A l’écoute des enfants victimes d’abus sexuels Première publication : 13 juin
2003, mise en ligne: le 7 juillet
2003 - Version imprimable de cet
article et de son forum
Une interview de Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre, à paraître
prochainement dans une revue professionnelle de psychologie, en
France
Jean-Yves HAYEZ, voici bientôt
trente ans que vous vous occupez d’enfants et d’adolescents victimes
de sévices et plus particulièrement d’abus sexuels. Quel regard
portez-vous aujourd’hui sur la façon dont ils sont écoutés et pris
en considération ?
Il existe une sinusoïde de l’Histoire en vertu de
laquelle les enfants qui se plaignent sont successivement de plus en
plus pris au sérieux, et après, considérés comme des fabulateurs et
fauteurs de trouble, susceptibles de déstabiliser l’Ordre adulte en
place. Freud a vécu cet aller-retour de l’intérieur, lui qui a
d’abord cru avec beaucoup d’émotion à la matérialité des révélations
sexuelles de ses patients, puis qui, effrayé sans s’en rendre compte
par l’ampleur qu’elles prenaient et par les conséquences concrètes
qu’il aurait fallu en tirer, s’est mis à dénier cette matérialité et
à faire de ces récits des fantasmes. Et c’est ce qui nous arrive
à nouveau ! Après que Kemp, Silvermann puis tant d’autres nous
aient ouvert les yeux sur la réalité de la maltraitance physique
dans les années 70, nous recommençons à douter ferme, même si cela
se présente de façon insidieuse. Signe des temps, les séries
télévisées populaires montrent de moins en moins d’enfants abusés
qui ont peur de parler, et de plus en plus d’enfants suggestionnés
par leur mère pour mentir. Signe des temps : nombre
d’intervenants courageux qui avaient voulu prendre le parti de
l’enfant sont maintenant poursuivis par leur Ordre des médecins,
insultés dans des jugements de Tribunaux, attaqués par des
associations de pères dont chaque membre, of
course, est un citoyen au-dessus de tout soupçon, etc.
Quant à la
manière dont on traite l’enfant, c’est souvent pire : on
prétend publiquement qu’on l’écoute mieux, en se référant à
l’existence de techniques d’entretien contemporaines mieux au
point... mais sur le fond, qu’en est-il ? On est loin de
toujours prendre en considération sa parole, même si elle est mieux
écoutée formellement parlant par une partie des interviewers qui ont
fait des efforts de formation spécifique. Lorsque l’on n’a que sa
relation verbale des faits pour « preuve », pour peu que
les agents de la maltraitance persistent à nier et sont bien
défendus et protégés, ce que l’enfant dit n’a souvent pas plus de
poids que la maison de paille des trois petits cochons face au
souffle du loup ! Ceci, c’est pour le fond... Quant aux
procédures, on presse souvent l’enfant comme un citron d’entretiens
en expertises sans coordination ; les avocats utilisent la
vidéo cassette avec l’enregistrement de ses déclarations, censée le
protéger, pour le massacrer en se focalisant sur ses quelques
failles, etc. Et si d’aventure il reste vaillant face à toutes
ces tempêtes, on finit trop souvent par déclarer, pseudo-désolés et
la main sur le cœur que, même si sa parole suggère une très forte
probabilité des faits, il faut d’abord se référer à la sacro-sainte
présomption d’innocence, qui exigerait des preuves
irréfutables. Dernier acte de cette tragédie : nous sommes
tous invités, lui le premier, à nous soumettre à la vérité
judiciaire, même si celle-ci ne sait que trop bien qu’elle n’est pas
toujours celle des faits. En résumé, quand il n’y a pas d’aveux
ni de preuves matérielles, le match « Enfant-agresseur » que les campagnes de
prévention annonçaient à celui-là gagné 6-0 en cinq secs, se termine
avec le score 1-6 après trois ans d’un parcours éprouvant du
combattant.
Quelles situations rencontre-t-on
dans la pratique ? Comment s’articulent chemins psychosociaux
et judiciaires ?
Je distingue cinq chemins principaux
de « prise en charge », dans l’acceptation large du terme.
Ils existent, en Belgique comme en France, avec des répartitions
proportionnelles un peu différentes en référence aux cultures et
traditions sociales de chaque pays :
A. Le premier, et très probablement
le plus fréquent, c’est le silence qui persiste.
Au moment où l’abus a eu lieu, l’enfant se tait ; après, il
continue à se taire de façon habituelle ; tout au plus certains
sortent-ils occasionnellement du silence, par exemple dans
l’anonymat d’un forum Internet ; là au moins ils ont confiance
et cherchent un peu de solidarité et d’explications auprès de leurs
pairs ; ou encore, longtemps après, d’autres se confient à leur
partenaire sentimental enfin déniché. Des règlements de compte
tardifs comme on en voit dans le film Festen (T.
Vintenberg, 1996) sont beaucoup plus rares. Ce silence prolongé
est le fait d’enfants résilients qui se débrouillent et cicatrisent
tout seuls ; à leurs côtés, hélas, bien des enfants traumatisés
restent trop effrayés ou trop mal dans leur peau pour jamais risquer
de parler ; enfin, presque par définition, les enfants
« allumés », ç-à-d chez qui l’abus a accéléré et amplifié
leur propre pratique sexuelle, normale ou déviante, n’ont pas envie
de dénoncer ce qu’ils considèrent comme positif : ils ne le
font que si un jour on leur fait des reproches pour leur sexualité
du moment et qu’ils se cherchent des excuses.
B. Il y a alors le petit groupe des familles qui règlent leurs problèmes toutes
seules, sans aide externe. Elles le font surtout lorsque
l’auteur de l’abus est un mineur, membre ou externe à la famille.
Plus rarement, c’est un adulte qu’elles remettent vertement à sa
place. Saluons au passage la résilience de ces familles, mais
regrettons peut-être que les victimes ne trouvent pas toujours toute
l’aide spécialisée que leur état nécessite.
C. Il y a ensuite les cas qui, après
avoir été révélés, font l’objet d’une prise en charge
psycho-médico-sociale exclusive. Ils sont probablement moins
fréquents en France qu’en Belgique où +/- 25 % des prises en charge
officielles [1] se déroulent de la sorte. Le succès de
l’entreprise est variable : certaines s’effritent au fil du
temps et la famille disparaît dans la nature ou plus exactement dans
l’inertie des rendez-vous manqués et le fatras des rapports
inutiles. D’autres se soldent avec succès parce que, comme on
l’espérait, tout le monde s’est montré raisonnablement réceptif à
l’offre d’aide qui était faite [2]. Dans d’autres cas enfin, la résistance au
travail proposé est telle que les intervenants psychosociaux
demandent le complément d’aide spécifique des intervenants
judiciaires. On rejoint alors les deux chemins suivants.
D. Il y a alors le groupe assez
important de cas où l’ on signale les faits abusifs au
système judiciaire pénal, alors qu’on n’a comme « preuve »
que la seule révélation verbale faite par l’enfant...voire une
suspicion plus ou moins forte. Ce signalement est fait tout
de suite et spontanément, soit par l’entourage familial de l’enfant,
soit par des intervenants médico-psycho-sociaux témoins de la
problématique, dans le cadre de la culture du signalement très
contraignante en France. D’autre de ces intervenants le font à un
moment donné du chemin à l’amiable qui serait occupé à stagner
(pratique plutôt belge).
Néanmoins que l’on soit belge ou français et quelles
que soient les nuances de la porte d’entrée, ce qui s’en suit est du
même ordre :
1. Dans une minorité de ces cas, des
aveux sont obtenus de l’abuseur, soit parce qu’il craque, soit
parce qu’il ne peut pas nier le poids d’autres indices matériels
quand même découverts progressivement. Alors, habituellement, les
tribunaux pénaux le condamnent et le sanctionnent ; après quoi,
il arrive qu’il soit bien aidé psychologiquement lors de son
éventuel séjour carcéral (mieux en France qu’en Belgique).
Néanmoins la prise en charge conjointe de la victime et de sa
famille est plus aléatoire ; pour peu qu’une institution d’aide
psychosociale existe -et ce n’est pas systématique !- sa
coopération avec le système pénal est trop souvent faible ou nulle,
personne ne sortant vraiment de sa logique pour accorder beaucoup
d’importance à l’autre ; quoique non indispensables, des
épreuves traumatisantes attendent donc la victime (répétition des
interrogatoires ; confrontations directes des enfants, même
jeunes, avec les suspects etc.) ; après condamnation, on ne
prend pas bien en charge les actes de réparation destinés à la
victime, etc... En outre, la libération des détenus est parfois
rapide et faite sans précaution pour la victime. Que de fois
celle-ci ne se retrouve-t-elle pas au foyer avec un père non repenti
et qui lui en veut, ou à croiser dans la rue le pédophile qui l’a
abusé et qui l’effraie ou le nargue ! N.B. Et enfin, cerise
sur le gâteau, il faudrait évoquer ces nombreux placements vite fait
bien fait de l’enfant, voire de sa fratrie, qui lui tombent surtout
dessus s’il est d’un milieu défavorisé, que sa famille à l’air
brouillon et peu fiable, n’a pas de bons avocats pour la défendre et
est entouré d’un bourdonnement d’agences sociales. Placements
erratiques, quelle que soit la qualité humaine de nombreuses maisons
d’enfants, sans grande logique ni pour l’indication d’arrivée, ni
pour celle de départ, ni pour fixer les contacts en cours de route
avec la famille. L’inverse est tout aussi erratique : maintien
de l’enfant en famille alors que le serpent du livre
de la jungle s’enroule autour de son corps et séduit son âme
chaque soir.
2. Mais dans la majorité des cas, l’on
ne demeurera définitivement qu’avec la seule parole de l’enfant dans
le bagage des « preuves ».
Alors, ce
qui s’en suit est encore pire : en face de celui-ci et de ceux
qui le soutiennent, il y a un suspect dont la personnalité est
souvent bien affirmée, qui sait qu’il joue sa peau (perte d’image
sociale et incarcération), et qui a eu tout le temps de redonner une
virginité à son ordinateur. Donc, il n’avoue pas ; et ses
avocats, bien plus entraînés à ces problèmes en 2003 qu’en 1990,
savent comment semer le doute. Dans ce contexte, la
traumatisation secondaire à bas ou haut bruit peut vraiment devenir
effrayante. Par exemple : Inertie du déroulement du
processus judiciaire ; c’est la routine habituelle, ici, et pas
vraiment la recherche du flag ! Interrogatoires, examens physiques,
expertises et contre-expertises multiples, dans une ambiance
émotionnelle et avec une compétence technique des plus
variables ; confrontations directes éprouvantes entre l’enfant
et le suspect [3] Absence des mesures de protection pendant
l’instruction judiciaire et persistance des contacts
enfant-abuseur ; [4] non mise en action parallèle du Tribunal pour
mineurs pourtant apte à veiller spécifiquement sur les dangers
toujours présents. Absence d’aide médico-psycho-sociale ou
incoordination entre celle-ci et le système judiciaire. Si nous
voulons être honnêtes, n’est-ce pas le pain quotidien des enfants de
ce vaste sous-groupe ?
3. On peut faire les mêmes observations
lorsque le signalement judiciaire est fait par un parent dans le
cadre d’une séparation parentale Ici, selon les cas, le
suspect est l’autre parent, son compagnon ou sa compagne ou un
membre majeur ou mineur de la famille de l’ex. Il n’est pas inutile de rappeler que, dans
ces contextes où ce sont souvent des enfants très jeunes qui sont
concernés, les études réalisées montrent que les faits sont avérés
entre 30 et 70 % des fois. Pourtant, l’inertie pour investiguer est
souvent plus importante que jamais : pense-t-on, sans rire,
qu’un enfant de 4 ans pourra encore dire quelque chose de crédible à
un expert ou à un policier huit mois après la première plainte
déposée ? Par ailleurs, les autorités pénales ne veillent
pas toujours à faire suspendre contacts entre ceux-ci et leur
possible abuseur pendant la durée de l’investigation judiciaire, ni
même à demander l’aide du Tribunal pour mineurs. L’on touche même
parfois au surréalisme : chaque sous-institution y allant
superbement de sa logique propre, on voit des parents condamnés pour
non-présentation d’enfants au suspect pendant le temps de
l’instruction !
E. Reste alors le dernier groupe,
pas très nombreux, où existent tout de suite des preuves matérielles
aux côtés de la parole de l’enfant (p. ex. une jeune adolescente qui
arrive en salle d’urgences après un viol). Ce qui s’en suit
correspond à ce qui a été décrit dans le chemin D1.
Vous semblez assez pessimiste...
Après un abus grave, quels vous paraissent être les besoins de
l’enfant victime ?
Je ne pense pas, hélas, être pessimiste, mais plutôt
réaliste... disons que j’ose parler de réalités que les discours
d’Etat, par définition politically correct,
ignorent ou occultent. Bien sûr, je ne peux pas démontrer ce que
j’avance au dernier chiffre près, mais je propose que l’on fasse
faire des études sérieuses, interuniversitaires et
interdisciplinaires, sur le devenir des cas, sans sélection ni
autres biais... Le résultat pourrait en être édifiant. Je ne suis
pas pessimiste non plus, parce que je ne recommande pas de baisser
les bras et de ne plus rien faire : j’ai des idées positives
sur les besoins des enfants et sur des actions concrètes à
mener ! En voici le résumé :
Primum non nocere : il est
impératif que la mise en place de l’appareil institutionnel de prise
en charge ne soit pas plus traumatisante que l’abus. L’enfant ne
fait pas la part des choses entre les bons et les mauvais
agresseurs : il veut moins souffrir, un point c’est tout !
Que l’on ne tue donc pas l’espérance qui l’a habité au moment où il
s’est décidé à parler !
L’enfant, a d’abord et avant tout besoin d’une
présence bienveillante à ses côtés. Présence qui puisse écouter et
qui compatit :
Ecouter, laisser parler,
encourager à se déployer... sans vouloir tout de suite reprendre et
critiquer, au nom des meilleures intentions du monde (« Mais non, petit, tu n’es
coupable de rien »).
Prendre
au sérieux, gravement, ce que l’enfant raconte et vit.
Partager avec lui des
émotions et des idées ; lui donner, qualitativement parlant, de
l’amitié bienveillante. Pouvoir s’indigner à haute voix de ce qui
est inacceptable.
Chercher à consoler, à
réassurer l’enfant sur la valeur d’être qu’il conserve.
S’engager aux côtés de
l’enfant et de sa famille pour améliorer leur sort.
Parler d’autre
chose ; ne pas réduire l’enfant à sa dimension
« abusé ».
Simultanément, il est souhaitable qu’une protection de
meilleure qualité mette l’enfant à l’abri des récidives d’agression.
Protection concrète, qui ne relève pas d’une sorte d’utopie
bureaucratisée. Alors, à quel prix ?
L’activisme, le manque
de discrétion et la précipitation sont très mauvais
conseillers ; ils aboutissent surtout à rendre impossible la
tâche des professionnels à venir et à permettre au suspect de bien
organiser sa défense ;
L’enfant
gagne à participer à sa propre protection, à la mesure de ses forces
et ce peut être plus efficace qu’on ne le croit (« Non », plus fermes, mises à distance plus
efficaces, etc.).
La vigilance et la
solidarité de l’entourage informel et sain de l’enfant peuvent
également être des adjuvants précieux.
Enfin,
s’avère le plus souvent positif ce que l’on peut appeler un sentiment de sollicitude et de responsabilité de
longue durée à l’œuvre chez les professionnels. Certes, il est
normal et structurant qu’existent des compétences complémentaires,
que des tâches soient réparties et des relais pris. Mais l’ambiance
de protection s’améliore si chaque professionnel présent le temps
d’une étape ne se sent pas quitte de sa responsabilité une fois que
l’enfant quitte son territoire, continue à sentir de la sollicitude
pour ce qu’il devient et concrétise la permanence de sa vigilance en
fonction des circonstances.
Les fois
rares mais réelles où l’on ne peut pas gagner en protection
matérielle, on peut s’efforcer de rester en contact avec l’enfant
pour discuter avec lui de ce qu’est l’intégrité
spirituelle : un adulte a peut-être le pouvoir d’abîmer son
corps d’enfant, mais jamais celui de s’emparer, ipso
facto, de son âme. Si l’enfant le veut de toutes ses forces, le
plus pur de lui-même - c’est-à-dire son psychisme et ses valeurs -
restera hors d’atteinte.
Tous les enfants n’aiment pas que leurs malheurs
soient étalés sur la voie publique et nous avons donc un devoir de
discrétion à leur égard. Beaucoup apprécieront néanmoins que, dans
le cadre de cette discrétion, il existe une reconnaissance sociale
du préjudice qu’ils ont subi, une sanction de l’abuseur et si
possible une réparation concrète de sa faute.
Le cas échéant, ils apprécient aussi que l’on
« rebondisse » sur leurs malheurs pour améliorer leur sort
général : prise en compte d’éventuels besoins sociaux de leur
famille ; prise en charge de leur problématique psychique, etc
... Néanmoins, les enfants veulent encore plus fondamentalement
que l’on respecte leur liberté à dire « Oui » ou « Non », et
donc, qu’on ne leur impose ni traitement ni autres réaménagements
contre leur gré.
Que peut-on souhaiter pour
l’avenir ? Que recommanderiez-vous aux professionnels
confrontés à ces situations difficiles ?
A. Il nous faut faire d’abord acte
de réalisme et d’humilité en arrêtant le tapage verbal
socio-politique autour de notre soi-disant efficacité ! Nous
avons mis au point des types d’intervention qui se centrent trop sur
la mise en place d’institutions officielles spécialisées ;
celles-ci exigent des moyens financiers que nous n’avons pas. Nous
faisons la politique de l’autruche à ce propos ; nous faisons
semblant que quelques expériences psychosociales pilotes suffisent à
la tâche (Belgique) ; nous montons en épingle dans les
statistiques la minorité de cas traités ou sanctionnés (Belgique,
France) en nous gardant bien d’évoquer la majorité silencieuse des
autres qui stagnent ou se retournent contre les victimes. Mais le
problème n’est pas que quantitatif ; au risque de choquer, et
en demandant l’indulgence de celles des institutions qui
fonctionnent bien et ne sont pas visées ici, nous devrions pouvoir
reconnaître que :
Nous sommes souvent
bureaucratiques et sans générosité (chacun son petit rôle et la
patate chaude à passer au suivant et encore, lentement, dans
l’enlisement des lettres et des rapports écrits).
Nos institutions
respectives sont souvent en rivalité pénible les unes avec les
autres sur le dos de l’enfant. (Qui sera le plus fort ? Qui
aura le pouvoir et qui se soumettra ? C’est cela, entres
autres, l’enjeu historique et secret de la « tyrannie au
signalement » qui s’est abattue en France).
Enfin, last but not least, des mécanismes de protection des
suspects existent bel et bien, au moins circonstanciellement, dans
quasi toutes les institutions...Il ne faut pas faire la politique de
l’autruche à leur propos. Ils sont souvent installés en référence à
des vécus émotionnels irrationnels : C’est
impossible, n’est-ce pas, que ce chef de service, homme d’œuvres par
ailleurs, ou que ce neveu célibataire tellement sympa se soient
laissés aller...... C’est plutôt l’enfant qui fabule... ou sa mère
qui lui a mis de mauvaises idées dans la tête... ou sa psy qui est
une féministe obsédée... Envoyons donc l’enfant en thérapie et
pendons tous ces adultes qui lui ont brouillé les
idées...
Face à ces limites et à ces risques, on devrait
réserver la machinerie officielle lourde aux cas les plus
pathologiques, dangereux ou scandaleux et pour tous les autres, qui
sont majoritaires, on devrait trouver davantage de solidarités
locales et d’engagements citoyens aptes à écouter et à protéger
l’enfant dans et depuis son tissu social informel.
B. Il faut également passer par des
formations spécifiques et arrêter de penser qu’une culture psy
générale suffit dans ce champ très particulier. Il est urgent que
les psys, en fonction de diagnostic et experts officiels,
connaissent bien les signes les plus fiables de la maltraitance, qui
ressortent de l’analyse du comportement et du discours de l’enfant
et de son entourage. Qu’ils arrêtent de se servir des réponses
données à des tests projectifs tout comme de symboles et
d’indicateurs indirects présents dans des dessins d’enfants en leur
attribuant une valeur indicative puissante qu’ils sont loin
d’avoir ! En outre, si l’enfant révèle des faits d’abus, que
chacun se réfère correctement à la seule grille d’analyse
actuellement validée, la SVA (statement validation
analysis) mise au point par Yuille et ses collaborateurs
québécois.
Que les
magistrats eux aussi aient une connaissance au moins générale de
cette dernière, mais surtout, que l’on se mette d’accord pour
admettre qu’un haut degré de probabilité de crédibilité à la SVA est
équivalent à un élément de preuve matérielle. Alors, il n’y aura
plus de recours abusif à la notion de présomption d’innocence,
excellente dans son principe mais détestable dans l’usage frileux,
pour ne pas employer d’autres termes, que l’on en fait bien trop
souvent.
C. A propos de coopération, on ne
devrait jamais parler de judiciarisation d’un cas,
mais de mise en œuvre conjointe d’une dimension judiciaire et d’une
autre médico-psycho-sociale, en charge spécifique de l’aide à la
victime et à sa famille. Mise en œuvre conjointe et coordonnée,
chaque catégorie d’institution ayant le droit à son indépendance et
le devoir d’être attentive à l’importance et aux besoins de l’autre,
ainsi qu’aux intérêts profonds de la victime. Il faut mettre
également de l’énergie coordonnée à améliorer le sort de la famille
et le fonctionnement psychique de l’abuseur.
D. A mon sens, quand elle est mise
en action, l’institution judiciaire pénale devrait associer
précocement et quasi-systématiquement le Tribunal pour mineurs dans
la procédure, vu les enjeux protectionnels souvent délicats qui se
posent. Ce dernier devrait exercer son droit d’agir au-delà d’un
éventuel non-lieu prononcé par la justice pénale, s’il estime que
l’enfant reste en danger. Dans tous les cas où une instruction
pénale a lieu dans le contexte d’une séparation conjugale, les
contacts de l’enfant avec le suspect devraient être suspendus
immédiatement et pour toute la durée de l’instruction ;
ensuite, quelque que soit la position pénale, c’est au Tribunal des
mineurs que devrait revenir l’appréciation de la conduite à tenir.
E. Enfin, plus radicalement, je
reste convaincu qu’il ne faut pas demander l’intervention
complémentaire de la Justice pour tous les cas avérés ou suspects de
maltraitance physique ou sexuelle. Ce qui compte c’est de donner à
la personne en danger la meilleure assistance qui soit. Ajouter des
institutions complique parfois les choses et fait courir de nouveaux
risques à tout le monde.
C’est le moment de signaler combien me heurte un
slogan à la mode « La sanction pénale est
thérapeutique » [5] (Pour qui ? L’auteur ? La
victime ? Les deux ?). Cette pseudo-vérité scientifique,
c’est une belle confusion de genres ! Une sanction méritée
est juste pour l’abuseur ; elle l’aide éventuellement à
réfléchir autrement sa vie et à réadapter ses comportements ;
elle est une condition intéressante pour qu’il renonce à l’idée de
sa toute-puissance et accepte de faire soigner la partie malade de
son être. Une sanction significative gagne donc à exister, mais
ne doit pas nécessairement être pénale ! Elle peut également
émaner du groupe social qui inviterait fermement l’abuseur à mettre
en œuvre des réparations concrètes valables, tout en n’ayant pas le
droit de l’y contraindre. La sanction de l’auteur n’est pas non
plus ipso facto thérapeutique pour la victime.
C’est moins simple que cela ! Pour beaucoup d’enfants, elle
aura un effet positif dans leur vie - comme la réparation d’une
injustice subie - et les aidera à reprendre confiance dans les
forces protectrices du monde ; elle ne remplace néanmoins pas
ce que la rencontre de soi dans la parole peut leur apporter comme
libération. Pour d’autres, la sanction de l’abuseur sera d’abord
vécue comme triste, effrayante, culpabilisante et il faudra les
aider à faire face à ces sentiments et à ces idées pénibles.
Pour vous convaincre que je ne dramatise
pas et que mes considérations sont valides, je vous invite à lire en
annexe des extraits du rapport de M. Juan-Miguel Petit,
commissaire des Nations Unies pour les droits de l’homme, suite à sa
visite d’inspection en France en 2002.
Et en matière de prévention, que
peut-on souhaiter ?
A. Je voudrais que l’on encourage
les enfants à comprendre leur propre sexualité et celle des autres
et à en avoir globalement une image positive. Certes, il existe
quelques zones noires qu’ils doivent repérer et éviter, mais la
sexualité est d’abord et avant tout une richesse de leur vie et de
la vie sociale. Qu’on accroisse leur lucidité pour repérer quand
ils sont menacés ; qu’on les encourage à se protéger eux-mêmes
à la mesure de leurs moyens et qu’on améliore leur compétence pour y
réussir. Intention à propos de laquelle il faut « partir de
loin » : c’est en acceptant les « Non » des enfants dans la vie de tous les jours,
face à nos injustices, que nous stimulerons la confiance dans leur
capacité à se défendre. Qu’on informe authentiquement les enfants
sur l’aide qu’ils peuvent attendre des adultes, en ce inclus ses
limites, en les éclairant correctement ; et puis qu’on laisse
davantage choisir à quelles portes ils iront frapper, plutôt que de
les gargariser de promesses pour politiciens en période électorale.
B. Je voudrais aussi que l’on
sensibilise l’entourage immédiat et « sain » de l’enfant à
l’importance que revêt son engagement aux côtés de l’enfant. La
solidarité de cet entourage, sa fermeté pour dire « Non » lui aussi, sa vigilance continuée,
ainsi que son attitude juste par rapport à celui qui a maltraité,
sont des éléments très intéressants mais malheureusement
sous-employés dans les processus d’aide contemporains.
C. Je voudrais enfin que l’on arrête
de regarder, comme des monstres irrécupérables, celles et ceux qui
ont dérapé, voire commis des maltraitances habituelles. Ce sont des
êtres de la même chair et du même esprit humains que nous. Si l’on
veut qu’ils changent, il faut aller vers eux, les accueillir, les
écouter, désapprouver leurs actes mauvais, certes - sans l’alibi
facile de la pathologie -, leur rappeler quelles sont les lois
de la vie et l’obligation de les respecter, travailler leur mental
pour que changent leurs idées toxiques et les surveiller ensuite
dans le même état d’esprit que l’on encadre un ancien alcoolique.
Ils doivent arriver à demander pardon pour ce qu’ils ont fait et
réparer leur faute, mais tout ceci n’exige pas chaque fois la sortie
d’une confidentialité partagée [6]
ANNEXE
EXTRAITS DU RAPPORT
DU COMMISSAIRE DE L ONU
COMMISSION DES DROITS DE
L’HOMME Cinquante-neuvième session Point 13 de l’ordre du
jour provisoire
DROITS DE L’ENFANT
Note présentée par M. Juan Miguel
Petit, Rapporteur spécial sur la vente d’enfants, la prostitution
des enfants et la pornographie impliquant des enfants, conformément
à la résolution 2002/92 de la Commission des droits de l’homme
Additif - Note préliminaire sur la mission en France
(25-29 novembre 2002
13. Le Rapporteur spécial ne considère pas que les
sévices sexuels contre des enfants constituent un phénomène plus
courant en France que dans d’autres pays européens. On constate
toutefois que de nombreuses personnes ayant une responsabilité dans
la protection des droits de l’enfant, en particulier dans le système
judiciaire, continuent de nier l’existence et l’ampleur de ce
phénomène.
14. Les personnes qui soupçonnent et signalent des cas
de sévices à enfant peuvent se voir accuser de mentir ou de
manipuler les enfants concernés et risquent des poursuites ou des
sanctions administratives pour diffamation si leurs allégations
n’aboutissent pas à des poursuites suivies de la condamnation de
l’auteur présumé des sévices. En particulier, les professionnels de
la santé encourent des risques dans ce domaine et rien n’indique que
les médecins bénéficient de l’aide et du soutien du Conseil de
l’ordre des médecins français.
15. Dans un nombre croissant de cas, un parent séparé,
habituellement la mère, choisit d’amener l’enfant ou les enfants à
l’étranger plutôt que de se conformer aux décisions d’un tribunal
accordant des droits de visite ou attribuant la garde à l’auteur
présumé des sévices, ce qui, à son tour, pourrait exposer l’enfant à
de nouveaux sévices sexuels. Il est même arrivé que des juges et des
avocats au courant des faiblesses du système judiciaire conseillent,
officieusement, à certains parents d’agir de la sorte. Ces parents
se trouvent donc sous la menace de poursuites criminelles pour leurs
actes aussi bien en France que dans le pays où ils se rendent.
16. Le manque de ressources, de formation et de
spécialisation dont souffrent les juges et les avocats s’occupant
d’affaires de sévices sexuels contre des enfants fait que les droits
de l’enfant impliqué dans des poursuites judiciaires ne sont parfois
pas suffisamment protégés. Il s’ensuit que les enfants concernés
risquent souvent de continuer à subir des sévices.
17. Il est certes possible que de fausses allégations
de sévices sexuels contre des enfants aient été faites dans le cadre
de procédures visant à attribuer la garde de l’enfant. Toutefois, le
Rapporteur spécial, après avoir examiné les preuves concernant les
affaires portées à son attention, a pu conclure que ces allégations
étaient sérieuses et fondées et que la suite qui leur avait été
donnée ne correspondait pas à l’intérêt supérieur de l’enfant.
18. Dans les affaires civiles visant à attribuer la
garde de l’enfant, celui-ci ne bénéficie pas d’un droit automatique
d’être entendu. Bien que les tribunaux civils puissent entendre
l’enfant à la discrétion du président du tribunal, l’enfant n’est
quasiment jamais entendu.
19. Lorsque des poursuites pénales sont engagées
contre les auteurs présumés de sévices, les tribunaux civils ne sont
pas supposés prendre de décisions quant à la garde ou aux droits de
visite jusqu’à ce que la procédure pénale soit menée à son terme.
Dans la pratique, toutefois, cette disposition n’est pas respectée,
ce qui donne lieu à une situation où l’enfant est obligé de rester,
souvent sans surveillance, avec une personne faisant l’objet d’une
enquête pénale pour des sévices infligés à ce même enfant.
Recommandations
21. Il
convient de respecter l’article 12 de la Convention relative aux
droits de l’enfant, qui consacre le droit de l’enfant d’exprimer ses
souhaits et son opinion et, notamment, « la possibilité d’être
entendu dans toute procédure judiciaire ou administrative
l’intéressant ». Le Rapporteur spécial comprend certes qu’il
importe d’éviter une situation où un enfant est obligé de répéter
plusieurs fois des allégations, mais il est encore plus important de
prendre au sérieux et de croire un enfant qui parle de
sévices.
24. Étant donné le nombre de cas
laissant apparaître un grave déni de justice pour les enfants
victimes de sévices sexuels et les personnes qui tentent de les
protéger, il serait bon qu’un organe indépendant, de préférence
la Commission nationale consultative des droits de l’homme, mène de
toute urgence une enquête sur la situation actuelle.
26. Le système judiciaire devrait se voir allouer des
ressources suffisantes pour être en mesure de dispenser une
formation en matière de droits de l’enfant et de suivre
convenablement les affaires s’y rapportant.
27. Lorsque des poursuites pénales sont engagées
contre les auteurs présumés de sévices, les tribunaux civils ne
doivent pas statuer sur la garde ou les droits de visite tant que la
procédure pénale n’a pas été menée à son terme. Dans l’intervalle,
l’auteur présumé des sévices ne devrait avoir accès à l’enfant que
sous une supervision constante.
28. Le Conseil de l’ordre des médecins français doit
de toute urgence revoir ses procédures, de façon à soutenir, au lieu
de les condamner, les médecins qui font part de leurs soupçons de
sévices à enfant.
VIDEO et BIBLIOGRAPHIE
Je vous recommande particulièrement une synthèse
pluridisciplinaire que nous avons réalisée à plusieurs praticiens,
de Belgique, France et Luxembourg, médecins, travailleurs sociaux,
psychologues et éducateurs, et qui s’intitule : Le traitement pluridisciplinaire de l’enfant abusé et de
sa famille ; trois vidéo-cassettes (ou 3 DVD) disponibles à
l’adresse ANTHEA : Anthea@internet-club.fr
Parmi les livres et articles que j’ai écrits, il y a
notamment :
1997 : J.Y. Hayez, E. de
Becker, « L’enfant victime d’abus sexuel et sa
famille : évaluation et traitement », Coll.
Monographies de la psychiatrie de l’enfant, Paris, P.U.F., 301 p.
1999 : J.Y. Hayez, E. de
Becker, « Abus sexuel sur mineurs d’âge », Encycl. Méd Chir (Elsevier, Paris), Psychiatrie,
37-204-H-10, 1999, 5 p.
J.Y. Hayez « Sexualité des enfants en âge d’école
primaire », Perspectives psychiatriques,
38-4, 282-299.
2001 : J.Y. Hayez « Pour
battre en brèche l’idée qu’il y a des abuseurs sexuels partout, et
dès la maternelle, Enfance-Adolescence,
2001,1,67-76
2001 : J.Y. Hayez et E. de
Becker, Perspective systémique et travail familial ou de couple dans
la prise en charge des auteurs d’agression sexuelle, 237-254 in Psychopathologie et traitements actuels des auteurs
d’agression sexuelle, Actes de la conférence de consensus de la
Fédération française de psychiatrie.
Début
2004, je publierai aux éditions Odile Jacob un livre portant sur
la sexualité saine et pathologique des 6-13 ans et sur leur
accompagnement éducatif et thérapeutique. Le titre approximatif en
sera : les 6-13 ans, leur vie sexuelle et leurs
parents).
Photos : Michel Spaak
Notes
[1] Elles portent principalement sur des cas d’abus
sexuels intra-familial où l’on a une première intuition que les
faits seront reconnus, y inclus par celui qui abuse, et que la
collaboration sera positive
[2] Même si les motivations de cette réceptivité et
l’engagement de chacun dans le processus restent très variables.
[3] Quand on veut bien y réfléchir, seuls quelques
adolescents - qui pratiquement ont demandé eux-mêmes la
confrontation - regarderont leur abuseur dans les yeux et
maintiendront ce qu’ils auront à dire ! Pour tous les autres,
c’est une expérience effrayante et anti-contributive à la
vérité : l’enfant se liquéfie de peur, en le montrant ou pas,
et l’adulte rentre dans sa forteresse, et achève sa trahison !
[4] A tout le moins peut-on « espérer » que,
en cette période d’incertitude, leur dimension sexuelle est mise
entre parenthèse
[5] Les tenants de ce slogan lui donnent même une
signification implicite encore plus contraignante « Sans sanction pénale, pas de thérapie possible ...
ceux qui ne recourent pas à la sanction pénale sont eux-mêmes des
tout-puissants hors-la-loi »
[6] Partagée : avec les éléments sains de la
famille ou/et de la famille élargie, avec l’un ou l’autre voisin ou
intervenant de première ligne prêt à l’engager.
Forum : 7 message(s)Le 2
décembre 2004 : >
A l’écoute des enfants victimes d’abus sexuels , par julie
etudiante en maitrise de psychologie
Le 2 mars 2004 : >
A l’écoute des enfants victimes d’abus sexuels
Le 6 décembre 2003 : >
A l’écoute des enfants victimes d’abus sexuels , par Maman à
bout
Le 27 octobre 2003 : >
A l’écoute des enfants victimes d’abus sexuels , par
artmercedeslux
Le 14 juin 2003 : >
A l’écoute des enfants victimes d’abus sexuels , par
Jean-Maurice ARNOULD
Répondre à cet article Ce forum est modéré à priori : votre
contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un
administrateur du site.
|