Communication présentée lors des Journées
nationales de la Société française de
psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, 18-
19 mai 2001, Nice, Acropolis.
© 2002 Editions scientifiques et médicales
Elsevier SAS. Tous droits réserves. PlI: S0222-
9617(02)00138-1
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1. Définition et objectifs; place de la
prévention.
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1. Nous appellerons jeunes violents les enfants
et les adolescents qui posent des comportements
agressifs extrêmes, soit sous une forme
physique déchaînée, immédiatement lisible, soit
sous des apparences
soft : ils concrétisent une
forte destructivité d'autrui ou/et plus
rarement de soi, corps ou/et âme. Certains le
font une seule fois, avec un résultat
catastrophique, comme le viol ou le meurtre;
d'autres répètent à plus ou moins haute
fréquence des troubles variés des conduites,
couplés plus ou moins fort à une négation de
l'autre dans leurs aménagements relationnels.
Les fonctionnements actuels de la personnalité
de ces jeunes sont variés et mouvants dans la
durée; nous les avons décrits en détail dans
l'ouvrage
La destructivité chez l'enfant et
l'adolescent [1]
; dans le cadre limité de cet
exposé, nous n'en retiendrons que trois
catégories : la première est celle des jeunes
au fonctionnement psychopathique
(1)
: régis
par l'arbitraire et par la volonté de toute
puissance, ils aiment sentir en eux une force
immense, par laquelle ils veulent soumettre le
monde entier et surtout leurs supposés
agresseurs; la seconde est celle des jeunes au
fonctionnement délinquant essentiel, tout-
puissants eux aussi, qui mettent toute leur
intelligence à chercher indéfiniment des
profits matériels et des libertés malhonnêtes.
D'autres fonctionnements, non tout-puissants
ceux-ci, mais simplement immatures, conduisent
à une violence erratique, via l'inorganisation
diffuse de la personnalité, peu capable de
résister aux frustrations et aux tentations de
la vie.
Nous nous en tiendrons à ces trois catégories,
bien qu'une méchante violence puisse également
surgir de la forte souffrance morale ( alors
... on a " la haine ") voire même, rarement et
à certaines conditions, de la bonne santé
mentale adolescente!
Par ailleurs, on ne peut pas statuer avec
certitude sur le degré de discernement et de
liberté intérieure à l'oeuvre pour produire
chaque acte destructeur qui résulte
concrètement de la violence : bien des
destructions, même graves, n'ont pas été
pensées ni voulues, en tout cas pas avec
l'intensité atteinte. Le programme que nous
décrirons tout de suite est principalement
pensé en référence aux transgressions et
destructions majoritairement intentionnelles :
nous faisons confiance à la créativité du
lecteur pour en tirer les adaptations requises
quand c'est plus mélangé ou plus incertain.
2. Quel projet destinons-nous aux jeunes
intentionnellement violents ?
La communauté sociale devrait fondamentalement
les encourager à désirer et à mettre en oeuvre
davantage de convivialité; corollairement, elle
devrait s'opposer à la récidive de leur
violence et se montrer particulièrement
vigilante aussi longtemps que cette nouvelle
socialité n'est pas bien intégrée. Mais le
coeur du projet est bien positif : accroître
leur envie d'un fonctionnement sociable, à
l'intérieur duquel ils se donnent le droit de
réaliser leur créativité personnelle.
Nous, professionnels visant la santé mentale
des jeunes et la remédiation de leur
psychopathologie, sommes des plus partie
prenante dans ce projet, dont nous élaborons
ou/et conduisons même directement d'importants
volets. Dans la suite de cet article, nous
montrerons de façon explicite où et comment
pédopsychiatres, psychologues et disciplines
associées sont concernés
(2).
3. Ils le sont déjà via la mise en place d'une
excellente prévention, par laquelle commence le
projet précité. Contentons-nous d'en esquisser
les grandes lignes.
Nous pourrions d'abord intensifier un ensemble
d'attitudes destinées à tous les jeunes :
reconnaissance et accueil de leur personne,
authentique et sans démagogie : adaptation des
lieux de vie et de travail à leurs besoins et
caractéristiques; place utile prévue pour eux;
davantage de présence amicale des adultes dans
leur vie; exercice d'une fonction paternelle
sociale cohérente, régulatrice à l'occasion
mais surtout encourageante et témoignant de ses
propres valeurs, etc.
D'autre part, nous pouvons viser à améliorer la
capacité d'autodéfense des victimes
potentielles de la violence, tous âges
confondus, plutôt que tout miser sur le
signalement des méchants, au résultat si
souvent hasardeux, et sur une victimologie de
plus en plus doloriste.
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2. Et quand la violence s 'exerce quand-même?
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Nous allons esquisser un programme
d'intervention à mettre en oeuvre quand la
violence se manifeste quand même, nonobstant
une excellente prévention.
Ce programme est destiné à un système-client
constitué par les jeunes en interaction ou en
absence d'interaction concrète avec leur
famille
(3)
et leur entourage informel. Nous
nous désignerons, nous, les professionnels,
comme le système des intervenants ( ou des
professionnels ).
Ce second système peut espérer conduire le
premier vers davantage de convivialité, s'il
s'avère capable de concevoir et d'incarner dans
le quotidien un programme d'ensemble, intense,
cohérent, qui intègre sans les hiérarchiser des
objectifs thérapeutiques, sociaux et éducatifs.
Ces derniers incluent l'éducation au respect
des grandes lois humaines fondamentales et de
celles des lois de la cité qui les traduisent;
pour stimuler ce respect ou au moins pour
améliorer l'obéissance aux lois, il est souvent
- mais pas systématiquement - indiqué d'inclure
une participation judiciaire au programme.
Le rôle et la place concrète des
pédopsychiatres et des psychologues sont
importants pour concevoir et réaliser le
programme. Il leur revient d'exercer l'une ou
plusieurs des fonctions que voici :
* participer informellement d'un état d'esprit
qui favorise la conception et la réalisation du
programme, et, entre autres, veiller à ce qu'il
apparaisse comme un ensemble;
* en élaborer des parties, aussi bien leur
contenu que les processus de leur application;
* dialoguer avec les autres professionnels ou
les parents qui l'appliquent; les conseiller,
les soutenir;
Tableau 1.
Les fonctions du psy dans le programme
* faire partie d'équipes multidisciplinaires
qui en appliquent des parties plus ou moins
spécifiques : par exemple, équipes de
prévention; équipes d'expertise qui se chargent
du diagnostic; équipes qui gèrent
spécifiquement les Prestations d'Intérêt
Général ( PIG ), la médiation pénale;
institutions résidentielles de rééducation pour
jeunes délinquants, maisons d'arrêt pour
mineurs, etc;
* appliquer eux-mêmes directement des parties
du programme, soit au même titre que tout le
monde, soit avec des spécificités.
Le Tableau 1 schématise ces différentes
implications des psy.
2.1. Etat d'esprit du programme.
Pour commencer, soulignons deux éléments
essentiels dans ce que l'on pourrait appeler
l'état d'esprit, l'ambiance générale du
programme.
1. Le vécu émotionnel du système des
professionnels est puissamment sollicité par
ces jeunes tellement difficiles et par leur
entourage.
Ainsi le jeune immature, terreau de base des
banlieues populaires, avec la violence
musculaire qu'il agite sous le nez de tous, est-
il facilement vécu comme l'ennemi à abattre ou
à tout le moins à mettre en cage en priorité :
il exaspère, décourage et, d'agence sociale en
contrat de sécurité, on l'abandonne vite au
trottoir des SDF sans intérêt. Le jeune
psychopathe, style
Orange mécanique, réveille
parfois nos désirs d'anarchie et fascine; ou
alors, il angoisse sans qu'on l'avoue, et on
évite subtilement de contrarier son chemin.
Quant au jeune délinquant essentiel, on
l'inscrit vite dans la liste des Mesrine
irrécupérables, surtout s'il récidive dans le "
pigeonnage " de celui qui lui offre son amitié,
et on le renvoie à une solitude radicale.
Tant mieux donc si le système professionnel met
en place un dispositif d'auto-évaluation de son
contre-transfert. Tant mieux s'il se donne les
moyens de travailler et, pour paraphraser
Winnicott, de le ramener vers les rives d'une "
sérénité suffisamment bonne! ".
2. Autre constituant essentiel d'un état
d'esprit, le système des intervenants devrait
veiller à constituer un ensemble sociable!
C'est un préalable essentiel à qui prétend
restaurer la sociabilité des autres! Préalable
qui commence par le respect, voire la
sollicitude des professionnels les uns pour les
autres.
Se connaître entre intervenants; se parler;
penser que ce que le collègue fait, c'est
important aussi; lui faciliter la
vie; s'être réparti les tâches complémentaires,
sans trop de lacunes, mais sans non plus de
superpositions confusionnantes, où l'on marche
sur les pieds de son frère en le disqualifiant;
bien connaître les grandes lignes de l'ensemble
du programme, son organisation et notamment ses
niveaux hiérarchiques et les respecter.
S'il a été institué une autorité de référence (
voir p. 8 ), les autres professionnels doivent
se plier aux impulsions et à l'organisation
générale qu'elle met en place, et elle doit se
souvenir qu'elle n'est jamais que la déléguée
d'une société démocratique : elle est donc
priée d'écouter et de tenir compte de chacun,
chargée de soutenir et d'encourager autant que
de trancher. Si des rites et des contenus de
communication sont convenus entre soi ou avec
le système-client, il s'agit de s'y tenir, sans
passages à l'acte ...
Bien loin de nos habitudes d'orgueil et de
rivalité, ces attitudes? : Oui, peut-être, mais
quel confort, quelle efficacité, et finalement
quelle joie partagée quand nous pouvons les
faire nôtres
2.2. Acte premier du programme : mettre en
place une autorité de référence.
1. Cette autorité, qu'on gagne à mettre en
place précocement, exercera les dimensions
ultimes de la fonction paternelle sociale à
l'intention du système-client. Quant aux
professionnels, ils devraient accepter qu'elle
soit responsable de la décision d'appliquer
l'ensemble du programme, et du contrôle de son
devenir, sans la saboter par l'ignorance ou par
des passages à l'acte plus ou moins
rationalisés.
La composition de l'autorité de référence est
variable :
* dans certains cas, le plus souvent les plus
légers, on ne passe pas par les autorités
judiciaires et les parents ( ou des éducateurs
en institution résidentielle ) restent les
ultimes décideurs;
* dans d'autres, toujours non-judiciarisés,
tout le monde, parents inclus, se met d'accord
pour désigner comme autorité de référence une
autorité administrative ( par exemple un
service social d'Etat ) ou encore on constitue
une association momentanée qui exerce cette
fonction pour les besoins de la cause : par
exemple, le représentant d'un service social
d'Etat, celui d'une école et celui d'un centre
de santé mentale; des psy peuvent donc y être
inclus, en référence à une fonction de
direction qu'ils sont à même d'exercer dans
certaines circonstances;
* dans les cas judiciarisés, le juge pour
mineurs y occupe ipso facto la place centrale;
il travaille souvent seul, mais pourtant rien
ne l'y oblige : il pourrait décider de mettre
en place une autorité de référence
multidisciplinaire, dont les autres membres
n'ont pas la même position hiérarchique que
lui.
Quoi qu'il en soit, tous les professionnels,
même s'ils ne sont pas membres effectifs de
l'autorité de référence, participent aussi, à
un second degré, à la fonction paternelle
sociale dont ils devraient relayer la voix.
2. Les missions principales de l'autorité de
référence sont :
* être l'ultime décideur du contenu du
programme d'accompagnement sans en avoir
nécessairement élaboré soi-même toutes les
dimensions techniques;
* énoncer des commentaires-clé sur ce qui est
en jeu, au moins à l'intention du système-
client : paroles fortes, brèves,
compréhensibles, scandées et répétées, où elle
résume ce qui s'est passé ( la violence ) et
pourquoi, sans y réduire le jeune. Elle dit
aussi au système-client ce qu'on exige de lui à
l'avenir et ce qu'on lui propose. Elle résume
enfin les grandes lignes du programme destiné à
y pouvoir;
* évaluer régulièrement l'application du
programme par chacun, professionnels inclus,
ainsi que l'évolution du jeune et du système-
client; en fonction de ce qui lui est rapporté,
adapter le programme et sanctionner, en
référence au degré de correction dans
l'application de celui-ci;
* après un certain temps - de l'ordre de deux à
trois ans dans les cas graves - décider la
clôture ou l'assouplissement significatif du
programme, ou la réorientation du système-
client vers un autre; mais l'autorité de
référence peut encore décider que le moindre
mal, c'est de supporter le statu quo pour un
nouveau terme.
3. Parmi toutes les qualités d'être que l'on
peut attendre de l'autorité de référence,
citons :
* la légitimité : elle ne doit jamais sortir de
son mandat social; en particulier, l'aide
contrainte ne peut être gérée que par un
magistrat. Non aux pressions entre-deux dont
sont friandes certaines agences sociales!
* une correction totale dans ses relations aux
autres, en fonction de ce qui a été convenu et
un rapport correct aux grandes lois humaines et
aux lois de la cité qui les traduisent;
* l'intensité de son engagement pour tous; le
non-effritement de celui-ci dans la durée; la
rapidité de ses réflexes en cas de besoin;
l'accessibilité;
* la force; la capacité d'imposer de justes
décisions et celle de sanctionner;
* une capacité conjointe de bienveillance et
d'encouragement;
* l'humilité : comme nous l'avons déjà dit,
l'autorité de référence doit se souvenir en
permanence qu'elle n'est jamais que déléguée à
cette fonction par une société démocratique;
elle doit s'appliquer à elle-même la fonction
paternelle qu'elle destine aux autres et, entre
autres, pouvoir s'auto-évaluer et changer.
2.3. Présentation synthétique des interventions
du programme d'accompagnement.
Celui-ci comporte une dimension diagnostique
menée en référence à des critères bio-psycho-
sociaux; le diagnostic est toujours soumis à
réactualisation et nourrit le contenu des
interventions éducatives, thérapeutiques et
sociales qui s'ensuivent.
Ces dernières se distribuent sur trois axes,
nécessairement, simultanément et sans
hiérarchie entre eux :
1. Le premier axe, c'est celui d'une sanction
de l'acte destructeur. Il gagne à s'appliquer
quasi-indépendamment des deux autres. Le
contenu de la sanction est déterminé en
référence à deux critères :
* le résultat concret de l'acte, c'est-à-dire
la quantité et la qualité de destruction
physique ou/et morale observable résultant de
la violence;
* la part de discernement et de liberté
intérieure qui a présidé à sa mise en oeuvre :
on peut parler ici de la part d'intentionnalité
destructrice, ce qui est souvent très délicat à
apprécier.
Nous ne commettrons donc pas l'erreur commune
qui consiste à lier la nature de la sanction au
type de personnalité du jeune. Par contre, la
procédure d'application de la sanction, elle,
tient bien en compte les caractéristiques et la
capacité de la personne qui a posé l'acte.
2. Le second axe, c'est celui de la sollicitude
envers la personne du jeune, et le troisième,
celle envers son entourage et, s'il le faut,
envers les conditions matérielles de sa vie.
Les axes deux et trois, sont en très large
résonance mutuelle : obtenir des améliorations
dans l'un rejaillira très probablement
positivement sur l'autre; l'inverse est mal
heureusement vrai également.
2.4. L'axe des sanctions.
Les sanctions, ici, ce sont les réponses
sociales qui marquent le coup en réaction à
l'acte destructeur. Par elles, on espère des
remaniements intrapsychiques du jeune, jugés
intéressants dans la perspective de sa
meilleure socialisation : capacité et projet
d'adaptation plus prudent au réel social;
amplification d'une conscience morale plus
mûre; remaniement du système de valeurs, etc.
Quant à la nature des sanctions, rappelons-nous
d'abord que décider de s'abstenir de réagir,
c'est déjà une forme de sanction, qui n'a rien
à voir avec l'impuissance ni la démission; elle
produit souvent des effets face à des
transgressions à la fois mineures et en
quantité pas trop étouffante.
Mais, face à des transgressions graves, on n'a
pas le choix : des sanctions actives
s'imposent.
Les trois premières sont chacune indispensable;
elles consistent à :
1. Dire ou rappeler ce qu'exigent les grandes
lois humaines et celles des lois de la cité qui
les traduisent. Elles interdisent notamment la
violence et la destruction et beaucoup pensent
même qu'elles comportent un volet d'injonction
positive, c'est-à-dire qu'elles demandent à
chacun de la sollicitude pour son frère humain,
si pas pour tout ce qui est vie.
La procédure que prend cette énonciation de la
loi est parfois mal comprise; pour notre part,
nous ne souhaitons pas que Zeus lance ses
foudres du haut de l'Olympe, mais bien
qu'existe un dialogue entre deux humains : pour
le moment, l'un exerce la fonction paternelle
et l'autre s'est égaré. Même si, in fine, la
loi s'impose à tous, elle revêtira d'autant
plus de sens aux yeux du jeune si on s'est
d'abord écoutés, expliqués, si l'adulte a pu
témoigner authentiquement de ce qu'il pensait,
etc. Ce dialogue sur la loi, c'est bien
l'affaire de tous dans le quotidien, même
lorsqu'existent des moments plus solennels et
des délégués plus officiels pour y procéder,
comme les magistrats.
2. Veiller à ce que ce respect des lois soit
effectif dans le quotidien de tous. Si la loi
dit que l'on ne peut pas voler, il faut obtenir
du jeune une restitution des objets de recel ou
de provenance très douteuse qui traînent dans
sa chambre. Si l'on pense qu'elle inclut aussi
que l'on ne peut pas se droguer ni consommer
d'alcool fort, il faut contrôler à l'occasion
ce qu'il en est. Si l'on est au courant d'un
risque de récidive dangereuse, il faut faire
quelque chose d'intense pour l'empêcher, même
si l'on est thérapeute et qu'on l'apprend par
la thérapie ... En plus, et surtout avec les
délinquants essentiels, il faut dire non aux
petits tests pseudo-anodins, style " Puis-je
fumer dans votre bureau ? ", dont ils
déduiront, par généralisation, que l'adulte
testé respecte ou ne respecte pas toutes les
lois. Etc.
3. Exiger un dédommagement chaque fois qu'une
destruction physique ou morale palpable résulte
d'une violence intentionnelle; le proposer si
le résultat est là mais que la violence était
accidentelle.
Ce dédommagement consiste souvent en heures de
travail visant une reconstruction positive
concrète en compensation totale ou partielle,
identique ou différente, de la destruction
générée par l'acte.
Le dédommagement peut être très formalisé,
comme dans les prestations d'intérêt général,
ou conçu plus informellement et plus
rapidement, de manière qu'il se négocie et
s'effectue dans un temps vécu significatif pour
le jeune. La quantité de sueur qu'il connote
doit être proportionnée à l'intensité de la
destruction opérée; tant mieux bien sûr, si
l'on motive positivement le jeune à son propos,
et si on l'associe même à sa conception, mais
ce n'est pas tout-à-fait indispensable; la
procédure de son application, elle, doit tenir
compte de la psychologie et des capacités du
jeune : par exemple, un jeune immature a besoin
de beaucoup plus de soutien et d'encouragement
qu'un jeune délinquant essentiel. Conçu et
exécuté de la sorte, le dédommagement n'a rien
d'une punition et il faut pouvoir en discuter
avec les jeunes qui le ressentiraient
autrement. D'ailleurs, une relation positive
avec le professionnel qui soutient le processus
est essentielle; la présence encourageante et
déterminée de celui-ci peut avoir autant
d'impact positif que la mesure elle-même.

Tableau 2.
Quelques applications des différences
dédommagement - réparation de soi.
4. Sans être obligatoire, la sanction suivante
est néanmoins bien souhaitable : il s'agit de
provoquer l'issue d'actes évalués positifs tant
par le jeune que par les professionnels ou/et
d'en reconnaître l'advenue spontanée, dans la
suite temporelle assez proche de la
destruction; on n'est néanmoins pas toujours
tenu, loin de là, de faire faire au jeune un
lien mental conscient entre sa " réparation de
soi " au sens kleinien du terme et la
destruction d'estime de soi, parfois purement
inconsciente, qu'avait engendrée sa violence.
Les actes positifs en question ici sont soit
symboliques, à ce que l'on dit, comme de
présenter ses excuses à la victime, soit
porteurs d'un poids de réalité plus ou moins
intense. Un acte symbolique ne devrait jamais
prendre la place d'un dédommagement. Quant à
ceux qui engagent aussi temps et sueur, c'est
plus complexe, mais il faut toujours y regarder
à deux fois avant de faire passer l'un pour
l'autre ( Tableau 2 ).
5. Les récompenses d'une meilleure
socialisation ultérieure constituent, elles
aussi, des sanctions souhaitables. Elles sont
de nature dite morale - ce sont alors
pratiquement les paroles de valorisation - mais
elles peuvent également être matérielles, soit
bien prévues dans un programme behavioriste,
soit tombant à l'improviste comme de bonnes
surprises.
Deux remarques à leur sujet : elles devraient
sanctionner plus fondamentalement l'effort que
le résultat même si, bien sûr, on ne peut pas
vraiment ignorer celui-ci; elles ne devraient
jamais sentir la volonté de récupération non
avouée, ce que détesteront particulièrement les
jeunes au fonctionnement tout-puissant.
6. Quant aux punitions matérielles, c'est-à-
dire aux privations de plaisir jusqu'à la
privation de liberté de mouvement, tous les
spécialistes de la pédagogie attirent
l'attention sur le nombre de leurs effets
négatifs ou aléatoires; les jeunes les plus
perturbés se sentent vite persécutés par
l'atteinte à leur puissance ou à leur droit au
plaisir qu'elles instaurent. On peut donc assez
souvent s'en passer; essentiellement si les
trois catégories de sanctions obligatoires déjà
décrites sont appliquées clairement et avec
consistance.
Il faut noter néanmoins que, paradoxalement,
les jeunes au fonctionnement tout-puissant ne
comprendraient probablement pas qu'elles ne
s'ajoutent pas au reste après leurs agressions
les plus fortes; ils y verraient le signe de
l'impuissance ou de l'indifférence de la
société, ce qui les provoquerait à en remettre!
Alors une punition en quantité raisonnable peut
parfois s'ajouter au reste comme un moindre
mal, sans atteindre des durées désespérantes
qui anesthésient définitivement le désir de
changer. Par exemple, trois mois à passer en
centre fermé à haute qualité pédagogique, c'est
peut-être une punition mais ça laisse de
l'espoir et ça rend possible que le jeune soit
confronté bon gré mal gré aux autres
composantes du programme.
7. Enfin, le bon sens devrait indiquer comme
allant de soi une dernière catégorie de
sanctions; elles consistent à séparer le jeune
de ceux de ses systèmes de vie qui sont et
surtout qui restent dangereux pour sa santé
physique et morale. Malheureusement, des
slogans politiques à la mode, aux intentions
économiques souvent camouflées, couplées à une
multiplication anarchique d'agences sociales
prêtresses du seul bon travail dans le milieu
naturel, nous serinent que tout le salut est
dans l'ambulatoire, et qu'il faut vraiment être
d'une époque révolue pour oser proposer un
placement résidentiel. Et c'est ainsi qu'on
transforme à la douzaine des enfants et des
préadolescents en interaction difficile avec
des milieux à risques en jeunes au
fonctionnement immature ou tout-puissant bien
stabilisé.
Tableau 3.

Composantes d'une éducation quotidienne de
qualité, appliquées à trois catégories de
personnalité.
2.5. L'axe de la sollicitude envers la personne
du jeune.
Nous passerons plus brièvement en revue les
deux autres axes du programme qui nous sont
davantage familiers.
Le second, celui d'une sollicitude envers la
personne du jeune, regroupe quatre grandes
intentions :
1. Offrir au jeune des relations humaines de
grande qualité. Ces relations ont des visées
multiples : simple camaraderie et partage
d'idées, de sport, de culture, de petites et
grandes joies entre personnes de génération
différente; réalisation de tâches communes,
gestion du quotidien; support à l'instruction
ou à l'apprentissage professionnel et aussi, en
partie et alors intentionnellement, visée
d'éducation quotidienne.
Il est essentiel que le système des
professionnels offre au jeune ces liens de
qualité : tous sont conviés à les proposer, de
l'éducateur au psychothérapeute en passant par
le magistrat, étant bien entendu que, pour
exercer sa mission propre, chacun devra y
élaborer des modalités spécifiques.
De son côté, le jeune ne s'y donne vraiment, et
souvent à la longue, que s'il repère que les
adultes en font autant, c'est-à-dire qu'ils s'y
donnent aussi, qu'ils y engagent des dimensions
authentiques et précieuses d'eux-mêmes, tant
dans leurs réserves d' amitié discrète que dans
leurs idées les plus personnelles.
Ce ne sont pas les pièges qui manquent sur
cette route fondamentale des liens de qualité :
le jeune au fonctionnement immature risque de
décourager par sa manière de claquer les
portes, et il faut revenir patiemment vers lui;
le jeune au fonctionnement psychopathique, lui,
aime les démonstrations de force et déteste se
sentir récupéré : il n'apprécie donc qu'un
compagnonnage discret; quant au jeune
délinquant essentiel, " accro " à l'idée du
profil à tout prix et menacé par la " tentation
du bien " que représente l'offre de l'adulte,
c'est probablement lui qui malmènera le plus
radicalement ce qui, au début, n'est pour lui
qu'un pseudo-lien. Néanmoins si l'adulte lui
reste fidèle, patiemment, en prévoyant les
mauvais coups à l'avance, et en croyant ferme
que le jeune ne se réduit pas à sa délinquance,
peut-être ce dernier finira-t-il par s'y
laisser apprivoiser lui aussi.
S'accrocher, ça en vaut la peine, et, une fois
ces liens engagés, le jeune sera davantage
sensible au témoignage de vie de l'adulte, en
même temps qu'il bénéficiera d'autres
dimensions de l'éducation quotidienne résumées
dans les quatre derniers rangs du Tableau 3.
2. Repérer les lacunes et dysfonctionnements
cognitifs qui existent chez un certain nombre
de jeunes violents, notamment les immatures, et
y remédier. Il s'agit néanmoins de le faire
dans une ambiance plaisante, attractive pour le
jeune.
3. Proposer des médicaments, en complément du
reste. Ce peut-être une mesure réaliste et
efficace, qui s'indique à propos des jeunes
très impulsifs, générateurs d'une violence
physique qui les encombre eux-mêmes; et il y a
aussi les jeunes dépressifs négativistes, les
états-limites et les psychotiques, pour qui
nous disposons de médicaments contemporains
plutôt efficaces pour réduire les symptômes.
L'expérience montre qu'il y a moyen de parler
avec nombre de jeunes des médicaments, c'est-à-
dire de la part autonome du corps. Tous ne les
refusent pas, loin de là, et ceux qui acceptent
la médication voient souvent leur vie sociale
facilitée et se trouvent davantage calmes de
l'intérieur et donc accessibles à une réflexion
approfondie sur soi.
Tableau 4

L'organisation des entretiens et des
psychothérapies.
4. Offrir au jeune des rencontres de paroles
instituées, à visée cognitiviste, cognitivo-
behavioriste, à visée d' introspection ou à
visée mixte.
Ces rencontres relèvent de deux catégories :
* il y a les entretiens, demandés par les
professionnels, de préférence clairement et
fermement, auxquels le jeune est obligé
d'assister, régulièrement et poliment mais pas
de s'y exprimer : au thérapeute à s'y montrer
assez engagé et attractif que pour l'inviter à
le faire, ce qui réussit régulièrement, au
moins jusqu'à un certain point;
* et il y a les psychothérapies qui, elles,
sont demandées par le jeune, d'emblée ou après
un certain temps, avec sa manière à lui de
s'exprimer qu'il faut parfois décoder; elles
doivent l'être fondamentalement dans la
perspective d'une meilleure rencontre de Soi et
d'une mobilisation de ses attitudes propres, et
non pas dans la perspective d'une plainte
sociale.
Bien des questions se posent quant à la nature,
à l'organisation et aux connexions des
entretiens et des psychothérapies. Elles sont
schématisées dans le Tableau 4.
2.6. L'axe de la sollicitude envers les
systèmes de vie.
Le troisième axe du programme est celui de la
sollicitude envers les systèmes de vie qui
interagissent avec le jeune; on peut y ajouter
le projet d'améliorer les conditions
matérielles de cette vie, lorsqu'elles sont
momentanément toxiques pour la santé physique
ou/et mentale de celui-ci.
Nous savons combien sont variables et mouvants
dans la durée des paramètres comme
l'accessibilité de chacun de ces systèmes, leur
capacité de mise en question de soi, ainsi que
celle de se mobiliser : à un extrême, c'est
pratiquement le jeune tout seul à qui l'on
impose le programme; à l'autre, beaucoup de
monde s'avère très collaborant : c'est fonda
mentalement plus intéressant, quoiqu'il faille
déployer beaucoup d'énergie pour bien gérer le
programme.
N'oublions jamais que nous, professionnels,
constituons un de ces systèmes qui interagit
avec les jeunes; dans cette affaire, nous avons
donc cette position inconfortable d'être à la
fois juge et partie. Nous y avons fait allusion
précédemment, en indiquant combien était
importante notre capacité d'autocritique, de
perception de notre contre-transfert, bref
d'évaluation permanente de l'adéquation de nos
attitudes aux besoins du jeune.
En s'adaptant à la nature et aux besoins de
chacun des systèmes concernés, la sollicitude à
son égard peut se concrétiser via les mêmes
composantes que celles évoquées à l'axe 2.
En voici deux exemples :
* toute la famille gagne à ce qu'on noue avec
elle des relations humaines de qualité; en deçà
de ce qui s'y dit, elle y voit déjà le signe de
sa valeur reconnue, ce qui l'encourage à mieux
respecter le jeune;
* des entretiens systémiques menés avec le
jeune et tel enseignant qui représente l'école,
ou tel éducateur expérimenté qui représente le
lieu de vie résidentiel, ont plus d'une fois
contribué à sérénifier les relations, pour peu
que l'adulte s'y présente, lui aussi, de façon
humble et authentique ... Sans néanmoins y
faire sa psychanalyse personnelle, et sans
oublier non plus qu'il reste le garant d'une
fonction parentale quotidienne.
Via cette sollicitude manifestée aux différents
systèmes, on ne vise pas toujours à les rendre
tout de suite plus adaptés aux besoins du
jeune. On vise d'abord et avant tout à ce
qu'ils se sentent bien et à ce qu'ils aient
davantage envie de fonctionner de façon
conviviale. Et selon l'adage bien connu, des
effets bénéfiques sur le jeune peuvent
s'ensuivre par surcroît ... Après, on peut
parler plus explicitement éducation.
[1]. Hayez J.-Y.
La destructivité chez l'enfant et l'adolescent
: clinique et accompagnement. Paris: Dunod; 2001.
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MOTS CLES:
Destructivité, Violence, Délinquance,
Sanctions, Réparations.
KEYWORDS :
Destructivity, Violence, Delinquency,
Sanctions, Reparation.
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Résumé - Abstract - Resumen.
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Résumé
L'auteur décrit les grandes lignes d'un
programme d'accompagnement qui peut convenir,
moyennant adaptations circonstancielles, aux
jeunes auteurs de violence significative. Parmi
ceux-ci, il se limite à considérer les
catégories de l'immaturité, de la psychopathie
et de la délinquance essentielle. Le programme
comporte nécessairement trois axes : il y a les
sanctions de l'acte destructeur; il y a la
sollicitude que l'on peut manifester pour la
personne du jeune, à travers la qualité des
relations quotidiennes proposées, la mise en
place de rencontres de paroles instituées et
éventuellement la remédiation cognitive et la
médicamentation; il y a enfin la sollicitude
pour les systèmes de vie du jeune.
© 2002 Editions scientifiques et médicales
Elsevier SAS. Tous droits réservés.
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Abstract
The author describes the main lines of a
comprehensive program conceived for violent
young people who are immature, psychopathic or
delinquent. The program comprises three
components : sanctioning of destructive acts;
providing understanding of the young person
through the quality of a positive daily
relationship, therapeutic dialogue and, if
necessary, cognitive changes and medication;
providing support for the family and others who
interact witb the young person.
© 2002 Editions scientifiques et médicales
Elsevier SAS. All rights reserved.
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Resumen.
N.B.
(
N.B.)
Un proyecto de programa para responder a la violencia
de los jóvenes.
El autor describe las grandes líneas de un programa
de acompañamiento que puede convenir,
pero con adaptaciones circunstanciales, a los jóvenes
autores de violencia significativa. Entre
éstos, se limita a considerar las categorías
de la inmadurez, la psicopatía y la delincuencia
esencial. El programa implica necesariamente tres ejes : hay
las sanciones del acto
destructivo; hay la solicitud que se puede manifestar
para la persona del joven, a través de la
calidad de las relaciones diarias propuestas, la
instauración de encuentros de palabras
instituidos y eventualmente la remédiacion
escolar y los farmacos; hay finalmente la solicitud
para los sistemas de vida del joven.
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(*) Pédopsychiatre, docteur en psychologie,
responsable de l'unité de pédopsychiatrie,
cliniques universitaires St-Luc, 10, avenue
Hippocrate, 1200 Bruxelles, Belgique.
(*). Auteur correspondant.
Adresse Courriel :
jyhayez@uclouvain.be
( Jean-Yves Hayez ).
(1). Du moins dans notre acception du terme! On
sait combien les définitions de la psychopathie
sont plurivoques selon les auteurs.
(2). Et, pour gagner de la place, nous les
désignerons par le vocable familier
psy.
(3). Dans les cas graves où existent de nombreux
dysfonctionnements dans les interactions
familiales, et au moins là, il nous semble faux
et démagogique de mettre la famille sur le même
pied que les professionnels; elle est
bénéficiaire du programme, comme le jeune.
Néanmoins, il va de soi que tant elle que le
jeune doivent être respectés, écoutés, invités
à s'associer à l'élaboration du programme là où
c'est possible, encouragés à réaliser les
parties positives de leur projet de vie, etc.
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