LES MYSTERES DE L’AUTISME
Jean-Yves Hayez[1],
A. Wintgens[2],
D. van Ypersele[3]
L'autisme est un
dysfonctionnement global, biopsychosocial de la personne humaine. Il en résulte un handicap lourd et
complexe, qui affecte la communication et les fonctions sociales, cognitives et
émotionnelles. Et qui provoque souvent l'angoisse et la confusion des personnes
autistes et de leurs familles.
De toutes les maladies mentales qui frappent l’être
humain, l’autisme est le plus terrible des fléaux. Il frappe dès le plus jeune
âge ( avant trois ans ) ; entre cinq et dix enfants sur dix mille
naissances en sont atteintes sous une forme sévère, surtout les garçons.
Parfois, leur trouble massif a l’air d’exister depuis
qu’ils sont en vie : le tout petit bébé est incapable de
communication : il ne tend pas les bras quand on veut le prendre ; il
ne sourit pas ; il n’explore pas joyeusement les objets que l’on met à sa
portée. Parfois par contre, le très jeune enfant a l’air de bien se développer
jusque un an, deux ans ; puis il est confronté à un incident de vie mineur
( par exemple, le départ de grands parents auxquels il s’était fort attaché
) ; alors, en quelques semaines, ce jeune enfant régresse : le plus
important, c’est qu’il perd profondément et durablement sa capacité de
communiquer, de se montrer sensible au monde qui l’entoure.
Au fur et à mesure que l’enfant grandit, cette incapacité
profonde à bien décoder tous les signaux qui proviennent de son environnement
et à en faire la synthèse persiste, sans qu’il s’agisse d’un retard mental[4].
Comment cela se manifeste-t-il ?
L’enfant, puis l’adolescent, a très peu d’interactions
avec son entourage humain. Il n’enregistre, en provenance des autres, que
quelques consignes concrètes qui permettent de gérer de façon élémentaire sa
vie quotidienne : s’habiller, manger de façon autonome, etc. Mais très
souvent, il est fort « perdu en lui-même », comme étranger à ce qui
l’entoure et dont il ne capte pas bien la signification. Par exemple, il ne
comprend pas les sentiments des autres et a beaucoup de peine à exprimer les
siens.
Son langage est très atteint : soit il ne parle pas
du tout, soit il n’en dit que très peu, avec quelques mots bizarres comme pour
lui tout seul, sans capacité fluide de communication. Ses intérêts sont très
réduits ; par exemple, il agite à longueur de temps une petite marionnette
de haut en bas ; il veut toujours regarder la même cassette de dessin
animé ; il n’a pas de créativité et est incapable de jouer à « faire
semblant » ; il est très anxieux ou très fâché quand on veut changer quelque chose dans l’ordre de sa
vie : il a un fort besoin de rites, d’immuabilité dans les habitudes
prises autour de lui.
Comment le jeune autiste
évolue-t-il ?
En vieillissant, certains – une minorité – restent tout à
fait coupés du monde, tout au plus sensibles à quelques consignes simples que
leur donnent leurs éducateurs plus habituels. D’autres s’ouvrent davantage,
tout en restant étranges et incapables d’une vraie autonomie ou d’un rendement
économique significatif : même adultes, ils ont besoin de vivre en milieu
protégé. On en voit des exemples dans de beaux films comme Rain Man ( B. Levinson, 1988 ) ou What’s eating Gilbert Grape ( L. Hallström, 1993 ). Enfin, une
minorité évolue beaucoup plus favorablement et peut mener une vie presque
normale et même intellectuellement très performante. Néanmoins, même alors, ces
personnes conservent l’une ou l’autre bizarrerie ou un sensibilité sociale
excessive ; il est rarissime qu’ils soient à même de fonder un famille.
Au niveau
somatique, de nombreux éléments constitutifs restent de
l’ordre du mystère dans cette pathologie, qui est d’ailleurs hétérogène[5].
Une base génétique du trouble
est bien établie, mais pas la modalité de transmission.[6]
Le cerveau
est atteint depuis la naissance, bien que les « découvertes »
anatomiques n’aient encore rien démontré de fondamentalement convaincant, en
tout cas qui soit généralisable … Peut-être s'agit-il de réseaux associatifs neuronaux, mal
« câblés » chez les autistes : au niveau neurobiologique, on a pu établir que certaines aires cérébrales
fonctionnent de façon différente : lobes préfrontaux, cervelet,
hippocampes …Ou peut-être s’agit-il plutôt de mauvaises répartitions
neurochimiques ?
Au niveau
intrapsychique,
le résultat de ce dysfonctionnement cérébral est une
invalidation massive de la cognition , de la cognition sociale et de
l’élaboration des émotions qui s'exprime soit précocement et lentement, soit,
plus rarement, qui semble se précipiter après une apparente première étape de
bonne évolution : dans cette seconde éventualité, le sujet possède dès sa naissance un « terrain sensible » et
des facteurs environnementaux de différentes natures peuvent le précipiter vers
un dysfonctionnement typiquement autistique avant l’âge de trois ans.
En référence à cette invalidation cognitive et
émotionnelle, l'enfant autiste a énormément de difficultés à intégrer en un
ensemble cohérent les stimuli sensoriels, langagiers et émotionnels qu'il ne perçoit que comme des fragments qui
clignotent de façon anarchique. Il a donc énormément de difficultés à réfléchir
et à mettre au point un plan intérieur d'action qui soit cohérent et au moins autant à communiquer
avec le monde extérieur, à exprimer ce qu'il veut, ce qu'il veut dire et ce
qu'il ressent. Il est très probable que cette « incompréhension
globale », que l'autiste vit de l’intérieur soit à l'origine d'angoisses
fortes et prenantes, mais dont il ne
peut que montrer des éléments fragmentés et imprévisibles, par exemple
quand on lui impose des changements.
Et la dimension sociale ? Elle joue au moins à deux
niveaux :
-
D'abord,
certains facteurs environnementaux, surtout des expériences relationnelles
négatives, font se décompenser en peu de temps, de manière imprévisible, des
états autistiques qui s'avèrent souvent par la suite intenses et résistants au
traitement.
-
Ensuite,
une fois l'autisme installé, la qualité de la relation de l'enfant avec ses
environnements humains joue probablement un rôle non négligeable dans son
évolution. Pour dire les choses très simplement, voici notre conviction : si la
qualité est suffisamment bonne, rien n'est pour autant gagné. Mais au moins
l'enfant s’en ressent-il invité à vivre dans un terreau favorable, d'où peuvent
germer plus facilement les graines de ses potentialités si tant est que
celles-ci, en raison de forces endogènes plus mystérieuses, se décident à
« pointer le bout du nez ». Par qualité suffisamment bonne, nous entendons
: accueil; investissement affectif;
niveau normal de communication verbale avec l'enfant, à peu près comme
on le fait avec un enfant « tout venant » de son âge ; existence de
stimulations, d'invitations à apprendre, mais sans sur-stimulation ; tolérance,
sans démission ( éducation au respect de quelques Lois de la vie et de quelques
règles de la famille ).
Si la qualité de la relation est
mauvaise, l'enfant soit n’est plus stimulé, soit est vraisemblablement sensible
à l'ambiance négative autour de lui : son angoisse monte encore, et donc
aussi son dysfonctionnement cognitif si pas sa détérioration cérébrale.
III.
Quels dispositifs thérapeutiques et éducatifs, résidentiels et /ou
ambulatoires sont-ils nécessaires ?
Les dispositifs nécessaires à la prise en charge des
enfants autistes ont été décrits de façon synthétique et détaillée par le Dr.
D. Struyf et le Dr J.-Y. Hayez, sous le titre « La prise en charge de
l'enfant autiste.» p.27-46 dans le rapport de la Fondation Roi Baudouin
intitulé « L’autisme », en 1997. Ce rapport résulte du travail
de deux ans d’un groupe multidisciplinaire de professionnels et de parents et
son ensemble demeure très intéressant à lire. Dans ce chapitre[7],
les auteurs avaient insisté sur :
-
L'importance
d'un diagnostic complet, précoce, qualitatif et quantitatif, réalisé par du
personnel bien formé.
-
Une
conception globale du diagnostic et du traitement comme une démarche
pluridisciplinaire, construisant chaque fois un programme d’intervention
personnalisée ; l'importance d'une fonction « coordination du
programme » qui soit une référence stable pour les parents et la personne
autiste, et qui préside entre autres à une coordination harmonieuse de la prise
en charge.
-
Centrer
les interventions de la vie quotidienne et les interventions individuelles
spécialisées sur une stimulation généreuse de l'enfant, qui ne soit pas une sur
stimulation, et qui favorise l'éveil de ses capacités cognitives, sociales et
relationnelles. Y participent les parents, l'école, des rééducateurs spécialisés
ou/et des psychothérapeutes qui, eux, favorisent la mise en place de l'appareil
de la pensée. Un hôpital de jour
constitue un endroit où cette politique de stimulation peut être
appliquée de façon très coordonnée. Dans le système scolaire, la méthode TEACCH
- appliquée comme telle ou adaptée- est une méthode qui rend de réels services
aux apprentissages de l'enfant.
-
Encourager
la socialisation en faisant entrer au maximum de ses possibilités la personne
autiste dans des lieux de vie sociale et en travaillant avec ceux-ci pour que
leurs dispositions à l'accueil s'intensifient.
-
Continuer
des recherches dans le domaine de la médication, en assumant que, en 2004
encore, nous manquons toujours de médicament à effet central.
-
Reconnaître
l'existence de moment de désorganisations affectives qui nécessitent ( momentanément ou non ) le séjour de l'enfant en
institution résidentielle spécialisée ( hôpital pédopsychiatrique de jour ou de
jour et nuit et, pour les cas un peu moins graves, services résidentiels ).
IV. Concernant la « politique » ou les politiques actuelles, quelles sont les pistes intéressantes et les pistes dangereuses ?
Indispensable : accroître considérablement les
moyens financiers pour permettre des formations spécialisées ; pour amener
la mise en place plus ample de centres de diagnostic et de coordination
spécialisés ( cfr, par exemple, les listes d'attente invraisemblables des
centres existant ) ; pour créer des lieux d'accueil résidentiels pour les
autistes les plus invalidés et qui présentent de graves troubles
comportementaux ( certains restent des mois en attente à la maison ) ;
pour mettre en place un réseau d'accueil valable des autistes adultes.
Intéressant : former, dans quelques cliniques
du pays, des pédiatres aptes à prendre en charge les pathologies somatiques
intercurrentes des autistes les plus invalidés ; mettre en place des
solutions de répit pour les familles qui vivent quotidiennement avec l’enfant
ou l’adulte très handicapé ; penser à des structures qui peuvent accueillir
plus particulièrement les adolescents en état de crise.
Dangereux : Toutes les prises en charge non
coordonnées.
Toutes les prises en charge qui relèvent plus ou moins clairement
de sectarisme et d'idéologie : « Seule, ma méthode est
bonne et toutes les autres sont diaboliques ».
Les modélisations où l'on
continue à considérer l'autisme comme étant centralement le résultat d'un
dysfonctionnement relationnel, dans l'acceptation très large du terme.
Un superbe livre de
référence : Michel Lemay, l’autisme aujourd’hui, Paris, Odile Jacob, 2004.
[1] Psychiatre
infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur ordinaire à la Faculté de
Médecine de l’Université Catholique de Louvain, directeur de l’Unité de
Pédopsychiatrie des Cliniques Universitaires Saint-Luc, conseiller scientifique
du centre psychothérapeutique Charles-Albert Frère. Courriel : jean-yves.hayez@pscl.ucl.ac.be. Site :
www.jeanyveshayez.net
[2] Psychiatre infanto-juvénile, directrice médicale du centre
multidisciplinaire de référence « Autisme et TED » des cliniques
universitaires Saint-Luc.
[3] Psychologue clinicien, co-directeur du centre multidisciplinaire
de référence « Autisme et TED » des cliniques universitaires
Saint-Luc.
[4] Dans certains cas néanmoins,
l’autisme est associé à un retard mental et à diverses maladies du cerveau déjà
bien repérées. On parle alors « d’autisme symptomatique ».
[5] Hétérogène ? On entend par là que, même si les
manifestations cliniques se ressemblent passablement, le jeu combinatoire des
causes, lui, est sans doute assez variable d’un cas à l’autre.
[6] L’héritabilité de l’autisme chez les jumeaux
homozygotes est de 90 %. La prévalence est de quatre garçons pour une fille.
[7] Mais, redisons-le, ceci n’est que le résumé d'un chapitre
que l'on gagne à lire dans tous ses détails.