PETITS MENDIANTS BIEN ORDINAIRES DES PAYS INDUSTRIALISES …
Texte paru en mars 2005 dans la section « droits de l’enfant » du site http://www.observatoirecitoyen.be/
Jean-Yves Hayez[1]
Lorne Walters[2]
Bruxelles. Dans un couloir public proche de mon lieu de travail, une jeune femme assise sur le sol, vêtue façon rom. Sur ses genoux, emmitouflé, un enfant de trois ans semble dormir paisiblement. Elle tend un gobelet vide aux passants. Il fait venteux et froid. Je lui porte un café, je lui dis que l’enfant peut venir se reposer ou dessiner s’il veut dans notre salle d’attente toute proche. Cette fois, il ne viendra pas. Il y a un an, un autre petit garçon, Nicolash, lui, est entré chez nous. Familier du service, il lui arrivait même parfois d’ouvrir impulsivement ma porte, sans se soucier que j’étais en thérapie avec un client. Informellement nous l’avons un peu stimulé sur le plan cognitif, il a porté des dizaines de tasses de café à l’adulte qui l’accompagnait, puis ils ont disparu. D’autres les ont remplacés, irréguliers dans leurs allées et venues. Aujourd’hui, l’enfant ne viendra pas : quatre heures plus tard, ils sont toujours dans la même position, lui toujours aussi amorphe, la tête versée en arrière, un de ces enfants " qui ne se réveillent jamais " ...
Un peu partout dans les grands centres urbains de nos pays respectifs, dans les rues, dans les gares, à quelques passages publics biens choisis, au détour d'un couloir de métro, en hiver comme en été, cet homme ou cette femme, perpétuelle agenouillée, le regard abaissé avec à ses pieds un ou plusieurs jeunes enfants, étendus, les yeux fermés, à même le sol crasseux.
Ou encore, des petits groupes de trois à quatre enfants entre six et douze ans, le plus souvent façon rom, qui mendient apparemment seuls, petits moineaux fureteurs, un rien effrontés, vite égaillés si un képi s’approche …
Et sont-ils d’une nature différente, ces jeunes adolescents aux vêtements pauvres mais propres, qui flottent, d’une terrasse à l’autre silencieux, fatigués, pour vendre leurs roses à la pièce ?
Ce qui est
étonnant, c’est combien notre énergie et notre sens de l’indignation peuvent se mettre en veilleuse face à ces
situations. Oh, à l’occasion, nous y allons bien de cinquante cents, donnés avec un sourire de circonstance au
plus pitoyable ou à celui qui vend le mieux sa marchandise, en serrant un peu
plus fort la poignée du sac à mains – « On ne sait jamais, n’est ce
pas, avec ces étrangers ... » - .
Dans notre chef, n’y a-t-il pas là comme une mithridatisation de notre
conscience ? En nous limitant à ce « zeste de charité », ne
sommes-nous pas en train d’avaliser de terribles fausses croyances sur les
étrangers : « Après tout,
c’est déjà bien qu’ils séjournent sur notre sol national, qu’ils soient
en règle de papier ou pas ; bien sûr, ils sont plus pauvres que la moyenne
de nos nationaux, mais s’ils étaient restés chez eux, ils seraient dans la
misère …alors … alors, c’est normal de les laisser traîner ainsi ; après
tout, on ne sait pas soigner toute la misère du monde ».
Mais est-ce bien cela, le sens le plus radical du terme « charité » ? Est-ce bien cette condescendance fatiguée qui est au cœur de la déclaration des droits de l’homme et de l’enfant ?
Et à penser ainsi, si nous manquons, non seulement de solidarité, mais aussi de lucidité ? En ne voyant, dans ces mises en scène, que de la « pauvreté familiale au quotidien », ne faisons-nous pas la politique de l’autruche envers des phénomènes infiniment plus graves, ceux qui relèvent de la criminalité transnationale organisée, de l'exploitation et de la traite des êtres humains notamment dans sa forme la plus abjecte qu’est la traite d'enfants?
Faisons donc brièvement le point sur ce phénomène des enfants mendiants ou associés à la mendicité des adultes, et tirons-en quelques recommandations :
Vraisemblablement que pour une partie d’entre eux, il s’agit de pratiques strictement privées : une famille sans papiers, sans ressources ne voit pas d’autre moyen que la mendicité pour assurer sa survie économique, soit parce qu’il n’y a pas moyen de faire autrement ( pas de garderies pour ce genre de tout petits …), soit pour mieux apitoyer. Sa culture d’appartenance l’y pousse peut-être un peu. Il n’est pas impossible alors que les tout petits reçoivent un sirop calmant pour ne pas être remuants, ou alors, ils se sont habitués à la passivité.
Si ce genre de mendicité est inacceptable, c’est d’abord au nom de l’injustice sociale qui amène des gens à en arriver là. Pour ne parler que des enfants, outre l’inconfort matériel, les dégâts psychologiques sont significatifs : il y a d’abord le manque dramatique de stimulations à des âges très sensibles de la vie et donc un sous-développement probable de l’intelligence ; au fur et à mesure qu’ils grandissent ; ils prennent conscience de leur état particulier ( apparence de soumission des parents ; dépendance de l’arbitraire social ; indifférence, mépris ou pitié – c’est à peine mieux - de la population ) : rien de cela n’est bon pour l’estime de soi ; c’est à l’origine de représentations sociales basées sur l’inégalité, le pouvoir et la soumission : ça donne envie, de se pseudo-soumettre avec une certaine rage au cœur ; et par la suite si, à l’adolescence, ces enfants se vengent en agressant plus directement la société majoritaire, c’est encore eux que celle-ci accusera d’être délinquants, sans se remettre vraiment en question !
Au pôle opposé, on se trouve clairement dans des pratiques de traite et d’exploitation des êtres humains : les enfants – et peut-être leurs familles – sont utilisés comme de la marchandise, pour rapporter de l’argent à leurs exploiteurs. Les enfants ont parfois été arrachés à leur famille … ou vendus par elle. Les plus grands ont peut-être été battus pour qu’ils apprennent bien leurs nouveaux métiers. Les plus petits, sur les genoux des femmes, ne sont pas toujours les enfants de celles-ci : on les drogue, on les malmène pour qu’ils restent calmes. L’exploitation des plus grands peut avoir des applications multiples et mouvantes : mendicité, vol, prostitution … Le degré de violence physique qui leur est faite est variable, mais ils ne sont jamais respectés comme des êtres humains à par entière.
D’autres dégâts psychologiques viennent donc s’ajouter à ceux que nous venons de citer. Ici, ces enfants voient bien vite qu’ils n’ont d’importance pour personne. Ni pour le public, pour qui ils ne sont qu’un objet de méfiance ou d’apitoiement, ni pour leurs exploiteurs, pour qui ils ne sont que de la chair à billets, et parfois même pas pour leur famille, qui les a sacrifiés. Il ne peut rien s’en suivre de bon : d’abord désespoir et angoisse diffuse dissimulés vaille que vaille et, plus tard, une capacité à se blinder moralement et à s’identifier aux fonctionnements délinquants dont on a été soi-même l’instrument : et le cycle de se perpétuer ...
Mais entre les deux pôles, ils existent bien des intermédiaires : par exemple, plusieurs familles qui s’unissent, s’organisent, et utilisent leurs propres enfants à des fins commerciales, est-ce déjà un petit réseau d’exploitation ? Pour d'aucuns, il s'agirait d'un moindre mal, puisque, « Après tout, ils sont quand même " entre eux ", non? » Comme si la famille était en soi une panacée contre la maltraitance ... Si nous condamnons volontiers d'autres formes de violence se déroulant par définition " en famille " - inceste, violence conjugale, etc. -, pourquoi alors accepter cette forme de maltraitance faite aux enfants exploités dans le cadre de la mendicité par les adultes de leur propre famille?
J’annonçais plus haut quelques recommandations concrètes : avant de le faire, ne faut-il pas rappeler d’abord que la réponse la plus radicale à ces misères, c’est de créer un monde plus juste, où les ressources soient équitablement partagées et donc, où la nécessité de mendier disparaisse. Certes, cet objectif est ample et implique le très long terme, mais ce n’est pas une raison pour qu’il reste théorique : à chacun de retrousser ses manches là où il est ! En particulier, dans la première catégorie de situations que nous avons évoquées, celle de familles en difficultés, nous pourrions tout de suite faire preuve à leur égard d’une sollicitude intelligente, qui intègre leurs dimensions culturelles spécifiques, et ne connote évidemment pas ipso facto des séparations parents-enfants : c’est plutôt de crèches et d’écoles maternelles adaptées dont on a besoin, et d’un dialogue patient et sans menace pour que les parents – par ailleurs mieux aidés – acceptent d’y confier leurs enfants le temps qu’eux travaillent.
Mais il ne faut pas être angéliques : les réseaux de traite et d’exploitation existent partout, et on ne sait pas très bien à partir d’où ils commencent. Il faut donc mettre en place une réaction sociale globale. Qui, aux dires des spécialistes, exige de :
Il faut enfin interdire effectivement et sans concessions la présence dans les rues d’enfants associés de quelque manière que ce soit à la mendicité sous toutes ses formes ; mais en couplant cette interdiction à une aide sociale immédiate s’il y a des détresses familiales associées ; et à la prise en charge lucide et multidisciplinaire précitée ( avec sa composante policière ) afin de ne pas passer en aucun cas à côté de l'essentiel : à savoir l'intérêt supérieur de l'enfant et la défense intégrale de ses droits.
Quelques textes de référence :
"How trafficked children are exploited
in Europe" (9 pages), Dr. B. SCHARLOWSKI, S. PARATA, Co-ordination International
Campaign against Child Trafficking International Federation Terre des Hommes,
EU Forum on the prevention of organised crime, European Commission D.G. Justice
and Home Affaires, Bruxxels 26th of May 2004
http://europa.eu.int/comm/justice_home/fsj/crime/forum/docs/presentation2_260504_en.pdf
“Promoting the best interests
of the trafficked child – a framework for co-operation between social welfare,
immigration, police, judicial authorities and NGOs” (5 pages), D.
SUTTON, Save the Children, EU Forum op.cit, May 2004
http://europa.eu.int/comm/justice_home/fsj/crime/forum/docs/presentation3_260504_en.pdf
“Lost Kids, Lost Futures – The European
Union’s Response to Child Trafficking” (59 pages), Drs. M. VAN REISEN
and A. STEFANOVIC, International Federation Terre des Hommes, Geneva,
September 2004.
www.stopchildtrafficking.org et www.terredeshommes.org
« Kids as Commodities ? Child
Trafficking and What to Do About It” (98 pages), M. DOTTRIDGE, Oak
Foundation (Genève) International Federation Terre des Hommes (Lausanne/Germany),
May 2004
www.stopchildtrafficking.org et www.terredeshommes.org
« Mineurs Isolés Etrangers en Danger »
(89 pages), E. BRIOT, Université d’Evry Val d’Essonne (Paris), Septembre 2004
http://www.anafe.org/download/mineurs/Memoire%20E.%20Briot%20Mineurs.pdf
« L’Accueil en Belgique de Mineurs Etrangers Non Accompagnés
Victimes d’Exploitation Sexuelle. Recommandations (80) Pour de Bonnes Pratiques »
(133 pages), Child Focus, Fondation Roi Baudouin, Belgique Janvier 2004
www.childfocus.org et www.kbs-frb.be
«Le Trafic d’Enfants Albanais en Grèce » (36
pages), Oak Foundation , Foundation Terre des hommes et UNICEF, Janvier
2003 (Prix des Droits de l’Homme de la République Française 2002 pour le projet
ad hoc)
www.tdh.ch et www.stopchildtrafficking.org
« La Disparition de Mineurs Non Accompagnés et de Mineurs
Victimes de la Traite des Etres Humains », H. DE PAUW (103 pages),
Child Focus, Belgique Avril 2002
[1]
Psychiatre
infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur ordinaire à la Faculté de
Médecine de l’Université Catholique de Louvain, directeur de l’Unité de
Pédopsychiatrie des Cliniques Universitaires St Luc. Courriel : jean-yves.hayez@pscl.ucl.ac.be
[2] Chercheur indépendant