Jean-Yves
Hayez[1]
Dans un article daté du 16 mars 2005 et intitulé A onze ans dans le lit de Michael Jackson, j’émettais mon opinion à propos des enjeux de cette triste affaire. Cette discussion me semble toujours valable aujourd’hui. J’ai joint cet article en italiques à la suite de celui-ci.
Ce 13 juin 2005, la vérité judiciaire s'est exprimée dans l’affaire Michaël Jackson et le chanteur a été innocenté des suspicions d’abus sexuel sur mineurs qui pesaient sur lui.
C’est de la construction de cette vérité judiciaire que je veux dire quelques mots : elle n’émane pas centralement de magistrats américains, mais d'un jury populaire, de citoyens comme vous et moi. Ils ont pris la peine de réfléchir pendant toute une semaine[2] à ce qui, une nouvelle fois, opposait la parole d’un jeune adolescent et de ses défenseurs à celle d'un adulte suspect et de ses défenseurs.
Sept jours, c’est beaucoup ! Sans doute est-ce lié à la notoriété du suspect, et l’on peut regretter que le même soin ne soit pas apporté à d'innombrables autres affaires, partout dans le monde !
Ça montre à l'évidence combien il est délicat, et parfois impossible, d’arriver à la certitude intérieure suffisante et sereine soit de l'innocence d'un suspect, soit de sa culpabilité. Je suis persuadé que c'est bien en référence à cette incertitude rémanente qu'il faut entendre le verdict : « Nous déclarons que M. Jackson est innocent parce que nous ne pouvons pas avoir, ensemble, une certitude suffisamment forte qu'il a commis la faute qui lui est reprochée. » Si tel est le cas, encore faut-il que le verdict d’acquittement, lui, soit rédigé au bénéfice du doute. Ce ne serait donc pas un blanchiment pur et simple! Si, ce doute existant, les magistrats n’avaient pas la correction d'en tenir compte, alors, ce serait du massacre pur et simple de la parole des victimes, pour peu qu'elles ne soient pas totalement convaincantes.
A cette restriction essentielle près, il me paraît bien que joue le principe très précieux en démocratie de présomption d'innocence.[3] Je n'ai suivi l'affaire que de loin, mais je puis comprendre cette prise de position pour peu que soient bien exact des éléments d'information qui ont circulé dans le grand public : rétractations de trois des enfants accusateurs sur quatre ; moment de rétractation, à l’école, face au directeur, du jeune adolescent restant l’accusateur principal parce que, a-t-il dit par après, il en avait marre que ses copains se moquent toujours de lui.
Moi qui m’occupe beaucoup d’aider
les enfants abusés et leur famille, je constate avec tristesse ce qui
suit : même - et peut-être même surtout - lorsque les faits ont bien eu
lieu, le discours de révélation est imparfait, imprécis, porteur de
contradictions au moins sur les détails
; il y a des moments d’hésitation, voire de rétractation. La rétractation
existe souvent lorsque ces enfants ont bien pesé le pour et le contre en eux,
et qu'ils commencent à comprendre que leur vie risque être bien plus pourrie s'ils persistent à proclamer ce qui s'est vraiment passé que s'ils laissent tomber.
Et de toute cette imperfection,
les avocats de la défense du suspect ne font qu'une bouchée ; et ceux qui ont à
juger, jurys ou magistrats, hésitent en
leur âme et conscience et se réfèrent finalement à la présomption
d'innocence.
C’est pour toutes ces raisons que je suis très dubitatif quant à
l'efficacité de l'intervention judiciaire quand il ne reste pour éléments de
preuve que la parole de l'enfant. Je l'ai exposé en détail dans mon article
intitulé Maltraitance dirigée
contre les enfants en Belgique francophone.[4]
Cette affaire Jackson en est une illustration très préoccupante. C’est
que, en dehors du peu de temps où le préadolescent s’est
rétracté à l'école, il semblait courageux, persistant, déterminé, et malgré
tout on ne l'a pas cru. Mais alors que se passe-t-il quand on a à faire à des
enfants hésitants, anxieux et
ambivalents ou tout simplement d’âge préscolaire ?
J’ai beaucoup de chance de vivre en Belgique, où une certaine latitude
d'appréciation est laissée aux professionnels pour qu'ils décident de la prise
en charge qui leur paraît la plus féconde, avec ou sans judiciarisation. La
tyrannie du signalement judiciaire obligatoire est moins oppressante dans notre
pays que chez nos grands voisins : les belges ne l'accepteraient pas !
Dans l’article précité, je décris en détail les attitudes personnelles,
relationnelles et sociales que je trouve potentiellement les plus fécondes pour
faire face à l’abus sexuel :
-
renforcer la
confiance en soi des enfants pour qu’ils sachent dire non, davantage qu'ils ne
le font maintenant, à tous ceux qui veulent abuser d’eux ;
-
créer des
solidarités sociales locales ; encourager l'entourage direct de l'enfant à
s'interposer comme une force tranquille
entre celui-ci et ceux qui veulent
abuser de lui ;
- réserver la judiciarisation aux cas les plus graves, les plus rebelles, les plus dangereux, les plus crapuleux.
A procéder autrement, pense-t-on à
l'effroyable traumatisme secondaire que l'on inflige régulièrement à des
enfants qui avaient été trop confiants dans l'aide de la société et qui n’ont
rien reçu du tout ? Pense-t-on au traumatisme secondaire qui accable
maintenant le jeune adolescent qui avait osé dire tout haut que Michaël Jackson
s'était mal conduit avec lui ?[5]
Et voici un premier
article que j’avais écrit à ce propos le 26 mars 2005, comme éditorial pour le
site international des droits de l’enfant www.childsrights.org
|
Michaël Jackson est accusé d'attouchements sur la
personne d'un garçon de onze ans qui dormait à ses côtés. Le débat d'avocats
à ce sujet sera très rude et la Justice américaine tranchera. Mon opinion
personnelle est que les faits ont eu lieu : mon intelligence se sentirait
insultée de ne pas le penser. Le chanteur a déjà démontré à trop de reprises
son immaturité et sa carence affective pour imaginer l'inverse, dans une
situation de promiscuité qu'il avait créée de toute pièce. Si la Justice
partage cette analyse, on le sanctionnera donc ; j'espère aussi qu'on lui
demandera de se faire soigner, car sa dimension « malade » est probablement
bien supérieure à sa dimension « pervers ». Néanmoins, il savait ce qu'il
faisait, et j'espère donc qu'il aura des comptes à rendre, comme tout adulte
qui s'embarquerait dans de la sexualité intergénérationnelle. |
[1] Jean-Yves
Hayez, Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur
ordinaire à l’Université catholique de Louvain ( Belgique ) et responsable de
l’Unité de pédopsychiatrie aux cliniques universitaires Saint-Luc ( Bruxelles
). Courriel : mailto:jean-yves.hayez@pscl.ucl.ac.be
[2] Dans la
suite du texte, je supposerai que tous
les jurés étaient honnêtes c'est à dire qu'il n'y a pas eu, pour l'un ou
l'autre, ce « dessous des cartes » qu'on nous montre parfois dans les
films de fiction. Ne voulant être ni paranoïaque ni ingénu, je suis incapable
d’apprécier les probabilités d’occurrence
de cette éventualité la plus simple.
[3] J'ai néanmoins une autre restriction, encore plus fondamentale, indépendamment de l 'affaire Jackson: il ne faut pas que la référence à la présomption d'innocence devienne un refuge frileux ou une manière commode de protéger le confort des adultes contre les enfants; ce n'est pas vrai qu'on a toujours à faire, sans critères d'évaluation, à la parole de l 'enfant contre celle de l'adulte! Il existe des techniques bien validées de recueil et d'analyse des déclarations de l 'enfant qui, dans un certain nombre de cas, amènent de fortes convictions positives, même si elles ne seront jamais, par définition des preuves matérielles objectives, les tribunaux devraient pouvoir alors les retenir comme éléments suffisants !
[4] Cet article vient d’être publié dans la revue Acta psychiatrica belgica, 2005,105-1, 37-45 ; vous pouvez aussi le lire sur mon site : http://www.jeanyveshayez.net/
[5] En mars dernier, j’émettais
l’hypothèse que, si les faits avaient eu lieu, ce jeune avait peut-être sa part
de responsabilité dans leur déroulement … Officiellement, on doit dire que les
faits n’ont pas eu lieu et donc que toutes mes hypothèses étaient sans
fondement … mais, dans le cadre de mon imagination
débordante, représentons-nous un adolescent d’abord quelque peu co-responsable,
puis qui se reprend et dit Non, puis qui révèle … puis qui s’entend dire qu’il
a tout inventé … Bonjour les dégâts psychiques !