Paru dans Sauv. Enf. n°2, 1995 : 187-197.
LE MINEUR D'AGE DANS UNE FAMILLE RESTRUCTUREE:
CE QU'IL Y VIT ET COMMENT L'Y ACCOMPAGNER?
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MEMOIRE
J.-Y. HAYEZ
Pédopsychiatre, Docteur en
Psychologie (1).
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FAMILLE RECOMPOSEE; UN TERME BIEN INSATISFAISANT
POUR DES REALITES DE TERRAIN TRES VARIABLES.
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Le qualificatif " recomposé " ... " reconstitué
" fait trop penser au bricolage qui donne, à
tort, une nouvelle apparence d'identique au
vase que l'on a cassé. Il indique implicitement
la nostalgie de celui qui y recourt, comme si
l'état antérieur était le seul " vrai ", la
faute qu'il y a eu à casser le vase et, au
fond, l'irréparable du geste même si, par
artifice, il y a une " recomposition ".
Je remercie mes collègues de travail qui m'ont
aidé à rédiger ce texte et notamment Mesdames
Siméon et Verougstraete.
Malheureusement, nous n'avons pas encore trouvé
de qualification qui donnerait à cette nouvelle
étape d'une vie familiale, la chance d'être
décrite positivement, avec ses richesses et ses
limites originales. On recourt parfois à des
périphrases compliquées et peu spécifiques : E.
Collange, par exemple, parle d'un réseau
familial, d'une " tribu " de référence dont
portes et fenêtres sont larges ouvertes, pour
permettre plus d'allées et venues que dans la
famille nucléaire habituelle. I. Thiry parle
d'une " constellation familiale " dont le
parent gardien et son nouveau conjoint ne sont
plus un centre aussi fort que dans la famille
nucléaire habituelle : d'ailleurs, pour peu
qu'y habite(nt) un ou des enfants de lits
différents, il est très probable que plusieurs
constellations se superposent et
s'entrecroisent partiellement.
Faute de mieux, nous adopterons le vocable : "
famille restructurée ".
Beaucoup des considérations que nous émettrons
dans la suite de cet article concernent
centralement l'une de ces restructurations, la
plus fréquemment étudiée, et probablement (?)
la plus fréquente sur le terrain, que voici
résumée :
Après une étape dite de " famille - ou foyer -
monoparental(e) " - elle-même consécutive à une
séparation conjugale ou à un veuvage -, une
maman, parent gardien d'un ou de plusieurs
mineurs (2)
ouvre la porte de sa maison à un
nouveau compagnon, avec qui elle veut
stabiliser une vie de couple déjà débutée.
Quelque peu arbitrairement, nous dirons que
l'étape de la famille restructurée commence
lorsque ce " nouveau " s'adresse aussi aux
enfants, pour nouer avec eux un lien affectif
et éducatif.
Ce " nouveau " a lui-même - ou n'a pas -
d'enfants (3)
, en garde ou en visite. Il
branche également les enfants de sa compagne
sur un nouveau réseau humain : sa propre
famille d'origine, ses amis, connaissances et
réseaux sociaux.
La plupart du temps, sa venue ne supprime pas
les liens qui existent éventuellement entre les
enfants de sa compagne et leur branche
paternelle ... de là à prétendre
qu'il n'y provoque
aucun remous, c'est une autre histoire.
Enfin, indépendamment de ce qui se passe dans
la branche maternelle, le père, s'il vit
toujours, peut lui-même garder le statu quo ou
procéder aux restructurations les plus diverses
de sa vie relationnelle.
Et donc, déjà dans le cadre de ce premier type
de restructuration, plusieurs variantes sont
possibles et c'est bien dans une ou plusieurs
constellations d'adultes et d'enfants, aux
contours imprécis et différents selon les uns
et les autres, que la vie va désormais se
dérouler.
Par ailleurs, il existe de nombreux autres
types de restructuration et par exemple :

- c'est le père qui est gardien, et la mère qui
exerce le droit de visite;
- une première étape de famille nucléaire n'a
jamais existé : pères morts ou partis pendant
la grossesse; mères décédées à la naissance de
l'enfant; mamans célibataires par choix ...
Dans tous ces cas, le parent unique dans sa
matérialité, a ouvert ou non l'enfant à l'idée
de l'autre, dans son statut de géniteur et
éventuellement aussi de parent;
- la seconde étape - la phase monoparentale -
n'a jamais ou quasi jamais existé : mères qui
cohabitent avec leurs nouveaux compagnons dès
qu'elles se séparent du père;

- les allées et venues du " nouveau " sont
discrètes, irrégulières ... il ne s'occupe
guère des enfants et l'on ne sait pas très bien
s'il y a nouvelle famille ou seulement nouveau
lien sentimental entre adultes;

- actuellement, la restructuration ne se fait
que chez le parent visiteur, par exemple le
père : sa nouvelle compagne n'est néanmoins pas
toujours neutre, ni bienveillante, par rapport
à l'enfant visiteur : jeunes femmes qui se
mettent en rivalité avec la mère-gardienne,
mères qui apportent leurs propres enfants à
leur compagnon, et veulent évincer l'enfant de
l'autre, etc.;

- Et voici encore deux exemples de
restructuration plus inattendue, sans être
exceptionnelle.
Une maman conçoit un enfant - Alain - avec un
amant de passage, puis son couple officiel se
réconcilie et l'enfant, qui a d'emblée porté le
nom du mari - son père aux yeux de la loi! - se
met à être investi, adopté en quelque sorte par
ce père officiel qui n'ignore pourtant rien de
ses origines. Trois ans après, le couple, de
nouveau en crise, éclate définitivement. La
mère se fond dans la nature avec un nouvel ami
... Et le père se retrouve avec la garde de
tous ses enfants, ceux qu'il a procréés et
Alain. Pourtant, ce père est attaché à Alain,
et ne fait pas de différence avec les autres
enfants ... comme quoi, il se crée parfois un
lien de filiation spirituelle profond, sans que
le lien de sang soit là : ce n'est pas le
départ du parent biologique, ici, qui a
réorienté la vie de l'enfant.
Deux ans après, le père se remet en ménage avec
une dame, dont, il aura d'ailleurs un nouvel
enfant, Gérard. S'identifiant culturellement à
la manière dont il a été élevé, il confie très
largement l'éducation de tous les enfants à la
nouvelle épouse. C'est alors seulement que
commencent des troubles du comportement d'Alain
et des difficultés relationnelles très
probablement subtilement provoquées, et par
l'incapacité d'Alain à se greffer sur cette
nouvelle image féminine, et par l'incapacité de
la nouvelle compagne à accepter ce fardeau
qu'elle ne peut se représenter que comme le "
Mauvais objet ", le coucou d'une autre dans son
propre nid, et par la passivité du père.
L'exposé de cette brève histoire nous fait nous
aventurer à proposer que, ce qui fonde la
famille, c'est, davantage que les liens du
sang, une " histoire forte " partagée entre
personnes d'au moins deux générations
différentes, incluant des mineurs, et où
existe, au moins chez une partie des adultes,
la volonté de créer ( ou de maintenir ) des
liens éducatifs et affectifs positifs avec ces
mineurs.
Jérémie ( onze ans ) a été adopté à l'âge de 18
mois par un couple alors sans enfant. Quand il
a eu cinq ans, un autre enfant, Charles, de deux ans
son cadet a séjourné trois ans dans la maison avec
le statut d'enfant accueilli; puis les parents
naturels de Charles l'ont repris chez eux, mais
il a continué à fréquenter irrégulièrement
certains W.E. et certaines vacances, la famille
de Jérémie. Quand celui-ci a eu neuf ans, une
autre fillette, Louise, a été adoptée. Quand
Jérémie a eu dix ans, sa maman s'est trouvée
enceinte à son grand bonheur, ce qui a provoqué
chez Jérémie un mélange de joie et
d'insécurité. Depuis la naissance de ce petit
dernier, Loïc, toute l'agressivité de Jérémie
s'est reportée sur Charles, lors des visites de
celui-ci et vice-versa : à peu près du même
âge, chacun des deux enfants concentre sur
l'autre l'inquiétude qu'il ressent à propos de
son propre statut et la rage de ne pas être le
petit prince unique.
Ne peut-on pas parler, ici aussi, d'une vraie
famille progressivement et originalement
structurée, avec de grandes différences de
statuts et de territoire entre parents, - tour à
tour adoptifs, d'accueil et géniteurs - et
enfants? ...
* Les enfants, membres de ces constellations
familiales en voie de restructuration ou
stablement restructurées, vivent des sentiments
et se font des représentations mentales de ce
qui leur arrive, qui sont très variables. Pour
les comprendre, il faut se donner l'occasion de
les écouter, et ne pas les objectiver a priori,
au nom de son prosélytisme à soi, qu'il soit
conservateur ou son inverse (" Leur sort est
terrible ou formidablement créatif "). Au
demeurant, ce qu'ils y vivent est le plus
souvent évolutif :
On peut admettre que, pour beaucoup d'entre
eux, les premiers moments de la restructuration
connotent plus d'insécurité que d'optimisme
parce qu'ils se sentent menacés de pertes
variées : pensons, par exemple, à la relation
spéciale, de confidence et de protection, que
les enfants aînés avaient élaborée avec leur
mère ... pensons à l'espace qu'il faut partager
autrement, etc.
Mais ce n'est pas vrai pour tous : pour
certains, ce sera la joie quasi-immédiate de
voir leur mère moins déprimée et moins
irritable, de se sentir mieux protégés, de
pouvoir s'identifier à un nouvel adulte
particulièrement " enthousiasmant " etc.
Remarquons en outre que ces " vécus " ne sont
pas très spécifiques! Ne sont-ils pas provoqués
par tout nouvel arrivant, voire tout nouvel événement
qui dérange l'homéostasie d'un groupe,
comme par exemple, la naissance d'un puîné dans
une famille nucléaire?
Et puis, au fil du temps, le sentiment de
menace s'atténue souvent, et les richesses
potentielles du nouveau système de vie
apparaissent mieux aux enfants. Non sans
tâtonnements, chacun devant se réapproprier un
territoire partiellement différent, en
concertation ou en conflit avec les autres, et
devant aussi modifier son réseau relationnel.
Plus les partenaires de la nouvelle
constellation sont créatifs, plus ils acceptent
l'incertitude de ce qui pourrait se remettre en
place ... plus, paradoxalement, ils se donnent
de chances de trouver des solutions-compromis
qui soient acceptables par tous.
Ce n'est malheureusement pas toujours aussi
idyllique, mais ici encore, les aggravations
occasionnelles de la non-acceptation réciproque
ne sont pas l'apanage des familles
restructurées!
Jacques ( neuf ans ) a été confié
à la garde de sa
maman, qui s'est remise en ménage avec une amie
... Cette homosexualité des adultes n'est pas
sans inquiéter et irriter le papa, qui reçoit
son fils pour de nombreuses visites ... La
situation est tendue entre les adultes, mais ne
donne pas lieu à des réactions jugées anormales
chez l'enfant. Après quelques temps, le papa se
remet lui-même en ménage avec une veuve, mère
de trois enfants adolescents. Alors le
comportement de Jacques se détériore
progressivement et inexorablement, lors des
nouvelles visites dans la famille de son père.
Sa cible principale, c'est la compagne de celui-
ci, objet de toutes ses désobéissances,
négligences vestimentaires, vandalisme, et
autres encoprésie ... Malgré de nombreuses
tentatives de restauration de la communication,
trois ans plus tard, le bras de fer engagé par
Jacques dure toujours, au point que les visites
doivent être réduites, et pour une partie
d'entre elles se passer avec le père seul.
Pour mieux comprendre ces différents phénomènes
susceptibles de se produire dans le psychisme
et le comportement de l'enfant, nous allons passer
en revue, quelque peu schématiquement, les
différents réaménagements relationnels liés à
la restructuration d'une famille, en restant
centrés principalement sur les enfants de notre
paradigme.
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LES PRINCIPAUX REAMENAGEMENTS RELATIONNELS.
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Un nouvel adulte vient habiter en permanence
dans la maison : il y cherche et y prend sa
place; participe à la gestion de la vie
quotidienne, vit un lien amoureux avec la dame
de la maison et se positionne progressivement
par rapport aux enfants de celle-ci.
Outre que cet adulte constitue une opportunité
d'expériences nouvelles, d'enrichissement
informatif et culturel, sa simple présence
devrait pouvoir signifier à tous - mère,
enfants ... et lui-même - qu'un lien dyadique
parfait, où l'un serait tout pour l'autre, est
de l'ordre de l'illusion.
1) C'est ce qui se passe le plus souvent mais
non sans quelques tâtonnements : le " nouveau "
cherche à être signifiant, non seulement pour
sa compagne, mais aussi pour les enfants de
celle-ci
(4).
Ses motivations à leur égard sont
d'ailleurs des plus variables : à un extrême,
il n'y fait attention que pour plaire à leur
mère. A l'autre, il est en manque de paternité
( ... ou il est pédophile ) et ce sont eux qui
l'intéressent fondamentalement. Plus souvent,
il en tient compte tout simplement, comme êtres
humains dignes d'attention et, s'il désire
d'abord réussir son lien sentimental avec sa
compagne, il s'investit aussi à nouer une
relation amicale avec eux, et à participer à
leur éducation.
... Découvrir ce qu'il veut vraiment, chercher
à le réaliser, le négocier en fonction des
attentes et réactions des autres ne se fait pas
en une fois. Il existe des allers-retours et
les uns et les autres gagnent à s'exprimer, à
demander, chacun pour soi; alors, au terme de
dialogues, d'analyses des ratés, et autres
événements vécus, et de négociations, on peut
aboutir à un équilibre
satisfaisant
(5)
, où, souvent, certaines des attentes initiales de
chacun ont dû se polisser.
2) Dans certains cas, l'on s'écarte de ce lent
processus de redéfinition positive des places
de chacun : par exemple certains " nouveaux "
sont particulièrement adroits et proches des
enfants, et les enthousiasment rapidement. Ou
alors ce sont les enfants qui s'avéraient être
en quête d'une nouvelle image paternelle, ou
d'un remède à la dépression qui régnait à la
maison, et qui surinvestissent le compagnon de
la mère fraîchement embarqué, mais c'est
parfois moins favorable : la mère, épuisée par
les problèmes éducatifs, mythifie l'apport de
son nouveau compagnon" (" Il va enfin venir à
bout de toi " dit-elle à son fils contestataire
) et du coup, elle met l'adulte et l'enfant en
opposition impossible à gérer. Ailleurs, le
nouveau compagnon est intempestif, autoritaire,
entre dans la famille tel Zorro, et se fait
rejeter au moins par les enfants. Ailleurs
encore, les enfants ne l'intéressent pas, voire
même, il veut sournoisement les éliminer pour
avoir toute la place ou/et parce qu'il les vit
comme des intrus, traces d'un autre homme dont
il reste jaloux, même si celui-ci a échoué.
Comme on le voit, bien des variantes sont
possibles dans ce qui se vit, et ces quelques
exemples, loin d'être exhaustifs, montrent
surtout qu'il faut s'écarter des clichés
stéréotypés, et se donner la chance d'écouter,
sans a priori, et d'accueillir ce qui se vit
dans l'originalité.
L'introduction de ce nouvel adulte modifie les
sentiments et le comportement du parent dont il
est le partenaire; il confronte également les
enfants au témoignage de vie d'un nouveau
couple, et ce nouveau couple, au regard
immédiat des enfants.
L'introduction de ce nouvel adulte modifie les
sentiments et le comportement du parent dont il
est le partenaire; il confronte également les
enfants au témoignage de vie d'un nouveau
couple, et ce nouveau couple, au regard
immédiat des enfants.
1) Les enfants ne sont d'ailleurs pas
confrontés qu'à des aspects frustrants de ces
nouveaux comportements maternels, comme par
exemple, fréquemment, une moindre disponibilité
directe en temps à leur égard. Ils sont
également les témoins d'une ambiance plus
positive : davantage de vie se réintroduit dans
la maison; leur mère est plus joyeuse, plus
détendue, plus sécurisée; simplement les deux
adultes doivent-ils veiller à ne pas trop se
renfermer sur eux-mêmes, et tendre la main aux
enfants à l'occasion, pour les inviter
explicitement à participer à ce courant de vie
positif ...
Ils doivent aussi accepter que, souvent, la
réceptivité des enfants à ces dimensions plus
positives ne sera pas immédiate : ceux-ci ont
besoin d'un temps pour comprendre, voire pour
protester :
Même quand leur mère a l'air plus heureuse, il
n'est pas rare que, d'abord, le comportement
des enfants soit plus dépressif, plus
irritable, chargé d'appels à l'attention qui ne
disent pas leur nom. On voit alors, par
exemple, de jeunes adolescents s'enfoncer dans
l'échec scolaire, des malades en remettre quant
à leur invalidité, d'autres commencer des
troubles de la conduite ... Le pire de
tout est que, de la sorte, ils récupèrent trop
d'attention impuissante et culpabilisée de leur
mère, et que le " nouveau " entame avec eux un
bras de fer autoritaire stérile, qui finit par
l'exclure de l'affection de tous.
Dans le cas où ce serait le père, gardien ou
visité, qui prendrait une nouvelle compagne, on
peut voir ses filles, surtout grandes, se
montrer bien possessives à son égard, et en
révolte plus ou moins déclarée contre la
nouvelle compagne, pour vérifier cette illusion
affective qui est que leur père " reste
toujours bien à elles ".
2) Les enfants sont également les témoins du
fonctionnement d'un nouveau couple, avec ses
dimensions sentimentales, en partie publiques,
et ses dimensions sexuelles, discrètes, bien
sûr, mais connues ou/et objet de fantasmes.
Ce n'est pas toujours facile à assumer par eux
: les plus grands peuvent être très troublés
par ce vécu de nouvelle jeunesse, qui les
renvoie directement à la leur, et à leurs
propres tâtonnements et parfois déboires
sentimentaux. Les plus petits peuvent avoir
besoin de vérifier qu'ils comptent toujours,
par exemple en se créant des problèmes ...
Ce n'est pas toujours facile non plus pour le
nouveau couple, qui, au moins pour un de ses
partenaires, ne se crée pas de rien; non
seulement il doit évoluer sous le regard de
témoins attentifs que sont les enfants déjà là,
et qui perturbent son intimité, mais il y a
aussi, dans l'imaginaire des adultes, les
souvenirs du passé, et notamment ceux du
premier couple raté, source de nostalgie et de
comparaisons. C'est-à-dire que souvent le
nouveau couple se sent particulièrement obligé de
réussir; il est donc enclin à la fois et à
dramatiser et à dénier les petits ratages de la
reconstitution, sans dialogue à leur sujet et
sans leur trouver de solution négociée
satisfaisante.
A partir de ce besoin de se taire et de
déclarer que tout reste parfait, l'on peut
deviner que l'on ne se trouve pas toujours dans
les conditions les plus favorables pour régler
les petits problèmes et différends éducatifs
qui se posent à propos des enfants.
La restructuration de la branche maternelle de
la famille est susceptible de provoquer des
remous dans la branche paternelle, autre
constituant de la constellation familiale des
enfants.
1) Ces remous procèdent parfois du seul
imaginaire de ceux-ci, qui pensent que leur
père ne supportera pas qu'ils s'attachent au
nouveau (" Si j'aime le nouveau, c'est comme si
j'oubliais mon père ... c'est comme si je lui
volais du temps, alors que je l'ai déjà quitté
"). On voit alors ces enfants devenir
malheureux partout : anxieux et culpabilisés
chez leur père, qui pourrait bien découvrir
leur soi-disant faute, et désagréables et se
retenant de se laisser aller chez leur mère,
pour des raisons symétriques.
2) Parfois, hélas, ces remous sont bel et bien
provoqués par l'hostilité réciproque ou
unilatérale des adultes des deux branches : tel
père, jaloux, se fait raconter les
comportements éducatifs du " nouveau " lors du
droit de visite de l'enfant, et le critique à
tour de bras jusqu'à téléphoner des injures à
son ex-épouse.
L'inverse se produit également, surtout en
dehors de notre paradigme : il n'est pas rare
que la nouvelle compagne d'un père gardien
veuille détourner les enfants de l'affection
qu'ils ont pour leur mère.
Les conséquences de ces tensions ne sont que
trop souvent la dilution des visites et de
l'intensité de la participation éducative de "
l'autre branche ", dans un contexte
d'agressivité, de disqualification réciproque
et de dépression.
Le compagnon de la mère reste en relation avec
sa propre famille d'origine, ses amis et autres
réseaux sociaux, et, du coup la constellation
familiale des enfants s'amplifie encore, et
connaît de nouveaux remous.
Par exemple, les adultes de la troisième
génération sont assez soumis au régime du chaud
et du froid : on a eu bien besoin d'eux avant
la phase de restructuration ... puis, le
nouveau couple dispose de ressources
supplémentaires et veut aussi prouver sa capacité
à réussir sans aide ... puis, à certaines
occasions, on leur ramène des enfants connus et
inconnus, en les priant de les intégrer tous
... pas étonnant que, parfois, ils mettent la
nouvelle famille un peu à distance.
Enfin, la restructuration de la famille connote
de nouvelles coexistences d'enfants, dont les
statuts et les allées et venues sont des plus
variables.
A titre d'exemple, dans notre paradigme, la
maman pourrait avoir engendré un ou plusieurs
enfants issus d'une ou de plusieurs unions
précédentes; pour chacun d'eux, elle pourrait
être gardienne ou parent-visiteur. Autant pour
un ou plusieurs enfants adoptés ou en accueil
familial : nous les appellerons enfants A, A',
A''.
Le nouveau compagnon a, lui aussi, un ou
plusieurs enfants en visite ou en garde : nous
les appellerons B, B', B'', etc.
Le couple restructuré peut procréer un ou
plusieurs enfants, en adopter, ou on gérer en
accueil familial. Soit les enfants C, C', C''
...
On voit donc que ça peut faire beaucoup de
monde et de mouvance, parce qu'il n'est pas
toujours ni possible, ni parfois désiré, de
coordonner les allées et venues de tout ce
petit monde : entre le droit de visite éventuel
à l'autre branche de la famille, les camps
scouts et les copains que l'on invite à loger,
on ressent parfois l'intérêt de disposer d'un
très bon programme ordinateur : ce peut être à
la fois très sympathique, ce mouvement
perpétuel de la vie, mais aussi bien insécurisant,
tant au niveau matériel qu'au niveau affectif.
D'autant que cette redistribution entraîne
parfois avec elle ponctuellement ou
définitivement, des pertes de statut vécus
comme privilégiés : du jour au lendemain, tel
enfant n'est plus l'aîné, ou la seule fille, ou
le seul performant au football ...
On sait aussi qu'il n'existe pas vraiment de
dénomination officielle pour désigner les unes
par rapport aux autres catégories de ces
enfants. Et, au-delà de ces noms absents, quel
est véritablement leur statut réciproque : que
se passe-t-il, par exemple, quand tombent
amoureux un adolescent et une adolescente,
vivant sans lien de sang sous le même toit,
l'un fils de la mère, l'autre fille du
compagnon avec lequel elle a fini par se
remarier? ...
On devine donc bien à quel mélange et à quelle
mouvance de représentations mentales, de
sentiments et de comportements peut conduire
cette coexistence fluctuante d'enfants : ici,
ce sera la menace et l'hostilité ... là, la
joie, la complicité, la libération de pouvoir
parler de ses problèmes à une copine de son âge
... il y aura des renforcements momentanés de
l'alliance contre les adultes, et pourtant, à
d'autres moments, une partie des soi-disant
alliés aura besoin de vérifier qu'elle a
toujours un lien privilégié avec son parent
contre le clan des autres, etc.
Nous reviendrons par la suite sur le maniement
pédagogique de ces situations. Le pire de tout,
c'est de faire la politique de l'autruche à
leur sujet et d'ignorer des apparents " petits
" problèmes relationnels, parce qu'ils
émaneraient de petits enfants. Le mieux, c'est
de donner à chacun le droit de s'exprimer, de
dire ce qu'il ressent des autres, et d'accorder
une réelle importance à cette verbalisation.
Après quoi l'on peut rassurer, et restructurer
les territoires s'il le faut.
|
QUELQUES RECOMMANDATIONS A PROPOS DE L'EDUCATION.
|
Certes, nous sommes conscients que l'adoption
des attitudes qui vont suivre n'est jamais
idéale qu'à nos yeux, et qu'elle réclame des
adultes un désintéressement et une décrispation
dont la vie ne les rend pas toujours capables
... nous sommes conscients également de devoir
nous limiter à quelques recommandations
générales, qui ne rendent évidemment pas compte
de toutes les nuances de la réalité. Nonobstant
ces restrictions, nous considérons qu'il est
important de :
* Ecouter ce que les enfants vivent et disent
spontanément à propos de la restructuration;
leur " rendre la parole " et reconnaître,
fondamentalement, qu'ils ont des enracinements
affectifs, parfois mystérieusement choisis par
leur subjectivité, et qui sont susceptibles de
se mobiliser. Ces ressourcements affectifs
génèrent en eux un certain nombre de
sentiments, d'idée, d'images du monde ... et
aussi des rites et comportements auxquels ils
tiennent et qu'ils ne désirent et ne peuvent
pas modifier sur simple commande.
Les laisser s'exprimer, à propos de la
constellation familiale et de l'avenir de
celle-ci ne signifie, ni qu'on leur donne la
toute-puissance de décider de tout, ni qu'on ne se
mobilise jamais en fonction de leurs souhaits.
S'il est souhaitable que les adultes conservent
le pouvoir de l'éducation, encore faut-il que
ce soit un pouvoir qui se laisse éclairer et
influencer par les besoins exprimés par les
enfants.
* Informer abondamment les enfants sur ce qui
est occupé à se passer : les informer de la
matérialité des choses et des êtres, avec leurs
éventuelles mouvances, entre autres au niveau
des allées et venues des enfants; mais les
informer également d'objectifs et de réalités
plus spirituelles et plus affectives et par
exemple :

- la nouvelle entité familiale qui se crée ne
va pas nier l'histoire qui a existé, ni
l'existence de sous-systèmes différenciés : il
s'agit de reconstituer un noyau d'identité
commun, mais qui coexistera avec d'autres
dimensions présentes et passées, elles-mêmes
hétérogènes;

- la reconstruction occupée à s'opérer crée
quasi inévitablement des moments d'insécurité
et de frustration, mais elle peut générer aussi
de grandes joies. Chacun des enfants y occupe
toujours une place importante; il aura aussi
l'occasion d'y faire des expériences nouvelles
et d'y exprimer sa créativité, dans un monde
d'abord peu balisé, et qui le restera moins
qu'une famille bien encoconnée;

- etc.
* Ne pas forcer le temps; ne pas imposer
artificiellement l'installation de liens
affectifs; faire confiance à la capacité
d'apprivoisement émanant de tout ce qui se sent
bienveillant à l'égard d'autres.
Par exemple, mieux vaut ne pas imposer de
gestes affectifs, ni de mots qui désigneraient
statutairement le nouvel arrivant; mieux vaut
prévenir l'enfant qu'il n'est pas obligé de
devenir le copain des enfants de l'autre :
qu'il fasse avec eux comme il le sent, sans
toutefois leur nuire ni les insulter. Mieux
vaut accepter que, au début, souvent, par
conviction ou par protestation, son sentiment
d'appartenance à la nouvelle famille ne soit
pas très important. Et surtout, que l'on ne
touche pas aux liens affectifs qu'il avait avec
l'autre branche familiale, et aux modalités
concrètes avec lesquelles il les gérait.
* ( Pour la mère, dans notre paradigme )
permettre que le nouveau prenne progressivement
une place de co-éducateur complémentaire à la
sienne, et qui ne se substitue pourtant, ni à
elle, ni au père des enfants. De son côté, le
nouveau compagnon doit pouvoir demander - ou
prendre - cette place, ni plus, ni moins, en
faisant fi parfois de l'ambivalence de sa
compagne : ni " toute la place ", ni " aucune
place ", deux positions inverses qui
s'avéreraient tout aussi angoissantes et inacceptables
pour l'enfant.
L'exercice de cette complémentarité paie
surtout sur les gestes et rites de la vie
quotidienne. Par contre, quand il y a une
décision spéciale à prendre, le " nouveau "
pourrait à la fois, et donner son avis, et
savoir s'effacer face à l'autorité ultime du
parent gardien ( ou mieux encore, du couple
parental originaire, si père et mère ont pu
faire taire leurs dissensions quand il s'agit
d'éduquer ).
L'exercice de cette complémentarité dans la
branche maternelle n'exclut pas que, à
l'occasion ou souvent, les rites et règles de
vie de la branche paternelle soient différents.
Pour beaucoup de ces différences, on devrait
pouvoir faire remarquer à l'enfant, sans se
disqualifier entre adultes, le relatif des
exigences éducatives, qui " valent "
essentiellement pour le lieu où l'on est. Par
contre, s'il s'agit d'inculquer des valeurs
estimées fondamentales, chacun pourrait en
plaider l'importance " universelle " sans pour
autant mépriser les conceptions différentes de
l'ex-conjoint, ni nier l'inconfort dans lequel
l'existence de ces différences met l'enfant.
* Protéger, pour chaque enfant, l'existence et
la persistance d'un territoire matériel propre
- un espace personnel en quelque sorte - à
l'intérieur duquel ses biens et son intimité
soient garanties.
Même quand une famille n'est pas très riche et
habite un espace restreint, même si, alors, il
faut bien faire quelques concessions
importantes, par exemple au niveau du partage
des chambres, les adultes doivent montrer
qu'ils restent les garants d'un droit de
l'enfant à la propriété : qu'ils protègent donc
à l'occasion, contre l'invasion des autres, le
fait que l'enfant conserve " sa " place à
table, ses pantoufles - sans qu'on puisse lui
faire de blagues à leur sujet - ou, plus
simplement encore, qu'il est parfois juste
qu'on lui " fiche la paix ".
· Au fur et à mesure que le temps passe, et que
les enfants commencent à s'apprivoiser dans la
nouvelle famille, il peut encore être important
de donner, à des moments différents, deux
impulsions inverses mais également
structurantes, grâce auxquelles chacun
s'imprègnera mieux de l'existence du semblable
et du différent :

- La première consiste à " marquer le coup ", à
" solidifier " l'existence de la nouvelle
famille on créant un contexte matériel et
certains rites qui lui sont propres. Les
enfants peuvent d'ailleurs participer à cette
nouvelle création : si toutes les familles ne
peuvent pas déménager et se réinventer
radicalement un nouveau lieu de vie, on peut
cependant procéder à des recompositions plus
partielles de l'espace de la maison, de
l'organisation du temps et de certaines
habitudes de fonctionnement qui marquent
positivement l'existence d'une réalité
nouvelle.

- Inversement, à d'autres moments, il faut
pouvoir se défusionner, et consacrer
l'existence de sous-systèmes, soit issus du
passé, soit nouveaux.
Un exemple : si les adultes s'efforcent de
faire régner la justice dans l'application des
règles et la répartition des territoires, il
est important que chaque entant qui le
souhaiterait puisse garder quelque chose de
privilégié dans le contact affectif avec son
parent; ceci peut même se marquer, à
l'occasion, dans un signe matériel, comme un
week-end de voyage d'un parent et de ses
enfants.
Au fond, la patience est souvent payante. Au
fil du temps, soit de nouveaux apprivoisements
réciproques se font et des territoires se
redéfinissent à la satisfaction de tous, soit
les tensions deviennent moins vives et, sans
s'aimer beaucoup, des sous-systèmes apprennent
au moins à se respecter. Ce n'est
malheureusement pas toujours le cas, et il
faudrait, quand rien ne va plus, avoir le
courage de l'évaluer et ne pas s'obstiner à
vouloir que chacun doive coexister à tout prix
avec tous les autres. Nous avons déjà dit que
la constatation de l'impossible n'était pas
facile pour les adultes du couple, entre
lesquels l'enjeu narcissique et affectif de la
réussite est énorme. Mais on devrait aussi, de
loin en loin, pouvoir faire ce bilan avec et
pour un ou plusieurs enfants, et les autoriser
à vivre ailleurs, chez leur père par exemple ou
chez des grands-parents ou en internat,
définitivement ou l'espace d'un temps. C'est
seulement au prix de ce courage que les
personnes concernées retrouvent parfois,
paradoxalement, l'impression d'être libres, de
compter et de réussir leur vie.
Séparation parentale, famille reconstituée,
beaux-parents.
Pour retourner à l'endroit
dont je viens de partir..
L'auteur décrit le devenir des mineurs d'âge et
de leurs relations familiales, dans les
familles recomposées après séparation du couple
parental originaire.
En étant à l'écoute de ce qui s'y vit, sans
prosélytisme, ni conservateur, ni soi-disant
progressif, il passe en revue les phénomènes
affectifs complexes et mouvants liés à la
recomposition : prise de participation d'un
nouvel adulte à la vie quotidienne;
modification des sentiments et des actes du
parent gardien qui trouve un nouveau partenaire
... mais aussi du parent visiteur; mélange
d'enfants de lits différents, etc.
L'article propose également quelques
recommandations à propos de l'éducation des
enfants ici concernés : écoute, information
abondante, confiance dans le travail du temps
et la capacité d'apprivoisement de chacun;
protection du territoire propre de l'enfant;
solidification de l'existence de la nouvelle
famille et pourtant, paradoxalement, respect de
l'existence de sous-systèmes.
Pour retourner à l'endroit
dont je viens de partir..
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Résumé en espagnol : Resumen.
|
N.B.
(
N.B.)
018 - el menor de edad en una familia reestructurada : lo que
hay y cómo hay (s018).
El autor describe lo que se vive en los menores de edad y
sus relaciones familiares, en las familias recompuestas
después de separación de los padres de origen.
Al ser a la escucha de lo que allí se vive, sin
proselitismo, ni conservador, nisiquiera progresivo, el
autor examina los fenómenos emocionales complejos
y móviles vinculados a la recomposición :
adjuncion de un nuevo adulto en la vida diaria;
modificación de los sentimientos y actos del padre
encargado que encuentra a un nuevo socio... y también
del padre visitante; mezcla de niños de camas diferentes, etc.
El artículo propone también algunas recomendaciones
con respecto a la educación de los niños concernidos :
escucha, información abundante, confianza en el trabajo del
tiempo y la capacidad de adaptacion de cada uno; protección
del territorio propio del niño; solidificación de la
existencia de la nueva familia y , paradójicamente, respeto
de la existencia de subsistemas.
Pour retourner à l'endroit
dont je viens de partir.
(1). Centre Chapelle-aux-Champs, 30, Clos
Chapelle-aux-Champs, 1200-Bruxelles et
Cliniques Universitaires Saint Luc, avenue
Hippocrate, 10 à 1200 Bruxelles.
(2). Nous désignerons désormais par le vocable "
les enfants " ces mineurs d'âge qui vivent
quotidiennement dans la famille restructurée ou
la visitent. De facto, il s'agit d'enfants ou
d'adolescents , issus d'une ou de plusieurs
unions préalables des adultes de la famille, ou
de leur couple actuel. Ils peuvent encore être
adoptés, ou simplement en accueil familial. Si
cela s'avère nécessaire nous les appellerons
enfants A, B ou C selon que leur parent
officiel est la mère, son nouveau compagnon ou
les deux.
(3). idem.
(4). Et elle en fait autant, bien sûr, si son
compagnon a des enfants.
(5). Hormis les très rares cas de pédophilie
d'abord - évidemment - non déclarée, qu'il faut
pouvoir éjecter de la famille sans se faire
d'illusions quant à leur possible amendement.
Pour retourner à l'endroit
dont je viens de partir.
Création le 27 avril 2003.
Dernière mise à jour
le dimanche 06 juillet 2008.
Issu d'un tiré-à-part remis par le
professeur Jean-Yves Hayez.
DS.ds