Colette, sacrifiée à la raison d'Etat ?

Le vendredi 5 septembre 2003.
Les auteurs : J.-Y. Hayez [1] ; D. Drory [2]

Ce jeudi 12 juin 2003, vers neuf heures du matin, Colette (5 ans) a été kidnappée par des policiers : Elle quittait son domicile pour se rendre à l'école et ils ont bondi de leur voiture, juste comme dans les séries télévisées. Trois heures après, elle était embarquée dans un avion vers les USA pour être rendue à son père texan, sans avoir pu faire un bisou d'au revoir à sa maman. Heureusement, nous dit le porte-parole du ministère ad hoc, les responsables de cette horreur avaient tout prévu : une psychologue avait traversé l'Atlantique pour être à ses côtés et lui faire digérer le traumatisme : nous pouvons donc être rassurés, braves gens !

L'ensemble de ce procédé est pourtant des plus choquants !
L'Etat n'hésite donc pas à créer chez cette fillette innocente un traumatisme grave et qui aurait pu être évité : être kidnappée à 5 ans ! Quelle expérience négative, source d'angoisse durable et de désespoir ! Et par la police, en plus : quelle source de confusion dans les idées à venir de cette fillette à propos de qui est protecteur et qui est dangereux dans une société [3] !
A côté de l'effroi lié à l'événement, les responsables n'hésitent pas non plus à déraciner Colette du lien qu'elle avait tissé depuis tout un temps avec sa maman et avec le réseau social de celle-ci…comme si cela n'avait aucune importance, cet attachement….…comme si ce n'était pas d'abord et avant tout d'une réassurance quant à la pérennité de ce lien qu'une fillette de 5 ans a besoin.
Et, semble-t-il, ils procèdent à cet arrachement, sans avertissement, sans information, sans préparation…comme si parler avec un enfant ne servait à rien…comme si le sort d'un enfant, c'était de subir, sans avoir jamais de souhait pertinent à exprimer sur ce qui lui arrive…ou comme si leur action était trop honteuse que pour pouvoir s'expliquer les yeux dans les yeux !
A quoi sert-il donc de signer toutes ces conventions sur les droits des enfants ou d'avoir un délégué général qui veille à ceux-ci s'ils sont susceptibles d'être balayés d'un revers de main ?
Le fait qu'on insiste lourdement pour expliquer que des psychologues étaient là pour atténuer le drame et consoler est encore plus écœurant : C'est un trompe l'œil ! Que pouvait avoir de rassurant, aux yeux de l'enfant, ce psychologue qui s'associe à un acte aussi brutal ? D'ailleurs la mascarade continua jusqu'au bout puisque la personne chargée de venir chercher l'enfant à l'aéroport (encore une inconnue) déclara que tout allait bien pour l'enfant puisque la petite avait dormi pendant le trajet en avion….Ce psychologue était-il autre chose qu'un outil mis en place pour calmer les esprits et faire taire l'opinion publique ? D'ailleurs un psychologue aussi bon soit-il ne sait pas faire de miracles par rapport à la matérialité persistante d'un mal que l'on a créé de toutes pièces ! Présentés comme ils le sont ici, ils nous font penser aux religieux qui accompagnent les condamnés à mort jusque l'échafaud, à ceci près que, dans le cas qui nous occupe, la condamnation était tout sauf nécessaire…

Arrivons-en maintenant au fond de l'histoire

D'abord, l'Etat belge affirme qu'il doit bien respecter les conventions internationales qu'il a signées…L'argument nous impressionnerait si nous avions la conviction qu'il le fait systématiquement…. Est-ce si sûr ? N'est-ce pas plus facile pour lui de se montrer ferme quand les vis-à-vis, ce sont une mère immigrée et son enfant que quand des intérêts autrement puissants sont en jeu ? Un esprit libre et irrévérencieux ne pourrait-il faire l'hypothèse que l'heure était venue pour l'Etat belge de se racheter une conduite face à l'oncle Sam et qu'une petite fille, ça vaut bien la sauvegarde de 4000 emplois à l'OTAN.Les français, eux, qui ont aussi quelques impertinences à racheter, offrent bien le Concorde au musée de l'aéronautique à Washington.. Ce n'est pas le sort de quelques milliers d'orphelins qui empêche la vente des armes, quel est alors le poids d'une fillette…
L'Etat affirme également qu'il est en devoir de faire appliquer une décision de Justice. Oui, en principe, mais, ici aussi, est-il certain qu'elles soient toutes appliquées avec la même diligence et la même intransigeance ? Même de vrais délinquants bénéficient parfois de la suspension du prononcé ! Sans tenir compte de possibilités de médiation qui, si nous sommes bien informés existaient toujours, notamment à partir du Service d'Aide à la Jeunesse de Liège ?
Indépendamment de ce zèle brutal qu'a affiché l'Etat, le fond du fond du problème, c'est ce qui s'est passé entre le père et la mère de Colette et la qualité de l'amour qu'ils avaient pour leur petite fille. Nous ne connaissons évidemment pas tous les détails de leur histoire de vie. On nous dit que la maman avait elle-même enlevé l'enfant il y a trois ans en accusant le papa d'abus sexuel et qu'elle avait fui les Etats-Unis avec Colette
D'abord, nous voudrions être certains que cette plainte a été investiguée avec précision et sérénité : actuellement, il y a un a priori de suspicion contre les mères qui accusent leur ex-conjoint : elles indisposent et elles passent facilement pour fabulatrices ou déséquilibrées, malgré que les études scientifiques montrent que leurs plaintes sont fondées environ une fois sur deux.
Mais admettons que l'on ait pu démontrer que la maman de Colette se trompait, voire au pire qu'elle cherchait depuis le début un prétexte pour séparer l'enfant du contact avec son père. Alors, nous aurions été dans le cadre de ce qu'on appelle actuellement une aliénation parentale : La mère de Colette aurait voulu « aliéner » le père, faire comme s'il n'avait jamais existé.
A supposer que ce soit le cas, ce n'est pas acceptable, évidemment : même si la maman avait eu des raisons de souffrir de l'attitude de son mari pendant leur vie conjugale, elle n'avait pas le droit de réagir par un premier rapt. Ceci étant dit, répare t on vraiment un mal par un mal plus grand encore ?
En kidnappant cette enfant, le pouvoir exécutif applique des règles de droit. Il règle le rapport entre deux personnes qui se disputent pour un objet. Un enfant est-il un objet ? La Bible nous dit que non : dans son célèbre jugement, Salomon a identifié la vraie mère, celle qui aimait sincèrement son bébé, puisqu'elle avait pris le risque de s'effacer pour le bonheur de celui-ci. Et si le magistrat biblique lui en avait finalement attribué la garde, ce n'était certainement pas prévu comme tel par la maman, persuadée qu 'elle était de ne plus revoir son enfant pour que celui-ci puisse vivre [4] !.
Hélas, ces temps sont révolus : l'être humain contemporain ne réagit plus comme les personnages d 'antan : aujourd'hui, nous sommes à l'heure des droits revendiqués à tout prix et des conflits de pouvoir menés au finish. ! L'individualisme est devenu le fondamentalisme de notre culture occidentale ! L'humilité et le renoncement à soi pour l'amour de l'autre ne sont plus de mise et si au passage, on passe sur le corps d'un enfant, bah, qu'importe, on trouvera bien quelques scientifiques pour « légitimer » la démarche.
Pour notre part, nous ne raisonnons pourtant pas comme une partie des spécialistes du traitement de l'aliénation parentale…. Même et surtout dans les cas graves, nous ne pensons pas qu'il soit bon de déraciner une enfant pour la quatrième fois en cinq ans : premier enracinement chez papa et maman, deuxième chez papa, troisième chez maman…. Et on repartirait pour un tour ? Faites cela à un jeune arbre et vous verrez qu'il s'en étiolera pour toujours à moins qu'il n'en crève.
Oui, s'il s'avérait que la mère de Colette a pris indûment la responsabilité du troisième déracinement, elle a mal fait, il faut le lui faire savoir et la désapprouver énergiquement. Sauf motif grave, la fillette avait besoin de se savoir investie et accueillie par sa mère et par son père pour s'épanouir totalement ! Oui, il fallait mettre en place des médiations énergiques, sous le contrôle de l'Etat, pour que le père puisse revoir régulièrement l'enfant et exercer sa part de responsabilité éducative ! Non, il ne fallait pas arracher cette enfant pour la quatrième fois à une sécurité et à un bonheur précaires qu'elle avait retrouvés….
Un être de chair, tout faible et démuni soit-il, n'a-t-il pas plus de valeur que la plus forte des conventions ?

[1] J.-Y Hayez, psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur ordinaire à l'UCL ; directeur de l'Unité de pédopsychiatrie aux Cliniques Universitaires Saint-Luc. E-Mail : jean-yves.hayez@pscl.ucl.ac.be

[2] D. Drory, psychologue, psychanalyste

[3] On n'a pas pensé non plus à tous les petits enfants du royaume, témoins du drame presque en direct et qui ont aussi une opinion à se faire sur qui est susceptible de les protéger !

[4] Il faudrait rappeler cet épisode à la Fondation Rachel, qui semble appuyer son action sur quelques citations bibliques mais a oublié celle-ci………..


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