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Extrait de « A
propos de la vulnérabilité de l’enfant », Jean-
Yves Hayez,
pédopsychiatre, docteur en psychologie, respon-
sable de l’Unité
de pédopsychiatrie aux Cliniques Universitai-
res St Luc. Paru
dans « Louvain Méd. », 119, en 2000
« La
vulnérabilité d’un être, c’est, selon le Petit Larousse, sa
susceptibilité
d’être attaqué, d’être blessé, son caractère fai-
ble, défectueux,
qui donne prise à l’attaque.
(…)
Heureusement, le
dictionnaire distingue « être attaqué » et
« être blessé ».
Mais cette différenciation s’applique-t-elle
vraiment aux
enfants ? Eux qui sont pris à partie à longueur
de temps, comme
les fusibles faibles ou les punching balls
de nos systèmes
puissants, ont-ils d’assez bonnes défenses
pour ne pas être
désorganisés et lésés par chaque attaque ?
Ce n’est pas si
sûr , comme le montrera la suite du texte.
Je ne vais pas
passer du temps à démontrer l’existence de
cette dimension
de vulnérabilité dans l’enfance : le souvenir
des enfants que
nous avons été ainsi que l’observation et le
dialogue avec
eux l’établissent à l’évidence. Son existence
devrait donc
entraîner, dans le chef de la génération des
adultes, une
attention particulière : « Attention, fragile ! »…
Ces poussins à
la toute petite voix et aux petits poings déri-
soires méritent
toute notre sollicitude, notre délicatesse et
bien des
aménagements concrets de la relation avec eux,….
Mais en est-il
vraiment ainsi ? Ne sont-ils pas, plus souvent,
les
paratonnerres sur qui se défoule à bon compte l’agressi-
vité liée à nos
frustrations ? Ne sont-ils pas aussi faciles à
ignorer, la
non-prise en compte de leurs besoins constituant
une autre forme
subtile de l’attaque des faibles ? La question
se pose à tous
les niveaux, depuis les détails de la vie quo-
tidienne
jusqu’aux équipements de Santé Publique et aux
choix de société
(de l’argent pour Thalys, plutôt que pour des
classes à petit
effectif…).
Bien sûr, la
vulnérabilité de l’enfant n’est pas une donne
quantitativement
immuable : au fil de son développement,
il se renforce,
devient plus lucide, plus autonome, plus com-
pétent. Nous
devrions donc mobiliser nos attitudes à son dia-
pason, faire de
plus en plus confiance à sa débrouillardise, le
laisser prendre
des risques, accepter ses choix. Ce n’est pas
toujours facile
pour nous, de le voir grandir et de maîtriser
notre angoisse
(peut-il vraiment aller à l’école tout seul, sur
son petit vélo
?) ou notre vague jalousie (plus il devient fort,
plus il nous
pousse, à son rythme, vers la mort !).
En poussant
notre immobilisme à l’extrême, il peut même
nous arriver que
nous nous emparions du prétexte de la vul-
nérabilité de
l’enfant pour ne plus accueillir la croissance de
son être : au
nom de ses faiblesses du moment, nous satis-
faisons plutôt
nos besoins de toute-puissance, notre incapa-
cité à assumer
notre solitude, nos besoins de donner à nos
angoisses des
solutions faciles, via un contrôle de chaque in-
stant, etc…Une
juste perception de ce qu’est l’enfant aujour-
d’hui est un
exercice périlleux, loin de nos a priori ; il néces-
site parfois la
présence à nos côtés de tiers (notre conjoint,
nos autres
enfants, notre médecin…), qui nous aident à nous
distancer de nos
projections.
Bien sûr un
enfant n’est pas l’autre : à égalité d’âge, d’équi-
pement et de
conditions d’éducation et d’environnement, un
tel apparaîtra
comme passablement démuni et dépendant,
un autre aura
puisé sa force dans sa confrontation à l’adver-
sité, qui aura
provoqué chez lui une programmation éner-
gique de la vie
et des stratégies adaptatives intelligentes («
résilience »),
un troisième sera plus mosaïque, etc…La per-
ception
suffisamment juste de chaque enfant se fait au cas
par cas, étape
par étape, et demande que l’on accepte de se
laisser
surprendre.
Enfin, il ne
faut pas confondre « vulnérabilité » et « sensibi-
lité » ou même «
expressivité émotionnelle liée au dévelop-
pement
».
• La
vulnérabilité c’est, comme le dit la définition, une pré-
disposition à
être attaqué (activement ou via la négligen-
ce) et à être
blessé (c’est-à-dire désorganisé, lésé dans son
corps - voyez la
maltraitance- et/ou dans son équilibre in-
tellectuel et
émotionnel).
• La sensibilité
de l’enfant c’est sa capacité à réagir par ses
émotions, ses
idées et ses comportements à des événe-
ments dont il
perçoit bien la signification. Il est normal -et
même souhaitable
– qu’il ait parfois du chagrin, qu’il pas-
se par des
moments de peur ou qu’il soit ému et indigné
par
l’inacceptable. L’éducation ne devrait pas viser à faire
de lui un petit
businessman à rendement élevé, égocen-
trique et
aveugle sur ce qui l’entoure.
• Par ailleurs,
il existe une « expressivité émotionnelle » ty-
pique de
certaines phases du développement, qu’il faut
pouvoir
accueillir avec patience et prendre en compte, en
aménageant
autrement la vie, sans en faire ipso facto l’in-
dicateur d’une
vulnérabilité proche de la pathologie. Même
bien entourés,
certains enfants sont plus anxieux que d’au-
tres : les faire
entrer tous à l’école à trois ans n’est donc
probablement pas
la solution de vie qui convient à certains
; d’autres, plus
âgés, ne sont pas à même d’affronter le noir.
Pourquoi ne pas
être tolérants à ces particularités ? »
(…)