AUTOUR DE L'ABUS SEXUEL, DE
SA PREVENTION
ET DE SA PRISE EN CHARGE
J.-Y. Hayez (1)
Nous avons beaucoup
tracassé nos enfants, et la population en général, avec l'idée de l'abus
sexuel, et de la nécessité de se défendre contre lui. Des affaires douloureuses, dont le paradigme est l'affaire
Dutroux, ont augmenté l'insécurité de tous.
Il se pourrait que l'on glisse vers un résultat
social paradoxal tel que :
D'une part,
les enfants vivent à nouveau davantage la sexualité comme dangereuse et
mauvaise; les adultes, eux aussi, voient un peu trop des abuseurs potentiels
partout; entre autres, ils perçoivent trop les activités sexuelles entre
mineurs comme initiées chaque fois par des abuseurs en culottes courtes :
retour de balancier, après deux ou trois décades où la sexualité a été
présentée comme consommable à peu près à n'importe quel prix? Probablement!
- D'autre part, la protection effective contre
les quelques abus existant n'est peut-être pas de beaucoup meilleure qualité
qu'auparavant: davantage de vent et de promesses que d'efficacité...
Face à ce
paradoxe, je souhaite redire :
- D'une part, combien le développement et la
pratique de la sexualité restent, pour la majorité d'entre nous, une activité
humaine saine et épanouissante. Je le ferai en me limitant à décrire le
développement sain de la sexualité à l'âge de l'école primaire, et en battant
largement en brèche le concept de " mineurs abuseurs ".
D'autre part,
en passant en revue la politique actuelle de prévention et de prise en charge
de l'abus, en l'évaluant et en émettant mes souhaits à son propos.
CHAPITRE I
LE DEVELOPPEMENT SEXUEL DE
LA GRANDE MAJORITE
D'ENTRE NOUS RESTE SAIN ET
EPANOUISSANT
I.
Première application : le développement de la vie sexuelle pendant l'âge de
l'école primaire
A. Les
déterminants d'une " vie sexuelle saine "
Par "
vie sexuelle ", nous entendons le développement de représentations
psychiques et d'activités. Une vie sexuelle saine résulte de l'implication en
nombre et en proportions chaque fois variables des " dynamismes psychiques
" que voici :
1.- La
curiosité. Désir de connaître la nature et le fonctionnement du corps, jusqu'à
ses domaines les plus intimes; expériences faites sur lui; comparaisons
effectuées sur l'autre, identique ou complémentaire; désir de savoir ce que
c'est que cette fameuse sexualité dont parlent tant les grands: appropriation
progressive du concept, en partant des gros mots et des blagues obscènes,
d'abord pas très bien compris jusqu'aux exercices pratiques.
Les réponses
que le terrain apporte à cette curiosité contribuent à un savoir, à des
acquisitions stables : connaissance de la réalité, externe et de soi, et
capacité de la manier; certitude de plus en plus définitive quant à la
permanence de l'objet; installation (" sentiment ") d'une identité de
plus en plus précise, qui va bien plus loin que l'identification et
l'appropriation du corps : identité de l'être, identité sexuée, … ( Gavshon,
1990 )
2.- Le désir
et le processus d'identification aux grands et aux adultes. A l'inverse des
150 années précédentes, les enfants sont
des témoins usuels de la vie sexuelle de ceux-ci : pas essentiellement des
ébats de papa et de maman ( ou, pour faire moderne, d'un de ceux-ci avec son
partenaire homo ou hétéro du moment ), qu'il faut toujours surprendre par le
trou de la serrure, mais, de façon plus ouverte, de l'espèce adulte, qu'on voit
forniquer à heures fixes à la télévision, ou dont les médias apprennent qu'ils
ont un drôle d'usage du cigare : si le Père fait l'amour sur le place publique,
ses fils, pour grandir, vont jouer à l'avance les rôles qu'ils devront tenir un
jour, puis comme dans toute identification, vont avoir envie de le faire pour
de vrai.
3.- Le défi
face aux règles. Même si les interdits sont moins cruels, le langage des
adultes continue largement à situer la pratique de la sexualité comme leur
domaine réservé: " Tu peux - si pas tu dois! - savoir ... la sexualité,
c'est chouette ... mais tu es trop petit pour la pratiquer ( et si je t'y
prends, je crie sur toi : ainsi fut puni Prométhée pour avoir voulu voler le
feu des dieux; un vautour le castre pour l'éternité )". Eh bien, face
à ce qui reste un interdit, beaucoup d'enfants ont envie de transgresser à
l'occasion, précisément parce que c'est interdit.
4.-
L'affirmation d'une puissance ressentie en soi. S'intéresser au sexe, c'est
être grand, se le prouver à soi, et le montrer aux autres. Dans le cadre de
cette affirmation de puissance, se situent les enfants dominants qui prennent
l'initiative d'entraîner les autres à l'aventure, ici, sexuelle, tout en finissant
par respecter leur éventuel refus. Ce ne sont donc pas des enfants abuseurs,
même si, au moment de la découverte
des faits, les autres ont tendance à les lâcher et à prétendre qu'ils ont été
entraînés contre leur gré.
C'est aussi
dans le contexte de l'identification aux adultes, de l'affirmation d'une
puissance-compétence, ainsi que d'une camaraderie d'aînés vers des cadets (
dont nous parlerons plus loin ) qu'on trouve les enfants initiateurs, qui
mettent au parfum du sexe des ignorants ou des naïfs, de leur âge ou un peu
plus jeunes ( un ou deux ans de différence d'âge ).
5.- Un enfant sain n'est pas exempt d'angoisses, ni même de légers
sentiments de culpabilité irrationnelle. Ces sentiments pénibles font partie de
toute vie. Mais, paradoxalement, leur
existence n'inhibe pas systématiquement la réalisation des désirs et des
comportements dont, pourtant, la mise en oeuvre les accroîtra encore. On est
dans un véritable cercle vicieux: pour être quitte de son angoisse, l'enfant va
poser un acte, pour savoir, pour vérifier, pour vaincre l'ennemi ... mais cet
acte ne soulage rien à long terme : au contraire, il amplifie la crainte de l'agression en retour.
Autant pour
la culpabilité : pour en savoir plus sur les intentions punitives prêtées à
l'adulte et sur le pouvoir de discernement de celui-ci, l'enfant va poser le
comportement interdit, en en laissant des traces qui mènent à lui. La punition
précise qui suivra est censée être préférable à un vécu diffus de culpabilité
... mais l'acte réveille de nouvelles culpabilités.
Parmi les
angoisses " normales " à l'âge de l'école primaire, citons :
- Surtout chez les plus jeunes, des angoisses liées au simple jeu de l'imagination qui pallie énormément les lacunes momentanées de l'intelligence et d'un bagage informatif correct ( Hayez, 1999 ) : pas encore de certitude tranquille quant à la permanence de l'objet, et partant, quant à l'inéluctabilité et à la stabilité des différences sexuelles, etc ... il existe donc des vérifications anxieuses - scientifiques de ce qu'il en est.
-
Surtout chez les plus âgés, existence structurante d'une phase de névrose
infantile (" pas trop serrée "): ici, avant que l'enfant ne trouve
ses solutions mentales rapidement et spontanément - via les identifications, les
sublimations et la simple mise en veilleuse spontanée de son Sur-Moi le plus
archaïque, certains de ses désirs lui apparaissent momentanément conflictuels :
désirs oedipiens, désirs masturbatoires ( c'est-à-dire désirs de pratiquer déjà
une sexualité, comme les grands ). Leur simple existence et leurs velléités de
réalisation déclenchent un rien d'angoisse et de culpabilité. Mais ces vécus
pénibles n'arrêtent pas l'enfant. La poussée du désir est toujours là, d'une
part. De l'autre, pour en avoir le coeur net, pour savoir si le sexe peut être
puni pour avoir fonctionné, il est poussé à aller voir s'il fonctionne toujours
bien, voire si, chez son petit ami ou sa petite amie, il existe des différences
d'intégrité par rapport à lui.
Et même quand
il n'existait pas d'angoisses préalables, les enfants, après avoir ouvert une
porte à la sexualité en eux, devinent bien qu'ils ouvrent une porte au "
non-logique ", non rationnel, souvent non parlé; ils ouvrent une porte à
la violence de l'instinct, et ça fait spontanément peur, tout comme ils
imaginent toujours quelque peu que la scène primitive des parents est un acte
sadique.
6. - La camaraderie ou l'amitié, et les partages qu'elle inclut, "
pour faire plaisir" au copain ou à la copine qu'on aime bien: on lui montre
donc, le coeur un peu battant, l'image pornographique acquise de dure lutte,
voir une partie intime du corps propre, comme un secret précieux, qu'on portera
ensuite ensemble ... on procède avec lui aux premières explorations et
activités vraiment sexuelles, à la découverte des mystères et plaisirs qui y
sont liés, etc ...
7. - Et, en
effet, le plaisir de la manipulation sexuelle, le plaisir de (se) toucher ou
d'être touché, constitue également un déterminant partiel de l'activité
sexuelle infantile. Et ceci, même s'il n'a encore que peu à voir avec
l'intensité des plaisirs et orgasmes éprouvés autour de et après la puberté.
S'ajoutent à ce plaisir strictement physique et local, d'autres plaisirs plus
spirituels liés aux déterminants déjà invoqués : plaisir de savoir,
d'expérimenter, de grandir, de défier, etc ...
La recherche
du plaisir n'est cependant ici qu'un but parmi d'autres; il n'existe pas, comme
dans la perversion, un culte raffiné et quasi-exclusif de l'érotisme.
8. - A côté
de ces dynamismes psychiques principaux, et sans prétendre d'ailleurs en avoir
dressé une liste exhaustive, il faut encore évoquer des facteurs d'un autre
ordre, comme:
- Le corps : son équipement n'est pas le même d'un
enfant à l'autre certains ont des besoins, une excitabilité et une sensibilité
sexuelles plus forte que d'autres.
- La vitesse du développement général et pulsionnel,
variable elle aussi. Elle est
déterminée en partie, et en partie seulement, par les attitudes de
l'environnement. Certains enfants quittent plus vite et plus radicalement que
d'autres leurs investissements oraux, sphinctériens, génitaux solitaires, ...
d'autres s'y attardent ou ne les abandonnent que partiellement.
B.
Caractéristiques des activités qui en résultent
La mise en oeuvre
de ces dynamismes aboutit à des activités sexuelles qui ont les
caractéristiques que voici :
- Primauté des activités
génitales. Parmi celles-ci, primauté des activités de toucher ( masturbations;
jeux sexuels, s'accompagnant souvent d'un bref scénario mais allant vite au but
); une minorité d'enfants plus âgés ou/et plus précoces peut réaliser des
activités sexuelles à l'instar des adultes ( pénétration, fellation, ...); des
fixations prégénitales peuvent se
prolonger momentanément ou
se remanifester
occasionnellement; des moments minoritaires d'exhibitionnisme ou de voyeurisme
peuvent également exister. Ce dernier est très sollicité par les stimuli
modernes ( cassettes ou films porno, internet, etc ...).
Ambiance affective autour de l'acte.
Largement serein, un zeste d'excitation ( satisfaction de la curiosité
); un zeste d'angoisse; à l'occasion, investissement de l'érotisme ( mais pas
avec le culte exclusif des pervers ).
- L'enfant assume l'activité comme voulue par lui (
et pas compulsive ) ( au moins dans son for intérieur, car il peut être des
plus prudents à l'idée de la punition ); il est capable de discrétion;
l'activité est plutôt récréative ( il n'est pas obsédé par sa reproduction à
+/- haute fréquence ); il y a diversité et progression dans les nuances de
l'acte (il n'est pas fixé à tel scénario étroit: un peu tout l'intéresse,...).
- S'il y a un (des) autre(s) : respect; on se parle,
on coopère, on s'amuse ensemble; peu de différence d'âge.
II. Peut-on
parler de mineurs abuseurs?
Il est de
mode, actuellement, de désigner des adolescents - voire des enfants prépubères
comme " abuseurs, ... agresseurs sexuels, ... délinquants sexuels ".
Cette position nous semble injustifiable et dangereuse, que l'on se réfère au
statut des activités sexuelles entre mineurs ou aux structures de personnalité
impliquées.
A. La
majorité des activités sexuelles entre enfants prépubères sont des jeux
sexuels, librement et bilatéralement consentis. Un consentement bilatéral, immédiat ou d'occurrence très proche,
n'exclut pas que, dans la négociation de l'activité, il existe un preneur
d'initiative, personnage souvent dominant dans la vie relationnelle
quotidienne, et un autre, le plus souvent dominé, qui se laisse convaincre et
qui finit par adhérer au projet et à y prendre plaisir.
Corollairement, beaucoup
d'activités sexuelles entre
adolescents, homo ou hétérosexuelles, ont elles aussi le
statut, soit d'explorations ou/et de recherches de plaisir ou/et de défis à
l'ordre adulte, bilatéralement consentis, soit celui d'être intégrées dans une
relation amoureuse, par définition réciproque. Mais si les faits sont
découverts, certains de ces adolescents, surtout les filles ou/et les plus
jeunes, oublient leur part de consentement face à la rage de l'ordre adulte;
ils prétendent alors avoir été contraints ...
Ce qui est
plus délicat à apprécier, c'est le statut des activités sexuelles entre
adolescents et enfant prépubères. Lorsque la différence d'âge reste assez faible
( 4-5 ans maximum ), nous plaidons pour que des consentements bilatéraux
puissent toujours être possibles : la " psychologie " du plus âgé
n'est pas toujours très éloignée de celle du plus jeune! Leur langage, leur
culture, leur image du monde et de la sexualité, tout comme leurs besoins,
peuvent parfois moins différer que ce que laisse supposer leur âge biologique;
il peut en aller de même de l'impression de puissance dominante qui émanerait
de l'un ou de l'autre ...
Par contre,
lorsque la différence d'âge est plus grande - et en fixant approximativement la
frontière à 5 ans -, l'adolescent apparaît immanquablement aux yeux du plus
jeune comme une force impressionnante à laquelle il est difficile de
résister. Ce grand adolescent dispose,
sans qu'il s'en aperçoive toujours clairement, d'une capacité de maniement du
langage et des gestes de séduction telle que l'enfant plus jeune s'en trouve
facilement piégé. On glisse donc facilement, dans le chef du grand qui ne
voulait qu'être gentil, dans le domaine de l'abus.
B 1. Seule,
une minorité des activités sexuelles commises par des mineurs mérite clairement
le nom d'abus. Ici, le mineur incriminé cherche principalement son plaisir
et/ou son pouvoir, sans considération importante pour la personne de l'autre qu'il
ignore, menace ou désinforme par la séduction.
Cette
séduction a souvent une intention claire de tromperie, visant à profiter du
corps de l'autre; nous venons de discuter cependant d'un cas d'espèce plus
délicat : celui où existe une grande différence d'âge et où, parfois, l'aîné
pense de bonne foi avoir demandé et obtenu l'adhésion du beaucoup plus jeune
... alors qu'en réalité, le petit n'oserait pas dire non ou se laisse
suggestionner : ce sont aussi des abus, mais on peut admettre que, parfois, au
début, l'aîné ne le savait pas.
Le paradigme
de ces activités abusives, c'est bien sûr le viol, quel que soit l'âge de la
personne violée. Mais il y aussi l'exhibition, l'attentat à la pudeur,
l'obligation de regarder de la pornographie ensemble ... dans bien des cas, il
reste malaisé de tracer les frontières, par ex. entre la pénétration obtenue
sous la menace, voire avec violence physique ..., celle arrachée à l'usure, la
victime finissant par renoncer à s'opposer ..., et la relation sexuelle
consentie passivement, sans vrai désir.
B2.
Toutefois, même si des mineurs peuvent commettre des abus sexuels, redisons
notre opposition à ce qu'on les stigmatise comme " abuseurs ( ou
agresseurs, ou délinquants ) sexuels ".
1. Dans le cours
de leur vie, ces mineurs font toutes sortes de choses : excellentes, bonnes,
médiocres ou mauvaises; disqualifier leur personnalité tout entière en les
réduisant à son seul aspect délictueux/sexuel est, socialement, une réaction
primaire et désespérante.
2. Parler de
" mineurs abuseurs " fait penser à une structure de personnalité
chronifiée. Or, rien n'est moins vrai : beaucoup d'abus - même les viols les
plus horrifiants - commis par des mineurs d'âge resteront des faits
occasionnels, voire isolés, liés à une mauvaise passe de la vie. Leur personnalité est en phase
d'organisation, mouvante dans sa structuration, et en résonance profonde avec
des facteurs d'environnement eux-mêmes toujours susceptibles de changer :
certaines interdictions ( aller " frimer " avec la même bande au sein
de laquelle le temps se passe à lancer et à relever des défis ...), certains
comportements chez les adultes ( père qui se respecte mieux et se fait donc
mieux respecter ...) peuvent contribuer à détourner le mineur de projets où un
autre, plus faible, apparaît comme un trophée à conquérir sexuellement ou un
punching-ball sur qui se défouler.
3. Pire
encore, recourir au vocable " abus, ... agression sexuelle " implique
une connotation de gravité assez souvent disproportionnée aux faits et à leur
pronostic : les trois gamins de 6-7 ans qui déculottent sous la menace un (ou
une) plus petit(e) dans les toilettes de l'école font quelque chose de mal, qui
doit être réprimandé sèchement en même temps que la sexualité de ces enfants
doit être éduquée. De là à les désigner comme " abuseurs " et à
vouloir les mettre dans des programmes à la nord-américaine ... Occupons-nous
plutôt de renforcer le droit et la capacité des petits à dire " Non "
face à tous les abus des adultes ( de pouvoir, surtout ) ... plutôt qu'à
épingler quelques boucs émissaires tout désignés.
C. Puisque
nous sommes à réfléchir aux vocabulaires d'usage, discutons le concept ''
d'inceste dans la fratrie '' ou '' inceste fraternel''.
1.
Etymologiquement, le terme " inceste " (" qui n'est pas chaste
") pourrait être employé même lorsque deux petits d'une même fratrie
'jouent au docteur" dans leur bain : on voit tout le ridicule d'un tel
emploi ! Tenons-nous en donc aux termes généraux '' jeux sexuels ",
" initiation sexuelle ( à la masturbation, par exemple, impliquant un aîné
et un cadet )", bien plus appropriés à la majorité de ces activités
sexuelles ludiques.
2. Nous
hésitons même à recourir au vocable " inceste " lorsqu'il s'agit
d'une pure et stricte partie de plaisir sexuel où le statut " frère et
soeur " semble sans importance: en fait, l'initiateur a pris le corps qui
était le plus immédiatement à sa disposition. Ces " parties de plaisir
" peuvent être abusives ou non ( cfr. discussion supra ).
7
3. Nous réservons
strictement l'appellation " inceste ( consommé )" quand existent et
des activités sexuelles et une relation amoureuse très préférentielle voulue
bilatéralement ou unilatéralement; on pourrait parler de climat incestueux
aussi longtemps que les activités sexuelles sont absentes.
Cet inceste
fraternel, au sens strict de notre appellation ( amour + sexualité ) est rare (
au moins sous sa forme consommée ) et assez souvent non-abusif ( entre les deux
personnes concernées ) même si elles transgressent, en connaissance de cause ou
non, un tabou fondamental des sociétés humaines : à notre sens, c'est
d'ailleurs seulement dans ce contexte, où existe d'abord et avant tout un amour
qui s'est laissé aller, que ce tabou est transgressé dans son esprit, bien au-delà
de la lettre.
Cet inceste,
stricto sensu, peut néanmoins être abusif:
- Il l'est certainement lorsque le vécu amoureux n'émane que d'un
partenaire et que, pour arriver à ses fins, celui-ci menace ou désinforme
l'autre par séduction.
- C'est plus difficile à apprécier lorsqu'il y a apparent consentement
bilatéral, mais grande différence d'âge ( cfr les discussions que nous avons
eues précédemment à ce propos ).
- Plus difficile encore Si l'un des partenaires est un adulte ( souvent
jeune ) et l'autre un adolescent, avec une différence d'âge inférieure à 8-10
ans: il n'est pas certain en effet que, dans une fratrie, le fait de devenir
adulte donne ipso facto un mandat et un devoir d'éducation vis-à-vis des frères
ou/et soeurs encore adolescents.
9
CHAPITRE II
LA LUTTE CONTRE L'ABUS
SEXUEL :
PREVENTION ET PRISE EN CHARGE
Les pages
précédentes nous ont rappelé que la sexualité constitue une réalité positive
pour la grande majorité d'entre nous et la grande majorité de nos pratiques, à
tous les âges de la vie. Elles nous ont rappelé aussi qu'il pouvait être
injustifié et dangereux de brader le terme " abus ".
Néanmoins,
celui-ci est susceptible de se développer, surtout dans certaines conditions
sociales défavorables. Il nous faut donc faire tout ce que nous pouvons pour en
empêcher l'installation et pour prendre en charge efficacement ceux qui en
auraient quand même été les partenaires.
Pour
réfléchir à ces questions, j'esquisserai ce que nous avons mis en place dans nos
pays francophones, et mon évaluation et mes souhaits à ce propos.
I. La prévention
A. En
prévention primaire. Nous savons que les adultes ont d'autant moins besoin de
rechercher des compensations abusives qu'ils se sentent plus heureux, plus
épanouis dans leur couple, moins frustrés par la vie, etc ... C'est donc tout
le fonctionnement social qu'il faudrait améliorer, et certains d'entre nous s'y
attellent via des engagements généraux, associatifs, politiques...
Nous pensons
aussi que si les enfants sont plus forts intérieurement, ils peuvent mieux dire
" Non " aux sollicitations malhonnêtes qui leur sont faites. Nous
avons donc multiplié les campagnes pour les informer de leurs droits et pour
les encourager à dire " Non " à qui veut abuser de leur corps. Ce
n'est pas pour autant que nous ayons veillé à accroître leur force intérieure:
celle-ci ne s'amplifierait vraiment qu'à travers le respect qu'ils ressentent
diffusément que nous avons pour leur personne. Or, celui-ci reste bien
irrégulier; ils demeurent bien trop souvent la " chose " de nos
projets. Par exemple, nous les poussons à dire " Non " au supposé
pédophile qui les importune, mais nous n'acceptons guère qu'ils disent "
Non " à nos abus de pouvoir quotidiens, sur lesquels nous préférons nous aveugler.
B. En
prévention secondaire. Nous avons sensibilisé le public et les intervenants de
première ligne ( enseignants, psychologues scolaires, généralistes, ...) au
concept et à l'existence de la maltraitance physique et sexuelle et à la
reconnaissance de ses signes. Toutefois, nous ne les avons formés que très
imparfaitement à la gestion de ce qu'ils repèrent. Notre seul " message
" à ce propos, imprégné d'une pression culpabilisante, est celui du
signalement rapide, qui ressemble à de la mauvaise magie. Nous y reviendrons.
C. En
prévention tertiaire. Il ne se fait pratiquement rien. En particulier, nous
nous abstenons de dialoguer avec les auteurs directs des abus. Nous faisons
comme s'ils étaient toujours des monstres irrécupérables. Or, ils sont régulièrement
ambivalents, " divisés de l'intérieur " à propos de ce qu'ils font,
comme les alcooliques victimes de leur assuétude et pas très fiers d'eux-mêmes.
Davantage de solidarité sociale de proximité les aiderait à redonner le
meilleur d'eux-mêmes. Il en irait de même s'il existait des campagnes de
médias, ou la mise en place de lieux d'écoute ( anonymes ) où on leur donne
l'occasion de parler et où on leur parle comme à des êtres humains.
Il. La prise en charge
A.
Philosophie générale
1. Nous avons
misé sur l'institutionnel lourd et hautement spécialisé ( du moins en théorie
...). Avec quelques nuances selon les pays, ceci signifie la mise en oeuvre, en
proportions variables et avec des degrés de collaboration variables, des
autorités judiciaires et d'équipes psycho-médico-sociales plus ou moins
spécifiques.
Nous nous
aveuglons cependant totalement sur les quantités nécessaires: pour prendre en
charge effectivement tous les cas par les méthodes et les moyens offerts dans
l'institutionnel lourd, il faudrait construire des villes-hôpitaux, plus ou
moins couplées à des villes-prisons. Nous avons donc créé la situation
paradoxale que voici : pression faite au signalement judiciaire ou séduction à
utiliser des équipes spécialisées ... et impossibilité pour ces spécialistes de
faire face à l'afflux des demandes. C'est une des raisons non avouées pour
lesquelles de nombreux cas très plausibles sont classés sans suite par les
parquets ou pris en charge dans des délais incroyablement longs.
2. Les
institutions à l'oeuvre ne se soucient pas toujours suffisamment de coopérer,
et de mettre au point un programme d'ensemble qui poursuit sans les
hiérarchiser les objectifs indissociables et essentiels que sont la protection
de l'enfant ( ... et de la dignité de chacun ), une meilleure garantie quant
aux respects des lois humaines et des lois de la cité, couplée à une
désapprobation des transgressions qui ont existé ( allant éventuellement
jusqu'à la peine ou/et à la réparation ), une amélioration du fonctionnement de
chacun, et, quand elle est impliquée, de la famille ... garant le plus
fondamental de la non-récidive.
Nous devons veiller à ce que des progrès substantiels
soient faits pour que ces synergies existent; nous ne pouvons plus accepter
d'annoncer que les institutions " ont des logiques différentes ", qu'elles poursuivent chacune
aveuglément, soucieuses d'abord de maintenir leur pouvoir propre et indépendant
... et que c'est très bien ainsi : une société doit rester au service de l'humain,
globalement, et pas au service du pouvoir des institutions qu'elles a
concoctées.
Ceci implique, entre magistrats et intervenants psycho-sociaux, un
dialogue humble, au service de ces tiers que sont les enfants victimes, leurs
familles et même les adultes auteurs, en grande difficulté eux aussi. Des
réalités comme: la sanction, la Loi, l'aide, la thérapie, les mesures de
protection, doivent être au service de l'humain, et pas des " En-Soi
" assénés d'en haut, de façon clivée.
B.
Quelques
composantes des étapes de la prise en charge
1.
Nous
confondons trop " Intensité de l'aide " à personne supposée en
danger, avec " précipitation de l'intervention ".
Ceci tient, entre autres, au fait que nous n'avons pas formé
suffisamment les intervenants de première ligne à une gestion, sur place, de ce
qu'ils repèrent, et que les autorités administratives et judiciaires leur font
de formidables pressions au signalement.
Il y aurait cependant une façon plus mûre de prendre ses
responsabilités : elle consiste à apprivoiser sur place l'enfant " suspect
" et à lui montrer qu'il a le droit de parler de ce qui lui arrive
probablement, et qu'il en sera soulagé. En même temps, on peut s'efforcer de
collecter discrètement davantage d'informations sur l'environnement supposé
maltraitant. Après quoi, et pour peu que leur conviction aille en
s'agrandissant, les intervenants de première ligne peuvent décider de façon
plus lucide :
- soit de faire un passage bien documenté vers une
Instance plus spécialisée, gage de meilleure fécondité de l'investissement par
celle-ci,
- soit de continuer à gérer la situation sur place :
nous y reviendrons.
2.
Une
fois que l'enfant révèle des faits d'abus, beaucoup d'intervenants, judiciaires
ou psycho-médico-sociaux, ont amélioré les techniques et l'ambiance générale
des entretiens dits " de révélation " menées avec lui. Ils se
réfèrent également à des grilles d'analyse standardisées ( type SVA ) qui
permettent des évaluations plus fines de la fiabilité du discours de l'enfant.
Tout ceci constitue un réel progrès. Encore faut-il que les
professionnels concernés restent persuadés, de façon stable, que, à certaines
conditions, la parole de l'enfant constitue un élément de preuve très fort, et,
dans de nombreux cas, le seul accessible. Encore faut-il que cette parole de
l'enfant ne soit pas , tour à tour et aléatoirement, soit prise en
considération, soit méprisée. A ce propos, des progrès doivent encore être
réalisés, dans les domaines de :
- La formation de tous pour éviter soit des
séductions soit des rejets de principe : c'est la scientificité qui doit être à
l'oeuvre, et non les émotions.
- Le travail sur les résistances
émotionnelles, qui vont et viennent, autour de l'acceptation que des adultes
s'en prennent sexuellement à des enfants : le combat intérieur qu'a connu et qu'a perdu Freud, à propos de l'enfant
soit réellement traumatisé, soit fabulateur,
reste d'une cruelle actualité ( Bonnet, 1999 - relire la première partie, très
bien documentée ).
3. Des progrès sont faits également dans la mise au point des
thérapeutiques, mais beaucoup de chemin reste encore à parcourir:
- A propos de l'enfant d'abord. On devrait certainement s'enquérir à
chaque fois de son éventuel traumatisme psychique, et être en mesure de lui
fournir la thérapie dont il pourrait bénéficier. Mais on doit garder à l'esprit qu'il n'est pas toujours aussi
traumatisé qu'une littérature standardisée voudrait le faire croire, ou/et
qu'il garde la liberté de répondre oui ou non aux propositions thérapeutiques
qui lui sont faites, ou/et qu'une thérapie n'a de sens que si, dans la réalité,
il est mieux protégé, voire n'est pas le seul à être pénalisé de l'abus ...
- A propos des auteurs. De ci de là, des tentatives sont faites pour
leur proposer des thérapies individuelles, le plus souvent d'inspiration
psychanalytique. Celles-ci peuvent être
utiles, bien évidemment, mais il faudrait se soucier aussi de :
· leur intégration à d'autres modules, tout aussi
partiellement féconds : cognitivo-behavioristes ou/et systémiques, par exemple;
· la systématisation de l'offre, y inclus en prison;
· en cas de refus des thérapies, verbalisé ou agi, on peut
imposer à ces adultes des entretiens demandés par les professionnels et qui
peuvent s'avérer à la longue d'une grande fécondité s'ils sont menés d'une
manière respectueuse;
· la part du secret
professionnel et de la publicité ( dans ce petit groupe de professionnels )
faites à ce qui se dit dans les entretiens, voire dans les thérapies.
4. Nous avons
beaucoup de mal à accepter que, dans une minorité des cas au moins, une "
non-intervention active " est très probablement le moindre mal, la moins
mauvaise façon de porter assistance à personne en danger.
Essentiellement, la non-intervention active consiste à manifester
discrètement de la solidarité à l'enfant ou l'adolescent abusé, à l'écouter, à
chercher avec lui si l'on trouve des moyens réalistes de meilleure protection
de sa personne, mais à ne pas se précipiter à en échafauder des artificiels de
l'extérieur, tout juste bons à se briser sur la résistance de l'entourage de
l'enfant et à accroître la maltraitance. Choquant, à première vue ? Et
pourtant ...
5. Le grand chantier à mettre en oeuvre, c'est celui d'une meilleure
utilisation de l'énergie et des compétences potentiellement disponibles en
toute première ligne informelle ( voisins et amis de la famille incriminée ),
ou en première ligne professionnelle ( enseignants, généralistes, etc ...).
Certes, l'organisation de cette mise en oeuvre ne sera pas facile; elle
demandera beaucoup de créativité et de vigilance, pour éviter des dérives type
" vengeance
directe,
sauce extrême-droite ". Il s'agit de stimuler une solidarité de proximité,
et non une paranoïa.
En 1997, dans
le livre collectif " Criminologie et psychiatrie ", j' écrivais à ce
sujet ( pp. 748 et 749 ): " ... Avant que cette tâche ne soit menée à bien,
ne pourrions-nous pas encourager que l'on gère d'abord beaucoup de situations
d'abus sur place, dans le tissu social même d'où elles ont jailli?"
Les agents de cette gestion seraient la population elle-même, mieux
sensibilisée à cette nouvelle mission, et des structures légères d'appui et de
stimulation, mais qui ne seraient pas chargées pour autant à elles toutes
seules de la majeure partie de la prise en charge directe. Ces "
structures " pourraient être de petites institutions psychosociales proches
du terrain ... ou même, des professionnels de première ligne mieux formés,
seuls ou en association pour les circonstances ( médecins traitants, pédiatres,
psychologues scolaires, travailleurs sociaux, etc ...).
La "
gestion locale " de l'abus aurait pour objectif: se solidariser avec
l'enfant abusé et constituer avec lui une force qui dit " Non ";
dissuader l'abuseur de récidiver; se solidariser avec la famille où l'abus a eu
lieu et l'aider à mieux fonctionner, en ce compris une invitation faite à l'abuseur
à donner davantage du meilleur de lui-même. La réalisation de ces objectifs
entraîne que la gestion de l'abus sexuel sorte " un peu " du strict
cercle familial, mais il s'agit d'une sortie discrète, donc plus acceptable,
sans la publicité très officielle qu'exigent de facto les grandes institutions.
Concrètement:
· Nous pourrions continuer les campagnes de sensibilisation qui
invitent les victimes d'abus à parler de ce qui leur arrive, mais sans leur
faire croire que, après avoir parlé, l'aide viendra d'abord et principalement
des grandes institutions judiciaires ou psycho-sociales auxquelles elles
pourraient s'adresser.
· Nous pourrions plutôt les encourager à constituer, sur place, une
petit groupe de solidarité : confidents de leurs malheurs, qui les croient et
sont déterminés à agir avec eux pour mieux les protéger.
Il me semble que la taille optimum de ce groupe serait de 4 à 5
personnes.
· Ce groupe doit s'expliquer sans tarder avec l'abuseur :
c'est-à-dire lui clamer sa conviction et le fondement de celle-ci avec une
persistance tranquille; obtenir de lui une reconnaissance des faits; demander
qu'ils cessent; examiner avec l'abuseur et ses proches comment la protection de
l'enfant sera mieux assurée à l'avenir.
Au fil de ce dialogue, le " groupe de solidarité " doit
arriver à montrer à l'abuseur qu'il le considère comme un être humain,
c'est-à-dire comme un être porteur d'une part de souffrance morale, d'une part
de rapport libre au Mal ( destruction d'autrui ), mais aussi d'une part de richesses
qui pourraient être mieux exploitées : il n'est pas tout à fait juste; de
cibler 5 à 10 % de nos concitoyens comme les parfaits monstres-épaves de cette
fin de XXe siècle, là où tous les autres seraient les " bons " !
S'il y a accord sur la non-récidive et la protection de l'enfant, le
" groupe de solidarité " doit rester longtemps présent et opérant,
dans une fonction de vigilance continue et de manifestation de solidarité à la
famille concernée.
Comme on le
voit, je propose que ce soit des " stratégies de proximité et de
concitoyenneté " qui prennent d'abord et souvent en charge des fonctions
de confrontation et de protection qui, jusqu'à présent, étaient officiellement
dévolues à d'autres institutions. Celles-ci doivent rester en place, mais avec
des missions spécialisées ou subsidiaires.
Missions spécialisées ? Le dialogue entre l'abuseur et sa famille,
d'une part, et le " groupe de solidarité ", de l'autre, pourraient
provoquer que les premiers, en tout ou en partie, demandent des soins
psychologiques ou/et une aide sociale qu'ils ressentent comme nécessaire:
celle-ci devrait demeurer accessible.
Missions subsidiaires? Même si l'on gagne un certain terrain par
rapport aux pratiques existantes, il restera des cas assez nombreux où le
groupe de solidarité ne pourra pas se constituer, estimera que les risques
d'une intervention non spécialisée sont trop élevés, ou échouera dans sa
mission. Alors, l'enfant abusé ou/et le groupe devront toujours pouvoir faire
appel à des institutions plus spécialisées, soit purement psycho-sociales, soit
judiciaires du type Tribunal pour mineurs ( à cause du cadre contraignant qu'il
est à même d'imposer si l'enfant est en danger ).
Quant aux autorités répressives, je limiterais leur intervention aux
cas les plus inacceptables, jugés tels d'emblée ou après échec du groupe de
solidarité. Reste à dresser une liste approximative de ces inacceptabilités j'y
mettrais d'ores et déjà les récidives avérées, l'entretien de réseaux de
prostitution ou de pornographie, les abuseurs-collectionneurs d'enfants, ceux
qui blessent les corps, etc ... - la discussion est ouverte! Si on restreint de
la sorte leur champ d'intervention, reste à espérer que ces autorités
répressives interviennent énergiquement: qu'elles fassent ce qu'il faut pour
améliorer leur compétence, et qu'elles n'acceptent plus non plus que les
églises, loges et autres copinages politiques cherchent à étouffer des
poursuites qui seraient alors mille fois méritées, tant par les puissants de ce
monde que par les humbles...
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(1) J.-Y.
Hayez, pédopsychiatre. Docteur en psychologie. Responsable de l'unité de
pédopsychiatrie. Coordonnateur de l'équipe " SOS Enfants – Famille ".