LES PREMIERS ENTRETIENS

 

J.-Y. HAYEZ  (1)

 

RESUME

 

Après avoir rappelé quelques options générales qui fixent son cadre de travail, l'auteur décrit les étapes successives des premiers entretiens. Chaque fois, il parle autant des attitudes intérieures qui guident le consultant, que de la forme de ses interventions, souvent concrètement illustrées. Les étapes qu'il passe en revue sont : les « photos de famille », descriptions à foyers multiples de transactions entre parents et enfants, avec leur dimension comportementale et affective; les reformulations empathiques, ré-expression par le consultant de ses impressions principales, d'abord sous forme ponctuelle, puis en une synthèse discutée avec les clients, où se profile un plan de travail pour l'avenir; l'étape des options : option de principe où les clients optent pour le statut quo ou le changement, et options appliquées, où se fait un choix parmi les propo­sitions d'aide. L'article veut moins présenter une méthode de travail originale que rappeler l'importance du respect d'un rythme dans le travail, et l'importance d'une cohérence entre interventions et vécus implicites du consultant.

 

SUMMARY

 

First interviews. - After recalling some of the general options which determine the framework of his work, the author describes the successive stages of the first interviews. For each stage, he refers to the interior attitudes which guide the therapist as much as to the form of his interventions. often concretely illustrated. The author reviews the following stages: « family photographs », multifocal descriptions of transactions between parents and children with their beha­vioural and affective dimension ; empathic reformulations, i.e. re-expression by the therapist of his main impressions, first in a punctual way, then in a synthesis discussed with the patients, from which a working plan is outlined for the future; the stage of options: option of principle when the patients opt for the status quo or for a change, and applied options when a choice is made among the proposals of aid. The aim of this article is less to present an original working method than to recall the importance of respecting a rhythm in the work and the importance of a coherence between the therapist's interventions and his implicit experiences.

 

Mots-clés : Entretien.

 

MON CADRE DE REFERENCE

 

Avant de vous parler plus concrètement de ma façon d'imaginer et d'animer les premiers entre­tiens, je trouve nécessaire de vous situer rapidement l'évolution de certaines de mes références et convictions, parce qu'elles sous-tendent évidemment les interventions pratiques que je décrirai plus loin. Pour commencer, je voudrais donc attirer votre attention sur trois principes auxquels j'ai adhéré progressivement.

 

1) Avec le temps, ma façon d'appréhender un enfant ou une famille s'est transformée :  je me sens davantage phénoménologue que psychopa­thologiste. Lorsque des parents s'ébranlent jusqu'à moi avec une plainte qui porte sur le comportement d'un enfant, je me sens invité à visiter toute une ville, même si l'on me montre seule­ment un mur lézardé, et même si l'on voudrait parfois que je ne demeure qu'en face, pour l'inspecter et le réparer. Moi, j'ai besoin de parcourir les rues, et de les faire parcourir avec moi à ces habitants qui se plaignent. Et, dans cette ville, la famille nucléaire n'est jamais qu'un quartier, interconnecté aux autres. Plutôt que de fonction­ner comme un entrepreneur, à la recherche d'une réparation rapide à faire, je me sens un urbaniste, désireux de dialoguer au moins avec les pouvoirs publics d'un quartier, et parfois avec ceux des quartiers voisins. Et, dans un quartier, avant d'abattre un vieux mur, même lorsqu'il insatis­fait, on y regarde à deux fois  il ne faut pas que le charme du quartier en pâtisse, ni que la maison d'à côté s'écroule, ni que les vieux qui venaient s'asseoir sur le banc au pied de ce mur, soient trop désemparés, etc ... Le mur lézardé, et insatis­faisant est une réalité, mais il y a aussi les richesses du quartier, les matériaux potentiels de reconstruction qui y sont déjà présents, et c'est tout cela que je veux faire redécouvrir à mes vis-à-vis ... en entendant cependant qu’eux, sont peut-être obsédés par ce mur lézardé, et qu'il faut aussi leur donner confiance sur la valeur de ma démarche urbanistique, qui les invite à prendre du recul, et à découvrir un ensemble : je dois aussi leur montrer que je n'ai rien d'un doux fantaisiste, et que ce mouvement finira par être efficace.

 

2) Avec le temps aussi, s'est nuancée ma position vis-à-vis des deux grandes catégories d'écoles de pensée qui influencent fortement la pratique de beaucoup de centres de guidance, et des consul­tations privées en clinique infantile, je veux parler des écoles de psychanalyse et de thérapie fami­liale. routes les deux m'ont apporté des éléments et des modèles d'une très grande richesse pour comprendre la nature et le fonctionnement de l'enfant et de sa famille. Pour une grande part de ce qu'ils sont - j'ai envie de dire « la meilleure part » - ces modèles ne me paraissent pas contra­dictoires, mais complémentaires et, sur le terrain, l'on peut fonctionner harmonieusement en faisant la synthèse des uns et des autres.

 

Cependant, et comme c'est inévitable quand on construit une théorie, il me semble qu'existent, ici et là, des positions outrancières, c'est-à-dire des positions qui ne sont pas confirmées par la vérité de la clinique, et que je ne partage pas. Par exemple, je ne peux pas partager l'idée qu'un enfant - ou un adulte - soit appelé le symptôme de son système familial. J'admets volontiers qu'il subisse des influences, parfois puissantes, mais je crois aussi à la différence de chaque être, à son originalité, à son intra psychique, à sa capacité à filtrer et à transformer les influences qui pèsent sur lui. Dans un système de forces multiples, cha­que être conserve une organisation intra psychique originale. Une implication pratique de cette conviction est la suivante : je ne pense pas néces­sairement que c'est un « dubble-bind stérilisant » que de combiner une thérapie familiale et une thérapie individuelle. Celle-ci peut ne pas s'énon­cer comme « c'est lui qui est malade, et vous n'y êtes pour rien » mais tout simplement comme « il est autre; il n'est pas le seul produit des forces que vous faites agir sur lui ».

 

Mais vis-à-vis de la psychanalyse aussi, j'émets certaines réserves  par exemple, et assez paradoxalement pour une école de pensée qui prime comme objectif de faire mieux accepter à chacun sa réalité, c'est-à-dire ses zones de plénitude et sa castration, ses richesses et ses limites, les ana­lystes laissent trop traîner l'idée, au moins impli­citement, que la reconstitution d'un territoire thérapeutique avec l'enfant - ou avec l'adulte - peut l'amener à se libérer de tous ses conflits, à en refaire un enfant idéalement épanoui, en lais­sant d'ailleurs dans l'ombre la question de savoir pour qui il serait épanoui. Or, la réalité de la pra­tique montre qu'une majorité des traitements s'arrêtent en cours de route, soit parce que l'enfant le veut ainsi, soit parce que précisément, le réseau de forces dans lequel il interagit interdit qu'il n'en dise plus.

 

Mais, ma réserve principale, vis-à-vis des deux écoles cette fois, est que, dans les faits sinon dans les déclarations de principe, elles ont une connotation réductionniste, souvent comme si les phénomènes pathologiques et les reconstructions ne s'expliquaient et ne s'obtenaient que dans un champ psychogénétique couvrant l’intra psychique, les relations parents-enfants, et tout au plus la famille élargie. Or, à mon sens, c'est trop ignorer le poids du corps et le poids de forces sociales plus vastes.

 

Le poids du corps, nous l'avons longtemps nié; c'est nous qui avons proclamé qu'on était autiste - ou même arriéré mental - parce qu'on avait une mère pas comme il faut ... et si nous n'en sommes plus tout à fait là, encore aujourd'hui,  nous comprendrons essentiellement une colère, une montée d'angoisse, une agitation... comme étant principalement l'expression d'un conflit psy­chique, plutôt que de nous référer à des hypothèses somatiques ou constitutionnelles qui nous paraissent suspectes ou désuètes. Il n'est pas étonnant que les organicistes protestent avec rage et vigueur, et veuillent réenvahir tout le champ des troubles du comportement avec leurs seules catégories explicatives. Si nous ne nous réveillons pas pour pratiquer enfin une approche intégrée, incluant une révision de certaines de nos métho­des, nous nous préparons des lendemains très douloureux. Et il en va de même pour le poids du social. Nos convictions sur leur influence patho­gène ou restructuratrice doivent encore s'affer­mir. Il n'en est pour preuve qu'une journée d'études organisée récemment en Belgique par la Ligue francophone d'hygiène mentale sur «  le contenu social comme outil thérapeutique », où la participation des médecins et des psychologues ne devait pas représenter plus de 5 à 10 p. cent de l'auditoire. Certes, ils pouvaient toujours rétor­quer que ce n'était pas leur rôle, qu'ils travail­lent de façon multidisciplinaire et que, précisé­ment, ils étaient représentés par les travailleurs sociaux de leurs équipes. Mais  vous savez comme moi que, dans nos institutions, il en est des rôles comme de la langue d'Esope. et que le métames­sage qui pouvait passer était que « le social, ça n'a qu'une importance secondaire ».

 

3) Ce plaidoyer que je suis occupé à faire pour ­le non-réductionnisme m'amène tout naturellement à vous exposer ma troisième conviction  préalable. Au-delà des interactions psychogénéti­ques, je crois fermement à la multifactorialité, pour rendre compte de la majorité des troubles que l'on nous demande d'examiner. Les facteurs susceptibles d'opérer se situent dans les différents champs que je viens d'évoquer, somatique, intra­psychique, familial et social, mais, ils ne se super­posent pas de façon indépendante les uns aux autres, comme on nous l'a laissé entendre lors de nos études de médecine, à propos des causes des maladies : il existe entre eux un jeu combi­natoire chaque fois original, et c'est ce jeu que je voudrais deviner en parcourant  «  la ville »  avec la famille, comme je vous l'ai décrit plus haut.

 

Autrement dit, je ne ferai jamais l'hypothèse qu'un enfant de 17 mois est insomniaque parce qu'il a une mère anxieuse. Je me demanderai aussi comment fonctionne son corps, son système nerveux permettant ou non le relâchement. A-t-il un tempérament anxieux différent de ceux de la moyenne de son âge? Quel est le rôle du père dans le renforcement ou l'extinction du problème? Et celui des voisins et des grands-parents ? Et celui de l'habitation? Et comment l'enfant commence-t-il à organiser sa jeune personnalité, ses désirs et ses colères naissantes face à ses personnages familiers dont il devine les habitudes? Et puis, comment tous ces éléments peuvent-ils se renforcer et s'annuler? Pourquoi se centre-t-on sur la difficulté de sommeil? Est-ce que cela s'explique quand on se promène mieux dans le quartier, et dans les autres quartiers de la ville?

 

Ces différentes questions que je me pose, tout bas et tout haut avec la famille, m'amènent main­tenant à vous exposer avec davantage de détails comment je procède aux premiers entretiens : je vous parlerai tout autant des attitudes intérieu­res que des interventions pratiques.

 

APPLICATION AUX PREMIERS ENTRETIENS

 

Acceptation des constructions spontanées de la famille

 

Dans la perspective phénoménologique que j'invo­quais tantôt, j'accepte la façon spontanée dont une famille se présente à un premier entretien. Par exemple, si lors d'une conversation télépho­nique préalable, la question m'est posée  « avec qui faut-il venir ? », je laisse la réponse à l'appré­ciation de mon interlocuteur. Quand une famille, en tout ou en partie, est en face de moi, j'essaie d'éviter le double piège d'une part de l'interpré­tation rapide - la réalité extérieure, l'heure à laquelle on a donné un rendez-vous, cela joue un rôle pour expliquer les absences -, d'autre part de la démission et de la séduction. Le plus important ici me semble non pas de vouloir reconsti­tuer de force une famille complète, où le père tiendrait ce que je crois être le rôle du père, mais plutôt, d'accepter émotionnellement la cons­truction spontanée de ceux qui sont en face de moi. De l'accepter, en cherchant à en saisir la signification avec bienveillance et précision : « Si le papa de Luc était là, comment réagirait-il main­tenant? Que dirait-il? ... Comment pouvons-nous comprendre qu'il ne soit pas là? »

 

Une application de cette acceptation émotionnelle, c'est, par exemple, le domaine des secrets  c'est-à-dire ces parents qui nous attrapent dans le couloir, avant la consultation, pour nous dire : « Il est adopté, mais il ne le sait pas ... » ou qui, en cours de consultation, demandent à ne pas parler de quelque chose devant l'enfant, ou à le faire sortir. L'acceptation émotionnelle, ici, consiste à imaginer et à vivre qu'ils font là un acte important pour se protéger à leur manière, même s'ils nous mettent sur les bras une difficulté tech­nique. Plutôt que d'être confrontés à notre irritation et parfois, à notre pression pour aller plus loin, ils devraient pouvoir entendre que nous voyons bien là un signe de leur sagesse. Mais l'acceptation émotionnelle n'est pas la démis­sion : nous n'allons pas, ipso facto, faire sortir l'enfant parce qu'on nous le demande. Si nous pensons qu'il doit rester, et dans son intérêt et dans le nôtre, nous proposerons plutôt qu'on parle d'autre chose, en remettant l'abord du thème-tabou à une rencontre ultérieure entre adultes. Par la suite et entre adultes, nous parle­rons beaucoup de la communication adultes-enfants, des conflits intérieurs liés aux secrets, du vécu possible de l'enfant s'il sait qu'existent des secrets, sans connaître leur contenu ... nous étudierons, avec les parents, s'il vaut mieux dé­passer ou maintenir cette position, en tenant compte de leurs émotions, de leurs idéaux péda­gogiques, et de l'impact probable de chaque choix sur l'enfant.

 

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce thème de l'acceptation émotionnelle, mais vous en dis­tinguez déjà les grands tenants : d'une part, la façon dont une famille se présente - les pré­sents et les absents, la façon dont elle structure sa communication, tout cela a du sens - et d'autre part le viol de cette spontanéité par le thérapeute ne conduit pas souvent à un résul­tat positif. Par ailleurs, il nous faut aussi créer des conditions de travail où nous pouvons mettre sur le tapis l'étude de ce sens, par exemple en invitant provisoirement une partie de la famille, en écrivant à un absent sans le menacer d'une présence obligatoire, etc ... Enfin, nous avons le devoir d'indiquer comment ce sens spontané que la famille incarne ou défend nous paraît participer ou non à l'entretien des problèmes dont elle se plaint.

Voici une autre application de cette acceptation possible des constructions d'une famille : elle concerne notre attitude à l'égard de l'enfant, pen­dant les consultations où il est présent avec ses parents  lors de ces consultations, une minorité d'enfants se montrent agités, bruyants, sans distances, et l'on peut se contenter d'interagir rai­sonnablement avec eux, sans leur donner toute la place. Ils la demandent cependant parfois, et notre acceptation de l'existence de ce, besoin - prendre toute la place - ne signifie pas que de facto, nous leur en permettions la réalisation :

il faudra, par exemple, essayer de comprendre ce qui se passe  si les parents se montrent consen­tants à ce débordement de leur progéniture.

La majorité des enfants,  par contre, est une ma­jorité silencieuse, bien sage, quelque peu inhibée nous acceptons l'existence de cette timidité et nous évitons de surinterpeller l'enfant à ce moment-là. Nous veillons à lui garder une place de sujet, en ne parlant pas pour lui, mais nous ac­ceptons que ce soit un sujet timide, silencieux, du moins dans ce contexte.

 

Lorsque la consultation est très chahutée, que l'enfant y occupe la place d'un bouc-émissaire, ou que les paroles de rejet à son égard sont systé­matiques, ou encore lorsqu'il est pris à parti dans le conflit qui oppose ses parents ( couples séparés ), il nous arrive de le faire sortir du local de consultation après quelques minutes en essayant, si c'est possible, qu'il soit aussi occupé pendant ce temps, par exemple dans un entretien avec un autre membre de l'équipe.

 

En effet, les positions agressives d'avant-plan de son entourage ne peuvent pas se mobiliser, ni même être reliés à leur sens profond, lorsque l'enfant est présent, du moins lors des premières consultations : on est condamné à une longue plaidoirie accusatrice qui est vite stérile et ren­force chacun dans l'idée qu'il doit y avoir des justiciers outragés et un coupable. En séparant parents et enfant, nous voulons donner à chacun l'occasion de se retrouver dans le calme, mais nous ne voulons pas sous-entendre une désapprobation des forces existant pour le moment dans la famille :   elles ont certainement leur sens, nous en acceptons l'idée, mais nous donnons à chacun l'occasion de mieux comprendre pourquoi on en est arrivé là.

 

Les « photos de famille ».

 

1) Proposer qu'un consultant, tant au cours des premières consultations que par la suite, lors des guidances, prenne de bonnes photos de fa­mille ou même un film de la famille qui le consulte, pourrait hérisser certains, s'ils pensaient que je propose ainsi de privilégier « le voir » par rapport à « l'écouter » : il n'en est rien! Le terme «  photo  » est imparfait; peut-être aussi celui de « film sonore » l'est-il moins, mais il est davan­tage prétentieux, car on ne saisit jamais que de toutes petites tranches de la vie d'une famille. Pour moi, les deux dimensions de la vue et de l'écoute sont également importantes : nos clients ont une parole par laquelle ils se situent, et ils ont aussi un corps, un comportement non-verbal qui les situe notamment par rapport à leur parole!

 

Plus essentiellement, en proposant de prendre des photos, j'avais surtout à l'esprit la définition d'un bon photographe : quelqu'un qui aime saisir la vie, telle qu'elle est, et qui « s'arrange » pour que cette vie s'exprime  par sa patience, par sa bien­veillance et son art de mettre les gens à l'aise, par sa discrétion et son art de se faire oublier, par sa subtilité, en fonction de laquelle il devine quel sera le « bon moment », spontané, significa­tif, inattendu.

 

Un bon photographe ne corrige pas la pose de ses modèles pour qu'ils soient comme lui le veut, mais il les prend comme ils sont, ce qui n'exclut pas de sa part précision, rigueur, patients ca­drages.

En ces débuts de consultations, je ne suis pas mécontent de me comparer à un bon photogra­phe, avec cette complexité supplémentaire que je dois aussi essayer de comprendre où je suis, moi, sur les photos : je suis aussi l'objet d'un transfert, d'une attente affective de la part de cette famille. Où me mettent-ils, par exemple, sur cette photo pénible où l'on semble ne pas venir à bout d'un enfant au moment du repas?

 

Un premier cadrage possible et souhaitable est de situer la famille autour de l'événement qu'est la consultation elle-même. En me référant à une sémantique psychanalytique, je dirai qu'il s'agit de faire une première analyse de la demande ou de la non-demande.

 

2) Il existe évidemment bien des « cadrages » de photos de famille. Pour les besoins d'un exposé, je ne peux pas faire autrement que de vous les présenter successivement; niais vous verrez que, dans la pratique clinique, il faut souvent' passer de l'un à l'autre, av~t d'en achever aucun, pour revenir ensuite à chacun d'eux. Au moins en va-t-il de la sorte pour les deux premières catégories de « cadrage ».

 

Ce premier lot de photos nie semble très impor­tant et je m'efforce qu'elles soient bien nettes, mais vous comprenez déjà mieux la notion de chevauchement que je viens d'invoquer. On ima­gine mal de passer trop de temps sans parler d'autre chose. Les clients se demanderaient pour­quoi nous nous interrogeons autant sur le sens de leur venue plutôt que de chercher à les aider dans les problèmes essentiels qui les préoccupent.

 

Ces photos autour de la consultation ont elles-­mêmes bien des nuances. En voici quelques-unes :

 

- Quel a été l'événement qui leur a fait franchir le pas, et prendre rendez-vous? Pourquoi chez moi, plus particulièrement ? Idéalement - mais le plus concrètement possible - qu'espèrent-ils que je puisse faire ou dire, et à qui ? Qu'est-ce que chacun, dans la famille, a pensé de cette consultation? Qui trouvait que c'était plutôt une bonne idée, et pour qui était-ce une mauvaise idée? Des personnes étrangères à la famille nu­cléaire ont-elles joué un rôle pour provoquer la consultation ? Lequel ? Dans quel état d'esprit la famille est-elle à leur égard? D'autres que la famille sont- ils au courant de la consultation ? Qu'en pensent-ils? etc. Ce ne sont là que quel­ques suggestions, à adapter en fonction des circonstances!

 

Les réponses des familles sont souvent très inté­ressantes et peuvent parfois vite orienter la méthodologie de l'accompagnement dans une direc­tion spécifique et structurante, alors que leur ignorance aurait pu conduire à l'hostilité incompréhensible et au passage à l'acte. En voici trois applications :

 

· On découvre que l'école pousse fortement à la consulta­tion (" On renvoie votre enfant difficile si vous n'allez pas voir le psychiatre "). Ici, il faut garder la position du tiers, témoin et révélateur de la relation entre la famille et cette école, et éviter l'alliance émotionnelle rapide avec un des deux partenaires : ne pas s'aligner sur le point de vue de l'école, en entérinant ipso facto que l'enfant a des problèmes, mais ne pas non plus s'identifier à la colère rentrée des parents sur qui on a fait pression ( d'autant plus que l'on se sent, soi aussi, vaguement manipulé  ) : après tout, ils ont choisi d'obéir à cette pression, et il faut soigneuse­ment analyser les raisons de leur obéissance ... et puis, l'école n'a pas nécessairement une perception inexacte de l'enfant! Mieux vaut donc rester tiers, c'est-à-dire analyser tout haut ce qui se passe et ne pas se mettre une seconde en position de demandeur. Tout en s'incluant, soi-même, dans l'analyse : « dans l'état d'esprit où la famille se trouve, quelque chose de positif peut-il sortir de cette consultation, ou non? » Si c'est  non, proposer à la famille de ne pas aller plus loin dans une démarche stérile, en ajoutant que cela ne signifie pas la condamnation de quiconque, ni la reconnaissance de notre part que l'enfant est en bonne santé affective : seule, l'investigation est stérile ... Si c'est oui, essayer de répondre aux seules questions pour lesquelles on a évalué que c'était oui.

 

·            Un parent est pour la consultation, et l'autre est contre  ( selon les cas, cet  autre parent est physiquement présent ou absent ) : on ne peut, ni commencer les entretiens avec l'enfant - parce que l'on s'oppose au second parent -, ni ne pas les commencer - parce que l'on s'opposerait ainsi au premier ! – Ici, la meilleure méthode, me semble-t-il, est d’entrer en relation avec les deux parents, par un moyen approprié ( sur place ; par lettre, par téléphone ), en précisant que cette relation ne signifie pas pour nous le début d'un travail diagnostique ou thérapeutique, mais une enquête préalable destinée à savoir si leurs points de vue ne peuvent pas mieux s'harmoniser,  ou si, à l'avenir, il faudra faire quelque chose ou non avec l'enfant au cas où leur dissension persisterait. Dans les cas les plus favorables, le conflit parental ainsi abordé n’est pas pour rien dans la problématique de l'enfant, et le fait d'essayer de le com­prendre avec respect, sans donner tout de suite raison à l'un ou à l'autre, permet une décrispation de leurs attitudes et positions  l'inclusion de l'enfant par la suite ne se fait que si un feu vert est donné des deux côtés, sans mani­pulation de notre part pour l'obtenir.

 

Dans les cas moins favorables, le parent déclaré hostile ne répond pas à nos invitations r dans ce cas, il nous semble que c'est souvent une erreur que de s'obstiner à travailler avec l'enfant. Nous préférons lui dire: «  Moi, je décide que nous ne devons pas nous parler, même si maman a envie que nous le fassions  ». Sinon, il a le sentiment de trahir le parent hostile en répondant à nos questions contre sa volonté. Reste alors possible un travail de guidance avec le parent demandeur.

 

· Les grands-parents jouent un rôle émotionnel important dans la famille et, éventuellement, dans la genèse de la consultation. Par exemple, ils l'ont tout à fait déconseillée et les parents, encore contre-dépendants par beaucoup de leurs attitudes, s'y précipitent. Dans un premier temps, on peut se contenter de l'enregistrer, tout simplement. Even­tuellement, de manifester notre empathie pour la complexité de leur situation, en y incluant les sentiments qui ont été dits et non-dits: «  Vous êtes des adultes ... il est important pour vous de gérer personnellement votre famille ... la désap­probation de vos parents vous irrite, et vous vous donnez le droit de passer au-delà ... Toutefois, leur point de vue ne vous est probablement pas indifférent : vous préféreriez sans doute qu'ils vous acceptent, qu'ils vous reconnaissent, qu'ils reconnaissent la valeur de nos décisions... Ce qui se passe aujourd'hui n'est peut-être qu'une application d'une difficulté que vous avez souvent ressentie. Nous y revien­drons par la suite...». Et par la suite, en effet, il faudra réanalyser les rapports présents et passés avec leurs parents, en se rappelant que, s'ils viennent à la consultation contre le gré de ceux-ci, cette situation réveillera peut-être des conflits analogues intériorisés, et que le mélange d'agres­sivité et de culpabilité qu'ils seront susceptibles de vivre pourrait conduire à l'échec auto-punitif de la consultation. En outre, ce ne sont certainement pas des consultations où il faut se laisser tenter par un rôle parental!

 

  Un autre cadrage bien utile des photos de famille, consiste à cerner la dynamique familiale autour de la plainte qui est au premier plan. La plainte - « il est énurétique, il ne fait plus rien à l'école, il est méchant ... » -, est le nerf péri­phérique malade du corps familial; c'est autour de ce point de cristallisation que se sont con­centrées la tension, la colère, l'angoisse, la dé­pression de la famille. Non seulement c'est res­pecter le narcissisme des parents que d'en tenir compte, niais c'est également très révélateur de la dynamique familiale que de comprendre finement ce qui se dit, se fait, se vit ... ou qui est absent autour de la plainte.

 

En reprenant la métaphore de l'urbaniste, je demeure d'abord un certain temps autour de la lézarde du mur, je la prends au sérieux ... et, plus loin dans ma promenade, j'essaie de ne jamais oublier que c'est pour cette lézarde que l'on m'a consulté.

 

Concrètement, il s'agit donc de bien saisir les positions de chacun : si l'on parle d'un enfant « méchant », se centrer sur l'une ou l'autre expérience où il s'est montré méchant; trouver ce que chacun a dit ou fait pour y faire face; situer aussi les refus de prise de position ou les absences et leur raison; mettre en place l'enchaînement de ces éléments : qui réagit à quoi, une première, une seconde, une troisième fois; déterminer ce qui peut être raisonnablement considéré comme le début et la fin de la scène; au-delà des actes et des mots, mettre en place également les senti­ments conscients qui se vivent.

 

Progressivement, photo après photo, la dynami­que familiale prend forme dans l'échange verbal entre le consultant et ses vis-à-vis. Souvent, pour bien la saisir, on aura également besoin d'autres photos de famille, obtenues en partant de ques­tions plus générales et de leurs concrétisations ponctuelles : Que peuvent-ils dire encore du carac­tère de l'enfant? Comment se déroule une jour­née « habituelle » de sa vie? Comment voient-ils les relations dans la fratrie? Comment le  papa ( la maman ) se voit-il ( et est-il vu ) fonctionner, dans sa fonction de papa ( de maman ) ? etc. Dans la réponse à ces questions, il y a également inté­rêt à épingler l'un ou l'autre événement, et à déve­lopper à partir de lui une photo de famille où le rôle concret et les sentiments de chacun sont précisés.

 

3) Quelques considérations générales mettront fin à l'évocation de cette méthode des photos de famille.

 

Si l'on y recourt, quelle place laisser à une anam­nèse détaillée? La place que l'on souhaite, car ces deux types de source d'information ne sont pas contradictoires, et une anamnèse peut consis­ter en photos de famille du passé. Pour ma part cependant, je préfère rester d'abord centré sur le présent en me limitant à poser les questions :

« A-t-il existé, dans la vie passée de l'enfant ou de la famille, des événements que vous trouvez importants à rapporter maintenant? » D'ailleurs, la plupart du temps, cette évocation a été faite spontanément :  la question est un petit coup de pouce pour dépasser les résistances légères. Ma discrétion est fondée sur le fait qu'on ne peut pas tout faire : il faut choisir, sinon on passe des heures et des heures à explorer avant d'inter­venir plus activement. Même si cette exploration a déjà une valeur thérapeutique, on peut quand même faire plus. Et surtout, je crois infiniment plus à la valeur libératrice de ces évocations du passé lorsqu'elles prennent place par la suite dans une réélaboration du sens de soi et de sa famille ; leur évocation rationnelle dans un questionnaire est d'une utilité plus relative!

 

Quels sont les sentiments du consultant les plus importants pour mener à bien l'étape qui vient d'être esquissée ? Ils figurent déjà en filigrane

dans le texte, et je me contenterai de les synthé­tiser brièvement. Ce sont :

 

- Une large bienveillance pour l'expérience de vie et les projets de nos vis-à-vis : dans ce qu'ils sont et font, il n'y a ni absurdités ni - la plupart du temps - monstruosités, mais bien des posi­tions, des paroles, des sentiments qui ont leur sens. La bienveillance porte sur ce sens, qui est original. Plus tard viendront d'autres dimensions de notre accompagnement :    bienveillance n'est pas, ipso facto, approbation.

 

- L'activité et le courage du consultant, qui n'ac­cepte pas d'emblée les vérités superficielles qui circulent, qui n'accepte pas non plus que l'on se centre massivement sur l'enfant : avec délicatesse mais avec clarté, il doit poser les questions qui permettent de mieux comprendre ses vis-à-vis, au-delà de ce qu'ils proclament d'abord.

 

- Corollairement, le consultant devrait souvent accepter que son ignorance, large, partielle ou modeste, ne soit pas le signe de son incompé­tence, mais plutôt celui des hésitations d'une famille à bien se faire comprendre. Le consultant qui déclare et exploite son ignorance : « Vous savez, je ne comprends encore rien à ce qui vous arrive; aidez-moi à comprendre si vous voulez que je vous aide » -, permet souvent que la situation se clarifie, et cela pour bien des raisons :

il ne triche pas avec la réalité, qui est opaque... il accepte de se faire petit, plutôt que de garder le rôle du mage; il introduit aussi un certain risque dans la conversation :   le risque de la sté­rilité, face auquel bien des familles s'adapteront en s'expliquant mieux.

 

Les reformulations empathiques

 

Reformulations ponctuelles et progressives

 

En même temps que le consultant élabore ses photos de famille, en complément naturel de celles-ci, il fait tout haut ses commentaires à leur sujet. Et il le fait sur un mode empathique. Par ses mots, au fur et à mesure qu'il pense com­prendre mieux les comportements et les senti­ments vécus par ses vis-à-vis, il reconnaît tout haut ce qu'il saisit.

 

D'abord de façon très partielle et très modeste. et puis, en regroupant progressivement ses im­pressions  « Il semble que ( tel acte, tel sentiment ) est vraiment caractéristique de vous ( de votre famille ...). Ces paroles de reconnaissance, qui émaillent la constitution de l'album de photos, revêtent, donc bien des nuances : - Parfois, ce sont des reflets, dans le sens strictement rogé­rien du terme : « Vous aimez ... il me semble que vous doutez ... vous vivez donc un sentiment d'an­goisse lorsque ... »

 

Ces reflets sont d'abord très ponctuels, on essaie progressivement d'en souligner les convergences : «  Déjà tantôt, vous disiez que ... cette prise de position me semble bien importante pour vous »... Ou les contradictions, dont on ne fera évidem­ment pas reproche aux clients, mais qu'on leur fera remarquer sereinement, en essayant d'en comprendre le sens et d'en imaginer les réper­cussions actuelles sur leur famille.

 

Ces tentatives de reconnaissance sont également des hypothèses, des idées qui nous viennent, des propositions sur leur propre fonctionnement que nous leur renvoyons, sur un mode affirmatif ou interrogatif  « J'ai l'impression que ... je me suis demandé si ... ». En les entendant, s'il nous vient une idée sur les dynamiques susceptibles d'être en jeu pour rendre compte et de la souffrance et des ressources opérantes dans leur famille, nous aurions tendance, ici, à ne pas la garder pour nous. « Dynamisme », doit être entendu dans un sens très large, qui tient compte de la multifactorialité évoquée tantôt  « Pour comprendre toutes ces difficultés que vous me racontez, je me demande quel rôle joue son corps, sa constitution... La pression qu'exerce sur vous votre entourage est probablement plus importante que vous ne le soupçonnez... Le soutien que vous vous apportez l'un à l'autre est déjà très effectif; malgré cela, il reste difficile, désobéissant  continuons à cher­cher pourquoi, etc ... ».

 

Et c'est ainsi que, face aux photos de famille, nous construisons petit à petit une sorte de ta­bleau impressionniste, exposé au regard et à la critique de nos vis-à-vis, corrigé éventuellement lorsque nous nous trompons, et qui trace les gran­des lignes du sens de ce qui se passe. De ce tableau, nous mettons des parties entre paren­thèses, au moins provisoirement : parties brû­lantes dont le décodage trop rapide n'amènerait qu'un surcroît de résistance. D'autres parties res­tent comme des taches blanches - c'est un ta­bleau inachevé - et précisément, la compréhen­sion progressive de ces lacunes de sens constitue souvent un soulagement dans l'accompagnement d'un problème. Même si des facteurs restent ino­pérants et inaccessibles, une compréhension plus complète du sens des sentiments en jeu rend plus viables les relations qui se tissent autour du problème :

 

* Je pense à ce jeune adolescent ( 13 ans ), très intelligent, sensible, mais extrêmement dépressif et présentant une angoisse de séparation et une phobie scolaire comme on en rencontre à sept, huit ans. Vulnérable à la moindre remarque des professeurs, très peu confiant en lui, blessé par les  moqueries de ses camarades, sentant son père comme un être inaccessible … Ce n’est que petit à petit que «  le blanc «  que constitue sa relation avec  sa mère permet d'éclairer  ce qui se passe, de trouver l’amorce d’une solution ou de se résigner sans tension excessives à sa fuite scolaire. La mère se sent seule, à moitié délaissée par le mari très occupé et souvent absent du domicile pour des raisons professionnelles; bien qu'elle s'en défende, elle est ravie de la présence de l'enfant ... et d'autre part, la même mère est une femme forte, qui exerce sur ce pré-adolescent un contrôle et une emprise dont il ne cesse de se défendre. On doit accepter bien évidemment que ces lignes de forces affectives ne se dégagent pas lors des premières séances et des premières photos, mais seulement au moment où chacun se sent en confiance et a la certitude qu'il peut être accueilli, avec ses compensations, son originalité, ses caractéristiques qui sortent des modèles standard.

 

La reformulation de synthèse

 

A un moment donné, souvent après trois ou quatre consultations - chiffre variable d'un cas à l'autre -, on aura un faisceau d'impressions suffisamment convergent, même s'il subsiste ici et là des « blancs » significatifs, pour risquer une reformulation de synthèse. J'y attache une cer­taine importance, parce qu'elle permet de clari­fier ses idées, de se situer à nouveau en face de la plainte, et d'élaborer un programme de travail en s'adressant en quelque sorte au « Moi » de la famille, en tentant au moins de le stimuler. Cette reformulation de synthèse comporte habituellement les caractéristiques suivantes:

 

- elle est simple, non psychologisante, non intel­lectualisante;

 

- elle ne veut pas tout expliquer; elle laisse des incertitudes « c'est peut-être à cause de cela que ... »; elle se contente de pointer quelques élé­ments en jeu, tant pour contribuer au problème que pour en amener les solutions possibles;

 

- elle insiste au moins autant sur les ressources, les richesses pédagogiques et humaines qui circu­lent déjà ou pourraient circuler dans la famille, que sur les défaillances multifactorielles qui con­tribuent peut-être à entretenir le problème;

 

- elle est transactionnelle : elle met en jeu et les adultes et l'enfant ... et le corps - le cas échéant -, et l'esprit.

 

Dans le cas du pré-adolescent qui vient d'être évoqué, la reformulation de synthèse pouvait faire appel à un sentiment d'ambivalence qui se trou­vait probablement pour le moment et chez le jeune, et chez la mère, à propos de cette seconde étape de la vie qu'est l'adolescence. On pouvait signaler aussi l'absence d'indications données pour le moment par le père et l'époux : comment proposait-il que mère - et épouse - et fils orga­nisent leur affectivité ? C'était un mystère  On pouvait signaler aussi parmi les ressources exis­tantes : la délicatesse des adultes qui empêchait que les conflits dégénèrent; la sensibilité du gar­çon, qui supportait niai l'idée d'un chagrin chez sa mère ...

 

Propositions de travail et liberté des clients

 

Une fois qu'elle est discutée avec les parents et l'enfant et que l'on aboutit à des impressions communes, la reformulation de synthèse débou­che tout naturellement sur un programme de travail, dont les grandes lignes sont proposées à nos vis-à-vis. Ce programme comporte, en propor­tion variable, des parties psychologiques, sociales et somatiques. Parfois, il s'agit seulement de prolonger dans le temps la réflexion vécue qui a été amorcée, et de la prolonger avec tout le groupe familial ou certains de ses partenaires. Parfois se formulent ici d'autres propositions  une psy­chothérapie, la prise d'un médicament, un amé­nagement social ou scolaire ... Je considère que les premiers entretiens ne sont pas terminés au moment où se font ces propositions, car il ne s'agit pas d'obtenir une réponse rapide et superficielle, mais d'entamer une nouvelle réflexion à leur sujet. Bien qu'existe, sur le terrain, une dialectique entre ce que l'on pourrait appeler une option de principe et une option appliquée, pour les besoins de l'exposé, je distinguerai ces deux options.

 

L'option de principe

 

Bien que, dans la formulation de synthèse, l'on ait mis en évidence des facteurs insatisfaisants dans l'économie de la famille et autour du pro­blème présenté, il n'est pas certain, ipso facto, qu'il soit possible, ni désirable, de se mobiliser pour les réduire. L'homéostasie, c'est-à-dire le maintien de l'équilibre actuel, peut avoir un sens, et nous devons montrer aux parents et à l'enfant que nous pouvons comprendre qu'ils choisissent de ne pas faire de démarche supplémentaire.

 

S'ils choisissent de continuer vers un changement qui s'est assez souvent déjà amorcé au cours des entretiens précédents, c'est bien. Mais s'ils choi­sissent d'en rester là, et de ne pas poursuivre les actes psycho-sociaux qui permettraient peut-être de dépasser les blocages actuels, c'es souvent très bien aussi  à nous d'essayer d'y voir le signe de leur sagesse ou leur sens des limites (2).

 

Pour ma part, je suis plutôt actif dans ce do­maine, et je leur montre que je n'attends pas nécessairement d'eux une mobilisation. « Il existe déjà une réelle valeur dans ce que vous faites maintenant; vous essayez déjà de donner le meil­leur de vous-même ... vous dites que vous ne vou­lez pas avoir sur lui l'emprise d'une mère au foyer, mais que vous reste-t-il si vous ne pouvez pas vivre une maternité forte?... » Assez souvent, mon état d'âme est complexe :  si j'émets des doutes et des incertitudes sur le bien-fondé d'aller plus avant, c'est que je suis moi-même perplexe : je suis prêt à accompagner mes vis-à-vis s'ils veu­lent faire le pari de cette aventure de la parole, mais je ne suis pas un mage qui peut leur garantir ipso facto que ce sera un succès : je cherche avec eux ce qui est le plus sage. Cependant je ne désire pas donner l'impression d'être un défaitiste, qui décourage ses clients d'approfondir leur réflexion personnelle : je leur indique aussi les objectifs positifs qui peuvent exister et les moyens d'y tendre ;  mais j'essaie tout simplement de ne pas les suggestionner.

 

L'option appliquée

 

Un certain nombre d'enfants ou/et de parents se découvrent progressivement l'envie d'aller plus loin; en réponse à leur demande, on peut leur indiquer les moyens qu'on envisage pour eux, et en quoi ils consistent. Ici, bien qu'il soit impossi­ble d'indiquer très précisément la frontière, on sort des « premiers entretiens ». Et l'on en sort de façon claire  une aide est demandée, on sait qui la demande, ce qui est demandé, et l'on sait pourquoi, avec quels objectifs et dans quel état d'esprit  « On va donc se revoir entre adultes et nous sommes d'accord pour réfléchir à l'auto­rité parentale, à ce que vous vivez, à la maison, en exerçant votre autorité » ...

 

«  Nous allons essayer de comprendre en quoi pourrait consister une valorisation plus grande de votre fils. »   ... « Marc va faire l'expérience d'une rencontre avec Mme X, et il nous dira dans un mois s'il désire continuer à travailler avec elle, ou non » ... Commencent ici les guidances, les théra­pies individuelles ou familiales, les rééducations, les actes d'aménagement social, culturel ou sco­laire; bref, tous les actes qui visent à des changements dont le principe est demandé.

 

2) Dans d'autres cas, parents, enfant et consul­tant se heurtent tous à la limite du possible : bien sûr, on continue à souhaiter que le problème de l'enfant disparaisse ... mais l'on ne peut pas imaginer de mettre en oeuvre l'énergie qu'il faudrait pour y arriver peut-être; nos vis-à-vis ne peuvent pas faire le pari - ou prendre le risque

- d'une modification de soi et des habitudes qui ont été prises. Il faudrait alors que ce ne soit ni une période de colère, ni une période de dépres­sion trop prolongées, niais que le thérapeute aide à l'installation d'un deuil partiel : deuil d'un rêve, deuil d'une attente excessive sur l'autre, deuil d'une intention magique de la part des psy : « Je peux comprendre que cet effort personnel de réflexion et d'adaptation vous paraisse impossible, dangereux, non souhaitable ... mais, selon moi, c'est à partir de lui que votre enfant aurait pu s'ébranler ... Si rien ne se passe maintenant, quels vont être vos sentiments ? » « Cette thérapie aurait pu l'aider, peut-être, mais il ne la souhaite pas, et c'est son droit d'être humain ». « Comment allez-vous réagir dans les jours qui viennent, à cette décision que vous venez de ( ou qu'il vient de ) prendre? Quels sont vos senti­ments à ce propos ? » ... Et c'est maintenant, à partir de et au-delà de l'acceptation de leur refus, que le consultant peut les aider à un deuil : en entendant leur éventuelle colère ou amertume du moment, mais sans s'y noyer avec eux. Leur refus connotera peut-être une confrontation au problème initial pendant un temps indéterminé, mais ils peuvent s'y adapter, un peu comme certains sujets handicapés parviennent à bien s'adapter à leur handicap. Ils peuvent réinvestir leur éner­gie autrement qu'en s'acharnant à résoudre le problème ... Et puis, ils peuvent garder l'espoir qu'à la longue, la vie arrangera les choses ( au fond, il est vrai que la plupart des énurésies per­sistantes jusque-là disparaissent à la puberté...). Inversement, il faut se montrer vigilant pour que ne s'installent pas ici des conséquences stériles : en vouloir à l'enfant qui ne fait pas le cadeau de guérir; s'en vouloir à soi, comme parents, parce que l'on n'aurait pas eu « le courage » d'aller plus loin; en vouloir au thérapeute, que l'on déclare incompétent là où il est simplement respectueux de la liberté d'autrui, et éventuellement consulter ailleurs ...

 

3) Signalons cependant que la décision claire et unanime d'aller plus loin, ou celle d'en rester là, ne sont que les extrêmes d'un éventail de possi­bilités.

Souvent, la clarté n'est pas obtenue, et le consul­tant tranche un certain moment, à partir d'une impression raisonnable. Ou alors, il maintient l'incertitude comme principe dynamique et il fait du thérapeutique en déclarant que surtout il n'en fait pas. Ce sont surtout les « familialistes » qui sont passés maîtres dans cet art.

 

Par exemple, à propos d'un couple parental et conjugal en crise :

 

« Je ne suis pas convaincu qu'il faille viser à une meilleure communication entre vous, comme le pense madame, ni du contraire non plus, ce qui serait plutôt le point de vue de monsieur. C'est vrai qu'il y a déjà eu beaucoup de mal­entendus entre vous, et que vos tentatives de rapprochement vous ont parfois blessés. Je voudrais mieux comprendre avec vous où est la sagesse : maintenir ce qui vous lie, et vous divise maintenant, ou viser autre chose. Je vous fixe un autre rendez-vous pour en reparler... »

 

Dans d'autres cas, certains membres de la famille sont d'accord pour aller de l'avant, d'autres non : la réponse à cette situation se fait au cas par cas, il ne me semble pas possible d'émettre des consi­dérations générales à ce sujet : ici, on maintient l'incertitude, tout juste comme je viens de l'évoquer, parce que cette divergence d'avis est signi­ficative d'une rivalité et d'une opposition habi­tuelles entre les membres de la famille... là, on « marche » avec ceux qui en veulent, parce que l'on estime que ce sera bénéfique pour eux et pour tout le monde, et accepté par les autres... Ailleurs, on ne fait rien du tout, parce que ceux qui refusent la suite du travail seraient très me­nacés et saboteraient le travail des autres, ou parce que celui qui s'engage ( à une thérapie indi­viduelle par exemple ) peut protéger le confort des autres et permettre que se maintiennent trop d'attitudes inadéquates dans sa famille.

 

DIE ERSTEN GESPRÄCHE

 

Nachdem, der Autor  in die allgemeinen Optionen die den Arbeitsrahmen bestimmen, erinnert hat, bat, beschreibt er die aufeinanderfolgenden Stufen der ersten Gespräche. Er  spricht jedes Mal sowohl von der inneren Haltung, die den Konsultierenden leiten, als auch von der Form seiner Eingriffe, die oft au konkrete  Weise illustriert werden. Er gibt über folgende Stuten einen Überblick : die  "  Familienfotografien ", Beschreibungen verschiedener Häuser der Transaktionen.  Beziehungen zwischen Eltern und Kindern, sowohl was die Atlektivität und das Verhalten anbelangt; die empathische Wiederformulierung, die Reexpression  der hauptsächlichsten Eindrücke des Konsultierenden; zuerst  unter der punktuellen Form, dann in einer mit den Patienten diskutierten Synthese, in der sich  ein Arbeitsplan  für die Zukunft abzeichnet; die Optionsstifen : Option des Prinzips, in der die Patienten sich  für den statu  quo oder die  Veränderung entscheiden, und angewandte  Optionen, bei denen eine Wahl  unter den Hilfsvorschlägen  vorgenommen wird. Der Artikel hat weniger  das das Bestreben, eine originelle Arbeitsmethode zu brigen, sondern cher an die Beachtung eines Arbeitsrhythmus und an die Kohärenz, die zwischen den Eingriffen und dem Erlebten besteht, erinnern.

 

(1). Responsable clinique de la pédopsychiatrie à la Faculté de méde­cine de l’Université Catholique de Louvain.

 

Tirés à  part : J.-Y. Hayez, clos Chapelle-aux-Champs, 30, Boîte 3149, B 1200 Bruxelles ( Belgique )

 

Texte reçu à la Rédaction en septembre 1983.

 

(2). Dans des cas plutôt exceptionnels, il faut cependant dire que des problèmes éthiques se posent lorsque nous estimons que  des enfants sont en danger physique et/ou psychique graves, et que les parents; ou les enfants  ou  les enfants eux-mêmes, ne souhaitent pas poursuivre des démarches dont nous espérons une amélioration de la situation. Je ne décrirai pas dans le cadre de cet exposé la manière de faire face à ces situations.

 

an style="mso-spacerun: yes">  part : J.-Y. Hayez, clos Chapelle-aux-Champs, 30, Boîte 3149, B 1200 Bruxelles ( Belgique )

 

Texte reçu à la Rédaction en septembre 1983.

 

(2). Dans des cas plutôt exceptionnels, il faut cependant dire que des problèmes éthiques se posent lorsque nous estimons que  des enfants sont en danger physique et/ou psychique graves, et que les parents; ou les enfants  ou  les enfants eux-mêmes, ne souhaitent pas poursuivre des démarches dont nous espérons une amélioration de la situation. Je ne décrirai pas dans le cadre de cet exposé la manière de faire face à ces situations.