L’engagement de soi
J.-Y. HAYEZ [1]
Chapitre I. Un peu de
théorie
I.
Parmi toutes les définitions de l’engagement proposées par le Petit
Robert, j’ai retenu :
-
l’ acte de se lier par une promesse
ou par une convention ;
-
l’ acte d’un écrivain, d’un artiste, d’une personnalité qui s’engage,
c’est-à-dire qui se met dans une situation impliquant des choix et des
responsabilités spécifiques ;
-
faire entrer, introduire … mettre en train, commencer.
Le terme connote donc des qualifications
comme :
A. le lien,
l’attachement réciproque ou unilatéral – s’engager pour le mieux-être
d’ados qui ont l’air de ne pas en vouloir -, la durée, la ténacité même dans
l’adversité ;
B. donner sa parole
et la tenir , l’honneur et la valeur de la parole donnée ;
C.
Parfois, le don d’une partie précieuse de soi … même jusqu’au
sacrifice au service d’une
« cause » : une injustice sociale ou un problème de santé
publique que l’on combat ; de l’énergie mise pour changer des idées ou des
valeurs sociales.
Toutefois, ne soyons pas
angéliques : on peut s’engager pour des causes ou via des instruments que la majorité de la communauté
réprouve, comme l’extrême droite ou le terrorisme. On peut aussi s’engager dans
la délinquance, la perversion ou la consommation abusive de drogues.
D. S’engager, c’est
aussi franchir le seuil et pénétrer, au sens spatial du terme, ou faire
commencer un processus, au sens temporel !
Alors parfois,
c’est l’inconnu, le risque de l’aventure, ailleurs que dans son propre chez soi
bien maîtrisé ; s’engager, c’est se mettre en gage, accepter d’être vulnérable,
de se laisser surprendre, bouleverser, entamer, agresser parfois …
II.
L’engagement constitue-t-il une valeur contemporaine ou désuète ?
Nos sociétés,
marquées par la consommation et les objets que l’on jette dès qu’ils sont usés
ont-elles encore le besoin et le désir que les humains s’engagent … à
autre chose qu’à être super-rentables ?
J’ai la
conviction que oui, mais que nous n’aimons plus l’idée d’un définitif, dont le
bien fondé ne serait jamais réévalué, ni de l’intérieur, ni via des
négociations interpersonnelles. Nous nous donnons aujourd’hui la possibilité de
sortir d’un engagement pris et de nous renouveler, quand nous nous sentons usés, sans plaisir et sans
sentiment d’utilité à être là où nous sommes.
Quelques
catégories d’engagement restent néanmoins de facto d’une grande fidélité, comme
par exemple de profondes amitiés, une partie
doucement minoritaire des couples, des amours d’enfance qui se
retrouvent à septante ans, une partie des engagements dans des ordres
religieux, etc …
Les liens
officiellement établis de filiation et de parentalité, eux, ne sont jamais
définitivement reniables : après la séparation du couple, le lien
parents-enfants, se pérennise. Autant pour les devoirs que les enfants adultes
conservent à l’égard de leurs vieux parents. Quand la déchéance d’un parent est prononcée, ce n’est jamais
définitif. Seul l’Etat belge, qui n’en rate pas une et qui cherche toujours de
nouveaux décrets pour baliser automatiquement la vie et boucher les trous, seul
l’Etat belge donc vient d’égratigner dans la plus grande discrétion, dans
sa nouvelle loi sur l’adoption, le principe sacré de l’intangibilité du lien de
filiation.
Quoi qu’il en soit de cette ouverture vers
une possible fin, la communauté continue à avoir intensément besoin, désir et
demande de vrais engagements des humains les uns par rapport aux autres, pour
construire ensemble un futur convivial, juste et solidaire où il fait bon
vivre !
Ce ne sont pas
les jeunes générations qui me démentiront, elles qui attachent toujours
tellement d’importance à l’amitié et à
l’amour, aux deux copines ou à la petite bande de potes sur qui l’on peut
compter ; eux qui peuvent admirer celles et ceux qui ont une passion ou qui se
dévouent sans frimer ; ces jeunes si cruellement déçus chaque fois qu’un adulte
à qui ils avaient donné leur confiance manque à sa parole, surtout si en plus,
il ne le reconnaît pas.
Le matérialisme,
les voix de sirène de la consommation n’ont donc pas eu tout à fait notre
peau ; dans ces valeurs humaines auxquelles nous continuons à croire, nous
accordons toujours un label de grande qualité à l’engagement.
Chapitre II. Et mon
engagement personnel
Souhaitez-vous néanmoins que je continue à parler
sur ce ton, c’est-à-dire que je fasse une dissertation sur l’engagement … où je
n’engage qu’un petit peu de mon savoir ? Je suppose que non, et j’ai donc
souhaité vous dire au revoir, en vous décrivant ce que je saisis de mon
engagement dans ma profession …
Merveilleuse profession ! Pour vous la faire
partager, j’ai laissé revivre en moi nombre de ces personnes de tous les âges
venues me demander de l’aide et avec qui j’ai pu créer et maintenir une relation.
Cette relation, c’est à chaque fois
deux histoires de vie et deux présents qui se rencontrent et se mêlent.
Mon
engagement envers ces personnes, c’est d’abord fondamentalement une disposition
intérieure.
§ I. Une disposition intérieure : Ils comptent
pour moi
Les enfants et les familles avec qui se fera
peut-être un bon travail sont ceux qui finissent par compter sur moi et par me
faire confiance, en ouvrant des pièces significatives de leur maison
intérieure. Mais la réciproque s’est alors mise en place, de moi vers
eux : ils comptent tout autant pour moi. Les voir, assis à la salle
d’attente déclenche mon sourire, rassurant et ravissant au moins les plus
jeunes et leur donnant envie de se laisser
aller et de raconter, eux aussi.
ILL. A leur entrée dans mon bureau, spontanément, sans y
avoir pensé à l’avance, j’offre un petit bout de gâteau – reliquat d’une fête
de service – à Lise, petite autiste
babillante de quatre ans et une autre fois à Nathan, sombre garçon de huit ans
souffrant du syndrome d’Asperger. Nathan l’emballe fébrilement dans une
serviette et le confie à la poche de son père pour le manger à la maison. Lise
l’ignore en gazouillant. D’autres fois, je
leur fais un clin d’œil ou une petite blague verbale. Il m’arrive encore
de saluer les cadets par un « Bonjour grand chef » ou « Bonjour
ma belle comment vas-tu ? », avec un sourire qui manifeste ma
sollicitude. Du coup, le grand chef s’amadoue un peu et la belle est davantage
prête à briller de tous ses feux. Quant à mes stéréotypes sexués, bah, vous les
mettrez sur le compte de mon âge et j’espère que vous me pardonnerez.
En salle d’attente, l’absence non-annoncée d’un ado
ou d’une famille me préoccupe. Moi qui
ne prends pas beaucoup de notes écrites, je les inscris pourtant dans ma
mémoire vivante : au début, je me trompe un peu, je fais répéter un
prénom, un élément de généalogie … et je les prie d’ailleurs de m’en excuser …
mais bientôt, je pourrai commenter moi-même « Ah oui, Céline, tu m’as bien
dit, n’est-ce pas, que tu écoutais beaucoup en classe, et que ça te facilite la
vie parce que le soir, tu n’as plus le courage
de travailler ; Thibaut, tu m’as raconté il y a quatre ans, tu faisais
beaucoup de roller, tu étais même champion d’acrobaties avant que Wavre ne
supprime ses pistes ». Et l’enfant, l’adolescent, ou l’adulte peut se
sentir heureux d’avoir été important. Assez important pour que je retienne un
de ses dires, parfois anecdotique, parfois déjà précieux à ses yeux.
I. Ils comptent : un investissement affectif discret
Ils
comptent : le terme a une connotation d’investissement affectif discret,
de curiosité gérée avec délicatesse, d’intérêt cognitif pour la démarche de
leur vie. Ce doit être ce que les psychanalystes appellent la
bienveillance ! Ça m’empêche assez souvent de me sentir fâché sur les uns et allié- protecteur des
autres !
Si
une adolescente et sa mère s’affrontent pour l’ordre dans la chambre, les
heures des sorties ou celles de présence à l’ordinateur, c’est certes un
conflit important, mais je ne trouve pas que j’ai à l’arbitrer. C’est le combat
de la vie et le conflit des générations qui poursuit son chemin. Je puis
m’engager en dédramatisant parfois un peu, en aidant à réfléchir, mais sans désigner
trop vite des bons et des mauvais, sans m’identifier ni à l’adolescente ni à la
fonction parentale !
II. Reconnaître la valeur de leur pensée
Ils comptent : le terme implique fondamentalement la
reconnaissance d’une pensée personnelle et l’encouragement à l’élaborer et à
l’exprimer, ce qui ne signifie pas toujours qu’on pense à l’unisson.

A. Mes vis-à-vis sont des interlocuteurs valables que j’ai un réel
plaisir à écouter exprimer leur pensée, et par qui il m’arrive très
régulièrement d’être enrichi, ou déstabilisé dans mes certitudes.
ILL. Lilou ( dix-huit mois ) est confiée pour un jour à sa
grand-mère plutôt qu’à la crèche, car elle est un peu souffrante. A la crèche,
son papa, homme bien organisé vient la chercher tous les soirs juste autour de
17 heures. Après une douce journée de folie à deux chez sa grand-mère, Lilou,
vers 16 h 45, se dirige spontanément vers la porte du hall et répète
plusieurs fois, d’une petite voix calme et confiante « Papa .. papa …
papa ». Quelle est donc la mystérieuse perception sensorielle ou l’horloge
interne qui lui a fait anticipativement, mais à peu près à l’heure, penser au
retour de son père ?
Quelle n’a pas été ma joie d’entendre Emilien, un de
mes petits-fils de quatre ans me dire petit biologiste mi-sérieux,
mi-amusé : « Bon papa, je pense que tu te trompes ; les
bilous-bilous, ça n’existe pas ». J’ai protesté, bien sûr, les
bilous-bilous existent de science sûre et à son âge, il ne peut pas tout
savoir !
Quant à Laetitia ( neuf
ans ), elle souffre de l’interdiction de contact qu’un jugement a ordonné
entre elle et son père psychotique délirant. Et sans que j’induise quoi que ce
soit, rêveusement, tout en dessinant dans mon bureau, elle me dit :
« Il est seul, il s’ennuie ; ce serait bien si on l’obligeait à se
faire soigner ».
Je demande un jour à Sacha ( onze
ans ), enfant surdoué, introverti, souffrant d’une douloureuse dépression
existentielle et de troubles d’adaptation scolaire qui rendent sa fréquentation
irrégulière, je lui demande donc ce qu’il pense de lui et ce qu’il se dit à
lui-même quand il se regarde dans le miroir. Après un temps méditatif et
incertain de réflexion, il me fait cette merveilleuse réponse : « Je
ne suis pas comme les autres ».
Nous creusons son idée, qui est centrée sur
son intelligence lucide et solitaire, et sur le mélange d’enrichissements
personnels et de coupure des autres qu’elle entraîne. En réponse à une autre
question, Sacha ajoute même : « J’aime et je n’aime pas ». Au
fond, cet enfant de onze ans, redoutablement lucide et encombré de ses
découvertes, ne pose-t-il pas déjà un volet fondamental dans notre destin
« Ne pas être comme les autres ». Il lui reste à découvrir qu’on peut
quand même se faire aimer en étant différent.
B. Oui, il est bon pour un
thérapeute de se laisser surprendre par l’expression de la pensée de ses
petits et grands clients.
Me laisser surprendre par leur pensée ;
accepter l’incertitude du chemin où ils me permettent de les accompagner ;
être très attentifs aux « bouts de sens » qu’ils trouvent eux-mêmes,
et parfois les aider à aller un peu
plus loin ou un peu ailleurs : j’y reviendrai par la suite.
Me laisser surprendre ?
ILL. Sarah ( cinq
ans ) est engagée dans une psychothérapie brève visant l’amélioration d’un
syndrome de stress post-traumatique : dans un pays étranger, elle et sa
mère ont été menacées pendant plus
d’une heure par un dangereux bandit. Après une première séance où l’on parle de
tout cela – et de bien d’autres choses – en famille, avec elle et son petit
frère Jules ( trois ans ) la voici seule pour la première fois avec
moi. Après un bref dialogue d’apprivoisement mutuel, je lui demande si elle a
encore des soucis dont elle voudrait me parler. Et sa réponse m’emmène ailleurs
que là où je l’attendais. Elle a, en quelque sorte, intégré les images
traumatiques récentes dans l’ensemble de son album de photos intérieur ;
elle les a rangées à la bonne place à la place qui la fait souffrir, elle, et
elle me répond donc, pleine d’aplomb et d’attente : « Je ne veux plus
que papa et maman se disputent ».
Plus loin dans la même
séance, elle raconte l’histoire d’une petite fille très proche de son papa,
mais refusant de se soumettre à son autorité. La fillette fugue dans un pays
étranger - eh oui, à cinq ans, Sardou est complètement largué - et y
est assassinée. Sa famille vient la chercher pour la rapatrier et, toujours du
haut de ses cinq ans, Sarah pense sans mon aide à l’ensevelir – sous de la
plasticine – et à réunir toute sa famille autour d’elle avec des fleurs
( voir photo 1 ). Voilà donc une enfant d’âge dit préscolaire qui a
pensé toute seule que la mort n’était pas l’anéantissement de tout, et que la
relation pouvait se continuer au-delà, spirituelle, très belle, avec le symbole
de la fleur – trait d’union.
ILL(2) : Durant des semaines, Robin ( sept
ans ) se trouve en très grande crise parce que son papa vient d’être
assassiné lors d’un règlement de comptes entre truands. Quand il va un peu
mieux, sa mère, pourtant athée, lui raconte l’histoire de la mort de Jésus. Et
Robin, bien intrigué, m’ en fait part, puis dessine spontanément un monsieur
qui a passé les portes de la mort - ce sont ses propres termes et qui s’est
pendu à une croix une heure pour tous les crimes qu’il avait commis ;
j’écoute et je lui demande ce qu’on va faire du corps une fois dépendu …
les méchants nains empêcheront qu’on aille le rechercher, me répond-il …
néanmoins, dans la perspective de mieux assurer la conservation spirituelle d’une bonne image
du Père, j’invente un moyen de contourner ces nains … - cela
intéresse beaucoup Robin - on récupère donc le cadavre et, à force
d‘opérations chirurgicales où Robin fait couler des flots de sang, on le ramène
à une vie que l’homme réparé promet spontanément de vivre sans plus prendre le
bien d’autrui. Ici, j’ai mélangé ma
pensée à celle de Robin pour confirmer, via le symbolique, la pérennité
d’une relation spirituelle avec le pardon des fautes voulu comme tel par
l’enfant.
C. Me laisser surprendre par leur pensée et par
l’exercice de leur liberté ? Oui, et
inévitablement, parfois, cela cogne, bouscule mes convictions ; cela
ébranle mes émotions, ou encore, met en question, du côté de l’humilité, une
estime de moi dans laquelle je me complaisais peut-être de façon trop
illusoire.
ILL. Je ne peux pas ne pas évoquer ici l’histoire de
Sam ( seize ans ), que d’autres collègues connaissent dans le
service, et que j’ai rencontré à treize ans, après qu’il avait déjà un très
long passé de psychothérapie.
Son histoire est celle d’une relation fusionnelle
incroyablement serrée avec son père. Fils unique du second mariage de ses
parents, il a fait de multiples maladies précoces, notamment respiratoires, qui
ont contribué à la mise en place d’un tout gros noyau d’angoisses primitives.
Il semble que la présence de son père à son chevet lui a objectivement sauvé la
vie une fois, mais c’est devenu un énorme souvenir écran.
Sam ne supporte pas de se trouver seul quelque
part – angoisses de mort ou angoisses d’être attaqué par des revenants l’envahissent. Et c’est le plus
fréquemment à son père, qu’il demande de jouer les Saint-Bernard. Et en même
temps, il veut avoir la place du petit dieu
unique blotti au tabernacle du cœur de son père qu’il vit comme son
grand Dieu le Père.
Inutile d’ajouter qu’il y a beaucoup de systémique dans
tout cela. La mère a été mise sur un strapontin par les deux compères. Le
couple parental s’est séparé il y a trois ans ; la mère est une roue de
secours pas vraiment détestée par Sam, mais qui, malgré tous ses efforts et sa
disponibilité, ne fait pas le poids. Le père est aussi dépendant de Sam que Sam
ne l’est de lui.
Du moins l’était-il sans la moindre faille jusqu’il
y a un an. Mais, tout doucement un peu de lassitude physique et morale
l’habite ; il fréquente une autre femme et voudrait un peu plus que des
moments d’escapade libérés par Sam. Donc il proclame à haute voix que la
distance devient nécessaire, tout en continuant à accourir neuf fois sur dix
quand Sam l’appelle au portable, câble ombilical qui les relie et s’active dix
fois par jour.
L’état de l’adolescent s’est détérioré depuis lors.
D’autant qu’il avait fait le choix de s’engager dans des humanités artistiques,
que cela ne plaisait pas complètement au père et que Sam ne pouvait pas
supporter de ne pas être reconnu à mille pour cent par celui-ci. Il n’a donc
jamais mis les pieds dans son école artistique. Un mois après, ses parents
l’ont fait hospitaliser dans un premier hôpital psychiatrique spécialisé. Le
téléphone portable n’a jamais autant fonctionné qu’alors. Sam en est sorti après
quinze jours, sans résultat, et a analysé ce séjour comme la preuve qu’il était
occupé à être rejeté. Alors, depuis lors, il végète le jour, inactif dans la
maison de sa mère, passant par des phases irrégulières de refus alimentaire et
de refus de boire quand il n’est pas chez lui, ou de constipation qui dure des
semaines.
Et pourtant, et c’est ici que j’en arrive à cette
question de l’étrangeté radicale – et non psychotique – de la pensée,
Sam investit beaucoup sa thérapie individuelle. Il a compris que celle-ci ne
constituerait pas un moment d’alliance, où je lui donnerais raison pour faire
pression sur ses parents, mais un moment de réflexion sensible, duquel
devraient s’en suivre ses décisions personnelles.
Il parle donc de ses préoccupations, de ses désirs
et de ses questions. Il parle de ses souvenirs et de leur histoire familiale.
Il parle de ses rêves et est accessible aux métaphores.
Il peut même admettre qu’il fait des erreurs
d’analyse, que son père n’est pas vraiment un Dieu immortel et qu’il peut
vraiment être fatigué, que sa mère l’aime beaucoup aussi. Mais le cœur de son
raisonnement n’a pas changé jusqu’à présent et s’énonce presqu’avec les mots
que je vais vous dire « Je veux briller comme le meilleur pour lui …
en me mettant à l’hôpital, il a commencé à me rejeter et je ne veux pas être
rejeté … alors, j’irai jusqu’au bout pour le rappeler et qu’il vienne
s’occuper de moi … seul, lui peut me sauver de la mort », etc …
Quelle autre position possible pour un thérapeute
que d’accueillir, écouter, et se différencier avec délicatesse ?
III. La patience et l’humilité
J’évoquais tantôt la patience et l’humilité. Et en
effet, tout au long des carrières, on en rencontre des centaines comme Sam,
d’individus ou de familles, avec des doses diversifiées de dangerosité, qui
amènent à la question du risque dont je parlerai plus tard. En partie en
référence à l’exercice de leur liberté, c’est à dire, au sens large du terme, à
leur projet de vie, et en partie en référence à leurs problèmes persistants ou
à leurs incapacités, bien des enfants ou des familles, qui nous fréquentent
parfois depuis longtemps, ne font pas des progrès significatifs vers davantage
de bonheur, de réalisation de soi ou de convivialité. Pourtant, beaucoup de
ceux qui font du sur-place parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement ne
demandent pas à être largués comme des patates insatisfaisantes une fois qu’on
en a fait un premier tour. Nos vis-à-vis ont souvent bien besoin de notre
patience, de notre persévérance pour cheminer à leur côté. Ils viennent
chercher dans notre attention et notre estime, la confirmation que la valeur de
leur vie, même s’ils ont l’intuition que de grands changements n’auront pas
lieu. Si nous les supportons comme ils sont, ils supporteront un peu mieux leur
vie et auront envie, eux aussi, de donner tout ce qu’ils peuvent.
Patience ;
compassion ; supporter ; faire du portage pour rétablir ou conserver
chez l’autre l’espérance et l’estime de soi !
ILL. Andy ( seize ans ) désespère et fâche
ses parents, surtout son père, à cause de l’hiatus entre son QI global (120) et de graves troubles de la mémoire de fixation,
qui l’empêchent d’intégrer les matières scolaires. Pour bien aggraver son cas,
c’est un spécialiste de jeux vidéo, diversifiés, qui demandent logique et
stratégie, davantage que mémorisation.
Au début, il se méfie de moi, à tel point que je le prends pour un
jeune paranoïde … mais nous faisons preuve de patience réciproque, et avec
l’aide complémentaire de tests, d’examens para cliniques et d’albums de photos
de famille regardés ensemble, je finis par mieux le supporter et le respecter
et par lui dire ce que je pense de plus en plus clairement : Andy présente
un mystérieux déficit d’équipement qui le fait beaucoup souffrir, mais je ne
lui trouve pas de pathologie de la personnalité, et je n’ai pas connaissance de
techniques à lui vendre pour améliorer significativement son rendement
scolaire ; j’essaie aussi d’en persuader ses parents et petit à petit Andy
se met à aimer ces rencontres un peu étranges chez son psychiatre, où nous ne
nous appesantissons pas éternellement sur ses manques, sans néanmoins les
nier ; nous parlons des efforts qu’il fait et tient à faire, je les salue
au passage, mais nous parlons aussi du sens de la vie, des jeux vidéo, de ce
que nous aimons tous les deux, des parents etc … Je n’ai pas de prise sur
le problème d’équipement d'Andy, mais une fois, je l’entends avec un certain
plaisir demander une nouvelle séance quinze jours plus tard et pas quatre
semaines comme le voudraient ses parents .
Lors d’une séance ultérieure, mine de rien, Andy
tient à entrer, un manuel de sudoku à la main. Nous en parlons, puis nous
évoquons les quelques semaines
écoulées. Son père lui dit toujours qu’il en a assez de lui, qu’il fait
le con et qu’il n’a pas de vrais problèmes. Néanmoins, si cela le blesse, Andy
est assez subtil pour sentir qu’il reste aimé par un père déçu, incapable de
croire à son handicap invisible. A la fin des vacances de Noël, il s’est fait
attraper par sa grand-mère, qui le soutient habituellement beaucoup, parce
qu’il a oublié un travail à remettre à la rentrée. « Personne ne peut
comprendre mon problème, ajoute-t-il d’une voix morne, parfois je pense
… ». En le poussant un peu, il m’avoue qu’il pense au suicide, comme une
manière d’être quitte d’un hiver très froid. « Je ne sais jamais ce que je
dois penser de moi-même, enchaîne-t-il, je ne sais pas si je suis intelligent
ou con ». Je lui rétorque que c’est justement parce qu’il est intelligent
qu’il se pose ce genre de questions. Je travaille un certain temps son idéation
suicidaire, avec respect pour son vécu subjectif, mais en me différenciant de
l’idée que son suicide serait la meilleure solution.
Vers ses quinze ans et demi,
il me confie un grand secret : il est occupé à écrire une nouvelle de
science-fiction, analogue à des récits déjà écrits sur les Digimons. Il n’avait
pas osé m’en parler jusqu’alors, peur que je me moque de lui. Au premier degré,
je marquerai un grand intérêt pour cet acte d’écriture, qui se poursuit encore
plus d’un an après, j’en ferai même corriger les fautes d’orthographe par un
vieil ami retraité et je l’aiderai à publier ses textes sur le Net. Au second
degré, et étant bien entendu qu’il est hors de question d’interpréter une œuvre
d’art, son texte fourmille vraisemblablement de symboles et de références à sa
propre histoire : le jeune héros qui porte son prénom, a la capacité de
passer entre deux mondes, souffre de troubles de la mémoire, se lie tout un
temps à une jeune fille, etc …
Vers la même époque, Andy me
dit qu’il préférerait savoir qu’il a une lésion cérébrale, et qu’on puisse
l’opérer. Il est tellement intrigué par l’état possible de son cerveau que je
finis par l’envoyer chez un neurologue spécialisé en neuropsychologie. Je le
fais en signe du respect que j’ai pour Andy, et non parce que j’en attends
vraiment du neuf. Nos grandes cliniques étant ce qu’elles sont, la mise au
point hypercomplète prendra six mois – tant mieux, d’une certaine
manière-, et le collègue lui redira avec ses mots à lui à peu près ce que je
lui ai dit. Mais ça a l’air de faire beaucoup de bien à Andy, ce double intérêt
médical, avec une médication assortie ainsi que l’application de l’un ou
l’autre truc propre à mon collègue.
En juin 2007, Andy rate pour
la seconde fois la 3e professionnelle « Travaux de
liaison » sur laquelle il avait mis quelques espoirs, avec les
commentaires obstinément persistants de profs pourtant mis au courant
« pas assez d’efforts ; pas assez de concentration ; il faut
davantage de volonté … ».
De quoi sera fait l’avenir
d’Andy ?
Dans la même ligne d’idées, au-delà des vignettes
individuelles, je souhaite évoquer un certain nombre de familles incomplètes,
mouvantes, parfois pas loin d’être chaotiques, avec de jeunes enfants aimés,
oui, mais objets des tempêtes émotionnelles et des incohérences des
adultes … il s’avère plutôt rare qu’un psychothérapeute soit seul à
travailler avec elles … le risque, c’est parfois l’inverse : la
dilution des responsabilités et à la nuée de services d’aide clivés et
bureaucratiques qui bourdonnent autour de ces familles en les disqualifiant à
longueur de temps. Ici, le vrai engagement, c’est de vouloir rester en lien
fort avec elles, par exemple avec ces mères isolées qui nous ont investi sur un
mode « immature », dépendant et rageur à la fois. Garder un lien
fort, les prendre largement comme elles sont sans devenir l’esclave de leurs
angoisses ou de leurs demandes si souvent pressantes … donner un conseil
concret à l’occasion sans se faire trop d’illusions sur le fait qu’il sera
suivi … Accepter que l’éducation et la sécurité des enfants ne soit pas
parfaite, que leur investissement connaisse des hauts et des bas … parce
que c’est dans ce lien tissé patiemment que quand même, à la longue, quelque chose
de positif pourra se construire, plutôt que dans le passage de la patate
chaude-mauvais objet vers je ne sais quel ailleurs mythique.
V. Reconnaître le droit de choisir
Toutes ces illustrations, Sam, Andy et bien des
familles à la dérive, m’amènent à nous rappeler à tous ce qui doit être bien
plus qu’une conviction théorique : la reconnaissance du droit de penser
implique celle du droit de choisir les comportements qui paraissent les plus
congruents ou les plus pertinents pour le monde social dans lequel le sujet se
débat. Pour peu qu’ils ne soient pas manifestement destructeurs pour soi ou
pour autrui. Il est vrai à ce propos,
que le cas de Sam est limite en référence non pas vraiment d’une volonté, mais
d’un résultat d’autodestruction lente.
Voici trois réflexions qui appliquent et nuancent à
la fois ce droit reconnu à la pensée et au choix :
A. En temps que psychiatre d’adolescents et même
d’enfants, je ne me suis jamais confié le mandat d’être le berger des attentes
et des règles parentales, scolaires ou des règles sociales mineures et j’ai
toujours souhaité être clair rapidement avec les parents à ce propos.
Je garde mon indépendance de jugement et de paroles
autour de ces questions. Ce qui ne signifie pas que je suis en accord avec tout
ce que j’entends et que je me taise. J’aide souvent mes vis-à-vis des deux
générations à réfléchir aux conséquences potentielles de leurs positions
d’aujourd’hui ; je les aide à trouver des compromis qui tiennent mieux
compte de ce qu’a chacun, en y allant régulièrement d’idées ou de suggestions
personnelles. J’y reviendrai tantôt, mais ce n’est jamais sur commande.
B. En contrepoint de ce que je finis de dire sur la
patience et l’humilité, il m’arrive de temps en temps de regretter trop de
tolérance illusoire dans notre chef. Nous devrions parfois mettre fin plus vite
à des guidances parentales où les convictions et choix persistants des parents
– ce à quoi ils ont droit – contraignent la situation à stagner
– ce dont j’ai le droit d’être parfois convaincu. Je pense par exemple à
tous ces enfants-rois dont les parents viennent se plaindre mais que, malgré
réflexion avec nous, ils continuent à gérer avec mollesse et démission . A
la TV, Supernanny arrive à des résultats surprenants en un mois, mais
ils l’écoutent parce qu’ils ont peur d’elle. Avec nous, ça stagne, parce qu’ils
ne se mobilisent pas vraiment. Ne devrait-on pas mettre fin parfois plus vite à
ces situations condamnées ou en tout cas mettre le travail entre parenthèse
aussi longtemps qu’il n’existe pas de mobilisation significative ?
C. Demander de la protection somatique, sociale ou
socio-judiciaire
C’est
un acte que j’ai posé plutôt rarement dans ma vie professionnelle. Quand je
l’ai fait, c’était en référence à une impression de danger grave et proche,
avec l’impossibilité pour la famille d’y faire face avec ses leurs seules
ressources, et autant d’impuissance pour moi avec elle. Il faut encore ajouter
que cette demande de protection qui
fait appel aux ressources institutionnelles de la société s’indique, non pas
pour le principe d’obéir à je ne sais quel décret ni pour ouvrir quelque
commode parapluie, mais parce que j’ai soigneusement évalué qu’elle servira à
quelque chose, qu’elle aura probablement un effet positif significatif. J’ai
donc soigneusement évalué que, dans le cas présent, les institutions avaient
théoriquement la compétence de mieux travailler et allaient probablement se
mobiliser rapidement.
Pour faciliter cette mobilisation, il faut alors
souvent payer de sa personne, sans se retrancher derrière je ne sais quelle
confidentialité ou neutralité thérapeutique : il ne s’agit pas de parler
de tout ce qu’on a vécu avec le client en danger, mais de quelque chose de
dangereux qui se passe et qui lui échappe.
ILL. J’écris une lettre au juge de paix pour obtenir
l’enfermement psychiatrique de la maman de Simone, maman devenue délirante, mais suffisamment habile pour dissimuler
l’existence de ses voix persécutrices à un magistrat non spécialement formé à
la psychiatrie. J’en avais peur, de ces voix, car je sentais la maman pas très
loin de la mélancolie, épuisée qu’elle était d’avoir à gérer Simone, jeune retardée mentale et autiste,
involuant lentement et que, pour toutes sortes de raisons, la maman ressentait
probablement comme la punition vivante des fautes commises dans son
existence !
Pourquoi « assez rarement ». Sans doute
parce que, par tempérament, je ne crie pas trop vite au danger ; je crois
davantage à ce que peut continuer à apporter le lien noué avec moi, plutôt que
le passage du cas à des structures externes où tout devra être recommencé.
C’est toute la question du risque, que je reprendrai en guise de conclusion.
Ensuite, en dehors de cas particulièrement patents – par exemple ceux liés
à la protection du malade mental – la mobilisation rapide des institutions et
la rigueur avec laquelle elles remplissent leur fonction - contenant est
souvent un leurre : c’est bien plus souvent la patate soi-disant
dangereuse qui s’enlise dans la bureaucratie, les institutions multiples et
clivées, et qui finit par revenir dans mes mains six mois après encore plus
détériorée qu’avant !
VI. Paroles de reconnaissance positive
A.
Cela étonne souvent les ados, notamment eux, que je leur reconnaisse ce que
l’on pourrait appeler des « qualités profondes » comme avoir un
projet de vie, prendre le temps de penser et de réfléchir, ne pas vouloir le
mal des autres, se montrer subtils, cool ou pleins d’humour, etc …
Eux
qui sont beaucoup houspillés et interpellés négativement à longueur de
journées, parfois pour des broutilles, des originalités excentriques ou de
banales transgressions de règles … eux face à qui les adultes ne reconnaissent
souvent comme valeur que le rendement scolaire et le conformisme, eux dans les
classes de qui on commence à envoyer des chiens policiers pour traquer le
cannabis, eh bien cette attitude que j’appelle de « reconnaissance de leur
Soi plus intime, plus profond » les laisse interloqués.
ILL. Je rencontre Arnaud et
ses parents entre ses douze et ses quatorze ans. Jeune adolescent naïf et
maladroit, peu habitué aux confrontations sociales et quelque peu excité par sa
poussée pubertaire, Arnaud a eu le malheur de faire confiance à l’invitation de
son professeur de français « Faites une page de rédaction sur un
professeur que vous imaginez ; vous pouvez vraiment inventer ce que vous
voulez à son sujet ». Et raconter n’importe quoi, Arnaud l’a vraiment
fait, sous la double égide de ses hormones et du pseudo feu vert reçu. Et donc,
son chef d’œuvre sulfureux, ajouté à un
comportement quotidien un peu « bébête » produits dans un collège
élitiste, lui valent de recevoir le pire châtiment que l’on peut infliger à un
adolescent : l’obligation de consulter un psychiatre « parce qu’on se
demande si tout va bien mentalement » pour pouvoir rester l’année scolaire
d’après. Je gèrerai la situation en douceur pendant deux ans, face à des
parents anxieux, perfectionnistes, quelque peu rigides qui peuvent
difficilement admettre qu’Arnaud n’est pas cognitive ment hyper doué, que par
ailleurs il a un grand sens de la justice, lui faisant ouvrir la bouche à la
Don Quichotte en classe, et qu’à part cela il va bien. Vingt fois, en séance
familiale, je soulignerai des qualités qui me touchent particulièrement chez ce
jeune : sa gentillesse, son authenticité, sa bonne volonté. Après une
séance où les parents étaient partis plus anxieux que jamais à cause de ses
résultats médiocres, je trouve important de leur envoyer la lettre que voici.
B. Mais la parole à
tonalité inverse peut également avoir tout son poids … positif.
Lorsque le lien de
confiance est établi, lorsque le jeune sait que l’on respecte globalement sa
personne et que l’on s’intéresse à lui, il apprécie l’authenticité du
thérapeute, mettant à l’occasion sur le tapis que le jeune a la capacité de
s’opposer, de faire « ch… » son monde pour le plaisir, de faire mal,
voire de faire ce qui est vraiment mal ( c’est à dire ce qui détruit
intentionnellement l’autre ou soi.
Il faut pouvoir désapprouver des actes, mais le
faire dans une ambiance globale où l’on soutient la personne et où on lui dit
d’une certaine manière : « Tu
vaux mieux que cela ».
ILL. Laurent ( onze
ans ) se déchaîne régulièrement sur le corps de sa mère et la lèse parfois
impulsivement, au point qu’elle doit recevoir des soins chez son généraliste.
Elle n’est pas sans dimensions provocantes pour l’enfant, avec qui elle vit
sans père. Les fois où je le vois seul, Laurent met souvent- en scène
l’histoire de Karaba, la méchante sorcière africaine aux seins plantureux, et
de Kirikou, le petit bonhomme qui doit l’affronter 2.
Il parle aussi de son père
absent qu’il voudrait connaître. Il y a donc des motivations affectives pour
s’opposer à la puissance de sa mère. Néanmoins, il va trop loin dans le mode
d’expression punitif qu’il a choisi et qui semble lui procurer une très grande
jouissance. Une des première fois que l’on en avait parlé, il m’avait
d’ailleurs confié qu’il faisait ça parce qu’il aimait ça et, d’une certaine
façon, tout était dit.
Je me suis donc confronté
plus d’une fois aux passages à l’acte de Kirikou-Laurent, en lui disant qu’il
s’agissait alors pour lui d’une sorte de consommation de drogue dure. Quand il
m’écoutait, il me jurait qu’il allait rentrer pour de bon son diable dans une
boîte dans son ventre, mais hélas le diable ressortait régulièrement.
ILL(2). Avec Mathieu
( douze ans et demi ), vieil accro à Warcraft, nos séances
individuelles sont tumultueuses, je vous l‘ai dit, oscillant entre la rencontre
d’un préadolescent intelligent, indépendant, farouche, avide de sa liberté et
la séduction que tente d’opérer sur moi Mathieu-le-camé. En lui parlant, je me
rappelle du rude commentaire sur le plaisir émis par un adolescent de quinze
ans que j’ai énoncé dans un autre chapitre et que je ne vous
énoncerai plus. Mais j’ai fort à faire, je représente pour Mathieu-le-camé la
tentation du plaisir raisonnable et de cela, malgré son jeune âge, il n’a rien
à cirer. Il n’est donc pas rare qu’il grogne, crie, s’emporte, face à moi tout
seul ou à son père et moi, et que les adultes tiennent bon.
§ II. Leur donner le meilleur de moi
Corollaire bien naturel du fait qu’ils comptent en
moi, je m’efforce de donner à ceux et celles qui me consultent le meilleur de
moi, selon ce qui m’apparaît possible et qui ne sera jamais que
« suffisamment bon ». En voici trois illustrations :
I. La disponibilité
Donner
le meilleur connote de la disponibilité. Disponibilité accordée à bon escient, pas pour de
superficiels quémandeurs d’amour, d’attention ou de snobisme, mais pour de
vraies souffrances qui requièrent davantage qu’un entretien thérapeutique tous
les quinze jours.
ILL. Autour de ses quatorze ans, Pierre me demande en six
mois deux rendez-vous d’urgence via courriel. Pierre, jeune homme bien élevé,
un peu trop sérieux, un peu coincé, qui
a du mal à trouver sa place de cadet respecté et qui a longtemps
souffert d’une mystérieuse énurésie . Les deux fois, c’est parce qu’il est allé brièvement se
vautrer dans la boue et qu’il ne se reconnaît plus lui-même. N’est-on pas
devenu une âme définitivement perdue quand on va voir de la pornographie sur
Internet, ou la seconde fois quand on se fait lécher le sexe par son
chien et qu’on éjacule même sur la bête ? Effrayé et ayant perdu son
estime de soi, Pierre voulait voir dans mes yeux si je le considérais toujours
comme normal et s’il conservait mon estime. Je connaissais suffisamment Pierre
pour savoir que ce n’était pas un quémandeur dramatisant d’attention sur lui.
Et puis, de toute façon, quand dans l’insécurité de ses quatorze ans, un adolescent demande à un tiers-psy un
rendez-vous d’urgence, il y a toujours et une souffrance et une reconnaissance
de l’autre qui gagnent à être entendues en urgence. Les deux fois, je me suis
donc débrouillé pour faire à Pierre de la place dans mes consultations endéans
la semaine. Je n’ai d’ailleurs pas eu grand mérite. J’ai toujours fait mienne
la vénérable recommandation d’Evelyne Kestemberg disant que, quand on travaille
avec des ados, mieux vaut garder l’une ou l’autre place libre chaque semaine
pour l’imprévu de leur rapport au temps.
Être prêt à donner son temps est-ce parfois entrer
en conflit avec d’autres intérêts professionnels ou avec sa propre
famille ? Je pense que oui. Le dilemme se pose répétitivement. Comme bien
d’autres, j’ai choisi de ne pas m’agiter toujours par monts et par vaux, à
présider je ne sais quelle société scientifique indispensable, mais à garder
suffisamment de temps chaque semaine pour mes malades. J’ai parfois sacrifié du
temps familial aussi et j’en demande pardon à ma famille. . C’est à peine une
excuse de leur dire publiquement, ici, que je savais que leur mère veillait
merveilleusement sur eux. Même si, bien sûr, il y a des limites à cette disponibilité et que je n’ai pas tout
sacrifié à ma profession.
ILL. Ce dilemme est superbement illustré dans le
film « La chambre du fils » de et avec Nanni Moretti
( 2001 ) : Celui-ci, psychanalyste consciencieux et discrètement
généreux, fait le choix de voir un client en crise un dimanche … Du coup,
il ratera ce qui aurait pu être son dernier jogging avec son fils adolescent et
ne le reverra plus : le fils meurt dans un accident de plongée. Par la
suite, Nanni Moretti essaie d’encore continuer un bout de chemin avec son
client, mais bientôt il renonce : il n’est pas un surhomme.
II. Parler, de façon sensible et authentique
Donner le meilleur de soi-même, cela veut dire
d’abord se laisser immerger sans
restrictions dans le monde intérieur ou relationnel de l’autre, puis en émerger, constituer un être de
parole, qui s’exprime comme un double empathique, empathique parce qu’il s’est
laissé immerger, mais aussi comme un autre ; fonctionner alors comme un
compagnon amical qui met son propre psychisme à l’épreuve, intensément, pour se
situer, dans sa perception sensible et dans sa différence, par rapport à ce à
quoi il vient de vibrer.
Si j’ai toujours considéré le reflet empathique
rogérien comme une prise de parole
essentielle, il m’arrive souvent d’aller plus loin et de dire ce que je pense
d’une scène à laquelle j’assiste directement, d’une expérience de vie qui m’est
racontée ou encore d’une idée ou d’une question de mes vis-à-vis. Je le fais
modestement, souvent sous forme d’une hypothèse, d’une spéculation, d’une
question que je me pose moi-même, d’une suggestion, mais je le fais et j’ouvre
ensuite la discussion à ce propos.
ILL. Au moment des crises de désespoir les plus
fortes de Robin, quand il s’agite comme un petit fauve pris au piège tellement
il est triste, anxieux et furieux d’avoir perdu son papa, qu’il vient quand
même parfois sangloter ou crier sur les genoux de sa mère ou sur les miens, je
suis là tout près de lui, je me sens vibrer avec lui de tristesse, de sentiment
d’écroulement de ma vie et de rage … et pourtant, j’émerge de cette implication
émotionnelle pour attraper au vol une phrase qu’il m’ a dite … Il entend
des voix de vilains diables dans sa tête, prétend-il, et une de ces voix
persécutrices lui a crié «Papa est un
sale con » ; je lui propose donc sur le champ une histoire qu’il
écoute en pleurant sur les genoux de sa mère, celle d’un papa Ours champion automobiliste, mort pour une
seconde d’inattention sur le circuit, et dont le fils, un petit nounours
pourtant gentil, va pleurer sur sa tombe mais aussi crier parfois ; «
c’est con ; tu es con ; tu m’as abandonné ». C’est parce qu’il
aime beaucoup son papa qu’il crie cela, ajouté-je à l‘attention de Robin …
et de sa maman qui captent mon histoire sans dire un mot !
Nos consultations et thérapies, ne sont-ce pas
fondamentalement, un engagement entre deux êtres pensants qui confrontent leurs
appareils de pensée ?
Dans le livre Génération
cannabis 3, on peut
lire : « …Un des effets
« positifs » de (la) démarche d’entretien, c’est qu’il n’y en a pas
un qui est plus endetté que l’autre. L’entretien,
c’est du donnant-donnant, du commerce équitable. Personne ne se fait avoir. La
parole est consommée : je te la donne, tu la reçois, je la prends, tu me
la rends, je t’écoute, tu me comprends … mais non surconsommée : je
parle, je parle, je parle, tu écoutes, je parle encore, je m’épuise et me
consume lentement … »
Nos prises de paroles engagent donc régulièrement
des dimensions intenses et précieuses de notre personnalité, au delà des
dictionnaires un peu secs de nos connaissances et de nos idées. Nous y allons
alors du partage d’un petit bout d’expérience de vie, de sentiments, d’
incertitudes vécues personnellement, de valeurs, etc.
ILL. Jérémie ( dix-sept ans ), honteux
d’avoir vécu avec sa soeur un inceste de longue durée, réfléchit avec moi à
l’une de ses questions les plus angoissantes : « Est-ce que vous,
vous m’estimez toujours ? » ; au-delà de moi, c’est bien
l’estime de la communauté dont Jérémie doute, et il me l’exprime même sous une forme très directe : « Si vous aviez une
fille, accepteriez-vous qu’elle sorte avec moi ? » Je sourirai plutôt
que de répondre à sa question, puis je le ferai encore parler de sa honte et de
sa culpabilité. Ensuite, seulement, comme Jérémie
est de culture chrétienne, je lui citerai
l’Evangile dit de la femme adultère où,
en réponse à l’interpellation de Jésus ( que celui qui n’a jamais péché
lui jette la première pierre ), on nous dit qu’ils s’en allèrent un à un,
à commencer par les plus vieux. Ce qui me vaut, à moi qui ai passé la
soixantaine, de lui commenter que la possibilité et la réalité de la faute est
présente chez tous les humains, moi inclus.
Plus loin, lorsqu’il explique que c’est tout seul,
par hasard, qu’il a fini par découvrir les gestes « techniques » de
la masturbation, je lui commenterai brièvement qu’il en a été comme cela pour
moi aussi, comme pour beaucoup de garçons. J’aurais parfaitement pu me passer de cette
affirmation, mais j’ai profité de l’occasion pour lui signifier que moi aussi,
j’étais sexuel et que j’avais donc eu et que j’ai toujours à mettre en place une sexualité « suffisamment
bien » sociable, comme tout un
chacun.
ILL(2). A la maman de Vanessa ( neuf
ans ), maman victime de la bureaucratie et de l’injustice des institutions
qui l’assimilent à tort à une mère aliénante, je dis combien je trouve cet acharnement
inhumain : on a classé sans suite la plainte pourtant tellement plausible
de la sœur aînée de Vanessa contre son père, simplement parce qu’elle n’avait
pour s’exprimer que sa parole d’enfant de dix ans à l’époque.
Et Vanessa, la sœur cadette, est obligée de revoir
le papa dans un centre « Espace-rencontres » ; le psychologue du
centre fait même du chantage sur elle pour qu’elle entre concrètement en
relation avec son père alors que Vanessa trouve important d’adopter une
attitude de grève ; je lui rappelle donc
les droits des enfants et je la rassure quant à son droit à les faire
valoir : le droit à l’expression, c’est aussi le droit au silence.
( Par la suite, je donnerai un coup de téléphone que j’espère subtil au
jeune psychologue qui exerce du chantage sur elle. )
III. Donner le
meilleur de soi-même, c’est aussi exiger
de soi une formation continuée.
Ne
jamais considérer qu’on en sait suffisamment une fois pour toutes ! Nombre
de fois, j’ai consulté des livres, des journées d’études ou Internet pour y
chercher de la documentation sur une nouvelle pathologie ; j’ai interpellé
les neuropédiatres et même le professeur de pharmacologie de notre Université
sur l’avancement de la recherche et de la thérapeutique pour la maladie de
Gilles de la Tourette.
Et je puis
évoquer aussi la participation régulière à des séances d’intervision, entre
seniors, auxquelles les thérapeutes les plus expérimentés de mon service
tiennent tant ! Voici pourtant un lieu où il faut faire preuve d’humilité
dans une ambiance d’amitié … s’entendre dire par les autres les richesses
que l’on a, mais aussi les manques, les désirs trop archaïques, les excès
d’angoisse ou de culpabilité, etc ...
§ III. Quelques facteurs d’ambiance
I. A propos de la
proximité physique et du partage des émotions