Avant de vous parler plus concrètement de ma façon d'imaginer
et d'animer les premiers entretiens, je trouve nécessaire de vous
situer rapidement l'évolution de certaines de mes références et
convictions, parce qu'elles sous-tendent évidemment les
interventions pratiques que je décrirai plus loin. Pour
commencer, je voudrais donc attirer votre attention sur trois
principes auxquels j'ai adhéré progressivement.
1) Avec le temps, ma façon d'appréhender
un enfant ou une
famille s'est transformée : je me sens davantage
phénoménologue que psychopathologiste. Lorsque des parents
s'ébranlent jusqu'à moi avec une plainte qui
porte sur le comportement d'un enfant, je me sens
invité à visiter toute une ville,
même si l'on me montre seulement un mur lézardé, et même si
l'on voudrait parfois que je ne demeure qu'en face, pour l'inspecter et le réparer. Moi, j'ai besoin de parcourir les rues, et de
les faire parcourir avec moi à ces habitants qui se plaignent. Et,
dans cette ville, la famille nucléaire n'est jamais qu'un quartier,
interconnecté aux autres. Plutôt que de fonctionner comme un
entrepreneur, à la recherche d'une réparation rapide à faire, je
me sens un urbaniste, désireux de dialoguer au moins avec les
pouvoirs publics d'un quartier, et parfois avec ceux des quartiers
voisins. Et, dans un quartier, avant d'abattre un vieux mur,
même lorsqu'il insatisfait, on y regarde à deux fois il ne faut pas
que le charme du quartier en pâtisse, ni que la maison d'à côté
s'écroule, ni que les vieux qui venaient s'asseoir sur le banc au
pied de ce mur, soient trop désemparés, etc ... Le mur lézardé, et
insatisfaisant est une réalité, mais il y a aussi les richesses du
quartier, les matériaux potentiels de reconstruction qui y sont
déjà présents, et c'est tout cela que je veux faire redécouvrir à
mes vis-à-vis ... en entendant cependant qu'eux, sont peut-être
obsédés par ce mur lézardé, et qu'il faut aussi leur donner
confiance sur la valeur de ma démarche urbanistique, qui les
invite à prendre du recul, et à découvrir un ensemble : je dois
aussi leur montrer que je n'ai rien d'un doux fantaisiste, et que ce
mouvement finira par être efficace.
2) Avec le temps aussi, s'est nuancée ma position
vis-à-vis des
deux grandes catégories d'écoles de pensée qui influencent
fortement la pratique de beaucoup de centres de guidance, et des
consultations privées en clinique infantile, je veux parler des
écoles de psychanalyse et de thérapie familiale. routes les deux
m'ont apporté des éléments et des modèles d'une très grande
richesse pour comprendre la nature et le fonctionnement de
l'enfant et de sa famille. Pour une grande part de ce qu'ils sont -
j'ai envie de dire « la meilleure part » - ces modèles ne me
paraissent pas contradictoires, mais complémentaires et, sur le
terrain, l'on peut fonctionner harmonieusement en faisant la
synthèse des uns et des autres.
Cependant, et comme c'est inévitable quand on construit une
théorie, il me semble qu'existent, ici et là, des positions
outrancières, c'est-à-dire des positions qui ne sont pas
confirmées par la vérité de la clinique, et que je ne partage pas.
Par exemple, je ne peux pas partager l'idée qu'un enfant - ou un
adulte - soit appelé le symptôme de son système familial.
J'admets volontiers qu'il subisse des influences, parfois
puissantes, mais je crois aussi à la différence de chaque être, à
son originalité, à son intra psychique, à sa capacité à filtrer et à
transformer les influences qui pèsent sur lui. Dans un système de
forces multiples, chaque être conserve une organisation intra
psychique originale. Une implication pratique de
cette conviction est la suivante : je ne pense pas
nécessairement que c'est
un « dubble-bind stérilisant » que de combiner une thérapie
familiale et une thérapie individuelle. Celle-ci peut ne pas
s'énoncer comme « c'est lui qui est malade, et vous n'y êtes pour
rien » mais tout simplement comme « il est autre; il n'est pas le
seul produit des forces que vous faites agir sur lui ».
Mais vis-à-vis de la psychanalyse aussi, j'émets certaines
réserves par exemple, et assez paradoxalement pour une école
de pensée qui prime comme objectif de faire mieux accepter à
chacun sa réalité, c'est-à-dire ses zones de plénitude et sa
castration, ses richesses et ses limites, les analystes laissent trop
traîner l'idée, au moins implicitement, que la reconstitution d'un
territoire thérapeutique avec l'enfant - ou avec l'adulte - peut
l'amener à se libérer de tous ses conflits, à en refaire un enfant
idéalement épanoui, en laissant d'ailleurs dans l'ombre la
question de savoir pour qui il serait épanoui. Or, la réalité de la
pratique montre qu'une majorité des traitements s'arrêtent en
cours de route, soit parce que l'enfant le veut ainsi, soit parce
que précisément, le réseau de forces dans lequel il interagit
interdit qu'il n'en dise plus.
Mais, ma réserve principale, vis-à-vis des deux écoles cette fois,
est que, dans les faits sinon dans les déclarations de principe,
elles ont une connotation réductionniste, souvent comme si les
phénomènes pathologiques et les reconstructions ne
s'expliquaient et ne s'obtenaient que dans un champ
psychogénétique couvrant l'intra psychique, les relations
parents-enfants, et tout au plus la famille élargie. Or, à mon
sens, c'est trop ignorer le poids du corps et le poids de forces
sociales plus vastes.
Le poids du corps, nous l'avons longtemps nié; c'est nous qui
avons proclamé qu'on était autiste - ou même arriéré mental -
parce qu'on avait une mère pas comme il faut ... et si nous n'en
sommes plus tout à fait là, encore aujourd'hui, nous
comprendrons essentiellement une colère, une montée
d'angoisse, une agitation... comme étant principalement
l'expression d'un conflit psychique, plutôt que de nous référer à
des hypothèses somatiques ou constitutionnelles qui nous
paraissent suspectes ou désuètes. Il n'est pas étonnant que les
organicistes protestent avec rage et vigueur, et veuillent
réenvahir tout le champ des troubles du comportement avec
leurs seules catégories explicatives. Si nous ne nous réveillons
pas pour pratiquer enfin une approche intégrée, incluant une
révision de certaines de nos méthodes, nous nous préparons des
lendemains très douloureux. Et il en va de même pour le poids
du social. Nos convictions sur leur influence pathogène ou
restructuratrice doivent encore s'affermir. Il n'en est pour preuve
qu'une journée d'études organisée récemment en Belgique par la
Ligue francophone d'hygiène mentale sur « le contenu social
comme outil thérapeutique », où la participation des médecins et
des psychologues ne devait pas représenter plus de 5 à 10 p. cent
de l'auditoire. Certes, ils pouvaient toujours rétorquer que ce
n'était pas leur rôle, qu'ils travaillent de façon multidisciplinaire
et que, précisément, ils étaient représentés par les travailleurs
sociaux de leurs équipes. Mais vous savez comme moi que,
dans nos institutions, il en est des rôles comme de la langue
d'Esope. et que le métamessage qui pouvait passer était que « le
social, ça n'a qu'une importance secondaire ».
3) Ce plaidoyer que je suis occupé à faire
pour le non-
réductionnisme m'amène tout naturellement à vous exposer ma
troisième conviction préalable. Au-delà des interactions
psychogénétiques, je crois fermement à la multifactorialité, pour
rendre compte de la majorité des troubles que l'on nous demande
d'examiner. Les facteurs susceptibles d'opérer se situent dans les
différents champs que je viens d'évoquer, somatique, intra-
psychique, familial et social, mais, ils ne se superposent pas de
façon indépendante les uns aux autres, comme on nous l'a laissé
entendre lors de nos études de médecine, à propos des causes
des maladies : il existe entre eux un jeu combinatoire chaque
fois original, et c'est ce jeu que je voudrais deviner en
parcourant « la ville » avec la famille, comme je vous l'ai
décrit plus haut.
Autrement dit, je ne ferai jamais l'hypothèse qu'un enfant de 17
mois est insomniaque parce qu'il a une mère anxieuse. Je me
demanderai aussi comment fonctionne son corps, son système
nerveux permettant ou non le relâchement. A-t-il un
tempérament anxieux différent de ceux de la moyenne de son
âge? Quel est le rôle du père dans le renforcement ou l'extinction
du problème? Et celui des voisins et des grands-parents ? Et
celui de l'habitation? Et comment l'enfant commence-t-il à
organiser sa jeune personnalité, ses désirs et ses colères
naissantes face à ses personnages familiers dont il devine les
habitudes? Et puis, comment tous ces éléments peuvent-ils se
renforcer et s'annuler? Pourquoi se centre-t-on sur la difficulté
de sommeil? Est-ce que cela s'explique quand on se promène
mieux dans le quartier, et dans les autres quartiers de la ville?
Ces différentes questions que je me pose, tout bas et tout haut
avec la famille, m'amènent maintenant à vous exposer avec
davantage de détails comment je procède aux premiers
entretiens : je vous parlerai tout autant des attitudes intérieures
que des interventions pratiques.
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APPLICATION AUX PREMIERS ENTRETIENS.
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Acceptation des constructions spontanées de la famille.
Dans la perspective phénoménologique que j'invoquais tantôt,
j'accepte la façon spontanée dont une famille se présente à un
premier entretien. Par exemple, si lors d'une conversation
téléphonique préalable, la question m'est posée « avec qui faut-
il venir ? », je laisse la réponse à l'appréciation de mon
interlocuteur. Quand une famille, en tout ou en partie, est en
face de moi, j'essaie d'éviter le double piège d'une part de
l'interprétation rapide - la réalité extérieure, l'heure à laquelle on
a donné un rendez-vous, cela joue un rôle pour expliquer les
absences -, d'autre part de la démission et de la séduction. Le
plus important ici me semble non pas de vouloir reconstituer de
force une famille complète, où le père tiendrait ce que je crois
être le rôle du père, mais plutôt, d'accepter émotionnellement la
construction spontanée de ceux qui sont en face de moi. De
l'accepter, en cherchant à en saisir la signification avec
bienveillance et précision : « Si le papa de Luc était là, comment
réagirait-il maintenant? Que dirait-il? ... Comment pouvons-
nous comprendre qu'il ne soit pas là? »
Une application de cette acceptation émotionnelle, c'est, par
exemple, le domaine des secrets c'est-à-dire ces parents qui
nous attrapent dans le couloir, avant la consultation, pour nous
dire : « Il est adopté, mais il ne le sait pas ... » ou qui, en cours de
consultation, demandent à ne pas parler de quelque chose devant
l'enfant, ou à le faire sortir. L'acceptation
émotionnelle, ici, consiste à imaginer et à vivre qu'ils
font là un acte important pour se
protéger à leur manière, même s'ils nous mettent sur les bras une
difficulté technique. Plutôt que d'être
confrontés à notre irritation et parfois, à notre
pression pour aller plus loin, ils devraient
pouvoir entendre que nous voyons bien là un signe de leur
sagesse. Mais l'acceptation émotionnelle n'est pas la démission :
nous n'allons pas, ipso facto, faire sortir l'enfant parce qu'on
nous le demande. Si nous pensons qu'il doit rester, et dans son
intérêt et dans le nôtre, nous proposerons plutôt qu'on parle
d'autre chose, en remettant l'abord du thème-tabou à une
rencontre ultérieure entre adultes. Par la suite et entre adultes,
nous parlerons beaucoup de la communication adultes-enfants,
des conflits intérieurs liés aux secrets, du vécu possible de
l'enfant s'il sait qu'existent des secrets, sans connaître leur
contenu ... nous étudierons, avec les parents, s'il vaut mieux dé-
passer ou maintenir cette position, en tenant compte de leurs
émotions, de leurs idéaux pédagogiques, et de l'impact probable
de chaque choix sur l'enfant.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce thème de l'acceptation
émotionnelle, mais vous en distinguez déjà les grands tenants :
d'une part, la façon dont une famille se présente - les présents et
les absents, la façon dont elle structure sa communication, tout
cela a du sens - et d'autre part le viol de cette spontanéité par le
thérapeute ne conduit pas souvent à un résultat positif. Par
ailleurs, il nous faut aussi créer des conditions de travail où nous
pouvons mettre sur le tapis l'étude de ce sens, par exemple en
invitant provisoirement une partie de la famille, en écrivant à un
absent sans le menacer d'une présence obligatoire, etc ... Enfin,
nous avons le devoir d'indiquer comment ce sens spontané que
la famille incarne ou défend nous paraît participer ou non à
l'entretien des problèmes dont elle se plaint.
Voici une autre application de cette acceptation possible des
constructions d'une famille : elle concerne notre attitude à
l'égard de l'enfant, pendant les consultations où il est présent
avec ses parents lors de ces consultations, une minorité
d'enfants se montrent agités, bruyants, sans distances, et l'on
peut se contenter d'interagir raisonnablement avec eux, sans leur
donner toute la place. Ils la demandent cependant parfois, et
notre acceptation de l'existence de ce, besoin - prendre toute la
place - ne signifie pas que de facto, nous leur en permettions la
réalisation : il faudra, par exemple, essayer
de comprendre ce qui se passe si
les parents se montrent consentants à ce débordement de leur
progéniture.
La majorité des enfants, par contre, est une majorité silencieuse,
bien sage, quelque peu inhibée nous acceptons l'existence de
cette timidité et nous évitons de surinterpeller l'enfant à ce
moment-là. Nous veillons à lui garder une place de sujet, en ne
parlant pas pour lui, mais nous acceptons que ce soit un sujet
timide, silencieux, du moins dans ce contexte.
Lorsque la consultation est très chahutée, que l'enfant y occupe
la place d'un bouc-émissaire, ou que les paroles de rejet à son
égard sont systématiques, ou encore lorsqu'il est pris à parti dans
le conflit qui oppose ses parents ( couples séparés ), il nous
arrive de le faire sortir du local de consultation après quelques
minutes en essayant, si c'est possible, qu'il soit aussi occupé
pendant ce temps, par exemple dans un entretien avec un autre
membre de l'équipe.
En effet, les positions agressives d'avant-plan de son entourage
ne peuvent pas se mobiliser, ni même être reliés à leur sens
profond, lorsque l'enfant est présent, du moins lors des
premières consultations : on est condamné à une longue
plaidoirie accusatrice qui est vite stérile et renforce chacun dans
l'idée qu'il doit y avoir des justiciers outragés et un coupable. En
séparant parents et enfant, nous voulons donner à chacun
l'occasion de se retrouver dans le calme, mais nous ne voulons
pas sous-entendre une désapprobation des forces existant pour le
moment dans la famille : elles ont certainement leur sens, nous
en acceptons l'idée, mais nous donnons à chacun l'occasion de
mieux comprendre pourquoi on en est arrivé là.
Les « photos de famille ».
1) Proposer qu'un consultant,
tant au cours des premières
consultations que par la suite, lors des guidances, prenne de
bonnes photos de famille ou même un film de la famille qui le
consulte, pourrait hérisser certains, s'ils pensaient que je propose
ainsi de privilégier « le voir » par rapport à « l'écouter » : il n'en
est rien! Le terme « photo » est imparfait; peut-être aussi celui
de « film sonore » l'est-il moins, mais il est davantage
prétentieux, car on ne saisit jamais que de toutes petites tranches
de la vie d'une famille. Pour moi, les deux dimensions de la vue
et de l'écoute sont également importantes : nos clients ont une
parole par laquelle ils se situent, et ils ont aussi un corps, un
comportement non-verbal qui les situe notamment par rapport à
leur parole!
Plus essentiellement, en proposant de prendre des photos, j'avais
surtout à l'esprit la définition d'un bon photographe : quelqu'un
qui aime saisir la vie, telle qu'elle est, et qui « s'arrange » pour
que cette vie s'exprime par sa patience, par sa bienveillance et
son art de mettre les gens à l'aise, par sa discrétion et son art de
se faire oublier, par sa subtilité, en fonction de laquelle il devine
quel sera le « bon moment », spontané, significatif, inattendu.
Un bon photographe ne corrige pas la pose de ses modèles pour
qu'ils soient comme lui le veut, mais il les prend comme ils sont,
ce qui n'exclut pas de sa part précision, rigueur,
patients cadrages.
En ces débuts de consultations, je ne suis pas mécontent de me
comparer à un bon photographe, avec cette complexité
supplémentaire que je dois aussi essayer de comprendre où je
suis, moi, sur les photos : je suis aussi l'objet d'un transfert,
d'une attente affective de la part de cette famille. Où me mettent-
ils, par exemple, sur cette photo pénible où l'on semble ne pas
venir à bout d'un enfant au moment du repas?
1° Un premier cadrage possible
et souhaitable est de situer la
famille autour de l'événement qu'est la consultation elle-même.
En me référant à une sémantique psychanalytique, je dirai qu'il
s'agit de faire une première analyse de la demande ou de la non-
demande.
2) Il existe évidemment bien des « cadrages »
de photos de
famille. Pour les besoins d'un exposé, je ne peux pas faire
autrement que de vous les présenter successivement; niais vous
verrez que, dans la pratique clinique, il faut souvent' passer de
l'un à l'autre, av~t d'en achever aucun, pour revenir ensuite à
chacun d'eux. Au moins en va-t-il de la sorte pour les deux
premières catégories de « cadrage ».
Ce premier lot de photos nie semble très important et je
m'efforce qu'elles soient bien nettes, mais vous comprenez déjà
mieux la notion de chevauchement que je viens d'invoquer. On
imagine mal de passer trop de temps sans parler d'autre chose.
Les clients se demanderaient pourquoi nous nous interrogeons
autant sur le sens de leur venue plutôt que de chercher à les aider
dans les problèmes essentiels qui les préoccupent.
Ces photos autour de la consultation ont elles-mêmes bien des
nuances. En voici quelques-unes :

- Quel a été l'événement qui leur a fait franchir le pas, et prendre
rendez-vous? Pourquoi chez moi, plus particulièrement ?
Idéalement - mais le plus concrètement possible - qu'espèrent-ils
que je puisse faire ou dire, et à qui ? Qu'est-ce que chacun, dans
la famille, a pensé de cette consultation? Qui trouvait que c'était
plutôt une bonne idée, et pour qui était-ce une mauvaise idée?
Des personnes étrangères à la famille nucléaire ont-elles joué un
rôle pour provoquer la consultation ? Lequel ? Dans quel état
d'esprit la famille est-elle à leur égard? D'autres que la famille
sont- ils au courant de la consultation ? Qu'en pensent-ils? etc.
Ce ne sont là que quelques suggestions, à adapter en fonction
des circonstances!
Les réponses des familles sont souvent très intéressantes et
peuvent parfois vite orienter la méthodologie de
l'accompagnement dans une direction spécifique et structurante,
alors que leur ignorance aurait pu conduire à
l'hostilité incompréhensible et au passage à
l'acte. En voici trois applications :
· On découvre que l'école pousse fortement
à la consultation ("
On renvoie votre enfant difficile si vous n'allez pas voir le
psychiatre "). Ici, il faut garder la position du tiers, témoin et
révélateur de la relation entre la famille et cette école, et éviter
l'alliance émotionnelle rapide avec un des deux partenaires : ne
pas s'aligner sur le point de vue de l'école, en entérinant ipso
facto que l'enfant a des problèmes, mais ne pas non plus
s'identifier à la colère rentrée des parents sur qui on a fait
pression ( d'autant plus que l'on se sent, soi aussi, vaguement
manipulé ) : après tout, ils ont choisi d'obéir à cette pression, et
il faut soigneusement analyser les raisons de leur obéissance ...
et puis, l'école n'a pas nécessairement une perception inexacte de
l'enfant! Mieux vaut donc rester tiers, c'est-à-dire analyser tout
haut ce qui se passe et ne pas se mettre une seconde en position
de demandeur. Tout en s'incluant, soi-même, dans l'analyse : «
dans l'état d'esprit où la famille se trouve, quelque chose de
positif peut-il sortir de cette consultation, ou non? » Si c'est
non, proposer à la famille de ne pas aller plus loin dans une
démarche stérile, en ajoutant que cela ne signifie pas la
condamnation de quiconque, ni la reconnaissance de notre part
que l'enfant est en bonne santé affective : seule, l'investigation
est stérile ... Si c'est oui, essayer de répondre aux seules
questions pour lesquelles on a évalué que c'était oui.
· Un parent est pour la consultation, et l'autre est contre
( selon les cas, cet autre parent est physiquement présent ou
absent ) : on ne peut, ni commencer les entretiens avec l'enfant -
parce que l'on s'oppose au second parent -, ni ne pas les
commencer - parce que l'on s'opposerait ainsi au premier ! – Ici,
la meilleure méthode, me semble-t-il, est d'entrer en relation
avec les deux parents, par un moyen approprié ( sur place ; par
lettre, par téléphone ), en précisant que cette relation ne signifie
pas pour nous le début d'un travail diagnostique ou
thérapeutique, mais une enquête préalable destinée à savoir si
leurs points de vue ne peuvent pas mieux s'harmoniser, ou si, à
l'avenir, il faudra faire quelque chose ou non avec l'enfant au cas
où leur dissension persisterait. Dans les cas les plus favorables,
le conflit parental ainsi abordé n'est pas pour rien dans la
problématique de l'enfant, et le fait d'essayer de le comprendre
avec respect, sans donner tout de suite raison à l'un ou à l'autre,
permet une décrispation de leurs attitudes et positions
l'inclusion de l'enfant par la suite ne se fait que si un feu vert est
donné des deux côtés, sans manipulation de notre part pour
l'obtenir.
Dans les cas moins favorables, le parent déclaré hostile ne
répond pas à nos invitations r dans ce cas, il nous semble que
c'est souvent une erreur que de s'obstiner à travailler avec
l'enfant. Nous préférons lui dire: « Moi, je décide que nous ne
devons pas nous parler, même si maman a envie que nous le
fassions ». Sinon, il a le sentiment de trahir le parent hostile en
répondant à nos questions contre sa volonté. Reste alors possible
un travail de guidance avec le parent demandeur.
· Les grands-parents jouent un rôle émotionnel important
dans
la famille et, éventuellement, dans la genèse de la consultation.
Par exemple, ils l'ont tout à fait déconseillée et les parents,
encore contre-dépendants par beaucoup de leurs attitudes, s'y
précipitent. Dans un premier temps, on peut se contenter de
l'enregistrer, tout simplement. Eventuellement, de manifester
notre empathie pour la complexité de leur situation, en y
incluant les sentiments qui ont été dits et non-dits: « Vous êtes
des adultes ... il est important pour vous de gérer
personnellement votre famille ... la désapprobation de vos
parents vous irrite, et vous vous donnez le droit de passer au-
delà ... Toutefois, leur point de vue ne vous est probablement
pas indifférent : vous préféreriez sans doute qu'ils vous
acceptent, qu'ils vous reconnaissent, qu'ils reconnaissent la
valeur de nos décisions... Ce qui se passe aujourd'hui n'est peut-
être qu'une application d'une difficulté que vous avez souvent
ressentie. Nous y reviendrons par la suite...». Et par la suite, en
effet, il faudra réanalyser les rapports présents et passés avec
leurs parents, en se rappelant que, s'ils viennent à la consultation
contre le gré de ceux-ci, cette situation réveillera peut-être des
conflits analogues intériorisés, et que le mélange d'agressivité et
de culpabilité qu'ils seront susceptibles de vivre pourrait
conduire à l'échec auto-punitif de la consultation. En outre, ce ne
sont certainement pas des consultations où il faut se laisser
tenter par un rôle parental!
2° Un autre cadrage bien utile
des photos de famille, consiste à
cerner la dynamique familiale autour de la plainte qui est au
premier plan. La plainte - « il est énurétique, il ne fait plus rien à
l'école, il est méchant ... » -, est le nerf périphérique malade du
corps familial; c'est autour de ce point de cristallisation que se
sont concentrées la tension, la colère, l'angoisse, la dépression
de la famille. Non seulement c'est respecter le narcissisme des
parents que d'en tenir compte, niais c'est également très
révélateur de la dynamique familiale que de comprendre
finement ce qui se dit, se fait, se vit ... ou qui est absent autour
de la plainte.
En reprenant la métaphore de l'urbaniste, je demeure d'abord un
certain temps autour de la lézarde du mur, je la prends au
sérieux ... et, plus loin dans ma promenade, j'essaie de ne jamais
oublier que c'est pour cette lézarde que l'on m'a consulté.
Concrètement, il s'agit donc de bien saisir les positions de
chacun : si l'on parle d'un enfant « méchant », se centrer sur
l'une ou l'autre expérience où il s'est montré méchant; trouver ce
que chacun a dit ou fait pour y faire face; situer aussi les refus
de prise de position ou les absences et leur raison; mettre en
place l'enchaînement de ces éléments : qui réagit à quoi, une
première, une seconde, une troisième fois; déterminer ce qui
peut être raisonnablement considéré comme le début et la fin de
la scène; au-delà des actes et des mots, mettre en place
également les sentiments conscients qui se vivent.
Progressivement, photo après photo, la dynamique familiale
prend forme dans l'échange verbal entre le consultant et ses vis-
à-vis. Souvent, pour bien la saisir, on aura également besoin
d'autres photos de famille, obtenues en partant de questions plus
générales et de leurs concrétisations ponctuelles : Que peuvent-
ils dire encore du caractère de l'enfant? Comment se déroule une
journée « habituelle » de sa vie? Comment voient-ils les
relations dans la fratrie? Comment le papa ( la maman ) se voit-
il ( et est-il vu ) fonctionner, dans sa fonction de papa ( de
maman ) ? etc. Dans la réponse à ces questions, il y a également
intérêt à épingler l'un ou l'autre événement, et à développer à
partir de lui une photo de famille où le rôle concret et les
sentiments de chacun sont précisés.
3) Quelques considérations générales
mettront fin à l'évocation
de cette méthode des photos de famille.
Si l'on y recourt, quelle place laisser à une anamnèse détaillée?
La place que l'on souhaite, car ces deux types de source
d'information ne sont pas contradictoires, et une anamnèse peut
consister en photos de famille du passé. Pour ma part cependant,
je préfère rester d'abord centré sur le présent en me limitant à
poser les questions : « A-t-il existé, dans la
vie passée de l'enfant ou de la famille, des
événements que vous trouvez importants à rapporter
maintenant? » D'ailleurs, la plupart du temps, cette évocation a
été faite spontanément : la question est un petit coup de pouce
pour dépasser les résistances légères. Ma discrétion est fondée
sur le fait qu'on ne peut pas tout faire : il faut choisir, sinon on
passe des heures et des heures à explorer avant d'intervenir plus
activement. Même si cette exploration a déjà une valeur
thérapeutique, on peut quand même faire plus. Et surtout, je
crois infiniment plus à la valeur libératrice de ces évocations du
passé lorsqu'elles prennent place par la suite dans une
réélaboration du sens de soi et de sa famille ; leur évocation
rationnelle dans un questionnaire est d'une
utilité plus relative!
Quels sont les sentiments du consultant les plus importants pour
mener à bien l'étape qui vient d'être esquissée ? Ils figurent déjà
en filigrane dans le texte, et je me contenterai
de les synthétiser brièvement.
Ce sont :

- Une large bienveillance pour l'expérience de vie et les projets
de nos vis-à-vis : dans ce qu'ils sont et font, il n'y a ni absurdités
ni - la plupart du temps - monstruosités, mais bien des positions,
des paroles, des sentiments qui ont leur sens. La bienveillance
porte sur ce sens, qui est original. Plus tard viendront d'autres
dimensions de notre accompagnement : bienveillance n'est pas,
ipso facto, approbation.

- L'activité et le courage du consultant, qui n'accepte pas
d'emblée les vérités superficielles qui circulent, qui n'accepte
pas non plus que l'on se centre massivement sur l'enfant : avec
délicatesse mais avec clarté, il doit poser les questions qui
permettent de mieux comprendre ses vis-à-vis, au-delà de ce
qu'ils proclament d'abord.

- Corollairement, le consultant devrait souvent accepter que son
ignorance, large, partielle ou modeste, ne soit pas le signe de son
incompétence, mais plutôt celui des hésitations d'une famille à
bien se faire comprendre. Le consultant qui déclare et exploite
son ignorance : « Vous savez, je ne comprends encore rien à ce
qui vous arrive; aidez-moi à comprendre si vous voulez que je
vous aide » -, permet souvent que la situation se clarifie, et cela
pour bien des raisons : il ne triche pas avec la
réalité, qui est opaque ... il accepte de se
faire petit, plutôt que de garder le rôle du mage; il introduit aussi
un certain risque dans la conversation : le risque de la stérilité,
face auquel bien des familles s'adapteront en s'expliquant mieux.
Les reformulations empathiques.
Reformulations ponctuelles et progressives
En même temps que le consultant élabore ses photos de famille,
en complément naturel de celles-ci, il fait tout haut ses
commentaires à leur sujet. Et il le fait sur un mode empathique.
Par ses mots, au fur et à mesure qu'il pense comprendre mieux
les comportements et les sentiments vécus par ses vis-à-vis, il
reconnaît tout haut ce qu'il saisit.
D'abord de façon très partielle et très modeste. et puis, en
regroupant progressivement ses impressions « Il semble que (
tel acte, tel sentiment ) est vraiment caractéristique de vous ( de
votre famille ...). Ces paroles de reconnaissance, qui émaillent la
constitution de l'album de photos, revêtent, donc bien des
nuances : - Parfois, ce sont des reflets, dans le sens strictement
rogérien du terme : « Vous aimez ... il me semble que vous
doutez ... vous vivez donc un sentiment d'angoisse lorsque ... »
Ces reflets sont d'abord très ponctuels, on essaie
progressivement d'en souligner les convergences : « Déjà tantôt,
vous disiez que ... cette prise de position me semble bien
importante pour vous »... Ou les contradictions, dont on ne fera
évidemment pas reproche aux clients, mais qu'on leur fera
remarquer sereinement, en essayant d'en comprendre le sens et
d'en imaginer les répercussions actuelles sur leur famille.
Ces tentatives de reconnaissance sont également des hypothèses,
des idées qui nous viennent, des propositions sur leur propre
fonctionnement que nous leur renvoyons, sur un mode affirmatif
ou interrogatif « J'ai l'impression que ... je me suis demandé si
... ». En les entendant, s'il nous vient une idée sur les
dynamiques susceptibles d'être en jeu pour rendre compte et de
la souffrance et des ressources opérantes dans leur famille, nous
aurions tendance, ici, à ne pas la garder pour nous. «
Dynamisme », doit être entendu dans un sens très large, qui tient
compte de la multifactorialité évoquée tantôt « Pour
comprendre toutes ces difficultés que vous me racontez, je me
demande quel rôle joue son corps, sa constitution... La pression
qu'exerce sur vous votre entourage est probablement plus
importante que vous ne le soupçonnez... Le soutien que vous
vous apportez l'un à l'autre est déjà très effectif; malgré cela, il
reste difficile, désobéissant continuons à chercher pourquoi, etc
... ».
Et c'est ainsi que, face aux photos de famille, nous construisons
petit à petit une sorte de tableau impressionniste, exposé au
regard et à la critique de nos vis-à-vis, corrigé éventuellement
lorsque nous nous trompons, et qui trace les grandes lignes du
sens de ce qui se passe. De ce tableau, nous mettons des parties
entre parenthèses, au moins provisoirement : parties brûlantes
dont le décodage trop rapide n'amènerait qu'un surcroît de
résistance. D'autres parties restent comme des taches blanches -
c'est un tableau inachevé - et précisément, la compréhension
progressive de ces lacunes de sens constitue souvent un
soulagement dans l'accompagnement d'un problème. Même si
des facteurs restent inopérants et inaccessibles, une
compréhension plus complète du sens des sentiments en jeu rend
plus viables les relations qui se tissent autour du problème :
* Je pense à ce jeune adolescent ( treize ans ), très intelligent,
sensible, mais extrêmement dépressif et présentant une angoisse
de séparation et une phobie scolaire comme on en rencontre à
sept, huit ans. Vulnérable à la moindre remarque des
professeurs, très peu confiant en lui, blessé par les moqueries de
ses camarades, sentant son père comme un être inaccessible …
Ce n'est que petit à petit que « le blanc « que constitue sa
relation avec sa mère permet d'éclairer ce qui se passe, de
trouver l'amorce d'une solution ou de se résigner sans tension
excessives à sa fuite scolaire. La mère se sent seule, à moitié
délaissée par le mari très occupé et souvent absent du domicile
pour des raisons professionnelles; bien qu'elle s'en défende, elle
est ravie de la présence de l'enfant ... et d'autre part, la même
mère est une femme forte, qui exerce sur ce pré-adolescent un
contrôle et une emprise dont il ne cesse de se défendre. On doit
accepter bien évidemment que ces lignes de forces affectives ne
se dégagent pas lors des premières séances et des premières
photos, mais seulement au moment où chacun se sent en
confiance et a la certitude qu'il peut être accueilli, avec ses
compensations, son originalité, ses caractéristiques qui sortent
des modèles standard.
La reformulation de synthèse
A un moment donné, souvent après trois ou quatre consultations
- chiffre variable d'un cas à l'autre -, on aura un faisceau
d'impressions suffisamment convergent, même s'il subsiste ici et
là des « blancs » significatifs, pour risquer une reformulation de
synthèse. J'y attache une certaine importance, parce qu'elle
permet de clarifier ses idées, de se situer à nouveau en face de la
plainte, et d'élaborer un programme de travail en s'adressant en
quelque sorte au « Moi » de la famille, en tentant au moins de le
stimuler. Cette reformulation de synthèse comporte
habituellement les caractéristiques suivantes :

- elle est simple, non psychologisante, non intellectualisante;

- elle ne veut pas tout expliquer; elle laisse des incertitudes «
c'est peut-être à cause de cela que ... »; elle se contente de
pointer quelques éléments en jeu, tant pour contribuer au
problème que pour en amener les solutions possibles;

- elle insiste au moins autant sur les ressources, les richesses
pédagogiques et humaines qui circulent déjà ou pourraient
circuler dans la famille, que sur les défaillances multifactorielles
qui contribuent peut-être à entretenir le problème;

- elle est transactionnelle : elle met en jeu et les adultes et
l'enfant ... et le corps - le cas échéant -, et l'esprit.
Dans le cas du pré-adolescent qui vient d'être évoqué, la
reformulation de synthèse pouvait faire appel à un sentiment
d'ambivalence qui se trouvait probablement pour le moment et
chez le jeune, et chez la mère, à propos de cette seconde étape
de la vie qu'est l'adolescence. On pouvait signaler aussi l'absence
d'indications données pour le moment par le père et l'époux :
comment proposait-il que mère - et épouse - et fils organisent
leur affectivité ? C'était un mystère On pouvait signaler aussi
parmi les ressources existantes : la délicatesse des adultes qui
empêchait que les conflits dégénèrent; la sensibilité du garçon,
qui supportait niai l'idée d'un chagrin chez sa mère ...
Propositions de travail et liberté des clients.
Une fois qu'elle est discutée avec les parents et l'enfant et que
l'on aboutit à des impressions communes, la reformulation de
synthèse débouche tout naturellement sur un programme de
travail, dont les grandes lignes sont proposées à nos vis-à-vis.
Ce programme comporte, en proportion variable, des parties
psychologiques, sociales et somatiques. Parfois, il s'agit
seulement de prolonger dans le temps la réflexion vécue qui a
été amorcée, et de la prolonger avec tout le groupe familial ou
certains de ses partenaires. Parfois se formulent ici d'autres
propositions une psychothérapie, la prise d'un médicament, un
aménagement social ou scolaire ... Je considère que les premiers
entretiens ne sont pas terminés au moment où se font ces
propositions, car il ne s'agit pas d'obtenir une réponse rapide et
superficielle, mais d'entamer une nouvelle réflexion à leur sujet.
Bien qu'existe, sur le terrain, une dialectique entre ce que l'on
pourrait appeler une option de principe et une option appliquée,
pour les besoins de l'exposé, je distinguerai ces deux options.
L'option de principe.
Bien que, dans la formulation de synthèse, l'on ait mis en
évidence des facteurs insatisfaisants dans l'économie de la
famille et autour du problème présenté, il n'est pas certain, ipso
facto, qu'il soit possible, ni désirable, de se mobiliser pour les
réduire. L'homéostasie, c'est-à-dire le maintien de l'équilibre
actuel, peut avoir un sens, et nous devons montrer aux parents et
à l'enfant que nous pouvons comprendre qu'ils choisissent de ne
pas faire de démarche supplémentaire.
S'ils choisissent de continuer vers un changement qui s'est assez
souvent déjà amorcé au cours des entretiens précédents, c'est
bien. Mais s'ils choisissent d'en rester là, et de ne pas poursuivre
les actes psycho-sociaux qui permettraient peut-être de dépasser
les blocages actuels, c'es souvent très bien aussi à nous
d'essayer d'y voir le signe de leur sagesse ou leur sens des
limites
(2).
Pour ma part, je suis plutôt actif dans ce domaine, et je leur
montre que je n'attends pas nécessairement d'eux une
mobilisation. « Il existe déjà une réelle valeur dans ce que vous
faites maintenant; vous essayez déjà de donner le meilleur de
vous-même ... vous dites que vous ne voulez pas avoir sur lui
l'emprise d'une mère au foyer, mais que vous reste-t-il si vous ne
pouvez pas vivre une maternité forte? ... » Assez souvent, mon
état d'âme est complexe : si j'émets des doutes et des
incertitudes sur le bien-fondé d'aller plus avant, c'est que je suis
moi-même perplexe : je suis prêt à accompagner mes vis-à-vis
s'ils veulent faire le pari de cette aventure de la parole, mais je
ne suis pas un mage qui peut leur garantir ipso facto que ce sera
un succès : je cherche avec eux ce qui est le plus sage.
Cependant je ne désire pas donner l'impression d'être un
défaitiste, qui décourage ses clients d'approfondir leur réflexion
personnelle : je leur indique aussi les objectifs positifs qui
peuvent exister et les moyens d'y tendre ; mais j'essaie tout
simplement de ne pas les suggestionner.
L'option appliquée.
Un certain nombre d'enfants ou/et de parents se découvrent
progressivement l'envie d'aller plus loin; en réponse à leur
demande, on peut leur indiquer les moyens qu'on envisage pour
eux, et en quoi ils consistent. Ici, bien qu'il soit impossible
d'indiquer très précisément la frontière, on sort des « premiers
entretiens ». Et l'on en sort de façon claire une aide est
demandée, on sait
qui la demande,
ce qui
est demandé, et l'on sait
pourquoi, avec quels
objectifs et dans quel état d'esprit « On
va donc se revoir entre adultes et nous sommes d'accord pour
réfléchir à l'autorité parentale, à ce que vous vivez, à la maison,
en exerçant votre autorité » ...
« Nous allons essayer de comprendre en quoi pourrait consister
une valorisation plus grande de votre fils. » ... « Marc va faire
l'expérience d'une rencontre avec Mme X, et il nous dira dans un
mois s'il désire continuer à travailler avec elle, ou non » ...
Commencent ici les guidances, les thérapies individuelles ou
familiales, les rééducations, les actes d'aménagement social,
culturel ou scolaire; bref, tous les actes qui visent
à des changements dont le principe est demandé.
2) Dans d'autres cas, parents, enfant et consultant se heurtent
tous à la limite du possible : bien sûr, on continue à souhaiter
que le problème de l'enfant disparaisse ... mais l'on ne peut pas
imaginer de mettre en oeuvre l'énergie qu'il faudrait pour y
arriver peut-être; nos vis-à-vis ne peuvent pas faire le pari - ou
prendre le risque - d'une modification de soi et
des habitudes qui ont été prises. Il
faudrait alors que ce ne soit ni une période de colère, ni une
période de dépression trop prolongées, niais que le thérapeute
aide à l'installation d'un deuil partiel : deuil d'un rêve, deuil
d'une attente excessive sur l'autre, deuil d'une intention magique
de la part des psy : « Je peux comprendre que cet
effort personnel de réflexion et d'adaptation vous
paraisse impossible,
dangereux, non souhaitable ... mais, selon moi, c'est à partir de
lui que votre enfant aurait pu s'ébranler ... Si rien ne se passe
maintenant, quels vont être vos sentiments ? » « Cette thérapie
aurait pu l'aider, peut-être, mais il ne la souhaite pas, et c'est son
droit d'être humain ». « Comment allez-vous réagir dans les jours
qui viennent, à cette décision que vous venez de ( ou qu'il vient
de ) prendre? Quels sont vos sentiments à ce propos ? » ... Et
c'est maintenant, à partir de et au-delà de l'acceptation de leur
refus, que le consultant peut les aider à un deuil : en entendant
leur éventuelle colère ou amertume du moment, mais sans s'y
noyer avec eux. Leur refus connotera peut-être une
confrontation au problème initial pendant un temps indéterminé,
mais ils peuvent s'y adapter, un peu comme certains sujets
handicapés parviennent à bien s'adapter à leur handicap. Ils
peuvent réinvestir leur énergie autrement qu'en s'acharnant à
résoudre le problème ... Et puis, ils peuvent garder l'espoir qu'à
la longue, la vie arrangera les choses ( au fond, il est vrai que la
plupart des énurésies persistantes jusque-là disparaissent à la
puberté ...). Inversement, il faut se montrer vigilant pour que ne
s'installent pas ici des conséquences stériles : en vouloir à
l'enfant qui ne fait pas le cadeau de guérir; s'en vouloir à soi,
comme parents, parce que l'on n'aurait pas eu « le courage »
d'aller plus loin; en vouloir au thérapeute, que l'on déclare
incompétent là où il est simplement respectueux de la liberté
d'autrui, et éventuellement consulter ailleurs ...
3) Signalons cependant que la décision claire et unanime d'aller
plus loin, ou celle d'en rester là, ne sont que les extrêmes d'un
éventail de possibilités.
Souvent, la clarté n'est pas obtenue, et le consultant tranche un
certain moment, à partir d'une impression raisonnable. Ou alors,
il maintient l'incertitude comme principe dynamique et il fait du
thérapeutique en déclarant que surtout il n'en fait pas. Ce sont
surtout les « familialistes » qui sont passés maîtres
dans cet art.
Par exemple, à propos d'un couple parental et conjugal en crise :
« Je ne suis pas convaincu qu'il faille viser à une meilleure
communication entre vous, comme le pense madame, ni du
contraire non plus, ce qui serait plutôt le point de vue de
monsieur. C'est vrai qu'il y a déjà eu beaucoup de malentendus
entre vous, et que vos tentatives de rapprochement vous ont
parfois blessés. Je voudrais mieux comprendre avec vous où est
la sagesse : maintenir ce qui vous lie, et vous divise maintenant,
ou viser autre chose. Je vous fixe un autre rendez-vous pour en
reparler ... »
Dans d'autres cas, certains membres de la famille sont d'accord
pour aller de l'avant, d'autres non : la réponse à cette situation se
fait au cas par cas, il ne me semble pas possible d'émettre des
considérations générales à ce sujet : ici, on maintient
l'incertitude, tout juste comme je viens de l'évoquer, parce que
cette divergence d'avis est significative d'une rivalité et d'une
opposition habituelles entre les membres de la famille ... là, on «
marche » avec ceux qui en veulent, parce que l'on estime que ce
sera bénéfique pour eux et pour tout le monde, et accepté par les
autres ... Ailleurs, on ne fait rien du tout, parce que ceux qui
refusent la suite du travail seraient très menacés et saboteraient
le travail des autres, ou parce que celui qui s'engage ( à une
thérapie individuelle par exemple ) peut protéger le confort des
autres et permettre que se maintiennent trop d'attitudes
inadéquates dans sa famille.