Corps
et plaisir
Jean-Yves
Hayez [1]
Mots
clé : Plaisir ( physique ) ;
hédonisme ; addiction ; conduites addicitives ; dépendance
Le
corps peut constituer un lieu de fête, la source de bien des plaisirs dits
« physiques ». Certaines sensations de plaisir arrivent spontanément,
sans qu’on les ait provoquées, ni même prévues, mais la plupart sont
artificielles : il faut de la pensée active avec ou sans manœuvres
volontaires pour les amener.
Beaucoup de plaisirs physiques dépassent le seul moment de leur acmé corporel
et s’intègrent dans une démarche d’ensemble, qui y mêle du plaisir
psychique : plaisir de la préparation et de l’anticipation ; joies de
l’esprit concomitantes au plaisir physique ; joies de l’effet produit ou
de la remémoration après coup.
Ainsi,
tel adolescent sait déjà qu’il va se masturber devant une vidéo porno, quand
il sera seul à la maison à 18
heures ; il commence à y penser pendant le cours de math si incroyablement
ennuyeux ; où il est « largué » depuis longtemps ; il
prépare sa masturbation par la mise en place d’un cadre spatio-temporel, voire
d’un scénario précis ; il a des fantasmes pendant qu’il se caresse :
il connaît donc un plaisir global, étalé dans la durée, fait à la fois
d’idéation psychique et de sensations corporelles ciblées.
Et
le fumeur habituel de cannabis ? Au moment où il consomme, il éprouve des
sensations physiques d’exultation, d’autres liées à un doux engourdissement de
type opiacé - il plane dans d’autres constellations - ; il éprouve aussi
le plaisir intellectuel et affectif de réaliser tout un scénario ( penser à ce
qu’il va bientôt vivre ; penser à acheter, se mettre en quête,
etc.) ; il éprouve enfin le plaisir de transgresser, de dépasser les
limites de résistance habituelle de l’organisme, etc. C’est analogue pour
l’accro aux jeux vidéo, ou à des pratiques sexuelles déviantes, etc.
Les
plaisirs recherchés par l’être humain peuvent être purement gratuits :
c’est la démarche hédoniste ; non seulement l‘humain les provoque et les
apprécie, mais il s‘interroge également à leur propos :
Sur les forums des sites ado où ceux-ci ont la certitude d’être entre-eux, sans bon sexologue – ou – psychologue – spécialiste – des – ados qui les encadre, on constate que la proportion de forums consacrés à la sexualité reste des plus raisonnables : 8 à 15 % de l’ensemble des forums, de quoi clore le bec aux adultes obsédés par les ados et leurs soi-disant pulsions, qui font de ceux-ci des monstres de violence et de sexe. Mais dans ces « sex-forums », la question du plaisir est une des plus centrales : « Qu’est-ce que le plaisir de fille ? » demandent les garçons – qui n’ont pourtant pas la lu Lacan – et vice versa. « Comment puis-je lui donner un maximum de plaisir ? Et m’en donner à moi ? Telle pratique, ça vous donne du plaisir, les gens ? » ( les gens, une des manières contemporaines de s’interpeller entre jeunes ) etc …
Par
ailleurs, exactement les mêmes plaisirs peuvent viser à anesthésier un inconfort, une douleur physique ou morale
ou à compenser ce qui manque. Ce qui se passe assez souvent, c’est qu’ils ont
d’abord cette seconde signification mais qu’ensuite, même si s’est colmatée la
problématique qu’ils tentaient de soulager, l’être humain continue à les
rechercher pour eux-mêmes, jusqu’à en devenir parfois dépendant.
C’est dès le plus jeune âge que l’on
apprécie le plaisir : bébés gourmands, méricystes ; petits
spécialistes des exploits de l’excrétion ; adeptes plus tardifs des
plaisirs génitaux, dans leur parcours normo-développemental ou avec les mille déviations qui
s’ouvrent sur la route. Suceurs de pouce, rongeurs d’ongle, trichotillomanes,
spécialistes des mouvements dits stéréotypés, genre balancements rythmiques de
la tête ou du corps. Enfants qui adorent jouir de leurs décharges agressives.
Enfants plus âgés consommateurs de tabac, d’alcool et d’autres drogues. Accros
aux jeux de casino, aux jeux vidéo, à Internet…
Croyez-vous
que j’ai épuisé de la sorte la liste des principaux plaisirs possible ?
Que nenni ! Ceci n’en constitue qu’une énumération banalement standard. Il
existe en effet une quasi-infinie
variété d’implantations des lieux de plaisir dans le corps, le psychisme et les
activités humaines. Ce qui est vécu comme érotique n’est repéré et défini comme
tel que par la subjectivité de chacun. Après ses expériences initiales estimées
plaisantes, l’enfant posera ou ne posera pas des actes volontaires pour
reproduire les sensations éprouvées.
Ce
sera même parfois via des expériences que la plupart identifieraient comme des
expériences de douleur. Ainsi par exemple, dans nombre de cas d’anorexie
mentale des adolescents, il y a très secrètement du plaisir : pas
seulement le plaisir intellectuel de se sentir exceptionnel et de mettre en
échec toute la communauté adulte ; il s’agit aussi des sensations
corporelles plus directes liées à la gestion de l’alimentation, à la sensation de
faim que l’on domine, etc …
Par
exemple, certains grands malades somatiques jouissent physiquement des soins
répétitifs et parfois intimes qu’on leur prodigue. D’où l’importance qu’ils se
prennent en charge eux-mêmes dans la mesure du possible, et que ce ne soit pas
leur mère qui se trouve à l’origine de ces plaisirs non-avoués.
Une partie des enfants battus, rejetés
ou sadisés génère du masochisme. Ce mécanisme de défense constitue un piège
infernal : certes, l’enfant connaît alors une sorte de plaisir indicible,
une douceur corporelle triste et parfois même une jouissance plus forte, de
type sexuel, et ceci dans les moments précis où – vu de l’extérieur – on le
fait le plus cruellement souffrir, physiquement ou moralement. Alors, pourquoi
est-ce infernal ? Parce que, une fois installé ce masochisme, c’est très
tenace ; les enfants masochiques vont provoquer leurs bourreaux et même,
plus tard, les intervenants qui veulent les aider, pour obtenir le retour du
couple souffrance-plaisir. Et les psychothérapeutes n’ont pas de trucs précis
pour les en quitte l’enfant, sinon
d’essayer de l’éteindre tout doucement en résistant aux provocations.
ILL. Thierry ( dix-sept
ans ) me consulte pour l’insistance de sa famille, parce que certains de ses
actes, qui ont l’air d’être des défis, le mettent dans des mauvais pas sociaux.
J’en reparlerai dans l’article « le corps de la
psychosomatique » à propos de ce que j’appelle des inextricables nœuds
gordiens. Il ne consultera que quelques fois, le temps de chercher à m’épater
et à bien me montrer qui il est, puis il disparaîtra sans au revoir.
Il me dit, quasi mot pour mot, que ce qui le motive, ce sont
les décharges d’adrénaline qui explosent dans son corps quand il fait des
choses qu’il est seul à oser faire. Ce n’est pas frimer qu’il cherche, me
jure-t-il, car bien souvent il le fait seul et personne ne le sait ; ce
n’est pas non plus essentiellement transgresser l’interdit, c’est se sentir
éprouver ce que son corps ressent. Type d’ennui social, alors ? Quand il
plonge tout habillé d’un pont assez haut, dans le fleuve dont l’eau est à douze
degrés, et qu’il regagne la rive à la nage, des témoins ont déjà appelé les
pompiers ! Il me prétend qu’il était persuadé d’être seul et qu’il n’a
nulle envie de mourir.
Tout petit déjà, il aimait grimper bien haut dans les arbres
et sauter de branche en branche. « Mais ce que j’aimais surtout, c’est
quand, parfois, une branche cassait et que je ne savais pas tout de suite ce
qui allait m’arriver … ces trois secondes-là, c’était vraiment super
fort. »
Thierry m’ajoute encore que, dans ces moments-là, les autres
n’existent pas. Ce n’est pas qu’il veut les détruire, mais l’anticipation – puis la réalité – de la montée
d’adrénaline les effacent de sa mémoire vivante et de son champ de
perception : belle définition de l’auto-érotisme qu’il me donne là, à sa
manière, non ? D’ailleurs ajoute-t-il encore : « Je n’ai aucun
respect pour moi non plus ». Du moins quand son besoin d’action extrême le
réenvahit.
Un dépendant d’un type original, en
fait, Thierry. Reste à espérer que l’arrivée de l’âge adulte socialisera
quelque peu ses décharges anarchiques – simple jeu du vieillissement et
parfois de l’amour pour une femme – et qu’on le retrouvera « seulement »
cascadeur, couvreur de toits de cathédrales, ou monteur d’échafaudages
acrobatiques.
Ainsi
s’exprimait en psychothérapie, un adolescent de quinze ans au langage un peu
rude, confiant en moi et à peine provoquant, et bien à l’aise avec une
sexualité qui l’intéressait beaucoup. Je lui rétorquai du tac au tac « Super, t’as tout compris, pépère ».
Si ce fut très spontané de ma part, je persiste à penser que c’était bien
envoyé. En effet, je lui ai dit :
« Super ! »
et les adolescents, même s’ils ne le montrent pas, apprécient grandement les
valorisations très brèves et authentiques.
« Pépère ».
En effet, quelqu’un qui parle ainsi véhicule en lui son propre Père Intérieur.
Il pilote sa vie sur des chemins socialisés, sans avoir besoin de conseils
externes.
« T’as
tout compris » Mais oui, car un des très grands défis de nos
vies, c’est d’en goûter les plaisirs, tout en restant aux commandes. De
demeurer libres de décider quand nous y entrons et quand nous en sortons.
Il est rare que nous y réussissions complètement : quasi chez tous, de ci
de là, il y a bien un petit ou un gros plaisir, avoué ou non, qui a eu notre
peau psychique, c’est-à-dire dont nous sommes plus esclaves que décideurs. Ce
n’est pas figé une fois pour toutes, il y a des fluctuations, des combats
intérieurs, mais nous devons bien admettre que nous perdons quelques batailles.
Chez une minorité c’est pire, leur vie intellectuelle, sociale, quotidienne est
empoisonnée par leur esclavage au plaisir : ils en sont conscients, telle
l’adolescente qui en a assez de s’isoler à répétition dans les toilettes de
l’école pour tirer sur ses cheveux ; ou ils le nient ou en font une
évaluation fluctuante, comme le font les pervers sexuels, les gros
consommateurs de cannabis ou les jeunes que leurs habitudes alimentaires ont
rendu très obèses. Néanmoins, il n’y a rien à faire, pour nous regarder avec
fierté dans le miroir, sans faire la politique de l’autruche, il faut arriver à
commander au plaisir, comme le disait tantôt mon jeune client.
Pouvons-nous
aider nos enfants et nos adolescents à atteindre ce noble objectif ? Oui,
bien sûr, d’abord et avant tout par notre témoignage de vie ; la jeune
génération s’y imprègne inévitablement de la manière dont nous, nous vivons le
plaisir, nous l’intégrons ou non dans l’ensemble de notre projet existentiel,
nous décidons ou nous en sommes dépendants. Mais voilà, bien le hic, car en
référence à cette imprégnation opérée spontanément par les jeunes, nous devrions
parfois nous mettre en question et changer nos habitudes. Et j’en ai rencontré
des parents plutôt braves gens, mais, incapables d’arrêter de fumer ou d’élever
des pigeons malgré la présence d’un asthme allergique chez leur enfant pourtant
chéri !
Et
l’éducation plus directe ? Nous pouvons par exemple reconnaître
positivement la découverte et la culture spontanées des petits plaisirs par
l’enfant ; voire lui apprendre à en goûter quelques neufs. A la triple
condition que l’enfant leur commande,
qu’ils ne soient jamais antisociaux, et que l’enfant sache en négocier
l’utilisation de manière à ne pas trop incommoder les autres – c’est par
exemple la question du volume de la musique sortant de la chambre de l’ado –
Mieux encore, de partager à l’occasion le plaisir avec<eux : c’est
tellement mieux, notamment dans le champ de la sexualité. J’ajouterais volontiers une quatrième condition, mais
elle exprime davantage ma subjectivité et mes valeurs personnelles : c’est
qu’il en modère l’usage : hédoniste, oui, mais à temps partiel ; il y
a tant d’autres beaux projets à poursuivre dans une vie humaine !
Les
parents peuvent encore participer explicitement au discours social de
prévention qui s’efforce de dissuader tout le monde de recourir à des plaisirs
toxiques ( le tabac ; les drogues ) et d’amener chacun à une gestion du
plaisir qui soit socialement responsable ( la contraception ; le
préservatif ; l’abstinence d’alcool au volant ). Il faut se rappeler que
c’est vers la fin de l’école primaire que les enfants sont le plus réceptifs à
des discussions de ce type et à en intégrer quelque chose en mémoire.
Actuellement,
un des moments d’éducation les plus sensibles devrait se situer lorsque les
enfants commencent à s’adonner aux jeux vidéo et à Internet. Pour un certain
nombre, ces multimédia se transforment vite en perfides sirènes ; alors,
si l’enfant n’a pas spontanément un bon contrôle sur le temps qu’il y consacre,
il faut lui imposer un cadre solide. Pas chiche, mais très ferme : cette
catégorie de divertissement ne devrait jamais mordre sur la qualité des tâches
scolaires, ni sur les heures de sommeil, ni sur quelques rites familiaux
minimum ( par exemple les repas ), ni sur un certain temps
d’insertion dans la vie réelle. Croyez-moi, ça laisse encore beaucoup de temps
pour chatter avec le petit copain de la maison d’en face ou pour se défouler
sur Counter Strike, et il est
beaucoup plus facile de maintenir de bonnes habitudes en commençant à dix-onze
ans que de récupérer un vieil accro de dix-sept ans qui se drogue cinquante
heures par semaine face à l’écran. ( Consulter le dossier thématique
Internet ).
I. Les
critères
Ces
conduites sont plus nombreuses et plus diversifiées que ce que l’on s’en
représente habituellement et existent même chez des enfants très jeunes.
Rappelons-en
les composantes :
-
activité de recherche de plaisir « gratuite » ou en compensation d’un
manque ;
-
l’enfant apprend à reproduire la plaisir éprouvé, avec une voix Intérieure de
plus en plus contraignante qui l’y pousse. Il perd la commande. Il devient
dépendant ;
-
en cas de conduite compensatoire, l’activité va donc se poursuivre, même si le
problème initial a disparu ( l’enfant continue à sucer son pouce, non plus
parce qu’il se sent triste, mais « par habitude ») ; évidemment,
les fois où il se sent quand même triste, la conduite redouble
d’intensité ;
-
dans certains cas, à un moment donné, le plaisir vécu s’émousse, voire devient
insignifiant, mais la conduite peut se poursuivre au titre d’habitude ( contraignante ) acquise ;
-
dans d’autres cas ( minoritaires ), l’enfant décide tout seul de
faire les efforts de volonté nécessaires pour stopper son habitude, parce qu’il
a perdu l’estime de soi ou que d’autres se moquent de lui ( Peu d’ados,
finalement, continuent à sucer leur pouce … )
II.
Description clinique
A.
Par définition, ces conduites peuvent être décrites avec précision ( ce
sont des comportements mettant en jeu la musculature volontaire, même si le
rôle de la volonté pour décider pleinement est entravé ). Elles sont
répétitives sur de longues durées.
L’enfant
s’y abandonne avec une certaine volupté d’autant qu’il est plus jeune. En
vieillissant, et surtout s’il a honte de lui ou qu’on lui fait des reproches à
propos de sa conduite, il peut en dissimuler l’existence ou nier qu’elle lui
apporte le moindre plaisir.
Ce
n’est pas la conduite en soi qui signe l’addiction, c’est une répétition plus
ou moins contraignante, c’est à dire la perte de liberté. Mais cette perte de
liberté, l’enfant ne l’admet pas volontiers non plus.
Par exemple : un certain nombre de suceurs du pouce
goûtent tout simplement de bons petits moments de plaisir un peu régressif
qu’ils contrôlent bien. Mais des fois, ça lui échappe, il le fait n’importe où,
comme un automatisme contraignant.
Par exemple : plus de cinquante pour cent des
utilisateurs de cannabis sont des consommateurs occasionnels, récréatifs, qui
fument moins de dix « joints » par mois[2],
fumés dans des circonstances sociales, avec des copains. Mais dix à quinze pour
cent deviennent de « gros » consommateurs, qui fument de plus en
plus, quotidiennement et en solitaire, avec une perte de liberté intérieure
insidieuse, et de toute façon
déniée …petit à petit leur efficacité sociale et scolaire s’invalide…
B.
Voici quelques catégories de champs comportementaux souvent marqués par les
addictions. Celles-ci constituent à elles seules la cause qui rend compte de la
répétition contraignante du comportement observé, ou se mélangent à d’autres
facteurs somatiques ou affectifs.
1.
Habitudes nerveuses ( DSM-IV : Trouble « mouvements
stéréotypés » )
-
Rouler la tête de gauche à droite avant de s’endormir ; se la frapper
répétitivement contre la paroi du lit ; se balancer le tronc d’avant en
arrière ; se frotter les yeux ou les cuisses à répétition ; se
gratter à des endroits variables du corps ; se pincer, parfois jusqu’au
sang.
-
Le trichotillomanie ; le bruxisme ; l’onychophagie …
-
Et beaucoup de mouvements musculaires élémentaires qui passent à tort pour des
tics.
2.
Fonctions psycho-physiologiques qui dévient de leur but naturel
-
Autour de l’alimentation : succion du pouce ou des doigts ; dimension
opérante dans nombre d’anorexies ; l’alimentation gourmande, jusqu’à la
boulimie.
-
Autour de l’excrétion : dimension-plaisir d’un certain nombre
d’encoprésies.
-
Autour de la sexualité : manipulations génitales ou masturbations très
répétitives ; perversions
sexuelles.
3.
Actes à tonalité antisociale
-
Certains vols répétitifs ( kleptomanie )
-
Les jeux de casino ( gembling )
-
Collection de pornographie
-
Consommation addictive d’alcool, de médicaments, de drogues étiquetées comme
telles ; sniffage de produits volatils ( c’est le « substance
abuse » des nosographies nord-américaines )
4.
Varia
-
Dépendance à Internet ou/et
aux jeux vidéo
-
Nombre de comportements quotidiens répétitifs et non-fonctionnels : par
exemple besoin de dormir à côté
de ses parents, etc …
-
Dimension opérante dans les mutismes psychogènes
C.
Les parents jouent assez souvent un certain rôle pour entretenir ces
addictions. Ils le font via deux catégories d’interventions inverses :
-
Se focaliser sur le problème ; tenter de le réprimer avec violence ;
crisper et culpabiliser l’enfant : ils obtiennent alors tout juste un
redoublement d’intensité ( rébellion de l’enfant ; volonté
inconsciente de punir l’entourage ; attention de l’enfant trop centrée sur
le problème, donc sur le « besoin » de le reproduire)
-
Excès d’indulgence, jusqu’à la complicité
Voici
encore une illustration originale d’une problématique à forte dimension de
dépendance :
ILL :
Laurent ( dix ans ), enfant intelligent, motivé scolairement, est élevé par sa
mère seule qui vit chez ses parents. Son père a déserté la famille dès avant sa
naissance ; Laurent ne le connaît pas, ne porte pas son nom et, de temps
en temps, se dit très fâché de son absence. Il est sociable et charmant 75% de
son temps. 20 % du temps, il se conduit comme un enfant unique gâté, mais dans
des proportions encore banales et prévisibles dans un tel système familial.
Mais les 5 % restant, soit lui et sa mère sont trop réciproquement sensuels (
ce que Françoise Dolto appelait « le pelotage des enfants »), soit, à
partir d’une petite frustration, Laurent se déchaîne agressivement contre elle
– et seulement contre elle – au point qu’elle collecte plaies et bosses et que
c’est le généraliste, alarmé, qui me les a envoyés. La mère se conduit en mère
suffisamment bonne 95 % de son temps – au point de l’avoir mis en internat en
semaine – mais les 5 % restants, c’est plus mystérieux : je pense qu’elle
le provoque, puis qu’elle s’en plaint. Un long travail de psychothérapie et de
guidance a été mis en place, assortis de sanctions assez conséquentes dans la
réalité.
Je souhaite seulement attirer votre
attention sur trois points dans ce
traitement. Quand j’ai demandé à Laurent, au début, pourquoi il faisait ça, il
m’a répondu spontanément, avec un sourire carnassier, les yeux dans les yeux
pour bien me défier, « Ça m’amuse ». Et je pense qu’il énonçait là,
de façon très profonde et authentique, un rapport à un plaisir bien chevillé en
lui. Puis, en thérapie, il m’a assez souvent parlé de sorcières ; il les a
dessinées, avec des seins plantureux – il faut dire que la maman est assez
corpulente - ; et plus précisément, il a souvent fait référence à
l’histoire de Kirikou et de Karaba : puissance de David contre Goliath au
féminin [3].
Enfin, le travail avec cette famille se bloque pour le moment, parce que je demande avec insistance aux adultes de prendre des engagements, et de les signer sur un pacte écrit pour l’honneur, où ils montrent aussi à Laurent qu’ils dominent leur rapport au plaisir : pour la mère, ne plus fumer, ce que son fils, préoccupé pour sa santé, lui demande avec insistance depuis le début. Pour tous, ne plus peloter le corps de Laurent, mais se contenter d’une saine tendresse plus discrète. Eh bien, ils sont incapables de s’y engager et très fâchés sur moi que je leur ai demandé. Le plaisir peut être chevillé au corps à tous les âges de la vie.
III. Comment se libère-t-on d’une dépendance ?
A. Quant à celles qui affectent les adolescents et les adultes, tous les
témoins et travailleurs de terrain sont unanimes : il faut le
vouloir ! Il faut que la personne concernée admette que la dépendance
conduit au fond d’un puits et désire en sortir. Même si au fur et à mesure de
la remontée, des sirènes intérieures lui chantonnent : « Comme
c’était gai … ce que tu faisais, abandonne-toi de nouveau ! ». Il
faut se donner le courage et les moyens de faire taire ces
voix.
B.On finit par assister à la levée d’une telle motivation chez une minorité
d’enfants et d’adolescents plus jeunes concernés, victimes d’une dépendance
puérile qui les encombre et leur fait honte. Alors, des psychothérapies bien
ciblées peuvent les aider puissamment, avec le soutien de leur famille.
C’est eux que des techniques cognitivo-behavioristes peuvent aider
puissamment à dominer leur symptôme addictif qui est le plus souvent bien
précis. Si en outre, ce symptôme venait aussi compenser des problèmes affectifs
( par exemple doute sur l’intégrité sexuelle et masturbations
compulsives ), on peut y ajouter des thérapies davantage centrées sur
l’introspection, ou joindre dans la même thérapie un moment introspectif et un
moment behavioriste.
C. Mais d’autres fois, enfants et adolescents sont passifs, indifférents,
très ambivalents à l’idée de modifier leur comportement addictif. Que faire
alors ? Je raisonnerai en référence à la dimension socialement neutre ou
anti-sociale du comportement concerné.
1. Supposons un comportement socialement « neutre »
( succion du pouce, trichotillomanie, … )
a)
Approche non-directive :
- Convaincre les parents d’attendre, en manifestant le plus d’indifférence
qu’ils peuvent, éventuellement en demandant à l’enfant de ne pas les agacer
( qu’il aille sucer son pouce dans sa chambre, peut-on lui dire sur un
mode neutre quand il « étale » son comportement en société) ;
- Rencontrer l’enfant dans une psychothérapie, parler avec lui de sa vie,
de ses problèmes ; faire alliance ; soulager ce que l’on peut dans
ses soucis ; se réjouir de ses ressources.
Evoquer son addiction comme une caractéristique de sa vie ni plus ni moins
importante que les autres ; lui faire remarquer qu’il la dépassera si et
quand lui aura vraiment décidé que c’est important de la dépasser et qu’alors,
s’il en a besoin, on l’aidera …
Y revenir de temps en temps, en faisant avec lui le point sur les avantages
et les inconvénients qu’elle lui apporte. Lui dire qu’on reste à l’écoute de sa
volonté.
b) Approche directive :
Chez les plus jeunes ( avant la pleine adolescence ) des parents déterminés peuvent parfois obtenir la correction de certains types de comportements addictifs gênants en imposant l’obéissance : une fois une première cessation obtenue, l’enfant se sent mieux et n’a plus envie de rechuter dans son addiction.
Mieux vaut cependant que les parents se concertent préalablement avec un psy
expérimenté pour évaluer le réalisme de leur projet, ainsi que le chemin à
suivre. L’idée générale alors est de tenir bon fermement, sans faire machine
arrière, sans cependant s’énerver, se crisper, entrer en escalade de violence.
Rendra service aussi un bon maniement des récompenses, car on demande beaucoup
d’efforts à l’enfant. Il faudra aussi discuter avec lui du fait qu’on insiste
parce qu’on l’aime bien et que l’on désire être fier de lui, et pas parce qu’on
le déteste tel qu’il est aujourd’hui. Il faut également l’aider dans la mise au
point de gestes alternatifs ( par exemple, lors de certaines encoprésies,
création de nouvelles habitudes de la défécation ).
Quelques applications susceptibles d’être efficaces : casser une
dépendance à Internet, ou des habitudes sociales tyranniques ( dormir avec
les parents ).
si vous désirez en discuter avec moi
Liens
http://www.jeanyveshayez.net/t15-sexu.htm
http://www.jeanyveshayez.net/544-cpsy.htm
http://www.jeanyveshayez.net/t02-ordi.htm
http://www.jeanyveshayez.net/biza-se2.htm
http://www.jeanyveshayez.net/caty.htm
http://www.jeanyveshayez.net/411-scot.htm#d55
Notes
[1] Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie,
professeur émérite à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de
Louvain.
Courriel : jyhayez@uclouvain.be.
Site Web : http://www.jeanyveshayez.net/
[2] Limite quelque peu arbitraire, je le concède volontiers
[3] Et le conte se
termine à l’inverse de l’histoire d’Œdipe : parce que Kirikou lui a enlevé
l’épine dans le dos qui la rendait enragée, Karaba devient belle et gentille,
et Kirikou se transforme en super guerrier adulte, bien viril, qui l’épouse.
Ça, c’est pour les déterminants plus inconscients du plaisir, que je ne nie
pas, tout en disant que quand il est fort, le plaisir est aussi recherché pour
soi, comme détaché de ses racines inconscientes.