La première version de cet article a été rédigée à l'intention d'une
société de médecine dentaire.
C'est ici pour atteindre cette première version.
Il peut donc intéresser tous les
praticiens amenés à soigner celle-ci. Par extension, on y trouvera
de nombreuses idées à appliquer, moyennant un peu de créativité,
à beaucoup d'autres situations où l'on doit prodiguer à l'enfant
des soins dits " intrusifs" ( sondages,
petites interventions chirurgicales, etc.)
(
3)
§ I. L'enfant, son corps, sa bouche et ses dents.
I. L'enfant et son corps.
Je me limiterai à quelques considérations utiles dans la
perspective de prévention et de soins propres à cet article.
L'enfant identifie et connaît l'entièreté et les parties de son corps,
certainement ce qui en est visible, depuis qu'il est tout petit,
autour de deux ans. Mais avant six-sept ans, il n'est pas
sûr que son
corps soit sa propriété : selon lui, il
appartient d'abord, en
quelque sorte, à ses parents, aux membres les plus âgés de sa
famille, voire à d'autres adultes qu'il connaît et estime : il le leur
abandonne donc sur demande et fait d'autant moins d'histoires
que celle-ci n'est pas menaçante (" Viens prendre ton
bain ... Viens te faire câliner sur mes genoux,etc. "). Le
fait qu'il leur résiste néanmoins parfois ne signifie
pas pour autant qu'il est convaincu d'avoir le droit d'agir ainsi.
Ce n'est que progressivement qu'il prend conscience que son
corps, identifié par lui, est bien séparé et différent de celui de ses
parents, et qu'il a un droit de propriété très large à son propos,
droit dont les seules vraies limites sont la mise en danger de soi ou
d'autrui. A partir de huit-neuf ans, il en sera tout à fait convaincu et ce
peut être à l'origine de solides batailles d'opinion et de conflits de
pouvoir.
En même temps que ses incertitudes de propriétaire, l'enfant
jeune doute aussi d'une permanence fondamentale, présente et à
venir, de la constitution de son corps. Il ne sait pas que, si tout se
passe bien, tous ses organes sont destinés à rester en place,
croissant puis décroissant lentement
(4).
Entendons-nous bien :
n'importe quel corps peut tomber malade ou être accidenté. Il
peut donc saigner, normalement très peu de temps, être amputé
traumatiquement d'une partie jusqu'alors saine ou être amputé
pour raisons médicales d'une partie nécrosée ou quasi. Mais le
jeune enfant, lui, imagine parfois que des morceaux peuvent en
tomber, spontanément ou suite à des manipulations intempestives,
ou encore par punition, ou qu'un agresseur pourrait venir lui en
dérober les parties les plus précieuses : c'est le cas pour son sexe,
par exemple, zone particulièrement attractive et à risque. Les plus
petits imaginent même que leurs selles, c'est une partie de leur
corps qui s'en va et qu'avec elles leur corps se vide de l'intérieur.
Si d'aventure, à l'époque de la vie où fleurissent de telles
angoisses, on doit extraire une de leurs dents, ils peuvent le vivre
comme la confirmation - adulte aidant de cette précarité de
leur corps, qui pourrait bien se déglinguer et se morceler et donc,
perdre d'autres pièces encore que cette dent qu'on lui enlève
(5).
II. L'enfant et sa bouche.
Sa bouche, c'est un des tous premiers organes que l'enfant
repère : il la sent fonctionner, l'explore avec ses doigts ou
avec des objets ou il joue avec elle, l'ouvre et la contemple
dans le miroir. Il la découvre aussi indirectement en regardant
et inspectant la bouche de ses familiers, ou en jouant avec
eux à tirer la langue ou à faire des bruits amusants.
D'intuition, il sait que c'est un organe fonctionnel-clé, qui
lui sert à manger, boire et parler. Il sait aussi que c'est
un organe sensible, douloureux à l'occasion : quand elle est
atteinte par des maladies spécifiques, quand il a reçu un coup
ou s'est mordu la langue, quand elle reçoit du trop chaud
ou du trop froid, quand il y a un problème aux dents, ça
peut faire très mal.
Mais c'est aussi un endroit très intéressant, qui lui apporte
d'importants plaisirs transitoires ou durables : téter, manger et
boire, jouer avec la nourriture en bouche ou la cracher, comme ce
peut être gai ! Autant pour la succion du pouce ou des doigts,
celle de la " tutute " et l'introduction exploratoire de
divers objets dans la bouche. Il y a encore le plaisir
de lécher. Dans la suite de la vie apparaîtront le plaisir
d'exercer sa bouche dans des vocalises, celui de chanter,
de crier, de proférer des gros mots ou de produire de beaux
et intelligents discours. Et les bisous ? Il les donne d'abord
pour faire plaisir et souvent sur demande. Mais plus tard,
ce sera plus perso, l'enfant
utilisera sa bouche dans ses interactions affectueuses et
amoureuses, en allant des bisous mouillés aux french kisses, voire
à des utilisations lewinskiennes de la bouche au hasard de ses
fantaisies sexuelles.
La bouche est encore un des lieux par lesquels s'expriment
l'affirmation de soi et l'agressivité : mordre - ce qui inquiète
souvent un peu trop puéricultrices et institutrices de
maternelle! - , cracher, tirer la langue, verbaliser son
agressivité ... tout cela passe par la bouche. Occasionnellement,
l'activation de celle-ci est un signe et un symbole de la force
que l'on ressent ou non en soi et du droit de propriété que
l'on se donne ou non sur son corps : par
exemple, face aux sollicitations faites par l'adulte pour
accepter la nourriture, certains enfants ferment énergiquement
la bouche, d'autres crient et d'autres se laissent faire docilement.
Enfin, la bouche est vécue comme une porte d'entrée vers les
mystères et les profondeurs du corps. Certains enfants, surtout
mais pas seulement à la maternelle, imaginent même que c'est par
elle que sortent les bébés, voire qu'on les fait entrer dans le
ventre des mamans. D'autres redoutent que, s'ils laissent
les doigts de l'adulte s'y introduire pour l'une ou l'autre
raison, celui-ci pourrait faire intrusion dans tout leur
corps, connaître leurs secrets, en prendre des morceaux, voire
le détruire. S'ils le vivent ainsi, ils peuvent faire de
fortes crises d'angoisse et d'opposition,
quand on veut leur introduire dans la bouche un objet non usuel
( thermomètre, instrument de soins ) ou un médicament au goût
étrange.
En résumé, l'enfant se sent porteur, mais pas tout de suite
propriétaire d'un organe intéressant, qu'il aime bien pour tous les
usages fonctionnels, plaisants ou agressifs qu'il en fait. Mais cette
même bouche peut être à l'origine de bien des angoisses, modulées
par le tempérament de l'enfant et par l'ambiance plus ou moins
sereine dans laquelle il vit : angoisse d'avoir mal, tout
simplement ou angoisse d'être privé de parties de son corps ou
angoisse d'une possible invasion par l'adulte, qui commence par la
bouche, mais ... ou angoisse qu'on ne veuille punir sa bouche, à
cause de tous les excès auxquels il s'est livré, etc.
Souvent angoisse et opposition sont intriquées : c'est parce
qu'il se sent menacé et qu'il a peur que l'enfant crie, se
débat et ferme farouchement la bouche.
III. L'enfant et ses dents.
Le vécu de l'enfant par rapport à ses dents se superpose largement
à ce qui vient d'être dit à propos de la bouche. Les dents, elles
aussi, constituent un lieu du corps fonctionnel, sensible à la
douleur, source de plaisir - le plaisir de mordre, à pleines dents
bien sûr ! - et moyen d'expression de l'agressivité ici, c'est
dans la fesse bien tendre de son ennemi que l'on mord !
(6)
... Chez
certains enfants, les dents sont aussi l'occasion de luttes
de pouvoir plus ou moins déclarées avec les parents : Ah, tous
les ces enfants soi-disant tête en l'air qui " oublient " de
se laver les dents, et à qui il faut le rappeler tous les
jours pendant des éternités !
Plus spécifiquement, les dents, c'est aussi un petit bout de corps
détachable ! Vers six-sept ans, ce détachement est physiologique, et la
grande majorité des enfants le supporte bien : ils comprennent
que c'est un signe de leur grandissement, que d'autres dents plus
fortes arrivent et tout comme dans les seniories, leurs classes sont
peuplées de joyeux édentés. En plus, la petite souris vient parfois
emporter le petit déchet précieux, caché avec maman sous
l'oreiller, pour l'emmener au paradis des dents de lait, et elle
va la remplacer par d'horribles sucreries! Quoi qu'il en soit, au
moment de cette perte de dents, l'enfant ne se sent
plus " au lait ", mais bien au parfum des blagues
salaces de la cour de récréation. Mais quand l'ablation n'est pas
naturelle et surtout si elle a lieu plus précocement
dans la vie, c'est
assez souvent ressenti comme un signe du pouvoir des adultes sur
le corps, et comme un signe avant coureur de détachements encore
plus affreux! ( cfr. supra ).
§ II. L'accompagnement psychologique des soins
dentaires.
A. Le déroulement habituel des opérations.
Quand on demande à l'enfant d'ouvrir la bouche bien grande et
de rester calme pour qu'on lui soigne les dents, on va à l'encontre
d'un réflexe d'auto-protection très banal. Plus l'enfant est jeune,
moins il y a de chances qu'il comprenne facilement le projet adulte
de le soulager à long terme, et plus il est susceptible de réagir
comme le mammifère blessé de qui l'on s'approche trop pour
enlever une épine de la patte : ce sera donc la fuite ou l'agression,
cette dernière surtout s'il se sent acculé.
Il faut donc arriver à ce que l'enfant fonctionne principalement
avec ce que l'on pourrait appeler une " intelligence
anticipative " : consentir à faire le pari que cet étranger
qui prétend
l'aider et semble soutenu par ses parents va vraiment le faire. Un
certain nombre y parviennent, d'autant plus aisément qu'a existé
une bonne préparation. En dessous de 8-9 ans, il est néanmoins
normal que s'y mélange un zeste de méfiance, d'angoisse et de
qui-vive, et d'agressivité larvée. C'est que l'enfant sait
d'intuition qu'il est souvent trop confiant et que ses facultés
de discrimination ne sont pas encore au top ... et les adultes
l'ont si souvent roulé dans la farine avec leurs paroles
lénifiantes, leurs sourires et leurs promesses !
Après huit-neuf ans, il fait davantage confiance à sa propre capacité à
reconnaître les vraies et les fausses bonnes intentions de ses
parents ou d'autrui, et il se laisse davantage aller sans plus de
réticences.
Néanmoins une minorité d'enfants, dégressive avec l'âge, ne
parvient pas à " marcher à l'intelligence ". C'est surtout le
cas des enfants souffrant de lourds handicaps cognitifs ( autistes,
retardés mentaux importants ou psychotiques ), c'est aussi celui
d'enfants qui ont un niveau basal d'angoisse très élevé, par
tempérament et/ou suite à l'histoire de leur vie et/ou suite à la
manière très anxiogène dont les parents les élèvent. C'est enfin le
cas des enfants qui ont subi un traumatisme de la bouche, surtout
si celui-ci a été volontaire ( coups ) et qu'ils ont eu le temps de
visualiser l'agent agresseur qui fonçait sur leur bouche. Dans tous
ces cas et notamment dans le dernier, face aux stimulus et à
l'ambiance qu'ils perçoivent dans le cabinet du dentiste
ce sera la crise d'angoisse intense et
prolongée, le désespoir, la colère et l'opposition ou, plus souvent
encore la séquence rapide
angoisse ® opposition bruyante.
L'attitude des adultes présents au moment de la crise peut
contribuer à atténuer celle-ci ou à l'exacerber. Si eux-mêmes
s'énervent, menacent, bousculent l'enfant, ils augmentent la
probabilité que la crise atteigne des sommets et se prolonge, et que
l'enfant en sorte " vainqueur " ou quand il
retrouve la rue, le voici bougon, l'air vaguement sourd et absent,
reniflant et refoulant ses larmes, la main dans celle d'un parent
tout aussi énervé, et avec les dents toujours malades. Mais surtout,
il a reçu comme une preuve que l'explosion de ses émotions faisait
céder les adultes. Alors, bonjour la récidive, dans toutes sortes de
circonstances menaçantes et frustrantes !
Inversement le calme, la capacité de contenir ses débordements,
les explications sobres couplées à la ténacité de l'adulte finissent
souvent par avoir raison d'une majorité de ses crises anxieuses.
B. Préparer la visite chez le dentiste.
Il n'existe pas de préparation qui soit parfaite. Dès tout petit,
l'enfant est régulièrement confronté à la souffrance somatique, à
des soins eux-mêmes plus ou moins douloureux et aux
commentaires plus ou moins avisés ou maladroits que les adultes
tiennent dans de tels contextes : ils ont probablement déjà essayé
de lui dire que telle visite chez un soignant, c'était pour son bien et
que ça ne ferait pas mal, mais la réalité coïncide rarement avec les
paroles lénifiantes ou les silences qui l'ont introduite.
Quoi qu'il en soit, en simplifiant et idéalisant quelque peu les
choses, on doit espérer que les parents ou les éducateurs habituels
de l'enfant, spontanément ou après sensibilisation
(7)
, parviennent à
n'en faire ni trop ni trop peu pour préparer cette fameuse visite.
Et qu'ils le fassent à un moment bien choisi, pas trop longtemps à
l'avance en tout cas : l'avant-veille, voire la veille en fin d'après-
midi ou même une heure ou deux à l'avance pour un enfant de
moins de six ans, c'est un délai suffisant
(8)
! Ce qui n'empêche que, à
titre de prévention et en dehors de tout projet de visite précise, on
peut lire avec l'enfant jeune une petite histoire illustrée qui
raconte la visite chez le dentiste. Ce sera plus simple alors, au
moment d'introduire une expérience concrète, d'aller rechercher
le livre et de signaler à l'enfant : " Cette fois, c'est
à ton tour ".
Ni trop, ni trop peu ? Ce que l'enfant doit savoir, c'est que le
dentiste est une personne en qui ses parents ont confiance ( voire
un ami au prénom connu, surtout si l'enfant est très jeune ). Il
répare les dents ( ou les soigne ) pour qu'elles grandissent
( éventuellement, il enlève une petite dent malade pour qu'une dent
plus forte une dent de grand garçon ou de grande fille puisse
pousser). Maman ( ou un autre familier ) seront présents aux côtés
de l'enfant pendant les soins.
Fin du message !
Surtout, surtout,
les parents devraient éviter d'ajouter " Il ne te fera pas
mal " ou " Il te fera une petite piqûre pour que tu n'aies pas mal,
mais la piqûre ça fait pas mal ". De ces
messages anxieux et chargés d'émotions, l'enfant jeune gomme les
négations et ne retient que l'inverse, c'est-à-dire " Tu
auras mal ". Je propose donc que l'on s'en tienne dans un
premier temps à la base verbale précitée, plutôt sobre : le dentiste
est fondamentalement quelqu'un qui soigne, avec la confiance des
parents. Puis on doit s'enquérir des éventuels commentaires ou
questions de l'enfant. S'il n'en a pas, c'est bien! S'il en a, il faut
lui répondre authentiquement et toujours sobrement. Donc, la
question de la douleur viendra quand même peut-être sur le tapis,
mais à la demande de l'enfant. Et la réponse indiquera, avec des
mots adaptés à l'âge de l'enfant : le travail sur les dents est
indolore ou pour ce faire il est précédé d'une anesthésie ou celle-ci
peut piquer un peu, comme quand on se fait une pincette,
quelques secondes. Ici encore, je ne parlerais de la piqûre et de
l'aiguille que si l'enfant demande explicitement avec quoi on rend
ses dents insensibles.
Ultime acte de préparation, si l'enfant est réputé très anxieux ou
très difficile, on gagne à le faire accompagner par un adulte ( voire
un grand adolescent ) réputé ferme et tranquille, sans l'en avertir
longtemps à l'avance, et en argumentant de l'indisponibilité de
l'accompagnateur le plus spontanément attendu, " Maman n'est pas
libre. C'est moi qui viens avec toi ". Surtout s'abstenir
d'ajouter : " Comme ça ,avec moi, tu n'auras pas peur ", ce
qui fait trop penser indûment à l'enfant qu'il
va devoir affronter une situation pénible!
Voilà pour la préparation côté parents. Et côté dentiste? Surtout
s'il a pour habitude de recevoir d'assez nombreux enfants jeunes,
réputés sensibles, il peut veiller aux dimensions accueillantes de sa
salle d'attente et de son cabinet J'en connais même un qui a
installé des perruches à bonne hauteur en face du fauteuil du
client
(9)
ou et croyez-moi, il n'y a pas que pour les enfants que
l'animation de ces bestioles constitue une agréable manoeuvre de
diversion ! -, il peut veiller aussi à l'éventuelle dissimulation
d'une partie de son matériel : inutile que son cabinet apparaisse
comme une sorte de musée de la seringue et du dentier! Se pose
aussi la question de l'aspect accueillant ou impressionnant de
sa personne.
Un tablier blanc, un masque et des gants sont-ils toujours
vraiment indispensables? Très peu de petits enfants, à ma
connaissance, sont atteints du SIDA ou de tuberculoses actives.
Réciproquement, la contamination à partir de l'homme de l'art,
qui se serait bien lavé les mains, est-ce si sûr? A chacun
d'apprécier, au cas par cas, notamment à partir de la réactivité
prévisible du petit patient.
Plus radicalement, chacun devrait réfléchir à son " Soi
professionnel " et se demander s'il dispose des dispositions
d'esprit centralement nécessaires pour bien travailler avec des
enfants, surtout en âge de maternelle : patience, capacité
d'apprivoiser l'enfant à peu près au rythme de celui-ci,
tolérance et indulgence, empathie pour ce que vit l'enfant,
capacité de clin d'oeil et d'humour ... mais de fermeté aussi,
fermeté tranquille, capacité de décider et d'aller de l'avant
sans s'énerver.
Evidemment, personne ne possède toutes ces
qualités et, quand on
en possède quelques-unes, on a
régulièrement des passages à vide.
Néanmoins, celui qui n'en reconnaîtrait aucune en
soi, celui qui
est tout de suite énervé ou angoissé par
les enfants trop jeunes ...
doit-il vraiment accepter la clientèle de ceux-ci ?
C. Le face-à-face avec les petits clients ordinaires.
Avec ceux-ci, c'est relativement simple : la gentillesse de
l'accueil ou le fait de s'intéresser à l'enfant, de lui
demander son prénom et de se présenter, de s'enquérir de
l'un ou l'autre paramètre important de sa vie ou le fait de
lui rappeler brièvement le pourquoi et le comment de la
situation ( enlever la dent qui fait mal et permettre
à une dent de grand de bien venir ... réparer pour que tu n'aies
plus mal ) ou le fait d'expliquer ce que l'on va faire tout
juste à l'avance et sans tricher, de montrer l'appareil
à l'enfant, éventuellement de lui permettre de le toucher, sans
en remettre durant des éternités ... et puis, de façon tout
aussi importante, le droit que l'on se donne d'aller de
l'avant, tout ceci devrait entraîner une collaboration
raisonnable de l'enfant. A la fin des
opérations, il faut bien penser à le remercier et à le
féliciter, ne serait-ce que pour l'encourager à se conduire
une prochaine fois de façon tout aussi responsable.
Un mot néanmoins de ces tout petits ( moins de cinq ans ), à qui l'on
doit extraire une dent (10)
, et qui pourraient généraliser et
voir surgir des angoisses sur le morcellement possible de
leur corps. Ils sont plus nombreux qu'on ne l'imagine à
cet âge-là, cette angoisse est quasi physiologique! et
ils ne se manifesteront pas toujours par de la protestation anxieuse au moment de l'opération ou c'est
souvent dans les jours qui suivent que cauchemars et autres signes
de stress viendront empoisonner la vie de tous. Agrémentés peut-
être par de la masturbation compulsive pour laquelle on les
grondera encore ou de commentaires plus précis, à saisir au vol
pour qui veut bien les entendre ( " Y a une fille à l'école,
son zizi est tombé ").
Est-il possible de faire de la prévention primaire ou secondaire, en
dialoguant avec eux lors de la préparation ou sur place? Doit-on
se limiter à intervenir par la suite, face aux signes qui se
déploieraient? A décider au cas par cas!
L'idée maîtresse, c'est d'écouter leurs
craintes sans se moquer
d'eux s'ils n'osent les exprimer et de dialoguer en
s'efforçant de
leur transmettre explicitement un message verbal
dont voici la
synthèse " Pour te soigner, on t'a enlevé
une dent qui
était malade et faisait du mal à ton corps.
Mais dans ton corps, tout tient bien - ton
sexe, tes doigts, tes orteils, ce qu'il y a dans ton
ventre tout ceci est uni et tient
bien ; c'est là pour toute ta vie, ça
va grandir et personne n'a le droit d'en prendre un
morceau ".
D. Et avec les enfants particulièrement anxieux
ou opposants?
Les attitudes susmentionnées restent fondamentalement
d'application. Le principe le plus important me semble être de
pouvoir
insister en restant calme, mais sans vouloir soumettre
l'enfant à tout prix.
Surtout, ne pas s'agiter soi-même, ne pas
s'énerver et entrer en escalade agressive, ne pas se montrer
insécurisé ou perdant les pédales, ne pas marchander et faire des
promesses ou des menaces. Demander fermement à
l'accompagnant de rester quasi silencieux, par exemple en tenant
la main ou les deux mains de l'enfant. Que lui aussi s'abstienne de
commentaires type menaces ou promesses. Continuer à parler à
l'enfant doucement, calmement, sobrement, la parole centrale
étant : " Pierre, je voudrais que tu ouvres bien la bouche
pour que je puisse te soigner. Et d'abord, je dois commencer
par ... ". On peut la répéter
comme une litanie, mais inutile, une fois encore d'en remettre avec
les " Je te promets que tu n'auras pas mal ", dont l'enfant
gomme la négation!
Si, dans cette ambiance douce et ferme, angoisse ou colère
persistent plus de quelques minutes ou vont même crescendo sans
collaboration de l'enfant, on peut conclure provisoirement et lui
dire, en pesant soigneusement ses mots " Bon, je ne pourrai pas
te donner tes soins aujourd'hui; tu vas repartir avec ta dent
malade; je vais réfléchir avec tes parents à ce que nous
allons faire pour te soigner ". Cette réflexion peut prendre
place quelques heures plus tard par téléphone, en dehors
de la présence de l'enfant. Quelles sont alors les pistes
qui s'ouvrent? Différer les soins et
attendre que l'enfant grandisse, parce que ces soins ne sont pas
vraiment indispensables rapidement ou revenir à la charge avec le
même type d'attitude, toutes les deux semaines par exemple, pour
montrer à l'enfant que l'on tient vraiment à sa santé, et dans
l'intervalle remédier aux dimensions problématiques de sa
personnalité, par exemple par le dialogue éducatif, la valorisation
à la maison, voire une psychothérapie ou lui administrer un
médicament tranquillisant quelques heures avant la visite ou
recourir à l'anesthésie générale ou à d'autres techniques modernes
comme le MEOPA (11).
Parmi les enfants qui nécessitent souvent une aide spéciale, il y a
notamment ceux qui ont subi un traumatisme de la bouche,
surtout si : ils sont jeunes et/ou déjà de tempérament anxieux ou si
le traumatisme a été volontaire ( coups ) et encore plus si c'est
adulte qui l'a porté, et s'ils ont vu l'agent traumatique foncer sur
leur bouche. Alors, ils peuvent être terrorisés, sur de très longues
durées, si quelqu'un s'approche de nouveau de leur bouche et leur
demande de l'ouvrir. Pour ces enfants, il faudra souvent une
psychothérapie préparatoire, et même une anesthésie générale ou
du MEOPA.
E. De retour à la maison.
Pour peu que la séance ait été houleuse et surtout si l'enfant est
jeune, on peut l'encourager, mine de rien, à jouer au jeu du
dentiste avec ses peluches ou poupées. Le fait qu'il abréagisse sa
rage et son angoisse, par exemple en s'en prenant violemment aux
dents d'une marionnette-crocodile, atténuera ce que la rencontre a
pu avoir de traumatisant et le préparera à être plus ferme à
l'avenir. Avec des enfants plus âgés, on peut d'enquérir de ce
qu'ils ont vécu et les aider à le verbaliser ou, tout simplement,
partager des souvenirs et dialoguer.
§ III. L'appareil dentaire
(12).
Une minorité d'enfants souvent, les plus âgés ou de jeunes
adolescents sont suffisamment intelligents, capables d'anticipation
et raisonnables pour comprendre que la demande qu'on leur fait
est intéressante pour leur esthétique future et pour la
fonctionnalité de leur dentition. Ils y adhèrent d'autant mieux
qu'on leur donne de bonnes informations et qu'on discute avec
eux du pour et du contre. Ils gagnent néanmoins à être encouragés
au cours de la procédure, soutenus lorsqu'ils vivent quelques
moments difficiles inconfort, moquerie d'un camarade, etc. -, et
félicités, voire récompensés pour leur courage.
Une majorité est plus ambivalente, du moins au début ou si c'est le
cas, il faut pouvoir insister et décider à leur place, en appliquant
également et avec encore davantage d'intensité les attitudes que je
viens d'esquisser. Lors de leurs moments de mauvaise humeur à
l'égard du " machin chiant ", ils ne méritent
certainement pas la mauvaise humeur en retour des adultes, mais
plutôt compréhension et encouragements.
Reste une minorité et même une petite minorité d'irréductibles
qui n'en veulent vraiment pas. Concrètement, s'ils sont
déterminés, ils finissent quasi toujours par gagner sur le terrain à
force de sabotages, cassures de l'appareil et autres oublis.
Néanmoins, face à leur " Non " persistant, nous pourrions
apprendre à nous résigner autrement
qu'avec rage. Après tout, ces jeunes nous rappellent que la liberté
de l'être humain est une réalité et une valeur importante. Au
moins nous montrent-ils qu'ils sont capables de dire non et ceci
devrait nous réjouir, car nous pouvons en inférer qu'ils sont à
même de se faire respecter, par exemple par des gens qui
voudraient abuser d'eux. Même si nous ne sommes pas d'accord
avec le bien fondé de leur choix et si nous pouvons le leur
expliquer, nous pouvons nous incliner devant celui-ci avec le
respect dû à leur différence. Entre autres, parce que l'on ne peut
pas arguer que leur refus persistant met en danger leur vie ou
celle d'autrui.
Résumé en français.
L'article parle d'abord de la relation que l'enfant
entretient avec sa bouche et avec
ses dents, dans des conditions de développement
normal et pathologique. Il en déduit ses
réactions les plus habituelles lorsqu'on lui
demande d'ouvrir la bouche pour des soins.
Il décrit ensuite comment on peut le préparer
à la visite chez le dentistes, et l'y accompagner
avant et après.
Par extension, l'article aide à comprendre comment
l'enfant vit tous les petits soins intrusifs à
son corps et comment on peut veiller à ce qu'il
les gère bien.
Pour retourner à l'endroit
dont je viens de partir.
Résumé en anglais : Summary.
Firstly, the author describes the psychological
signification the child attributes to
his mouth and teeth, following a normal or problematic
personal development. Then, he
deducts the usual child's reactions when he is invited
to open his mouth for a care.
Finally, he proposes how the parents can prepare the
examination by the dentist, and support
the child in this circumstance.
In a broader way, the article helps to understand
how the children live every little intrusive
care of their body and how to help them so that
they manage it in a positive way.
Pour retourner à l'endroit
dont je viens de partir.
Résumé en espagnol : Resumen.
N.B.
(
N.B.)
320 - " Abre la boca, no duele "
El artículo habla en primer lugar de la
relación que el niño mantiene con su boca y
con sus dientes, en condiciones de
desarrollo normal y patológico. Deduce sus
reacciones más habituales cuando se le pide
abrir la boca para cuidados. Describe a
continuación cómo se puede prepararlo a la
visita en los dentistas, y allí acompañarlo
antes y más tarde. Por extensión, el artículo
ayuda a incluir cómo el niño vive todos los
pequeños cuidados intrusivos a su cuerpo y
cómo se puede cuidar por que selo
administre bien.
Pour retourner à l'endroit
dont je viens de partir.
soins dentaires, soins intrusifs, préparation aux soins
intrusifs, accompagnement des soins intrusifs.
children's' dental care, children's' intrusive care, preparing
dental care, preparing intrusive care.
cuidados dentales, cuidados intrusivos,
preparación a los cuidados intrusivos,
acompañamiento de los cuidados intrusivos.
Pour retourner à l'endroit
dont je viens de partir.
- Notes. -
(1). Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie,
professeur ordinaire à la Faculté de médecine de
l'Université Catholique de Louvain, directeur
de l'Unité de Pédopsychiatrie des Cliniques
Universitaires St-Luc.
(2). Je remercie vivement le Pr. Ch. Demars-Frémault
et le Pr Ch. Pilipili ( service de pédodontie et de soins
dentaires aux handicapés-Clin. Univ. St-Luc ) pour
l'aide précieuse qu'ils m'ont apportée.
(3). Dans ce texte, « dentiste » sera donc
un terme générique qui désigne tous
les soignants qui veulent
faire ouvrir la bouche à l'enfant, principalement
pour lui soigner les dents (dentistes, orthodontistes,
stomatologues, ...). On peut y adjoindre dans une large
mesure d'autres soignants qui veulent faire un
examen ou des soins pour lesquels il faut
pénétrer le corps ( médecins traitants,
pédiatres, etc.)
(4) Les seules choses qui se séparent physiologiquement
du corps, ce sont ses déchets et surplus morts : urines,
selles, vomissements, ongles et cheveux ... la plupart
des enfants comprennent très vite que ce n'est plus vraiment
leur corps, sauf les tout petits ou les grands handicapés
cognitifs qui peuvent déjà avoir très
peur de ces pertes inévitables ; les dents posent
un problème particulier : il y a
la perte physiologique des dents de lait, une fois
dans l'existence, et l'on ne peut pas vraiment les
assimiler à un déchet.
(5). On imagine sans peine qu'il peut vivre aussi la
catalyse de ses angoisses lors d'une amygdalectomie, une
circoncision, etc. Il faut donc éviter de
pratiquer de telles opérations, si elles ne sont pas
indispensables, avant l'âge de 6-7 ans.
(6). Pour une petite minorité, les dents, c'est
le moyen de mastiquer la nourriture et de la broyer,
et ils ne veulent
pas s'y mettre : soit qu'ils préfèrent
rester petits et encore téter ou avaler des
bouillies, soit qu'ils aient peur de
leur agressivité orale ... ces enfants arrivent
parfois à la consultation du dentiste avec
le massage : » Il a un très
gros problème aux dents ».
(7). Le dentiste pourrait s'enquérir par
téléphone s'il
s'agit de la première visite de l'enfant
chez un représentant
de son art. Si oui, il pourrait faire quelques recommandations
aux parents pour qu'ils préparent bien la
visite ou encore, leur envoyer un petit feuillet informatif
à ce propos.
(8). Je me situe ici en dehors du contexte de la grande
urgence, qui rend la
préparation impossible ou quasi.
(9). Et dans le joli dessin animé " le monde de
Nemo " ( E. Stanton, 2003 ) quelle image de l'US-dentiste
se véhicule-t-il ? Il a un
magnifique aquarium disposé face aux clients, et travaille
en blouse
chirurgicale vert pâle et avec gants, mais sans masque!
(10). Ce pourrait être aussi un tout petit enfant chez qui on doit
intervenir chirurgicalement, surtout sur des
endroits " symboliques " et chargés d'affects : la bouche,
le sexe, l'anus et ses prolongements ...
(11). Le MEOPA entraîne une sédation consciente et une
diminution de la sensation de douleur. C'est un mélange
équimolaire de protoxyde d'azote et d'oxygène. Mais il
faut néanmoins que l'enfant accepte de mettre un masque
et d'inhaler calmement, car il reçoit une dose de produit
à chaque inhalation. En outre, la
nécessité d'anesthésie locale ou loco-régionale persiste.
(12). Les considérations concernant l'obligation de porter
un appareil dentaire s'appliquent aussi dans une large mesure
à l'obligation inverse : celle de renoncer à la succion
du pouce ( ou des doigts ) ou à la mise en bouche de la
sucette ( " tutute " ).