La première adolescence (
1)
constitue pour
beaucoup d'entre nous un âge de la vie où le
sentiment d'identité et les Idéaux de référence sont
le plus malmenés, entre la perte des repères de
l'enfance et les reconstructions plus solides qui
suivront. Qu'ils vivent ce chambardement en le
gardant, s'ils le peuvent, dans le secret de leur
coeur; ou qu'ils l'extériorisent, tantôt dans un chaos
permanent, tantôt par un acte isolé au symbolisme
plus ou moins opaque, les jeunes, à ce moment de
leur existence, passent donc souvent par un
kaléidoscope d'idées et d'affects d'insécurité, de
négativisme tous azimuts et de révolte, de
dépression ou d'exaltation.

Il s'en trouve donc un certain nombre à fréquenter
nos consultations ou nos lits d'hospitalisation,
amenés par des parents ou des familiers qui les en
ont plus ou moins convaincus. Il est rare qu'ils nous
arrivent autrement qu'avec une profonde
ambivalence, partagés entre l'espoir d'être soulagés
de leurs souffrances morales, le devoir d'obéissance
aux adultes et la méfiance que leur inspirent à la fois
notre possible intrusion dans leur monde intérieur;
leurs fantasmes sur nos intentions normatives et la
crainte de voir se dégrader leur image sociale: " Si
les copains savaient ...".
Et même dans la minorité des cas où ils
paraissent chercher spontanément de l'aide, ou
adhérer vite et bien à l'idée de rencontres avec nous,
que demandent-ils en réalité? Est-ce principalement
que nous les aidions à aller mieux et à assumer
davantage leur projet de vie, comme nous aimerions
les entendre nous dire, " avec leurs mots à eux "
bien entendu ...? Ou leur véritable mobile est-il
ailleurs?
Bernard ( treize ans ); parents séparés; contacts rares
et difficiles avec son père; m'arrive après déjà douze
mois d'invalidation scolaire; il se montre tout de
suite avide de me parler; offrant un matériel
abondant centré sur ses angoisses toutes plus
archaïques les unes que les autres; mais il
aimerait aussi, plus subtilement et sans l'avouer,
que je confirme son droit â rester dans le doux nid
de la maison. Aurélie ( treize ans ) accepte de parler
en présence de sa mère, mais c'est pour
m'expliquer que celle-ci ne comprend rien à rien,
qu'â son âge elle a bien le droit de fumer; de
flirter; de s'endormir quand elle veut; elle attend de
moi que je sermonne sa mère sur le champ.
Quand à David, que j'avais rencontré une
première fois quand il avait douze ans pour des
difficultés relationnelles liées à son insertion
scolaire, s'il revient me voir tout seul trois ans plus
tard " pour un problème personnel ", et s'il me
raconte, d'abord avec prudence et hésitation, qu'il
s'est mis à draguer les messieurs dans des lieux
publics, je comprends petit à petit qu'au fond, il est
plus fier qu'ennuyé de sa bisexualité, qu'il vit celle-
ci comme un signe d'exception, et qu'il voudrait
bien m'entendre lui manifester mon admiration.
Bref, rien n'est simple pour nous, coincés que
nous sommes entre le grand groupe de ceux qui ne
veulent pas, ou guère, de notre intervention, et la
minorité qui désire notre aide, mais pas
nécessairement comme nous l'aurions souhaité.
Comment donc les accompagner? Qu'il me soit
permis de mettre en exergue et de faire mienne une
recommandation d'Henri Brunetière :
" Dès lors, que peut faire le thérapeute convoqué
à ce moment? Il n 'est pas question d'engager ici
un débat sur les théories, sur la puberté
freudienne, sur l'adolescence annafreudienne ou
winnicotienne
, mais simplement d'esquisser
quelques remarques personnelles et simples, plus
problématiques que
dogmatiques ..." ( Brunetière, 1993 )
.
J'aborderai d'abord le type de travail que nous
pouvons proposer et son organisation; puis, une fois
ce type choisi, l'écoute de l'adolescent et de sa
famille, et ses variantes.
|
I. Le type de travail proposé, son cadre et ses moyens.
|
La grande diversité des problèmes supposés exister;
ainsi que celle de " l'état du moment " des
demandes ou non-demandes de l'adolescent et de
son entourage, en distinguant en outre pour chacune
d'elles ce qu'il en est de l'avant-plan et de la
profondeur devrait constituer un très puissant appel
à notre créativité, invitée indéfiniment à construire du
solide sur de l'incertain et du provisoire (
2).
Je ne pense donc pas qu'un thérapeute prisonnier
d'une ritualisation rigide de son offre puisse être très
efficace face au groupe d'âge des adolescents : c'est
en effet qu'il n'aurait pas gardé en lui suffisamment
d'" adolescence intérieure ", cette dimension qui,
par définition, accepte de partir à l'aventure, avec
angoisse ou exaltation, loin du nid douillet des
certitudes (
3).
A) Flexibilité de l'organisation.
Donc, mieux vaudrait que l'organisation de notre
offre soit très flexible :
1. Ainsi pourrions-nous proposer des possibilités
d'accompagnement
ritualisées, conformément
à notre système habituel de rendez-vous,
mais avec des possibilités d'entretiens
impromptus : de la sorte, nous nous
adapterions au fonctionnement de beaucoup
d'adolescents, fait d'un besoin d'actions et de
réponses rapides avec, fréquemment, un
sentiment d'urgence ... tout en veillant à ne
pas devenir esclaves de leurs exigences
d'immédiateté, ni, à l'inverse, à installer de la
dépendance
( De Clercq, 1997 )
.
E. Kestemberg parlait déjà dans ce sens il y a vingt
ans, elle qui réservait toujours du temps dans sa
consultation " pour ceux qui s'intercalent ", et bien
des auteurs recommandent qu'à côté du système
des rendez-vous, il existe une " structure d'accueil
informelle " ( par exemple,
Favre, 1994 )
.
2. A certains, nous parlerons clairement d'une
psychothérapie individuelle
à durée
indéterminée (" C'est important qu'on
réfléchisse ensemble régulièrement ... à qui tu
es, à tes questions ... en y mettant le temps
qu'il faut "); à d'autres, il faudra se borner à
fixer le rendez-vous suivant, sans autre
programmation des rencontres (
4).
Mais que le projet convenu ait été ou non inscrit
dans la durée, certains adolescents s'y tiennent
grosso modo tandis que d'autres disparaissent
sans préavis, parfois après quelques séances
intenses. Ces derniers donnent suite ou non, ou
inconstamment, au courrier par lequel nous leur
proposons de chercher à comprendre avec eux ce
qui s'est passé; éventuellement, ils refont un jour
surface à notre consultation, parfois au bout de
deux ans, souvent en vue du même petit tour de
piste qu'ils ont déjà demandé et dont la brièveté
leur convient très bien : cette volonté de maîtriser
eux-mêmes la relation et de garder leur
indépendance face à ce qu'ils ressentent comme
une possible emprise de notre part, c'est cela
aussi l'adolescence, et c'est loin d'être toujours
pathologique en soi.
Ainsi David : après quelques séances où nous
avons parlé de sa dimension homosexuelle, de sa
gaucherie devant les filles, alors qu'il désire
pourtant les rencontrer; et après qu'il associe
spontanément autour du caractère froid et
autoritaire de sa mère, il vient me parler d'un rêve
où il me voyait le traquant dans tout
Bruxelles! Après quoi il disparaît ... pendant un an et
demi. Quand il revient, c'est sous prétexte de me
demander un certificat attestant sa normalité
psychique, certificat dont il aurait besoin pour un
séjour à l'étranger. Nous passons trois séances à
parler de ce problème ... puis je le perds de vue à
nouveau ... quinze mois plus tard m'arrive une lettre en
provenance des Etats-Unis, par laquelle il me
demande de commenter son journal de bord où,
en toute première page, il se compare à Cyril
Collard son héros du moment.
3. Le rythme des rendez-vous
peut aussi
s'accommoder d'une grande flexibilité : pour
certains jeunes et à certains moments, par
exemple au plus fort d'une grande crise, on
gagnera à prévoir des rendez-vous très
rapprochés
( Brunetière, 1993 )
; mais parfois il faudra
leur laisser du temps ( quinze jours - trois semaines ) pour
réfléchir en paix à domicile ou/et expérimenter de
nouvelles dispositions évoquées en séance ...
4. Autre problème à réactualiser
à chaque coup :
l'adolescent a-t-il intérêt à travailler
individuellement avec un thérapeute ou avec le
groupe familial? Parfois on convient avec lui et,
souvent, avec sa famille, qu'il s'engagera dans
une thérapie - ou pour l'un ou l'autre rendez-vous
s'adressant à lui seul, un autre thérapeute
recevant en parallèle les parents. Même dans ce
cas, on peut prendre des dispositions pour que,
de temps en temps ou systématiquement, ces
deux catégories de séance aient lieu au même
moment et se terminent par un échange commun;
il n'est pas exclu d'ailleurs que, parfois, le moment
" monogénérationnel " serve à préparer la table
ronde. Sur ce système on peut encore greffer des
séances familiales plus complètes, avec la fratrie.
Cette alternance de moments scindés et
communs permet parfois des enrichissements
insoupçonnables. Sans qu'il soit question de trahir
l'intimité de quiconque, des questions-clés
peuvent se relancer d'un sous-groupe à l'autre et
être travaillées, soit directement lors des séances
communes, soit en un temps ultérieur, par le
destinataire de la question, en séance "
monogénérationnelle ".
Par exemple, en séance individuelle, Bernard
raconte les angoisses intenses et
incompréhensibles qu'il vit à propos de l'école,
comme Si fréquenter celle-ci pouvait anéantir sa
vie: il rêve qu'il est perdu dans des labyrinthes et
couloirs sans fin qui débouchent sur des
précipices ... ou encore, qu'à la sortie de l'école, tous
les auto-bus ont disparu et qu'il ne pourra jamais
rentrer chez lui. De fil en aiguille, on en vient à
s'interroger sur les conditions de sa naissance. En
séance familiale, la mère, interrogée à ce sujet
avec l'accord de Bernard, raconte combien cette
naissance fut dramatique. Cet élément nouveau
est repris en séance individuelle et positionné
comme source d'imprégnation traumatique.
Une autre fois, en séance familiale, c'est la mère
qui aborde la question des bénéfices secondaires
dont, bien sûr; Bernard n'a jamais parlé
spontanément en séance individuelle: ceci me
permet par la suite d'avoir des échanges avec lui
sur la dimension " assuétude " de son
comportement, et sur le courage dont il aura de
toutes façons besoin s'il veut la dépasser.
Dans d'autres cas, la thérapie n'a lieu qu'avec le
groupe ou un sous-groupe familial, soit que le
thérapeute l'ait conçu de la sorte, soit que l'on
accède à une demande - estimée recevable - de
l'adolescent ou/et de sa famille. Cette demande
n'est néanmoins pas toujours formulée
clairement : parfois, ce sont des
pressions ou des résistances
lors du travail individuel qui
montrent qu'il faut reconvertir
les options thérapeutiques ... la
programmation d'une thérapie
familiale est donc immédiate,
ou dictée plus tardivement par
les circonstances (
5).
Christian ( treize ans et demi ), atteint lui aussi d'une sévère
phobie scolaire, n'a jamais voulu venir qu'avec son
père et sa mère, sans doute parce qu'il était anxieux
mais aussi et surtout parce qu'il y avait comme un
double message dans le chef de ses parents : à
l'avant-plan, ils le poussaient à me parler tout seul,
en sa qualité d'enfant-problème, et Christian
s'ingéniait à leur résister ...; à l'arrière-plan, le père,
Bonne Mère dominatrice, lui faisait comprendre que
lui seul pouvait être important dans la vie du jeune.
Après sa tentative de suicide, provoquée par son
impression de n'avoir aucune importance, Sybille ( quatorze
ans ) n'a très vite plus voulu du travail individuel qui la
désignait trop comme déséquilibrée, ni même
d'entretiens avec ses parents, entretiens
programmés pour elle, et où elle ne quittait donc pas
ce statut ... Il a fallu organiser des entretiens familiaux
où l'on parle de façon plus large des relations
difficiles entre elle et sa soeur, et entre parents et
adolescents, pour qu'elle consente à nouveau à
s'exprimer, comme un intervenant parmi d'autres.
Et parfois, il y a place pour plus original encore :
Avec Xavier ( quinze ans ) et ses parents, on avance au
coup par coup. La mère est une personnalité
borderline, pas loin d'être paranoïaque. Le père,
présent aux séances, est dans la vie un homme
effacé. Xavier, fils unique, surdoué, se débat dans
des protestations très hystériques et chargées
d'angoisse pour trouver son identité et sa nouvelle
place d'adolescent dans la famille. Souvent, en début
de séance, il demande que son père soit présent et
l'écoute exposer son débat intérieur. Ça peut aller
très loin chez ce garçon confiant et crédule qui parle
devant et avec son père de ses préoccupations tant
religieuses que masturbatoires; cela permet au père
de reconquérir une certaine place aux yeux de son
fils. Bien entendu, pendant ce temps-là, un autre
thérapeute s'entretient avec la mère. Tout cela se
termine par une table ronde, où chacun marche sur
des oeufs ...
Et l'espace me manque pour exposer la place
qui pourrait revenir, dans cette programmation sans
cesse renouvelée, à la psychothérapie de groupe,
ainsi qu'à l'hospitalisation longue ou brève, à
l'intérêt à ce que cette dernière ait lieu en milieu
psychiatrique ou en hôpital général, et, dans ce
dernier cas, au choix d'un service de pédiatrie ou
de médecine interne. Aucune de ces options n'est
évidemment innocente.
B. Flexibilité des matériaux des séances.
Une discussion analogue peut se faire à propos des
" matériaux " auxquels nous recourons
en séance, pour que s'y disent et
s'y saisissent bien les questions de vie de
notre jeune client. Tous ne parlent pas,
nous le savons bien, avec la fluidité
des bons clients névrosés des
psychanalystes d'adultes. Et même
lorsqu'ils y arrivent, rien ne nous
oblige à les écouter ronronner, sans
intervenir : bien
des psychothérapies se sont relancées à partir des "
surprises " qu'y a introduites le thérapeute, parfois
sans projet préconçu, parfois pour le simple plaisir de
créer, d'introduire de la vie, si pas tout simplement
de ne plus s'ennuyer : en y recourant
occasionnellement, et sans jamais peser ni sur
la réceptivité de l'adolescent à ce qui est
proposé, ni sur le contenu de sa réponse éventuelle,
le thérapeute prend la place d'un autre, vivant et
créateur; d'un aventurier à même de casser la
routine ... l'identification étant ce qu'elle est, cela peut
donner un coup de pouce vers la vie!
Il m'arrive ainsi - le plus souvent - de respecter le flux
naturel du discours verbal spontané de mon jeune
client, mais parfois - surtout quand je m'ennuie -
d'essayer de le rencontrer sur du plus vivant ("
Tiens, que penses-tu de ceci ou cela? Raconte-moi
quelque chose de spécial ... de gai qui s'est passé
depuis la dernière fois ..." Ou bien: " Il y a longtemps
que tu ne m'as plus parlé de ton père et de toi ...",
etc. Pour varier les matériaux, il m'arrive aussi de
proposer, à faire sur place ou à la maison, avec ou
sans consignes plus précises, un dessin, plus ou
moins soigné, un texte à rédiger, le scénario d'un film
... Sur place, on peut aussi composer un texte à
deux, une ligne pour
chacun
( Chevrier et Farcy, 1994 )
; on peut encore proposer un psychodrame
individuel dont le sujet est choisi par le jeune ou par
le thérapeute, etc.
C. Que retenir de ce plaidoyer sur la flexibilité?
Le fait qu'il n'existe pas de recette universelle ne nous
autorise pas à faire n'importe quoi : la demande,
verbalisée plus souvent par les adultes que par le
jeune lui-même, doit toujours être soigneusement
analysée. Ce qui est annoncé comme problématique
est parfois largement intrapsychique, mais il peut
être aussi au centre de bien des enjeux, familiaux
ou/et institutionnels. Nous devons pouvoir deviner
vite et bien cette part de chaque implication,
personnelle ou non. A partir de quoi s'éclairera
mieux, au moins dans un premier temps, la réponse
à la question: " Pouvons-nous avoir un projet
commun, thérapeute, jeune ou/et parents et peut-
être institutions ?".
Ce projet, ce peut être une proposition de travail en
commun, ou de non-intervention, totale ou partielle,
selon ce que nous estimons le plus opportun. Il nous
incombe ensuite de chercher un accord avec nos
partenaires soit sur une action à entreprendre
ensemble, soit sur une totale abstention, soit encore
sur un travail avec une partie seulement de nos
interlocuteurs. Une fois prise, cette décision doit être
régulièrement réévaluée. Il demeure dans tout ceci
une dimension aléatoire qu'il faut pouvoir assumer et
annoncer comme telle (" Je prends l'initiative
d'organiser des séances scindées puis regroupées
avec Bernard et sa maman ( N.B. : le papa est parti
et inaccessible ), et nous verrons ce que ça donne;
nous allons expérimenter ce projet, sans être
prisonniers de notre décision ").
En procédant de la sorte, nous devons être attentifs à
éviter deux écueils inverses :

- Le premier, c'est de miser; parfois sans en
être
conscients, sur un effet de suggestion : nous
donnons
quelques arguments pour persuader l'adolescent que
quelque chose ne va pas chez lui, qu'il doit se laisser
soigner, et nous nous contentons de son oui
conformiste, pas vraiment difficile à obtenir d' un
adolescent
anxieux ... ou manipulateur; mais, très vite, il s'avère
qu'il a ressenti cela comme une violence ou une
humiliation, et il sabote la suite du processus.
Pourtant l'ambivalence, l'incompréhension ou le refus
initiaux et non clairement exprimés de cet adolescent
auraient bien souvent pu être devinés ... et pris en
compte, par exemple en actant que, pour le moment,
il est dispensé en tout cas de venir seul en
psychothérapie. Que faire ensuite?
Parfois ce sera la suspension totale
de tout projet, quitte à refaire le point
après trois mois; parfois, nous
proposerons aux seuls parents de
poursuivre la réflexion avec nous;
parfois encore, après concertation
avec nous, ceux-ci demanderont
quand même au jeune d'assister à
des séances familiales : il aura là
l'occasion d'entendre les questions
que se posent les adultes, sans qu'il
soit obligé, lui, d'ouvrir la bouche; lui
demander cet acte d'obéissance, c'est
autre chose que de le contraindre à
reconnaître qu'il a besoin d'aide pour
lui (
6).

- A distinguer de la sorte la part reconnue au désir
ou à l'obéissance, j'ai traité dans la foulée ce que
j'appelais tantôt l'écueil inverse : en effet il ne s'agit
pas non plus de laisser partir, " comme ça ", des
adolescents trop phobiques, trop dépressifs et
négativistes ou trop méfiants, qui voient a priori
dans l'aide psychologique un mauvais objet
persécuteur : nous sommes en droit et en devoir
d'insister quelque peu et de créer un cadre tel
qu'ils soient mis en contact avec un thérapeute,
en séance familiale ou individuelle. Après quoi, ou
l'alliance thérapeutique se crée, ou il nous faut
suspendre l'expérience.
A) Notre attitude la plus fondamentale est faite d'écoute ...
tout simplement : écoute de ce qui se
cherche, écoute des désirs qui naissent ou sont
déjà à l'oeuvre et de leurs éventuelles
contradictions, écoute des idées et des valeurs,
écoute des projets et des actes qui s'en suivent ...
écoute de ce qui est simple et unifié, et de ce qui
est conflictuel.
Ecoute patiente, qui manifeste à l'autre l'importance
qu'il a à nos yeux, qui lui signifie qu'il est un homme,
dans le combat qu'il mène pour bien vivre, dans ses
allées et venues, dans ses moments d'exaltation et
de découragement, et même qu'il est humain dans
ses transgressions, transgressions symboliques, qui
nous plaisent, mais aussi les autres, celles où il étale
sa toute-puissance, son égocentrisme, son refus
d'une vraie sociabilité.
Ecoute qui s'adresse à tous les partenaires en
présence, l'adolescent lui-même, bien sûr; mais
aussi son entourage; celui-ci est convié à le laisser
grandir sans pourtant que lui-même y perde la part
plus précieuse de son projet propre ... ni tout son
confort.
Ecoute qui part de la plainte - ce sera souvent celle des
parents - et de la situation hic et nunc: " Au fond,
pourquoi est-on là ensemble? Qu'est-ce qu'on en
attend? Mais aussi, qu'est-ce qu'on en refuse ?" ...
Attentes et refus qui renvoient à une certaine image
que chacun a aujourd'hui de soi, de son entourage
familier; du monde ... image dont chacun peut arriver
à parler avec nous, tout comme il peut réfléchir à ce
qui en est la conséquence, les projets et les actes
d'aujourd'hui, et à ce qu'on pourrait parfois faire pour
l'améliorer.
Voilà donc décrit, en une esquisse bien sûr idéalisante,
comment pourrait s'exercer l'écoute et sur quoi elle
pourrait porter.
Certes, avec certains jeunes et certaines familles, il
arrive que les choses se passent à peu près comme
cela ... à peu près, parce qu'il faut toujours laisser
place à l'inattendu et aussi être vigilant à l'égard de
ce qui n'a peut-être pas été dit et dont il nous
incombe de favoriser en douceur la venue.
En séance familiale, au fur et à mesure que ses
angoisses de séparation s'affaiblissent, Christian
s'en prend véhémentement à sa mère, qu'il accuse de
le surveiller stupidement et de ne pas comprendre
qu'il grandit. Peu à peu, nous remarquons qu'il file
doux devant les positions du père, homme à la
fois impressionnant et enveloppant. Tout
doucement, nous amenons le père lui-même à
parler de l'inconfort que génère chez lui la
pseudo-soumission de son fils, et du sentiment de
solitude qu'il ressent à ne pas vraiment rencontrer
les autres. A notre demande, il nous parle de son
père à lui, encore plus tyrannique, et de sa
volonté de ne pas lui ressembler. Dans le même
temps, Christian l'affronte et le conteste un peu
plus, et a la joie de constater qu'il ne provoque
pas de catastrophes.
B) On peut se demander si cette intention
fondamentale d'écoute revêt des caractéristiques
spécifiques à l'adolescence.
1. Une seule me semble l'être :
c'est que, dans la
grande majorité des situations, l'écoute doit
s'adresser aux deux générations en présence,
adultes et jeunes adolescents, avec une égale "
importance intérieure ". Ceci ne signifie pas
consacrer chaque fois exactement autant de
temps aux uns et aux autres; il s'agit plus fonda-
mentalement de vivre une disposition d'esprit en
vertu de laquelle nous accueillons de manière
égale le vécu des uns et des autres, et nous les
aidons à s'en faire part dans la mesure qu'ils
souhaitent ... disposition où nous reconnaissons
aussi aux uns le droit de négocier avec les autres
une part de place personnelle dans le marché de
la vie.
Quand j'écoute les parents de Xavier, je me rends
compte que ce que j'ai d'abord étiqueté " paranoïa "
chez la maman, c'est bel et bien son immense
crainte que n'importe quel étranger, et d'abord
moi, lui prenne son petit et le malmène ... petit
qu'elle a mis si longtemps à avoir, et pour qui elle
rêve d'une place privilégiée près du Seigneur ...
Quant à la passivité du papa, de démissionnaire
qu'elle paraissait être, elle devient délicatesse
d'un homme qui, pour respecter son engagement
conjugal, ne trouve d'autre chemin que le silence
tolérant.
2. Voici quelques autres caractéristiques de l'écoute
qui constituent plutôt des nuances
quantitatives propres à l'adolescence que de
véritables spécificités qualitatives :
a) Il y a d'abord la patience
ou, plus exactement,
un équilibre à trouver entre, d'une part,
l'acceptation patiente de ce qui vient et, d'autre
part, l'expression d'encouragements,
d'invitations discrètement répétées, pour que
le sujet veuille bien exprimer ce qu'il y a de
plus important en lui, un peu au-delà des
défenses dictées par l'angoisse et par le
principe du plaisir.
Je pense notamment à ces tout jeunes adolescents
qui nous apportent, parfois très répétitivement, du
matériel qui semble très externe, comme leurs
prouesses au Nintendo ou au tennis, la description
minutieuse d'un film, ou les actes successifs et
anecdotiques d'une journée scolaire. Comme le disent et
l'illustrent si bien
Ricciardi et Sapio
, il faut les écouter
longuement, lire pour soi les symboles que nous
croyons deviner dans leurs productions, nous garder
de la moindre interprétation sauvage et, de loin en
loin, par petites touches, proposer que les malheurs
de Rambo dont ils parlent peuvent aussi arriver;
mutatis mutandis, à des jeunes comme eux, voire à
eux-mêmes : des suggestions de ce type, au début,
ils les rejettent plus souvent qu'il ne les reçoivent -
mais écoutés avec bienveillance, ils se rassurent
petit à petit et acceptent finalement d'entendre, ou
d'y aller; mine de rien, d'une question plus
personnelle
( Ricciardi et Sapio, 1995 )
. Et si rien ne se
passe, si malgré les invitations du thérapeute à aller
un peu plus avant - sur fond de patience, sans
agacement - tel jeune semble rester enlisé dans
l'anecdote, il appartient au thérapeute d'évaluer avec lui, à
un moment donné, le sens qu'il y a à continuer la
formule de travail existante ... sans le dénarcissiser
en critiquant ses productions précédentes.
C'est également dans le contexte de cette
dialectique " patience-encouragement " que nous
pouvons évoquer le sort à réserver aux longs silences,
colorés d'inhibition, de passivité ou/et d'opposition,
ainsi qu'aux refus de répondre à certaines de nos
questions. Dans un premier temps, il nous revient de
les assumer et de les signaler comme des choix,
posés parce que positivement importants pour
l'équilibre du jeune et de sa famille : même dans un
contexte d'inhibition, une dimension de " choix ", au
sens large du terme, gagne à être prise en compte.
Néanmoins, les situer comme tels ne signifie pas que
nous accepterons toujours qu'on en reste là : parfois,
nous viserons à ce que se dépassent quelque peu
certains retraits dictés par l'angoisse, la dépression,
ou le principe de plaisir.
Par exemple, les parents de Christian, et notamment
son père, ne se sont pas exprimés personnellement
du premier coup: ils ont d'abord dit : " Vous allez nous
demander de nous déboutonner, mais c'est pour lui
qu'on vient ". Je n'ai pas analysé cette non-demande
dans ses significations les plus profondes; j'ai plutôt
commenté : " D'accord, et c'est bien pour lui qu'il faut
faire un effort d'expression de soi, pour l'aider à en
faire autant " ; puis j'ai été de l'avant.
Au début, les parents de Sybille disaient aussi :
" C'est pour elle que l'on est là ", et c 'est
précisément de ce statut de " la " malade qu'elle ne
voulait pas! ... et il fallut donc les amener en douce
eux aussi à parler de leur désarroi face à leurs
adolescents, sans pour autant combattre de front
leur déclaration de départ.
Cette insistance à aller un peu au-delà a
néanmoins des limites : un silence qui persisterait
malgré nos invitations doit vraiment être
resouligné comme position de rééquilibration,
d'affirmation de son identité par le sujet. Il faut
donc " faire avec " pendant une période
raisonnable, en réexaminant si la poursuite
concrète de certaines parties du programme a
encore du sens.
Christian, toujours lui, s'est entendu confirmer à
plus d'une reprise, et face à ses parents, son droit
à se taire, à n'avoir rien à dire, à ne pas vouloir
m'accompagner en séance individuelle. Je lui ai dit
plus d'une fois que c'était sa manière de signifier
son grandissement, lui qui entendait ses parents
mettre en cause leur propre " déboutonnage ".
En fin de thérapie, en faisant le bilan de tout ce
qui s'était passé, j'ai parlé du courage avec lequel
il avait défendu son droit à l'intimité, et avec lequel
il avait voulu réorganiser sa vie dans sa tête, sans
aide externe. Ceci m'a valu un discret sourire
amusé : cette reconnaissance de lui ne lui
déplaisait pas!
b) Je voudrais dire quelques mots également de l'empathie.
Elle aussi devrait s'adresser à tous (
7)
et s'exprimer assez intensément, tant par
des attitudes non verbales que par des prises
de parole.
Ces dernières prennent souvent la forme de "
reflets ", au sens rogérien du terme : ils occupent
une place importante - souvent majoritaire - dans
l'ensemble de nos interventions parlées.
A redire ce qu'il croit avoir entendu (" Au fond,
pour toi, il est important de ..., tu n'aimes pas
quand ..., tu as peur si ..., tu es révolté par ..., etc.),
le thérapeute aide le jeune adolescent à
s'identifier un peu mieux, à repérer certaines
lignes de force en lui ... mais aussi et surtout, la
bienveillance dont est imprégné le reflet
l'encourage à croire davantage en sa valeur
propre. La même chose vaut pour les parents!
A l'occasion, le thérapeute ne se limite pas à
reprendre plus ou moins les mots par lesquels
l'adolescent ou sa famille nomment leur propre
expérience intérieure; il se sert plutôt d'une
métaphore, telle que la lui inspire sa créativité : ses
vis-à-vis s'en montrent souvent friands (
8)
si elle sonne juste ... reste alors à faire appel à leur
propre créativité, et à retravailler l'image avec eux.
Je dis â Xavier, par exemple, qu'il me fait
penser à une belle voiture de course qui se cogne
aux murs d'un garage devenu trop petit ... Avec
Sybille et sa soeur, pour évoquer la rivalité
fraternelle, nous imaginons deux châteaux-forts
attaqués tour à tour par un dragon, etc.
Il nous arrive aussi d'entrer dans le domaine de la
" proposition interprétative ". Néanmoins, à
l'encontre de ce qui se passe en psychanalyse
d'adultes, il est rare que l'on puisse s'accrocher
alors à un mot, à un bout de phrase énoncé
autour des avatars de la névrose de transfert. Il
s'agit plus souvent de " propositions
interprétatives " qui mettent en relation ce qui se
passe aujourd'hui et ce que l'adolescent nous a
déjà dit de son histoire, ou ce qu'il nous en a tu,
mais que nous ne devinons que trop bien! Au
fond, il s'agit de mieux esquisser avec lui ce que
pourrait être une " logique de vie " bien enracinée
dans des expériences déjà faites, sans lui laisser
entendre qu'il est totalement prisonnier de
déterminismes : simplement, pour lui comme pour
nous, il faut d'autant plus de courage et de lucidité
pour dépasser certains choix et attitudes actuels
que l'histoire de notre vie y " prédispose ".
Qu'il soit clair néanmoins que ces moments de
restitution d'un bout de sens ... ne signifient pas
que l'on cherche à tout comprendre et à tout
expliquer. Se comprendre un peu mieux, cela
stimule l'adolescent; mais être bien compris par un
père la science, il déteste! Quand il se plaint "
Vous ne me comprenez pas ", ce qu'il stigmatise
c'est le manque d'accueil; il ne demande pas pour
autant à être emprisonné dans le cerveau de
l'autre; vouloir tout comprendre, c'est aussi fuir
l'angoisse que génère en nous l'incertitude,
l'opacité du fonctionnement humain ... "
L'adolescent ... qui déboulonne les statues,
s'engage difficilement face au thérapeute qui, lui,
paraît habiller d'un costume de certitude sa place
et son discours "
( Brunetière, 1993 )
.
Avec David, qui ne sent pas de chaleur en lui
lorsqu'il va vers les filles, nous avons beaucoup
parlé des expériences " glaçantes " faites avec sa
maman, elle-même dure et incapable d'exprimer
ses affects - du moins dans le fantasme du jeune.
Puis, je lui ait fait part de mon impression qu'il pouvait
réussir ses relations avec les filles, mais sans disposer,
au début, d'un modèle préalable et sans attendre
tout de suite de s'y sentir inondé de bien-être.
Avec Bernard, en résonance à un des nombreux
cauchemars où il se décrit comme étant tout seul,
dans des labyrinthes sans fin, nous en venons à
évoquer, non seulement le possible traumatisme de
sa naissance auquel j'ai déjà fait allusion, mais
aussi d'autres expériences relationnelles où il a eu
l'impression de ne pas compter du tout : des parents
qui se disputent sans retenue en sa présence, un
père qui répète constamment qu'il veut vendre la
maison, etc ... Je suis même frappé par l'analogie
des termes employés par Bernard pour évoquer sa
naissance : " Il ne passera pas " ... et ce qu'il dit dans la
description de certains cauchemars : " Il ne passera
pas ", à propos de l'autobus scolaire qui doit le
ramener à la maison, et nous travaillons sur le mot
lui-même.
En me basant sur ce que me disent les parents, à
savoir qu'il n'y a que dix mois d'écart entre Sybille et
Véronique et que la naissance de la cadette a été
très insécurisante pour Sybille, l'aînée, je développe
l'hypothèse de cette insécurité archaïque rémanente
et, fort de l'assentiment et de l'écoute des deux
soeurs, j'en fais un centre d'explication important de
leur agressivité disproportionnée d'aujourd'hui. Bien
sûr, tout ne peut pas être ramené à un événement
de leur histoire, et je leur propose aussi, comme
élément d'explication, des traits propres au caractère
de chacune : l'intransigeance de Véronique, qui ne
plie jamais quand son aînée la conteste, et la
sensibilité maladroite de l'aînée, qui ne sait pas se
faire respecter et se réfugie très vite dans son
château-fort de souffrance.
Mais revenons à l'empathie : dans toutes ces
interventions, au-delà d'un coup de pouce à la
compréhension du sens, c'est au moins autant
notre bienveillance de thérapeute qui est utile!
Et dans ma pratique, l'expression de celle-ci
dépasse parfois ce qu'en voudraient Rogers et
les siens.
Certes, comme eux, je laisse très régulièrement
filtrer un rien de tendresse et, à l'occasion, de plaisir;
à voir un petit d'homme se débattre avec la vie et
chercher son chemin : je me sens comme un témoin
amical d'une histoire qui n'est pas la mienne.
Mais de temps en temps, il m'arrive de m'engager
un peu plus. Par exemple, je souligne: " C'est
formidable que tu aies ça en toi, ( ou en vous )", face à
certaines originalités qui résonnent plus
particulièrement en moi ou/et que j'analyse à tort ou à raison
comme un atout dans sa ( leur ) vie. Il m'arrive aussi
de dire, Si je le ressens ainsi: " Ça me semble bien
injuste, ce qui t'est ( vous est ) arrivé là "; je sais
bien qu'à parler ainsi, je quitte par moments les
rives de la sacro-sainte neutralité
thérapeutique : je m'engage émotionnellement,
je partage, je contribue peut-être directement à
renforcer certains vécus et attitudes : c'est que je
pense que les adolescents, et probablement
aussi leurs familles, peuvent bénéficier; pour
mieux aller de l'avant, de ce moment
occasionnel de partage de leurs expériences.
A propos d'un partage verbal autour de l'impression
d'injustice, Böszörmenyi-Nagy ( 1973 )
, auteur
systémiste bien connu, a décrit l'intérêt qu'il pouvait y
avoir à communiquer son opinion, pour autant que
l'on ne vise pas à mettre de l'huile sur le feu en
désignant sans précaution les bons et les mauvais :
il propose donc de rester empathique à tous, et de
montrer que, dans l'immense majorité des cas,
chacun est à la
fois victime et agent d'injustices, pas les mêmes bien
sûr, et avec chaque fois des origines différentes dans
l'histoire de chaque vie.
A l'inverse de ces occasions d'approbation, nous
sommes parfois confrontés à des comportements
de nos jeunes clients qui témoignent de l'opération
en eux d'instances égocentriques, du pur principe
du plaisir, de la toute-puissance sans quartier; de la
perversité, etc.
Certes, ils restent des hommes même quand ils
sont sous l'emprise de ces forces : nous non plus,
les thérapeutes, nous ne sommes pas d'une nature
différente! Néanmoins, lorsqu'ils nous confrontent
au jeu de ces instances, ce n'est pas leur rendre
service que de nous taire, comme si nous étions
complices de cette dimension de leur réalisation de
soi. Pour peu qu'une relation de confiance soit
installée et que nous situions bien notre
désapprobation comme s'adressant à une face
seulement de leur personnalité, à laquelle ils ne se
réduisent pas, nous pouvons la leur signifier à
l'occasion : si nous comprenons la logique
d'installation de forces " asociales " en eux, nous
n'en considérons pas pour autant qu'ils donnent le
meilleur d'eux-mêmes quand ils les traduisent dans
leur comportement.
En séance familiale, j'ai signalé à Aurélie qu'elle
poussait à l'impossible ses revendications, et qu'il
était structurant qu'elle rencontre la force de sa mère
sur son chemin ... en miroir, j'ai fait observer à celle-
ci qu'il me paraissait utopique de vouloir tout
contrôler : il me semblait plus sage de s'en tenir à
quelques règles importantes. J'ai fait part aussi de
mon impression que la confiance faite à un
adolescent n'est pas de l'ordre du tout ou rien; elle
s'apprécie plus dans son attitude face à des valeurs
essentielles, qu'en vertu de son degré d'obéissance
à toutes les règles.
Avec Bernard, j'ai fini par parler des risques qu'il se
faisait courir à écouter trop massivement et son
angoisse et son désir de confort à la maison, sans
jamais faire d'effort pour se remettre debout : je le lui
ai dit, sans le forcer à quoi que ce soit, et j'ai ajouté
qu'il était seul à pouvoir décider de ce possible
courage à réinvestir la situation scolaire.
|
III. Avons-nous une responsabilité au-delà de l'écoute?
|
Je viens de faire observer que le thérapeute ne pouvait
pas rester indifférent lorsque l'adolescent ou sa
famille s'engageaient dans la voie de la destructivité
et même, qu'il pouvait ne pas accepter telles quelles
des positions récurrentes de laisser-aller; sous
l'égide du principe du plaisir; et encourager plutôt ses
vis-à-vis à donner le meilleur d'eux-mêmes. Mais il
s'agit bien, alors, du meilleur d'eux-mêmes : en fin de
compte, il revient à chacun de penser ce qui est bon
pour lui, puis de tenter de le réaliser sur la scène de
la vie.
Face à quoi, si le sujet est un mineur d'âge, les
responsabilités respectives de la famille et du
thérapeute se différencient :

- Il est normal, en effet, que la famille s'efforce
d'inculquer au jeune - en espérant qu'il les fera
siennes - certaines idées et valeurs; elle peut
même - et, jusqu'à un certain point, c'est son droit
- exiger de lui des comportements dont le bien-
fondé ne saute pas spontanément aux yeux de
l'adolescent.

- Mais au thérapeute, il n'appartient pas d'agir de la
sorte, hormis l'éventuelle confrontation déjà
évoquée à une importante destructivité. Son rôle
est d'éclairer chacun sur ses propres choix et de
les accepter; puis, le cas échéant, d'éclairer
l'adolescent et la famille sur les luttes d'influence
qui les opposent, sur la manière de chacun de les
gérer et sur les suites qui peuvent en résulter.
Cette non-directivité, face au débat intérieur et à la
difficile construction de soi du jeune est, chez moi,
une position très radicale, même et surtout quand les
enjeux sont importants. C'est ma manière de
respecter sa nature d'humain et son droit à créer lui-
même sa vie en décidant entre autres jusqu'à quel
point il tiendra compte de son
environnement social : je me limite à l'éclairer sur ses
choix et sur les conséquences sociales et familiales
probables de ceux-ci.
Par exemple, je ne donne pas de conseil à David
face à la dimension homosexuelle qui se développe
en lui.
Je ne demande pas davantage à Sybille et à
Véronique d'arrêter de se battre, même si je fais part
de mon impression que l'ennemi qu'elles croient
identifier est surtout la prolongation d'un fantasme
archaïque.
Une application particulière de l'abstention, c'est la
résistance aux sollicitations à l'arbitrage qui nous
sont assez souvent adressées. Bien des adolescents
nous prennent pour des alliés, tout prêts à soutenir
leurs exigences auprès de leurs parents. La
réciproque est tout aussi fréquente. Or, accéder à ces
demandes, c'est souvent tout stériliser à court terme,
ou à tout le moins installer la dépendance pour la
famille et pas mal de stress inutile pour le
thérapeute.
Ainsi Christian, au fur et à mesure qu'il entre
dans son adolescence, supporte de plus en plus
mal le mélange de sollicitude et de contrôle qu'il
croit percevoir chez sa mère; celle-ci ne reconnaît
plus son petit, mais ne change rien à sa manière
de faire à son égard. Je leur parle donc du désir
qu'ont les adolescents de s'affirmer et de leur
angoisse, de leur révolte face au pouvoir des
femmes-mères. Je parle du désarroi de celles-ci,
de leur peur de ne plus être aimées, ou/et de
perdre leur puissance lorsque l'oiseau s'envole du
nid. J'évoque aussi ce difficile métier de parents,
où il faut changer plusieurs fois dans une vie la
perception que l'on a de sa descendance.
Toutefois, je ne propose pas de solutions
concrètes et immédiates.
Mais cet excellent principe de l'abstention pourrait bien
amener des effets pervers, s'il était appliqué comme
une panacée :

- J'ai déjà souligné qu'il m'arrivait d'applaudir; à titre
personnel, à certaines manières d'être et de faire
que je trouvais positives, mais que, à l'opposé, je
ne pouvais pas rester indifférent face à la
destructivité ni à l'installation persistante dans le
principe du plaisir.
Dans un ordre d'idées voisin, parce qu'il engage
aussi une destructivité involontaire, s'abstenir de
parler n'est guère souhaitable non plus lorsque les
uns - souvent les parents (
9)
- demandent aux
autres - généralement les jeunes - des
performances scolaires ou comportementales
dont ils sont psychologiquement incapables.
Sans interdire vraiment - tel n'est pas notre
mandat social - sans nous arrêter de chercher à
comprendre, nous pouvons néanmoins indiquer
quand, à notre sens, ces demandes sont
excessives, et les effets négatifs qu'elles
entraînent.

- S'abstenir de diriger la vie de l'adolescent ou
de sa famille ne justifie cependant pas qu'il faille
se taire chaque fois que l'on croit tenir une idée
intéressante. Nous pouvons toujours y aller de
nos suggestions, non dans le sens de " jouer sur
la suggestibilité d'un être pour diriger sa vie " mais
bien dans celui de " faire une suggestion "
c'est-à-dire proposer avec chaleur une idée à laquelle
on croit, en reconnaissant à l'autre la liberté d'y
adhérer ou non : des " suggestions " de ce genre,
il m'arrive d'en faire quand l'idée m'en vient,
comme des coups de pouce, des encouragements,
des invitations à l'action, que je
discute avec mon interlocuteur ... Et puis,
advienne que pourra, puisqu'en principe, j'ai
reconnu à leur destinataire son droit à sa liberté
d'appréciation et de mouvement.
Par exemple à Nathanaël ( quatorze ans ), qui se disait
" embêté " de la distance qui s'installait entre lui et
son père - séparé de son épouse - j'ai suggéré de
lui écrire une lettre où il ferait part de ses
sentiments profonds.
Ces bouts de suggestions portent donc souvent sur
ce qui est déjà prédécidé, mais que l'on n'a pas
encore eu le courage de mettre en acte; il arrive
qu'on aille quand même un peu plus loin :
A Xavier qui dramatisait tant ses masturbations,
et ne pouvait pas s'empêcher, par sa bruyance, et
de punir ses parents, et de leur montrer qu'il était
activement sexué, j'ai suggéré qu'il adopte
d'autres bruyances pour marquer sa place, et par
ailleurs qu'il médite et fasse sien le concept de
" plaisir solitaire ".
|
IV. De quelques corollaires de l'écoute.
|
A) Dans beaucoup de thérapies,
surtout celles de
soutien et les entretiens familiaux, nous
proposons des informations au jeune et à sa
famille : elles portent sur le fonctionnement de
l'être humain et de ses groupes de vie, sur
l'organisation sociale, ou sur certains types de
comportement possibles et sur leurs
conséquences éventuelles : dans ce dernier cas,
elles sont parfois très proches des " suggestions
" que je viens d'évoquer; la différence pourrait
résider, non dans la forme extérieure, mais dans
l'intention consciente du thérapeute :
là, il veut encourager, ici, il veut " simplement "
enrichir les matériaux à la disposition du système
cognitif du sujet.
A mi-chemin entre l'information et le reflet rogérien,
une intervention particulièrement utile, apaisante et
stimulante pour le narcissisme d'un jeune
adolescent, c'est de lui " montrer " - comme nous
disons -, c'est-à-dire de reconnaître, d'acter qu'il est
bel et bien pris dans ce que l'on pourrait appeler les
grands débats de la vie, les grands mouvements de
l'humanité ... que ça a une dimension passionnante -
parfois dans les deux sens du terme - ... et que c'est
autre chose et bien plus intense que quand il était
enfant : maintenant, il est traversé de questions
essentielles qu'il élabore mentalement avec bien plus
de lucidité qu'autrefois; à parler de la sorte, on ne
ridiculise pas l'adolescent, comme quand on insinue
que ses problèmes ne sont jamais que ceux de " sa
crise ", gênante mais pas bien sérieuse.
Bien sûr, le thérapeute qui s'exprimerait ainsi doit
avoir la chance de le vivre comme tel, c'est-à-dire de
trouver vraiment important et passionnant cet âge de
la vie où un jeune apprend - largement tout seul - à
faire quelque chose de son agressivité, de sa
sexualité, de ses idées sur lui et sur le monde ... et où
il réénonce donc progressivement son identité, ce qui
est important pour lui, ce qui fait valeur dans sa vie ...
Combien de fois n'ai-je donc pas dit: " Ce que tu vis
là, c'est un grand problème auquel nous, en tant
qu'humains, sommes confrontés ... et nous devons
chacun trouver " notre " solution ". Combien de fois
n'ai-je pas fait référence au groupe des pairs, qui
avait à passer par un cheminement très proche ... : à
parler ainsi je veux lui signifier que ce qu'il vit est non
pas " normal " - avec l'horrible nuance
réductionniste du terme - mais " naturel ", au coeur
de la nature humaine et du voyage de la vie, même
si, sur le moment, ce peut paraître angoissant ou
désespérant.
C'est ainsi aussi que j'ai parlé à Xavier de la
masturbation, en lui signalant que ce problème du
sort à réserver à son énergie sexuelle se posait à
bien des adolescents de son âge. De même,
Bernard et Christian m'ont entendu dire que, pour
beaucoup de ceux qui se trouvaient entre
l'enfance et l'adolescence, se posait la question de
partir vite, sans trop se retourner, ou alors de
s'attarder, d'avoir peur et d'être triste, etc ...
Et paradoxalement, même si je lui dis qu'il est un
humain parmi les humains, je ne nie pas la part
d'originalité qu'il revendique. A lui qui annonce
souvent : " Je suis seul de mon espèce et je suis
normal ", en se référant à l'acception " pas-malade,
pas-monstre " de ce terme, il me semble que c'est
ce que je lui confirme, et que c'est bien là le coeur de
notre destin à tous!
B) Cette application un peu particulière de l'information,
que l'on pourrait appeler "
confirmation d'humanité ", me conduit à parler
davantage de l'intention de rassurance et d'autres
manières encore de la concrétiser.
Vouloir rassurer ce jeune, qui cherche sa voie à nos
côtés, peut être bien utile pourvu que ça n'aille pas
jusqu'à le bercer d'illusions sur l'exceptionnelle
valeur de son être, ni sur un quelconque angélisme
du monde.
L'objectif se limite donc à ce qu'il croie mieux - ou
continue à croire - à sa valeur unique, en assumant
qu'il n'est ni parfaitement compétent, ni parfaitement
bon. Il s'agit aussi de lui montrer qu'il vit bien dans
un monde ni parfaitement aimant ni parfaitement
protecteur : il peut certes compter sur son entourage,
mais jusqu'à un certain point au delà duquel il est
seul.
Cette intention de rassurance réaliste ne le
convaincra pas ipso facto comme la bonne vieille
méthode Coué : il faudra donc écouter longuement
les raisons qu'il a de ne pas se sentir content de lui ni
rassuré par les autres, puis l'informer de nos
éventuelles différences de perception à ce propos,
tout en sachant nous incliner parfois, face à
l'intensité avec laquelle certains peuvent "
s'accrocher " à une mauvaise image d'eux-mêmes et
du monde.
Quelles sont dès lors les interventions susceptibles
de contribuer à une rassurance réaliste?

- D'abord et avant tout, c'est dans notre
investissement d'eux et notre acceptation de porter leur
souffrance avec eux, qu'un jeune et sa famille lisent le
plus sûrement la valeur qu'ils ont pour nous;

- De même, notre écoute empathique et,
paradoxalement, notre respect de leur liberté, en rassurent
aussi beaucoup sur les compétences que nous leur
reconnaissons (
10).

- Il n'est pas rare que l'angoisse du jeune ou de sa
famille porte davantage sur ce qu'il va devenir que
sur sa valeur du moment : n'est-il pas menacé de
mort? Ou en train de devenir fou? Ou monstrueux?
Alors, l'intervention que j'appelle " confirmation
d'humanité " peut faire coup double, en rassurant
sur la valeur d'être et en atténuant les angoisses les
plus immédiates.
Par ailleurs, dans le champ des informations, nous
pouvons parfois proposer une hypothèse
d'explication d'un geste apparemment absurde ou/et
inquiétant, ce qui peut rassurer quant à
l'improbabilité d'une désorganisation plus grande.
Nous avons déjà décrit de telles hypothèses, à
propos de Sybille et Véronique ( traumatisme de
l'arrivée de la cadette ), et à propos de Bernard (
traumatisme de sa propre naissance ).
A l'occasion, il n'est pas inutile non plus de parler du
temps que peut durer la problématique qui s'exprime
douloureusement aujourd'hui (
11) :
Par exemple, dire et redire, à tel adolescent
gravement déprimé, en plein ciel noir, et même si
l'on semble parler dans le désert, que la durée
probable de son mal peut aller de quelques mois à
un an, après quoi son plaisir de vivre reviendra ...:
cette évaluation ponctue à la fois la gravité que
l'on reconnaît à son problème, et peut introduire
une place pour l'espérance.
Avoir dit à la famille de Christian, sur base de mon
intuition quant à la dimension
oedipienne-conflictuelle de sa phobie scolaire, que celle-ci
l'invaliderait probablement pendant un an, a
constitué un repère encourageant pour eux : lors du
bilan final, ils m'ont redit qu'ils avaient vécu ces
paroles comme une des interventions les plus
positivement marquantes de la thérapie.
Dernière illustration, qui a déjà rendu bien des
services à des jeunes anxieux, dépressifs ou en conflit
quant à la dépendance et à l'indépendance : il s'agit
de discuter avec eux et leur famille la proposition que
voici :
" Accepter de grandir psychologiquement
n'implique pas ipso facto que l'on coupe
le lien qui unit aux parents et notamment
que l'on quitte la maison familiale ". Il y
aurait intérêt à méditer cette idée, dont on
peut penser aussi bien qu'elle est vraie et
fausse. Quant à moi, je préfère qu'un
jeune adolescent anxieux la fasse sienne :
si, à ce moment de son âge, il veut
grandir - dans ses opinions, par exemple,
ou dans une certaine autonomie de
gestion de sa vie quotidienne - mais sans
quitter la sécurité du nid familial, et si ses
parents en sont d'accord, pourquoi le
menacer en agitant l'équation " grandir
partir "? Plus tard, le temps fait son
oeuvre, et le choix rassurant de ses treize
ans ne sera plus nécessairement le sien à
dix-huit ans ...
C) Enfin, au terme de ce tableau en demi-teintes
de notre identité de thérapeutes, je proposerai une
dernière touche de couleur, qui se superposera
partiellement à celles de l'écoute, de l'information
et de la rassurance :
Nous sommes confrontés à la tâche passionnante de
reconnaître le grandissement du jeune et de le lui
signifier. Même si ce grandissement connaît des
allers et retours et semble parfois se figer, beaucoup
de questions que se pose le jeune tournent autour
de lui-même aujourd'hui et demain, et de la gestion
de l'angoisse, de la dépression ... ou du sentiment de
toute-puissance qui s'en suivent.
Ici encore, c'est essentiellement par la qualité de
notre écoute qu'il se sentira reconnu; j'ai déjà
signalé que cette écoute allait jusqu'à prendre acte
calmement de ses silences et de ses refus d'être là.
Accessoirement, d'autres petits gestes à son
adresse contribuent à cette reconnaissance du
grandissement. Je cite, dans le désordre :

- Lui demander son avis sur tel événement dont
on est témoin à deux, lui et nous; faire appel à son
aide - mentale, essentiellement - pour résoudre tel
problème matériel ou humain dont nous n'avons
pas actuellement la solution.

- Lui demander de participer financièrement à
sa thérapie, du moins si nous pensons que cela a
du sens pour lui. Personnellement, je n'en fais pas
un système : même pour le paiement de sa thérapie, le jeune
reste dépendant de ses parents et je crains qu'un
" paiement symbolique " lui apparaisse parfois
comme un jeu gratuit; quoi qu'il en soit, il faut
pouvoir évoquer cette question de l'argent.

- Sans faire violence à des angoisses qui
s'avéreraient insurmontables, mais en bousculant
un peu le confort, le principe de plaisir, lui
demander parfois des prises de distance par
rapport à sa famille, sous forme de séances
distinctes, parce que nous avons " besoin de
réfléchir avec lui seul ". Parfois même, nous
pouvons stimuler un peu les parents à ce sujet :
" Tiens, puisque vous ne pouvez-pas le conduire à
telle heure, ne pourrait-il pas prendre le train tout
seul ?".

- Enfin, tout simplement en parler; parler du
grandissement, et avec les parents, et avec le
jeune; en séance de thérapie familiale, se servir
sur le champ de petits événements ou d'échanges
verbaux spontanés (" Christian, tiens-toi bien ") et
les analyser en termes de prise en compte ou non
du grandissement.

- On pourrait allonger cette liste de ce qui ne
représente jamais que des concrétisations d'un
état d'esprit.
Au terme de cet article, il me semble avoir décrit un "
sentier de navigation " plutôt étroit, aux méandres
souvent inattendus, mais somme toute passionnant à
parcourir, pour qui a un regard positif - une sorte de
tendresse amusée et néanmoins respectueuse -
pour cet âge de la vie.
Méandres inattendus? J'ai beaucoup insisté sur
l'importance de la flexibilité et de la créativité, surtout autour du
cadre et des outils de travail - jusqu'à et y compris la
succession des interlocuteurs, parents et/ou adolescent.
Mais cette adaptation des formes s'accompagne
d'une grande rigueur de l'attitude profonde, autour de
quelques intentions clés que nous connaissons très
bien : écoute d'une souffrance, d'un cheminement
intérieur, de désirs qui se cherchent ..., renvoi du
sujet à soi-même, pour définir son projet ..., refus
courtois d'entrer dans le jeu de ses demandes dans
le Réel (" Transgresse avec moi ..., décide pour
moi ...", etc.), humilité et incertitudes partagées avec
lui ..., rassurance discrète, en ce qu'il est bien un "
frère humain " dans ce qu'il vit, etc.
L'article insiste également sur la place conjointe
réservée à la souffrance et aux demandes des
parents : elle fait l'objet d'un égal investissement, et
des moments sont prévus pour que l'adolescent et
ses parents se communiquent ce qu'ils se veulent les
uns aux autres, et négocient un projet commun,
fût-ce, de loin en loin, un projet de séparation.
Résumé en français.
L'auteur propose un témoignage clinique de sa
pratique en psychothérapie avec des jeunes
adolescents et leurs familles. La catégorie d'âge à
laquelle il se consacre est la première adolescence,
moment de la vie où la désorganisation de l'identité
est profonde. Après avoir décrit l'importance de la
flexibilité du cadre des psychothérapies proposées et
des matériaux qui y sont utilisés, il parle de l'écoute
et des nuances qualitatives qu'elle revêt lorsqu'elle
s'adresse à ces adolescents : patience, empathie,
interventions ponctuelles
d'approbation-encouragement ou de désapprobation-mise en
garde, etc ... Il rappelle que la sollicitude du
thérapeute gagne à s'adresser avec une égale
intensité à l'adolescent et à sa famille, sans céder
toutefois à la tentation de se poser en arbitre de
leurs difficultés relationnelles. Il passe ensuite en
revue quelques interventions " de rassurance ", qui
montrent au jeune adolescent que son débat
intérieur et ses tâtonnements restent bien inscrits
dans ce qu'il y a de fondamental dans la destinée
humaine.
Pour retourner à l'endroit
dont je viens de partir.
Résumé en anglais : Summary.
The author first proposes a clinical description of his
psychotherapeutic work with young teenagers and
their families. The age category which is examined is
that of early adolescence, a moment in life of
profound disorganisation of identity. After describing
the importance of flexibility in the organisation of the
proposed psychotherapy and the materials used,
listening and its focus is described :
patience, empathy, selective interventions of
approval, encouragement or disapproval, warnings,
etc. The therapist's concern gains from addressing
equally the adolescent and his family, without
becoming the arbiter of their relational difficulties.
The author then reviews interventions
aimed at " rassurance ", which
demonstrate to the early adolescent that
his internal debates and gropings are
fundamentally part of human destiny.
Pour retourner à l'endroit
dont je viens de partir..
Résumé en espagnol : Resumen.
El autor propone un testimonio clínico de su
práctica en psicoterapia con adolescentes y sus
familias. Se trata de la primera adolescencia,
momento de la vida donde la desorganización de la identidad
es profunda. Después de haber descrito la importancia de la flexibilidad
del marco y del material de las psicoterapias propuestas , habla de la
escucha y las matices
cualitativas especificas dirigidas a estos
adolescentes : paciencia, empatia, intervenciones
precisas de aprobación-estimulo o desaprobación-
puesta en guardia, etc ... Recuerda que la
solicitud del
terapeuta gana a dirigirse con igual intensidad
al adolescente y a su
familia, sin ceder no obstante a la tentación de
plantearse en árbitro de sus dificultades
emparentadas. Examina a continuación algunas
intervenciones
" pra asegurarles ", que manifiestan al joven
adolescente que su debate
interno y sus tanteos permanecen bien inscritos
en lo fundamental en el destino humano.
Pour retourner à l'endroit
dont je viens de partir..
Psychothérapie des adolescents,
Première adolescence, Psychothérapie de soutien,
Entretiens familiaux.
Adolescent psychotherapy, Early
adolescence, Supportive psychotherapy,
Family consultations.
Psicoterapia de los adolescentes, Primera
adolescencia, Psicoterapia de apoyo,
Conversaciones familiares.
Pour retourner à l'endroit
dont je viens de partir.
- Notes. -
(*). Pédopsychiatre, docteur en psychologie,
professeur à la Faculté de Médecine et directeur de
l'Unité de pédopsychiatrie, Cliniques Universitaires
Saint-Luc, Université Catholique de Louvain.
Adresse de l'auteur :
Pr Jean-Yves Hayez, Cliniques Universitaires Saint-Luc
Avenue Hippocrate 10, B-1200 Bruxelles.
(1). Quelles sont les limites de la première
adolescence? L'espace manque pour les discuter en
détail, et je me tiendrai donc à un schéma. J'y
propose la courbe d'évolution, dans la durée, de
l'équation suivante :

Il faut ajouter à ce schéma que, quel que soit leur
âge biologique,
- certains restent toujours dans la zone de l'enfance
( identité très dépendante de la famille d'origine );
- d'autres " sautent " quasi immédiatement de
l'enfance à la seconde adolescence ( identité
très vite autonome );
- d'autres encore restent longuement empêtrés
... et parfois définitivement, dans leur première
adolescence.
(2). Une intervention peut s'avérer provisoire, et
néanmoins solide, engagée, clairement énoncée au
moment où elle se fait; provisoire, dans mon
acception, fait référence à la durée, pas à la
consistance!
(3). Par ailleurs, comme aucun d'entre nous ne
possède à lui seul une créativité tous azimuts, il est
souvent bien utile de travailler en équipe, de manière
à permettre la plus grande diversification possible
des réponses.
(4). Les premiers sont plutôt les adolescents
dépressifs, anxieux, névrosés ... les seconds, les
adolescents pris dans des conflits relationnels, voire
( pré ) psychotiques.
(5). Le chemin inverse existe également : adolescent
ou parent(s) à qui l'on propose une tranche de
thérapie individuelle ( ou conjugale ) qui s'ajoute à
une thérapie familiale en cours ou s'y substitue.
(6). Il n'est même pas exclu, bien que ce soit rare, que
ses parents lui demandent de se rendre à des
séances individuelles, non pour se faire soigner,
mais pour entendre le thérapeute parler et
explorer avec lui si la prolongation de ces
séances a du sens ou non : parfois, dans ces
conditions, une relation se noue, et parfois non!
(7). Ceci confirme donc l'intérêt qu'il y a à travailler à
deux thérapeutes, l'un centré sur l'adolescent et
l'autre sur les parents ... encore faut-il que leur
coopération soit effective, et que des rivalités
sauvages ne leur fassent pas perdre le sens de
l'objectivité lorsqu'ils comparent leurs points de vue.
(8). Pas toujours cependant : certains détestent cette
tournure d'esprit, qu'ils trouvent infantile. Leur
protestation doit être exploitée sur le champ pour
passer à leur " vraie " histoire et à leurs " vraies
" questions.
(9). Mais cette appréciation quantitative est peut-être
indue : après tout, les adolescents, eux aussi, ne
demandent-ils pas souvent à leurs parents trop
d'impossible perfection? N'avons-nous pas intérêt à
attirer leur attention sur cette démesure, et à les
inviter à un certain deuil?
(10). A ce sujet un problème délicat se pose avec les
plus anxieux de nos clients : c'est vis-à-vis d'eux que
les informations et suggestions que nous avons déjà
évoquées peuvent être les plus abondantes, sans
néanmoins se transformer en direction de leur vie. A
nous de les encourager suffisamment pour qu'ils
nous disent ce qui est vraiment important pour eux :
ensuite on peut leur faire des suggestions qui le
concrétisent ... si vraiment il ne leur en vient pas
l'idée.
(11). Le piège, alors, pourrait être que la famille se
mette à croire à l'unique vertu du temps qui passe. Il
faut donc assortir cette invitation à l'espérance d'une
autre, qui parle de la nécessité des moyens à mettre
en oeuvre, et d'une autre encore, qui veille à ce
qu'on ne demande pas au jeune plus ni moins que
ce qu'il peut donner, dans la lente mouvance du temps.
Pour retourner à l'endroit
dont je viens de partir.
1. Alloy, G. et al. ( 1986 ):
Une technique pour adolescents : l'affirmation de soi.
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2. Böszörmenyi-Nagy, I., Spark, G. ( 1973 ).
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3. Brunetière, H. (1993) :
Crise d'adolescence et psychothérapie.
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5. De Clercq, M. ( 1997 ):
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6. Favre, P. et coll. ( 1994) :
La pratique de l'accueil d'adolescents.
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7. Ricciardi, C., Sapio, M. ( 1995 ):
Sur quelques aspects de la technique en psychothérapie
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