Aliénation
parentale : un concept à haut risque
J.-Y. Hayez[1]
Ph. Kinoo[2]
Résumé : L’article décrit pourquoi certains enfants
refusent farouchement et longuement tout contact avec un de leurs parents,
après la séparation de ceux-ci ; il décrit aussi des phénomènes graves qui
y sont parfois liés ( enlèvement d’enfant ; allégations d’abus sexuel,
etc.).
On y évoque ensuite
le danger de réduire ces phénomènes complexes sous le seul vocable
« syndrome d’aliénation parentale », tel que l’ont promu le psychiatre
nord-américain R. Gardner et son école.
L’article décrit
enfin en détail des manières de réagir à ces situations de refus, qui ont
souvent de lourdes implications systémiques. Chaque fois adaptées à des
situations originales, elles incluent le plus souvent des composantes
psychologiques, sociales et judiciaires et demandent beaucoup d’énergie, de
coordination et de persistance.
Mots-clés : aliénation parentale ; séparation
parentale ; allégation d’abus sexuel ; enlèvement d’enfant
Summary: The article describes
why some children fiercely refuse to have any contact with one of their parents
during a long period of time, after their separation. It also depicts serious
phenomena that are sometimes bound to this refusal ( child abduction,
allegation of child abuse, etc.).
Then, we evoke the risk of
reducing these complex phenomena to the only expression of “parental alienation
syndrome”, as the Northern-American psychiatrist R. Gardner and his school have
promoted it.
Finally, the article
explains in details ways of behaving when confronted with such refusal
situations, which often have important systemic implications. Each times
adapted to original situations, they most often include psychological, social
and judicial components and require a lot of energy, coordination and
persistence.
Key-words
: parental
alienation syndrome; child abduction; allegation of child abuse
Resumen
El artículo describe porqué algunos niños se niegan
feroz y detenidamente todo contacto con uno de sus padres, después de la
separación de éstos; describe también graves fenómenos a veces vinculados a las separaciones muy dificiles ( secuestro
de niño; alegaciones de abuso sexual, etc).
Se menciona a
continuación el peligro de reducir estos fenómenos complejos bajo la única
palabra " síndrome de enajenación parental ", tal como lo promovieron
el psiquiatra septentrional - americano R. Gardner y su escuela.
El artículo
describe finalmente maneras muy
precisas de reaccionar a estas situaciones de denegación, que tienen a menudo
pesadas implicaciones sistémicas. Cada vez adaptadas a situaciones originales,
incluyen generalmente componentes psicológicos, sociales y judiciales y piden
mucha energía, de coordinación y persistencia.
Palabras
clave : Enajenación
parental; separación parental; alegación de abuso sexual;
secuestro
de niño.
Nous avons désiré rédiger une sorte d’essai, qui fasse le point
sur notre pratique clinique et sur nos connaissances, autour de ce douloureux
problème des séparations parentales très difficiles. Nous voulions apporter
notre témoignage à leur propos, sans simplifier, et en espérant que les pistes
de prise en charge proposées puissent aider nos collègues ou/et susciter un
débat avec eux. D’autant que nous sommes persuadés que ces problèmes ne feront
que croître, à l’unisson de l’augmentation persistante des couples qui se
séparent.
Nous nous sommes également engagés à écrire parce que nous sommes
effrayés face à certaines réactions sociales :
-
D’aucuns abusent du terme « aliénation parentale » – pourtant non
validé scientifiquement - et ne sont pas loin d’y ranger toutes les situations
où existent des difficultés majeures de rencontre parent-enfant … ils
franchissent alors trop aisément le pas qu’a franchi Gardner, en recommandant
des mesures de déplacement violentes pour l’enfant chaque fois que la situation
reste grave et rebelle à d’autres approches.
- D’autres pensent que l’hébergement alterné doit s’appliquer dans ces
cas où les parents passent leur vie à se déchirer : ce serait une sorte de
médicament, apte à calmer au seul nom de l’enfant. Ce n’est pas notre
expérience ! En attendant, il faut se rappeler que la garde alternée n’est
pas une obligation légale, mais une préférence du législateur en France.
Après la séparation du couple parental, il existe dans un nombre non
négligeable de cas des difficultés de circulation de l’enfant[3]
entre ses parents. Elles peuvent s’avérer importantes et durables, jusqu’au
refus total et permanent d’encore séjourner chez un parent.
Il y a une vingtaine d’années, un psychiatre nord-américain, R. Gardner, a donné une identité officielle à ces situations connues depuis longtemps, en les appelant « syndrome d’aliénation parentale » (Gardner, 1992) ; il lui a donné aussi une apparence scientifique , en schématisant et en résumant sa description en critères cliniques très concrets, dont la présence en nombre significatif doit faire diagnostiquer la présence de son syndrome[4]. Les plus importants tournent autour du dénigrement inobjectif et passionné du parent contesté (PR, pour parent refusé) (et de ses alliés) par l’enfant, sous l’influence déterminante du parent chez qui se passe la vie quotidienne (PG, pour parent gardien) (et de ses alliés). Gardner y inclut un critère qui coupe l’herbe sous le pied à tout doute et à toute critique : dans l’ambiance générale de sa description, l’enfant serait incapable d’avoir une pensée personnelle malgré qu’il affirme vigoureusement le contraire : s’il se prétend être un « penseur indépendant » et insiste à ce propos, l’auteur y voit précisément la preuve qu’il ne l’est pas.
Certains scientifiques, pas en très grand nombre, ont suivi Gardner et continué à promouvoir l’idée du SAP (par exemple Lowenstein, 1998 ; Major 2000). Parmi les tentatives les plus confusionnantes dans ses effets potentiels, il y a celles de Kelly (2001), qui a coupé la définition clinique de tout lien étiologique. Cela revient à dire que dès qu’un enfant dénigre un parent de façon disproportionnée par rapport à la réalité et ne veut plus aller en visite chez lui, il s’agit d’un SAP, quel que soit le panachage des responsabilités en jeu !
Ce cadre conceptuel étant proposé, il s’est passé ce que l’on pouvait redouter : on y a fait entrer beaucoup de vignettes cliniques. Parfois des bien légères, sans examiner soigneusement si l’on correspondait vraiment aux critères gardneriens officiels, qui ont une pondération de gravité. Mais surtout sans grand souci de l’étiologie, ce qui revient à dire que l’on étiquette indûment comme parents activement aliénants nombre de PG alors que l’on se trouve dans la catégorie majoritaire des causalités multifactorielles que nous allons évoquer bientôt.
Ce « remplissage en vrac » a parfois été le fait d’intervenants naïfs et peu formés, à la recherche d’une sécurité intellectuelle et de recettes pour guider leur action. S’en tenir à une explication causaliste linéaire est également le fait de certains « spécialistes » de la séparation parentale, surtout ceux qui se sont formés aux méthodes gardneriennes et qui sont ici juge et partie.
Mais, dans le chef d’autres promoteurs du concept, c’est une stratégie beaucoup plus concertée. Des associations composées de parents refusés – en grande partie des pères – prétendent haut et fort que, pour chacune de leurs situations particulières, on se trouve bel et bien dans le cadre d’une aliénation parentale. Et elles se sont souvent constituées en véritables lobbies[5], cherchant à influencer les scientifiques, les magistrats, l’opinion publique, etc. Or, la composition de ces groupes est plus complexe qu’il n’en a l’air : à côté d’une présence minoritaire de parents réellement victimes d’injustice et d’aliénation, il y en a davantage qui sont en bagarre et en rivalité perdurantes avec leur ex-conjoint : sorte d’énormes bras de fer où ce qui compte, ce n’est pas vraiment le bonheur de l’enfant, mais plutôt finir par l’emporter sur l’autre. Ces lobbies sont souvent intellectuellement puissants et leurs membres ont des statuts sociaux forts et donc leurs revendications et leurs pressions sur les idées de la communauté sont efficaces. Les mouvements féministes voient même dans celles-ci une passe d’armes plus générale dans la lutte sociale entre le pouvoir des hommes et celui des femmes[6] (Côté, 2000).
Revenons donc à plus de sérénité : certes, nous confirmons que des difficultés graves de circulation de l’enfant entre ses parents sont susceptibles d’exister, mais…...
Les motivations à l’œuvre pour rendre compte de ces difficultés
majeures de circulation sont complexes et variées. Schématiquement, nous en
retiendrons trois catégories, réparties sur une sorte de courbe de Gauss. A un
extrême se trouvent celles dont PR est le principal ou l’unique responsable. A l’autre
celles qui sont dues à PG. Au centre, se trouvent les situations les plus
fréquentes, multifactorielles, où chacun y met du sien en agressivité.
Néanmoins, cette catégorisation qui ne tient compte que des facteurs parentaux
est simplificatrice et boiteuse, car l’enfant aussi y met du sien et il existe
même une minorité de situations ou c’est lui tout seul qui se construit une
représentation négative de PR.
Au premier extrême, c’est donc
PR qui a provoqué, principalement ou exclusivement, que l’enfant le perçoive
comme un repoussoir.
Il peut avoir été et demeurer l’agent principal de blessures
relationnelles profondes, dont voici quelques exemples :
- Du temps où le couple vivait ensemble, PR était l’auteur de fortes
violences envers son conjoint (le plus souvent, l’homme envers la femme). Que
l’enfant ait reçu des coups lui-même ou non n’y change pas grand chose :
il s’est imprimé dans son psychisme l’image d’un adulte violent, qui a fait du
mal à PG que l’enfant aime et parfois protège ou défend.
- Du temps où le couple vivait ensemble, PR n’investissait en rien
l’enfant. Après la séparation, s’il se met à réclamer des visites, sa
motivation principale semble être de continuer à harceler son ex plus que de chérir vraiment l’enfant
(Hester et Ralford, 1996). Ou alors, la motivation de PR est plus carrément
financière et inavouée[7].
- PR s’est remis en ménage avec un compagnon ou une compagne qui n’aime
pas l’enfant et le manifeste de façon subtile ou grossière. Ce que l’enfant
refuse, c’est de fréquenter le système constitué par PR et son nouveau
conjoint. Implicitement, il reproche à PR son
inefficacité ou sa lâcheté au moment où il faudrait le défendre lui,
l’enfant, contre l’injustice du « nouveau ».
- PR - le plus souvent le père – a « plaqué » femme et
enfants pour se jeter dans les bras d’une très jeune femme. Nombre de grands
enfants et d’adolescents ne peuvent pas lui pardonner cette trahison qui les
laisse orphelins, parfois brutalement, qui introduit gêne matérielle et
souffrance morale dans la famille délaissée … tout ça pour le sexe ou
l’illusion d’un bain de Jouvence.
-Lors du séjour chez un parent, des enfants peuvent être maltraités ou
abusés sexuellement par celui-ci ou l’un de ses proches. S’en plaignent-ils spontanément
ou refusent-ils sous l’un ou l’autre prétexte d’encore fréquenter ce
parent ? C’est le cas pour une minorité d’entre eux, les plus grands
surtout, soit qu’ils verbalisent ce qui leur est arrivé (rare !), soit
qu’ils montrent leur souffrance et leur refus à travers les signes nouveaux
d’un comportement perturbé. Mais la majorité des enfants abusés dans un tel
contexte sont des enfants (très) jeunes qui le sont de façon soft (sans violence, mais dans des
« jeux » ou de la séduction) et ils ne comprennent pas bien ce qui
leur arrive ; donc ils ne se plaignent pas et c’est par hasard que PG
découvre qu’il y a eu abus[8] ;
ou alors, ces petits enfants ont quand même la vague intuition qu’il s’est
passé quelque chose d’anormal et, presque sans le vouloir consciemment, ils
font passer à PG un « innocent » test de vérification (« Maman, tu mets aussi ton doigt dans
ma mimine ? » demandera telle petite fille au bain). Il s’en suit
alors une cascade d’interrogations et de réactions émotionnelles entre l'enfant
et PG. Quelques fois, PG peut réagir en cherchant avec délicatesse, sans tout
de suite dramatiser, une aide pour comprendre et résoudre le problème. Mais
bien plus souvent les réactions émotionnelles anxieuses, indignées ou hostiles
de PG poussent l'enfant à épouser
étroitement ce que vit celui-ci, et même à en remettre ou à se calquer sur une
part de débordement imaginaire qui envahit parfois PG.
A l’autre extrême, c’est PG qui dysfonctionne principalement et relève
alors vraiment de l’appellation de parent
aliénant : il détourne l’enfant du contact avec PR en dénigrant ce
dernier d’une manière soit totalement non justifiée, soit via des exagérations
non fondées.
PG peut agir seul, souvent en raison d’une forte problématique
psychologique personnelle : psychose[9],
personnalité paranoïde, histoire de vie particulièrement lourde, dont des
éléments sont projetés indûment sur PR. Il n’est pas rare alors qu’il
reconstitue un petit château fort bien barricadé, socialement isolé, dans
lequel il s’enferme avec l’enfant. Surtout quand il vit seul avec celui-ci, sa
manière de dénigrer PR peut être des plus subtiles et n’être mise en évidence
que par une observation attentive. Par exemple, PG manipule les souvenirs
anciens de l’enfant ; il parle de façon méprisante et négative de PR à des
tiers sans s’adresser directement à l’enfant ; il leur fait notamment
remarquer toutes les injustices que PR lui a fait subir ; il organise les
visites chez PR à des moments frustrants pour l’enfant et organise des
« passages » laborieux (Van Gijseghem, 2003).
Plus souvent néanmoins, PG dispose d’alliés dans sa famille d’origine.
Il souffre alors, soit d’une des pathologies tout juste évoquées, soit d’une
« simple » et forte immaturité affective, qui entrave son
indépendance par rapport à sa famille d’origine : alors, ce sont les
propres parents de PG qui montent au créneau et enveniment les choses.
Le terme aliénant est donc à
prendre avec un double effet. Par son dysfonctionnement, PG aliène (rend étranger)
le PR à l'enfant. Mais il aliène aussi l'enfant à lui-même, en abusant de son
pouvoir psychologique pour détruire l'image de PR construite par l'enfant et
imposer la sienne.
C’est dans ce contexte de vraie aliénation que de fausses allégations
d’abus sexuel sont portées à l’égard de PR. Il faut toutefois garder la tête
froide à propos de l’épidémiologie de celles-ci. Contrairement à ce que dit la
rumeur, elles ne sont plus en extension et ont même un peu régressé après un
« pic » entre 1996 et 1999[10].
Le parent aliénant est parfois convaincu de bonne foi, en référence à
ses propres vécus et problèmes psychologiques qu'il projette sur l'enfant.
Ailleurs au contraire, il invente délibérément : « C'est ma mère qui m'a dit qu'avec cette
plainte, je gagnerai sûrement mon
divorce », reconnaîtra dépitée une maman, plus inconsciente des effets
de son accusation que réellement haineuse. Mais le plus souvent, l'allégation
d'abus survient dans un contexte de conflit, de haine, de peur, où le moindre
élément (une rougeur près des zones génitales, un geste de l'enfant, …) devient
symptôme puis conviction. (Kinoo, 1999)
Quoi qu’il en soit, ce sont des familles où une prise en charge
thérapeutique impliquant l'enfant et ses deux parents est nécessaire.
L'intervention judiciaire seule constitue rarement une solution suffisante. (Kinoo, 1998 et
Dandoy, Kinoo, Vandermeersch, 2003)
Il y a aussi les dramatiques problèmes liés à la différence culturelle
ou religieuse qui pèse de tout son poids après la séparation du couple, souvent
un couple de deux nationalités différentes. Ici un des partenaires, souvent le
père, n’hésitera pas à enlever activement l’enfant ou à ne pas le restituer
après un séjour chez lui ; faisant fi de l’attachement qui existait entre
l’enfant et l’autre parent, il coupera radicalement le premier de tout contact
avec le second. Une motivation d’orgueil et de haine contre l’ex-conjoint
s’ajoute fréquemment aux raisons d’ordre culturel et religieux et
malheureusement, les législations du pays où l’enfant a été emmené peuvent
soutenir le parent aliénant.
Dans d’autres cas, pas très nombreux non plus, le refus est
principalement le fait du seul enfant. Les tranches d’âge concernées ici sont
les enfants en âge préscolaire et les préadolescents ou les adolescents.
Consciemment et fondamentalement, PG préfèrerait que ce refus n’existe pas, car
il lui complique la vie. PR, lui, ne croit pas facilement que c’est l’enfant
qui est en cause et accuse PG ; celui-ci se voit doublement victime :
de son ex-conjoint et de l’enfant ; il essaie donc de faire changer
l’option de ce dernier, mais en vain[11].
A l’origine de ces refus, on peut invoquer :
- Surtout chez les plus jeunes, la simple angoisse à anticiper la
rencontre avec PR, devenu lointain et étranger ; l’angoisse que ce parent
ne découvre les désirs œdipiens de l’enfant et ne le punisse pour cela (« Papa ne peut pas savoir que je me
sens le petit homme de maman »).
- La très banale angoisse surajoutée d’être réprimandé et puni parce qu’on
a été irrégulier ou de mauvaise humeur lors des visites précédentes (faille qui
se creuse de plus en plus, de ce seul chef).
- Le conflit de loyauté que l’enfant éprouve tout seul après la
séparation, surtout si celle-ci reste litigieuse entre adultes ; une
manière simple de s’en sortir est de se représenter qu’il y a un bon et un
mauvais parent et d’agir en conséquence (Van Gijseghem, 2003, p 25). Et tel
enfant, narcissique ou anxieux peut s’acharner dans son opinion, pour ne pas
vivre la honte de changer d’avis ou la crainte d’être mis en présence du parent
dénigré.
Néanmoins, dans la majorité des situations où un parent est refusé, les
causes sont multiples. Dans l’histoire du couple et de la famille, chacun a
déjà joué sa part de rôle hostile à l’autre, et il continue après la
séparation.
En voici quelques exemples :
- Quand le couple vivait encore ensemble, le père se comportait plutôt
durement avec la mère et se montrait peu impliqué dans le relation à
l’enfant ; après séparation, il continue à faire beaucoup d’ennuis à la
mère ; il a l’air d’exiger les visites de l’enfant « pour le
principe » et n’a pas su s’occuper positivement de lui les premières fois
où l’enfant a été le voir. La mère ne l’aime pas, ça c’est clair ; même si
elle ne le dénigre pas ouvertement, elle est incapable de faire passer l’image
du « bon père » qu’il n’a pas été jusqu’à présent. C’est probablement
ici que se situe le mécanisme de « transmission inconsciente » par un
parent de l’image négative qu’il a de l’autre. L’enfant capte les composantes
souvent subtiles de cette transmission inconsciente et fait siennes les idées
et les affects les plus intimes de ce parent. Les grands parents maternels sont
bien présents et sur la même longueur d’onde que leur fille. L’enfant, anxieux
ou très attaché à la mère, finit par fuir les contacts avec son père.
- On assiste parfois à l’amplification « de bonne foi » de
certaines inquiétudes sexuelles (un anus un peu rouge devient un anus
possiblement abusé). La maman ne fait rien, ne consulte pas et ne porte pas
plainte, mais son inquiétude, dont s’imprègne l’enfant, alimente le cercle
vicieux qui entraîne la situation vers le refus.
- De très forts conflits existent depuis toujours entre les parents et
expriment leur rivalité et la volonté de pouvoir de chacun sur l’autre. Quoi
qu’ils prétendent, l’enfant n’a jamais vraiment compté foncièrement comme
personne dans ces conflits : objet de litige, objet que l’on se dispute,
objet de chantages, il est manipulé par chacun des parents, parfois à l’insu de
la volonté consciente de ceux-ci. Quand l’un des deux en a la garde au
quotidien, il l’accapare jalousement et dénigre son ex. Celui-ci hurle, mais fait exactement la même chose si
d’aventure l’enfant séjourne chez lui. L’enfant, soit s’aligne sur le point de
vue d’un de ses parents, soit se conforme prudemment aux propos du camp dans
lequel il réside pour le moment.
Jusqu’ici, nous avons décrit des fonctionnements relationnels familiaux
pouvant amener à des refus.
Nous décrirons maintenant quelques modalités d’apparition de ces
difficultés intrafamiliales chez les intervenants psychosociaux, ou chez les
intervenants judiciaires.
On se trouve face à un fatras de revendications, de bras de fer, de
mensonges et de manipulation. La tension relationnelle peut être extrême, avec
des moments de rage ou de vrai désespoir. Selon les étiologies, l’écoute de
chacun dans ce qu’il vit aujourd’hui et la reconstruction patiente de
l’histoire familiale mettront en évidence des éléments importants … mais dont
la signification ne peut être interprétée qu’avec une très grande prudence.
Attention aux déductions hâtives et aux subtilités, non apparentes à une écoute
superficielle ! Dans ces histoires compliquées, il faut se souvenir que
chacun est susceptible de penser pour son propre compte et de manigancer, y
inclus l’enfant.
Attention aussi aux conclusions basées sur l'écoute du discours d'un
seul parent.
On ne devrait confier l’examen de telles situations qu’à des
professionnels chevronnés. Nous y reviendrons.
Parmi les expériences évoquées, on voit surgir de temps en temps l’allégation
d’un abus sexuel commis par PR ou l’un de ses proches : ce sont
PG et l’enfant qui l’énoncent, chacun avec une intensité, un degré de concret
et une fiabilité variables au regard des méthodes d’analyse du discours bien
codifiées et validées (essentiellement le SVA québécois). Ces derniers temps,
le seul énoncé de l’allégation provoque un grand réflexe de crispation chez
beaucoup d’intervenants, a priori qui
joue davantage au détriment du parent et de l’enfant qui accusent que du parent
accusé. Ces parents accusateurs – souvent des mères – risquent même de perdre
la garde de l’enfant si l’on ne trouve pas de preuves claires à l’appui de
leurs dires. A tout le moins se montre-t-on souvent inerte pour suspendre les
contacts entre l’enfant et le parent suspect, même au moment de l’instruction
judiciaire ; et si PG se rebiffe face à ce qu’il croit être la répétition
d’un danger pour son enfant, il peut s’attendre aux pires ennuis (Hayez,
2004) ! Tout cela est-il bien serein et juste ?
On affirme également de loin en loin qu’il y a eu un enlèvement d’enfant. En 2001,
N. de Vroede, alors premier substitut au Parquet de Bruxelles,
avançait les chiffres très élevés de 17 enfants « déplacés » chaque
mois (de la Belgique vers l’étranger), sans le consentement du parent resté en
Belgique. Réciproquement, 12 enfants étaient déplacés chaque mois vers la
Belgique. 2/3 des parents « déplaçant » étaient belges, tout comme
2/3 des parents à qui l’on soustrayait l’enfant (N. de Vroede, 2001).
Néanmoins, le terme « déplacés » est un fourre-tout dans
lequel il faut distinguer :
- Quant à leur forme externe, de véritables kidnappings, plus ou moins
effrayants (minoritaires), et des décisions unilatérales de mettre fin à un
droit de visite rendu à PR, avec ou sans déménagement voire changement de pays
dans le chef de PG (majoritaires).
- Quant à leur temporalité, des phénomènes transitoires, auxquels
succèdera une laborieuse reprise de contacts avec PR, et d’autres programmés
comme définitifs par le parent auteur de la « soustraction » de
l’enfant.
- Quant aux motivations à l’œuvre, certains « déplacements »
constituent des fuites à l’étranger de PG épuisés par un très long bras de fer
avec les institutions, notamment judiciaires, parents qui restent persuadés –
parfois à tort, parfois à raison – que les contacts avec PR sont dangereux…
(minoritaires). D’autres sont des enlèvements internationaux émanant d’un vrai
parent aliénant : surtout Nord/Sud quand ce sont des pères chez qui
s’intriquent des dimensions narcissiques, d’autres liées à leur image sociale,
et des considérations culturelles ou religieuses. Surtout Nord/Nord quand il
s’agit de mères toutes-puissantes, qui nient la place du père sous des
argumentations fallacieuses.
Dans les cas où PG est effectivement aliénant, les conséquences
psychologiques de son attitude sur l’enfant ne sont pas minces.
- Surtout au fur et à mesure que celui-ci grandit, il n’est pas rare
qu’il se rende compte de sa propre inobjectivité lorsqu’il dénigre PR ;
cette prise de conscience est au moins partielle et intuitive, mais l’enfant
continue néanmoins souvent à dénigrer PR par conformisme prudent ; mais
alors il se sent secrètement coupable de sa trahison : son plaisir de
vivre diminue et il peut chercher à s’auto-punir de l’une ou l’autre façon[12].
L’enfant peut également persister par orgueil : tout, plutôt que d’avouer
que l’on s’est trompé ! Alors, on en remet, plus que jamais, en faisant
l’étalage plus intransigeant que jamais des fautes de « l’accusé ».
- Ailleurs, l’enfant suggestionné demeure de bonne foi. Néanmoins, même
alors, ça ne lui fait pas du bien que le parent aliénant présente de façon si
récurrente PR comme un vrai monstre. Cela peut l’angoisser, surtout s’il est
petit (« Un monstre, ça peut surgir
n’importe quand avec un sac pour vous kidnapper, n’est-ce pas ? »).
Ça peut aussi rendre l’enfant triste et préoccupé, même s’il ne le montre pas
trop : il ne peut pas se référer à un papa et à une maman, séparés ou non,
comme le font la grande majorité de ses copains ; c’est toujours la
monotonie d’un seul parent, et il ne peut jamais se sentir ni se déclarer fier
de l’autre. Il y a probablement aussi des failles dans la construction de son
identité, surtout s’il est du même sexe que le parent honni : le parent
gardien - supposons la mère – aura beau veiller à des contacts amicaux avec
d’autres hommes et même se remettre en ménage avec un de ceux-ci, possible
substitut paternel pour l’enfant ; elle n’enlève rien au fait qu’elle
désavoue indûment la semence et le désir d’homme dont l’enfant est issu ;
celui-ci pressent l’interdiction imméritée de s’identifier à son père et peine
à aller chercher beaucoup de références sexuées positives ailleurs ; il a
même du mal à croire à la valeur de sa propre masculinité, c’est-à-dire des
ressources sexuées spontanément présentes en lui – lui qui est issu de ce père
déclaré si mauvais …
- Autre évolution possible, c'est l'évolution
"caractérielle". On voit alors que si dans un premier temps, PG et
enfant ont été en alliance forte et en grande proximité affective pour lutter
contre PR, dans un deuxième temps (à l'adolescence le plus souvent), l'enfant
utilise les mêmes attitudes de haine, d'irrespect, de violence, de refus
d'autorité contre PG, tout en continuant à refuser PR.
- Une fois devenu grand adolescent ou adulte, fait-il mieux la part des
choses et reprend-il contact avec PR ? H. Van Gijseghem pense que ce n’est
jamais le cas (Van Gijseghem, 2003). Ce n’est pas notre expérience. Nous
avons constaté pour notre part que c’est lié à la passivité soumise ou à la
haine active que le jeune a exprimée les années précédentes. Plus il a été
actif et en colère, moins il lui sera facile de penser qu’il pourrait se
réconcilier avec PR, c’est-à-dire, en quelque sorte, obtenir le pardon de
celui-ci. Mais ce n’est jamais impossible !
Dans cette optique, il existe
une tendance, abusive à notre sens, à interpréter les comportements de mise à
distance de PR comme émanant des seules mauvaises influences de PG. Partant, il
faut toujours mettre beaucoup d’énergie à maintenir une relation spirituelle
positive et des contacts concrets entre l’enfant et PR. Cela nécessite
énormément de ténacité de la part des intervenants et le plus souvent une
intervention judiciaire appuyée.
Dans les refus moyens ou légers, ces contacts finissent par être
restaurés et/ou maintenus ; parfois le minimum acceptable est qu’ils aient
lieu dans des centres de médiation spécialisée, sous la supervision de tiers
professionnels[13].
Dans les cas graves par contre, le refus de l’enfant persiste et
Gardner y voit « la » preuve que PG est aliénant. Il fait donc
procéder aux grandes manœuvres, c’est-à-dire qu’il propose de faire résider
l’enfant chez PR – refusé jusqu’alors – . Dès lors, c’est l’autre parent
(l’ex PG) qui ne peut plus rendre à l’enfant que des visites contrôlées dans un
centre « Espace-rencontre ». Contacts dont, au demeurant, il assumera
la charge financière. De surcroît, on met souvent en place une thérapie
individuelle censée déconditionner l’enfant de l’influence néfaste du parent
aliénant et lui réapprendre à aimer son nouveau gardien. On met également en
place des entretiens spécialisés avec ce dernier, pour chercher des moyens
positifs de gérer le quotidien de l’enfant et de lui faire des commentaires
judicieux sur la situation.
Tout n'est pas à rejeter dans cette méthodologie gardnerienne, mais elle généralise et réduit trop les problèmes à
une causalité linéaire simpliste « Parent
gardien exerçant une mauvaise influence ® enfant victime qui s’ignore ».
G. La prise en charge
multidisciplinaire : notre point de vue
Chaque situation référée doit être examinée sans a priori par une
petite équipe constituée de professionnels expérimentés (psys, travailleurs
sociaux, médiateurs, etc.) (Viaux, 2001)[14].
Voici quelques repères utiles dans la mise en place du cadre de travail, en
référence à trois identités possibles de l’intervention.
D’abord, il y a l'expertise - une mission clairement définie par un mandat judiciaire - ; elle
vise à aider le juge à mieux comprendre et à décider en fonction des éléments
psychologiques et relationnels en cause. Un rapport clôture bien évidemment ce
travail.
Une petite équipe composée de deux ou trois personnes, permet de
recevoir séparément chacun des trois
protagonistes du drame qui se joue. En effet, il n'est pas souhaitable de
recevoir ensemble l’enfant et PG, celui-ci étant susceptible
d’influencer négativement celui-là en présence de l’intervenant embarrassé et
passif (et donc confirmant involontairement le discours de PG), ou se montrant
rapidement dubitatif et hostile (et donc, entravant l’alliance entre l’enfant
et lui) (Hayez, de Becker, 1997). Corollairement, il n'est pas judicieux non
plus de mettre en présence d'emblée l'enfant et PR. Cette étape de travail
n'est envisageable que si l'expert entrevoit la possibilité, ce faisant,
d'avancer vers un dénouement du refus de contact dans le cadre de l'expertise.
C'est ce que le jargon juridique appelle une "tentative de conciliation
pendant l'expertise".
Si l’enfant est censé être trop anxieux ou trop jeune pour venir seul à
un entretien, on peut le faire accompagner par une personne de confiance qui
n’est pas le parent gardien ; prendre beaucoup de temps pour l’apprivoiser
en parlant de choses générales ; après, essayer quand même de le recevoir
seul.
Il est souvent inutile de recevoir les alliés de chaque parent ;
il est superflu et très insécurisant pour l’enfant d’interroger des personnes
tierces (son école, son médecin traitant, son thérapeute). Par contre, on lira
très attentivement tous les documents liés à l’affaire et que chaque parent a
en sa possession (rapports médicaux et psychologiques ; documents
judiciaires préalables, etc.)
Vient ensuite la demande d’examen initialement unilatérale à la
requête d'un seul des parents. Il ne s'agit pas d'une expertise puisque ce
n'est pas le tribunal qui mandate le professionnel. Cependant, le parent
demande explicitement un rapport – unilatéral – pour une procédure judiciaire.
L'intervention est donc ici également dans le champ judiciaire et ne peut être
considérée comme un acte thérapeutique.
- Si l’on a accepté de travailler à la seule demande du PG, la décision
de convoquer également et à un moment judicieux PR est de la responsabilité de
l’intervenant et se prend au cas par cas. « Le moment judicieux »,
c’est souvent le plus vite possible. Plus on avance avec un seul parent, plus
l'autre parent nous identifiera comme « de l'autre camp ».
Dans ce contexte particulier, on gagne à faire signer tout de suite un
document par PG, le demandeur, où :
-
Il s’engage à fournir en lecture tous
les documents en sa possession, sans la moindre restriction. Si l’on
constate qu’il ne respecte pas cette règle, il doit savoir que l’on mettra fin
sur le champ aux investigations entamées. L’expérience a montré que cette
précaution était des plus utiles, pour éviter oublis ou manipulations
volontaires ;
-
Il marque son accord pour que le rapport écrit qui clôture le travail soit
envoyé par l’intervenant à tout qui celui-ci trouve judicieux, donc
éventuellement à PR s’il peut en résulter du positif pour l’enfant.
- Si l’on accepte de travailler à la seule demande de PR, tout ce qui
vient d’être dit demeure d’application. Entre autres, s’il persiste quand même
de rares visites de l’enfant au domicile de PR, la décision de le recevoir à
cette occasion se prend au cas par cas.
Il arrive enfin que PG ou PR s'adresse au psychologue ou au
pédopsychiatre non pour obtenir un rapport sur la situation, mais avec le
souhait de trouver une aide pour résoudre le problème … c’est du moins ce
qui est déclaré ![15]
Dans ces cas, il est souhaitable, avant de recevoir l'enfant, de
rencontrer chacun des parents, ensemble ou séparément. Si, dans ces situations
tendues, on peut rencontrer l'enfant en lui annonçant qu'on a déjà pu parler
avec ses deux parents, on crée pour lui un espace de travail et de confiance
tout différent que si un seul parent a été rencontré. (Kinoo, 2001)
S’il fonctionne comme psychothérapeute, l'intervenant s’engage
formellement à ne pas rédiger de rapport. On est dans un cadre thérapeutique,
et la confiance nécessaire exige l'application d'un strict secret
professionnel.
Dans les deux extrêmes de la courbe de Gauss étiologique déjà évoquée,
c’est relativement simple : des mesures radicales doivent être prises dans
un cadre judiciaire,.
-De rares fois, il est clair que le parent gardien actuel est un agent
hautement toxique, en ordre principal ou exclusif (par exemple: mère en
perpétuel débordement émotionnel, paranoïde, sans la moindre objectivité, qui
entraîne indéfiniment l’enfant dans une forte ambiance de persécution ;
quelques rares cas de psychose ; parent qui a déjà arraché un enfant à
l’autre parent, bien investi et aimé, dans le cadre d’un enlèvement religieux,
culturel ou narcissique).
Alors, une décision judiciaire doit le plus souvent confier l’enfant en
garde à celui qui était jusqu’alors le parent refusé (ou à celui de qui il a
été violemment arraché), avec les soutiens psychologiques nécessaires pour
assurer la transition. On conçoit sans peine qu’un cadre judiciaire vigilant et
ses services sociaux exécutifs sont absolument nécessaires pour y réussir.
Aussi longtemps que son attitude ou sa conviction ne changent pas, le parent
jusqu’alors gardien ne doit plus avoir avec l’enfant que des contacts réduits
et accompagnés, et encore, s’il parvient à ne pas s’y montrer négatif. Les
contacts informels doivent être interdits (lettres, téléphone, contacts
surprise à la sortie de l’école …). Ce parent jusqu’alors gardien, très frustré
et malheureux de la décision prise, doit être soutenu psychologiquement lui
aussi, dans toute la mesure du possible.
Dans de rares cas de cette catégorie, le parent jusqu’alors refusé
n’est guère disponible pour élever l’enfant au quotidien lui non plus, et il
faut envisager un placement de l’enfant en milieu tiers avec un bon encadrement
psychologique (famille élargie, famille d’accueil, maison d’enfants …). A noter
que l’indication du placement, c’est l’indisponibilité du parent jusqu’alors
refusé et non une quelconque volonté de ménager le parent jusqu’alors gardien,
dont on redouterait les réactions !
-Dans les situations inverses, plutôt rares elles aussi, PR est estimé
franchement toxique, et l’on peut travailler en miroir de ce qui précède.
Attention toutefois à la question d’un abus sexuel qu’il aurait commis
et qui demande un raisonnement particulier. Le principe le plus fondamental est
que, si un adulte a abusé d’un enfant, qu’il le reconnaisse ou non, il est
toujours injuste, traumatisant ou pervertissant pour ce dernier de continuer à
avoir des contacts avec l’abuseur, aussi longtemps que celui-ci n’a pas reconnu
les faits et demandé pardon, et qu’on n’est pas raisonnablement certain de la
non-récidive.
Partant de là, la suspension
des contacts est facile à mettre en place si les faits on été reconnus. Elle
devrait durer aussi longtemps que l’enfant dit Non, par peur, dégoût ou
incapacité de pardonner.
Par ailleurs,s’il est probable que l’abus a eu lieu, mais qu'il n’a pas
été reconnu par l’auteur et qu’un Tribunal pénal a prononcé un non-lieu, un
Tribunal pour mineurs devrait être mis en place et protéger l’enfant. Cette
protection consistera en une suspension des contacts avec l’adulte suspect, vu
les angoisses que génèrent la mise en présence de l’enfant avec l’adulte qui ne
reconnaît rien ! Suspension qui devrait durer au moins aussi longtemps que
l’enfant refuse la reprise de contacts et n’est pas estimé être en mesure de se
protéger personnellement si on l’importunait à nouveau[16]
L’idée à la mode,de confier l’enfant et le parent très suspect à un
Espace-Rencontre pour une reprise progressive des contacts
est, dans ce cas-ci, contraire à l’intérêt de l’enfant. Ce serait vouloir le
conditionner à se montrer positif avec quelqu’un qui n’a pas reconnu sa
nuisance et s’avère toujours susceptible de lui nuire !
Enfin, si la suspicion d’abus est l’objet d’une instruction pénale, un
Tribunal pour mineurs devrait être mis en place et prendre des mesures
conservatoires préventives identiques. Le fait que, actuellement, des parents
gardiens soient parfois poursuivis pour non présentation d’enfant au cours de
semblable procédure est ahurissant et scandaleux (Hayez, 2004, pp. 179 à 187).
- Malheureusement, dans la majorité des situations, la
multifactorialité des forces en présence est plus confuse et plus complexe.
Voici quelques repères utiles dans ce
contexte :
1) Il faut arrêter de penser que l’enfant ne pense pas. Même s’il a été
influencé directement ou indirectement, même s’il désire se conformer à l’un ou
l’autre, les idées qu’il émet résultent toujours d’une synthèse personnelle. Il
faut donc le considérer comme un interlocuteur valable et s’expliquer avec lui
comme avec ses parents.
2) Le plus souvent avec l’appui déterminant d’un service judiciaire, la
communauté des intervenants en place doit mettre de l’énergie pour que des
contacts concrets continuent à exister entre PR et l’enfant. Au minimum - hélas
assez fréquent - il faudra s’en tenir à des contacts quantitativement réduits
dans un centre « Espace-Rencontre ». Parfois, on obtiendra un peu
plus[17] :
par exemple, un jour de visite tous les mois … quelques jours ensemble aux
vacances.
Lors des rencontres PR-enfant, beaucoup d’idées sur la pédagogie
quotidienne élaborée dans la mouvance Gardner sont intéressantes :
notamment que PR se montre naturel et positif, plutôt que récriminer contre PG
et vouloir convaincre et acheter
l’enfant à tout prix.
3) Si la situation reste clairement négative entre les parents, c'est
une illusion de penser qu’une garde alternée imposée soit une bonne solution de
vie pour l’enfant, même si PR la demande à corps et à cri comme une manière de
lui rendre justice[18].
La haine ne s’apaise pas « au nom de l’enfant », qui n’a rien d’un
médicament tranquillisant ; et du coup, l’alternance le soumet à haute
fréquence à de lourds orages exacerbés par ses allers et retours.
4) Jusqu’à quel point insister pour faire obéir PG lorsqu’il demeure
rétif même aux jugements des Tribunaux ? Cette question reste pour nous
sans réponse certaine! Dans ce contexte, les efforts des magistrats et des
autres intervenants psychosociaux s'effritent souvent face à la résistance de
PG… et plus rien ne se passe du tout… !
De loin en loin, c'est plus sanglant, mais est-ce vraiment sage? :
Envoyer PG en prison en punition de son obstination constitue quasi
toujours un traumatisme psychique grave pour l’enfant. Ne pas envoyer le parent
en prison est aussi un choix d’intelligence prospective : imagine-t-on
vraiment que l’enfant puisse un jour aimer PR qu’il associe inévitablement à
une décision aussi barbare ?
Alors, une astreinte financière proportionnelle aux revenus de
PG ? C'est une technique juridique fort utilisée dans d'autres domaines.
Elle semble peu utilisée dans le droit familial. En tout cas, nous n'avons pas
d'expérience de situations traitées de la sorte.
Obliger l’enfant à aller vivre en permanence chez PR ? Ce sera
rarement une solution…Quand on s’y emploie quand même, on doit bien souvent
commencer par une violence institutionnelle traumatisante (des intervenants le
conduisent de force du domicile de PG à celui de PR). Dans ce type de
situations à implication multifactorielle, on ne peut accepter les affirmations
généralisantes faites par la mouvance Gardner, qui affirment que des enfants
déracinés de chez PG redeviennent très vite heureux chez PR. Ce pourrait être
le cas dans les situations où PG et lui seul était franchement toxique. En
dehors de cela, le pseudo bonheur de l’enfant est une forme de conformisme sous
la terreur.
On pourrait alors procéder
en n’obligeant pas l’enfant à changer immédiatement de parent gardien, et en le
faisant transiter un à deux mois par un centre d’accueil. Un bon centre
d’accueil généraliste devrait pouvoir suffire, et certainement pas un de ces
centres à la nord-américaine spécialisés dans l’aliénation parentale, et qui a
sa religion faite avant que l’enfant n’y mette les pieds. Il faut un centre
bienveillant et sans à priori, où les visites des deux parents soient contrôlées
et accompagnées. Qui sait alors ? Ce
centre pourrait constituer une dernière chance d’amener les parents a
davantage de raison….et si ce n’est pas le cas, et qu’il faut persister dans la
mesure de déplacement, le changement sera mieux préparé
5) Une application, heureusement rare, est particulièrement
problématique : c’est le cas où, dans ce contexte du bras de fer
réciproque, un parent – par exemple la mère – kidnappe l’enfant : lors
d’un moment de visite chez elle, elle l’emmène dans un autre pays et commet de
la sorte une grave erreur, même si c’est le désespoir ou la conviction que
l’autre est mauvais qui l’anime. Lorsque, souvent bien plus tard, la chose est
jugée, le Tribunal a tendance à rendre l’enfant à l’autre parent, en référence
à la gravité du délit et à la valeur exemplative du jugement. Ici, nous devons
réfléchir dans une logique du moindre mal. Surtout pour montrer à une société
que certaines règles sont importantes à respecter, nous avons tendance à
adhérer à cette prise de position des Tribunaux. Nous ne sommes néanmoins pas
sûrs que c’est toujours au nom du plus grand bien de l’enfant, qui va de
nouveau s’en trouver déraciné. Il faut également veiller à ce que, par la
suite, le parent qui a procédé à l’enlèvement garde des bons contacts avec son
enfant, et qu’on ne le diabolise pas ! Or, c’est loin d’être
habituel : s’abritant derrière son bon droit retrouvé, le parent qui vient
de récupérer l’enfant fait mille misères à l’autre, et la société, elle aussi,
peut se venger du moment d’égarement qu’a eu ce parent kidnappeur en
restreignant son accès à l’enfant ou en l’obligeant à une thérapie de
reconditionnement !
6) En dehors de ce cas très particulier, l’essentiel restera toujours
le retour au point 2 précédent : l’investissement intensif sur le terrain
de services sociaux d’État et d’autres intervenants, oeuvrant de façon tenace
pour rétablir le dialogue entre les parents, même sous contrainte, et pour
maintenir des contacts enfant-PR.
Et si cela échoue ? Tant pis, il faut se souvenir du jugement de
Salomon[19],
et se résigner éventuellement à ne pas voir l’enfant pendant une durée
indéterminée, précisément parce qu’on l’aime.
Bibliographie :
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Viaux J.-L., Etude des
contentieux avec allégations d’abus sexuel dans les séparations parentales,
Laboratoire Pris-Université de Rouen, 2001.
Table des matières :
A. Introduction 2
B. Genèse de la notion d’aliénation parentale 2
C. Quelles sont les motivations en jeu ?. 5
1. PR
a provoqué le refus 5
2. C’est
PG qui provoque le refus......... 7
3. L'enfant
seul provoque le refus......... 9
4. Les
causes multiples..... 10
D. Émergence de ces situations dans le champ psychosocial ou judiciaire. 11
E. Effets
psychologiques sur l'enfant 13
F. La
prise en charge multidisciplinaire: l'optique gardnérienne…………………………………15
G. La prise en charge multidisciplinaire : notre point
de vue 16
1. Le
cadre de l'intervention 16
2. Quelles
solutions ?. 18
[1] Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur ordinaire à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain, directeur de l’Unité de Pédopsychiatrie des Cliniques Universitaires St Luc. Email : jean-yves.hayez@pscl.ucl.ac.be
[2] Psychiatre infanto-juvénile. Unité de Pédopsychiatrie. Cliniques universitaires St Luc
[3] Pour
simplifier, nous emploierons le terme « enfant » pour désigner le ou
les enfants issu(s) du couple parental qui s’est séparé. S’il y a plusieurs
enfants en jeu, il n’est pas impossible que la position de chacun par rapport à
la circulation entre ses parents soit différente, mais nous ne le discuterons
pas ici.
[4] Comme les troubles psychiatriques décrits dans le DSM IV.
[5] Ce sont les mêmes lobbies qui revendiquent énergiquement la garde alternée comme « la » solution de vie pour l’enfant après la séparation.
[6] Il faut se rappeler que, dans la majorité des cas après séparation, l'hébergement et l’autorité effectives restent exercés principalement par la mère, et que ça arrange bien tout le monde, même si la loi a mis en place l’idée de l’autorité conjointe. Dans un certain nombre de cas où la garde alternée a été demandée et obtenue, elle reste une virtualité : sur le terrain, la majorité des tâches et des moments de séjour restent affectés à la mère.
[7] Le fait d’obtenir un hébergement alterné peut entraîner que PR n’ait plus de pension alimentaire à payer. Une fois sa requête acceptée, de facto, il confie l’enfant à des tiers, voire même ne demande à le recevoir qu’irrégulièrement et l’enfant devine qu’il n’est qu’une sorte de marchandise.
[8] Par pur hasard ? Ici, la mémoire d’évocation du petit fonctionne spontanément, activée par un stimulus anodin, sans que PG lui ait posé la moindre question. Ou alors, en jouant à haute voix – par exemple avec ses poupées – l’enfant remet en scène plutôt clairement ce qui lui est arrivé et PG qui est dans les parages l’entend…. (Hayez et de Becker, 1997)
[9] En dehors de la psychose paranoïaque ou de la schizophrénie paranoïde, les parents psychotiques ne sont que très rarement détracteurs acharnés de leur ex-conjoint.
[10] Les allégations d’abus existent dans 5 à 7 % des séparations parentales qui sont restées très tendues au fil du temps (Viaux, 2001).
[11] Si PG se montre trop passif et silencieux par rapport au choix de l’enfant, en arguant : C’est lui qui décide, on glisse de facto vers la catégorie D, multifactorielle.
[12] Par exemple, ce pourrait être l’origine de « sabotages » de la réussite de soi, via échecs scolaires ou professionnels.
[13] Ces centres de rencontre entre un parent contesté et l’enfant existent en Belgique sous différentes appellations. L’enfant y passe en général jusqu’à une demi-journée avec son parent, sous la supervision de professionnels (psychologues, travailleurs sociaux) formés à la gestion de ces relations difficiles ; dans la suite du texte, nous les appellerons, conformément à la nomenclature belge « Espace-rencontre ».
[14] Viaux ajoute sagement que cette petite équipe doit être neutre et sereine, c’est-à-dire qu’il faut interdire tout examen qui serait pratiqué par des psys appartenant à telle ou telle association de défense de soi-disant droits parentaux.
[15] Voir à ce sujet le chapitre « Allégations d’abus sexuels, séparation parentale et prise en charge thérapeutique » de Ph. Kinoo in (N. Dandoy, Ph. Kinoo et D Vandermeersch, 2003).
[16] La capacité de s’auto-protéger va en croissant avec l’âge, surtout si l’on convainc l’enfant qu’il en a le droit et qu’on l’entraîne à en trouver des moyens concrets.
[17] Du moins jusqu’à l’adolescence, où le jeune, de facto, a davantage de pouvoir pour imposer largement ce qu’il veut.
[18] Si l’on y procède quand même, c’est plus souvent une manière pour les intervenants de se venger de PG, en lui montrant que ce sont eux les plus forts.
[19] Nous n’avons pas oublié que le jugement de Salomon se termine de façon heureuse pour le parent qui aime avec le plus de désintéressement, mais il ne pouvait pas prévoir cette issue à l’avance. Dans la vie concrète contemporaine, l’issue la plus immédiate ne sera certes pas souvent de cet ordre : ce sera plutôt une traversée du désert de la rencontre. Néanmoins, les enfants deviennent grands adolescents ou adultes un jour et on assiste parfois à des retrouvailles profondes.