Besoins fondamentaux de l'enfant-victime

Le vendredi 23 janvier 2004.

BESOINS DE L'ENFANT VICTIME ET SOUHAITS POUR L'EQUIPEMENT

Je ne pense pas, hélas, être pessimiste, mais plutôt réaliste…disons que j'ose parler de réalités que les discours d' Etat, par définition politically correct, ignorent ou occultent. Bien sûr, je ne peux pas démontrer ce que j'avance au dernier chiffre près, mais je propose que l'on fasse faire des études sérieuses, interuniversitaires et interdisciplinaires, sur le devenir des cas, sans sélection ni autres biais…le résultat pourrait en être édifiant. Je ne suis pas pessimiste non plus, parce que je ne recommande pas de baisser les bras et de ne plus rien faire : j'ai des idées positives sur les besoins des enfants et sur des actions concrètes à mener ! En voici le résumé :

A. Primum non nocere :

Il est impératif que la mise en place de l'appareil institutionnel de prise en charge ne soit pas plus traumatisante que l'abus. L'enfant ne fait pas la part des choses entre les bons et les mauvais agresseurs : il veut moins souffrir, un point c'est tout ! Que l'on ne tue donc pas l'espérance qui l'a habitée au moment où il s'est décidé à parler !

B. L'enfant, a d'abord et avant tout besoin d'une présence bienveillante à ses côtés…. Présence qui puisse écouter et qui compatit :

-  Ecouter, laisser parler, encourager à se déployer … sans vouloir tout de suite reprendre et critiquer, au nom des meilleures intentions du monde (« Mais non, petit, tu n'es coupable de rien »).

-  Prendre au sérieux, gravement, ce que l'enfant raconte et vit.

-  Partager avec lui des émotions et des idées ; lui donner, qualitativement parlant, de l'amitié bienveillante …pouvoir s'indigner à haute voix de ce qui est inacceptable.

-  Chercher à consoler, à réassurer l'enfant sur la valeur d'être qu'il conserve.

-  S'engager aux côtés de l'enfant et de sa famille pour améliorer leur sort.

-  Parler d'autre chose ; ne pas réduire l'enfant à sa dimension « abusé ».

C. Simultanément, il est souhaitable qu'une protection de meilleure qualité mette l'enfant à l'abri des récidives d'agression …Protection concrète, qui ne relève pas d'une sorte d'utopie bureaucratisée. Alors, à quel prix ?

-  L'activisme, le manque de discrétion et la précipitation sont très mauvais conseillers ; ils aboutissent surtout à rendre impossible la tâche des professionnels à venir et à permettre au suspect de bien organiser sa défense ;

-  L'enfant gagne à participer à sa propre protection, à la mesure de ses forces et ce peut être plus efficace qu'on ne le croit (« Non », plus fermes, mises à distance plus efficaces, etc.).

-  La vigilance et la solidarité de l'entourage informel et sain de l'enfant peuvent également être des adjuvants précieux.

-  Enfin, s'avère le plus souvent positif ce que l'on peut appeler un sentiment de sollicitude et de responsabilité de longue durée à l'œuvre chez les professionnels. Certes, il est normal et structurant qu'existent des compétences complémentaires, que des tâches soient réparties et des relais pris. Mais l'ambiance de protection s'améliore si chaque professionnel présent le temps d'une étape ne se sent pas quitte de sa responsabilité une fois que l'enfant quitte son territoire, continue à sentir de la sollicitude pour ce qu'il devient et concrétise la permanence de sa vigilance en fonction des circonstances.

-  Les fois, rares mais réelles, où l'on ne peut pas gagner en protection matérielle, on peut s'efforcer de rester en contact avec l'enfant pour discuter avec lui de ce qu'est l'intégrité spirituelle : un adulte a peut-être le pouvoir d'abîmer son corps d'enfant mais jamais, celui de s'emparer, ipso facto, de son âme. Si l'enfant le veut de toutes ses forces, le plus pur de lui-même, - c'est-à-dire son psychisme et ses valeurs - resteront hors d'atteinte.

D. Tous les enfants n'aiment pas que leurs malheurs soient étalés sur la voie publique et nous avons donc un devoir de discrétion à leur égard. Beaucoup apprécieront néanmoins que, dans le cadre de cette discrétion, il existe une reconnaissance sociale du préjudice qu'ils ont subi, une sanction de l'abuseur et si possible une réparation concrète de sa faute.

E. Le cas échéant, ils apprécient aussi que l'on « rebondisse » sur leurs malheurs pour améliorer leur sort général : prise en compte d'éventuels besoins sociaux de leur famille ; prise en charge de leur problématique psychique, etc … Néanmoins, les enfants veulent encore plus fondamentalement que l'on respecte leur liberté à dire « Oui » ou « Non », et donc, qu'on ne leur impose ni traitement ni autres réaménagements contre leur gré.

 

Que peut-on souhaiter pour l'avenir ? Que recommanderiez-vous aux professionnels confrontés à ces situations difficiles ?


A. Il nous faut faire d'abord acte de réalisme et d' humilité en arrêtant le tapage verbal socio-politique autour de notre soi-disant efficacité !

Nous avons mis au point des types d'intervention qui se centrent trop sur la mise en place d'institutions officielles spécialisées ; celles-ci exigent des moyens financiers que nous n'avons pas. Nous faisons la politique de l'autruche à ce propos ; nous faisons semblant que quelques expériences psychosociales pilotes suffisent à la tâche (Belgique) ; nous montons en épingle dans les statistiques la minorité de cas traités ou sanctionnés (Belgique, France) en nous gardant bien d'évoquer la majorité silencieuse des autres qui stagnent ou se retournent contre les victimes.

Mais le problème n'est pas que quantitatif ; au risque de choquer, et en demandant l'indulgence de celles des institutions qui fonctionnent bien et ne sont pas visées ici, nous devrions pouvoir reconnaître que :

-  Nous sommes souvent bureaucratiques et sans générosité (chacun son petit rôle et la patate chaude à passer au suivant et encore, lentement, dans l'enlisement des lettres et des rapports écrits).
-  Nos institutions respectives sont souvent en rivalité pénible les unes avec les autres sur le dos de l'enfant. (Qui sera le plus fort ? Qui aura le pouvoir et qui se soumettra ? . C'est cela, entres autre, l'enjeu historique et secret de la « tyrannie au signalement » qui s'est abattue en France).

Enfin, last but not least,

-  des mécanismes de protection des suspects existent bel et bien, au moins circonstanciellement dans quasi toutes les institutions…IL ne faut pas faire la politique de l'autruche à leur propos. Ils sont souvent installés en référence à des vécus émotionnels irrationnels : C'est impossible, n'est-ce pas, que ce chef de service, homme d'œuvres par ailleurs ou que ce neveu célibataire tellement sympa se soient laissés aller……, c'est plutôt l'enfant qui fabule...ou sa mère qui lui a mis de mauvaises idées dans la tête…ou sa psy qui est une féministe obsédée…Envoyons donc l'enfant en thérapie et pendons tous ces adultes qui lui ont brouillé les idées…

Face à ces limites et à ces risques , on devrait réserver la machinerie officielle lourde aux cas les plus pathologiques, dangereux ou scandaleux et pour tous les autres, qui sont majoritaires, on devrait trouver davantage de solidarités locales et d'engagements citoyens aptes à écouter et à protéger l'enfant dans et depuis son tissu social informel.

B. Il faut également passer par des formations spécifiques et arrêter de penser qu'une culture psy générale suffit dans ce champ très particulier.

Il est urgent que les psys, en fonction de diagnostic et experts officiels, connaissent bien les signes les plus fiables de la maltraitance, qui ressortent de l'analyse du comportement et du discours de l'enfant et de son entourage. Qu'ils arrêtent de se servir des réponses données à des tests projectifs tout comme de symboles et d'indicateurs indirects présents dans des dessins d'enfants en leur attribuant une valeur indicative puissante qu'ils sont loin d'avoir. En outre, si l'enfant révèle des faits d'abus, que chacun se réfère correctement à la seule grille d'analyse actuellement validée, la SVA (statement validation analysis) mise au point par Yuille et ses collaborateurs québécois. Que les magistrats eux aussi aient une connaissance au moins générale de cette dernière, mais surtout, que l'on se mette d'accord pour admettre qu'un haut degré de probabilité de crédibilité à la SVA est équivalent à un élément de preuve matérielle. Alors, il n'y aura plus de recours abusif à la notion de présomption d'innocence, excellente dans son principe mais détestable dans l'usage frileux, pour ne pas employer d'autres termes, que l'on en fait bien trop souvent.

C. A propos de coopération, on ne devrait jamais parler de judiciarisation d'un cas, mais de mise en œuvre conjointe d'une dimension judiciaire et d'une autre médico-psycho-sociale, en charge spécifique de l'aide à la victime et à sa famille.

Mise en œuvre conjointe et coordonnée, chaque catégorie d'institution ayant le droit à son indépendance et le devoir d'être attentive à l'importance et aux besoins de l'autre, ainsi qu'aux intérêts profonds de la victime. Il faut mettre également de l'énergie coordonnée à améliorer le sort de la famille et le fonctionnement psychique de l'abuseur.

D.A mon sens, quand elle est mise en action, l'institution judiciaire pénale devrait associer précocement et quasi-systématiquement le Tribunal pour mineurs dans la procédure, vu les enjeux protectionnels souvent délicats qui se posent. Ce dernier devrait exercer son droit d'agir au-delà d'un éventuel non-lieu prononcé par la justice pénale, s'il estime que l'enfant reste en danger.

Dans tous les cas où une instruction pénale a lieu dans le contexte d'une séparation conjugale, les contacts de l'enfant avec le suspect devraient être suspendus immédiatement et pour toute la durée de l'instruction ; ensuite, quelque que soit la position pénale, c'est au Tribunal des mineurs que devrait revenir l'appréciation de la conduite à tenir.

E. Enfin, plus radicalement, je reste convaincu qu'il ne faut pas demander l'intervention complémentaire de la Justice pour tous les cas avérés ou suspects de maltraitance physique ou sexuelle. Ce qui compte c'est de donner à la personne en danger la meilleure assistance qui soit. Ajouter des institutions complique parfois les choses et fait courir de nouveaux risques à tout le monde.

C'est le moment de signaler combien me heurte un slogan à la mode « La sanction pénale est thérapeutique » ( Pour qui ? L'auteur ? La victime ? Les deux ?). Cette pseudo-vérité scientifique, c'est une belle confusion de genres !

Une sanction méritée est juste pour l'abuseur ; elle l'aide éventuellement à réfléchir autrement sa vie et à réadapter ses comportements ; elle est une condition intéressante pour qu'il renonce à l'idée de sa toute-puissance et accepte de faire soigner la partie malade de son être. Une sanction significative gagne donc à exister, mais ne doit pas nécessairement être pénale ! Elle peut également émaner du groupe social qui inviterait fermement l'abuseur à mettre en œuvre des réparations concrètes valables, tout en n'ayant pas le droit de l'y contraindre.

La sanction de l'auteur n'est pas non plus ipso facto thérapeutique pour la victime. C'est moins simple que cela ! Pour beaucoup d'enfants, elle aura un effet positif dans leur vie - comme la réparation d'une injustice subie - et les aidera à reprendre confiance dans les forces protectrices du monde ; elle ne remplace néanmoins pas ce que la rencontre de soi dans la parole peut leur apporter comme libération. Pour d'autres, la ²sanction de l'abuseur sera d'abord vécue comme triste, effrayante, culpabilisante et il faudra les aider à faire face à ces sentiments et à ces idées pénibles.



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