« L’enfant, sujet respecté ou objet
précieux ? »
J.-Y.
Hayez[1]
Mots clé
Enfant-sujet ; sujet humain ; désir (d’enfant) ; développement
du sujet ; besoins de l ‘enfants sujet
§ I. Introduction
« Si
vous ne ressemblez pas à un petit enfant, vous n’entrerez pas dans le Royaume
des cieux » ( Marc, 10, 15 ), avait déjà déclaré le Christ, mais
longtemps une telle déclaration demeura solitaire. Affirmer que l’enfant
s’avère bien un sujet, à l’instar de l’adulte, avec l’égard et la
reconnaissance de droits spécifiques que cela implique, voilà une idée
historiquement nouvelle.
Les civilisations antiques, même évoluées,
n’accordent aucune existence légale à l’enfant: il est qualifié utilitaire au
service du citoyen adulte et ses proches ont droit de vie et de mort sur lui.
De même les temps modernes ne prévoient aucune disposition ni équipement
particulier en sa faveur. Le message des premiers grands pédagogues du XVIe
siècle ne portera ses fruits que bien plus tard et les écoles restent longtemps
réservées à une poignée de grands adolescents des élites. Dans les milieux
pauvres, l‘enfant constitue une main d‘œuvre aussi indispensable que
vulnérable ; alors que les milieux aisés l’exhibent quelques instants au
salon de mères mondaines et oisives,
les soins et l’éducation étant confiées à des nourrices et précepteurs.
Au milieu du XIXe siècle, les premières places qui lui sont spécifiquement
destinées semblent l’avoir été au sein de pénitenciers séparés, dont l’objectif
de contrôle social sur les milieux défavorisés primait sur une vraie
sollicitude pour l’enfance en danger [ (Dupont-Bouchat, 1998 ].1996)
Et voici le XXème siècle, qui se
découvre davantage de considération pour le monde de l’enfance et de devoir de
respect à son égard. Citons : la régulation du travail des enfants ;
le contrôle de la vente d’alcool aux mineurs ; l’instruction obligatoire –
une vraie révolution ! – ; la première loi sur la protection de la
jeunesse 1bis ; une meilleure prise en
charge de l’enfant dans les politiques de Santé publique, etc. Toute cette
sollicitude a culminé dans une prise de position éthique mondiale, la
Déclaration des Droits de l’enfant ( 20 novembre 1959 ), qui suivit de
peu celle des Droits de l’homme. Déclaration imprégnant beaucoup d’entre nous,
parents et professionnels de l’enfance, comme un Idéal vers lequel devraient
tendre nos attitudes.
Hélas, un fossé sépare
parfois l’Idéal et la réalité des gestes quotidiens. Aux États-Unis, de jeunes
adolescents sont punis en référence aux mêmes lois pénales et avec la même
dureté que les adultes; partout dans le monde, à des degrés divers, des enfants
restent gravement exploités au seul profit du plaisir, du pouvoir ou des
bénéfices économiques des adultes ; sans oublier nos besoins narcissiques,
qui nous aveuglent sur nos attentes illusoires et sur les pressions injustes
qui en résultent : combien d’enfants massacrés parce que l’on s’obstine à
les maintenir dans des systèmes d’enseignement trop exigeants pour leurs
capacités !
D’autres dérives,
apparemment inverses, altèrent également la qualité intersubjective de nos
relations avec l’enfant : inconsistance de l’éducation et démission devant
l’enfant Pacha ; absence spirituelle de l‘adulte, prisonnier de ses
besoins de consommation ; acharnements médicaux acrobatiques visant le
maintien de la vie biologique à tout prix, etc.
Pour clarifier ce champ complexe, je
procéderai en trois temps :
-
Qu’est-ce
qu’un sujet humain et comment se déploie-t-il ?
-
De quoi
a-t-il besoin pour assurer sa croissance ?
-
Quelles sont
les menaces intemporelles qui pèsent sur lui ? Quelles en sont les
applications contemporaines ?
Un autre article du présent dossier
thématique est directement complémentaire à celui-ci. Il parle du désir-projet d’enfant aujourd’hui et de son
influence sur le développement du sujet.
§ II. Le sujet humain et son déploiement
De tous les vivants de la planète, seuls
les humains ont l’essence de sujets et se considèrent tôt ou tard comme tels,
au moins intuitivement … Sujets : Albert Einstein, Marc Dutroux, Julie et
Mélissa, Mère Térésa, ce nourrisson de quatre mois qui découvre ses mains dans
son berceau sans déjà comprendre qu’elles sont à lui. Sujet encore, Patrick à
qui je dédie aussi ce texte.
ILL : Patrick, dix-septquinze ans, autiste profond et
retardé mental, 140 kg, diabétique. Il vit dans un logement social
avec sa mère et ses deux sœurs cadettes ; le père, lui a déserté le foyer
depuis des années. Voici
cinqquatre ans que les recherches
sont vaines en vue de trouver une institution résidentielle pour accueillir
Patrick. Deux essais éphémères ont été tentés : deux mois dans un centre
spécialisé pour autistes, dont il été exclu parce que sa présentation massive
et quelques gestes impulsifs faisaient peur au personnel. Puis une école
spécialisée qui l’a accueilli quelques mois trois demi jours semaine, moyennant
efforts de transport acrobatiques. Patrick le boulimique, avec qui chaque jour
renouvelle un combat de nourriture dissimulée et reconquise à coups de menaces
agressives. Patrick le tigre de papier qui n’effraie ni la maman ni la sœur
aînée, mais dont l’impulsivité et les passages à l’acte éphémères constituent
néanmoins une menace objective de par sa force et sa masse. Patrick à qui l’on
a appris laborieusement à aller se masturber dans sa chambre et pas devant ses
deux sœurs. Patrick qui tagge les murs de la toilette de ses excréments quand
on tarde à venir l’essuyer, ou de son sang, en se provoquant pour ce
faire des petites lésions cutanées qui s’infectent.
Patrick qui manifeste
cependant régulièrement ses joies et ses frustrations de sujet ; sujet
étrange, imprévisible, mais sujet quand même : joie d’être près de sa
maman tout simplement, ce qu’il manifeste par un geste qui tient autant de la
caresse que de la pincette ou du coup de griffe ; joie de sauter
interminablement sur le trampoline du petit jardin ; joie de se promener,
à pied, mais surtout en bus dont il faut parfois deux heures pour
l’extraire ; joie d’aller à l’école, d’être assis à côté d’autres, de
s’occuper très simplement, comme le fait un enfant de deux ans …
I.
Qu’est-ce qu’un sujet ?
Une première
approche, de type philosophique, verra dans le sujet un être pensant, considéré
comme le siège de la connaissance ; une conscience libre et créatrice de
sens, fonctionnant comme principe explicatif de tout fait humain. C’est le sub-jectum,
précise le philosophe Jacques Derrida, ce qui est placé en dessous, le
grouillement incessant d’idées, de questions, de représentations mentales avec
leurs affects, qui s’organisent plus ou moins bien en images cohérentes de soi,
en image du monde, en projets.
Une définition
socio--juridique
parlera plutôt du sujet comme de l’être individuel,
considéré comme support d’expériences, d’actions, de droits, de connaissance,
d’influences sur les autres.
L’individu,
cette entité que l’on ne peut plus diviser, ne sort cependant pas en une fois,
tout fait, du chapeau de la création : entité dynamique au cœur de chacun,
il émerge progressivement du réseau primitif des instincts et des réflexes. Son
individuation est progressive mais non solitaire : en se construisant, il
s’imprègne largement de l’autre, sans se perdre en lui.
En le disant
autrement, le sujet c’est, porté par un corps dont il est indissociable, ce qui
se détache, transcende, vit, perçoit et connaît très vite une identité propre,
radicalement originale pour chacun : c’est ce psychisme qui a fait un saut
qualitatif irréversible par rapport à l’ovule et au spermatozoïde, substrat
originaire de sa vie biologique.
Sa créativité
va très vite s’exercer tous azimuts et notamment dans les opérations de son
intelligence, de sa mémoire et de sa conscience réflexive ;
simultanément, mêlée à son intelligence comme les torons d’une corde, sa
liberté intérieure sera à l’origine de choix, d’intentions, de projets, de plans
et de leurs concrétisations comportementales et verbales.
Notre sujet
n’atteindra néanmoins jamais la perfection, ni au regard du consensus social,
ni même à ses propres yeux. Ses fonctions cognitives peuvent être étiolées par
la sous-stimulation ou brouillées par des maladies cérébrales ; sa
lucidité ou sa confiance dans la valeur de ses projets peut être compromise par
des problèmes affectifs. De loin en loin, une forte impulsivité sera la cause
de passages à l’acte agressifs ou sexuels échappant à sa volonté …
Pourtant, ce
sujet boiteux, marqué du sceau de l’imperfection, c’est le sujet humain.
A.
Est-il présent avant la naissance ?
Notre nature de sujets nous
marque tous indistinctement au moins dès notre naissance. Je ne connais pas
d’être humain qui soit né vivant et viable sans au moins une petite flamme de
vie psychique personnelle. Même si, par la suite, ce fonctionnement intra
psychique reste terriblement mystérieux ou ténu : rappelez-vous
Patrick !
Mais qu’en est-il avant la
naissance ? Le commencement de l’intrapsychique foncièrement humain chez
le fœtus voire chez l’embryon demeure un très grand mystère.
ILL : Il y a vingtvingt ans, le docteur
Titran, pédiatre roubaisien précurseur de la pédiatrie sociale, présentait déjà
le cas de Tom, un petit garçon de quatrequatre
ans, rapidement délivré de ses terreurs de la nuit, du sang et des couteaux
parce que le thérapeute avait pu faire et commenter – tant pour l’enfant que
pour ses parents – l’hypothèse fort plausible de la mort et de la dissolution
intra-utérine d’un petit jumeau. La perception très précoce de la disparition
de cette autre entité vivante, familière et tellement proche, couplée à une
grande sensation d’inconfort organique émanant de l’ambiance utérine en
souffrance, auraient créé un vécu dépressif post-traumatique précocissime chez
Tom, fœtus de trois-quatretrois-quatre
mois. Tom avait donc bien une vie psychique
Albert Jacquard propose un
commencement pour la vie humaine sur un mode plus affectif et poétique que
véritablement scientifique[2] :
ce serait quand la mère assume que c’est bien un petit humain qu’elle porte
dans son ventre et qu’elle interagit avec lui comme avec une toute petite
personne, bienveillante ou hostile. Mais une vie psychique balbutiante précède
probablement ce moment de reconnaissance, tout essentiel qu’il soit.
Mon pari à moi, c’est qu’une
différenciation radicale éclate dès la fécondation. Une entité nouvelle existe,
autre que la somme des chromosomes qui en constitue le substrat matériel.
Si l’on adopte cette
perspective, la vie humaine est donc d’un très grand prix dès son origine. Je
n’irai cependant pas jusqu’à affirmer qu’elle est sacrée et intangible :
de grands débats éthiques continuent à nous diviser à ce propos, et il me
semble bon que nous y exprimions nos convictions et nos valeurs. Ce que je
pense, au moins, c’est que mettre fin volontairement à la vie, dans le contexte
de conflits de valeurs où il faut bien décider, constitue toujours un geste
grave. L’avortement, la réduction fœtale en cas de grossesse multiple,
l’euthanasie passive face à des enfants déjà nés et trop lourdement
déficitaires ou en souffrance terminale, ces actes ne devraient jamais être
posés qu’après mûre réflexion et collégialement. A mes yeux, il en va même
ainsi pour la suppression des embryons surnuméraires après fécondation
artificielle ou pour leur utilisation à des fins scientifiques : ce n’est
pas parce que c’est tout petit qu’il est impossible que ce soit humain. Et
donc, il faut de sérieuses raisons pour pouvoir en disposer.
B.
Et après la naissance ?
1.
Le
sujet nouveau-né
Celui-ci ne connaît ni le
contenu précis ni les limites de son Soi. Pourtant, des compétences psychiques
s’exercent tout de suite pour provoquer des interactions, attirer l’attention
ou répondre positivement à des sollicitations qu’il a repérées. L’imprévisible,
fruit de l’exercice d’une liberté intérieure toute élémentaire, occupe très
vite le terrain. Au fil des semaines, ce formidable trésor qu’est la curiosité
pointe le nez et commence ses explorations et exercices : à quatre mois,
bébé ne comprend pas encore que ces petits bâtons roses qui passent dans son
champ de vision, ce sont ses doigts, ni qu’il peut en commander la motricité
d’en haut … mais comme c’est gai de les découvrir, de s’y intéresser et de
les confier à l’organe exploratoire du moment par excellence : sa bouche.
Et progressivement, au fil
d’interminables jeux sensori-moteurs souvent indécodables, au fil de lallations[3],
et de mille observations et perceptions, c’est d’abord la reconnaissance des
choses et des formes vivantes à quatre pattes qui s’installe et s’affine,
tantôt amusantes, tantôt utilitaires ou inquiétantes !
Et la reconnaissance de
Soi et des autres ? Voilà qui est d’abord plus confus : à certains
moments, bébé repère bien que sa mère, ce n’est pas lui … il
accepte qu’elle se détache pour vaquer à ses occupations, pour lui et pas trop
loin si possible. ilIl finit même par accepter de fréquenter la
crèche sans pleurs ni cris. M … ais cette capacité de
discrimination ne s‘exerce pas en permanence ; à d’autres moments,
par exemple, lorsqu’il se coule tendrement contre le corps d’un familier, c’est
une symbiose qu’il perçoit, au sens étymologique du terme ; au regard de
son intelligence naissante, les deux vies ne font plus qu’un.
2.
La
phase de reconnaissance de soi
Entre un an et un an et
demi survient alors le très grand moment de la reconnaissance de soi : le
sujet prend conscience d’abord intuitivement, de l’entité corporelle, affective
et pensante qu’il constitue avec son enveloppe de peau et avec une autre, invisible, mystérieuse qui
contiennent son « Soi ». Il se sent maintenant détaché de cette voix
amicale qui l’appelle.
ILL :
« …Quand ils me disent
« Grégoire », je m’arrête souvent de trotter, pour bien leur montrer
que j’ai compris. Je me frappe la poitrine et j’éclate de rire. C’est vrai,
Grégoire, c’est moi ! Ça me fait chaud, l’espace d’un instant, d’y penser.
Je me souviens même que j’étais déjà là juste avant, quand j’ai bu mon jus d’orange.
J’aime bien qu’ils m’appellent et que
j’existe pour eux. Quoique des fois, ils m’embêtent en insistant quand
je joue avec mes cubes. Mais aujourd’hui, j’aime assez bien s’ils me demandent
de faire les marionnettes, c’est d’accord. Ça leur fait tellement plaisir !… »
La reconnaissance de l’entité-Soi va évidemment de
pair avec celle de l’autre :
ILL : Le papa de Lilou ( dix-huit dix-huit
mois ) la conduit à la crèche et
vient l’y reprendre chaque jour autour de dix-sept17 heures.
Cette semaine, elle ne peut pas y aller, un peu malade, et c’est donc sa
grand-mère qui la garde, pour le plus grand plaisir des deux. Néanmoins,
les fins d’après-midi, quand la lumière
décline un peu, Lilou fait des allers-retours vers la porte du hall
d’entrée … un peu fureteuse, pas triste mais d’une voix interrogative et
grave, elle répète « Papa Papa Papa » … Lilou, non seulement sait que son père est
extérieur à elle, mais elle manifeste déjà un sens de la durée et une capacité
d’anticipation.
3.
A
la conquête du monde
Bien vite, notre petit sujet, en pleine
possession de son corps et de sa motricité, ne se contente plus de se connaître
lui, les parties de son corps et ses objets familiers. Il ne trottine plus tout
seul en traînant sa peluche. Juché sur le grand cheval des conquérants, il veut
explorer le monde, posséder, dominer, avec une invincible confiance en soi. Il
n’a cure des ordres et encore moins de l’aide qu’on lui propose à l’occasion.
Il sait et veut tout décoder de sa propre initiative et avec ses seules forces.
Il a découvert un des mots les plus merveilleux de tous les vocabulaires « Non »» :
« Non » pour mettre à distance l’emprise de l’autre et sauver sa
liberté de penser la vie et d’y agir à sa guise.
Heureusement, les adultes
auront souvent l’art de négocier, de reconnaître cette force nouvelle et
impétueuse qui l’habite et de la laisser s’exprimer là où c’est possible, tout
en lui apprenant la nécessité et l’intérêt de socialiser ses comportements.
4.
Une
première vague amoureuse
Notre sujet polira donc souvent ses ardeurs
agressives et fera davantage place à la montée d’un autre dynamisme vital, sa
sexualité naissante, d’abord et avant tout une force de vie et d’amour. Il a
entre quatre et six ans et le voici désirant être le petit roi ou la petite
reine de cœur de ses parents, et même persuadé qu’il l’est effectivement.
Il se conduit donc en élu du cœur, fort,
compétent, sensuel si pas sexuel à l’occasion, disponible pour les câlins quand
il l’entend, car ses copains et ses jeux l’intéressent aussi, et il n’est plus
question aujourd’hui d’entremêler amour et dépendance. Pour arriver à ses fins,
il n’hésite pas, à mettre à distance ses rivaux de tous les âges ; dans sa
tête, ça va parfois très loin, jusqu’au désir de mort.
Complémentairement, le sujet retourne sur
soi une partie de sa libido et se met donc à s’aimer, voire à s’admirer pour
les compétences et qualités qu’il se reconnaît et pour le corps qu’il a ;
les parties sexuelles étant maintenant bien perçues, elles constituent pour beaucoup
tant un objet de fierté que de manipulations variées.
ILL : Amoureux dominateur de sa
maman, Antonin ( quatre ans et demi et demi )
demande à son institutrice si elle a un bébé dans son ventre. Il s’entend
répondre que non parce qu’elle n’a pas de papa qui vit avec elle. Bon prince,
Antonin lui répond sans rire qu’il lui prêterait bien le sien. Peu après, il se
prend pour Tom Boonen[4].
Comprenez bien : il est fâché si on lui dit qu’il joue à Tom Boonen :
il est Tom Boonen. Le voici même, une fois, sortant du village pour une
escapade qui ressemble à une course cycliste d’un jour, et furieux parce qu’une
voisine le ramène à la maison « Je ne suis pas un bébé-louloute ; je
n’étais pas perdu ! » A l’occasion, et bien qu’il se sente heureux
dans son corps sexué de petit garçon, il se déguise avec quelques insignes des
femmes et des filles : de fausses boucles d’oreilles, un sac à mains, et il
promène en poussette la poupée de sa sœur cadette, sans permission
demandée : quelle joie secrète de
dérober la puissance des adultes, celle d’une maman tellement
séduisante, et de rivaliser avec sa brillante petite sœur. Antonin est encore
loin d’avoir intégré les castrations symboligènes dont parlait si bien
Françoise Dolto …
Heureusement, comme dans la
phase précédente, les adultes proches veilleront, souvent et à mettre en valeur
le sujet qui ne demande que cela, et à lui faire comprendre les inéluctables
limites de la vie et des sociétés humaines : chacun doit rester dans sa
génération pour aimer d’amour ; on ne peut être homme et femme en même
temps.
5.
L’âge
de l’école primaire
Voici maintenant notre jeune sujet en âge
d’école primaire, cette « grande école » où il voudrait satisfaire sa
curiosité d’apprendre et qui, au moins au début, lui fait un peu peur. Ses
modèles identificatoires et ses sources d’initiation au savoir commun se
diversifient et s’ouvrent à la société : les parents, surtout celui du
même sexe, restent une référence mais il y a aussi les enfants aînés, le maître
d’école, et ce que l’on découvre tout seul en furetant.
A partir de six ans, l’enfant renonce donc
progressivement à ses prétentions amoureuses en famille et réoriente vers ses potes
ou ses meilleures amies le plus physique, le plus central de ses pulsions
sexuelles et agressives et de ses désirs
de puissance. Il apprécie toujours, en bien des occasions, l’affection
et la sécurité que lui procure sa famille, mais il va et vient, et n’aime plus
être dépendant.
S’il reste un adepte
occasionnel des plaisirs matériels, entre autres sexuels, son énergie psychique
qui évolue et ses identifications lui font prendre de plus en plus goût au
travail, nécessaire pour achever des projets. Il se met à aimer travailler
intellectuellement, sportivement, culturellement, comme les grands font en
l’invitant parfois à suivre leur chemin. Il continue à penser la vie, seul en
rêvassant dans son lit, en échangeant avec ses copains et copines, via les
leçons de vie d’une BD ou parfois en lisant un livre sur le divan avec sa
maman ; il est plutôt malléable et réceptif aux idées et suggestions des
autres, ce qui ne veut pas dire que la pensée et les choix qui s’en suivent ne
lui sont pas personnels. Il réfléchit surtout autour de questions
concrètes : « Comment sort vraiment le pipi de la vache ?
Bla-bla, (1) c’est quoi, exactement ? Comment
piéger mon copain avec mon Pokémon ? Harry Potter tuera-t-il Voldemort ? » Plutôt que : « Pourquoi
suis-je sur la terre ? » Cette dernière question, abstraite et
philosophique, marquera la phase suivante du développement.
6.
Les
années de tumulte et de reconstruction
Arrive en effet, plus précocement qu’avant,
la pré adolescence puis l‘adolescence du sujet, avec de nouveaux problèmes à
résoudre. Pour beaucoup, voilà le retour lisible et impétueux des pulsions
sexuelles et agressives, qu’ils croyaient bien maîtriser les années
précédentes ; la sexuelle occupe souvent beaucoup de terrain, telle une
tête chercheuse tenace, tâtonnante et divagant à l’occasion. Au début, elle est
souvent nombriliste ou s’éclate dans quelques activités de plaisir et
d’exploration entre pairs. Puis elle se met à chercher de plus en plus
intensément et précisément Roméo ou Juliette, avec un mélange inextricable de
sentiment amoureux et de désir physique.
Le sujet adolescent doit encore gérer les
exigences nouvelles de sa liberté intérieure, une indépendantiste forcenée, du
moins à l’égard des adultes…mais c’est parce que leurs idées sont ringardes et
que leur volonté d’emprise reste insupportable, chaque ado le sait !
Heureusement qu’il peut compter sur les copains, sa meilleure amie, puis celle
ou celui qu’il aime. Entre pairs au moins l’on se sent compris, et la
conciliation, la réceptivité, la négociation jouent encore leur rôle qui rend
la vie sociale possible[5].
L’adolescence, c’est aussi
l’époque où l’on pense énormément, en osant aller au fondamental.
L’introspection se développe, ainsi que l’intérêt pour les questions
existentielles : « Qu’est-ce qui a du sens et qu’est-ce qui est
con, absurde, faux, inutile pour vivre ? Vais-je pouvoir aimer et être
aimé ou n’ai-je aucune valeur ? » Le sujet adolescent détricote
les vérités acquises de son enfance et reconstruit son manteau de savoir seul
ou avec l’aide d’un ami, par un écrit qui le bouleverse, d’un professeur qui a
pu être authentique et respectueux ... Les parents n’apparaissent plus
guère comme les principaux adjuvants de cette reconstruction. Pourtant, bien
des sujets devenus adultes constateront qu’ils n’ont pas renié quelques points
essentiels dans les valeurs et même dans le style de vie de leur famille
d’origine, en les mélangeant à de l’altérité spécifique qui transforme
lentement l’aventure de la vie.
7.
Rien
n’est jamais acquis
Même si je suspends ici
l’esquisse de cette œuvre de construction du sujet, rien ne s’achève
définitivement avant la mort du corps. « Rien n’est jamais acquis à
l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur … » écrivait le
poète Aragon ; nos itinéraires de
vie à chacun ne le démentiront pas. Que d’événements positifs ou adverses, que
de bonheurs ou de malheurs relationnels, que de réussites ou d’échecs peuvent
nous remuer et nous transformer tout au long de notre vie !
§ III. De quoi le sujet a-t-il besoin ?
En supposant le sujet indemne d’altération
cérébrale et même physique, grave et de longue durée, son déploiement
progressif est rendu possible par une potentialité endogène et par des
conditions relationnelles « suffisamment bonnes » [ ( Winnicott,
1975
].).
J’emprunte à D. W. Winnicott son expression célèbre « suffisamment
bonne »[6]
pour souligner que la perfection n’est pas de ce monde ; en s’obstinant à
la croire accessible, on fait le plus souvent pis que bien.
Est-ce la
mise en action, en chacun de nous et pour la durée de la vie biologique, d’une
infime parcelle de cette force mystérieuse qui anime l’expansion de l’univers
depuis ses origines ? Se limite-t-elle au déploiement de notre génome,
l’installation de l’intra psychique en nous étant alors réductible au phénotype
cérébral, comme l’affirment les plus positivistes des neuropsychologues ?
Ou sommes-nous invités à parier sur la transcendance, le coeur de notre Esprit
nous émanant d’un Ailleurs non-descriptible? Le surnaturel que nous appelons
Dieu et que nous tentons d’apprivoiser dans nos religions reste une hypothèse
scientifique plausible ; néanmoins, avec mes seuls moyens humains, prouver son existence ou démontrer qu’il
n’est qu’une fable rassurante pour populations simples, demeurera une mission
impossible.
Acceptons donc le mystère de
l’origine et de la nature intime de la force de la vie : actons qu’elle
est à l’œuvre, qu’elle n’est peut-être pas réductible à la matière et
certainement pas à l’emprise de l’autre,
quelque tyrannique ou séductrice qu’elle soit. Jean Piaget parle ici d’auto
construction et Léon Cassiers d’auto création.
Les plus fondamentaux de nos
désirs et de nos projets ne seront donc jamais réductibles à l’emprise externe
ou interne de l’autre ? C’est évident, car à défaut, nous serions restés
les clones spirituels des premiers hommes. L’autre peut emprisonner notre force
de vie, la torturer et la forcer à se taire, mais ne possède pas le pouvoir de
la détruire.
ILL : Dans son horrible cage de Marcinelle,
où Marc Dutroux l’avait séquestrée des mois, jusqu’à la laisser mourir de faim,
la petite Julie a marqué son altérité et son intuition que le plus pur d’elle
serait toujours hors d’atteinte en écrivant « Julie » sur les murs de
sa geôle.
Dans le très beau film
« Adieu ma concubine » ( Chen Kaige
1993 ), on a forcé Cheng Dieyi ( Douzi ) depuis sa première
adolescence, à chanter « Je suis une nonne » pour les besoins de
l’opéra chinois et à se prêter à de vieux pédophiles, pour la survie économique
de son théâtre. Il deviendra un artiste célèbre et efféminé. Mais devenu vieux,
il se fait hara-kiri, triomphant, sur la scène déserte de l’opéra de Pékin, après
avoir chanté d’une voix forte la phrase qu’il retenait en lui depuis si
longtemps : « Et je suis un garçon »..
Rien n’est jamais acquis à l’homme, même pas ses pseudo-conformismes
durables.
Cette « force de
vie » nous différencie les uns des autres. Certains sont prédisposés à un
tempérament fort, résilient ou agréable à vivre ( easy going ) ;
d’autres sont passifs, battus d’avance, paresseux, suiveurs
( loosers ). D’autres encore, pleins d’enthousiasme au début de leur
vie, ont cédé petit à petit et renoncé à s’affirmer face à l’accumulation de
déboires, de problématiques affectives ou de conflits intérieurs.
Pour désigner l’ensemble des
personnes en relation avec le sujet, j’ai préféré employer le terme
« l’autre ». L’autre, par définition, c’est tout qui n’est pas le
sujet et se caractérise donc par une composition, un psychisme, une dynamique
d’altérité. En recourant à ce terme, j’ai voulu indiquer aussi que
l’épanouissement ou l’évolution négative du sujet ne sont pas obligatoirement
et massivement liés aux attitudes de ses parents géniteurs. Une grande variété
de sources d’influences humaines existe, qui se répartissent rôles et fonctions
pour contribuer au devenir du sujet.
Pour rencontrer positivement
les besoins de celui-ci, qu’est-ce qui est attendu de l’autre ? Je
reviendrai sur cette importante question plus loin dans ce chapitre, en parlant
du « désir – projet » d’enfant, de ses manifestations et de ses
effets. Dès maintenant, je veux néanmoins souligner l’importance :
- Que soit reconnue
l’originalité libre de chacun. L’autre est donc invité à un voyage intérieur de
reconnaissance d’une altérité équivalente à la sienne chez l’enfant et
l’adolescent : aucun parent ne peut disposer du corps de son enfant, mais
bien veiller sur l’intégrité de celui-ci.
La pensée de l’enfant, dans son noyau le plus intime, lui sera toujours
propre, de même que son projet de vie. Réciproquement, l’adulte doit apprendre
à l’enfant à respecter son territoire spécifique et ses frontières d’adulte, en
n’acceptant jamais d’être la chose des désirs de l’enfant et en encourageant le
mouvement naturel du détachement. ( Abignente, 2004 ).
- Le sujet en devenir a besoin
de se sentir et de se savoir aimé ; à l’autre donc de l’investir.
Investir ; faire exister
et donner de l’importance dans son cœur ; veiller sur ; prendre en
charge, le temps qu’il faut, les besoins de la pré maturation
physiologique ; respecter au sens le plus quotidien du terme : avoir
de l’attention, de la politesse ; passer du temps avec pour écouter,
aider, surveiller, s’amuser, pour rien d’autre que d’être bien ensemble.
- Il appartient encore à
l’autre de se rendre accessible, se dire, tel qu’il est ; partager son
savoir et son ignorance ; exprimer des sentiments authentiques :
- Le petit sujet en formation
attend encore de la stimulation à dose raisonnable : stimuler sa curiosité,
intriguer, faire chercher, interpeller sa pensée « Tiens, pourquoi
crois-tu que ? » ; l’aider à élaborer ses idées :
partager des pensées, se différencier de lui à l’occasion, lui dire avec
délicatesse qu’il se trompe quand ça en vaut la peine, sans reprendre ses
tâtonnements et erreurs à chaque fois.
- A côté du cognitif, il s’agit
aussi de stimuler ses choix, ses projets et son pouvoir d’action ; laisser
prendre au jeune sujet des risques à la mesure de ses forces, en dosant bien le
degré de protection dont on le fera bénéficier. Le laisser partir. Tom Boonen
sur son petit vélo, en bénissant d’abord Joséphine, la voisine ange gardien qui
passait par hasard. Puis, le laisser partir de plus en plus loin, en assumant
que Joséphine sera aux abonnés absents.
Il est vrai que les proches des
adolescents ont parfois bien de la peine à accepter l’itinéraire choisi par
leur jeune champion. Peine que beaucoup d’adultes partageraient, même sans être
pour autant passéistes ni anormalement possessifs.
ILL : Amaury, adolescent sérieux, sociable, bien
motivé scolairement, annonce à sa mère
qu’il est gay à tout juste quinze ans. Le dialogue avec lui me convainc que son intuition est juste, c’est-à-dire
que son orientation sexuelle est
profondément ressentie par lui et stable ; l’annoncer à quinze ans
l’a sans doute aidé et
à se sentir authentique, tout en accélérant le processus de différenciation
avec sa famille.
Néanmoins, au début, les parents
d’Amaury ont été bien blessés par la déclaration de leur fils. Au delà de
considérations superficielles autour de l’image sociale de la famille, ils ont
ressenti profondément ce que bien des parents ressentent d’abord dans de telles
circonstances, même si ce n’est pas cela qu’Amaury voulait leur signifier :
comme un désaveu de leur affectivité hétérosexuelle ; comme un rejet, pour
la mère, à partir de la non-préférence d’Amaury pour la femme ; comme une
menace d’interruption du lignage, pour laquelle, fantasmatiquement, ils
redoutaient d’avoir des comptes à rendre …
Comme le disait L. Gavarini : « L’enjeu
est de devenir sujet et non pas le sujet de, assujetti … ( il s’agit
de ) se construire dans une certaine autonomie par rapport à des destins
prédéterminés. L’autonomie au sens de pouvoir se construire une trajectoire qui
fasse sens pour le sujet » [ ( Gavarini,
2005, page
10
].).
- Mais le sujet mineur d’âge,
s’il attend la reconnaissance de ses capacités et de son projet, attend aussi
d’être éduqué.
Le respecter, ce n’est pas lui
laisser faire n’importe quoi au quotidien, ni, plus profondément, l’abandonner
à sa seule réflexion, comme s’il était un anonyme : un sans-nom de
famille, sans-nom de société ni de nation, rien ….
L’éducation inclut que les
adultes proposent aux jeunes des manières de vivre qui leur sont chères, avec
un peu d’insistance, juste assez pour que ces jeunes aient l’attention attirée
et les prenne à l’essai. Après, ils verront bien ce qu’ils en garderont
dans la construction de leur projet.
L’éducation inclut aussi un
objectif et un processus de socialisation des comportements, émanant d’une
autorité bienveillante et empathique, encourageante plutôt que grincheuse, mais
ferme aussi lorsqu’il s’agit de faire respecter les lois les plus fondamentales
de la vie : « Tu ne tueras point, tu ne détruiras pas
gratuitement, tu ne prendras pas une possession étouffante, incestueuse, de
ceux que tu aimes, tu fonderas une famille autre que la tienne
d’origine … »
Face à des règles plus
mineures, conjoncturelles, utiles à l’équilibre actuel des groupes et au
maintien de la culture, les adultes devraient se souvenir qu’il faut quelques
transgressions chez les jeunes pour bien grandir. Jésus est l’un des premiers à
l’avoir enseigné, avec sa fugue de trois jours à l’âge symbolique de douze12 ans. Mais
les mêmes adultes ne peuvent néanmoins pas être au four et au moulin :
chargés de l’ordre familial et en même temps complices souriants des petites et
moyennes transgressions juvéniles. Alors, il faut bien sévir de temps en temps,
même pour une règle mineure. En indiquant cette fois à l’enfant qu’il a été un
rebelle, et pas qu’il a fait le Mal. Faire le Mal, cela n’est vrai que
lorsqu’on transgresse une Loi naturelle fondamentale.
-
Pour mettre un point de suspension final à cette liste non-exhaustive, un mot
sur les soins censés améliorer la vie
psychique du sujet lorsqu’il en a besoin. Il y a droit, mais l’application de ce principe est
délicate :
·
D’abord,
toute déviance par rapport à des standards attendus n’est pas le signe d’un mal
être, d’une confusion des idées ou d’une conflictualité intérieure auxquels il
est alors juste et indiqué de remédier.
ILL : S’il est logique qu’une des premières
réactions des parents du jeune Amaury que je viens d’évoquer soit de le
conduire, de mauvais gré, chez un psychothérapeute, la mission de celui-ci
n’est pas de viser à « normaliser » le comportement de ce jeune à
tout prix. Il doit essayer de bien écouter les uns et les autres, de comprendre
ce qui est en jeu, avec du respect pour chacun, mais, dans ce cas précis où le
choix était très personnel et correspondait à des aspirations positives, le
thérapeute doit ensuite aider les parents à faire le deuil d’une attente
pourtant très précieuse.
·
Ensuite, bien
des enfants et des adolescents pourtant en difficulté intérieure ne veulent pas
entendre parler de traitement psychologique. Je pense notamment à un certain
nombre de refus après abus sexuel ou dans le contexte d’une dépression. Le
degré d’insistance avec lequel on leur demandera quand même de venir s’asseoir
en face d’un psychothérapeute s’apprécie au cas par cas. Et il en est certains
où l’attitude la plus respectueuse, c’est de s’incliner et d’espérer que la
souffrance morale du jeune se cicatrise spontanément à son rythme, dans un
milieu de vie plus favorable.
·
Enfin, le
symptôme de l’enfant, une énurésie ou de l’agitation par exemple, constitue
parfois la moins mauvaise façon trouvée par lui pour s’équilibrer, affirmer
symboliquement son identité ou prendre une place dans le groupe familial.
Attention donc à la traque aux symptômes à tout prix. Tous les enfants qui
s‘agitent, tous les adolescents rêveurs en classe ne relèvent pas de la
Rilatine. Les soignants gagnent parfois à déclarer qu’il faut désinvestir le
symptôme et cherche plutôt à changer les vécus et les relations
intersubjectives.
§ IV. Discussion
Tout est-il donc simple et prévisible, comme pourraient le faire
penser les descriptions ci-dessus ?
I. Rien n’est moins sûr ! Tout
d’abord, l’autre n’est pas toujours désireux ni capable d’interagir avec l’enfant
comme avec un sujet.
Permettez-moi
donc d’insérer une note plus grave, que nous ne pouvons pas ignorer en ces
temps de mondialisation. Elle est extraite de l’œuvre Le Livre noir de l’humanité publié sous la direction d’Israël
Charny en 2001.
« … Les guerres ont coûté autour de
427.800 morts par an entre 1986 et 1991. Pour cette même période, douze12 millions
d’enfants sont morts chaque année. Les enfants meurent pour de nombreuses
raisons. Les causes premières … sont les effets réunis de la
malnutrition et de maladies habituellement bénignes comme la diarrhée, le
paludisme ou les oreillons, faciles à soigner quand on dispose des moyens
nécessaires. La situation de ces enfants et de ces familles est en grande
partie la conséquence de certains choix politiques et sociaux. L’échec de
certains gouvernements en matière de protection de l’enfance est dû en partie à
des politiques néfastes, mais aussi et surtout à l’absence ou à l’insuffisance
de programmes d’action, tout simplement parce que l’enfance n’est pas
considérée comme une priorité budgétaire. En règle générale, les morts
d’enfants ne résultent pas de meurtres. Cela ne veut pas dire pour autant
qu’elles soient accidentelles, naturelles ou inéluctables. Elles résultent de
ce que l’on pourrait appeler une négligence assassine, un homicide par
négligence, car ces morts ne sont pas inévitables …. On pourrait dire que
ces morts d’enfants sont d’autant plus effrayantes qu’elles ne répondent pas à
un mécanisme central. La culpabilité, ici, n’est pas individuelle, elle est
systémique …. La mortalité infantile est si massive, si persistante et si
inutile qu’elle devrait être reconnue comme relevant du génocide …. »
II. Par ailleurs, j’ai assez insisté sur
cette réalité mystérieuse de la liberté intérieure pour en déduire que l’enfant
n’a pas toujours envie d’être réceptif. L’ignorance, le manque de sérénité ou
de confiance en soi peuvent aussi entraver l’exercice de sa liberté en connaissance de cause. Ses problèmes affectifs
ou cognitifs peuvent s’amplifier et le couper de plus en plus des influences
positives de l’autre, ou le rendre hypersensible aux maladresses et
dysfonctionnements de celui-ci. Bref, des sujets médiocres, paresseux, étiolés,
barrés de l’intérieur existent dans d’excellents milieux de vie. Inversement
des sujets restent debout, résilients, alors qu’ils traversent d’interminables
hivers ou vivent sous des oppressions ou des maltraitances incroyables.
Et encore, dans ma
réflexion, je n’ai pas inclus la question des hasards heureux ou adverses de la
vie : être reçu dans une bonne famille d’accueil, gagner alors qu’on ne
l’imaginait pas, rencontrer un prof … ou une fille formidables, être gravement
malade, assister à la séparation douloureuse de ses parents, les voir mourir,
subir la guerre ou un tsunami … tout cela aussi a des effets peu
prévisibles sur le renforcement ou l’altération de la qualité intérieure du
sujet.
Donc, même si le
sujet est bien équipé à l’origine, même si les conditions relationnelles sont
suffisamment bonnes, son destin n’est pas strictement déterminé pour autant.
III.
Enfin, quels que soient ma curiosité et mon désir de connaître la réalité, je
suis susceptible de me tromper ou de n’énoncer que de toutes petites vérités
relatives à mon temps, mon espace géographique et ma culture. Comment être
vraiment sûr - en sciences humaines et médicales cliniques - que l’on
approche des réalités intangibles et universelles ? Ou qu'il s’agit
seulement de constructions humaines qui énoncent pour un temps la représentation
de la santé ou la pathologie du
psychisme individuel et des relations intersubjectives ?
Conscients
de ces difficultés inéluctables, certains disent que les spécialistes en
science humaine ne sont que les chantres de sciences molles.
Molles ? Je dirais plutôt mouvantes,
essayant d’accompagner l’humain dans son aventure de vie tellement diversifiée.
Même si ce que je propose aujourd’hui n’aura plus beaucoup de poids dans
cinquante ans[7]
, en tenir compte pourrait contribuer à nous rendre temporairement plus
heureux, avec un sentiment d’épanouissement plus grand, nous et nos enfants. Il
me paraît déjà très bien qu’il en soit ainsi.
§ V. Menaces intemporelles sur le sujet
Nombre de menaces externes pèsent sur le
sujet et semblent intemporelles. Le plus souvent, les attitudes négatives qui
les concrétisent coexistent avec une partie des attitudes positives que nous
venons de passer en revue ; les unes comme les autres fluctuent en nature
et en intensité, selon les époques ou les circonstances de la vie. En résultante,
les relations sont ambivalentes, imparfaites, marquées du sceau de l’humain,
fait d’un mélange de richesses et de manques, de sociabilité et d’égocentrisme.
Sans viser l’exhaustivité, je
décrirai trois menaces intemporelles,
chacune étant susceptible de s’exercer sous deux polarités opposées. Elles
constituent comme les extrêmes défavorables de trois groupes d’attitudes dont
les applications plus nuancées, elles, sont susceptibles d’exercer une
influence positive.
Je n’en dirai quasi-rien, car
de toute évidence, il n’est pas souhaitable pour le sujet de vivre dans un
environnement tyrannique, pas plus que démissionnaire. Au début de ce troisième
millénaire, et dans nos pays industrialisés, c’est plutôt du côté démissionnaire
que l’on navigue.
Apparaissent alors,
paradoxalement des réactions sociales injustes et excessives : peu capables de contenir les jeunes, surtout
les adolescents, et les déchaînant même à l’occasion pour les besoins de la
consommation, les adultes voient ensuite en eux une grave menace pour les biens
et les valeurs sociales présentes et à venir. Et de traquer alors la sexualité
des jeunes à travers le concept abusivement utilisé de mineurs abuseurs ;
ou encore, de concocter des projets bien trop sécuritaires pour lutter contre
une délinquance juvénile soi-disant en hausse effrayante !
Ce n’est pas chose aisée
que d’évaluer la dose suffisamment bonne et nécessairement mouvante de protection ou d’invitation à la
débrouillardise personnelle dont le sujet gagne à bénéficier aux différentes étapes de son développement et selon
les circonstances.
Ainsi, les professionnels
affirment parfois rapidement que les enfants handicapés - notamment ceux
qui présentent un retard mental - sont souvent sur-contrôlés, téléguidés
par leurs parents, ceux-ci ayant du mal à prendre en compte la part de
décisions personnelles et d’autonomie revendiquée.
Est-ce si évident
néanmoins de faire confiance à cette adolescente trisomique de seizeseize
ans, qui demande de disposer d’un certain argent de poche et d’un compte
bancaire comme ses frères plus jeunes ? Demain, il faudra faire face à ses
premiers émois sentimentaux et peut-être sexuels, éventuellement vécus dans un
contexte d’impulsivité, d’ingénuité ou d’hédonisme ; et ce sera encore
plus délicat de doser la part de libre choix ou de contrôle social régissant
ses sorties ou sa contraception.
Néanmoins, au-delà de
cette zone de doute, il existe aussi deux extrêmes également
dommageables :
- D’un côté, c’est la
possessivité anxieuse des « mères-poules » : vouloir indéfiniment
garder tout près de soi l’enfant vécu comme sans défense dans un monde
parfaitement hostile ; douter exagérément de sa capacité de prendre de
bonnes décisions, de se protéger tout seul d’un certain nombre d’épines et
d’agressions sur sa route et, plus positivement, de veiller progressivement
seul à son bien-être.
-
De l’autre, on assiste à
la négation du statut de l’enfance en ce qu’il réclame de
présence soutenante, de respect de sa sensibilité, de prise en compte de l’état
inachevé de son développement. Voici alors l’enfant assimilé à un petit adulte,
prié d être indépendant et d’encaisser sans ménagement les chocs de la vie
sociale. On ne se gêne pas pour se disputer en sa présence ; il est libre
d’user des médias comme il l’entend, sans la moindre mise en garde ni
surveillance ; il doit gérer tout seul tant ses tâches scolaires que tous
ses conflits ; et dans certains pays, s’il est gravement malade, on
l’informe dans les détails et on l’associe pleinement aux grandes
décisions qui concernent les soins : une autre façon de nier la
spécificité de son statut.
Jusqu’où insister pour que l’enfant s’engage dans des projets chers aux
parents, avec l’espoir qu’il y prenne goût : le solfège, le football, les
louveteaux ou louvettes, un travail
scolaire acharné, les castings pour la publicité, etc. : la liste
est interminable !
Rêver d’éléments de destin estimés positifs pour son enfant, c’est une
preuve d’amour. Mais ce peut en être une aussi que d’accepter qu’il s’en
différencie, aisément ou douloureusement : lorsque l’être humain
« n’emprunte » son itinéraire de vie que par soumission à son
entourage, il vit son existence sans bonheur et souvent, sabote son avenir et
va d’échec en échec, ou il finit par se révolter et par claquer la porte, en
déniant sa culpabilité.
Mais où se trouvent les limites
d’une insistance suffisamment bonne ? Quelques enfants timides n’ont-ils
pas pris goût à leur mouvement de jeunesse parce que les parents ont exigé une
fidélité dans cet engagement ? Quelques adolescents découragés ou passifs
n’ont-ils pas décroché leur diplôme parce que l’on a tenu bon pour les
épauler ? Rien n’est décidément simple, au delà de la constatation qu’ici
aussi, les deux extrêmes sont nocifs.
Le père de Neil, dans le cercle des poètes disparus ( P. Weir , 1984 ) a payé le prix fort d’un suicide
pour ses attentes écrasantes ; inversement, comme ce peut être douloureux
d’être vécu comme insignifiant, indigne d’une attente ou incapable d’y
répondre : c’est la porte grande ouverte pour l’étiolement dépressif ou le
négativisme antisocial. Que
d’enfants ou d’adolescents laissés trop à eux-mêmes, dans des univers qui ne
satisfont que leurs besoins matériels ! On les voit refouler efficacement
la tristesse et la colère qu’ils ressentent parce qu’ils ne peuvent jamais
déranger et se construire à l’instar de leur entourage comme des sujets
égocentrés, avides de jouissances matérielles qu’ils s’offrent à n’importe quel
prix.