L’essentiel de ce texte a été publié dans la revue
Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence, 2010, 58-3,112-119.

►- Ils peuvent être peu réfléchis, répondre très rapidement aux
stimuli ou aux vagabondages de l’imagination du moment.
►- Ils sont souvent « forts », rudes, chargés d’énergie.
►- Ils peuvent être spectaculaires, destinés à se démontrer l’audace
et la puissance que l’on ressent, et destinés aussi au regard de l’autre.
►- Et surtout, ils aiment explorer les zones-frontières et même
franchement les dépasser : explorations de l’inconnu plus ou moins
angoissant ; créations totalement innovantes ; flirts avec le
danger ; défis face au défendu, et même explorations d’une puissance de
Mal que l’on devine en soi. Milton Erikson disait « L’adolescent aime
faire l’expérience de tout ce qui est possible, mais il voudrait que cela ne
porte jamais à conséquence (
43, in Haley, 1986) ».
►- La répartition dans la durée de ces actes forts, incongrus,
inquiétants est très variable : de l’acte spectaculaire isolé, à ceux qui
s’exacerbent et se répètent le temps d’une « passe » significative,
jusqu’à la personnalité marquée habituellement par l’agir.
-
Caractéristiques personnelles : efflorescence des pulsions, des hormones,
irrégularités des neurotransmetteurs diencéphaliques ; faiblesse de la
mentalisation ; désir de s’affirmer, de briller, pour soi et pour les
autres ; désir de dominer ; désir de défier, de ne plus accepter les
limites ( O’Hanlon, 1998 ) ; attrait pour le résultat ;
plaisir des nouvelles compétences conquises ; attrait des plaisirs
nouveaux découverts ; faiblesse d’un Sur-Moi qui serait resté quelque peu
contenant, etc.
Mais les motivations
« originaires » sont parfois plus pénibles : angoisses nouvelles
et désir de les dénier ; moments de chute de l‘estime de soi, ici déniés
dans des actions « étourdissantes » ou vengeresses ; et plus
banalement, frustrations de la vie que l’action permet d’oublier ( Lindsey,
2001 ).
- Côté socio-familial : Faiblesse de l’autorité paternelle ; incitation à la
consommation ; pregnance du message « You like it, just do it » ; loi du plus fort ou du plus
malin ; entraînement par la présence du petit groupe du moment,
etc. …
III. Cet investissement
privilégié de l’action concerne de nombreux domaines. Dans le cadre de cet article, je me
limiterai à celui de la sexualité. On peut s’attendre à de nombreuses
« sorties de route » par rapport à l’itinéraire adolescentaire
standard que se représentent les adultes contemporains plutôt sages : la
bonne et vieille masturbation, avec modération ; une consommation
occasionnelle et plutôt précoce de pornographie ; l’éveil de l’amour
couplé plus tard au désir physique et à
la première réalisation un peu anxieuse de celui-ci, mais pas avant quinze ans
et onze mois, quand même …

Extrait de « la guerre des boutons »
( Yves Robert, 1961 )
Et donc, beaucoup d’ados
sortent allègrement de ce schéma, souvent dans la discrétion – du moins si
on appelle encore discrétion l’anonymat partagé sur Internet -. Ils en
sortent pour faire des expériences « spéciales », précoces, parfois
glauques, sans être pour la plupart franchement immorales. Citons :
►- Le goût prononcé pour le plaisir sexuel que découvrent et
cultivent certains : éroto-philie qui peut aller jusqu’à la dépendance au
sexe, avec ce que cela entraîne comme sexualité abondante dans la vraie vie
– de la masturbation fréquente aux plans Q et aux fucking friends –
et comme multiplication des contacts sexuels sur Internet.
►- L’audace à faire très tôt ce que d’autres n’osent pas faire :
coucher avec sa petite amie de onze, douze ans ; draguer ou se faire
draguer par un adulte et se faire initier par lui à treize ans, etc.
►- Se déclarer bi et vivre un certain nombre d’expériences avec les
deux sexes.
►- Se livrer à quelques bizarreries : transvestissements,
zoophilie, infantilisme, électro-stimulation à basse tension des parties
génitales … pour beaucoup, ce sera quelques expériences sans lendemain,
pour voir et pour jouir autrement ; quelques-uns s’y fixeront et vivront
donc une dimension perverse de leur sexualité, et s’y réduiront même de loin en
loin ( Hayez, 2003 ).
►- Utiliser les ressources de l’image et d’Internet pour promouvoir
leur sexualité : clips vidéos perso et porno ; cyber-webcams et
autres conversations et pratiques obscènes en ligne, etc. ( Hayez, 2009 ).
Ce goût pour une sexualité hors
normes et agie rapidement peut-il inclure l’abus, c’est à dire une activité
sexuelle avec un autre non principalement consentant, ou dont le soi-disant
consentement, pas du tout éclairé, ne constitue qu’une apparence [2].
A. Oui, inévitablement, mais la
proportion de ceux qui vont jusque là est bien moindre que le peuple des
amateurs précités d’expériences sexuelles hors-standard, car la grande majorité
des ados sait, au moins
d’intuition :
►- Que ce sera jugé grave si c’est découvert, et donc que c’est
dangereux : Et tous n’ont pas un sentiment d’invulnérabilité et un besoin
de défi qui les pousse à braver ce risque précis, loin de là !
► - Que c’est
mal et qu’ils vont faire souffrir ou perturber leur partenaire ;
Même si, comme signalé plus haut, les ados veulent parfois expérimenter leur puissance de Mal, c’est rarement sans conflit avec leur conscience morale. C’est plus simple pour eux d’arracher les ailes d’une mouche ou de faire une traîtrise anonyme que d’affronter les larmes d’une petite cousine qu’ils auraient brutalisée sexuellement. Larmes qui peuvent revenir les hanter la nuit, juste avant de s’endormir, avec leur charge d’angoisse, de honte et de culpabilité.
Par ailleurs, quand ils
franchissent le pas de l’abus, c’est très rarement en référence à une pression
interne ou externe incoercible. Ils savent ce qu’ils font et ils pourraient
choisir de ne pas le faire, même si des Voix internes ou externes leur
soufflent à l’oreille d’y aller. Et donc, ils ont des comptes à rendre à leur
conscience et à la société pour ce qu’ils font.
B. Lorsqu’ils commettent un ou
des abus, on peut répartir schématiquement ceux-ci sur une échelle qui indique
le pronostic de santé mentale et sexuelle rassurant ou inquiétant de l’auteur.
Au pôle
« favorable », l’abus est comme la divagation d’un moment où s’égare
un adolescent dont la personnalité n’est ni significativement perturbée, ni
franchement immorale. Son acte est souvent isolé [3] ou ne se répète que sur une brève unité de
temps – moins de deux, trois mois par exemple -. Puis, l’adolescent
se reprend et regrette plus ou moins fort. Cette catégorie d’abus constitue de
loin la plus fréquente.
A l’autre pôle, c’est
l’inverse : l’abus est répétitif, et la personnalité de l’adolescent qui
s’y livre présente un solide et tenace mélange de perturbation psychologique et
d’immoralité. Mais c’est nettement plus rare ; et entre les deux pôles, il
y a un gradient de fréquence décroissante.
Ne faisons pas dire à l’échelle
ce qu’elle ne dit pas !
► - Elle ne parle pas de ce que
l’on pourrait appeler « l’intention du moment » de l’auteur par
rapport à la victime. Il ne faudrait pas déduire que, au moment où ils
commettent leur abus, tous les ados situés au premier pôle sont des doux, bien
gentils, à peine égarés. Il est tout à fait possible qu’ils vivent alors une
passe tout à fait négativiste de leur vie.
► - De la même manière, l’échelle
ne donne pas d’indication sur ce que sont la forme externe ni le contexte de
l’abus.
► - Elle ne parle pas non plus des
effets sur la victime, encore que l’on sait que, statistiquement parlant, ce
qui vient d’un adolescent est moins traumatisant à long terme que ce qui vient
d’un adulte, et qu’un acte isolé est moins nocif qu’un acte répété, a fortiori
lorsque la récurrence de celui-ci est imprévisible.
A. Ce sont donc les plus
fréquents parmi les auteurs. Ils arrivent à l’abus en raison du jeu combiné et
momentané de facteurs personnels ou socio-familiaux déjà évoqués à propos des
agirs faciles.
Dans leur vie, l’expérience de
l’abus constitue une sorte d’accident [4] de parcours sur
lequel ils ne s’attardent pas ( Laforest, Paradis, 1990 ; Haesevoets,
2001 ). A propos des adultes à qui il arrive de fonctionner de la sorte,
eux aussi, j’avais évoqué la notion de dérapage ( Hayez, 2004, p. 167 et sq. ),
mais celui-ci fait trop penser que la route de vie habituelle des ados est
plutôt droite. En fait, ils prennent pas mal de chemins de travers, mais ici,
leur vagabondage les fait aller jusqu’à cette zone noire que Mufassa avait
pourtant strictement interdit à son fils Simba d’explorer ( référence au
film Le roi Lion, R. Allen, 1992 ).
B. Difficile d’en proposer des
illustrations pertinentes, puisque leur critère fondamental, c’est l’itinéraire
de vie de l’ado qui abuse et son désir, finalement le plus fort, de redevenir
« suffisamment bien » sociable. Très prudemment, évoquons quelques
cas rencontrés sur le terrain :

«
Et maintenant, donne-moi mes dix sous ! »
- Grande sœur qui veut
« sucer » un petit frère avec qui elle s’entend pourtant
habituellement bien ; grand frère qui veut montrer son éjaculation ;
cousin qui veut attoucher sa petite cousine en profitant d’un jeu de
cache-cache ; baby sitter qui
utilise une situation de bain, etc. On devine bien le besoin
d’affirmation de soi, un surcroît momentané et imprévu d’excitation érotique,
l’angoisse quant à l’intimité avec un vrai partenaire du même âge, etc., qui
président à de tels comportements, pas vraiment préparés stratégiquement.
► - Frère de seize, dix-sept ans
qui sodomise assez brutalement son jeune frère, juste après s’être fait
humilier et jeter par sa copine avec qui, de surcroît, il avait des relations
sexuelles très plaisantes.
► - Comportements plus ou moins déchaînés en petit
groupe : par exemple, réalisation d’un clip vidéo avec l’humiliation
sexuelle d’un plus faible ; et même ce que vit une partie des participants
d’un viol ( ou d’un demi-viol ) collectif : souvent les plus
jeunes, les plus suiveurs se laissent plus ou moins gagner par l’excitation du
moment, par l’abaissement des normes en groupe, et ne se permettent pas de dire
non ( angoisse, image sociale ).
C. Indépendamment de la prise
en charge de la victime et d’une réflexion menée avec les tiers associés à l’événement, voici quelques objectifs de la
prise en charge de ce premier pôle d’auteurs :
Certains peuvent être atteints
via des interventions éducatives, et d’autres via des entretiens
psychologiques, voire des psychothérapies [5], à public
variable : séances individuelles ; séances père-fils ; séances
familiales, etc. C’est tout, sauf facile, de mener un dialogue « autour de
tout ça » avec les ados ici concernés. Après découverte des faits,
beaucoup, morts de honte ou d’angoisse, se congèlent au moins transitoirement.
Plus que jamais l’art de l’apprivoisement demande des intervenants chevronnés.
Les objectifs ?
► - Maîtrise de leurs émotions par
les adultes ; méditer longuement les paroles de Jésus lorsqu’on voulait
lapider la femme adultère ( Jean, 8, 1-4 ) « Que celui qui
n’a jamais péché lui jette la première pierre … Et ils s’en allèrent un à
un, en commençant par les plus vieux »
► - Discrétion ;
non-dramatisation ; non-ingénuité et vigilance plus efficace dans les
temps qui s’ensuivent dans le chef des adultes et des éducateurs.
► - Parler de l’adolescence en
général ; rencontrer l’image du monde, les intérêts et les préoccupations
globales de l’adolescent.
► - Parler de la vie sexuelle des
adolescents, de l’abus sexuel qui a eu lieu. Discuter du sens de la sexualité,
de ce qui est permis et défendu et bien et mal en matière sexuelle. Vérifier le
niveau de connaissances et d’éducation sexuelle.
► - Parler de la Loi ;
interdire la récidive ; chercher une sanction proportionnée et
constructive.
► - Parler du vécu des
victimes ; améliorer la « connaissance empathique » de la personne de la victime. Dans certains
cas, un dialogue « adolescent-victime » est possible, les fois où
l’auteur est prêt à présenter ses excuses, et la victime prête à l’entendre.
► - Si des problèmes
« émotionnels » momentanés peuvent contribuer à expliquer ce qui
s’est passé, les prendre en charge.
A. J’en distingue trois
groupes :
1. Le plus fréquent est
constitué par « les dominants, peu scrupuleux, peu sociables
et avides de plaisirs sexuels ». Par argumentation intellectuelle
sciemment fallacieuse, par séduction ou par la force, voire la terreur, ils se
servent de plus jeunes comme de poupées sexuelles, parfois sur des durées de
deux, trois ans dans le superbe isolement de leurs chambres au troisième étage,
jamais surveillées par les parents. Tout au plus ont-ils parfois obtenu un
« oui » hésitant au début, mais ils ne tiennent pas compte des
« Non » bien plus clairs qui lui succèdent. Ils baisent et rebaisent,
sans considération profonde pour le vécu de leur objet de jouissance, qu’il s
‘agit seulement de faire taire et durer.
On peut dire d’eux qu’ils font feu de tout
bois. Parfois, ils trouvent des partenaires vraiment consentants ; ils ne
sont pas strictement sous l’égide d’une dépendance psychique centrée sur les
plus jeunes ou les plus faibles mais, quand ils sont en manque de sexe, l’idée
ne les arrête pas non plus et leur donne même
parfois un piment d’excitation érotique supplémentaire.
Ils sont donc motivés principalement par un
grand investissement du plaisir physique, pour certains pas très loin d’une
addiction. Ils n’ont pas beaucoup de sens moral ni de valeurs sociales,
peut-être même ont-ils introjeté, à partir du témoignage de vie quotidien de
leur famille, des « valeurs faussées » ( droit à l’égocentrisme, à
profiter de l’autre, etc.) ( Laforest, Paradis, 1990 ). C’est certainement
à leur propos que D. Frémy pouvait
écrire : « … L’agression sexuelle n’est pas repérée comme une effraction du corps de
l’autre. Cet autre est mal différencié, il n’est pas considéré comme une personne mais comme une opportunité, comme celui ou celle dont
on repère la vulnérabilité. La victime est instrumentalisée, réduite à l’état
d’objet … » ( Frémy, 2001 ).
Les plus fréquents : hédonistes dominants peu scrupuleux

Erotophilie++,
jusqu’à Caractère dominant
la
dépendance
Peu d’empathie,
de convivialité
2. Déjà bien moins fréquents,
mais très ciblés par la littérature scientifique, sont les adolescents qui
ont eux-même vécu dans une ambiance de grande violence, globale, psychologique,
physique ou/et sexuelle dont ils ont été témoins ou qu’ils ont directement
subi ( Awad, Saunders, 1984 ; Berger, 2008 ; Vizard, Monck, 2006) Ils ont
longtemps encaissé en silence, en essayant de se protéger vaille que vaille.
Ils guère pu en parler ni bénéficier de solidarité.

Des représentations traumatiques continuent donc toujours à agir en eux, pas vraiment refroidies, mi-conscientes, mi-inconscientes, avec de loin en loin des moments de grande angoisse ou de rage. En effet, progressivement, pour retourner la situation interne ( et externe), ils s’identifient à l’agresseur … c’est souvent autour de leur pré adolescence que des fantasmes, puis des intérêts et des comportements commencent à les habiter, jusqu’à la brutalité apparemment insensible, la cruauté, le sadisme. S’ils y trouvent de la jouissance physique et du plaisir d’emprise vécu comme agréables, ils apprennent à reproduire ces comportements et à s’y fixer.
De tels ados sont comme des
bombes à retardement : face à une occasion qui leur rappelle leur passé,
même inconsciemment, ils peuvent décharger une grande masse d’agressivité et de
sexualité brutales sur un plus faible ou sur une cible évocatrice. On les
trouvera donc davantage du côté du viol ou du quasi-viol ( certaines
conduites brutales à deux ou trois à la sortie d’une discothèque, l’alcool et
les pilules aidant ). Dans les cas gravissimes, les voici serial-killer à
l’âge adulte.
Moins fréquents : traumatic re-enactements

Goût du plaisir (rarement Ex-violentés qui
« déchargent »
érotophilie ou dépendance) leur vécu
pénible
Cette catégorie d’adolescents
vit plus strictement que la précédente le
besoin d’agresser et de vivre de l’emprise sur un type de cible
relativement précis, le plus souvent faible en statut [6].

3. Dans un autre ordre d’idées, du côté
d’un amour immature, plus que d’une jouissance ou qu’une emprise, on
trouve à un âge bien précoce les plus purs des pédophiles. Pas vraiment les
pervers, qui ne sont intéressés que par quelques centimètres carrés de
muqueuse-à-jouir, mais bien ceux qui, dès leurs onze, douze ans, idéalisent
l’enfant plus jeune, idolâtrent son corps et son être si parfaitement pur, et
qui veulent fusionner avec lui, reconstituant une sorte de nirvana primitive.
Au fil du temps, les désirs et les fantasmes sentimentaux et sexuels de ces
tout jeunes pédophiles ne vont guère évoluer. Il est bien possible que, pendant
longtemps, ils s’en tiennent à l’amour ( souvent secret ), sans
intention de sexualité physique. Mais, beaucoup arrivent quand même au contact
charnel, plus tard dans l’adolescence. Et pour certains c’est immédiat ou
quasi. Ils cherchent plus les caresses, la fusion des corps, l’impression de
tout connaître et partager de
l’intimité de soi et de l’autre, que les débordements de la jouissance
érotique. Mais ils se fixent très souvent dans de très solides habitudes
( Miner, 2002 ). Le cas de Tony est exemplatif à ce propos.
ILL. Je
m’occupe de Tony ( seize ans ) depuis plus d’un an, et il a fini par me faire
part de sa pédophilie. Il n’a pas peur du terme, qu’il s’adresse à lui-même
dans sa dimension « phile », « ami intense des
enfants ». Tony « fond » devant les jeunes garçons en général,
et à deux, trois jeunes amis entre onze et treize ans pour lesquels il brûle
d’amour. Ce qui l’inquiète, et dont il a fini par s’ouvrir en consultation,
c’est qu’il pourrait un jour passer à l’acte sexuellement avec un garçon qui
n’y consentirait pas. Ça, il ne le veut pas ! S’il n’y avait que le
sentiment amoureux, avec, au bout, de la sexualité consentie, il n’aurait
jamais consulté, malgré la réprobation sociale qu’il commence à enregistrer
autour de lui, même dans sa propre famille, mais qui le renvoie et le conforte
plutôt dans « de rêve » avec des enfants.
Mais
il sent bien que sa sexualité pourrait échapper au contrôle de sa volonté et
commence même à le faire. Juste avant de me consulter, il a de lui-même renoncé
à collectionner des images de pornographie infantile et a détruit sa
collection, et il me dit s’y tenir. Dans ses fantasmes masturbatoires, ses
petits copains sont souvent présents, mais « on ne fait pas de sexe, me précise-t-il, je me mets dans des paradis avec eux ».
Il commence à penser : « Si
un garçon me provoque et qu’il est vraiment consentant, je ne dirai pas
non ». Mais j’ai peur, moi – et lui aussi, d’ailleurs – d’une dégringolade
très rapide dans le champ du sexe-plaisir : s’il se met à toucher au sexe avec
ses petits amis, lui si vulnérable risque fort de devenir très vite dépendant
et d’oublier jusqu’à un certain point les principes de non-violence auxquels il
tient pourtant sincèrement.
Pourquoi
est-ce que je vous parle de Tony maintenant ? Il existe un enracinement
profond de sa pédophilie. Quand il me raconte son histoire et qu’il évoque ses
liens familiaux, ça a l’air banal. Famille modeste, fonctionnelle, où il n’a
été ni trop ou trop mal aimé, ni rejeté. Pas d’initiation sexuelle précoce, ni
d’autres dysfonctions sexuelles. Peut-être existe-t-il en lui ce désir
paradoxal de se conduire avec des plus jeunes à la fois comme une mère et comme
Peter Pan. Nous cherchons honnêtement ensemble. Et s’il y avait aussi des
implications génétiques dans tout cela ? Je ne pense pas qu’il existe un
gène de la pédophilie ; par contre, il n’est pas impossible que la
résultante de plusieurs tendances issues de la génétique, prédispose Tony à une
manière tendre, protectrice, régressive d’aimer, et que ceci s’ajoute à des
empreintes affectives encore à trouver.
Ce
que je veux souligner aussi, c’est que Tony prend ses responsabilités in
tempore non suspecto. Ce n’est pas sur injonction, ni pour échapper à quelque
sombre sanction qu’il est venu me voir. Au fond, sa position est éthique :
il veut aimer à sa manière, mais sans violer le consentement de
l’autre !
En
plus, il est d’accord de suivre mes propositions thérapeutiques : essayer
de mieux comprendre la source de son attirance affective ; s’entraîner à
des comportements qui réduisent l’envahissement de son psychisme par de la
sexualité pédophilie ( s’obliger à changer de fantasme ou à se masturber à
toute allure quand ce n’est pas possible ). Après maintes discussions plus
philosophiques et scientifiques, il s’est engagé sur l’honneur, face à
lui-même, à ne jamais provoquer un jeune de moins de quatorze ans, et même à ne
jamais répondre aux provocations d’un moins de douze ans et demi. Ces limites
d’âge peuvent vous faire sourire et évoquer l’arbitraire, mais elles ont été
soigneusement pensées par lui. Je les respecte tout comme, globalement, je le
respecte.
B. La prise en charge de ces
adolescents relève de programmes structurés et longs, dont la description ne
fait pas l’objet de cet article [7]. Tant par respect
pour eux que pour protéger des victimes potentielles de récidives loin d’être
impossible, il faut adjoindre à leur prise en charge éducative et thérapeutique
un contrôle social effectif et réaliste
de leurs comportements, le temps qu’il faut, quand on les laisse libre
d’évoluer en société. Contrôle social et traitement ne doivent en aucun cas
être confondus : Je m’en étais expliqué dans un article inédit consacré à
la prise en charge des délinquants sexuels ( Hayez, 2006 ), La mise
en place « autorisée » de ce contrôle social suppose l’intervention
des autorités judiciaires.
§ III. Activités sexuelles d’évaluation
délicate
Dans certains cas, pas si
rares, il n’est pas possible de déterminer objectivement s’il s’agissait d’un
abus ou d’un acte consenti par les deux ( ou N ) partenaires
impliqués ( Lamb, Coakley, 1993 ). Cette impossibilité s’avère souvent
définitive. Elle est liée à la dynamique et à la nature des faits, au statut
des personnes impliquées et au moins autant au facteur subjectif qui intervient
lors de leur évaluation. Déjà en 1998, M. Heiman déclarait : « … même les professionnels n’ont pas les mêmes critères pour
discriminer les comportements sexuels normaux des conduites sexuelles
inappropriées ou pathologiques chez les enfants. La perception de la sexualité
dans son ensemble, l’expérience personnelle et/ou professionnelle et le sexe de
l’observateur influencent de manière considérable son appréciation et ses
croyances … » ( Heiman, 1998 ).

En voici quelques exemples :
► - Tel ado, souvent jeune, s’aventure à des
attouchements sexuels avec un beaucoup plus jeune que lui. Il flirte avec la
fameuse « différence d’âge limite
des cinq ans » érigée en standard, voire la franchit allègrement.
Pas toujours facile de savoir qui a dragué l’autre au début. Il est d’ailleurs
assez souvent faux de prétendre que les cadets contemporains, à partir de sept,
huit ans, ne savent pas ce qu’ils font et ne veulent jamais rien de sexuel.
Inversement, on est en droit de penser que le plus grand aurait pu
– aurait dû ? – prendre un rôle davantage éducatif et laisser le
plus petit dans le cadre plus strict de la différence de statuts qui les
séparait. Oui, oui, mais on sait aussi que des initiations sexuelles peuvent
être saines et font fréquemment partie d’un bon développement sexuel.
Alors ?
► - Il reste vrai que, en fin de
soirée en discothèque, certaines grandes adolescentes, pas plus sobres que ceux
qui les draguent, sont consentantes pour monter à l ‘arrière de la voiture de
ceux-ci… Mais quand arrive le moment de l’action, corps dénudés ou quasi, elles
prennent peur et crient un vrai « Non » Connaissez-vous vraiment
beaucoup d’hommes capables de s’arrêter, le sexe déjà en érection, face à ce
« Non » de la dernière heure ?
► - Certains partenaires
sollicités sont craintifs ou ambivalents. Ils se laissent faire plus ou moins
passivement, sans énoncer des « Non » clairs. Ils pensent même
trouver un plaisir momentané à l’activité sexuelle elle-même, mais après, ils
regrettent, se sentent mauvais et coupables. Néanmoins, ils continuent à se
soumettre. Et en face, l’adolescent qui les sollicite, démangé par sa puberté,
n’a aucun intérêt à analyser les détails de leur : il voit quelqu’un qui
se laisse faire et ça l’arrange
Il est injuste et stérile de réduire ces situations
à de purs abus, ou au contraire de les minimiser. Ce sont des situations de
doute. Je note cependant que je me suis senti bien seul pour en parler, et
proposer une prise en charge spécifique, avec mon expérience professionnelle
comme outil principal. La littérature scientifique et ce qui se dit lors de
congrès est bien plus manichéen, et ignore largement cette question du
doute [8].

► - Le directeur explique que l’on doute et
que l’on ne cherchera pas plus loin. Il met de l’énergie à ce que David assume
ce point de vue, seulement inconfortable
pour lui dans l’hypothèse où il
n’aurait pas menti jusqu’alors.
► - Le directeur demande à David d’imaginer
alors quel va être la réaction des adultes et pourquoi. Souvent, le jeune
convient tout seul qu’il y a eu au moins désobéissance à une règle institutionnelle, ce qui mérite
sanction. S’il n’y arrive pas tout seul, le directeur le dirige dans cette
direction.
On discute de la sanction, pour qu’elle
reste constructive.
► - Le
directeur veille à ce qu’existe un dialogue sur la vie sexuelle qu’ un jeune
est susceptible de gérer à quatorze ans, en général. A son propos, qu’est-ce
qui est naturel ? Admissible ou non ? Bien ou mal ? Ce qui est
vraiment mal, c’est abuser d’autrui …
voici donc ce qui se passerait si les adultes étaient sûr qu’un jeune avait
abusé d’un autre ( N.B. une
sanction plus forte mais, je l’espère, pas l’exclusion si c’est la première
fois !! )
► - Que se passerait-il à l ‘avenir si David était à
nouveau à l ‘origine d’un doute ( abus ou non ) , à propos d’une
situation sexuelle avec Johnny ou avec un autre beaucoup plus jeune? Le
directeur : « Je trancherais mentalement mon doute, en
pensant que tu es davantage du côté de l’abus. Les sanctions seraient beaucoup
plus graves, parce que récidive et parce qu’abus. Elles pourraient aboutir à
ton exclusion.
Donc, si tu décides un jour d’encore désobéir aux
règles, choisis un ou une partenaire costaud(e), courageux(se), par exemple,
quelqu’un de plus âgé que toi. Celui-là, au moins, ne criera pas qu’il est une
victime si vous êtes attrapés En te parlant ainsi, je ne t’encourage néanmoins
pas à recommencer à transgresser les règles, car toute récidive est davantage
sanctionnée que la première fois ».
B. Le directeur, en entretien individuel
avec Johnny :
► - Le directeur institue qu’il y a un fort doute rémanent ( cfr ce qui
a été dit à David )
► - Le directeur
demande également à Johnny de deviner quelle
va être la réaction des adultes. L'on peut imaginer que le jeune garçon ne sait
pas bien. Le directeur explique que David, au moins lui, a commis une
transgression. Et pour lui, Johnny, qu’en est-il ?
Il est peu probable que Johnny n’avait aucune idée
du règlement de maison interdisant la sexualité à plus d’un, mais bon, c’est à
voir. S’il le connaissait la règle, n’a-t-il vraiment aucun compte à rendre,
même au cas où ce serait exact qu’il n’était pas consentant ? N’est-il pas
responsable de s’être montré passif, d’avoir laissé faire un autre qui pourtant
n’était pas une brute épaisse et ne le terrorisait pas ?
On peut donc rappeler aux petits leur droit mais
aussi leur devoir de s’auto protéger, quand ils ne veulent pas et que
l’intensité du danger ne justifie pas qu’ils se laissent faire de corps.
Mais on peut admettre que Johnny était jeune,
peut-être mal informé, et qu’il n’avait
pas pensé à se protéger. Peut-être ne savait-il pas qu’il
pouvait-devait ? - se protéger ? Donc pour cette fois, il n’y aura
pas de sanction face à son éventuelle
« transgression passive ».
► - Parler
de sexualité avec Johnny, en termes simples et adaptés ( ou confier au psy
ou à un éducateur le soin de la faire ) ( cfr ce qui a été discuté
avec David )
► - « Que
se passerait-il si, à l’avenir, j’avais l’impression que tu te laisses encore
faire, alors que tu pourrais davantage te défendre ou demander de l’aide ?
Je serais fâché, ce jour-là. Et tu aurais une sanction, comme co-responsable à
part entière d’une désobéissance aux règles. Et donc, si tu le veux bien, nous
allons mettre en place des moyens pour accroître tes capacités
d’autoprotection …
Et si tu avais envie de faire quelque
chose de sexuel avec un(e) autre ? Eh bien le règlement de la maison
l’interdit …. ».
II. Mesures sociales corollaires
► - Garder
la tête froide : discrétion, protection de l’intimité des jeunes, lutte
contre un étiquetage social au demeurant peut-être injustifié
( « Signaler » toutes les activités sexuelles qui vont contre
les règles, c’est procéder au « traçage » de la vie sexuelle des
pauvres. Quelle injustice ! Le ferions-nous avec nos enfants ?)
► - Accroître
la vigilance, sans tomber dans la paranoïa ; viser à ne pas « tenter
le diable » : meilleure surveillance, sans oublier les toilettes et
autres recoins ; bon niveau d’occupation des enfants.
► - Dans
les petites collectivités, de tels événements sont quasi publics, connus de
tous ; donc, en profiter pour parler de sexualité, entre adultes, avec le
sous-groupe des aînés, avec celui des cadets.
► - Comment
mieux se protéger des agressions ? Accroître la compétence de ceux qui le
désirent ( voire de tous les supposés plus faibles ) via programmes
et exercices d’entraînement à la self-défense verbale et physique.
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[1] Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvénile, docteur
en psychologie, professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université
catholique de Louvain. Courriel : jyhayez@uclouvain.be Site web : www.jeanyveshayez.net
[2] Je fais référence ici aux tout petits ou à ceux dont
les facultés mentales sont significativement altérées.
[3] Attention, le critère « Acte (quasi)
isolé » doit être manié avec prudence. C’est vrai que, lorsque l’ado
auteur n’a pas une personnalité préoccupante, sa « plongée » dans le
monde de l’abus est très souvent de brève durée. Mais on ne peut pas en déduire
l’inverse ! Tel ado très perturbé peut ne commettre que l’un ou l’autre
abus, parce que le sexe ne l’intéresse pas trop, mais commettre par ailleurs
mille autres actes inquiétants.
[4] « Accident » serait néanmoins un terme
inadéquat s’il faisait penser à « irresponsabilité, agression par un
hasard externe ».
[5] Pour la différence
faite ici entre entretiens, demandés par les professionnels, et
psychothérapies, demandées avec ses modes d‘expression à lui par l’ado lui-même
lire J.-Y. Hayez, « La
destructivité chez l’enfant et chez l’adolescent », Paris, Dunod,
2007, p. 62 et sq. et 110 et sq.
[6] D. Frémy ( 2001, p. 197 ) soulignait :
« … Il faut donc être attentif à rechercher chez le mineur
abuseur des symptômes de la série post traumatique et à
identifier la part de victimisation qu’ils représentent. Dans cette démarche,
il est fréquent de découvrir que l’enfant auteur a lui-même été abusé
sexuellement ou maltraité et qu’il s’est engagé dans un processus
d’identification à l’agresseur. Il n’a pas eu quittance de ce qu’on lui a
fait subir et il calque sa survie sur ce qu’il a vu faire à son agresseur en
l’imitant … ».
[7] Programmes faisant preuve parfois de beaucoup
d’originalité ( Lemitre, Coutenceau, 2006 ). A propos d’un cas très grave,
avec récidives violentes et impulsives, M. Berger a même prescrit des hormones
anti-testostérone, en même temps qu’une psychothérapie. Choquant, à première
vue ? Il lui a néanmoins évité l’exclusion … On ne fait pas
d’omelettes sans casser d’œufs …( Berger, 2008, p. 128 ).
[8] A une exception près : le doute autour d’enfants
jeunes peut-être attouchés en visite après une séparation parentale. Pourtant,
les situations sont bien plus nombreuses : j’évoque ici celles qui se
passent entre mineurs, mais on peut raisonner de même dans une partie des cas
qui concernent des adolescents avant l’âge de la majorité sexuelle légale et
des adultes.
si vous voulez en
discuter avec moi