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Pédophilie
à l'Eurocrèche
Les thérapies des enfants ont permis de transformer des soupçons
en évidences
Alors
que l’enquête sur les graves faits de pédophilie survenus
à la « Crèche Clovis » continue et que la polémique
sur la manière dont la Commission européenne a géré la
situation est loin d’être close (voir infra), il nous a
semblé particulièrement intéressant de donner la parole à
Jean-Yves Hayez don’t les équipes mènent les thérapies
qui permettront aux victimes de surmonter leur traumatisme
mais qui, aussi, nourrissent le dossier d’instruction du
juge Vandermeersch.
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Une
des choses frappantes dans cette affaire , c’est
l’extrême jeunesse des victimes, dont plusieurs n’ont
pas trois ans. N’est-il pas très difficile de les aider
à « sortir" » ce qu’elles ont vécu et
subi ?
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C’est
vrai, leur âge peut, a priori, étonner, mais il ne faut pas
perdre de vue que 8 à 10% des enfants abusés ont moins de 6
ans. De toute façon, le travail thérapeutique que l’on
peut entreprendre avec de si jeunes enfants n’est jamais
simple, quel que soit l’âge de la victime. Dans le cas qui
nous occupe, il a été nécessaire de prendre tout notre
temps. Un enfant aussi ne parle pas ‘sur commande’, même
pour répondre à des questions posées avec délicatesse et
gentillesse par un adulte en qui il a confiance…
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Comment
procéder ?
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Il
faut « réapprivoiser » ces enfants, un peu comme
le renard du Petit Prince de Saint Exupéry, avec infiniment
de délicatesse. Le reste dépend du type de traumatisme subi
par la victime. Dans un peu plus de 50 % des cas,
l’enfant abusé l’a été par un adulte qui s’y est pris
sans lui faire trop peur, malgré l’horreur des faits.
Certes, il a été trompé et son innocence a été exploitée,
mais on a agi sans que l’enfant remarque vraiment qu’il y
avait là un tabou qu’on transgressait. En fait, l’abuseur
a fait comme si tout cela était totalement normal. L’enfant
qui a subi ce type d’attouchements fera, le plus souvent,
allusion par le biais de ce que nous appelons la « mémoire
d’évocation ». Par exemple, en prenant son bain, il
demandera à son père pourquoi il ne lui touche pas le zizi
comme untel l’a fait. Les parents doivent être très
attentifs à ce type de comportement à l’écoute. Sans
sombrer dans la paranoïa. Pour d’autres enfants que nous
traitons, une forte minorité de 30 à 35%, les choses se sont
déroulées de manière totalement différente. Ils ont été
effrayés par le violeur, soit que celui-ci aie été
particulièrement brutal, soit qu’il ait menacé sa victime
au cas où celle-ci se déciderait à parler… Les enfants
qui, ont été confrontés à ces techniques d’effroi sont
glacés, inhibés, ils développeront des attitudes extrêmes,
en refusant, par exemple, qu’on les touche ou qu’on les déshabille ;
ils se plaindront de maux de ventre et auront des cauchemars.
Avec ces enfants-là, il est particulièrement nécessaire de
respecter le rythme. Il faut susciter la confidence,
accompagner l’enfant mais, surtout, ne pas le brusquer pour
qu’il n’ait pas l’impression de revivre ce traumatisme
avec top d’intensité. Le rythme judiciaire et le rythme thérapeutique
peuvent donc ne pas être en phase, mais ce qui importe avant
tout, c’est le bien-être de l’enfant. Il faut l’aider
à « retrouver ses marques » et à aimer à
nouveau la vie.
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Dans
le cas de la Crèche Clovis, en face de laquelle de ces
deux catégories de victimes se trouventton ?
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Je
ne souhaite pas me prononcer sur un dossier à
l’instruction, sur lequel mes équipes travaillent encore.
Tout ce que je peux vous dire, c’est que, dans cette
affaire, nous avons eu une chance énorme :la première
victime, celle dont la thérapie a permis de dévoiler les
faits et d’identifier les autres enfants abusés, est
d’une intelligence et d’une lucidité extraordinaires. De
plus, ses parents, ont eu immédiatement la réaction qui
s’imposait. Ils l’ont entouré de leur amour et lui ont
permis, en s’appuyant sur cette confiance, de concevoir
qu’ils pouvait parler, que tous les adultes n’étaient
pas, loin de là, ses ennemis. Mais il ne faudrait pas tirer
de cas exemplaire la conclusion que le travail thérapeutique
est facile parce que tous les enfants parlent vite et
clairement, car c’est faux.
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Comment
procéder pour asseoir la certitude thérapeutique qu’un
enfant a été abusé ?
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Confiance,
patience, reconstruction, « réapprivoisement »
sont les maîtres mots. Voilà pour le fond. Quant à la
forme, les équipes « SOS Enfants » qui
n’appartiennent pas au monde judiciaire mais bien à
l’univers médical ont été au coeur du travail. Nous avons
développé un système original et reconnu par le monde
judiciaire, qui évite que l’enfant doive être entendu
vingt fois par vingt équipes médicales ou policières différentes.
Les thérapeutes, en présence d’une personne de confiance désignée
par le parquet entendent l’enfant qui, lui-même est
accompagné par un adulte de son choix. Ces séances sont filmées
et ont une très grande importance dans la procédure. Et pour
éviter un nouveau traumatisme, l’enfant abusé n’est
confronté à son possible violeur que via une bande vidéo et
des écrans de télévision. Enfin, je dois souligner que les
enquêteurs de la BSR de Bruxelles, et surtout le chef
d’enquête, ont fait un travail remarquable.
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Vu
l’âge des enfants, s’agissait-il d’une première ?
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Il
est vrai que nous ne travaillons que rarement sur des enfants
de cet âge, mais c’est surtout une première dans le sens où
nous avons en face de nous non pas un cas isolé, mais bien
toute une petite communauté d’enfants qui, tous, ont été
victimes d’attouchements et/ou de viols. Ce qui est nouveau,
aussi, c’est que l’on ait accordé une valeur à la parole
d’enfants aussi jeunes, qu’on les ait écoutés ET crus Et
nous avons eu raison puisque leurs thérapies ont permis de
transformer les soupçons en évidences, et tout cas de notre
point de vue de thérapeutes.
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Au
début de l’affaire, certains ont mis en doute le récit
de « Gabriel », dont le témoignage, obtenu en
thérapie, a tout déclenché. On a même sous-entendu
qu’il pouvait répéter un discours appris…
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Je
peux vous dire que, quand l’enfant a commencé à parler et
qu’il est arrivé chez nous en thérapie – même si un
jeune enfant est très suggestible – il était vierge de
toute « contamination » d’un discours adulte.
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Quelles
séquelles peuvent garder ces enfants ?
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Il
n’y a pas de fatalité dans ce domaine, malgré ce que
l’on dit trop fréquemment. L’enfant qui a pu exprimer sa
douleur et son dégoût, parler de son angoisse et la purger
peut tout à fait être préservé de toutes séquelles
graves. D’autre part, à mon sens, il est à long terme
beaucoup plus traumatisant d'avoir été « simplement »
la victime d’attouchements répétés, sur une longue période,
par un parent ou une personne de confiance, que d’avoir été
violé, même avec une certaine brutalité, une fois ou même
quelques fois sur un laps de temps assez court. J’ajouterai
encore que l’abus sexuel n’est pas le seul malheur qui
puisse arriver à un enfant. La violence, l’alcoolisme
parental, l’exclusion scolaire, le racket par un frère plus
âgé, ou la guerre, sont également des traumatismes graves.
Et peut-on dire que tous les enfants qui les vivent sont
condamnés ? Qu’ils ne peuvent avoir d’autre avenir
que la souffrance ? Bien évidemment, non. L’abus
sexuel est horrible et doit être dénoncé et combattu, ses
victimes doivent être prises en charge par des thérapeutes
expérimentés et il faut les entourer d’amour, mais leur
vie n’est pas finie. Une grande majorité d’enfants abusés
pourront, demain, vivre debout et réussir pleinement leur
vie. Voilà, je crois un message qui doit être entendu.

NE
PAS AGIR,
C’EST AUSSI UNE FACON D’AGIR
L’enquête
du juge Damien Vandermeersch est loin d’être terminée et,
à son issue, on pourrais se rendre compte qu’à la
‘Crèche Clovis ‘, il n’y a pas eu trous ou quatre
enfants violés, mais peut-être une petite dizaine !
Trois nouveaux enfants auraient, en effet, été placés en thérapie
auprès des équipes de « SOS Enfants » après que
leurs parents ont remarqué des troubles de comportement qui
les ont inquiétés. De même, les investigations continuent
sur le nombre des abuseurs potentiels qui semblent avoir été
deux ou trois. Un seul d’entre eux, Mattéo B., un pédagogue
italien de 28 ans est, à ce jour, identifié. Dans un avenir
prévisible, l’enquête devrait également s’orienter sur
la mise en évidence des erreurs de procédures, des
manquements et fautes professionnelles ou même, des complicités
imputables à certains membres de l’encadrement de la crèche
et qui, seuls, expliquent que des enfants aient pu être
sortis de l’établissement pour subir des viols répétés.
Il nous revient, enfin qu’une autre enquête pourrait démarrer,
portant cette fois sur les conditions exactes dans lesquelles
a été passé le marché des concessions de la Crèche
Clovis. Des conditions qui, nous dit-on « manqueraient
de clarté". Un euphémisme pour désigner d "éventuels
faits de corruption.
La
Commission européenne, comme la direction de la crèche, ont
manqué à leur devoirs vis-à-vis des parents, mais aussi des
autres institutions concernées. Le père d’une enfant de
deux ans et demi fréquentant la « Crèche Clovis »,
Alain …. Fonctionnaire au Conseil européen, nous a ainsi
expliqué qu’aucune politique de transparence n’avait été,
malgré les dénégations de la Commission européenne, mise
en place : « Non seulement les parents n'ont été
prévenus que quatre mois après les faits, mais la Commission
avait omis d'avertir la pédiatre de la crèche qui est,
pourtant, une fonctionnaire européenne. Celle-ci n'étais
donc pas en mesure de répondre à des parents qui pouvaient
s'inquiéter de troubles de comportement chez leurs enfants,
ce que je trouve particulièrement grave. Enfin, la Commission
européenne , qui a la responsabilité de la surveillance
de cette crèche, qui abrite aussi des enfants de
fonctionnaires d'autres institutions, n'a pas jugé utile
d'avertir en temps utile ces institutions, qu'il s'agisse du
Parlement européen ou du Conseil. A leur tour, ces
institutions ont ainsi été mises dans l'impossibilité de
mettre en garde leurs fonctionnaires…. »
Et
les choses n’ont pas vraiment changé ces dernières
semaines. Nous avons ainsi appris, par une source syndicale
belge, que les employés de la crèche continuaient ) nier ou
à minimiser les faits de pédophilie qui s’y sont produits.
Signalons, enfin, une petite phrase qui mérite de passer à
la postérité. Une responsable de la Commission européenne a
déclaré il y a quelques jours à plusieurs parents qui s’étonnaient
de la passivité de l’institution ; « ne pas
agir, c'est aussi une façon d'agir »… Puissante réflexion
qui en dit long sur la manière dont la Commission a, comme
nous le déclarait il y a une semaine l’un de ses
porte-parole, « fait tout ce qui était en son pouvoir »…
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Pédopsychiatre
de réputation internationale, le professeur Jean-Yves Hayez
dirige les équipes « SOS Enfants » qui, à
l’hôpital Saint-Luc, ont pris en charges les victimes de
la «Crèche Clovis ». Témoignage d’un acteur de
tout premier plan.
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