise et encourage des
contacts entre l'enfant qu'il « n'aime pas », et
d'autres personnes - camarades ou adultes - qui,
elles, l'aiment: et cela sans culpabilité ni dépit :
personne ne doit aimer tout le monde, et l'enfant a
aussi ses antipathies!
c. Et si rien de cela n'est accessible? Je trouve nocif
de donner à l'enfant des signes d'une affection qui
n'existe pas. Au contraire, dans la mesure où l'enfant
semble assez fort pour le supporter, certains
n'hésitent pas à expliciter la vérité : « On ne s'entend
pas tellement bien tous les deux. Nos caractères ne
s'accordent pas fort. On n'a pas beaucoup de
sympathie l'un pour l'autre ». Ils en attendent une
meilleure adaptation de l'enfant, qui n'est pas laissé
dans l'illusion. Implicitement - ou non - il est invité à
investir ailleurs : « Cherche quelqu'un qui t'aime ».
Ils en profitent pour analyser les zones de conflits, et
tenter de les réduire par des concessions
réciproques : « C'est quand, surtout, que ça cogne
entre nous deux ? ... ».
d. Parfois même, si les sentiments négatifs sont
partagés par d'autres, la situation est discutée en
groupe. « Voilà, pour le moment, ici, on n'aime pas
trop X. Qu'est-ce qui se passe? On en a toujours
après lui ». Ainsi, le groupe s'habitue à utiliser la
parole plutôt que le passage à l'acte. Les enfants
apprennent à nuancer leurs positions et fonctionnent
avec ambivalence, plutôt que comme des « tout ou
rien » : « X a aussi des bons côtés ; c'est quand il fait
telle chose qu'on ne sait pas le sentir ; quand il est
autrement, on est bien avec lui ».
e. Quelle que soit la nature des sentiments à son
égard, l'on peut cependant donner une certaine
sécurité à l'enfant moins aimé : il est possible, en se
contraignant quelque peu - par exemple, en pensant
à lui à heures fixes - de se soucier de ses intérêts, de
ses besoins et de son bien-être matériel, tout en ne
le leurrant pas sur l'origine affective des démarches
faites à son avantage : « On ne s'entend pas
tellement bien, mais j'estime que tu as le droit à ton
bien-être ». L'enfant mesure ainsi que l'amour ne se
commande pas : les sentiments sont spontanés, et
lui aussi peut les exprimer comme il les vit. Par
contre, il a le droit de recevoir et de réclamer les
bases matérielles qui assurent sa croissance.
A procéder ainsi, l'on peut renforcer son propre
investissement narcissique, grâce auquel il n'attende
pas nécessairement beaucoup d'affection d'autrui,
mais aime se prendre en charge et se chouchouter
lui-même.
2. Il existe une concurrence affective entre plusieurs enfants
Un groupe d'enfants n'est pas toujours prêt à
accepter qu'un membre isolé soit l'objet de soins
affectifs plus attentionnés ; d'autant qu'ils consistent,
entre autres, en une quantité plus grande de plaisirs;
même s'ils sont sûrs d'être aimés, les autres enfants
sont évidemment intéressés par ces extras qu'ils
voient leur échapper ; il s'en suit des réactions
agressives, tant à l'égard de l'adulte que du «
chouchou ».
Ce problème me semble partiellement irréductible ;
voici quelques aménagements qui l'atténuent un
peu :
a. L'adulte responsable d'un groupe ne doit pas
nécessairement constituer lui-même la source
restauratrice principale. Il peut être un intermédiaire
entre l'enfant dépressif et des tiers qui, eux, lui sont
plus exclusivement disponibles dans le sillage de la
famille nucléaire, il gravite peut-être un oncle
célibataire, un dirigeant de mouvement de jeunes,
des grands-parents ... autour de l'institution, il existe
aussi des bonnes volontés disponibles : enseignants,
personnels d'entretien, familles de parrainage
candidates, toutes personnes qui peuvent être
sollicitées, proposées à l'enfant, et activement
soutenues si elles ont commencé à nouer avec lui un
lien restaurateur.
A exercer cette fonction d'intermédiaire, on connaît la
joie de voir l'enfant s'implanter quelque part, et la
tristesse de constater que ce n'est pas chez soi :
dans l'ambivalence habituelle à reconnaître la valeur
de ces tiers, cette amertume de ne pas être celui qui
comble l'enfant est certainement pour une bonne
part.
Parmi ces liens à solliciter, je citerai spécialement les
liens de sang : quand l'enfant vit en home, il est
souvent possible de faciliter le contact avec ses
ascendants directs ou indirects et avec sa fratrie; les
liens avec les pairs : d'autres enfants peuvent
prendre efficacement en charge leur pair qui a un
coup de cafard, spontanément ou parce qu'on leur a
fait remarquer sa détresse, et pris au sérieux l'aide
qu'ils pouvaient apporter.
Bien sûr, on doit les sensibiliser à ce que ressent leur
compagnon ( ou leur frère ), sans faire pression sur
eux, ce qui ruinerait l'efficacité du semblant d'aide.
accordée pour faire plaisir ...
b. Dans la mesure où l'on veut être gratifiant soi-
même, il faut, en institution, modifier la politique
pédagogique traditionnelle qui est axée sur la
réalisation d'un programme d'activités collectif et sur
une adaptation aux règles de la vie sociale; à mon
sens, on pourrait libérer du temps si on faisait
davantage confiance à la créativité des enfants pour
qu'ils occupent leur temps tous seuls : on pourrait
alors leur être plus disponible individuellement.
Il n'en reste pas moins une disproportion entre le
temps dont on dispose et l'attente des enfants.
Pour éviter des tensions trop élevées, certains
préfèrent faire des parts égales, sans accorder plus
d'attention à l'enfant carencé, et en tout cas, sans
mécontenter ses camarades.
D'autres essaient plutôt de réaliser une « pédagogie
des différences », c'est-à-dire de donner à chacun
selon ses besoins : les enfants plus confiants en eux
reçoivent une moindre quantité de
réapprovisionnement.
Le cas échéant, on leur explique : « Pour le moment
X est vraiment triste, il a plus besoin de moi ; si ça
t'arrive, tu peux compter sur moi ». C'est une
réassurance indirecte : « Si je te suis moins présent,
ce n'est pas que je t'aime moins, c'est que je suis
appelé ailleurs ». On aide l'enfant à différencier le
mouvement qualitatif de sympathie, qui est inaltéré,
et ses expressions quantitatives, soumises aux
circonstances.
L'enfant accepte davantage cette situation si l'adulte
n'est pas totalement fasciné par son compagnon
souffrant et n'oublie pas de marquer parfois le coup,
même contre l'enfant carencé, en consacrant du
temps à celui qui est bien portant.
Les tensions naissent surtout si l'enfant carencé
goûte beaucoup plus de plaisirs que les autres : par
exemple, tolérance aux transgressions, cadeaux
matériels ... On veillera donc à maintenir une relative
égalité dans ce chapitre précis des restaurations. Par
contre, l'enfant sûr de lui accepte assez facilement
que l'on consacre à son compagnon carencé
davantage de temps, de présence, de parole, de
signes de tendresse.
Enfin, comme toujours, il est utile d'entendre et de
laisser s'exprimer la colère de l'enfant
momentanément frustré, même si l'on est impuissant
à lui donner la solution qu'il réclame. A procéder
ainsi, l'enfant apprend que la souffrance de l'autre
peut faire loi : c'est le versant positif du tabou du
meurtre; il apprend aussi qu'il existe des différences
entre les êtres humains et qu'elles appellent des
traitements différents.
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2. LES SEPARATIONS ET LE DEUIL
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Les enfants abandonniques sont mal préparés à
affronter les séparations; hélas, pour beaucoup
d'entre eux, elle sont plus fréquentes
qu'habituellement : ruptures avec la famille, décès
d'êtres chers, éclatement des fratries dans des
homes différents, départ d'éducateurs - ou d'autres
adultes - qui avaient été fort investis.
Parfois même, ils vivent cette situation cruelle de ne
pas savoir si une séparation est définitive ou non.
Par exemple, lorsqu'un des parents, malade, doit
être hospitalisé à répétition ... ou quand ils sont en
home et ne reçoivent pas de signes de vie réguliers.
Combattre l'absence
L'idée la plus immédiate est de lutter contre
l'absence matérielle et de faire revivre le disparu;
quelle qu'en soit l'issue, l'existence même de ce
combat signale à l'enfant qu'un lien humain profond a
de la valeur : autour de lui, on n'est pas d'accord
pour qu'il soit trop vite remis en question par les
circonstances externes ; c'est sécurisant et
valorisant.
Un adulte qui part définitivement d'un home où il
aurait profondément investi un enfant fragile, peut ne
pas faire toujours attention à la survivance de ce lien
; et ceux qui restent n'aident guère l'enfant à se
battre pour qu'il en reste quelque chose. Des
contacts épistolaires, des visites épisodiques
pourraient être maintenues, mais ces possibilités
sont, soit négligées parce qu'encombrantes, soit
entachées de suspicions : ce sont les pédophiles,
n'est-ce pas, qui tiennent aux enfants ... Il est assez
rare, dans la culture d'un home, que cette survivance
du lien au-delà de l'engagement professionnel strict
soit mise en valeur : ce n'est plus la mode, c'était
pour les « bonnes soeurs ».
Pourtant, même si les contacts externes s'espacent
progressivement et finissent par mourir, un temps de
transition aura peut-être rendu possible l'introjection
de l'absent, alors qu'une séparation brutale, non
seulement la compromet sérieusement, en fonction
de la charge agressive soulevée contre lui - lâcheur,
mauvais objet - mais ferme même l'enfant à d'autres
investissements à venir, pour éviter le retour possible
de semblables souffrances ...
Et si ce n'est pas un temps de transition, mais que
l'adulte comme l'enfant désirent continuer à se
fréquenter, après tout, tant mieux! Encore faut-il que
leur environnement leur en donne le droit ...
Un autre exemple encore : plus l'enfant est petit ou
fragile, plus il a besoin de signes matériels qui, lors
de séparations transitoires, lui garantissent que
l'absent continue à exister et même à penser à lui :
donner un coup de téléphone, écrire, s'envoyer des
photos, laisser des traces avant de partir ( petits
objets, souvenirs ...), rapporter un cadeau quand on
revient ...
Mais ce peut être une idée utopique que de vouloir
ressusciter les morts!
Utopie souvent dictée par notre culpabilité à
supporter la misère de l'enfant délaissé. Combien
d'énergie perdue, en institution, à renouer le contact
avec des parents dont on a perdu la trace et dont il
est probable qu'ils ne réinvestiront jamais l'enfant! Et
en famille, combien de dégâts parce qu'on ne veut
pas reconnaître un rejet qui a pourtant toujours son
bien-fondé émotionnel! La conséquence
malheureuse, c'est que l'enfant ne peut pas trouver
sa chance en investissant ailleurs ...
Or, la disparition d'une personne n'entraîne pas celle
de toutes les autres; seul, un fantasme de toute-
puissance peut le faire penser. En outre, c'est seule-
ment quand la disparition est rendue officielle que
l'enfant peut faire son deuil du disparu, c'est-à-dire
introjeter son nom et sa bonté, quand elle était
présente. Ce deuil est facilité :
1. En préparant la séparation
Avertir l'enfant que l'on (qu'il) va partir, un peu à
l'avance; si c'est lui qui part, lui faire visiter son
nouveau cadre de vie, l'y laisser pour un bref séjour;
l'y envoyer avec ses biens ( une partie de son
territoire matériel reste immuable et l'accompagne );
veiller à ce que ses habitudes ne soient pas trop
brutalement bouleversées ... tous actes qui, en
atténuant le choc de la séparation, réduisent
l'angoisse de l'enfant, et donc secondairement son
agressivité réactionnelle contre le lâcheur -
persécuteur. Ce que l'on veut surtout éviter, ce n'est
pas son agressivité en soi, mais son amplification
démesurée : rejet haineux et global de la relation qui
a existé, et des autres à venir.
2. En relatant les vrais motifs de la séparation
Ceux-ci peuvent être une incompatibilité d'humeur
avec le conjoint, un investissement professionnel
plus gratifiant, une dissension avec la direction ... où
l'on reconnaît sa part de responsabilité. L'enfant
s'imagine parfois à tort être la cause du départ et
peut être rassuré par ces motifs : son agressivité
n'en diminue pas nécessairement pour autant. Dans
d'autres cas, sa déculpabilisation n'est que partielle,
mais c'est déjà mieux que prendre tout sur lui : « Ce
n'est pas ( seulement ) ta faute, si ça n'a pas marché
entre nous. Nos caractères ne sont pas accordés ».
3. En ne niant pas la réalité du chagrin de l'enfant
« Ta soeur est partie ... tu es triste ... tu te sens
seul ... Ça me fait aussi quelque chose qu'elle soit
partie ( si c'est vrai ! ) ... et de te voir dans cet état ».
Il ne faut pas en dire beaucoup plus : par la suite,
notre proximité physique, un geste de soutien
continueront à témoigner de notre présence à ses
côtés.
Trop souvent, nous avons tendance à fuir le chagrin
de l'enfant et au mieux, à le consoler
irrespectueusement : « Ce n'est rien, va ! ».
4. En l'invitant par la suite à évoquer
les expériences
agréables qu'il a faites avec le/la disparu(e)
« Tu te souviens de moments agréables avec elle ?
» ; « Raconte ... c'est bon les souvenirs ...»; « Tu te
souviens, quand tu habitais à la maison, avec papa
et maman ...? ».
Paradoxalement, ces narrations ramènent mieux
l'enfant à la résignation que le silence, dans lequel il
peut projeter le retour du disparu avec une intensité
exacerbée.
Dans le même ordre d'idée, j'ai entendu raconter à
un jeune enfant chrétien : « Tu sais, à cette heure-ci,
ton papa, il doit faire sa partie de cartes avec Jésus,
et puis, ..., etc.».
5. Cette possibilité de la conservation intérieure
de la relation peut même être signalée telle quelle
« Ce n'est pas parce que nous nous quittons que
nous allons nous oublier : notre amitié ( notre
tendresse, notre relation ) n'est pas morte : tu restes
vivant dans mon coeur, et peut-être, si tu le désires,
moi aussi dans ton cœur ... tu peux penser à moi ...
ce que j'ai dit reste présent dans toi ... »
« Ton père, il n'est pas tout-à-fait mort : des parties
de lui restent vivantes dans toi, tu as pris pour toi
quelque chose de son caractère »; « En partie, tu
(vas) fais vivre sa semence ...».
Ainsi, j'ai vu une éducatrice marquer son départ par
ce « jeu » très symbolique : « Dis ton prénom » ;
réponse : « Luc »; alors, elle fait semblant d'attraper
entre ses mains le prénom prononcé, à la sortie de la
bouche de l'enfant, le fait entrer dans son oreille et
puis mime la descente jusqu'à son cœur : « Tu vois,
il est en moi, et je ne l'oublierai pas ».
« Et moi, je m'appelle Claudine ».
De la même manière, elle attrape son propre nom et
le donne à l'enfant en accompagnant, par le toucher,
sa descente fictive jusqu'à son coeur, lieu sym-
bolique de la conservation.
6. Enfin, l'introjection du bon
se réalise mieux si
l'enfant peut agresser et rejeter la composante «
mauvais objet » existant dans le/la disparu(e)
Et le premier acte contestable, c'est le départ lui-
même : « C'est râlant ... tu as envie de lui crier :
Lâcheur, dégoûtant ». Et puis, tout n'était pas bon
dans leur relation : « Des fois, vous étiez fâchés l'un
contre l'autre. Tu te rappelles ( cette scène ...) ... ».
Cette agressivité libérée empêche également
l'installation d'une idéalisation du disparu, processus
contre lequel on ne peut plus faire grand chose une
fois qu'il est installé.
Enfin, la reconnaissance de l'agressivité par un
adulte tiers diminue la culpabilité de l'enfant, qui
s'imagine parfois avoir tué le partant par ses colères.
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3. RENFORCER L'ESTIME DE SOI
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L'enfant abandonnique doute profondément de lui : si
on ne l'aime pas, c'est parce qu'il ne vaut rien, ou
même qu'il est nuisible. L'attention d'autrui retrouvée
est un moyen indirect de lui rendre le sentiment de
sa valeur, mais il ne suffit peut-être pas, et j'étudierai
par la suite d'autres interventions qui y contribuent
plus spécifiquement ( voir page 97 et sq. ).
Malheureusement, ces voies de restauration ne sont
pas toujours accessibles : dans certains cas, la
quantité de réapprovisionnement affectif objectal dis-
ponible reste très maigre pendant longtemps. Dans
ces conditions, tout en luttant pour que les sources
externes s'amplifient, il ne faut pas en attendre de
miracles, et l'on peut suggérer explicitement à
l'enfant de se prendre en charge - et en amour! - lui-
même, sans trop compter illusoirement sur autrui :
1. En approuvant avec force des mouvements qu'il
avait commencés
« Tu as bien eu raison de te chouchouter ...»; « Tu
connais le proverbe : on n'est jamais si bien servi
que par soi-même » « Tu as bien raison de te battre
pour ne pas te laisser faire, défends-toi ... » ; « Toi,
au moins, tu sais te soigner tu ne te laisses manquer
de rien ...».
2. Voire, en amorçant un auto-investissement
pratiquement inexistant
« Tu ne t'occupes pas assez de toi » « Tu pourrais te
faire du bien de temps en temps » « Qu'est-ce qui te
fait plaisir, habituellement ... ? Essaie de l'obtenir, je
peux t'y aider, si tu veux » ; « Va au cinéma cet
après-midi, et puis achète-toi une douceur »; etc.
3. Parfois, j'ai même touché aux illusions
qui le faisaient espérer stérilement l'aide d'autrui, au moins
à ses illusions périphériques
Il eût été insupportable d'aller au coeur et de mettre
en cause son attente, par exemple, à l'égard de ses
parents; mais, plus légèrement, je pouvais dire : «
Tu te fais des idées, tu comptes trop sur un geste
des autres; tu vois qu'ils s'occupent d'abord de leurs
affaires; occupe-toi des tiennes ...».
4. Dans un ordre d'idées semblable, on lira
avec intérêt le roman de José Mauro Gonzalvès : Allons
réveiller le soleil (8)
On y voit un enfant carencé se construire des
référents parentaux imaginaires, qui deviennent les
compagnons de son dialogue.
Cette utilisation structurante du roman familial peut
être discrètement proposée à l'enfant : « Des
copains ... un père ... une mère, quand on a le
malheur de ne pas en avoir pour de vrai, ça peut
s'inventer : tu as de l'imagination, quand même ».
J'ai déjà donné le roman à lire à des adolescents
dépressifs en signalant pourquoi : « C'est l'histoire
d'un gars qui s'en tire d'une certaine manière ».
En dernier recours, cette élaboration fantasmatique
me semble préférable à la dépression brute, et aux
compensations par l'alcool ou les stupéfiants.
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4. ACCOMPAGNER LES COMPORTEMENTS IMMATURES
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Champ des régressions (9)
1. L'enfant imagine et symbolise le plaisir et les conflits
oraux dans les fantasmes qu'il élabore et
exprime éventuellement : rêves, rêveries éveillées,
jeux, dessins, histoires qu'il raconte ...
La dynamique orale y est vécue par la procuration
des personnages qu'il invente, voire par lui-même,
qu'il projette dans un contexte imaginaire, en tout ou
en partie.
Ces fantasmes traduisent ses conflits basaux
( thèmes de rejet, de solitude, de meurtre, de
dévoration ), ou tentent de les annuler et de les
remplacer par leur contraire ( thèmes de bonheur, de
gavage : mises en scène de romans roses où
l'enfant est le plus aimé ); souvent, dépression et
compensation se trouvent condensées dans le
même texte : par exemple, un enfant dessine une
famille sans mère; si on lui demande « Et la maman
? », il répond « Elle est partie ... faire des courses
pour le dîner ».
2. Mais l'enfant exprime également son oralité
par des comportements immatures, où il interagit
directement avec le monde extérieur
Je les ai signalés lors de la description du
personnage abandonnique ( voir page 19 et sq. ) :
désordres alimentaires, succion du pouce et autre
conduites auto-érotiques; apathie, nidations dans
des trous de toute sorte; crises brusques
d'agressivité lors de frustrations ; laisser-aller
corporel, jusqu'aux troubles sphinctériens ...
3. Dans quelques cas, la frontière n'est pas très nette
entre les fantasmes de l'enfant et sa vie externe
Il ne sait plus très bien qui il est pour de vrai; il joue
un personnage ... mais ce n'est plus tout-à-fait un jeu
: il ne sait plus s'arrêter ; il confond ce qu'il a rêvé et
ce qui lui est arrivé vraiment. Ce sont là des états
assez graves, dits prépsychotiques quand ils
prennent une ampleur trop grande : on parle d'une «
infiltration de la réalité par des fantasmes » : ainsi de
cette jeune fille carencée, qui prétend s'appeler
Arlette Vincent ( nom d'une speakerine de la
télévision belge ) ... et qui y croit.
Ainsi de ces grandes fabulations maniaques, où des
enfants jeunes racontent des exploits dont ils
auraient été les héros : ils ont été à moitié kidnappés,
mais ont assommé leurs ravisseurs ...
Principes de l'accompagnement
1. Faisons l'hypothèse que, pour (re)prendre confiance en lui,
l'enfant doit se sentir aimé comme il est.
Qu'il n'y ait donc pas contradiction entre notre
intention de réapprovisionnement, qui cherche à le
toucher au coeur, et nos réactions quotidiennes à sa
façon d'imaginer, de penser et d'agir; si nous
acceptons l'idée que le coeur est misérable, il faut
admettre que puisse l'être aussi l'épiderme de son
corps moral, formé de toutes les expressions
régressives auxquelles il nous confronte.
A ce prix, l'enfant peut (re)vivre qu'il a de la valeur et
exploiter ses ressources, identifiées comme valables
et aimables : le premier temps est un temps de
reconnaissance : « Je suis présent à ce que tu vis,
fantasmes et exprimes ».
Et cette reconnaissance doit être explicite : devant
un silence, même bienveillant, l'enfant imagine
n'importe quelle intention, y compris le rejet.
2. Pourtant, si nous manifestons trop de complaisance
à cette régression qui s'exprime,
l'enfant risque d'interpréter qu'il ne peut être aimé
qu'en manifestant ce registre, et s'y fixer pour nous
garder.
3. Par ailleurs, je suis d'avis qu'une personnalité achevée
substitue partiellement le principe de réalité
au principe du plaisir, et consacre de l'énergie à des
productions concrètes issues de sa créativité, à des
sublimations et à des comportements sociaux.
4. Ce risque et cette position idéologique
vont nuancer l'accompagnement des régressions :
- il faut
des temps d'acceptation forte, où l'enfant
expérimente qu'il est aimé inconditionnellement,
avec ses fantasmes ou ses actes immatures du
moment.
Cet accompagnement est plus ou moins long, selon
la faiblesse de la personnalité de l'enfant, la
tolérance de l'adulte et ses idées sur le
fonctionnement humain achevé;
- il se termine
par des frontières nettes. Lui succède
des étapes dirigées vers le travail et l'adaptation, où
l'on demande à l'enfant de se conduire autrement, en
lui proposant des moyens d'y parvenir;
- or, ces
deux règles simples sont souvent mal
appliquées : ainsi n'ose-t-on pas exiger que l'enfant
ne régresse plus extérieurement, parce qu'on
s'imagine qu'il en a encore besoin, mais surtout que
l'on a peur de s'affronter à lui. Il est difficile de veiller
à ce que sa vie lui ménage une combinaison des
deux moments, d'acceptation et d'exigence, chacun
fort et serein dans ses limites propres.
5. Cette bipolarité de l'approche s'applique à chacun :
les parents, un professeur ... un
psychothérapeute laisseront l'enfant régresser avec
confiance, puis lui proposeront de se reprendre,
d'une manière ou d'une autre.
Mais chacun occupe une place différente sur
l'échelle acceptation-exigences : une partie des liens
de l'enfant est davantage centrée sur la production, à
l'école par exemple; d'autres permettent mieux la
régression : le lien avec la mère ou ses substituts.
Évidemment, il ne faut pas qu'une place de principe
empêche d'être accueillant à la réalité de l'enfant : il
est dangereux de se figer dans des rôles et des
fonctions instituées.
Un professeur qui dirait: « Je ne suis pas là pour qu'il
rêve » aurait raison théoriquement, mais ferait du
bien mauvais travail s'il n'accordait pas - dans la joie!
- des îlots de distraction à l'enfant qui en a besoin.
L'acceptation des comportements régressifs
1. L'on peut commencer par les reconnaître, en
qualité de témoin
L'adulte ouvre les yeux sur le phénomène-régression
et le regarde se dérouler avec bienveillance, mais
sans intervenir pour y participer, l'encourager ou
l'atténuer; sa présence est cependant signifiée à
l'enfant : il montre qu'il a vu, et surtout, que l'enfant
est aimable à ses yeux tel qu'il se conduit : par
exemple, il s'assied sans rien demander à côté de
l'enfant solitaire, en deçà de son périmètre de
sécurité; il passe sa main dans les cheveux de
l'enfant qui suce son pouce ... ou qui manipule son
sexe; il accepte qu'un enfant n'ait pas de rendement
scolaire, et qu'il ne participe pas à la gestion
matérielle de la maison; il lui reflète même : « Bah, tu
ne te sens pas assez en forme pour le moment » ; il
s'installe à côté de l'enfant qui mange salement, et le
regarde avec indulgence se débattre avec la
nourriture.
2. L'adulte peut intervenir plus activement
- en prenant
part au registre qu'a choisi l'enfant :
après une colère clastique, il répare lui-même les
dégâts, en faisant comprendre que c'est bien ainsi :
« Ne t'en fais pas, je suis là ; je vais réparer et ta
colère sera oubliée »; il admet que, du point de vue
de l'enfant, son mouvement agressif avait un bien-
fondé et il lui donne une certaine puissance : il se
laisse faire jusqu'à un certain point : « Avec tout ce
que tu attendais, tu as raison d'être fâché sur moi, je
n 'ai pas été aussi bien que tu le désirais ; si ça m'est
possible, je vais essayer d'être mieux la prochaine
fois ». Il en va de même dans le domaine de la ten-
dresse ; l'adulte répond aux demandes affectives
telles qu'elles sont formulées : il donne des contacts
physiques, soigne les corps prétendument malades,
chouchoute les énurésies régressives ...
- en fournissant
des aménagements qui facilitent la
régression désirée par l'enfant : permission de ne
pas aller à l'école; sucette pour la bouche; eau pour
le bain ; petit coin agréable où il se blottira avec une
couverture ; animal qu'il pourra materner ( est-ce
encore accompagner une régression ou faciliter un
investissement objectal accessible? ).
3. Parfois même, l'adulte peut provoquer ou
catalyser la réalisation d'une régression
dont l'enfant ne se donne pas le droit
Il se croit obligé de vivre sur ses réserves, en faisant
le grand pour être aimé ou pour garder l'estime de
soi, et l'adulte l'invite à se laisser aller en lui donnant
un cadre précis pour le faire : « Je vais te garder à la
maison ; ça fait du bien, parfois de ne pas aller à
l'école et de pouvoir rester au chaud, en famille »; «
Viens, aujourd'hui, je te lave; c'est comme quand tu
étais petit; c'est gai, parfois de rêver qu'on est encore
petit » ; « Viens sur mes genoux, c'est toujours ton
bandit de petit frère, qui me prend mes genoux; cette
fois-ci, j'ai envie de te les donner »; « Tu peux bien
faire la maman avec ton nounours, je connais bien
d'autres garçons de ton âge qui jouent comme ça;
d'ailleurs, je vais jouer avec toi »; « C'est gai, n'est-
ce pas, de sucer son pouce avant de s'endormir;
c'est comme quand on était tout petit ».
Se situer dans la vie quotidienne en face des
fantasmes régressifs
1. Accueil ou indifférence?
Le type de réponse que nous réservons aux
fantasmes de l'enfant dépend de leur contenu et de
son état général.
a. Parfois, nous essayons de les accueillir sans
réserve, voire de les encourager; c'est le cas par
exemple :
- quand l'enfant
doute profondément de lui et qu'on
veut lui donner des signes que ses productions sont
bonnes : alors, parmi d'autres actes de reconnais-
sance, on saluera des fantasmes au passage,
quelque inachevée, triste ou horrible que soit leur
trame; quand l'enfant détruit explosivement autour de
lui, en réaction immédiate aux stimulus frustrants,
plutôt que d'élaborer des fantasmes qui
constitueraient un exutoire intermédiaire à des
pulsions, dont l'issue réelle est socialement
inacceptable telle quelle. On peut donc l'inviter à
imaginer la mort de l'autre plutôt qu'à l'agir; sans être
dupes : il s'agit bien d'une répression subtile. que l'on
met en place, et elle n'enlève pas toute la difficulté
du renoncement.
Et ce n'est peut-être pas la meilleure garantie
d'adaptation à venir que d'entretenir indéfiniment une
fantasmagorie. Un « non » ferme, et bienveillant, par
la frustration plus grande qu'il introduit, permet
parfois une adaptation plus nette. C'est seulement si
cette adaptation échoue que l'alternative
fantasmagorique constitue un pis-aller acceptable,
qu'il faut alors encourager sans réserves;
- quand
l'enfant s'inhibe parce que la réalisation de
certains de ses désirs lui paraît dangereuse;
exemple : un enfant de deux ans se nourrit
exclusivement de semi-liquides parce que, tout petit,
son sadisme oral a été « puni » par une maladie de
la bouche ; comme étape intermédiaire, il est utile de
le faire rêver à des réalisations pulsionnelles, dans
une atmosphère d'acceptation et de sécurité, comme
faire devant lui, puis avec lui, des jeux où un
crocodile-poupée présenté comme sympathique
dévore d'autres poupées ; quand ce rêve éveillé
fonctionne, on l'accompagne de propositions de
réalisation : offrir mine de rien, un biscuit à croquer,
sans se formaliser si l'enfant refuse, mais en
renouvelant la proposition après quelque temps.
Il en va de même pour les enfants trop sages, qui
évitent soigneusement d'affronter leurs proches. L'on
peut vivre avec eux des fantasmes agressifs et
étudier parallèlement comment l'affirmation de soi
est valorisée, ignorée ou exprimée à la maison. Le
recours au fantasme est donc un tremplin.
b. Dans d'autres circonstances, mieux vaut se
montrer franchement indifférent aux productions
fantasmatiques de l'enfant, voire lui proposer une
relation au monde plus réelle que ses rêves. « Tu
veux faire une course avec moi ...? Viens m'aider
à ... on va faire une partie de monopoly ... ». On peut
également réduire le nombre de stimulus
fantasmogènes qui traînent autour de lui : émissions
de télé trop déréelles, illustrés trop abracadabrants ...
- C'est
le cas lorsque l'amplification du monde
fantasmatique, devenue une fin en soi, empêche
l'enfant d'affronter la réalité, d'investir son énergie
dans des activités externes, et de faire avec les
autres des rencontres dont il aurait pu tirer profit. On
peut parler ici de toxicomanie par le fantasme.
Exemple : l'enfant abandonnique qui se raconte
indéfiniment des romans roses dont il est le héros.
Plutôt que d'amplifier ce fonctionnement, l'on peut
étudier avec lui la manière dont il entre en relation
avec ses proches et veiller à ce que son entourage
devienne suffisamment accueillant; si ce n'est pas
possible, cherchons d'abord avec lui comment il peut
se faire du bien « pour du vrai », avant d'écouter et
d'encourager ses rêves ( voir page 86 : c'est un
dernier recours ).
- Bettelheim (10)
tient un raisonnement de ce genre à
propos d'enfants délirants.
- Les enfants
qui ont des grands sentiments
d'infériorité ont également d'impressionnantes
rêveries de toute-puissance. Il ne sert à rien de les
encourager toutes seules, si l'on n'améliore pas
parallèlement leur pouvoir d'affronter le monde. Je
viens de tenir le même raisonnement, mais en
partant du point de départ inverse, à propos des
enfants trop sages qui n'oseraient même pas
fantasmer : les productions imaginaires doivent
constituer une plate-forme intermédiaire d'où se
lancer dans le monde, ni plus, ni moins.
- C'est encore
le cas lorsque l'enfant utilise de « gros
» fantasmes pour séduire l'adulte : il a intuitionné
qu'il ne déplaisait pas à son vis-à-vis qu'il recourre à
des signifiants sexuels ou agressifs, crus, et il les
emploie à tour de bras. Ici, il s'agit de se reprendre et
d'afficher l'indifférence devant ses provocations.
Sinon, il y a risque d'une fixation qui répondrait au
voeu plus ou moins imaginé dans le chef de l'adulte;
- Même lorsque
l'angoisse y domine - un cauchemar
qu'il dit avoir fait - l'enfant n'est pas toujours soulagé
par la narration du fantasme ; je reprendrai cette
question par la suite ( voir page 221 ), il s'agit de
respecter son rythme, tout en prenant l'initiative de
lui faire de temps à autre la proposition d'en parler :
« Raconte un peu ton rêve ; dessine-le ». Le toucher
de plus près peut dédramatiser les choses ... ou
accroître son angoisse : il faut suivre prudemment
les résultats. Et la séduction risque de s'installer tôt
ou tard : « Maman, j'ai encore un gros rêve à te
raconter ... »
c. Quel que soit le degré d'accueil ou d'indifférence
réservé au fantasme, on se gardera toujours d'en
combattre le contenu. Parfois, la pulsion qui s'y
exprime est tellement crue ou dérangeante qu'on
voudrait l'attaquer directement, gronder l'enfant et lui
changer les idées : « Ce n'est pas beau ce que tu
racontes là; c'est mal ; on ne parle pas ainsi de pipi
et de caca ... les mamans, ça ne quitte jamais leurs
enfants ».
Ces interdictions faites à l'intérieur du fantasme sont
toujours dommageables : si la pulsion est traquée,
même quand elle s'exprime dans le registre
imaginaire, l'enfant n'a guère de chances de pouvoir
trouver son identité propre : au sens strict du terme,
c'est une intervention aliénante.
2. Maintenir le fantasme dans son cadre
L'enfant a d'autant plus tendance à « sortir » du
fantasme qu'il est jeune, ou que son Moi est faible :
a. Il passe à l'acte avec son entourage, comme si
c'étaient les personnages de son histoire, et l'on ne
sait pas très bien si c'est pour du vrai ou pour jouer :
il commande comme un tyran, boxe, mord, s'en
prend physiquement à son vis-à-vis, en riant et en
faisant mal à la fois;
C'est irritant pour l'autre et angoissant pour lui : il
peut penser que les événements qu'il a imaginés -
par exemple, la mort - sont en train de se produire
réellement. Il est donc utile de le protéger de ce
genre de débordements, par une contestation et une
mise à distance physique ferme et rapide, et en
commentant : « En vrai je ne suis pas d'accord que
tu me fasses mal, que tu me commandes tout le
temps; quand on joue, tu peux penser n'importe
quoi ...».
b. La fabulation est une autre forme de débordement
: « Hier, j'ai été attaqué par des bandits et je les ai
chasses; moi, j'ai trouvé un trésor ». Parfois, c'est
l'indice d'un Moi peu consistant, qui laisse infiltrer la
réalité par les productions imaginaires.
Pour d'autres, la fabulation est d'abord une
manoeuvre de réassurance : l'enfant se dit tout haut
qu'il aura la force de contre-attaquer, le cas échéant.
Ailleurs, l'enfant teste l'adulte : « A-t-il, oui ou non, le
pouvoir de voir dans ma tête et d'y faire la part du
vrai et du faux ? ». De toutes façons, il n'est pas aidé
s'il reçoit en retour une soi-disant naïveté de son
interlocuteur, qui fait semblant de croire
inconditionnellement à la réalité externe du discours,
alors qu'il doute ou même n'en croit rien : il a
l'impression - culpabilisante - d'avoir possédé
l'adulte, et se sent menacé tôt ou tard d'un mauvais
coup de rétorsion.
Mieux vaut donc signaler sa perplexité : « Je ne sais
pas si ce que tu me dis est déjà arrivé. Je ne sais
pas voir en toi : toi seul sais ». Et confirmer à l'enfant
qu'il a droit d'imaginer le thème amené : « En tout
cas, c'est une histoire intéressante, que tu imagines
là ». S'il se montre blessé par l'expression de ce
doute, ne pas engager le combat et accepter qu'il
soit fâché : « Tu es fâché, tu aurais préféré que
j'écoute ton histoire en pensant tout à fait qu'elle était
arrivée ».
Et relever le sens de son récit : « Si un jour, tu es
attaqué, tu aimerais être fort ...»; « Tu aimerais être
riche, plein de trésors ...».
3. Les modalités d'accueil
Au cas où l'on a trouvé bon d'accueillir les
fantasmes, les modalités en sont les mêmes que
pour les régressions comportementales; selon le
degré d'activité de l'adulte ...
a. Il commence par accepter que les productions
imaginaires se déroulent devant ses yeux, sans s'y
mêler, il laisse l'enfant jouer jusqu'au bout, quels que
soient les thèmes évoqués : il est présent,
sereinement, quand l'enfant met en scène la mort, le
meurtre, le pipi ou le caca, ses fantaisies sur le corps
humain ...
b. L'adulte peut également participer aux jeux mis en
scène ; le personnage qu'il incarne fait ce que
l'enfant lui demande, ou invente et exprime lui-même
des désirs et des affects, éventuellement archaïques,
dont il ressent qu'ils intéressent l'enfant. Le rôle du
loup par exemple : « Je mange le ventre de la
poupée, et encore son bras, c'est bon ...».
c. Ou alors, il reflète ce qu'il a cru lire dans le jeu ou
le dessin de l'enfant « La sorcière essaie de manger
la petite fille ... mais la petite fille va la tuer avec un
couteau ». A procéder ainsi, il prend parfois le risque
de précéder le rêve éveillé de l'enfant, voire de se
tromper sur son sens ; ce n'est pas nécessairement
une catastrophe, s'il veut bien respecter la liberté de
l'enfant de dire non, donc s'il ne propose sa
compréhension qu'à titre d'hypothèse; ce faisant, il
donne de toute façon à l'enfant un modèle de liberté
à fantasmer : par identification, il donne droit de cité
à des affects souvent culpabilisés : meurtre, plaisirs
archaïques, plaisirs sphinctériens.
d. Ailleurs, il interroge l'enfant et l'aide à exprimer ce
qu'il désire : poser l'une ou l'autre question, pour ne
pas précéder ni travestir son mouvement, c'est un
procédé parfois un peu rude et harcelant; mais il faut
savoir s'en tenir là - en acceptant cependant un
silence en retour - quand il s'agit que se dise un désir
ou un conflit important : « Qu'est-ce qui se passe
maintenant ? »; « Qu'est-ce que la sorcière va faire?
Comment ça finit, ton histoire ...? Invente un peu ...».
e. Parfois, le degré d'initiative de l'adulte est tel que
l'on peut parler d'une « induction fantasmatique » :
ainsi, quand il raconte beaucoup d'histoires,
notamment les contes, qui mettent si souvent en
scène des désirs et des complexes fondamentaux,
ou quand il met à sa disposition des jouets qui facili-
teront la greffe imaginaire des fantasmes propres de
l'enfant : poupées, biberons, petits animaux en
figurine, armes ...
f. L'adulte peut aussi se laisser aller à improviser,
c'est-à-dire vivre tout haut un fantasme personnel,
qui correspond grosso modo aux zones de
préoccupations de l'enfant : je viens de les illustrer ( voir
page 90 ) à propos du gentil crocodile - marionnette,
qui réapprend à un petit garçon le plaisir de mordre.
Sans jouer à l'apprenti-sorcier : il faut observer
soigneusement si l'enfant s'intéresse à l'histoire, «
lève le sourcil », en quelque sorte, et y renoncer s'il
est manifeste qu'elle l'effraie ...
En veillant à ce que le cadre fantasmatique soit très
net : le « crocodile » s'en prend à d'autres
marionnettes, mais pas au narrateur ni à l'enfant,
même pour rire.
Progressivement, l'adulte peut inviter l'enfant à jouer
avec lui, en lui donnant un rôle de plus en plus actif :
au début, il lui propose de tenir en mains une
marionnette qui a un rôle secondaire dans la
saynète; il lui demande son avis sur une étape de
l'histoire qu'il raconte : « Qu'est-ce qui pourrait bien
se passer, maintenant ? ». Et si l'enfant se laisse
entraîner, il le sollicite pour des rôles plus actifs : «
Fais le crocodile ... ; attaque toi-même l'autre
poupée ...».
4. Répartition d'un programme d'accueil entre les adultes
Il est recommandé à tous d'observer au moins une
politique de non-intervention, c'est-à-dire de ne
reprendre le cours d'aucun fantasme pour l'arrêter, y
apporter une fin moralisatrice ou un aménagement
plus réaliste.
Je pense notamment aux libres fantaisies sur le
corps que produisent les petits enfants : « Les bébés
sortent par le derrière ... les petites filles, il leur
pousse un zizi ...». Mieux vaut écouter avec
bienveillance; souligner la part de subjectivité : « On
imagine parfois ça ...»; « On a parfois envie de ...»; «
On a parfois peur de perdre son zizi, alors on en fait
pousser aux filles », et jouer un rôle informatif par la
suite ( mais non la suite immédiate du fantasme ) :
l'enfant pourrait se sentir culpabilisé, ou indûment
traqué, alors qu'il se rassure en construisant un
corps fantaisiste.
Les parents, et ceux qui sont chargés de l'éducation
quotidienne, peuvent en rester là, fournir à l'enfant
les matériaux grâce auxquels il pourra fantasmer à
son aise - armes, jouets, marionnettes - jouer
spontanément avec lui, en lui laissant la direction du
jeu dans la mesure du possible, et refléter l'un ou
l'autre sentiment qui leur semble évident, surtout un
sentiment difficile : colère, jalousie, deuil, tristesse ...
Les autres modalités d'accompagnement proposées
sont délicates à manier et seront plutôt réservées
aux techniciens qui en ont l'habitude.
Obstacles à la présence de l'adulte
Même quand c'est indiqué, nous n'accueillons pas
nécessairement les régressions qui se présentent à
nous.
1. Parfois, par simple manque d'attention ...
Certaines conduites régressives - comme s'isoler
sans bruit - constituent de grandes tentations «
d'oublier » l'enfant, qui dérange peu l'équilibre de la
famille ou de son groupe.
2. Ailleurs, nous attaquons violemment des signes régressifs.
La masturbation prolongée, la succion du pouce, la
malpropreté, le désintérêt scolaire ..., non parce que
nous avons évalué que l'enfant est plus fort qu'il ne
paraît et se plaît à paresser, mais parce que nous
avons été nous-mêmes vigoureusement réprimandés
lorsqu'enfants, nous nous permettions de vivre les
mêmes régressions. Ici, nous luttons surtout contre
notre propre enfant intérieur, réveillé par ce qu'il
perçoit aujourd'hui.
Cette lutte se produit aussi quand nous n'osons pas
accompagner jusqu'au bout les fantasmes
interceptés : jouer avec lui n'importe comment,
laisser aller notre propre imagination, avec toutes les
extravagances qu'elle a au bout des lèvres : qui donc
va gronder et nous faire honte si nous nous laissons
aller à faire l'enfant?
3. Existe également l'angoisse de la stagnation,
de la détérioration et des débordements possibles de
l'enfant!
Si nous acceptons qu'il fantasme n'importe comment,
c'est-à-dire qu'il ait la maîtrise totale de l'histoire ou
du jeu qu'il produit, ne risque-t-il pas, en réalité aussi,
de se conduire comme le héros qu'il met en scène?
C'est-à-dire de devenir agressif, sadique, dévorant,
tout-puissant, et de s'en prendre à notre corps? Pis
encore, si nous acceptons qu'il fasse pipi au lit, ne
risque-t-il pas de s'effondrer, et paradoxalement de
nous tyranniser, de plus en plus?
a. Le risque d'une détérioration est pourtant plus
élevé si l'on ne reconnaît aucun territoire régressif à
l'enfant : alors, il se bat pour en conquérir dans le
désordre, en s'appuyant sur les points faibles de
l'autre; s'il est chassé de l'un, il en trouve un autre.
Par contre, si on lui ouvre un territoire, ou si l'on
accepte qu'il en occupe un, l'on diminue sa
compulsion à en chercher, puisqu'il est déjà
partiellement satisfait.
L'important, ce sont les frontières que l'on pose
autour des régressions acceptées.
b. Quant à la stagnation dans le champ régressif
accepté, le risque en est parfois réel : lorsque
l'enfant a retrouvé un sentiment de sécurité suffisant,
ses forces de croissance peuvent reprendre le
dessus : il abandonne donc le port régressif devenu
inutile ... mais il est possible également qu'il reste à
quai, parce que c'est bien agréable de s'y
approvisionner.
Ce risque de stagnation est partiellement lié au vécu
émotionnel de l'adulte : si nous préférons qu'il reste
bébé et que nous lui signalons implicitement : « Je
t'aime quand tu régresses, et seulement alors », c'est
une sollicitation impérieuse à stagner. Il en va
autrement si notre attitude lui signifie : « Aujourd'hui,
je peux t'accepter comme tu es, parce que tu ne te
sens ni assez aimé, ni assez fort, mais j'attends de
toi, dès que tu t'en sentiras la force, que tu
deviennes un être en croissance ».
Dans ces conditions, il a davantage de chances de
repartir de l'avant, soit spontanément, soit parce que,
progressivement, nous combinerons à une
acceptation totale d'un champ partiel de régressions,
d'autres signaux qui lui proposent d'abandonner sa
passivité ( voir page 105 : un programme
d'activation ).
Mais il ne faut pas que cette combinaison se réalise
trop tôt, par angoisse et au nom d'une idéologie qui
ne tienne pas compte des capacités actuelles de
l'enfant.
Les frontières indispensables
1. Indépendamment du programme d'activation précité,
nous sommes parfois amenés à nous
opposer purement et simplement à la réalisation
d'une régression
Lorsqu'elle constitue un danger sérieux pour la
croissance physique de l'enfant ou d'autrui :
mutilations, anorexies graves, agressions sauvages;
et parce qu'elle provoque chez nous un malaise
émotionnel irréductible, même après analyse. Je l'ai
déjà signalé à propos des réapprovisionnements
affectifs ( voir page 75 ), lorsqu'elles compromettent
trop le droit à l'expansion des autres : l'enfant s'étale
et ne tolère pas les frustrations qui garantissent un
minimum de bonheur à autrui. Or, le bon
fonctionnement de toute communauté impose des
frustrations, idéalement inutiles, voire nuisibles à son
intérêt particulier. C'est une vérité inéluctable.
Encore ne faut-il pas la brandir envers et contre
tout pour garantir le confort des tiers, groupes
et institutions comme telles. Il est parfois intéressant,
mais énergiquement coûteux, d'augmenter l'état de
tension d'un groupe en lui demandant de se sacrifier
un peu pour un de ses membres.
2. Dans tous ces cas, l'on peut mettre des limites aux
désirs régressifs
Elles se répartissent en plusieurs types, que je
détaillerai lors de la répression de l'agressivité ( voir
page 128 et sq. ) :
a. Le « non », pur et simple ; il n'est pas
nécessairement bruyant : l'indifférence est parfois
très efficace; prenons l'exemple des somatisations :
pour peu que l'on fasse attention aux petits bobos
que l'enfant amplifie, ou aux plaintes somatiques qu'il
amène ( maux de tête, de ventre ...), l'infirmerie
risque vite d'être encombrée, et la proportion des
maladies de s'accroître de façon inquiétante : on
peut donc tenir à leur sujet une politique de quasi-
indifférence ( soigner le plus sobrement possible,
sans complaindre ) et entendre le signal qu'ils consti-
tuent en consacrant, le jour même, une présence
pleine à une autre activité plus acceptable (11)
.
b. L'invitation à déplacer la régression dans un autre
territoire spatio-temporel : « Tu aimes jouer avec la
nourriture quand tu manges, on va le faire de temps
en temps ; mais pas quand les autres sont là, car ils
n'aiment pas ça ».
Ou même, plus sobrement, sans avoir l'air de «
pointer » son désir régressif : « Viens, aujourd'hui, on
va manger tous les deux sans les autres ...», et en le
laissant faire ce qu'il aime.
c. L'invitation à transformer le mode d'expression de
la régression, en conservant son sens, mais en lui
donnant une forme plus acceptable socialement ou
plus sublimée : « Tu aimes bien être mouillé ... tu te
mouilles même avec ton pipi ... moi, je te propose
plutôt un bon bain chaud, je vais te le donner ». Le
bain chaud pourrait d'ailleurs n'être donné que lors
des jours secs, et le pipi au lit complètement ignoré :
l'enfant est stimulé à changer de registre s'il veut la
présence de l'adulte.
3. Ces frontières se posent avec les mêmes précautions
et dans la même ambiance émotionnelle
que j'ai déjà décrite à propos des limites de la
restitution ( voir page 75 et sq. ). On prévoira des
compensations si elles sont trop dures : plaisirs
naturels ou artificiels ( récompenses ), liés à leur
respect; on fera appel au narcissisme de l'enfant - «
Je pense que tu peux ... » - ou à son amour
objectal - « Je te le demande pour moi ... » -. On en
expliquera le sens, même et surtout si leur raison
d'être principale, c'est la subjectivité de l'adulte «
Moi, avec mon caractère ...».
On essaiera surtout de faire comprendre à l'enfant
qu'il ne s'agit pas de condamner un mouvement
répréhensible, mais de renoncer à un désir naturel,
dans l'intérêt de la communauté : l'adulte peut saisir
le sens de la régression, tout en l'interdisant
sereinement.
Un enfant qui a acquis ou retrouvé le sentiment de
sa valeur a tendance à exploiter les ressources
personnelles auxquelles il ne croyait plus, et à
réaliser un projet de vie propre, en dépassant les
principales régressions où il stagnait. Il perd cette
espèce de compulsion à vérifier indéfiniment qu'il a
bien de la valeur, par des comportements mendiants
pénibles, voire par des caricatures exhibitionnistes
insupportables. Dans les cas les plus graves, où il
avait résolu par la négative l'interrogation sur sa
valeur et passait son temps à confirmer par des
actes de desperado qu'il était bien un vaurien, le
succès de sa valorisation entraîne un renversement
d'attitudes.
Les pédagogues connaissent bien ces vérités et
tentent d'en tirer des conséquences pratiques. Aussi,
en réunion de synthèse, emploie-t-on comme un leit-
motiv l'expression passe-partout « Il faut valoriser cet
enfant », et l'on pense à des moyens comme « lui
donner des responsabilités », « mettre ses
ressources en valeur » ... Malheureusement, les
projets qui s'en suivent restent généraux et peu
durables. Ce n'est pas facile, en effet, de répertorier
et surtout d'appliquer régulièrement les modalités
concrètes qui incarnent le projet suivant : créer chez
l'enfant le sentiment de sa valeur, à partir du
pressentiment douloureux, puisé dans son abandon,
de son inconsistance, de sa pauvreté, de sa non-
valeur totale ... voire de sa méchanceté ; on se forge
l'idée de ce qu'on vaut par l'amour et l'estime que
l'on reçoit de l'autre et que précisément il a si peu
reçu!
Dans les cas les plus graves, ce n'est même pas du
sentiment de valeur dont il s'agit, mais bien du
sentiment d'identité l'enfant, qui a été peu touché
dans le cadre d'un maternage physique et qui a été
peu interpellé, ne sait pas très bien s'identifier, le
contact et la parole d'autrui lui ont manqué pour
l'envelopper dans des frontières fortes, à l'intérieur
desquelles il sache dire qui il est, et agir avec
cohérence.
Quelques interventions valorisantes
Beaucoup d'attitudes décrites à propos de la
restitution et de l'accompagnement des régressions
avaient aussi pour effet, voire pour intention, de
rendre à l'enfant le sentiment de sa valeur unique. Je
me répéterai donc quelque peu en passant en revue
les interventions valorisantes les plus
caractéristiques.
1. Dans la mesure où le sentiment de son identité
est encore vague, on commencera par le conforter
a. En lui parlant de lui : la manière dont on perçoit
qu'il fonctionne, ses habitudes, son caractère : «
Voici comment je te perçois; tu es un garçon qui, à
mes yeux ... »; « Habituellement, ( dans telles
situations ), tu réagis ( comme ceci ...) » ; il ne s'agit
pas de dénoncer ses caractéristiques négatives,
mais d'être le miroir parlant de ses actes, d'abord
sympathiques.
b. En mettant son corps en place: l'informer sur son
fonctionnement, sa mécanique, son anatomie ; et
surtout, investir son corps : c'est, à mon sens, une
des plus belle indications de la thérapie du
développement, de la psychomotricité ou d'une
psychothérapie où, en touchant avec tendresse son
corps fonctionnel, en le mettant en mouvement
ordonné, en contribuant à sa réalisation, on lui
apprend à l'entendre vivre, à en percevoir les
frontières et à l'aimer.
c. En veillant à ce que son territoire de vie soit
stable : l'entourer de repères spatiaux, matériels et
temporels suffisamment constants; ainsi, on l'aide à
sélectionner des schèmes d'adaptation qui ne sont
pas remis en question continuellement : il en arrive à
les identifier, à les saisir en toute plénitude et à pren-
dre confiance en eux, en les affinant
progressivement; son Moi adaptatif est renforcé.
2. A-t-on l'habitude de considérer l'enfant comme un
« interlocuteur valable »?
a. Lors d'une banale conversation en famille, autour
de la table du repas par exemple, quelle place est
vraiment laissée à sa parole? Est-il écouté dans la
même proportion de temps que les grands? Et
surtout, ce qu'il dit est-il pris au sérieux, autrement
qu'avec un ennui plus ou moins poli? Bien sûr,
quand on lui permet de parler, il a vite tendance à le
faire n'importe quand, à couper la parole aux autres
pour raconter ses histoires, et à prendre toute la
place. Il peut être remis à la sienne, prié d'attendre et
de n'être pas trop envahissant, pour peu que ce ne
soit pas un renvoi pur et simple. L'enfant qui a
entendu : « Attends ton tour », doit réentendre un
peu plus tard : « Vas-y maintenant, c'est à toi ». C'est
à ce prix qu'un apprentissage positif se réalise.
b. Est-il possible d'accueillir tous les sentiments qu'il
exprime comme sérieux et acceptables ... puisqu'ils
émanent de sa personne? Voire de verbaliser des
sentiments qu'il vit sans pouvoir en parler?
Deux écueils au moins sabotent cette réceptivité : on
ne prend pas au sérieux des sentiments qui pourtant
sont très intenses pour lui ; ainsi, nous rions de ses
« grosses » colères qui, avec notre mesure d'adulte,
sont des tempêtes dans un verre d'eau. Inversement,
nous nous sentons parfois menacés par les
sentiments désagréables de l'enfant et nous nous
défendons en lui démontrant qu'ils sont sans valeur
ou franchement mauvais : s'il est effrayé ou triste,
nous lui rétorquons : « Tu ne dois pas avoir peur ...
avoir du chagrin », parfois pour ne pas être
dérangés, parfois avec une bonne intention, mais qui
est un peu rapide : la dédramatisation ou la
consolation n'excluent pas un premier temps de
reconnaissance.
c. A-t-on le souci de répondre à ses interrogations,
même les plus folles, de l'informer et de le rassurer
en prenant au sérieux des questions et des
préoccupations qui, vues avec ses yeux, sont
vraiment importantes, mais qui, vues avec notre
expérience d'adultes, peuvent sembler risibles ou
insignifiantes ? Par exemple, rassurer le petit enfant
qui a peur qu'on ne l'attaque pendant la nuit : les
murs de la maison sont solides, ses parents sont là
pour le protéger, les bandits sont rares et ne savent
pas entrer dans sa chambre, les portes en sont bien
fermées et on va mettre sa carabine à côté de lui
pour qu'il passe la nuit en toute sécurité ...
Parfois, l'on peut même prendre l'initiative d'une
information dont il ne sait pas exprimer le besoin :
par exemple, dans une institution, faire visiter et
informer clairement l'enfant sur le fonctionnement;
lors d'un traitement, quelqu'il soit, lui signaler les buts
et les moyens, etc.
d. Si l'enfant est un interlocuteur valable, l'on peut
s'engager personnellement vis-à-vis de lui, comme
lui signaler les sentiments qu'il nous inspire, avec les
mots et les actes conséquents; c'est souvent facile
pour la tendresse. Pourtant, même l'expression de
notre agressivité peut le valoriser : nous faisons
confiance à sa force de recevoir notre colère. Encore
faut-il lui signifier à quoi elle s'adresse - ce n'est pas
si souvent, à toute sa personne, tout le temps - et lui
donner l'espoir de maintenir, soit notre estime, soit, si
ça ne va vraiment pas entre nous deux, l'estime de
quelqu'un d'autre.
On peut aussi lui dire les projets dont on rêve à son
sujet ( rêver ce n'est pas obliger ... et il doit en être
informé ), les souvenirs qu'il nous rappelle, les
réflexions qu'il nous inspire : bref, on lui exprime qu'il
est un « lieu » significatif pour nous, si c'est vrai;
e. Parfois, il s'agira même de le remercier, ou de lui
dire l'importance effective qu'il revêt à nos yeux : «
Aujourd'hui, ça me fait plaisir que tu sois là ... tu me
fais du bien ... tu me consoles ...», en tâchant qu'il ne
se sente pas obligé de toujours rester à notre
service;
f. L'on peut parler de soi tout simplement, même en
dehors de la relation avec lui : raconter ce que l'on a
fait ..., ce que l'on vit et que l'on pense ...
3. Si quelqu'un est valable, on lui reconnaît de vrais
droits et un vrai pouvoir
Comme je l'ai déjà dit, « reconnaître », ce n'est pas «
donner » ; « donner », c'est maintenir une position de
supériorité condescendante.
Quel est donc le territoire personnel que l'on
reconnaît à l'enfant ? A l'intérieur de quelles
frontières accepte-t-on qu'il soit autonome?
Comment tient-on compte de ses goûts et de ses
intérêts? Quelles sont ses possibilités de choisir ce
qui va lui arriver?
Au minimum, il me semble qu'il a le droit de dire lui-
même ce qui lui fait plaisir, et qu'il en soit tenu
compte, dans la mesure du possible! A la question
du territoire de l'enfant, est liée celle du renoncement
par l'adulte à une partie de son propre territoire. Ce
renoncement, perçu par l'enfant, peut constituer une
expérience culpabilisante ou narcissisme, selon que
l'adulte fait sentir uniquement que cela lui coûte ( et
qu'il y a menace à être moins aimé ) ou que, quel
qu'en soit le prix, l'enfant y a plein-cintre droit! : «
C'est bien ton droit que ce soit chacun son tour ».
La reconnaissance des droits de l'enfant connote le
respect de ses biens et de son intimité, à commencer
par son corps ( voir page 155 ).
4. La réussite
Elle peut constituer un excellent moyen de
valorisation et un stimulus de renforcement efficace,
qu'il s'agisse de continuer un projet personnel ou de
suivre une proposition venue d'un adulte aimé. L'on
peut donc mettre l'enfant dans des conditions telles
qu'il ait l'occasion de réussir presqu'à coup sûr : lui
demander de rendre de petits services, de brève
durée, qui ne soient pas au-dessus de ses forces; en
rééducation, lui proposer des apprentissages qui, au
début, sont largement en deçà de ses possibilités et
considérer leur achèvement comme une réussite;
autant dans le domaine scolaire : sachons prendre
notre temps!
L'on gagne aussi à mettre en valeur ce qu'il a réussi :
afficher un dessin dans le living-room ; utiliser ses
compétences et les intégrer vraiment dans le
fonctionnement de la maison ; accepter de se
décharger sur lui d'une partie des responsabilités ;
parler de ses succès à des tiers ; prendre la peine de
les considérer avec le sérieux qu'ils méritent.
5. L'enfant dépressif a des chances d'être restauré
s'il entend dire et voit prouver notre foi dans les
ressources que nous avons repérées chez lui
Sans combattre pour autant ses raisons d'être triste,
en les déniant ou en les minimisant. Notre message
ne sera pas : « Il n'y a pas de quoi être triste.
Regarde ce que tu as fait » ; mais notre présence à
ses zones d'ombre, la fraternité que nous
témoignons à sa misère, peut parfaitement coexister
avec l'appel que nous adressons à sa créativité à
d'autres moments. L'une sera plus ou moins sobre,
l'autre plus enthousiaste.
S'il est bénéfique qu'il soit rejoint jusqu'au bout, sans
fuite de notre part, dans ses zones de tristesse, il
n'est peut-être pas utile d'y revenir chaque jour, au
risque de créer et d'entraîner une espèce de
complaisance de la souffrance morale.
Une fois qu'il a compris que notre fraternité pouvait
s'exercer jusqu'au bout et que, les jours où il n'en
pourrait vraiment plus, nous serions là pour qu'il
pleure près de nous, autant mettre l'accent sur le
potentiel créatif qui lui reste et essayer de le mettre
en branle.
a. Même quand nous croyons vraiment à son
existence, nous ne pensons pas assez à interpeller
explicitement ce potentiel créatif : « Je pense que tu
es vraiment capable de ...»; « Je crois que tu
pourrais, à l'occasion »; « Même si tu ne sais pas
aujourd'hui, je suis sûr que ça viendra un jour »; « Tu
as raté cette fois-ci, mais je te crois capable de
recommencer ... ( et je t'aime bien de toutes façons ) ».
Quand nous lui parlons ainsi, c'est souvent dans le
cadre d'une relation de pouvoir subtile, où il est fait
pression sur lui en le piquant au vif.
Ici, par contre, l'interpellation veut être gratuite; peu
importe qu'elle soit suivie ou non d'une réalisation.
Bien sûr, rien ne garantit que notre intention sera
bien perçue par l'enfant : il peut se croire obligé de
produire, même si nous ne le désirons pas ; et s'il y
échoue, vivre une fois de plus qu'il est un incapable,
bon à être rejeté.
Nous ne pouvons pas nous prémunir contre ce
risque, même en introduisant dans notre attitude et
nos mots les nuances que j'ai signalées : « Ça n'a
pas d'importance si tu agis maintenant ... ou dans dix
ans ... ou jamais ».
b. Nous pouvons aussi souligner ce qui nous semble
intéressant et épanoui dans son comportement
actuel, être le miroir parlant de ce que nous croyons
être ses qualités morales, et physiques : à ce stade,
la mise en évidence des qualités du corps et de ses
parures a tout autant d'importance : « Toi, tu as telle
caractéristique, telle compétence, tel aspect
charmant, j'ai souvent remarqué que tu faisais bien
telle chose, et j'y ai été sensible ».
c. Nous pouvons encore lui demander son avis dans
les domaines de sa compétence, discuter le coup
avec lui et tenir compte de ce qu'il dit. Il sera initié à
des activités nouvelles, parce que nous le croyons
capable de les exécuter. Nous ferons appel à sa
collaboration, là où nous ne nous tirons pas d'affaire
tout seul.
Nous lui proposerons de vraies responsabilités, qui
ont un sens, etc.
6. Et encore, l'enfant dépressif est valorisé
par tous les signes d'attention que nous lui témoignons
spontanément ( cf. page 68 et sq. )
- satisfaire
ceux de ses besoins qu'il nous parait
raisonnable de combler;
- s'intéresser
à ce qu'il fait, s'imprégner de son mode
d'existence et essayer d'en partager une partie avec
lui : rester en silence près d'un mutique ; jouer les
jeux qu'il aime; faire une blague à un blagueur, en lui
disant : « Je sais que tu aimes rire », etc.
- tout simplement,
savoir passer du temps avec lui ;
- lui rappeler
des souvenirs, des événements qu'il a
vécus, des paroles qu'il nous a dites : « Il y a quinze
jours, tu m'as dit que ...»; ici, nous lui signalons la
permanence de notre attention ; c'est
particulièrement précieux, comme prélude à une
introjection;
- acheter
ce dont il manque et qui l'intéresse : « Je
sais que tu aimes les Rolling Stones ; j'ai trouvé ce
poster; je te le donne »;
- lui écrire
et s'enquérir de lui après quelques temps
s'il nous a quitté.
7. Pour restaurer le sens de sa valeur
après une
défaillance, l'on montrera à l'enfant qu'il peut réparer
ses erreurs
L'on intervient ainsi pour que se réalise le troisième
stade d'organisation affective décrit par M. Klein :
après être passé par les phases paranoïde et
dépressive, le bébé normal se guérit - si l'on peut
dire - en découvrant qu'en faisant jouer ses forces
positives, il a la capacité de réparer et de retrouver le
bon objet qu'il croit avoir perdu par l'exercice de ses
pulsions dévoratrices.
Chez l'enfant dépressif aussi, il s'agit de (ré)installer
un fonctionnement mental sous le mode de la
permanence et de l'ambivalence : quand il s'en est
pris à un autre qu'il estimait mauvais, son agressivité
n'a pas nécessairement des conséquences
définitives ni globales : il y a la possibilité de réparer
les morceaux s'il le désire et aussi, à côté du
mauvais qu'il a détruit, il y a le bon qui est resté
intact.
Par exemple, l'enfant a abîmé un local, blessé un
camarade, ou chassé quelqu'un; après coups, il se
convainc encore davantage de n'être qu'un vaurien.
C'est le moment de lui être présent, pour lui signaler
l'existence de son pouvoir réparateur et l'entraîner à
l'exercer : « Je pense que tu peux réparer cette
bêtise si tu le veux, je vais t'aider ... Voici une caisse,
nous allons jeter les morceaux de verre ... puis on ira
téléphoner au vitrier ... on ira chercher des outils
pour réparer »; « On va aller ensemble à l'infirmerie
chercher du mercurochrome et du sparadrap ... Jean
reste ton ennemi, mais il a le droit de vivre »; « Tu as
dit à X ta façon de penser; peut-être ne veux-tu plus
le voir et c'est très bien; sinon, ce n'est pas parce
que tu as dit ce qui n'allait pas que tu as tout cassé
entre vous deux ; il reste à côté de çà, votre amitié,
ce que tu estimes et aimes chez lui ».
Lors de ces interventions, il importe d'être
entraînant : commencer soi-même, avec le sourire, la
tâche réparatrice; montrer à l'enfant qu'une répara-
tion peut avoir lieu, même s'il n'est pas assez fort
pour y participer. S'il a fui l'endroit de son délit, lui
dire quand il revient : « Ne t'en fais pas, c'est réparé
». S'il peut être présent lors de la réparation, c'est
déjà meilleur signe. S'il y participe, jusqu'à la prendre
en charge tout seul, c'est encore mieux.
Mais en aucun cas, il ne s'agit du combat de force,
hélas trop fréquent, où on lui assène : « J'exige que
tu répares, sinon ...». Ce combat est parfois sub-
tilement caché derrière des moralisations : «
Pardonnez-vous et serrez-vous la main ».
A noter que l'entraînement à la réparation n'exclut
pas l'application d'une sanction négative, si le
règlement de vie de son environnement le veut
ainsi ... Mais à mon sens, il faut dissocier punition et
réparation : « Malheureusement, je dois aussi te
donner une punition ». Si c'est inévitable, car le poids
du désagrément lié à la sanction va s'ajouter à celui
de la. culpabilité et de la tristesse, pour faire oublier
un peu plus à l'enfant qu'il sait réparer.
8. Aussi, avant même de parler de réparation,
peut-on ramener ses erreurs à de justes proportions
L'enfant fait souvent des tempêtes dans un verre
d'eau et on l'y laisse se noyer, en partie par
ignorance, en partie par sadisme ou volonté de
pouvoir; ça nous arrange bien qu'il soit aussi embêté;
au moins, il ne recommencera plus la prochaine
fois ...
Je veux souligner l'intérêt de l'attitude inverse : «
Pour moi, ce n'est pas très grave, tu sais ... Je ne
suis pas fort fâché ». On se rappellera à ce sujet un
exemple décrit par Bettelheim, où l'éducateur
s'agenouille pour ramasser la nourriture jetée à terre
par l'enfant. Dans cette perspective dédramatisante,
l'on se souviendra également de la position de F.
Dolto (12)
: il est parfois utile de faire appel à une
partie du corps du (petit) enfant : « C'est ton pied qui
a cogné cette porte ... Ça a poussé dans ton pied ...
C'est ta main qui ... nous allons gronder ton pied ...».
9. Dès que l'enfant est capable de supporter
la présence du tiers dans la dyade restauratrice, nous
essayons aussi de le mettre dans un contexte de
valorisation sexuée
C'est-à-dire, le mettre en présence d'un adulte de
son sexe pour l'initier progressivement aux activités
propres aux grandes personnes et à son sexe. Je
n'engage pas ici le débat sur les activités «
culturellement » ou « naturellement » sexuées.
L'essentiel est qu'elles le soient aux yeux de l'adulte
aimant.
Cette initiation n'est pas aussi simple à réaliser qu'il
n'y paraît. J'en reparlerai lors de l'étude du
personnage génital : souvent, nous sommes
ambivalents vis-à-vis de ceux auxquels nous
apprenons à devenir plus compétents, parce qu'ils se
transforment en rivaux, au moins partiellement,
notamment dans le domaine sexuel ... Que
d'« initiations » ne sont en fait que des affirmations
de l'incapacité de l'autre : « Regarde-moi si tu veux,
mais je ferai toujours mieux que toi et tu n'y arriveras
jamais vraiment ! ».
10. Enfin, dans un ordre d'idées plus formel,
l'on peut raconter à l'enfant des histoires, ou jouer des jeux de
marionnettes
- des jeux
où il puisse s'identifier à un héros : petit
animal, enfant un peu plus âgé;
- des jeux
où l'on montre abondamment que ce
héros est valorisé, notamment via les ressources
qu'il exploite et qui sont reconnues par son
entourage.
Mais un tel procédé catalysant n'est utilisable que si,
en résonance, une valorisation réelle lui est assurée,
comme au héros de l'histoire ...
Le contexte des interventions valorisantes
1. Il faut que le rapport quantité d'interventions
valorisantes/temps
soit constant et, si c'est possible, élevé
Une fois de plus, c'est la nécessité de la permanence
que je souligne ici : mieux vaut ne rien engager que
de commencer un programme - feu de paille qui
prouve tout juste à l'enfant que, tous comptes faits, il
n'est pas intéressant ...
L'enfant oral craint d'avoir détruit définitivement ses
bons objets par ses défaillances, sa haine ou sa
gourmandise; il faut donc faire germer l'idée de la
permanence de la relation, à force de répéter
inlassablement nos attentions et nos initiatives, sans
nous soucier qu'il y ait ou non rendement de sa part.
2. Les interventions valorisantes ne doivent pas être
annulées
par d'autres interpellations spontanées, et
dont on ne mesure pas ni ne désire ( généralement )
l'impact destructeur
« Tu es un incapable », « Méchant garçon », « Tu ne
fais jamais rien », « Tu me rends malade ...». Pour
réel qu'il soit, le champ de ses défaillances mérite
tout juste notre indifférence, dans la mesure du
possible : le relever trop souvent amène l'enfant à
introjeter un Idéal du Moi négatif.
3. La valorisation connote bien plus d'initiatives
prises par nous que de réponses aux demandes de
l'enfant
Elle commence souvent par une observation patiente
de ce qu'il fait, un furetage à la recherche de ses
ressources ; il faut faire table rase du découragement
qui s'est insinué petit à petit, et nous souffle qu'il
n'est qu'un incapable.
4. La valorisation peut s'effectuer
sans qu'il soit demandé à l'enfant d'agir
C'est ainsi que l'on commencera, par exemple, en lui
faisant remarquer, tout simplement, ce qui nous plaît
dans sa manière d'être. Progressivement, l'on fera
appel à son rendement et à ses prestations.
5. Une intervention valorisante
s'exerce directement ou indirectement
Ici, l'on parle « en bien » de l'enfant à un tiers, en son
absence ou en sa présence ... l'on veille à ce qu'une
réunion de synthèse, au lieu d'être un moment
anecdotique et voyeur, serve à faire le relevé des
ressources de l'enfant ... l'on en arrive ainsi à ce que
son entourage soit « tout plein de lui »; ce qui lui
sera retransmis dans les faits, par la manière dont on
l'interpelle.
6. Un programme de valorisation débute souvent de
façon discrète
S'il était trop intense d'emblée, l'enfant douterait de
la sincérité de l'adulte, soudain anormalement
gratifiant. Lemay (13)
signale même la culpabilité
induite chez des enfants qui sont valorisés après
avoir entendu toujours : « Tu n'es qu'un voyou » ; en
se laissant imprégner des messages valorisants, ils
se mettent en conflit avec leurs introjects préalables
et, si l'on va trop vite, ils commettent des délits pour
retrouver la paix !
7. Je termine par un des paramètres les plus importants,
la sincérité de l'adulte qui entreprend de
valoriser l'enfant
Il n'est évidemment pas question de l'interpeller «
pour du rire », en faisant semblant; l'enfant le
sentirait tôt ou tard, avec les conséquences
déprimantes et agressives que l'on devine.
Mais il faut s'entendre sur la notion de sincérité :
quand on admire l'oeuvre imparfaite d'un enfant, par
exemple, on ne prétend pas qu'elle ait une valeur
absolue très grande; elle est rarement comparable à
une oeuvre de musée, ni même à ce que des
enfants en bonne santé auraient produit à sa
place ... mais en s'identifiant à lui, en essayant de
rejoindre empathiquement ce qu'il est, en
comprenant quelle est sa base de départ, il y a place
pour une sincérité réelle, où l'on apprécie ses
ressources existantes et les progrès qu'il fait.
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6. PASSIVITE ET ACTIVATION
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Considérations générales
1. La signification de la passivité n'est pas univoque
a. Dans les cas d'abandonnisme qui nous occupent
ici, il s'agit surtout d'une inertie impuissante et
dépressive, qui relève d'un degré d'inachèvement
grave de la personnalité : à la naissance, deux
masses pulsionnelles, de mort et de vie, existent à
l'état potentiel chez chacun. Habituellement, la
présence aimante des parents entraîne que la
masse de vie se développe et s'organise, et que la
masse de mort est bien canalisée : refoulée, ou
utilisée à se frayer un chemin social, après
transformation en hétéro-agressivité.
Par contre, si cette affection n'est pas distribuée
précocement, c'est la mort qui surgit et se développe
telle quelle, l'organisme ayant tendance à retourner à
un état inerte, sans la moindre tension ; il s'anéantit à
bas bruit : dans les cas les plus graves, on voit des
enfants hospitaliques qui meurent vers deux-trois
ans après une détérioration physique progressive;
dans les cas plus légers, il se crée un tableau
symptomatique centré sur l'inertie et l'immobilisme :
absence d'intérêts et d'investissements énergétiques
sublimés comme la scolarité, le travail et les loisirs
structurés. Corollairement, la masse de vie ne
s'organise pas très fort; il reste tout au plus une
vague tendance au plaisir immédiat, qui se décharge
chaotiquement, de façon imprévisible, sans vraiment
s'élaborer au travers d'actes bien organisés.
b. Un peu moins souvent, il s'agit d'une passivité
immature, et c'est essentiellement contre elle que
lutte un programme d'activation
- quand il
n'y a pas de frustrations ni d'exigences
issues de l'entourage, qui est comblé par le laisser-
aller de l'enfant et le protège contre la dureté de la
vie;
- quand l'abandonnisme
se guérit, par l'intermédiaire
de la présence restauratrice de l'entourage, et
pourtant, que l'enfant ne recommence pas à agir :
l'on assiste parfois à une caractérialisation de la
passivité originellement dépressive ; elle reste
comme la cicatrice de l'ancienne blessure ; le
principe du plaisir opère et empêche l'enfant de
modifier son équilibre : la tendance à l'inertie fait une
concurrence sérieuse à ses forces de croissance. Il
s'installe dans un doux cocon et « choisit » de rester
passif sur un mode caractériel, sans conflits internes.
c. La passivité se rencontre encore chez d'autres
types de personnalité, mais je ne décrirai pas leur
accompagnement pour le moment, parce qu'il
s'adresse d'abord aux causes ; j'en parlerai donc lors
de l'étude des personnages anaux et génitaux :
- enfants
qui, sous forme d'opposition passive, se
révoltent contre des exigences excessives à leurs
yeux. Leur passivité a un caractère provoquant : ils
sont « dans le chemin » des adultes que, par
projection ou objectivement, ils identifient comme
persécuteurs ; ils leur refusent toute collaboration, en
prétextant leur incapacité;
- enfants dont
les initiatives ont été ridiculisées,
surtout par le parent du même sexe, au moment de
la compétition oedipienne; ils vivent des sentiments
d'échec qui les inhibent : ce sont des velléitaires, qui
promettent mille exploits, commencent avec
enthousiasme, mais se découragent vite et
abandonnent ce qu'ils viennent d'entreprendre;
- enfants qui,
au cours de la constitution de leur Idéal
du Moi, n'ont pas pu introjeter d'images qui
incarnaient l'action, le dépassement, le renoncement
aux plaisirs immédiats. Il y a eu carence ou
inaccessibilité de cette catégorie de modèles
identificatoires.
2. En face de la passivité caractérielle,
un programme d'activation vise des effets plus ou moins
intenses et durables
- a minima,
faire agir efficacement en présence de
celui qui le demande;
- ensuite,
faire agir automatiquement, par réflexe
ou/et contrainte surmoïque : création d'habitudes, qui
garantissent déjà une certaine viabilité sociale;
- enfin,
libérer le désir d'agir, en amenant l'enfant à
vivre le sentiment de sa puissance, et à introjeter des
modèles agissants auxquels il désire s'identifier.
3. Pour l'enfant oral qui la reçoit,
notre demande qu'il
agisse constitue d'abord un signe de sa valeur à nos
yeux. Il est surtout réceptif à l'attention qui lui est
portée, et qui lui démontre notre amour. Aussi, il est
important que nos appels à l'action prennent place
dans le cadre d'une relation interpersonnelle sincère,
et qu'ils demeurent stables. Le reste est secondaire,
et notamment le fait que l'enfant les suive ou non.
Hélas ! nous sommes vite déçus s'il ne s'exécute pas
et nous espaçons progressivement des propositions
dont nous pressentons qu'elles resteront sans suite :
nous ne sommes pas assez persuadés de l'intérêt
d'offrir gratuitement le cadeau d'une proposition ...
Catégories d'activités proposées à l'enfant.
Leurs caractéristiques
1. Nous pouvons observer ce qu'il aime entreprendre
spontanément
A partir de cela, amplifier ses velléités à commencer
une action et son courage à l'achever, par les
modalités que j'indiquerai plus loin. En principe, c'est
un excellent point de départ pour lui proposer d'agir,
puisque la réponse est comme préformée en lui!
Cette amplification du spontané suppose de notre
part :
a. Une observation patiente et sereine, à la
recherche de ses ressources et de sa créativité; ce
n'est pas si facile, parce que nous sommes
découragés à son sujet, et que nous ne croyons plus
qu'il soit capable de mener une action à bien. Il s'agit
donc de redécouvrir ses aptitudes, parfois vraiment
originales un pouvoir d'organisation, l'envie d'avoir
une collection, une compétence matérielle précise,
l'habileté à triompher dans un jeu.
b. Une mise en valeur de ce qu'il a entrepris.
c. Un renoncement à ce qu'il fasse nécessairement
ce dont nous avons envie « pour son bien ».
Certains de ses désirs ( aller au bal ; collectionner
des photos de vedette ...) sont très différents de nos
rêves. D'autres sont même à la limite de la
délinquance et nécessitent une tolérance spéciale.
On relira à ce sujet la position de F. Redl (14)
: « Ils
avaient tellement peu d'intérêts spontanés que,
quand ceux-ci naissaient, on fermait les yeux sur les
comportements pathologiques induits ( voire même,
on les encourageait ! ), pour ne pas supprimer ces
embryons productifs » : et il cite l'exemple d'un club
suspect fermé aux adultes, qui hésitent pourtant
longuement à l'interdire. Il ne coupe l'activité
spontanée, en en proposant une autre, que
lorsqu'elle devient franchement irréaliste : l'enfant
s'illusionne par elle et court tout droit à des échecs
déprimants, comme par exemple investir beaucoup
d'énergie dans un projet où l'on s'imagine que, à
coup sûr, on va gagner une voiture en collectionnant
des bons publicitaires ...
2. Nous pouvons proposer des activités susceptibles
de procurer un surcroît de plaisir
D'abord à court terme : jouer, faire du sport, cuisiner,
se rendre à une fête ... ; puis, progressivement, à
plus long terme : élaborer un projet enthousiasmant,
dont le résultat est comme un feu d'artifice : des
vacances, une représentation théâtrale, gagner de
l'argent pour acquérir un poney, des kayaks ...
3. L'enfant sera également stimulé si nos
propositions ont du sens
a. Par exemple, nous l'invitons à transformer la
réalité environnante, pour de vrai, sans que nous
fassions semblant !
Nous réapprenons à faire appel à lui et,
corollairement, nous acceptons de reconnaître que
nous pouvons en avoir besoin. Ce n'est pas si
simple! Les sociétés pauvres, ou les circonstances
catastrophiques, démontrent que le travail des
enfants est efficace ; mais dans notre contexte
d'abondance, nous avons parfois tendance à en faire
des poupées inutiles par bonté ... ou par orgueil.
Ici, je propose de lui faire davantage de place dans
la communauté familiale ou institutionnelle des
travailleurs ; il peut y rendre des services, et nous,
revendiquer plus sereinement notre droit au repos ; il
peut s'affronter au monde des objets, et en améliorer
l'aménagement, ou avoir sa part de responsabilité
dans les relations humaines : par exemple, il
participe à la prise en charge d'enfants plus jeunes ;
en travaillant au ménage, il facilite la vie de sa mère
et on le lui dit; on lui demande son avis s'il faut
prendre une décision, non seulement matérielle,
mais aussi pour redéfinir les relations familiales.
En s'entendant remercier et en constatant les
résultats de ses actes, il reçoit la preuve que son
industrie est utile : on fait de lui un être intéressé - le
terme n'est pas péjoratif! - et les premiers fruits de sa
productivité provoquent un effet « boule de neige ».
b. Par exemple encore, son activité lui permet d'être
oblatif, de faire plaisir à quelqu'un qu'il aime, ou de le
secourir parce qu'il en a besoin. Ainsi en est-il de la
générosité spontanée : l'enfant dont le geste altruiste
est reçu et valorisé a tendance à recommencer.
Et de l'oblativité sur demande : si l'adulte accepte
d'exprimer de l'impuissance, l'enfant se porte assez
volontiers à son aide : « Viens me donner un coup
de main, je n'en puis plus »; s'il reconnaît une
complémentarité entre lui et l'enfant, celui-ci est
porté à prendre sa place active : « Ceci, tu le fais
mieux que moi, à nous deux, on peut faire mieux que
moi tout seul ». Il faut cependant veiller à ce que
l'enfant ne ressente guère de honte s'il ne répond
pas à l'appel; c'est qu'il n'en avait pas la force, ou
qu'il ne le désirait pas et c'est son droit : ceci doit lui
être signifié, par des mots et des actes, comme je l'ai
déjà signalé à plusieurs reprises.
4. Quant aux corvées
- rangements, vaisselles, lits à
faire - il faut les appeler par leur nom, sans les
déguiser sous le vocable trompeur de
responsabilités!
Elles sont parfois inéluctables et exigibles pour
garantir la viabilité minimum du groupe, mais ne
constituent guère des tâches propres à libérer le
désir d'agir; tout au plus, conduiront-elles à des actes
réflexes.
Les discussions et les combats à leur sujet altèrent
parfois gravement les relations avec les adultes,
aussi Bettelheim (15)
est-il d'avis que les seules
tâches pour lesquelles l'enfant fragile ne doivent pas
se reposer entièrement sur l'adulte sont celles qui
permettent sa maturation, comme le jeu ou le travail
scolaire. Pour les autres, l'adulte commencera par
les prendre lui-même en charge. Plus tard, il
demandera à l'enfant de l'aider, en faisant la tâche
avec lui. Jamais, il ne lui demandera de l'accomplir
pour lui.
5. Quelle que soit la nature des activités proposées,
elles ont en commun plusieurs caractéristiques.
a. Au commencement, une brève durée et une
grande simplicité d'exécution, de sorte que l'enfant
puisse les achever quasi à coup sûr.
Progressivement, leur longueur et leur complexité
peuvent croître, après que de solides succès aient
été assurés.
b. Corollairement, elles doivent d'abord amener un
résultat concret, tangible, intéressant pour l'enfant
dont il modifie le confort, le statut, l'estime de soi.
Les actions abstraites et gratuites interviendront plus
tard.
Par exemple, les premières séances d'une
rééducation sont courtes et répétées ; elles
mélangent, en proportion adaptée, jeux et
exercices ...
A la maison, pour faire les devoirs, on a veillé à les
diviser en petites étapes, bouclées chacune par une
petite récompense ou par la présence agréable de
l'adulte qui, au début, n'hésite pas à « mâcher la
besogne » dès que pointe la saturation.
Les positions de l'adulte dans un programme d'activation
1. D'abord, et avant tout, il constitue un modèle
identificatoire
L'enfant introjette jusqu'à un certain point la manière
dont son entourage se situe sur l'échelle activité-
passivité : aimer agir, achever des projets avec
enthousiasme, y croire, prendre ou non sa part des
corvées, soupirer quand il faut travailler, vite
« liquider » l'action pour arriver au repos, etc.
Dans la mesure où l'on souhaite qu'il libère son désir
d'agir, il me semble donc important de mettre l'enfant
passif en présence de modèles identificatoires
efficients, personnes qui l'aiment et qu'il peut aimer,
qui restent à sa portée, notamment sur le plan
culturel, et qui accomplissent près de lui des tâches
concrètes si c'est possible, en croyant eux-mêmes à
leur valeur. A l'occasion, elles prennent l'initiative de
l'appeler : « Viens voir, j'ai envie de te montrer ...».
Tant mieux, si elles ont même besoin de sa
collaboration réelle et créatrice.
Heureuses les institutions où les enfants travaillent
librement avec les hommes de métier ou les
cuisinières ! Heureux les groupes où l'éducateur
aménage la zone de vie collective et invite l'enfant à
manier comme lui les outils !
Et à la maison, tant mieux si un parent lui propose de
faire ses devoirs dans son propre bureau ou si,
quand il répare quelque chose, il permet que l'enfant
le regarde et mette la main à la pâte.
Et en suggérant : « Viens faire ton devoir près de
moi, pendant que je prépare le souper », l'on peut
avoir plus de résultats que si on laisse l'enfant seul
dans une chambre pourtant plus calme.
Pour assurer ce témoignage en toute sérénité,
l'adulte doit se trouver dans de bonnes conditions :
entre autres, évoluer dans une communauté
agissante, c'est-à-dire qui vise à une production
basée en partie sur la créativité de chacun, qui
permette et encourage un certain degré d'initiative,
contrôle régulièrement les réalisations individuelles
et les valorise.
Outre qu'une telle communauté maintient le degré
d'activité de ses membres, ceux-ci ont tendance à
reproduire à l'égard des enfants les mécanismes
d'activation dont ils ont été l'objet.
D'où l'intérêt de structures qui renforcent l'activité
créatrice de chaque adulte :
- par exemple,
degré d'autonomie que
l'institution (16)
accorde aux éducateurs; exploitation des
compétences et de l'enthousiasme de chacun;
- « examen
de conscience » entre parents, où
chacun vérifie l'initiative qu'il reconnaît à l'autre et la
fidélité avec laquelle il remplit ses propres tâches
pédagogiques;
- feuille
de contrôle, dans une équipe
psychopédagogique, où l'on note l'application
concrète par chacun de sa part du programme prévu,
etc.
2. Ensuite, l'adulte offre sa présence autour de
l'activité de l'enfant
Comme le dit J. Guindon (17)
, qu'il soit un témoin
vraiment intéressé par la maîtrise déployée par le
jeune au cours de son travail : après avoir créé les
conditions les plus favorables à l'action, il reste près
de lui ... ou pas très loin, tout au long de la tâche,
constituant ainsi un facteur d'encouragement et de
contrôle; s'il ne peut pas assister tout le temps, il
vient voir de temps en temps comment évolue
l'exécution, et signale comment et jusqu'à quel point
l'enfant peut faire appel à lui; après coup, il
s'intéresse au résultat et le met en valeur; en
répétant sereinement, mais sans pression la
proposition d'agir, en s'enquérant régulièrement de
l'état d'avancement des activités proposées, puis de
leur résultat, l'adulte montre que sa démarche est
sérieuse, ce qui peut narcissiser et ébranler l'enfant.
3. Parfois, cette présence va jusqu'au partage des
tâches
a. l'adulte met la main à la pâte d'un projet conçu par
l'enfant et en exécute certaines étapes, parce
qu'elles sont plus délicates, que le projet est trop
long, ou tout simplement qu'il a envie d'y participer :
« Tu me laisses faire (ceci)? ».
b) Il appelle l'enfant à exécuter une partie de sa
tâche d'adulte; soit qu'il en a besoin, et il a alors
l'humilité de le reconnaître : « Tu es plus fort que moi
pour ceci »; « Je suis fatigué, je n'y arriverai pas tout
seul »; soit qu'il désire initier l'enfant à un domaine
nouveau, ou simplement travailler avec lui.
c. Ailleurs, l'échange est institué dans le cadre d'une
relation mi-ludique, mi-sérieuse : « Une fois, toi, une
fois moi » ; par exemple, au cours d'une rééducation
psychomotrice, l'enfant peut commander l'adulte à
son tour, et lui faire reproduire l'exercice qu'il vient
d'effectuer; en logopédie, il échange avec un
rééducateur ou un autre enfant des messages - bien
articulés - via un enregistreur mini-cassettes ; à la
maison, un père et son fils se partagent à tour de
rôles une fonction de gestion.
4. Ce dernier exemple
introduit l'idée que parfois la
compétition peut faciliter l'action
Je le soulignerai plus loin, en évoquant le rôle des
pairs. La compétition avec l'adulte, par contre, me
paraît plus hasardeuse, au moins avec ces enfants
dépressifs, qui vivent facilement qu'elle est fausse - «
S'il le veut, l'adulte est de toute façon gagnant » - et
se sentent ridiculisés ou persécutés par un défi-
bidon. Je n'en dirais pas autant à propos des enfants
inflatifs, anaux ou phalliques. De toutes façons, la
compétition n'est honnête - constructive - que si nous
risquons de la proposer dans des domaines où il est
possible que nous soyons vraiment battus.
5. Enfin, l'adulte peut exiger que l'enfant agisse,
le contrôler et sanctionner son degré d'obéissance,
voire les résultats obtenus
Ce faisant, il y a bien des chances qu'il n'obtienne
jamais qu'une activation automatique, intégrée de
façon variable, seulement durable si elle
s'accompagne aussi de renforçants positifs, « les
fruits du travail ».
Les positions d'autres enfants dans un programme d'activation
Les pairs de l'enfant passif facilitent parfois son
activation, pour peu que leur différence avec lui ne
soit pas trop élevée et qu'ils ne constituent donc pas
des modèles inaccessibles, déprimants parce qu'ils
confortent l'enfant dans son sentiment d'incapacité. A
cette restriction près, les enfants peuvent constituer
les uns pour les autres :
- des modèles
identificatoires : si une communauté
d'enfants est bien active, et suffisamment ouverte
aux nouveaux arrivants, l'un ou l'autre enfant passif,
qui y serait intégré a des chances d'être stimulé par
la majorité : troupe scout, club sportif ...
Des enfants un peu plus jeunes mis au contact
d'aînés sont également entraînés à participer à des
projets plus structurés, ce qui accélère leur matu-
ration;
- des consolidateurs
d'acquis nouveaux. Bettelheim
(18)
a signalé cet effet en cascade : un enfant qui
vient d'acquérir un nouveau schème de
comportement, une habilité supplémentaire, se plaît
à montrer à un autre « comment il faut faire ». Cette
joie d'enseigner est un bon consolidateur de l'acquis,
mais il faut veiller à ce qu'elle ne dégénère pas en
supériorité sadique ...
- des
compétiteurs (19)
; la rivalité peut pousser
chacun à agir au mieux: par exemple, on prend deux
enfants en rééducation; on les met l'un en face de
l'autre pour faire l'étude, et l'on est présent soi-
même ...
La compétition comporte cependant au moins deux
risques, celui de déprimer l'enfant qui échoue trop
souvent, et celui de viser d'abord la destruction de
l'adversaire avant d'assurer sa propre production ;
aussi doit-elle s'appuyer sur un minimum de
sympathie; c'est une compétition entre copains.
Les processus en jeu
1. Un modèle non directif : « Propositions et renforcements »
a. Ses préalables :
L'enfant est mis dans des
conditions d'environnement favorables, telles que
l'activité proposée puisse démarrer sans heurts :
suppression d'autres sources de séduction passive
comme la télévision ; préparation des matériaux
nécessaires pour que la mise en route ne traîne pas,
etc.
Et surtout, il doit être mis en valeur comme je l'ai
déjà décrit ( voir page 97 et sq. ) ce qui dans son
cas, n'est pas habituel ! Si l'on fait régulièrement le
bilan du temps passé auprès de chaque enfant, l'on
constate que l'enfant passif ne bénéficie pas d'une
quantité ni d'une qualité de présence comparable
aux autres, qui monopolisent l'adulte par séduction
ou affrontement. Souvent même, notre présence
auprès de lui se transforme avec le temps. Au début,
nous témoignons de la bonne volonté en l'invitant à
agir. Devant les insuccès de nos efforts, nous nous
retirons ou nous entamons avec lui une escalade
poussée-résistance!
b. La première étape :
Proposer une activité.
C'est
signaler à l'enfant qu'il lui est possible de réaliser une
activité et que nous lui donnerons les moyens de la
mener à bien ; mais il a toute liberté de choix. Il
agrée ou refuse notre proposition selon son bon
vouloir : « Si ça t'intéresse, il y a moyen de ... » ; « Si
tu veux, tu peux ...».
Pour respectueuse qu'elle soit de son désir, notre
présentation gagne à être enthousiaste : ainsi, nous
lui indiquons que l'activité proposée est source de
plaisir ou/et d'intérêt ; nous lui expliquons clairement
son déroulement : « C'est intéressant: tu vas
pouvoir ... Ça consiste en ceci ...». Nous lui offrons
également notre présence : s'il choisit de s'y mettre,
nous lui donnerons un optimum d'encadrement pour
qu'il la mène à bien ...
Une proposition n'est donc pas neutre : on présente
l'activité sous un jour agréable et l'enfant peut
confondre la séduction de l'acte et de la personne;
au début, il n'est pas impossible qu'il réponde « Oui »
parce qu'il est charmé par nous ...
Ici, la relation avec l'adulte joue le rôle du premier
étage d'une fusée, qui part après, continue son
chemin seule. J'accepte donc l'idée que l'enfant soit
séduit, au moins temporairement, parce qu'il peut
ainsi goûter le plaisir de l'activité sans se sentir
immédiatement contraint, puis la reprendre à son
compte après l'avoir appréciée.
Je veux éviter, par contre, que l'adulte ne doive tout
le temps le séduire : il s'y épuiserait, l'enfant finirait
par rejeter ce filet affectif dans lequel on l'em-
prisonne. Et puis, quel sens cela aurait-il à la longue
? Il faudrait bien admettre un jour que les moteurs
autonomes de l'enfant sont morts ... et se résigner à
sa passivité.
Je veux éviter aussi qu'il ne se sente obligé d'agir par
des menaces : colères, punitions, retrait d'amour ... Il
s'installerait alors un sentiment de persécution qui le
ferait fuir comme la peste toute activité dont on le
presse.
A tout le moins y aurait-il affrontement, l'enfant
protégeant son territoire passif et l'adulte luttant pour
l'en extirper.
Pour que soit sauvegardé le vécu de sa liberté, il me
paraît important, par exemple, de :
- ne pas
recourir aux renforçants négatifs, reproches
ou punitions, qui sanctionneraient son refus ou son
abandon en cours de route;
- signaler
explicitement que nous acceptons son «
non » : ici encore, il faut pouvoir revenir près de lui
après coup ;
- veiller
à la formulation même de notre invitation : «
Je te propose » ; « Je t'informe qu'il est possible » et
non « Je te demande », ni même « Je te confie (telle)
responsabilité » ; une proposition est encore plus
discrète que cette invitation assez expresse,
formulée dans le cadre affectif de la confiance ;
l'enfant pourrait se sentir dépassé par la demande,
tout en se sentant valorisé par notre confiance et
désireux de nous satisfaire; il manquerait tôt ou tard
d'énergie, puis se sentirait menacé de nous perdre
parce qu'il a failli.
c. Deuxième étape : les
renforcements positifs.
Ils prennent place dès que l'activité a commencé, et
surtout au moment des premiers résultats.
Ce sont des applications de la théorie du
conditionnement : pour obtenir et entretenir la
réponse ébauchée - ici, une petite activité précise -
nous joignons à la proposition acceptée par l'enfant,
qui est le stimulus primaire, un stimulus de
renforcement, c'est-à-dire une récompense morale
ou matérielle, d'abord immédiatement et
systématiquement, et puis, lentement et
progressivement, en espaçant les renforçants ou en
diminuant leur intensité pour la même unité d'activité.
Voici quelques renforcements « moraux », relevés
par un groupe de réflexion au cours d'un jeu de rôle.
Toutefois, je rappelle qu'au début, ils ont à eux seuls
un impact insuffisant sur l'enfant carencé :
- « C'est
gai de ...», avec bien des variations
idéologiques : certains diront « C'est gai de terminer
rapidement ce travail, et de jouir d'un bon moment
après coup »; d'autres feront appel aux résultats
positifs de la tâche : « C'est gai de bien faire son
travail; après, tu seras mieux apprécié, tu auras plus
de confort, de plaisir, de possessions »; d'autres
évoqueront la joie interne au travail : être puissant,
transformer les choses, créer ...
- « C'est
dans ton intérêt de ...», avec les mêmes
variations;
- « J'aime
bien te voir réaliser ...; ça me fait plaisir ...;
je suis content parce que ...»: messages efficaces,
mais non sans risques : en phase d'opposition,
l'enfant peut s'en servir à des fins de chantage, en
agissant en sens contraire; et surtout, s'il n'a pas
envie de s'y mettre ou qu'il échoue à mener à bien la
tâche proposée, il se sent menacé d'une réduction
de notre affection et se déprime un peu plus!
N'introduisons donc ces messages qu'en cours
d'exécution, après que l'enfant ait accepté de se
mettre à la tâche. En cas d'échec, contrebalançons
explicitement l'impact négatif qu'ils risquent de
prendre, en lui manifestant dès que possible un
signe tangible d'estime et d'affection. Autant si
l'enfant a osé refuser la tâche!
- « Tu te
débrouilles bien ...», « C'est joli, ce que tu
es occupé de faire ...». Cette stimulation du
narcissisme n'est pas non plus sans risques. L'enfant
qui échoue pourrait se déprimer, ce qu'il vaut mieux
contrebalancer : rendre l'espoir dans l'avenir,
signaler que tout le monde a des limites, rappeler
d'autres succès, demander - et non plus proposer -
une mission dont on est sûr qu'il la réussira ...
Quant aux renforçants matériels ou récompenses, ils
sont distribués tout seuls ou en combinaison avec les
précédents.
Paradoxalement, plus l'enfant est fragile et écorché,
mieux il vaut s'en tenir à de stricts signes matériels.
Les renforçants moraux sont trop blessants, ou
entachés de suspicion.
Parmi les récompenses, signalons d'abord ... le
succès : achèvement du travail, contemplation et
utilisation de son fruit, victoire à un jeu.
Guindon (20)
nous rappelle que la réussite est un
excellent stimulant de la productivité à venir; aussi
doit-elle être prévue comme issue quasi certaine du
travail bien fait.
Et puis, il y a les « poncifs du genre » : bonbons,
jouets, bons points, plaisirs divers ...
Il y a les surcroîts de puissance : en rééducation,
l'enfant peut manipuler l'enregistreur mini-cassettes
après quelques minutes d'exercices. Il y a également
l'usage réel que fait l'adulte, ou la communauté, du
produit de son travail.
d. Les propositions d'agir ne sont pas faites une
seule fois.
Répétons-les
régulièrement, sans
découragement, et aussi sans que n'augmente leur
degré de pression. Il faudrait pouvoir vérifier leur
permanence ou leur baisse de fréquence au cours
du temps.
e. Une fois que l'activité a été choisie par l'enfant,
nous fournissons un
cadre facilitateur
autour de son
déroulement, comme l'inviter chaleureusement à
commencer, donner une structure spatio-temporelle,
créer une ambiance calme, l'insérer dans un groupe
actif ...
f.
Ce qui a été dit
précédemment de la triangulation
reste d'application ( voir page 77 et 103 ) : au début,
la production de l'enfant constitue souvent un cadeau
amoureux adressé à un substitut maternel, bien plus
qu'un acte autonome; c'est déjà là une sublimation,
ou une mise à distance par rapport à sa demande
fusionnelle la plus primitive.
Mais un pas supplémentaire peut encore s'accomplir
par la médiation d'un tiers. Il est introduit comme
référent : « Va demander de l'aide à X »; comme
destinataire : « Va aussi montrer ton dessin à X »;
comme modèle identificatoire : « Fais comme X »; ou
comme interdicteur : « Continue ( pour toi ) tout seul
pendant quelques minutes ; je dois discuter avec W
»; « Ce jeu, tu vas le faire avec tes frères ; moi, je
dois faire la comptabilité avec papa ».
2. Un modèle autoritaire
a. Je me contenterai de signaler ses différences
fondamentales avec le modèle précédent; ces
différences mises à part, il peut en conserver
beaucoup d'éléments : entraînement enthousiaste,
explications, renforçants positifs, cadre facilitateur.
La proposition d'agir est remplacée par une
demande
; celle-ci gagne à être formulée clairement,
sans hésitation. Elle ne doit pas être agressive pour
autant; on gagne à commander avec le sourire : « Je
te demande de ... » ; « Va me chercher ...». Dans la
mesure du possible, je bannis les formules qui
laissent le doute être l'ordre ou la libre proposition : «
Pourrais-tu ? », « Je souhaite ... j'ai envie que », « Je
voudrais te confier ». Après un délai raisonnablement
évalué - et qui tienne compte qu'un enfant passif est
plus lent qu'un autre - il y a
contrôle
: l'action a-t-elle
été exécutée, oui ou non ? Quel est son degré
d'achèvement? Il ne s'agit pas d'un contrôle
inhumain : on peut encourager l'enfant à nouveau, lui
donner une seconde chance, l'épauler un peu,
fermer les yeux sur quelques imperfections.
Mais nous ne pouvons pas non plus démissionner
vraiment, à partir du moment où un ordre a été
donné; notre tolérance aide à faire passer la pilule,
mais l'enfant doit sentir que l'autorité que nous avons
engagée n'est pas fantoche : c'est une condition
préalable à l'introjection future des lois.
Aussi y aura-t-il également
des sanctions négatives
si l'enfant n'a rien fait : étant donné sa fragilité
affective, je préfère des sanctions matérielles plutôt
que des blâmes et autres proclamations de
déception : j'envisage plutôt de légers retraits de
plaisirs, adaptés à sa force à les supporter.
Ce modèle autoritaire crée-t-il seulement des agirs
automatiques? Il y contribue, dans les cas où l'enfant
n'est pas trop opposant, et c'est déjà un résultat
appréciable, parce qu'il n'est pas si inerte et peut être
mieux réinvesti par ses parents. Je me demande
même si, paradoxalement, il ne peut pas constituer
un préalable pour que se libère le désir d'agir : ainsi
lorsque l'enfant est amené d'autorité devant une
situation plaisante, aller au manège par exemple : il
en fait l'essai, en goûte les charmes, et en
redemande tout seul ... Je décris ce processus « sur
la pointe des pieds », car en son nom, que d'abus ne
sont pas commis : « Tu dois faire cela, c'est pour ton
bien ! »; mais je pense cependant qu'il peut donner
des fruits, à conditions qu'il ne soit pas
systématiquement appliqué, et que l'imposition ne
porte que sur un essai, après lequel l'enfant récupère
sa liberté de choix.
3. Un modèle provocateur
Les nuances qui le distinguent du modèle non-
directif résident dans la manière dont l'adulte amène
l'action.
Par exemple, il fait semblant de douter du pouvoir de
l'enfant : « Je ne sais pas si ça ira; ça me semble un
peu difficile »; jeu dangereux, si l'enfant se déprime à
l'entendre, et bien vite inefficace s'il le repère.
Ailleurs, il met l'enfant au défi, en lui proposant une
activité enthousiasmante, qui sollicite son Moi
jusqu'aux limites de son pouvoir : « Je parie qu'en un
mois nous saurions ...». Ici, il s'adresse au
narcissisme de l'enfant, sans jouer à douter de sa
valeur.
4. En conclusion
Lorsque l'on a choisi un modèle, il faut rester dans
ses frontières. Les interférences ont souvent des
effets désastreux :
- par exemple,
si l'on commence par être non-directif
- « Je te propose » - mais que l'on fait pression sur
l'enfant, parce qu'il n'a pas mené sa tâche à bien :
« Je suis déçu de ton échec ... Ce n'est pas bien ».
Mais aussi, si l'on adopte un modèle directif - « Je te
demande » - et que la non-réalisation de la tâche
n'entraîne aucune sanction : ici, l'on crée le doute
chez l'enfant quant au poids des lois et règles dont
on l'entoure, et l'on renforce le sentiment de sa toute-
puissance.
Ce bien-fondé d'une sanction négative, à sa mesure,
n'invalide pas l'idée que l'intervention la plus efficace
reste une sanction positive s'il obéit.
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7. L'ACCOMPAGNEMENT DES ABANDONNIQUES AGITES
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Au lieu d'être inertes, un certain nombre
d'abandonniques se défendent par une captativité
épuisante, voire par un comportement
hypomaniaque, conséquence de la faiblesse de leur
Moi.
Celui-ci contrôle très mal les cheminements des
affects d'angoisse et l'impact des agressions
externes et des frustrations.
L'enfant y réagit indistinctement par de l'agitation, de
l'agressivité ou des explosions pulsionnelles
anarchiques.
Si leur accompagnement s'inspire des idées que j'ai
développées jusqu'à présent, on insistera plus
spécialement sur :
L'ordonnance de leur vie dans un cadre ferme
Stabilité de l'espace, du temps, des règles ; rôles des
habitudes et de la routine. Surtout, l'on donnera soi-
même l'exemple d'une vie calme et ordonnée, telle
que l'ordre dans lequel évolue l'adulte lui donne un
surcroît de plaisir « Tu vois, comme j'avais rangé,
nous avons pu retrouver tout de suite ce jeu de
société » ; « On se sent bien le soir, pour regarder la
télé »; « On ne perd pas de temps, nous savons ce
qu'il faut faire maintenant ». L'expérience de plaisir,
soulignée dans des mots, facilite l'introjection de
l'ordre et l'identification à l'adulte.
Une stabilité maximale de leur entourage
C'est un des paramètres les plus importants : ils
supportent mal les séparations longues, même s'ils
font semblant de rien. Stabilité ne veut pas dire uni-
cité : ces enfants sont particulièrement épuisants et il
est heureux que plusieurs personnes se partagent la
tâche de les investir, pour maintenir une approche
positive. Mais qu'on veille à les confier à ceux dont
on soit sûr de la permanence.
La protection
Elle s'exerce pour diminuer le nombre et les
conséquences des frustrations. J'en ai déjà parlé en
décrivant les limites de la restauration ( voir page 76
et sq. ) : les compensations sont parfois nécessaires
; la quantité de plaisirs présents autour de lui gagne
d'abord à être abondante; il ne s'agit pas de lui
demander des efforts d'adaptation et des
performances dont il n'est pas capable.
La protection tente également de prévenir des
angoisses primitives :
- celle
de l'abandon : rassurer sur la permanence,
bien préparer les petits congés, veiller à la stabilité
du groupe où il vit;
- l'angoisse
de l'inconnu : existence d'un cadre sans
trop de surprises ; informations détaillées sur la
composition de son entourage et sur tout ce qui y est
nouveau; Bettelheim n'annonce pas longtemps à
l'avance les activités extraordinaires, et ne fait pas
de promesses qu'il ne sache tenir dans les vingt
quatre heures;
- les peurs
infantiles : le même auteur censure les
passages les plus impressionnants des journaux et
de la télé; il faut éviter de jouer à faire peur à ces
enfants anxieux. J'étudierai en détail cette question
de la réassurance à propos de l'accompagnement
des angoisses névrotiques ( voir page 222 ).
La protection vise aussi à réduire les agressions
externes en-deçà du pouvoir d'adaptation de l'enfant.
Pas trop en deçà : il doit pouvoir sélectionner petit à
petit une fonction agressive qui garantisse son
propre territoire, et cela à partir des velléités
d'envahissement d'autrui. Progressivement, il sera
donc laissé davantage à lui-même pour se défendre.
Mais au début, il doit évoluer en milieu protégé :
- peu
d'agressions venant des adultes : la séparation
vaut parfois mieux que la répétition de signaux de
rejets ;
- peu
d'agressions par d'autres enfants :
commençons indirectement par sécuriser ses pairs :
les protéger à l'occasion, défendre leur territoire, ne
pas trop leur demander de partager, leur donner à
eux aussi des biens abondants, etc.; parfois, le fait
de parler avec eux de la souffrance morale de leur
camarade dédramatise quelque peu leurs relations :
ils sont rassurés sur le sens et la non-nuisance de
ses bizarreries et peuvent davantage s'identifier à lui.
On veillera encore à occuper l'enfant à des activités
attrayantes et/ou utiles
Du moins s'il n'est pas en cure régressive, et à
contrôler très régulièrement s'il se tient à ses tâches;
un contrôle amical « clin d'oeil », - « Je viens t'aider à
être fidèle » - n'est pas un contrôle policier! Ne pas
lui donner des tâches trop longues, ni au-dessus de
ses forces.
Enfin, ces enfants posent le problème de la prise en
charge de leur agressivité. J'en discute dans le
paragraphe suivant.
|
8. EN FACE DE L'AGRESSIVITE
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Position du problème
1. L'expression de l'agressivité a souvent des
conséquences heureuses
Grâce à elle, chacun peut se faire entendre, se
défendre des prérogatives et des tentatives
d'envahissement d'autrui, constituer et maintenir son
territoire vital propre.
Cependant, elle ne doit pas dépasser « certaines »
limites : le tabou du meurtre valant pour tout le
monde, nous savons que nous ne pouvons pas tuer
nos semblables ; et il est des équivalents de la mort
physique tortures morales, annihilation de la volonté
d'autrui, manoeuvres d'aliénation ...
Plus modestement, et en fonction de notre propre
tolérance, nous avons tendance à déclarer
l'agressivité de l'autre mauvaise quand elle nous in-
commode au-delà d'une limite fixée subjectivement,
et au niveau de laquelle nous dressons des barrières
de dissuasion.
Pour faire face à ces barrières externes, et aux
affects pénibles d'angoisse et de culpabilité que
soulèverait son expression débridée, l'agressivité est
souvent « mise en place », partiellement contenue
par d'autres instances comme le Moi, qui en adapte
la réalisation, de sorte qu'elle ne cause pas de
dommages irréversibles à autrui et à soi, par choc en
retour.
2. Chez l'enfant abandonnique, le Moi est beaucoup trop faible
et contrôle mal l'issue des pulsions
agressives
Captativité dévoratrice où, en mordant indéfiniment
l'adulte-bon objet pour l'incorporer, l'enfant le conduit
à la mort, jusqu'à la carcasse; haine chaude ou
froide contre les adultes identifiés comme rejetants,
et qui ne sont parfois que le support projectif des
mauvaises images parentales introjetées jadis ;
l'enfant a également peur de leur vengeance,
et les agresse pour la prévenir : c'est un cercle
vicieux inextricable.
3. L'accompagnement de l'agressivité consistera donc à accepter,
voire à encourager ses réalisations
utiles et à empêcher ses excès
Mais ce projet est interprété par la subjectivité de
chacun : certains prétendront que l'agressivité est
nuisible dès qu'ils en sont un peu incommodés, et
tenteront de la réprimer tout de suite. D'autres la
laisseront aller très loin, soit qu'ils n'osent pas s'y
opposer, qu'ils se résignent vraiment à être gênés
par elle au nom de leurs valeurs pédagogiques et
sociales, ou qu'ils trouvent d'autres plaisirs liés à son
expression ( masochisme ou procuration ).
Au delà de ces tiraillement subjectifs, y a-t-il place
pour une définition plus objective de ce que serait la
bonne mesure de l'expression agressive? Les règles
fixées par la société constituent-elles un indicateur
acceptable? A peine : elles sont assez fluctuantes, et
une société instituée a tendance à sauvegarder un
peu trop son homéostasie, son pouvoir et son confort
au détriment des générations montantes et des
arrivants externes. Je ne me hasarderai pas ici à
définir la « bonne » fourchette de l'agressivité ; j'en
laisse le soin aux philosophes et aux sociologues. En
praticien, je me contenterai d'avancer que chacun
doit pouvoir exprimer et réaliser quelques-uns de ses
désirs importants en recourant à l'agressivité s'il le
faut, et renoncer à quelques autres, parce qu'ils
entraînent la destruction de son entourage.
4. L'accompagnement de l'agressivité
Il distingue d'une part sa forme, son mode
d'expression : cris, actes, insultes, paroles
d'opposition, ou de revendication... et d'autre part, la
motivation sous-jacente, la raison pour laquelle on se
fâche ou l'on proteste, l'intention agressive.
Qu'il s'agisse de l'une ou de l'autre, on visera
toujours son acceptation, voire son encouragement,
jusqu'à un certain niveau, estimé utile si pas
agréable, et la répression de ses excès. Mais, pour
définir le moment où l'on met les barrières, il faut tout
à fait dissocier les deux dimensions de l'expression
et de l'intention : il arrive que l'on accepte l'une et
que l'on refuse l'autre ! Or, on ne pense pas assez
souvent à lever la confusion que l'enfant vit à ce
sujet ; parfois, alors que l'on combat seulement la
forme, on lui laisse croire - par le silence - que même
le fond de sa plainte est mauvais.
5. Parmi toutes les directions possibles,
je me centrerai sur trois types d'attitudes d'accompagnement
- l'acceptation
ou/et l'encouragement de l'agressivité,
forme et fond ;
- la prévention
des formes désagréables, en donnant
à l'avance raison aux intentions agressives;
- la répression des excès.
6. Au delà des attitudes relativement raisonnées
que je décrirai, un des agents pédagogiques les plus
puissants est le modèle spontané que l'enfant reçoit
de ses proches
Il a des effets multiples, qui se renforcent et/ou
s'annulent, parce que l'enfant en est à la fois le
témoin, qui s'y identifie partiellement, et l'objet, qui
s'affronte à l'agressivité de ses parents.
Il y a donc parfois place pour des contradictions les
identifications opérées pourraient l'inviter à « dresser
l'épée », comme il l'a vu faire autour de lui ...
Mais le fait de se trouver comme objet en face d'une
épée dressée pourrait le pousser à se défendre, à
fuir, ou à faire le gros dos ... Les réactions finales de
l'enfant sont donc peu logiques et peu prévisibles.
Il n'en demeure pas moins qu'elles sont partiellement
liées à la manière dont son entourage aménage son
agressivité.
Si nous ne sommes pas satisfaits de la place que
l'enfant fait à la sienne, il faut d'abord nous poser des
questions comme :
- comment
exprimons-nous notre agressivité devant lui?
Quel modèle lui fournissons-nous pour régler les
petits conflits quotidiens : évitement soigneux,
affrontement indéfini, concessions réciproques,
négation, mauvaise foi, etc.;
- comment
réagissons-nous quand il se tâche?
Quelle est la place de notre agressivité - intention et
expression - dans nos relations avec lui? etc.
Accepter et encourager des intentions et des expressions agressives
1. Laisser s'installer parfois des conditions de vie dures,
où l'enfant doit se battre pour obtenir ce qu'il
désire ou être respecté
Certaines de nos protections sont indues, et
aboutissent tout juste à éteindre le potentiel
d'affrontement de l'enfant. A-t-il commencé à se
battre avec un frère, que nous sommes là pour
séparer les lutteurs, voire donner raison à l'un ou
l'autre. A-t-il besoin de quelque chose qu'il le reçoit
dans la main sans avoir à nous le demander.
S'ennuie-t-il, que tout de suite, nous lui trouvons une
occupation sans qu'il doive se battre pour entrer
dans un groupe ...
Je ne veux pas annuler ce que j'ai dit précédemment
de la protection ni de la restauration : l'enfant fragile
a besoin de se refaire dans un univers sans épines,
mais au fur et à mesure qu'il reprend des forces,
notre position peut changer : laissons-le
progressivement vivre des expériences où il doit se
battre pour s'en tirer.
C'est seulement s'il a échoué à lutter que nous
viendrons le consoler et faire avec lui trois pas en
arrière ... Sans que cet échec d'un moment nous
incite à nous abstenir de jamais lui lâcher la main : à
force de tâtonner, nous finirons par trouver ce qu'il
supporte.
2. Prendre au sérieux et valoriser des réalisations agressives
Recevoir l'agressivité de l'enfant « pour du vrai », la
prendre en considération sans en bloquer
l'expression, ni faire semblant de l'entendre en n'en
tenant pratiquement aucun compte, ni s'effondrer
devant elle et démissionner à chaque coup ... ce
n'est pas un programme facile! En voici quelques
points d'application.
a. L'on commence par écouter l'enfant déchaîné,
sans chercher tout de suite à se défendre, à contre-
argumenter ou à lui imposer le silence. Ça sort tout
seul, et notre écoute, voire nos reflets, lui signifient
que ça a un sens : il a du poids, il compte, et en
même temps, il ne va pas provoquer une vengeance
terrible ...
Celui qui écoute accueille et cherche à comprendre;
il ne s'agit donc pas du silence triomphant qui sous-
entend : « Cause toujours, tu ne m'auras pas quand
même ».
b. Le reflet de son agressivité peut également
rassurer et encourager l'enfant. « Je vois que tu es
tâché sur moi, tu trouves que ...».
A une restriction près, qui s'applique aussi à
l'écoute : il ne s'agit pas de se réfugier à bon compte
ou triomphalement dans une position soi-disant
compréhensive, mais qui évite surtout de s'engager
personnellement. Le reflet est un supplément verbal
courageux, mais l'essentiel, c'est de se laisser vivre
dans la situation, d'éprouver soi-même angoisse,
culpabilité, tristesse ... ou colère, tout en laissant dire
l'autre, et puis de lui donner raison ou pas : j'y
reviendrai.
Si l'affrontement a été trop violent, le reflet et
l'analyse de la situation peuvent avoir lieu après
coup, quand chacun a retrouvé sa sérénité : «
Tantôt, tu étais fâché contre moi ... : pourquoi m'en
voulais-tu ? ».
Il arrive que l'on propose des hypothèses soi-même,
si l'enfant est trop inhibé : « Tu as peut-être pensé
que ... tu n'étais pas d'accord quand ... ».
c. L'écoute et le reflet sont bénéfiques, quoique
difficiles, quand l'agressivité s'adresse directement à
nous. C'est plus facile quand l'enfant en veut à un
tiers; la reconnaissance de son mouvement agressif
lui confirme qu'il a le droit de régler tout seul ses
conflits, sans notre intervention obligée : « Tu es
fâché contre X ..., qu'est-ce qui s'est passé? Qu'est-
ce que tu as pensé ? Qu'est-ce que tu lui as fait ? ».
On se contente de l'écouter, sans protéger les tiers
que nous chérissons, ni mettre de l'huile sur le feu en
l'excitant et en approuvant tout ce qu'il fait à nos
méchants ennemis : un directeur, un conjoint que
nous n'osons pas affronter personnellement.
Assez souvent, l'issue des conflits entre l'enfant et un
tiers, un frère par exemple, est malheureusement
perturbée par nos réflexes de protection, voire
d'arbitrage.
Or, il n'est pas rare que l'enfant soi-disant agressé ait
provoqué discrètement l'agresseur, au moins par le
passé : le but de leur combat n'est pas tant de
triompher de l'autre, que de faire intervenir l'arbitre et
de recevoir ainsi la preuve de sa préférence.
D'autre part, les enfants soi-disant faibles ne le sont
pas toujours ! Pour blesser l'autre, ils ont des armes
détournées parfois plus meurtrières que la force
physique.
Notre intervention ne stimule aucun des
protagonistes à développer ses armes personnelles,
puisque, « de toutes façons, maman accourt » :
finalement, ils se trouvent plus démunis et plus
dépendants. Ma proposition, qui est de laisser
davantage les enfants régler leurs conflits, connaît
cependant des exceptions : il serait inhumain de ne
pas protéger celui qui se fait vraiment massacrer,
surtout si c'est plus d'une fois! Mais à la protection
immédiate, doit succéder une réflexion - est-ce une
faiblesse naturelle, ou le résultat d'une inhibition ou
d'un sacrifice? - et fin travail de renforcement du
faible; ce qui ne revient pas à dire qu'il a raison et
que son agresseur a tort, mais qu'ils doivent pouvoir
combattre à armes égales.
Je ne prétends pas non plus qu'il faille laisser se
prolonger indéfiniment un conflit : s'il nous gêne trop,
ou s'il risque de conduire à des destructions graves,
et irréversibles, il est possible de le sanctionner
négativement ... ou de récompenser l'état de paix,
mais sans prendre parti sur les torts ou les raisons,
et en incluant donc tous les protagonistes.
d. Les seuls écoute et reflet de l'agressivité ne sont
jamais pleinement satisfaisants pour l'enfant : quand
c'est possible, nous irons donc jusqu'à l'approuver.
Par des paroles : « Tu as parfaitement raison d'être
tâché »; et par des actes : après sa revendication, la
situation est aménagée en tout ou en partie comme il
le réclamait; nous acceptons d'être gênés pour lui,
nous changeons de perspective, nous renonçons à
une décision, non par peur ni par démission, mais
parce que nous estimons qu'il avait raison! Son
intention agressive est donc rejointe. Plus
accessoirement, et sans que cela y soit
nécessairement lié, nous pouvons même accepter
l'expression agressive liée, comme ramasser sans
commentaires la casse qu'il a faite.
Evidemment, ça ne vient pas tout seul de vraiment
donner raison à l'enfant ; nos premiers réflexes nous
font protéger notre propre territoire, et sont donc
contre-agressifs. Mais il est toujours possible de
reprendre les choses après coup : expliquer à
l'enfant ce que nous avons vécu - « Tu sais, quand je
me sens attaqué, je m'énerve ; beaucoup de gens
réagissent comme ça » ; lui donner raison : « Tous
comptes faits, dans ce cas-ci, il me semble que tu
avais bien raison » ; voire le féliciter et l'encourager
parce qu'il nous a tenu tête : « Tu sais te défendre,
en tout cas; à la réflexion, ça me plaît ».
Cette reconnaissance a posteriori du pouvoir de
défense de l'enfant, quand il s'est exercé à nos
dépens, est plus efficace que le sempiternel « Ne te
laisse pas faire », qu'il vit d'abord comme une
désapprobation de son état d'infériorité.
Nous pouvons encore approuver les expériences où,
face à un tiers, l'enfant a su revendiquer un droit que
nous estimons juste ( défendre ses biens contre des
velléités d'expansions exagérées ), avec pourtant
des restrictions, déjà signalées à propos du reflet. Il
ne s'agit pas de mettre de l'huile sur le feu, et puis,
d'en tirer les marrons. Ni de sélectionner cette
approbation en la réservant aux tiers non-gênants : il
faut parfois le courage de se compromettre, en toute
justice, à l'égard d'un conjoint, d'un voisin influent ...
Enfin, nos félicitations ne constituent pas des
messages double bind : si elles approuvent ses
expériences avec des tiers, elles s'adressent aussi
aux expériences similaires avec nous.
Par notre approbation, l'enfant fait l'expérience
épisodique de la puissance de son agressivité: il
peut parfois nous ébranler émotionnellement et
recevoir gain de cause; c'est aussi important que
d'entendre « non », à d'autres moments, quand
vraiment il exagère.
L'on objecte parfois au principe de ces approbations
qu'elles risquent de transformer l'enfant en un être
égocentrique, qui n'accepte jamais de se renoncer
pour autrui. Pourtant, paradoxalement, on l'aide
davantage à donner une place au partage dans sa
vie si, d'une part, l'on renforce d'abord son droit à
avoir son pays et à ne pas le partager s'il ne le désire
pas ( jouets par exemple ), et si de l'autre, il peut
s'identifier à nos propres actes de renoncement dans
d'autres circonstances.
e. Quand l'agressivité proprement dite a été
longuement reçue - et seulement alors! - l'on peut
même refléter des sentiments plus profonds dont on
pense qu'ils la déterminent; selon le degré de
réceptivité de l'enfant, on le fera directement, ou via
des généralisations plus rassurantes : « Quand on
est tâché comme toi, parfois c'est qu'on est triste, on
est déçu... on trouve qu'on ne compte pas, et on
voudrait que tout le monde crève »; « Tu as peut-être
peur que les gens ne soient méchants avec toi, alors
tu les attaques à l'avance », etc. Inversement, il faut
se méfier de l'utilisation hâtive de ces reflets qui, en
évoquant ses misères, mettent l'enfant en état
d'infériorité : ce peut être une tentative de l'adulte
pour couper son agressivité, et proclamer
indirectement sa propre supériorité.
3. Diminuer le désespoir entraîné par l'acte agressif
L'enfant est inquiet après son agression; à tort ou à
raison, même s'il a obtenu satisfaction, il se
demande : « Va-t-on encore m'aimer autant ? » ; «
Suis-je menacé d'une vengeance ? ». Si son
angoisse, sa culpabilité, sa tristesse dépassent un
certain niveau, les résultats sont catastrophiques :
parfois, son agressivité est refoulée pour de bon, et
avec elle son pouvoir de création et d'affirmation, qui
en sont les produits sublimés ; plus souvent, il se
révolte comme un desperado : il pense ne plus avoir
rien à perdre; autant être le pire de tous, puisque de
toutes façons, on ne l'aime plus : à faire peur à son
entourage, au moins, il croit se protéger des
vengeances possibles.
Il est donc important de ramener son incertitude dans
des proportions plus réalistes : sans vouloir l'effacer,
parce qu'il est responsable de ses actes ; mais en
l'aidant à mieux évaluer les conséquences réelles de
son agression, sans en hypertrophier imaginairement
les désagréments.
a. Dans cette perspective, il gagne d'abord à être
rassuré assez rapidement après l'événement : d'une
manière ou d'une autre, nous lui prouvons la survi-
vance de notre bienveillance; mine de rien, en
revenant vers lui, en lui parlant d'autre chose, en lui
demandant un service, en pensant à lui sourire ...
Cette démonstration peut être publique, en lieu et
place de la bouderie publique traditionnelle : les
autres enfants - groupe ou fratrie - sont rassurés en
même temps quand à la permanence des sentiments
d'amour de l'adulte, l'insécurité de base diminue et
partant, leur taux d'agressivité défensive. La
réassurance ne doit pas s'exercer à contre-coeur :
parfois, l'on ne supporte plus l'enfant longtemps
après un mauvais coup particulièrement cuisant; au
moins peut-on confier à un autre adulte cette
fonction de restauration : papa est fâché maintenant,
mais maman est disponible; l'enfant voit qu'il n'a pas
créé un désert complet autour de lui, et que les
adultes ne font pas bloc pour l'agresser ...
b. Assez souvent, l'on pourrait dédramatiser les
conséquences qu'il imagine à son acte. Quand il a
fait une bêtise ou qu'il a simplement gêné, on aime
lui en souligner le poids, et même l'amplifier au-delà
de sa réalité, pour qu'il ne recommence plus :
« Regarde ce que tu as fait ...»; « A cause de toi, on
ne pourra plus ...»; « Tu es quand même bon à rien
». Cette tentative, qui vise à sa soumission future,
risque d'amener le résultat inverse ( enfant-
desperado ) beaucoup d'actes agressifs sont commis
dans un moment de panique ou d'impulsivité; en
dramatiser les conséquences provoque une
augmentation de l'état d'insécurité de l'enfant, et
l'accroissement de ses passages à l'acte.
Je préfère donc relativiser les choses : un bras ou un
carreau cassé, ça se répare; une peau qui saigne
aussi ... Il existe des médicaments, ou de l'argent
pour remettre le matériel en état. En même temps,
j'essaie de diminuer la culpabilité de l'enfant :
souvent, « ça » lui a partiellement échappé, « ça » a
été plus fort que lui; il voulait un résultat, mais pas
entièrement le moyen qu'il a employé; sa main ... son
pied ont échappé à son contrôle ... d'ailleurs, ça
arrive à tout le monde.
Spontanément, ou par suggestion, l'enfant a
tendance à s'attribuer la responsabilité des
catastrophes qui se produisent dans le voisinage de
son agressivité : séparations, modification de la
santé de ses proches, altération du bien-être de la
famille ... : ce mouvement est difficile à saisir
extérieurement, mais il faut savoir qu'il existe, surtout
chez l'enfant jeune, et penser à intervenir, surtout s'il
présente des signes dépressifs-agressifs après la «
catastrophe ». L'idée de l'intervention est grosso
modo : « Les enfants pensent parfois que c'est à
cause d'eux que ( exemple : leur papa est tombé
malade ...) parce qu'ils ont été méchants ... mais ce
n'est pas du tout pour ça ; je vais t'expliquer pourquoi
». Il faut se montrer indifférents, voire vaguement
approbateurs, si l'enfant dénie que cela le concerne,
lui. Remarquons cependant que ce sont des
messages délicats à placer, dans le cadre d'une
personnalité occupée à se névrotiser, et que ces
situations bénéficient parfois mieux d'une
psychothérapie.
Dans cette perspective de dédramatisation, il ne
s'agit jamais d'annuler les conséquences de ses
actes, mais de lui en permettre une évaluation
réaliste; lui dire : « Ça n'a aucune importance »
pourrait bien l'exaspérer, et à juste titre, de son point
de vue, il n'a pas fait un geste insignifiant!
c. Nous pouvons encore informer l'enfant sur la place
et la fonction de l'agressivité dans toute vie humaine;
en parlant de nous, c'est-à-dire de l'existence de
notre agressivité, lorsque l'occasion s'en présente : «
La colère, elle est chez tout le monde. Moi aussi, il y
a des choses que je ne supporte pas. Je me mets en
colère quand je trouve que les autres veulent voler
une trop grande partie de mon domaine ... Et puis, il
y a des fois où j'ai tout simplement envie de râler,
comme ça, sans raison; parce que je trouve ça
gai ...».
A condition de ne pas profiter de cette explication
pour une moralisation subtile : « Il y a des choses
que je ne supporte pas, mais je fais des efforts ». Ce
serait un message contradictoire : même si des
efforts d'auto-répression existent chez nous, nous
sommes occupés, pour le moment, à rassurer
l'enfant sur le bien-fondé de ses tentatives de self-
défense, et sur la recevabilité de son sadisme «
gratuit ». D'ailleurs, c'est surtout par le témoignage
agi de notre équilibre personnel
agressivité/répression que l'enfant s'identifie à nos
efforts ! En institution spécialisée, ces informations
prennent parfois la forme d'entretiens sur le champ
où, dans le voisinage immédiat de l'acte agressif, un
adulte serein essaie de relativiser les choses, de
réduire la culpabilité sans nécessairement la
supprimer et, éventuellement, de relier l'acte commis
à des causes plus profondes : tristesse, culpabilité
préalable ...
d. Il est souvent utile de signaler à l'enfant qu'il a le
pouvoir de réparer certains dégâts qu'il a commis ;
réparation réelle, totale ou partielle, ou réparation
symbolique : geste qu'il pose pour participer à une
certaine survivance après son acte; il reste toujours
possible de faire surgir la vie ailleurs, même si son
acte a provoqué une mort irréversible; l'enfant qui a
tué de petits animaux peut gagner de l'argent pour
en acheter d'autres; son geste est utile si nous le
trouvons réparateur ( voir page 102 ).
e. Enfin, l'on peut tenter de lui faciliter la perception
de l'ambivalence ( voir page 75 ).
4. Entraîner l'enfant à exercer son agressivité
A condition qu'il l'accepte, on l'introduira dans un
groupe de pairs où l'exercice d'une agressivité plus
ou moins sublimée est réel et valorisé : un mou-
vement de jeunes, avec ses exploits, ses
compétitions, un club sportif ...
Une rééducation psychomotrice peut également
délier son corps, s'il est trop inhibé. La mise à sa
disposition d'un matériel ludique agressif a la même
visée, et, s'ils s'y sentent à l'aise, ses proches
participeront activement à ses jeux, en démontrant
leur propre agressivité imaginaire.
A condition qu'il s'agisse bien là de tremplins, et qu'il
puisse rebondir vers la vie réelle, où l'expression de
son agressivité soit reçue ; la situation se gâte quand
ces moyens lui sont offerts pour qu'il n'exprime rien
dans la vie quotidienne.
5. Modifier l'entourage de l'enfant
Parfois, nous ne pouvons vraiment pas supporter
que l'enfant exprime de l'agressivité; même s'il ne
transgresse pas de lois fondamentales ( meurtre ), ni
même les règlements de la vie quotidienne, ses
colères nous bouleversent profondément; et notre
seule réponse est de les réprimer, en nous laissant
nous-même déborder par notre angoisse et notre
agressivité réflexe.
Dans ces conditions d'escalade, il me semble utile
de procéder à trois démarches.
a. Une réflexion sur les raisons émotionnelles de
notre non-réceptivité : elles ont une origine dans
notre histoire personnelle ; découvrir les conflits qui y
sont liés peut nous aider à changer d'attitude.
b. Une « permission » accordée à l'enfant de se
fâcher en dehors de nous, c'est-à-dire l'ouverture
d'un territoire relationnel significatif en dehors de
nous. Le message - semi implicite - est de cet ordre :
avec mon caractère, je ne sais pas supporter que tu
te fâches; or, dans la vie, il est utile de savoir se
fâcher; il serait donc bon que tu passes une partie de
ta vie en dehors de moi; dans cette perspective,
nous pouvons encourager qu'un enfant change de
groupe en institution ; qu'il soit davantage confronté
à des pairs en famille ; nous pouvons également
nous efforcer de ne pas intervenir quand nous
sommes simplement témoins d'une agressivité qui
ne s'adresse pas directement à nous : laissons notre
conjoint ou sa fratrie se débrouiller avec lui.
c. Enfin, s'il faut passer par une répression pour
sauver notre équilibre émotionnel, au moins
pouvons-nous l'expliquer en toute vérité ; « Je ne te
laisse pas faire parce que, comme je suis fait, je ne
peux pas le supporter » ( et non « parce que c'est
mal »). « Quand j'étais petit et que je me fâchais,
j'étais grondé ( de telle façon ). Alors, j'ai appris à
rentrer mes colères ... Et je suis poussé à ce que tu
en fasses autant ».
Accroître la sécurité de l'enfant
1. Principes généraux
Beaucoup de manifestations agressives sont des
réactions : l'enfant se défend d'un sentiment
désagréable qui l'envahit; il tente d'y mettre fin en
protestant contre les causes externes qui l'ont
provoqué. Je viens de dire qu'il était souvent heureux
de reconnaître la valeur de ces actes agressifs, en
acceptant leur existence et en leur donnant suite
quand c'est possible.
Une autre manière de le lui signifier, c'est de veiller,
préventivement, à diminuer le poids des facteurs
externes qui provoquent ces sentiments
désagréables, et que l'on pourrait résumer sous le vocable «
menaces existentielles ».
A procéder ainsi, l'on augmente le sentiment de
sécurité de l'enfant, et l'on évite un certain nombre
de manifestations agressives, qui, pour être
acceptables, ne le sont pas nécessairement dans la
joie : ce sont des gestes désagréables à recevoir.
L'on ne peut pourtant pas garantir complètement le
sentiment de sécurité de l'enfant; un certain nombre
des menaces qu'il éprouve sont irréductibles, parce
qu'elles sont les corollaires de notre propre droit à
l'expansion : il est heureux que, jusqu'à un certain
point, il ait peur de pénétrer dans notre territoire, et
qu'il doive se battre pour des no man's land que nous
convoitons aussi et que nous ne lui céderons pas
systématiquement.
Il ne s'agit pas non plus d'apaiser, voire d'exorciser
l'acte agressif de l'enfant en le contenant à tout prix :
si nous augmentons sa sécurité existentielle, c'est
parce que nous estimons qu'il y a droit, et non parce
que ses protestations nous font peur. Tant mieux si,
comme effet secondaire, nous obtenons une dimi-
nution partielle de sa grogne. Mais ce n'est pas le but
poursuivi ...
2. Champs d'application
Il s'agit de réfléchir, aussi bien à des conditions
d'environnement ( société en général, famille, home
d'enfants ...) qu'à des aménagements relationnels,
entre l'enfant et ses partenaires. Comment y sont
représentés des paramètres comme :
a) La protection : l'absence ou la présence d'un
cadre permettant que l'affrontement aux dangers
externes ne conduise pas à des dommages graves :
- l'enfant
a-t-il des refuges où il soit absolument hors
d'atteinte de tous : une chambre qui ferme à clé?
- s'il
est en grand danger, peut-il appeler l'adulte?
Vient-on s'il appelle? Vérifie-t-on avec lui la
composition des situations qui lui font peur? Ose-t-on
prendre son parti quand c'est juste?
b) La modestie des exigences : lui demande-t-on des
performances à la mesure de ses forces, ou veut-on
l'intégrer immédiatement dans un univers productif et
discipliné : rendement scolaire; obéissance à toutes
les règles? Trop d'exigences le mettent dans des
situations difficiles : il est désespéré de ne pas
pouvoir nous plaire, et angoissé parce qu'il pense
que nous allons nous venger.
L'intolérance des adultes est l'origine de bien des
difficultés de comportement!
c) La sérénité qui l'entoure : par exemple, reste-t-elle
la même après qu'aient eu lieu les premières
revendications et actes agressifs ? Par angoisse, ou
parce qu'il a été humilié par sa contestation, l'adulte
entame souvent une escalade de répression, qui
insécurise l'enfant et exacerbe son agressivité : soit
en le matant, soit en l'interpellant comme un
méchant : « Tu as osé lever la main sur ton père,
c'est le dernier des crimes ! » ; soit également, en
manifestant la peur qu'il a provoquée et en
s'entourant de gants pour l'aborder par la suite; cette
dernière attitude renforce l'intuition douloureuse de
l'enfant qu'il est un être dangereux; on le pousse
involontairement à recommencer, par désespoir ou
parce qu'il a érotisé secondairement son vécu.
L'affrontement à un enfant qui fait peur doit être
confié au plus vite à quelqu'un qui n'a pas peur ; ou
alors, il faut renforcer le sentiment de sécurité des
adultes : « S'il n'est pas sage, tu peux m'appeler au
téléphone ...»; enfin, l'adulte qui a peur peut essayer
de s'en libérer par une réflexion personnelle, voire
une psychothérapie, ou par un entraînement à la
self-défense ...
Bien sûr, il faut rester réaliste; il existe des risques
qui demandent des mesures appropriées; mais je
voudrais éviter que la méfiance ou l'angoisse
n'infiltrent toute la relation : il y a des circonstances
précises où il risque de décompenser : qu'il soit
protégé là, et regardé avec confiance dans le reste
de sa vie; et même là, que l'on réévalue
régulièrement la situation ...
d) La puissance de l'enfant : s'il est complètement à
la merci de l'adulte, l'enfant se sent menacé
d'intrusion perpétuelle et privé injustement de son
droit à décider de son sort; son agressivité
augmente. Dans cet ordre d'idées :
- quel respect
est accordé à ses affaires, son
territoire, sa chambre, ses idées ? Comment tient-on
compte de son droit à l'intimité?
- quel degré
d'autonomie lui reconnaît-on? A-t-il
parfois le droit de prendre des décisions et des
orientations personnelles ?
Je développerai abondamment ce thème en
décrivant l'accompagnement de l'enfant anal, et
l'encouragement à donner à son désir d'expansion,
jusqu'à un certain point.
La répression des excès agressifs
1. Remarques préalables
Les réflexions qui suivent portent « par hasard » sur
l'agressivité: en fait, la dynamique et les objectifs de
la répression peuvent souvent s'étudier
indépendamment de l'objet auquel elle s'applique.
Il aurait pu aussi bien s'agir de la répression de la
succion du pouce, de l'apathie scolaire ... ou de la
non-agressivité!
Je n'envisage jamais de réprimer que des
comportements, c'est-à-dire ce que j'ai appelé «
l'expression agressive ».
Même si elles partent d'une intention recevable
qu'elles essaient d'incarner, certaines expressions
agressives sont inacceptables : l'enfant s'en prend
dangereusement au corps d'autrui ; il démolit de
grandes quantités de matériel ; il impose à ses
ennemis une torture morale insoutenable; il met
exagérément notre territoire en question : valeurs,
intérêts et zones de plaisirs. Comme je l'ai déjà dit, la
valeur du jugement d'irrecevabilité est toute relative.
Il n'empêche qu'il est régulièrement posé, et l'enfant
remis à sa place, en-deçà de ses excès.
Par contre, je ne me donne pas le droit de réprimer
les intentions, c'est-à-dire les représentations
mentales, les motivations, le « désir » agressif tel
qu'il se vit dans le monde intérieur de l'enfant. Il me
semble aliénant de tenter de faire emprise sur lui, en
s'attaquant à la réalité de ses pensées elles-mêmes.
Je discuterai le problème de la répression en deux
parties :
- quels sont
ses objectifs? A quelles autres formes
de fonctionnement conduisons-nous l'enfant en
cours de répression?
- quelles
en sont les modalités? Comment procéder
pour réprimer? A quelle efficacité nous attendre?
2. Les objectifs de la répression
Les refus ne prennent pas nécessairement la forme
d'un « non » pur et simple; ils se répartissent le long
d'une échelle, selon le degré de frustration qu'ils
entraînent!
a. Les déplacements : ici, nous proposons à l'enfant
d'adopter une autre forme d'expression agressive
évaluée d'égal intérêt pour lui : il n'y perd ni en
plaisir, ni en force; elle continue bien à traduire son
intention, mais dans un registre moins incommodant
pour le récepteur. Ce n'est pas tout à fait la même
chose que les compensations, où l'offre de
substitution est une consolation plus ou moins
symbolique, mais de valeur réelle moindre. Voici
quelques déplacements :
- déplacement
des instruments d'expression. Se
servir de gros mots plutôt que de coups : « Ne vous
frappez pas, mais insultez-vous »;
- changement
de contenu de la revendication pour
laquelle l'agressivité se signifie : « Je ne sais pas te
donner ce que ta colère me demande; à la place, je
te propose ...»;
- modification
de lieu ou de moment : « Attends ... va
ailleurs », à condition que l'alternative soit effective.
b. La catharsis des affects agressifs : c'est une autre
modalité du déplacement, qui porte essentiellement
sur les affects liés aux représentations agressives :
nous offrons à l'enfant un exutoire matériel sur lequel
il peut « passer ses nerfs » : un bain tiède, un
punching baIl à massacrer, un sport violent pour se
défouler ... et tous les autres moyens d'épuisement
de l'affect, utiles s'il existe un trop-plein, à condition
d'éviter deux écueils :
- l'entraînement
sadique où, sous prétexte de
défouler, nous nous plairions à contraindre l'enfant
dans un moule physique qui l'humilie; un bain tiède,
auquel nous assistons paisiblement, n'a rien à voir
avec une douche froide répressive.
- l'abus
du pouvoir : ces techniques peuvent aider à
faire avaler des pilules amères, mais sont abusives si
elles visent à faire passer des injustices, en
endormant les tentatives de révolte de l'enfant. Que
dirions-nous si notre employeur nous accueillait
régulièrement, des réformes injustes dans une main,
et dans l'autre, la clé du gymnase qu'il vient
d'installer pour que nous puissions nous défouler et
accepter ses décisions?
c. Les cibles mentales : ici aussi, nous offrons un
exutoire latéral mais en plus d'une évacuation
mécanique, nous proposons à l'enfant des images
ou/et des représentations mentales sur lesquelles il
peut s'acharner; par exemple :
- au moment
où il s'en prend violemment à notre
corps ( au corps d'un autre ), lui offrir une
représentation de notre personne ( de l'autre ) qu'il
puisse détruire : poupée, marionnette, dessin-cible ...
: « Ça, on dit que c'est moi quand je te refuse ( telle
chose ) ; casse-le, si tu veux ...». Pour l'entraîner,
nous pouvons d'ailleurs commencer à agresser
vigoureusement ce substitut;
- en dehors
de toute crise, pour lui offrir un modèle
de résolution partielle des conflits par l'imaginaire,
mettre en scène avec lui des histoires et des jeux, où
l'agressivité s'exprime, par protestation ou pour le
plaisir.
Ici aussi, le risque de l'abus de pouvoir est réel : le
recours systématique à ces média pourrait constituer
une duperie de l'enfant, si, en plus, nous ne lui
laissons même plus le loisir de protester « pour de
vrai » : nous nous serions soigneusement mis hors
de portée, voire même, nous aurions tourné son
agressivité en dérision.
Il s'agit donc de bien se comprendre : s'il est juste
que nous nous protégions de ses outrances, cela ne
nous dispense pas d'entendre son mouvement,
d'être ébranlé par lui, et de le lui signifier à
l'occasion. Un modèle de résolution des conflits dans
la vie imaginaire peut encore constituer une première
étape, destinée à un enfant inhibé, qui n'ose même
pas imaginer que l'on puisse se battre ... Ici aussi, il
doit s'accompagner du témoignage de l'agressivité
de ses proches, et d'invitations à se jeter dans la
bataille pour de vrai.
d. Les refus purs et simples. Ici, nous n'avons rien
d'autre à opposer à l'enfant que « Non, ce n'est pas
possible ».
La frustration est inéluctable, même si nous pouvons
en atténuer le coup :
- en recourant
à une explication vraie, et sereine de
notre position;
- en nous
plaçant en position tierce quand c'est la
réalité: « La loi est là pour toi et pour moi »;
- en lui offrant des compensations.
L'on peut encore essayer de se faire un allié de
l'enfant et se battre avec lui contre certains de ses
agirs. Il entendra une proposition comme : « Je
t'accepte, toi, mais tels aspects de tes colères sont
gênants ( tel degré de tes revendications ...) ; elles
nous empêchent, toi et moi, d'être heureux : je
m'énerve trop quand tu vas jusque là et ça peut
t'embêter de me voir énervé. Je propose qu'on lutte
ensemble contre elles. Qu'en penses-tu? Comment
va-t-on faire? ». Indirectement, on lui montre que ses
colères ne sont jamais qu'une partie de sa personne
; il est reconnu avec d'autres capacités, ne fût-ce que
celles de lutter contre elles.
3. Les modalités de la répression
Je les reprendrai en détail en étudiant le personnage
anal, les interventions qui visent à constituer le Sur-
Moi - « le » répresseur devenu interne - ( voir page
165 et sq. ), et celles qui veulent affirmer
l'intelligence pratique, en renforçant le Moi : via les
adaptations qu'il choisit, le Moi peut, lui aussi, se
conduire occasionnellement comme un répresseur
( voir page 172 et sq. ).
a. L'on réprime en se situant nécessairement sur l'un
ou/et l'autre des axes que voici :
- l'axe
plaisir-déplaisir. La disparition du
comportement interdit entraîne pour l'enfant des
surcroîts de confort et de plaisir, c'est-à-dire des
récompenses matérielles. Sa persistance, par contre,
entraîne des déplaisirs : punitions diverses.
J'assimile aux déplaisirs les angoisses et les
réalisations d'agression physique : cris, coups,
envois à la cave, menaces de croquemitaine ...
- l'axe
amour-haine. L'obéissance entraîne
l'expression d'un surcroît d'amour : « J'aime bien te
voir; viens sur mes genoux ». L'opposition, la
manifestation d'un amour moins grand, voire d'un
rejet : « Je t'aime moins quand tu fais cela ». On peut
y annexer les menaces de maladie ou de mort,
formes les plus radicales du retrait d'amour : « Tu me
rends malade ; allez chercher le médecin ; tu me
feras mourir »
- l'axe
fierté-honte. A l'obéissance sont liées des
stimulations narcissiques : « On est fier d'avoir un
gosse comme cela » ; à l'opposition, fait suite la
honte : « Voyou, bon à rien ...».
b. Ce tableau des positions possibles du répresseur
appelle des considérations économiques :
- il est
toujours plus efficace d'utiliser les surcroîts
que les retraits. L'enfant a davantage tendance à
obéir par la suite s'il est récompensé, chouchouté,
narcissisé pour une première « bonne » action, que
s'il encourt des désagréments pour ses bêtises.
Donc, la répression la plus payante a lieu après bon
coup! Une répression trop négative est beaucoup
moins efficace : elle risque d'entraîner protestations,
désespoirs et cabrages ;
- l'authenticité
du répresseur est un facteur de
première importance. Je n'ai jamais parlé de « faire
semblant » d'aimer plus, ou de jouer à faire honte,
mais d'expliciter des sentiments que nous avons sur
le coeur, quand ils sont là. Quand on se met à
« jouer », faussement avec les axes de l'amour ou
de la fierté, l'enfant le remarque vite; ce n'est - hélas
- pas inopérant, car il reste place pour le doute ...
mais on coupe, et parfois pour très longtemps, les
relations de confiance nouées avec l'adulte. Il ne
pardonne pas cette fausseté, et il peut porter une
haine intérieure farouche à celui qui le trompe, même
s'il est dompté.
c. Ce tableau appelle également des considérations
morales! Au fond, il fournit des techniques de
manipulation et d'emprise sur les comportements
d'autrui, avec un pronostic d'efficacité parfois très
réelle.
L'emprise sur l'autre est une réalité humaine
naturelle, universelle, très précoce dans la vie. Mais
jusqu'à quel degré avons-nous le droit de la
pousser?
4. La crise agressive
Le grand débordement agressif, où l'enfant perd
bruyamment le contrôle de son corps et cherche à
tout détruire autour de lui, est le prototype des
modes d'expression que l'on ne peut accepter tels
quels.
Elle signifie le plus souvent un grand sentiment de
désespoir ou de panique : l'enfant perçoit ou/et
imagine des menaces externes et/ou internes aux-
quelles il ne sait pas faire face. Mais, au second
degré, la crise elle-même constitue une formidable
expérience de menace : l'enfant a peur qu'elle ne le
détruise, qu'il n'explose, qu'il fasse le vide autour de
lui, et qu'en fin de compte, il ne soit condamné pour
ses excès.
a. Aussi est-il essentiel de commencer par le
rassurer, tant sur notre pouvoir protecteur immédiat,
que sur ses capacités à se reprendre et sur l'issue
relativement inoffensive de son acte. Le message qui
se diffuse est : « Sois tranquille. Je suis avec toi pour
empêcher qu'il ne t'arrive du mal et que tu ne fasses
trop mal. Tu peux te maîtriser. Tu vas bientôt
reprendre le contrôle de la situation ». Les mots ne
suffisent pas, les faits surtout doivent traduire cette
intention rassurante. Dans une situation de groupe -
et le groupe familial en est un! – Bettelheim (21)
suggère de demander aux autres de laisser seul
l'enfant en crise (« On n'a pas l'intention de
t'agresser »; « Tu n'es pas un spectacle »), de
s'asseoir au-delà de son périmètre de sécurité (« Je
n'ai pas peur de toi, et je ne t'attaquerai pas ») et de
lui demander d'expliquer ce qui ne va pas : « Viens
près de moi, on discutera facilement », « Et je te
crois capable de dépasser le vécu de la crise ». Il
s'insurge quelque peu contre la contention physique
(22)
qui, selon lui, signifie à l'enfant que l'on veut se
protéger contre lui : son insécurité en est amplifiée.
Mais cette dernière opinion me parait trop tranchée ;
parfois, nous sommes bien forcés d'arrêter l'enfant
qui déborde : écarter les objets dangereux, l'isoler
dans un endroit tranquille en demeurant avec lui, et
même le retenir par un contact physique calme et
ferme, sans haine ni angoisse, dans le silence ou en
l'encadrant de paroles bienveillantes : « Je suis là,
j'empêcherai qu'il t'arrive du mal ; je vais te protéger;
je ne laisserai pas démolir ton corps ni celui des
autres ». Peu importe s'il ne semble pas les
enregistrer sur le moment même : elles font leur
chemin par la suite.
b. Quand nous pressentons que la crise va
commencer, nous nous efforçons évidemment d'en
réduire l'excès. J'ai déjà parlé des compensations qui
aident l'enfant à supporter des frustrations trop fortes
pour son pouvoir d'adaptation : bien sûr, il ne faudrait
pas qu'un bonbon reçu pour qu'il « avale » mieux un
refus, devienne petit à petit un moyen de chantage :
« Si je n'ai pas mon bonbon, je pique une crise » ; ce
risque me semble être plus un fantasme qu'une
possibilité réelle et, de toutes façons, une privation
souriante et sobre de la gratification devrait faire
suite à des tentatives de ce genre : après tout, c'est
de bonne guerre.
Nous pouvons également faire appel à son
narcissisme : « Ce n'est pas drôle de ..., mais je
pense que tu es capable de t'accepter ; tu sais être
un garçon courageux »; le rassurer préventivement si
sa crise masque son angoisse de l'inconnu : « Ça va
être très gai, ce changement de projet, on va
pouvoir ...».
c. Dès que commence la phase de résolution de la
crise, nous pouvons l'inviter à une activité de nature
à évacuer son trop plein d'affects; invitation ferme à
« Viens, on va faire un tour dehors, ça nous fera du
bien ; viens, je vais te donner un bain, ça t'aidera à te
reprendre ».
Parfois même, nous l'y conduirons sans demander
son avis, à condition toutefois que cette manipulation
ne réavive pas révolte et gesticulation ... auquel cas
il vaut mieux créer le calme autour de lui sans le
déplacer, et attendre.
d. Existe-t-il des attitudes préventives qui, à la
longue, conduiront à l'espacement et à la disparition
des grands débordements?
- de façon
causale, diminuer les facteurs de
désespoir et de menace autour de l'enfant;
- ne pas
dramatiser la crise : si nous sommes
entraînés dans le tourbillon émotionnel, essayer de
nous faire remplacer près de l'enfant;
- faire
en sorte qu'elle constitue un coup d'épée dans
l'eau : ce n'est pas par ce moyen-là qu'il recevra ce
qu'il attend; veiller aussi à ce qu'elle ne lui apporte
qu'un minimum de bénéfices secondaires : qu'elle ne
soit pas un spectacle ( éloigner les autres ); que
notre présence elle-même soit sobre ( laisser l'enfant
seul dès que possible ); que nos commentaires
après la crise et à son sujet soient réduits au
minimum; qu'on n'en parle pas, après coup, dans le
cercle de famille ni dans le groupe d'adultes ;
- donner à l'enfant l'espoir qu'il peut changer, sans
en faire l'objet d'une demande pressante : « Je
pense qu'un jour ou l'autre, tu seras suffisamment
grand pour trouver un meilleur moyen de te faire
entendre. De toutes façons, la crise de nerfs, ça n'a
pas tellement d'importance, on essaie d'y faire face
tous les deux ».
II. INTÉGRATION DES ATTITUDES DE BASE
DANS UNE DYNAMIQUE GLOBALE DE
L'ACCOMPAGNEMENT
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1. REINSTALLER L'ENFANT DANS UN MILIEU RESTITUTIF
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Quand le programme d'accompagnement existe, la
première étape consiste à réinstaller l'enfant dans un
milieu apte à mettre en jeu, dans la vie quotidienne,
les attitudes qui viennent d'être passées en revue.
Sans être naïfs! Tout le monde ne va pas se mettre
au service de l'enfant dépressif. Mais qu'au moins
existent l'une ou l'autre source restauratrice; et que
ceux qui ne l'aiment pas se fassent violence pour ne
pas lui exprimer à longueur de temps leurs
sentiments de rejet : au moins, qu'ils adoptent un
comportement d'indifférence, quitte à abattre
occasionnellement le dessous des cartes : « Nous
deux, on ne s'entend pas fort; nos caractères ne
marchent pas ensemble; alors, je crois qu'il vaut
mieux qu'on ne fasse rien ensemble ».
Aussi souvent que possible, la restauration viendra de la famille
Et cela soit spontanément, soit dans le décours
d'une guidance ou d'une psychothérapie, qui permet
au(x) parent(s) de modifier sa (leur) réactivité : par
exemple, une maman est exaspérée par sa fille
parce qu'elle n'accepte pas sa propre féminité. Une
guidance pourrait viser à accroître son narcissisme,
à valoriser ses réalisations propres, a conforter son
droit à vivre pour elle; si ses sentiments dépressifs
sont trop profonds, en rapport avec de mauvaises
relations à ses propres images parentales, il ne faut
pas hésiter à lui proposer une psychothérapie, dont
le bénéfice peut être double : petit à petit, elle en
veut moins à sa fille ...
Il ne s'agit pourtant pas de tenter l'impossible : ces
enfants sont dévorants, et, quand ils ont agressé
leurs parents au point de déclencher leur
exaspération chronique, il ne faut pas chaque fois
s'obstiner à espérer le miracle de la réconciliation.
Plus fréquemment qu'il n'est de coutume, l'on devrait
viser à déculpabiliser les parents quant au bien-
fondé d'une séparation, provisoire ou non, et veiller à
ce qu'elle ne déprime pas trop l'enfant : un internat
scolaire pourrait l'héberger pendant la semaine, dans
la mesure où l'ambiance de vie y est suffisamment
chaleureuse. Il y a aussi la famille élargie : grands-
parents, oncles et tantes, parrains et marraines, voire
des amis ; c'est bien dommage que l'on n'ait pas
davantage la simplicité - et l'humilité - de recourir à
eux; notre culture se centre de plus en plus sur la
famille nucléaire, et, dans cette perspective, c'est
malheureux.
Le placement familial et institutionnel
Lorsque la famille n'est pas mobilisable, que ces
premières formules de substitution ne sont pas
accessibles et qu'une séparation reste envisagée, il
faut penser d'abord à un placement familial
thérapeutique soigneusement supervisé. Comme le
dit Lemay (23)
, les familles d'accueil doivent fournir :
affection, confiance, modèles identificatoires,
assurance de sécurité, maternage au cours de la vie
quotidienne ... bref, présenter d'énormes qualités! Ce
n'est vraiment pas facile d'en trouver qui soient
adaptées aux abandonniques!
Les parents ne sont pas toujours prêts à accepter la
concurrence de ces familles d'accueil qui, d'une
certaine manière, sont chargées de réussir, voire
d'aimer, mieux qu'ils ne l'ont fait.
Il faut les préparer à ce partage et si leur hostilité
persiste trop intensément, mieux vaut penser au
placement institutionnel, sans pour autant s'y
précipiter tout de suite! Les responsables de l'aide à
l'enfance ont parfois tendance à renoncer au
placement familial, parce qu'ils redoutent une
agressivité des familles, à qui ils n'osent donc pas
parler simplement, ou parce qu'ils ne peuvent pas
supporter un niveau d'amertume et de compétition
pourtant faible, normal et irréductible. Quand l'enfant
est trop perturbé pour nouer un lien affectif intense et
partant, plus exigeant, c'est une autre raison de
l'orienter vers un home spécialisé : c'est le cas par
exemple des abandonniques trop agressifs, trop cap-
tatifs, hypomaniaques ...
Ces enfants ont besoin de personnes stables, j'en ai
déjà parlé ( voir page 71 ); il doit d'abord exister une
permanence supra-personnelle de la Mère-
institution. Mais les individus ne sont pas
complètement interchangeables pour autant : un lien
interpersonnel rompu a toujours des conséquences
dommageables chez ces enfants fragiles.
Ils ont également besoin d'adultes tolérants, qui ne
fassent pas du respect des règles l'essentiel de leur
pédagogie.
Enfin, ils doivent pouvoir exprimer leurs sentiments
de tristesse, d'agressivité et de tendresse. Ils y sont
aidés si l'institution apporte un grand soin à la
circulation des affects, positifs et négatifs, dans
l'équipe adulte.
Quand un milieu restitutif d'adultes ne peut pas être
mis en place, ou même, de façon complémentaire à
son installation, nous penserons à :
- l'investissement
objectal de pairs : faut-il fermer les
yeux alors sur les formules qui, sans altérer vraiment
le respect d'autrui, s'avèrent socialement déviantes :
adolescents qui fument du haschich en bande,
sexualité non orthodoxe?
- une des options
professionnelles fréquentes chez
les abandonniques, c'est la puériculture : choix qui
ne perdure pas souvent, parce qu'ils se réidentifient
vite à la Mère agressante, face à un petit qui ne se
laisse pas faire comme ils l'ont rêvé ... Quand ils
subliment moins une partie de leur sexualité, certains
se retrouvent pédophiles. Ici encore, la question du
respect de l'autre me paraît essentielle pour
déterminer notre acceptation ou notre répression.
Mais que respectent-ils? La réalité d'autrui, ou le
mirage d'eux-mêmes - petits - et comblés. Mais
semblables mirages sont partiellement d'application
dans tout choix amoureux ...
- l'investissement
objectal d'animaux : ces petits
compagnons peuvent jouer un rôle restaurateur,
même si leurs maîtres se conduisent parfois comme
des mères tyranniques : c'est l'occasion de les
éduquer à la tendresse;
- leur narcissisme,
que j'ai déjà évoqué : «
Chouchoute-toi toi-même » ( voir page 86 et sq. );
- leur hétéroagressivité :
même s'ils ont été rejetés
compulsivement, par un entourage qui avait lui-
même ses problèmes, cela ne fait pas leur affaire de
le savoir : il est bien compréhensible qu'ils soient
fâchés contre l'injustice du sort et les comportements
de leurs proches. L'expression de cette agressivité
est une première étape vers la résolution de leur
dépression.
A condition qu'elle ne reste pas paranoïde, adressée
indistinctement au monde entier, quelles que soient
les intentions d'autrui ... Et encore, cette position ne
permet-elle pas parfois de vivre plus confortablement
que la pure dépression?
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2. RANIMER L'INTROJECTION DES BONNES IMAGES PARENTALES
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Le réapprovisionnement affectif, tel que je l'ai décrit,
a pour fonction essentielle de créer ou de ranimer
l'introjection des bonnes images parentales ce
processus est lent et doit être évalué régulièrement.
Par exemple chaque trimestre, l'on étudiera les
signes cliniques d'abandonnisme et de sécurité inté-
rieure de l'enfant; on le soumettra à des épreuves
projectives ( tests ou dessins ), qui renseigneront sur
la bienveillance ou l'hostilité de ses images et sur la
capacité à y faire face; il ne faut pas être victime
d'habitudes : l'enfant évolue, il réagit de façon
variable au fil du temps, et son accompagnement
doit s'y accorder.
Au fur et à mesure qu'il reprend des forces, et pour
peu que l'on estime qu'il doit devenir partiellement
indépendant et productif, l'on peut ajouter pro-
gressivement aux réapprovisionnements des
propositions d'activation, telle que je les ai décrites
( voir page 105 et sq. ).
Quand l'enfant s'est bien stabilisé, qu'il a retrouvé sa
sécurité et mis en oeuvre des productions
personnelles, l'on peut aussi le sevrer lentement
d'une partie des réapprovisionnements,
principalement si l'on se destine à accompagner
d'autres enfants, si l'on veut donner plus de place à
des intérêts personnels, ou si l'on pense que, tôt ou
tard dans sa vie, il est souhaitable que l'enfant
investisse d'autres personnes. Rien de tout cela n'est
obligatoire de toutes façons, ce sevrage est lent
( relire par exemple les modalités de la triangulation,
page 77 et sq. ). L'on veillera particulièrement à ne
pas semer la confusion entre quantité et qualité :
même si l'on se voit moins souvent, même si l'on
manifeste moins sa sympathie, le lien demeure; au
moins à l'état de souvenir, d'image ; parfois même,
comme réalité matérielle : en cas de coup dur,
l'enfant peut faire appel à l'adulte.
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3. INVESTISSEMENT DU CORPS
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Dans le cadre du réapprovisionnement basal, l'on
pensera particulièrement aux moyens qui stimulent
l'enfant à investir son corps. S'il est abandonnique,
son corps n'a probablement pas été bercé, caressé,
pris dans un contexte de tendresse; il ne se sent
guère vivre, ni éprouver de joies dans l'exercice de
ses fonctions musculaires, alimentaires,
sphinctériennes, sexuelles ...
A la maison, l'on pensera donc spécialement à aimer
ce corps, et à lui manifester de la tendresse : bains,
caresses, accompagnements fonctionnels comme
peigner ; soin apporté aux vêtements ; tolérance et
réjouissance face aux petits plaisirs que l'enfant
prend avec son corps ...
Et l'on peut y ajouter des approches spécialisées, qui
se réalisent en rééducation psychomotrice, thérapie
du développement, ou même, dans les cas les plus
graves, en kinésithérapie ( massages, bains ...). Là,
on appréhende d'abord le corps global, son
mouvement, ses frontières, sa joie à fonctionner :
jeux, danses, contacts à deux ou trois où l'on
apprend à se reconnaître par le miroir d'autrui en
action et en interaction.
Ensuite, l'on facilite la découverte de secteurs du
corps.
Enfin, la découverte de sa fonctionnalité : orientation
spatiale, latéralisation ...
Ici, en tout cas, il ne faut pas cloisonner
psychomotricité et travail des parents à domicile :
l'un et l'autre gagnent à dialoguer et à se compléter
(24)
.
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4. UNE PSYCHOTHERAPIE DES ENFANTS ABANDONNIQUES EST-ELLE UTILE?
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Oui, comme approche complémentaire à une
restauration affective abondante, procurée dans la
vie quotidienne. Non, si l'existence de la thérapie
constitue un alibi, qui permet d'oublier qu'il faut aimer
l'enfant « les 23 autres heures ».
Oui, pourtant même si l'entourage constitue
irréductiblement un désert affectif; ici, plutôt que
d'habituer l'enfant à l'idée d'être aimé, la thérapie se
centre sur le narcissisme, la déculpabilisation de
l'agressivité, et l'accompagnement du noyau
dépressif, jusqu'à la mort s'il le faut.
De toute façon, les cas les plus graves risquent
d'être inabordables.
G. Guex signale quelques éléments qui font redouter
une mauvaise progression en thérapie : l'intensité du
masochisme, de l'agressivité et le manque de
capacité oblative.
G. Guex (25)
a magistralement exposé une
philosophie analytique, et une technique qui me
paraît applicable à des adultes et à des adolescents
capables d'insight ( quatorze, quinze ans ).
Pour les plus jeunes, les techniques symboliques
habituelles sont utilisables : jeux, marionnettes,
psychodrame pour les douze, treize ans. A côté de la
psychothérapie organisée classiquement ( séances
régulières à heures fixes ), soulignons l'intérêt des
entretiens sur le champ : conversations menées par
des techniciens compétents, dans la suite immédiate
d'un événement conflictuel ou subjectivement
important; il s'agit d'une réflexion thérapeutique
intercalée dans la vie quotidienne, qu'elle cherche à
analyser ; pratiquement, ce n'est possible qu'en
institution, et éventuellement en placement familial
spécialisé.
Ces psychothérapies ne sont pas exemptes de
risques : l'enfant teste longuement la tolérance et
l'affection de son thérapeute, par des acting parfois
bien éprouvants! Si l'on n'a pas le coeur bien
accroché, mieux vaut ne pas s'embarquer avec lui
dans une aventure qui se terminerait par un rejet à
bref délai.
Par ailleurs, l'expression de sa misère peut être à la
limite de l'insoutenable : or, il faut savoir l'entendre
pendant un premier temps, avant de lui donner des
zones d'espoir parfois originales, en augmentant par
exemple son narcissisme; ici, un piège contre-
transférentiel classique est la réduction de la thérapie
au seul maternage que l'enfant a puissamment
stimulé; il n'est pourtant utile que s'il se prolonge par
une réflexion sur sa vie actuelle, et la façon dont il y
noue ses liens. Sinon, la thérapie devient une
situation de réapprovisionnement parmi d'autres; elle
n'a ni plus ni moins de valeur, et il est illusoire d'en
hypertrophier l'importance!
L'enfant peut aussi passer son temps à décharger
une agressivité paranoïde, qui s'adresse indéfiniment
et indistinctement à tout le monde. C'est une
dynamique plus viable que le seul ressassement
dépressif et auto-dépréciateur de ses problèmes.
La bienveillance du thérapeute à l'écouter, sa
survivance après agressions, Il lui démontre déjà
qu'il n'est pas si abominable qu'il ne le redoute.
Pourtant, il faut dépasser la seule écoute : d'abord,
elle peut être dangereuse, dans la mesure où son
entourage n'est pas prêt à absorber son agressivité
comme le thérapeute; sans condamner les proches,
qui ont leurs raisons, il faut montrer à l'enfant des
voies d'aménagement, telles que son agressivité
serve à quelque chose d'autre qu'à amplifier son
rejet. Ensuite, l'on doit jeter des ponts entre les
éléments paranoïdes de son attitude d'aujourd'hui et
de vieux traumatismes, qui l'ont conduit à voir le
monde sous l'angle de la persécution.
Si cette liaison s'effectue bien, il peut assouplir son
agressivité actuelle, dont il comprend la part
projective.
C'est donc un mouvement fondamental, que
d'instaurer cette dialectique présent-passé : la
réflexion porte d'abord sur ce qui se vit aujourd'hui,
sentiments et comportements; et puis l'on cherche
avec lui l'enracinement de ses réactions actuelles ;
beaucoup de comportements émanent d'un vécu
actuel que G. Guex appelle « les deux centres
d'erreur névrotiques » : un besoin d'amour insatiable
et les peurs qui s'opposent à l'idée d'être aimé. On
peut jeter les ponts entre ce désir et cette angoisse
d'amour aujourd'hui, et les relations traumatisantes
qu'il a vécues et qui leur ont donné naissance.
L'on fait également de la thérapie un banc d'essai, en
réfléchissant avec l'enfant aux comportements de
rechange qu'il pourrait mettre en oeuvre après avoir
mis de l'ordre dans son vécu : « Comment ferais-tu
bien pour que ton amie ait moins peur de toi quand
tu fais le gourmand (26)
? » On ne pose pas de règles
de fonctionnement trop strictes ( neutralité, ambiance
frustrante ). Par exemple, on intervient pour que
l'enfant ne se déprime pas trop ; on se souviendra de
l'utilisation de sa parole que faisait Bergler (27)
pour rassurer ses clients; un silence par trop prolongé les
conduit tout juste à ruminer stérilement leur angoisse
d'abandon, leur auto-dépréciation ou/et leur
agressivité universelle. L'on peut accepter des
échanges affectifs, qui témoigneraient de la
sympathie du consultant ou qui recevraient
occasionnellement celle de l'enfant : sourire franc,
poignée de main chaleureuse, acceptation
épisodique d'un cadeau ; il est évidemment
préférable que ces gestes soient analysés. Dans
cette perspective, il arrive aussi que le thérapeute
déclare sa disponibilité affective, les sentiments qu'il
éprouve. L'on accepte jusqu'à un certain point des
contacts physiques, où les enfants vérifient notre
intégrité physique et notre existence.
L'on montre que l'on est sensible à certains
sentiments, et qu'il y a une réciprocité.
Progressivement, on stimule le dynamisme et les
aspirations de l'enfant, et on ne lui évite pas des «
épreuves de réalité » : faire état de notre faillibilité
alors qu'il nous croit infaillible; l'inviter à nous «
donner » parfois congé.
On lui apprend aussi à comprendre - et intégrer -
certaines caractéristiques du fonctionnement humain
( voir page 73 et sq. ).
Enfin, l'on évite des ruptures brusques de traitement;
on lui explique ce qu'est la crise de la guérison ; et
on n'hésite pas à s'enquérir de lui par la suite, pour
lui signaler la réalité de la permanence de certaines
relations.
|
5. REEDUCATION DES FONCTIONS COGNITIVES
|
La scolarisation des prégénitaux oraux pose de
difficiles problèmes, qui relèvent souvent d'un
enseignement individualisé. Les grands axes en ont
été décrits par Lemay (28)
et je ne les reprendrai pas
ici.
III. ACCOMPAGNER L'ENFANT GAVE D'AFFECTION
|
Je l'ai décrit comme un enfant-pacha, dont le
moindre désir est comblé par son entourage qui le
gave.
1. S'il lui arrive par hasard de manquer de quelque chose,
il se sent frustré et démuni pour y faire face
Son Moi n'a guère l'habitude de s'adapter tout seul. Il
exprime donc son angoisse et son mécontentement.
Si ses messages restent improductifs, c'est-à-dire
n'amènent pas le retour précipité du parent-corne
d'abondance, et si le manque auquel il est confronté
n'est pas trop grand, l'on peut espérer qu'il finira par
s'ébranler lui-même pour supprimer la situation
désagréable. Exemple : on ne l'habille pas un
dimanche matin, et, moyennant quelques
encouragements, il le fait lui-même pour profiter des
distractions prévues, à commencer par un petit
déjeuner agréable.
Malheureusement, presque par définition, ses
parents n'éprouvent pas vraiment le besoin de
prendre leur place indépendante, et de goûter les
plaisirs de leur territoire propre en étant partiellement
indisponibles; s'il appelle, ils accourent ipso facto : le
maternage de l'enfant est inclus dans leur territoire,
et parfois à la place centrale!
Ils ne sont donc pas prêts à lui manquer!
J'ai décrit ailleurs (29)
quelques interventions qui
tentent d'introduire une distance psychologique plus
grande entre l'enfant et eux. Elles s'appuient sur ...
a. La constatation de l'inconfort de la situation
actuelle : l'enfant est pesant, exigeant, inerte. Il est
tentant de mettre l'accent sur cette tension et de la
monter en épingle ; mais elle est souvent inférieure
aux bénéfices de la situation, que les parents veulent
maintenir, en partie inconsciemment. Aussi, certai-
nes interventions, dites paradoxales, visent-elles
d'abord à augmenter l'inconfort vécu ensemble;
derrière une apparente approbation, le parent est
invité à en faire plus. « Vous avez très bien compris
combien cet enfant est incapable ... je ne puis que
m'incliner devant votre disponibilité », etc. Et l'on
espère qu'un jour, l'adulte finira par éprouver de
l'inconfort.
b. Une révision idéologique ou/et une contrainte
surmoïque : l'on nomme les avantages de la situation
et l'on y oppose des considérations sociopédagogi-
ques : « Pour son bien, cet enfant doit se prendre en
charge davantage ». Inutile d'insister sur la précarité
d'une mobilisation obtenue dans ces conditions!
c. Une analyse des conflits internes - ou conjugaux -
qui poussent les parents à l'hyperprotection : c'est
une opération de longue haleine; il faut rai-
sonnablement être sûr d'arriver à des remaniements
personnels ou conjugaux plus intéressants que la
position de départ.
Si l'on ne provoque pas une mobilisation énergétique
suffisante des parents, il me semble stérile de
multiplier des efforts extérieurs, qui seraient annulés
par le retour toujours possible dans le sein familial :
l'école, une rééducation contiennent des contraintes
que la famille, elle, ne véhicule pas : l'enfant est
soumis à deux systèmes de repère, et a tendance à
étaler partout l'inertie qui lui permet de vivre dans le
système le plus favorable, et à se réfugier dans son
nid pour échapper aux interpellations plus
frustrantes. Mieux vaut se résigner à ce qu'il
demeure oral.
2. Et si l'on obtient quand même la collaboration des parents?
Alors, on peut veiller à ce que s'installent dans la vie
de l'enfant des « manques », manques de l'autre,
auquel chacun est normalement confronté au cours
de son existence, et qui l'amènent à se débrouiller
tout seul.
Il faut le faire progressivement, sans volontarisme
suspect : on ne veut pas le frustrer gratuitement,
pour le plaisir, mais bien prendre sa place à soi et,
donc lui être quantitativement moins présent. Par
exemple, « maman se donne le droit d'un peu plus
de sommeil le matin, et n'a plus le temps de l'habiller
». Il ne s'agit pas d'assister bras croisés au spectacle
de ses tâtonnements, en lui signifiant : « Je ne veux
plus t'habiller parce que tu es un grand garçon ».
Il faut également rassurer l'enfant : l'introduction des
manques constitue un changement radical dans la
manière dont il a été interpellé jusqu'à présent; il
risque de le confondre avec un retrait d'amour. Il a
donc besoin de signes, surtout d'actes, qui lui
démontrent qu'il n'en est rien.
a. L'on pensera d'abord aux « manques fonctionnels
» : dans de nombreuses circonstances, le parent est
le troisième bras, la troisième jambe de l'enfant; il
l'habille, fait sa tartine, range son cartable à sa place.
Il assume des services domestiques auxquels
l'enfant pourrait participer; l'on commencera donc par
s'attaquer à ces domaines en demandant à l'enfant
des performances personnelles ; selon les principes
béhavioristes, on le fera d'abord petitement, en
proposant une activité précise et qui se reproduit
régulièrement. L'on expliquera pourquoi on le fait : «
Papa et Maman ont envie de jouir de leur vie propre
»; il doit s'insérer petit à petit dans une société.
L'on présentera clairement le plaisir lié à la
performance demandée : se laver tout seul, ça
permet de jouer dans son bain à peu près quand on
veut, sans dépendre de la disponibilité de maman ;
rendre un service, c'est entrer dans le monde de
ceux qui font vivre la maison pour de vrai : les gens
utiles et nécessaires qui se complètent les uns les
autres.
A ce sujet, il faut observer que l'oral passif est le plus
souvent exclu des services « sérieux » : c'est une
poupée inutile, et il peut en souffrir.
Parfois, il s'agit de plaisirs plus artificiels
( récompenses ), dont l'impact est moindre: la
dépendance aux parents subsiste, ils sont les
donateurs de la récompense; la dépendance est
simplement déplacée.
L'on évitera de présenter la demande en termes
négatifs : « Je ne veux plus t'habiller ». Il est
préférable de dire : « Je crois que tu es vraiment
capable de t'habiller tout seul ; je vais préparer tes
vêtements de façon que ce soit aisé ...».
Toutes ces attitudes ont été détaillées dans les deux
paragraphes « Passivité et activation » ( voir page
105 ) et « La valorisation » ( voir page 97 ) qui sont
très largement d'application ici.
Toutefois, ces petites performances que l'on
demande à l'enfant ne contribuent pas
nécessairement à installer son autonomie. Parfois,
son entourage n'en est absent qu'apparemment; il a
simplement déplacé sa présence vers d'autres
paramètres : son contrôle, ses encouragements, la
valorisation qu'il donne après coup.
b. Plus essentielles me semblent être toutes les
petites circonstances de la vie quotidienne où
l'enfant peut faire l'expérience de la solitude («
manques humains ») : nous sommes absents alors
qu'il est confronté à un petit obstacle, et nous le
laissons s'adapter, en nous faisant éventuellement
violence pour faire taire nos réflexes de protection,
ou notre désir de le servir : il a un conflit avec un
autre enfant, et nous n'intervenons pas pour le
régler; il a soif; et nous le laissons se servir tout seul;
il s'est mis en retard pour une leçon, et nous ne le
dépannons pas.
Il n'est pas mauvais qu'il rencontre de petits échecs :
à cette occasion, il peut bénéficier de notre
consolation, voire d'une compensation, si la pilule est
amère à avaler, mais certainement pas de
l'annulation par nous de son échec; nous pouvons
discuter avec lui, le conseiller pour qu'il s'adapte
mieux la prochaine fois, tout en le laissant vivre son
amertume. C'est seulement si l'échec se répète
systématiquement et que l'enfant donne des signes
de découragement, qu'il faut conclure que le manque
auquel il est confronté est trop dur pour ses forces :
alors on peut revenir provisoirement en arrière.
1. E. Erikson, Enfance et société, p. 169.
2. B. Bettelheim, Le traitement des troubles affectifs
chez l'enfant, p. 69; - F. Redl et D. Wineman,
L'enfant agressif, 1, p. 266.
3. F. Redl et D. Wineman, L'enfant agressif, II, p. 48
et sq.
4. B. Bettelheim, ibid., p. 191 et sq.
5. J'ai développé abondamment ce thème dans
l'article : « La coexistence pacifique », Sauvegarde
de l'enfance, 1975, 9-10, p. 535 et sq.
6. Ici, je m'inspire notamment d'idées que G. Guex a
développées dans le chapitre consacré au
traitement, in Le syndrome d'abandon.
7. C'est une extension de l'acceptation classique du
terme : dans une institution ( home d'enfants, centre
de guidance ), le tiers ne s'interpose pas
principalement au nom de l'amour qu'il a pour le
premier partenaire, mais au nom d'une réalité
externe dont le déroulement nécessaire empêche la
consommation de la symbiose : il faut changer de
groupe, « arrêter la rééducation parce qu'il est
l'heure », etc. Ce poids de la réalité externe joue
également en famille, bien sûr.
8. J. Mauro Gonzalvès, Allons réveiller le soleil,
Stock, Paris, 1971.
9. En stricte terminologie, il s'agit plus souvent de
fixations.
10. B. Bettelheim, Le traitement des troubles affectifs
chez l'enfant, p. 45.
11. Ce n'est pas obligatoire! J'ai proposé
précédemment la position inverse ( voir page 88 ).
12. F. Dolto, SOS psychanalyste, Docteur X, p. 21.
13. M. Lemay, Psychopathologie juvénile, tome 1, p.
248.
14. F. Redl et D. Wineman, L'enfant agressif, II, p. 124.
15. B. Bettelheim, Le traitement des troubles affectifs
chez l'enfant, p. 58.
16. Cf. Bulletin d'information de la F.I.S.A.J., 1975, 4,
p. 3 à 6, « Quelques facteurs matériels qui freinent
ou favorisent l'acquisition de l'autonomie », diffusé
par la FISAJ, rue Guimard, 1, 1040 Bruxelles.
17. J. Guindon, La rééducation des jeunes
délinquants, p. 163.
18. B. Bettelheim, Le traitement des troubles affectifs
chez l'enfant, p. 185.
19. On trouvera de belles illustrations de compétition
sublimée dans le livre : « Vers une pédagogie
institutionnelle » ( Oury et Vasquez, p. 42 et sq. ) à
propos de l'échange de journaux entre élèves de
différentes écoles Freinet.
20. J. Guindon, op. cit., p. 188.
21. B. Bettelheim, Un lieu où renaître, p. 169-170.
22. Ibid., p. 74.
23. M. Lemay, Psychopathologie juvénile, tome I, p. 196 et sq.
24. voir M. Lemay, Psychopathologie juvénile, p. 198
et sq.
25. G. Guex, Le Syndrome d'abandon, PUF, p. 113 et sq.
26. L'on en trouvera l'un ou l'autre exemple dans la
brochure Réflexions sur la psychothérapie
individuelle en institution.
27. E. Bergler, La névrose de base, Payot.
28. M. Lemay, Psychopathologie juvénile, p. 188.
29. J.-Y. Hayez et C. Lenoir, « La triangulation dans
les familles symbiotiques » Revue de
neuropsychiatrie infantile, 1978, 26-4.
Création le 29 juillet 2006.