Ne
négliger ni la composante réactionnelle de la dépression ni l'apport des
thérapies individuelles introspectives!
L'article du Dr Hodgman et coll., consacré à la dépression chez l'enfant
et chez l'adolescent, a indéniablement de nombreux mérites. Le premier-et non
le moindre!-est tout simplement de nous rappeler l'existence et la fréquence de
cette problématique chez les mineurs d'âge, d'attirer l'attention sur la symptomatologie (
peut-être de façon trop éparse dans le texte ...), de rappeler que, si on
veut en connaître
plus et bien aider, il faut parler avec
l'enfant ou l'adolescent de lui-même, et qu'il a quelque chose de fondamental
à dire à son propre sujet.
L'article
rappelle encore que, pour bien accompagner un jeune sujet dépressif il faut
certainement un traitement psychologique, dont les modalités peuvent être
diversifiées, et à propos duquel seront les plus importants « les qualités
humaines, la compétence et le dynamisme » du thérapeute. Faut-il y joindre un
traitement plus pharmacologique? Eventuellement, surtout si la problématique
est sévère, encore que l'efficacité des antidépresseurs n'ait pas été prouvée
chez l'enfant : la prudence des auteurs rejoint ici celle de nombreuses
autres publications et notre expérience de terrain. Dans le cadre de cette
prudence, ils proposent une étude détaillée des différents antidépresseurs du
marché, avec
leurs avantages et leurs inconvénients respectifs.
Il convient néanmoins de lire cet article avec un esprit critique, en le
regardant comme un produit typique de la culture nord-américaine et plus
précisément de la pensée psychiatrique
nord-américaine contemporaine.
A ce propos, remarquons d'abord que, au même titre que l'anxiété,
l'article présente la dépression comme une entité morbide, une « maladie
psychiatrique », bien isolable, et susceptible de récidives et de
complications, comme le déclenchement d'une maladie bipolaire plus tard dans
la vie. Paradoxalement, il ne dit presque rien des causes et de la pathogénie
de cette « maladie », si ce n'est pour signaler de lourds facteurs associés au
sein de la famille ( par exemple, la toxicomanie, la maltraitance ) …
C'est là
malheureusement passer sous silence la composante réactionnelle quasi
omniprésente ( et souvent intensément ) dans toute dépression d'enfant et
d'adolescent. La surgescence d'idées, de sentiments et de comportements
dépressifs constitue largement une réaction à des expériences d'échec, à des
messages environnementaux perçus à tort ou à raison comme des disqualifications
ou des signes de non-amour, ou à des messages venus eux-mêmes de l'intérieur du
psychisme, et qui disent à l'enfant qu'il est porteur de désirs mauvais,
inacceptables ( enfants porteurs de conflits névrotiques ) : le retentissement
intérieur de ces expériences négatives,
faites avec
d'autres ou avec soi-même, est
plus ou moins intense en fonction d'une sensibilité endogène propre à chaque
sujet : le plus souvent, on a affaire à des enfants moyennement disposés et subissant des disqualifications ou des
menaces de retrait d'amour; externes ou émanant de soi-même, plus intenses que dans la moyenne des vies .... Mais
d'autres variations existent dans ces combinaisons « prédisposition-messages disqualifiants » : par exemple, de loin en
loin, on rencontre un enfant dysthymique, c'est-à-dire déprimé chronique, chez
qui la reconstitution anamnestique fait penser que le problème était surtout
endogène, du moins initialement. Remarquons également que, très souvent, le
comportement de l'enfant dépressif est difficile à supporter par l'entourage :
il s'induit de nouveaux messages disqualifiants, qui aggravent encore l'état
dépressif. A raisonner ainsi, se trouve-t-on bien dans le registre de
« maladies bien isolables » ou plutôt dans celui de moments de
souffrance développementale,
susceptibles d'avoir des hauts
et des bas, qu'il faut soulager de toute façon, mais qui répondent le plus
souvent à des interactions négatives moins grossières que, par exemple, la
toxicomanie parentale?
Autre caractéristique culturelle nord-américaine: une certaine ambiance de «
dramatisation » diffuse dans
l'article. Je citerai quelques exemples. L'anxiété, souvent associée à la
dépression, est-elle vraiment une « maladie psychiatrique »? ... L’évolution vers la maladie bipolaire
existe, de très loin en très loin, chez ceux - rares - où il s'avère que la
composante endogène est importante, mais pas tant que l'article l'insinue ... Les « accidents » liés à l'usage des
antidépresseurs
( troubles cardiaques avec les tricycliques, agitations et accidents maniaques avec d'autres ) sont
souvent dus aux surdosages dont sont coutumiers nos collègues
d'Outre-atlantique ( attention : inversement un sous-dosage est inutile) ...
Les dosages sériques se font surtout parce que nos collègues ont l'habitude
d'hospitaliser brièvement en pédopsychiatrie pour les « problèmes psychiatriques
» et qu'alors, ça fait partie des rites ... L’association avec
la consommation de drogues demeure une rareté chez nous ... Quant à l'association
avec la tentative de suicide, il en va de même, surtout avant la puberté; ceci
dit, je suis bien d'accord avec cette recommandation faite dans l'article, qui
est d'interroger l'enfant et l'adolescent sur ses éventuelles idées de mort,
voire sur ses éventuelles envies et planifications pour les mettre en pratique
: cela
montre, au moins, que quelqu'un peut le rejoindre, même dans cette forme
extrême d'élaboration de la souffrance.
Je suis beaucoup plus critique quant à l'efficacité des « contrats-suicides
», qui me paraissent surtout destinés à soulager illusoirement l'anxiété des
soignants - le temps de passer
la « patate chaude » au suivant
- et qui sont susceptibles d'être provocants et anxiogènes pour le jeune : si
l'on parle avec lui de la mort et de sa mort possible, mieux vaut se limiter à
lui signaler; dans le dialogue, ce qu’on en pense, le plus personnellement
possible, et ce que l'on vivrait - soi et d'autres - s'il se suicidait
vraiment. Corollairement, qu'on lui
montre qu'il compte pour nous, en lui donnant des rendez-vous suffisamment
rapprochés, et puis que sa liberté intérieure tire les conséquences ...
Enfin,
j'ai déjà signalé le fait de n'associer la dépression de l'enfant qu'à une
comorbidité psychiatrique majeure des parents peut faire passer à côté de tous
ces moments dépressifs liés à des crises relationnelles plus subtiles ( par
exemple, la naissance d'un puîné, la maladie d'un parent, des difficultés dans le couple
parental, l'impression de ne plus être le préféré de l'institutrice, etc. )
Si les auteurs citent
plusieurs catégories de traitements psychologiques intéressantes, il
est des plus regrettable qu'ils omettent de parler de l'apport fondamental de thérapies individuelles introspectives cherchant à soulager l'enfant ou l'adolescent de
conflits affectifs basaux,
comme les psychanalyses et les
thérapies analytiques ou (néo)rogériennes. L'on peut reprocher à la psychanalyse d'avoir eu,
historiquement, des prétentions totalitaires, qui lui faisaient modéliser sur
tout et affirmer pouvoir guérir de tout. Il est cependant stupide de se venger
de ces excès en ne lui reconnaissant plus aucune place. Rappelons qu'un certain
nombre de dépressions sont des réactions à des conflits névrotiques plus basaux,
en vertu desquels l'enfant se sent « barré de l'intérieur » dans la réalisation
de son projet de vie, et où il s'entend dire lui-même à propos de lui-même, et
sans presque savoir pourquoi, il est « mauvais », ou « raté » ... : en
réaction, se surajoutent des sentiments et des idées dépressives. Or, pour « dépasser » ces conflits
névrotiques, des thérapies d'inspiration analytique restent souvent
indiquées, en même temps qu'il
est important d'aider l'entourage de l'enfant à élaborer des attitudes qui augmentent la confiance en soi.
A
l'intérieur d'une thérapie analytique, le thérapeute peut également générer
les attitudes de soutien et de meilleure information cognitive, dont les
auteurs soulignent si justement l'importance.
Pour
terminer; et sans qu'il ne s'agisse cette fois d'un américanisme, remarquons
que les auteurs, tous des spécialistes en psychiatrie, ont sous-estimé ou en
tout cas n'ont pas assez détaillé la fonction du médecin traitant ou du pédiatre
à l'intérieur de la prise en charge. Or; s'il croit à la médecine globale et s'il
affine ses compétences dans le champ des composantes psycho sociales des problèmes
de santé, celui-ci peut gérer tout seul un certain nombre de ces
problématiques dépressives. Et même s'il collabore avec un « psy » qui a
sa confiance, ils peuvent se partager le travail : il y a tant à faire entre le
soutien du déprimé, sa médicamentation, une éventuelle thérapie de ses
conflits plus basaux et la mobilisation des attitudes et sources de disqualification
existant dans l'environnement! Et enfin, à supposer même qu'il délègue la
majeure partie du travail à un « psy », il
est essentiel qu'il reste dans le coup, via des entretiens espacés, pour
signifier l'estime qu'il porte toujours à son petit client et à sa famille,
et pour évaluer la qualité du travail du spécialiste ( fonction de coordination
).
Prof.
J.-Y. Hayez Pédopsychiatre
Cliniques Universitaires Saint-Luc
Bruxelles.