A onze ans, dans le lit de Michaël Jackson. [1]
Jean-Yves
Hayez[2]
Membre
du CAEM[3]
Coordonnateur
de l’équipe « SOS-Enfants » de l’Université Catholique de Louvain
L'Institut international des droits de l’enfant[4]
m’a demandé récemment l’éditorial que voici :
« Michaël Jackson est accusé d’attouchements sur
la personne d’un garçon de onze ans qui dormait à ses côtés. Le débat d’avocats
à ce sujet sera très rude et la Justice américaine tranchera. Mon opinion
personnelle est que les faits ont eu lieu : mon intelligence se sentirait
insultée de ne pas le penser. Le chanteur a déjà démontré à trop de reprises
son immaturité et sa carence affective pour imaginer l’inverse, dans une
situation de promiscuité qu’il avait créée de toute pièce. Si la Justice partage
cette analyse, on le sanctionnera
donc ; j’espère aussi qu’on lui demandera de se faire soigner, car sa
dimension « malade » est probablement bien supérieure à sa
dimension « pervers ». Néanmoins, il savait ce qu’il faisait, et
j’espère donc qu’il aura des comptes à rendre, comme tout adulte qui
s’embarquerait dans de la sexualité intergénérationnelle.
Mais je ne
souhaite pas que l’on fasse de Michaël Jackson un bouc émissaire, et de
l’enfant concerné – comme de sa famille - ipso facto d’innocentes victimes. Eux
aussi, ont vraisemblablement des comptes à rendre à leur conscience.
Les
parents, pour ce qui est davantage qu’un manque de prévoyance !
Et le
préadolescent ? Va-t-on se coucher à onze ans, en ce troisième millénaire,
dans le lit d’un homme à la réputation déjà douteuse, et ceci en toute
ingénuité ? J’ai peine à le croire.
Oui, la
sexualité des enfants existe![5]
Oui, à onze ans, on peut avoir envie de séduire un adulte et de s’offrir à lui.
Oui, à onze ans, on peut vivre comme un souvenir positif cette expérience
exceptionnelle qu’on a faite : avoir le sexe touché par les mains de son
idole !
Et après, on peut revenir en arrière, regretter et
accuser, avec ou sans la pression de ses parents.
Si les
choses se sont passées ainsi, Michaël Jackson – l’apparent adulte de l’histoire
- a toujours bien des comptes à rendre. Mais le jeune aussi, face à lui-même,
devrait prendre la mesure de ce qu’il a fait et assumer sa part de
responsabilité. Et sa famille et la société, l’y aider plutôt que tout dénier.
Quant à
l’argent qui est réclamé, je puis imaginer qu’une petite part en soit investie
pour ramener davantage de paix dans le psychisme de l’enfant et de sa famille
mais, pour dissiper toute suspicion, la majeure partie devrait repartir vers
des œuvres sociales ... sinon, le statut de victime me semblerait à son tour
bien perverti ! »
Commentaires :
C’est un article difficile, dans lequel je lève un tabou qui a la vie dure chez tous ceux qui veulent protéger les enfants : ceux-ci sont-ils toujours à considérer comme d’innocentes victimes, terrorisées ou radicalement trompées par les adultes qui ont des rapports sexuels avec eux ? Je ne pense pas que l’on puisse généraliser !
Pour bien comprendre mon propos, il faut distinguer :
le
plan du droit, qui, notamment en matière pénale, cherche à objectiver et n’aime
pas les " zones grises " ;
et
le plan de la psychologie, qui se doit d’intégrer la subjectivité des relations
humaines dans toutes ses nuances, même les plus impalpables.
QUE NOUS DIT LE DROIT ?
Le droit affirme à juste titre que, en-dessous d’un certain âge de l’enfant, la notion de consentement ne peut pas intervenir dans l’évaluation de la gravité de l’acte sexuel de l’adulte commis sur cet enfant : il y a présomption irréfragable[6] de non-consentement jusqu’à cet âge, c’est-à-dire assimilation du rapport sexuel avec le viol. En droit belge, par exemple, cet âge est fixé à quinze ans.
Dès le moment où la question posée n’est pas celle de l’éducation du jeune, ni celle des soins éventuels à lui prodiguer, mais celle de la sanction à opposer à l’adulte au nom de la société, l’interdit doit donc être réaffirmé. Il en va de même de la responsabilité pénale, à assumer à 100% par l’adulte, du moins par tout adulte lucide et libre intérieurement au moment des faits.
A défaut, on ouvrirait une brèche équivoque dans laquelle tous les violeurs du monde ( et avec eux, les adeptes d’une " pédophilie bien comprise ", soi-disant " épanouissante pour l’enfant ") ont toujours tenté de se glisser plus ou moins subtilement. Cette brèche, c’est celle de la justification défensive sur le thème du consentement, voire de la contre-attaque sur le thème de la responsabilité de la victime.
ET SI L’ON SE PLACE DANS UNE PERSPECTIVE D’EDUCATION OU DE SOINS PSYCHOLOGIQUES ?
Responsabilité psychologique et responsabilité juridique ne sont pas superposables. La première relève du for intérieur de l’enfant.
Face à une sollicitation sexuelle faite par un adulte, tous les enfants ne sont pas de pures victimes qui disent " Non " dans leur coeur, sans toujours oser l ’exprimer. Certains sont partagés, ambivalents et d’autres franchement intéressés à l’idée d’une activité sexuelle transgénérationnelle.
Intéressés par quoi ? C’est variable ! Le plaisir parfois, ou alors le profit matériel, ou encore le fait de faire comme les grands, d’être au centre de l’affection d’un adulte, de déstabiliser un adulte faible et d’être plus fort que lui dans l’art de la séduction, etc ... Il ne faut pas se voiler les yeux, de telles motivations sont susceptibles d’exister, à tous les âges de la vie.
J’ai dit plus haut qu’elles ne supprimaient pas la responsabilité pénale ni morale de l’adulte concerné, qui devrait remettre ces enfants à leur place.
Réciproquement, si l’on pense que semblables motivations sont à l’oeuvre chez l’enfant, la communauté des adultes, à commencer par ses parents, devrait lui rappeler ce qu’est une sexualité positive pour son âge : c’est à tout le moins celle qui s’exerce en monogénérationnel !
Voilà pourquoi, dans mon éditorial, j’ai fait l’hypothèse qu’un enfant de onze ans partageant le lit de Michael Jackson aurait pu - aurait dû ! - trouver en lui la force de dire " Non ". S’il ne l ’a pas fait, la société ne l’aide pas, ni lui, ni sa famille, en en faisant une victime passive qui n’aurait aucun compte à rendre à sa conscience.
[2] Psychiatre infanto-juvénile,
docteur en psychologie, professeur ordinaire à la Faculté de Médecine de
l’Université Catholique de Louvain, directeur de l’Unité de Pédopsychiatrie des
Cliniques Universitaires St Luc. Courriel : jean-yves.hayez@pscl.ucl.ac.be
[3] Organe de l’Etat belge francophone chargé de la
supervision de la politique en matière de maltraitance.
[5] Lire par exemple :
J.-Y. Hayez, La sexualité des enfants, Paris, Odile Jacob, 2004.
[6] " Irréfragable " signifie "
indiscutable ", " impossible à renverser ", " dont la
preuve inverse n’est pas productible "...