Génétique et épigénétique ;

déterminisme et liberté

 

 

 

J.-Y. Hayez [1]   

 

 

 

Mots-clé

 

Génétique ; épigénétique ; nature et culture ; prédispositions génétiques ; liberté ; responsabilité.

 

I. Introduction

 

 

Au fil de la vie, le génome individuel se déploie pour donner forme, non seulement au phénotype somatique, sain ou porteur de maladies, mais aussi pour mettre en place certains « phénomènes », soit purement psychiques, soit à la limite du corps et de l’esprit. C’est de lui que nous héritons, au moins à titre de prédispositions de : 

 

- notre tempérament de base, nos traits de caractère les plus précoces et les plus stables. Par exemple, certains bébés et jeunes enfants sont déjà réputés avoir un tempérament easy going « qui ne s’en fait pas ; qui prend tout bien » ;  d’autres sont des dramatiseurs-nés. Certains sont passifs et indolents, d’autres curieux, entreprenants, fureteurs.

 

- La dotation basale  de ces deux grands dynamismes vitaux que sont l’agressivité et la sexualité. Pour ce qui est de l’inné, tous les enfants n’ont pas le même appétit sexuel ; certains ont le verbe haut et le poing facile ; d’autres sont des pacifiques conciliants ; d’autres encore ont tendance à se soumettre.

 

- Des dispositions affectives comme l’angoisse versus la témérité ; la tendance à la bonne humeur ou celle à la dépression ; la placidité versus le bouillonnement facile …

 

- La répartition du masculin et du féminin en chacun et peut-être, jusqu’à un certain point, des composants de l’orientation sexuelle.

 

- Les fonctions cognitives et leurs annexes les plus directes : la capacité langagière, l’eulexie ou la dyslexie ; les fonctions neuropsychologiques comme l’attention, la qualité du contrôle psychomoteur ( self-control d’une part et de l’autre hyperkinésie et/ou impulsivité et/ou maladresse motrice ) ; etc.

 

Par ailleurs, la franche pathologie du génome, déjà découverte ou à découvrir, intervient probablement ou sûrement dans des maladies  à expression comportementale comme l’autisme, la schizophrénie infanto-juvénile,  la maladie de Gilles de la Tourette, certaines énurésies, etc.

 

II. Les recherches contemporaines en génétique

 

 

I. Comment elles sont exprimées

 

Néanmoins, la présentation macroscopique des sphères d’influence repérées du génome que je viens d’exprimer reste traditionnelle.

 

Aujourd’hui, les généticiens ont du beaucoup plus précis à nous proposer. Il en va de même de cette nouvelle catégorie de collègues que sont les psychiatres-généticiens : à l’heure actuelle, ils occupent une place importante dans la pensée politically correct anglo-saxonne, et débarquent de plus en plus dans nos textes et congrès francophones avec, sous le bras, des schémas très compliqués, répliques adaptées de ce que l’on apprenait en Fac au cours de biochimie cérébrale ou de génétique.

 

Ces collègues identifient de plus en plus de gènes précis, à l’origine de prédispositions « affectives » ou de fonctionnement de la personnalité bien cadrées, elles aussi. Le médiateur entre ces gènes et le trait physique, ce sont des réactions neurochimiques qu’il freine ou favorise, et qui change l’équilibre des neurotransmetteurs.

 

Par exemple, après maltraitance prolongée, la tendance à une réaction dépressive prononcée est plus forte lorsque tel gène est présent. Un autre accroît la tendance à la violence, pouvant aller jusqu’aux crimes violents.

 

Selon la présence des gènes incriminés, on peut alors montrer comment l’organe cérébral ou tout le soma peuvent se modifier anatomiquement ( zones hypertrophiées ou hypotrophiées ) et chimiquement ( par exemple libération de plus ou moins de cortisol lors des stress, etc … )

 

Nos collègues psy-généticiens ne nient pas, pour autant, la duolecture « Nature - culture » ou « inné – acquis ». Mais à ce propos aussi ils montrent que, selon les types de réactions environnementales, des réactions biochimiques peuvent avoir lieu, qui modifient quelque chose sur les chaînes hélicoïdales d’enroulement des gènes, et donc, modifient l’expressivité de certains de ceux-ci. Bref, tout ce qui est important a l’air de se passer dans la sphère organique.

 

Leurs exposés de l’état de leurs recherches, illustrés de schémas que la technologie PPT fait scintiller par mille clignotements et mobilisations, produisent un effet de fascination sur une partie de leurs auditeurs. Comme si la science revenait enfin à la barre après tant d’années d’obscurantisme philosophique. Comme si le cœur de la vérité sur la nature profonde de l’être humain était enfin mis en perspective. « J’attends avec impatience qu’on me donne un marqueur biologique de la gravité de la maltraitance » s’écriait récemment un pédiatre chef de service universitaire après les avoir écoutés.

 

II. Analyse critique

 

A. La poule et l’oeuf

 

Ces découvertes en génétique ne font que commencer, elles sont intéressantes en ce qu’elles démontrent de plus en plus indiscutablement que nous sommes aussi somatiques et que la présence différenciée de gènes précis a des effets prédisposants plus ou moins forts et différents sur la vie psychique. Avec leur détection, on met l’accent sur une causalité partielle, chronologiquement primaire, qui contribue à rendre compte de tout ce que nous sommes.

 

En reconnaissance de son opérativité, les traitements multimédias voient confirmé leur valeur. Pour ce qui nous occupe ici, il s’agit pour le moment de proposer des médicaments qui contre-modifient les altérations du chimisme cérébral ou hormonal, en ce qu’ils seraient désorganisés par ces gènes. Un jour, on procédera sans doute à des interventions directes sur les gènes.

 

Faut-il pour autant franchir des pas supplémentaires dans le raisonnement ? Je n’en suis pas sûr ! A mon sens, chacun de nous constitue une entité [2] psychosomatique, avec des résonances, des lois d’influence entre le corps et l’esprit qui restent très mal connues. Croire à l’influence des gènes c’est bien.

 

Mais croire que c’est parce qu’ils sont présents ou absents, ou modifiés par l’acquis … que se produisent toutes les transformations du cerveau que l’on observe, c’est autre chose.

 

Oui, après maltraitance et quand il existe un certain type de gènes, il existe certaines modifications hypothalamo-hypophysaires plus prononcées. Mais est-ce seulement parce que le gène existe ? Et puis, sont-ce bien ces modifications – ou seulement ces modifications – qui entraînent un vécu dépressif ? Ou est-ce que le vécu dépressif, émanation plus autonome de l’esprit humain, entraîne les modifications cérébrales en question, facilitées et amplifiées ici par la présence d’un gène précis ? Va savoir ! Et si l’on continuait à admettre, humblement et sagement, que l’on est face à l’histoire de la poule et de l’oeuf ?

 

Les philosophes et les psychothérapeutes, n’ont jamais nié qu’il existait un substrat matériel à la pensée. Deux positions extrêmes peuvent s’en suivre qui me paraissent fausses et dangereuses :

 

- Prétendre que ce substrat n’est qu’un accompagnant sans importance. On voit bien que non, par exemple parce que la prescription de certains médicaments a un effet contributif sur le terrain affectif de la pensée, et parfois même sur son contenu ( par exemple : la pensée dépressive normothymique ).

 

- Donner à ce substrat matériel toute l’importance du monde. En ajoutant que s’il est là, c’est qu’existe un gène déjà connu ou inconnu, à découvrir au plus vite. En ajoutant enfin que l’acquis, c’est à dire les facteurs environnementaux ou l’histoire de vie, existent bien sûr, mais que leur opération importante, finalement, c’est de provoquer des réactions chimiques qui modifient l’expressivité de certains gènes. Si l’on croit cela, nous voici redéterminés complètement par l’organique en nous.

 

Et donc, quand je m’introspecte, quand je pense à ce qu’est mon passé, je trouve plus sage de continuer à croire à l’énigme de la poule et de l’oeuf et aux mystères des résonances corps-esprit. Oui, des zones spécifiques du cerveau s’activent chez les personnes atteintes de TOCS, et le PET-Scan le démontre. Oui, c’est une bonne raison pour contribuer à les soulager aussi avec des médicaments. Non, cela ne démontre aucune préséance des forces du corps sur celles de l’esprit. Oui, on a fait du réductionnisme lié au conflit des générations lorsqu’on veut faire des TOCS un mal centralement organique.

 

B. Risques d’une mauvaise utilisation des recherches génétiques

 

Les recherches génétiques appliquées à la psychiatrie, c’est à dire à la nature de l’être humain en bonne ou en mauvaise santé mentale, ont le grand mérite de nous rappeler autrement que philosophiquement que nous sommes aussi un génome, un soma, un inné qui n’est que partiellement remodelable par la vie.

 

Mais telles qu’elles sont notées, avec, à mon sens, trop d’enthousiasme et de volonté d’affirmation, elles incluent plusieurs grands risques :

 

- Risque de fasciner les plus jeunes : elles ont une apparence scientifique qui est bien dans l’air du temps. Et puis, dans la transmission intergénérationnelle, il y a le plus souvent dans le chef des plus jeunes une part de conflictualité et de volonté de se différencier. Les troubles de l’attachement ont donc remplacé la carence affective et les TOCS, la névrose obsessionnelle. Soit. Mais la génétique, trop ignorée si pas méprisée par les grands-pères et les pères, constitue elle aussi un lien nouveau d’affirmation d’un Soi-jeune. Gare aux outrances !

 

- Fascination des chercheurs eux-mêmes, emballés – dans les deux sens du terme – par leurs machines et par leurs découvertes, ils pourraient finir par prendre la partie pour le tout. Bah, nous n’avons pas vraiment de leçon à leur donner. Espérons qu’ils seront moins impérialistes avec leurs idées que nous ne l’avons été avec les nôtres à une certaine époque de l’histoire des services psychiatriques.

 

- Il ne faut certainement pas perdre de vue les incitants et les intérêts économiques à l’arrière-plan de ces recherches, ce dont bien des chercheurs sont dupes ! L’industrie a bien plus de raisons de les promouvoir que de pousser les recherches à moitié philosophiques consacrées à la psychothérapie classique. La psychothérapie, ça fait juste vendre quelques divans et quelques crayons. Les recherches génétiques, elles, vont faire vendre du colossal :

 

-         appareils très coûteux destinés à la recherche, nécessitant des upgrade perpétuels : jusque parfois être aussi fascinants pour le chercheur que l’ordi qui fait défiler World of warcraft pour le gamin de quinze ans. Une des raisons latérales pour lesquelles il existe tant de recherche en neuroscience, c’est que les appareils sont là, jolies sirènes qu’il faut rentabiliser …

 

-         structures de soins et appareils nécessaires aux thérapies géniques ;

 

-         et plus banalement, myriades de médicaments destinés à corriger les prédispositions pénibles ou dangereuses issues des gènes. On commence même à annoncer des médicaments individualisés, en référence à la cartographie génétique de l’utilisateur. Tiens, celle-là aussi quelqu’un va bien devoir la payer :

 

-         etc …

 

- Le dernier risque, enfin, c’est que les Etats s’emparent de ces découvertes, avec le réductionnisme simplificatoire dont ils sont capables, puis accroître le contrôle social sur ces citoyens dont ils espèrent toujours vaguement qu’ils correspondront à des standards peu dérangeants.

 

Une vue de l’esprit me dites-vous ? Un président de la République bien connu ne vient-il pas d’affirmer que la pédophilie était un problème génétique ? Et alors, l’eugénisme est-il vraiment à exclure ? N’a-t-il pas existé dans l’Histoire des précédents où l’on a éliminé tous les êtres différents et improductifs.

 

Si l’industrie pharmaceutique s’y met, à quand la vaporisation de masse, dans le stade, de spray régulateur de la prédisposition à la violence ? Et pourquoi ne pas proposer un jour, encore plus clairement qu’aujourd’hui, toutes sortes de produits à prendre à vie, qu’on n’appellerait plus médicaments mais régulateurs. L’insuline des gènes en quelque sorte ! De superbes abraseurs des différences amenées par la vie !

 

Au delà de ses strictes et judicieuses indications, pour les vrais hyperkinétiques, la Rilatine est déjà occupée à jouer ce rôle non-avoué chez la majorité de ses réceptionnaires. Et aujourd’hui les firmes pharmaceutiques, appuyés par des chercheurs indépendants – cela va de soi ! – nous matraquent l’idée de l’hyperkinésie des adultes : un nouveau marché où vendre et réguler. Le Prozac remplit aussi cette fonction, mais on peut certes encore l’amplifier en assénant plus fort encore l’idée de prédispositions génétiques. Etc.

 

Après les OGM, voici venir les HGC, c’est à dire les humains génétiquement corrigés ! Et pourquoi pas, un jour, les vrais HGM : on repère chez le papa ou la maman candidats telles ou telles présences génétiques défavorables, et on leur corrige cela génétiquement.

 

« Frères humains qui après nous, vivrez … n’ayez contre mon discours ni le coeur saturé, ni l’esprit obtus ». Restez vigilants. Sauvez notre liberté d’humains.

 

III. Comment tenir compte de l’implication génétique ?

 

Pour ma part, jusque bien loin dans ma carrière, ma prise en compte du génome et de ses effets a été assez théorique. Ce n’est que progressivement que j’ai vraiment réfléchi à l’impact des « prédispositions » qui en sont issues , ce qui m’a amené à poser, quand c’était indiqué, les trois catégories de gestes que voici :

 

A. Le recours à une médication

 

La médication est susceptible d’exercer un effet radical sur certaines zones, circuits associatifs ou neurotransmetteurs cérébraux. Ici, le médicament s’attaque, en tout ou en partie, à la composante organique de l’ensemble causal d’un problème. Par exemple, en rééquilibrant autrement le jeu des neurotransmetteurs, les neuroleptiques améliorent parfois considérablement les délires et l’agitation incohérente des enfants psychotiques. Ailleurs, l’effet est moins radical, - il ne touche guère les racines les plus profondes d’un problème -, mais néanmoins l’amélioration de certains symptômes est déjà intéressante. Par exemple, lors des épisodes les plus aigus et les plus pénibles d’un stress post-traumatique, l’appoint d’une médication anxiolytique transitoire aide l’enfant à mieux dormir et à ressentir ses peurs avec moins de crudité.

 

Nous savons qu’il ne faut pas abuser des psychotropes chez les enfants mais, par respect pour le mal-être du corps, il ne faut pas non plus les dédaigner. Ainsi, il est semble que la Risperidone améliore légèrement le contact social d’une partie des autistes. Allez savoir pourquoi ! La leur prescrira-t-on alors que par ailleurs, elle risque de leur faire prendre dix kilos de poids supplémentaire et qu’on ne connaît encore rien d’éventuels effets secondaires à long terme ? Décision délicate, à prendre au cas par cas, en co-responsabilité avec les parents et avec l’enfant dans la mesure où il peut comprendre les enjeux.

 

B. Créer de la pensée objective et efficace

 

Cette idée est centrale dans les thérapies cognitivistes dont j’ai déjà dit que j’utilisais des composantes « en amateur ».  A y recourir, mon objectif  est  d’amener l’enfant à modifier certains contenus erronés et pathogène de ses pensées, en « travaillant » -comme nous aimons dire- sur des images et des mots générés par sa propre pensée spontanée. Je l’invite à se raisonner, à  « penser à autre chose » qui soit plus agréable ou plus rationnel. Il n’a pas  de prise volontariste sur le flux mental spontané qui résulte, et de ses prédispositions génétiques, et des « albums de photos internes » issus de son histoire de vie, mais il peut y réagir autrement, créer des contre-pensées et donc en modifier la gestion.  Cette différence de perspective est essentielle !

 

Par exemple, en parlant avec un grand enfant dont l’angoisse reste tenace et abondante, on peut, dans des termes très simples, l’informer quant à probable prédisposition au stress existant dans sa « nature ». Prédisposition qui déchaîne chez lui une imagination  floride centrée sur l’agression de soi. On peut l’inviter et l’entraîner à se relaxer corporellement et à se créer des « stop mentaux » : « Stop, c’est mon imagination » quand il sent monter ses angoisses les plus folles – le revenant en haut de l’escalier ! - ; tout de suite après son cri intense « Stop ! », il peut  recourir à des pensées agréables de diversion, agrémentées éventuellement d ‘idées où il se raisonne. On peut encore l’encourager à poser des comportements courageux, où il affronte davantage ses dangers imaginaires. S’il y réussit, outre que son entourage le renforcera probablement positivement, le succès rencontré accroîtra son narcissisme et son envie de recommencer. Peut-être cela coupera-t-il aussi un cercle vicieux, où, au-delà du génétique, « il se montait le bourrichon », comme on dit familièrement, c’est-à-dire où il s’en remettait plus librement une couche en pensées négatives. A constater que le danger redouté ne s’est pas abattu, peut-être renoncera-t-il cette source secondaire de rumination délétère.

 

En voici une illustration dans un autre domaine, celui de l’impulsivité et des décharges agressives erratiques, disproportionnées aux stimuli qui les provoquent.

 

ILL : Justin ( seize ans ) a un équipement en agressivité et en impulsivité nettement supérieurs à la moyenne. Sans doute l’absence de son père au foyer et un première éducation par une maman gentille, mais craintive et démissionnaire, ne lui a-t-elle pas permis de bien penser la gestion de cette agressivité. Il n’a pas pu non plus s’appuyer sur des commentaires de valorisation de sa personne au moment où son agressivité fonctionnait comme une force positive. Il n’a pas pu non plus être encadré par un système solide de règles et de sanctions.

Justin a donc le coup de poing foudroyant ; c’est son seul problème ; après, il est désolé, mais il a déjà blessé du monde et pour cette raison, il est placé et replacé dans des institutions résidentielles de plus en plus sévères et il reçoit une solide médication. Nous nous entendons très bien, lui et moi : quand les ados ont confiance dans leur psy, ils ont vraiment confiance, et ce peut être très bilatéralement agréable et productif. A cause de cela, parce que ses ennuis sociaux l’incommodent vraiment beaucoup, et aussi parce qu’il vieillit et qu’il est plus réceptif à seize ans qu’à quatorze, il accepte de s’entraîner avec moi, jeux de rôles avec vieux fauteuils à l’appui, pour se crier « Non », dans la tête au moment où son poing démarre et pour apprendre à dévier la trajectoire de celui-ci de quelques centimètres. Quand l’impulsivité est moins foudroyante, il apprend aussi à utiliser des mots plutôt que des actes, à recourir à un punching-ball, etc.

A la fin d’une des séances suivantes, il se lève en boitillant, me regarde du coin de l’œil, un léger sourire aux lèvres et commente : « Vous savez, je me suis cassé un orteil. J’ai suivi votre conseil et j’ai tapé dans un mur avec mon pied ». Je lui manifeste toute ma joie. On ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs, et je préfère cet accident, possiblement dissuasif, au nez cassé d’une éducatrice, qui le fait passer à tort pour un voyou.

 

C. L’aide au deuil

 

Créer de la pensée et s’entraîner à bien l’utiliser  pour mieux se gérer, cela ne réussit pas toujours, ou pas toujours suffisamment. Une intervention inverse vise donc à ce que l’enfant et sa famille acceptent la part de l’inné dans la problématique, sans se nourrir de l’illusion de la gérer beaucoup mieux, du moins actuellement. Qu’il l’accepte, confiant dans les richesses qu’il possède également, sans se sentir d’une moindre valeur que les autres. 

 

 Et que l’entourage en fasse autant : qu’il ne disqualifie pas l’enfant et qu’il ne se sente pas dévalorisé parce que la problématique de celui-ci ne progresse pas.

 

Enfin,  on cherche tous ensemble des stratégies pour s’adapter le moins inconfortablement possible à la situation ( c’est à dire gérer un peu mieux ).

 

Les parents d’enfants hyperkinétiques connaissent bien de l’intérieur la valeur et les combinaisons possibles de ces trois catégories d’intervention, eux qui naviguent à longueur de temps entre la médication de l’enfant, la création de pensée et la mise en place d’efforts là où c’est possible, et le renoncement là où ça ne l’est pas.

 

III. Génétique, liberté et responsabilité

 

 

A. Il peut exister une franche pathologie génétique, en référence à laquelle on ne peut reprocher à l’enfant l’issue phénotypique du « noyau dur » de son problème.

 

L’enfant qui souffre d’un TDA/H correctement diagnostiqué ressort d’une causalité organique importante qui lui donne les allures d’un petit écureuil. En ce inclus quelques moments où il peut figer son attention quelques instants, face à un danger ou à un stimulus inconnu, qui excite son angoisse et sa curiosité. A cette causalité organique, il s’ajoute le plus souvent progressivement une couche d’idées et de sentiments d’injustice et de colère, de dépression ( mauvaise image de soi ) et d’insécurité ( on n’arrête pas de le disqualifier  ) qui viennent encore aggraver son agitation, avec, cette fois, jusqu’à un certain point, l’implication de sa volonté ( de protester, de se laisser aller, etc. ). Il peut donc, comme on dit familièrement « faire des efforts », mais seulement jusqu’à un certain point, c’est à dire qu’il peut développer des stratégies mentales, avec issues rapides et brèves, pour mieux gérer son agitation et son impulsivité. Ou, au contraire, il peut se laisser aller, voire décider plus ou moins consciemment de résister aux demandes de meilleure adaptation qu’on lui serine.

 

Autre illustration, très fréquente, c’est la nébuleuse des « problèmes d’apprentissage », plus ou moins diffus, plus ou moins spécifiques. Un certain nombre d’entre eux ont un « noyau dur » directement issu du génome, autour de l’équipement en intelligence et en fonctions « instrumentales » annexes. Or à égalité de déficit, on voit des enfants se battre pour donner le meilleur d’eux-mêmes, d’autres qui jettent le gant, d’autres encore qui mettent au point d’habiles mécanismes de résistance ou de focalisation de l’attention sur eux,  leur valant parfois d’avoir leur mère à leur côté chaque soir durant deux heures.

 

Ces enfants aussi ont une part de responsabilité dans la gestion et l’évolution de leur problème. Et pour une autre part, c’est leur nature qui est là, dont il faudrait accepter « l’épaisseur ». Et c’est parfois bien malaisé de décréter quand s’arrête l’une et quand commence l'autre [3].

 

D’autres enfants prennent leur pathologie comme prétexte pour obtenir des avantages ou éviter des punitions pourtant méritées. Par exemple, en dehors de ses phases les plus délirantes, un enfant schizophrène peut identifier approximativement le Bien et le Mal et contrôler son agressivité. S’il ne le fait pas, il a des comptes à rendre.

ILL. Djibah ( seize ans ) vit en institution résidentielle. Diagnostiqué schizophrène, fantasque, solitaire, passant sa vie à d'invraisemblables bricolages à la Bettelheim, ayant le rendement intellectuel d'une première année primaire, il ne pose cependant pas de problèmes majeurs pour gérer son quotidien et se montre plutôt affectueux avec les éducatrices. Arrive dans le groupe Raymond ( douze ans ) qui attire vite l'attention sur lui. L'humeur de Djibah s'assombrit ; si Raymond est sur son chemin, il le bouscule sans ménagements. Une nuit, l'éducateur de veille est attiré par des cris perçants : Djibah a marqué le ventre de Raymond par trois longues estafilades au cutter, qui restent heureusement superficielles. Écarté provisoirement du groupe, il y reprendra sa place et l'on s'y montrera davantage attentif à son « message » [4].

ILL. Manuel ( onze ans ) paraît - emprisonné » dans l'un ou l'autre rite étroit - par exemple, jouer des heures au Monopoly , tout seul (!) ; il est très insécurisé par le changement non préparé, à l'origine d'agressions verbales et physiques impulsives.

Il est vite soupçonneux, interprétatif, se sentant visé par des « magouilles » contre lui. Dès qu'on le conteste, ou si l'autre l'insulte, il donne de violents coups de poing et de pied ou cherche à étrangler l'agresseur. Il met ses pairs à distance de lui en les effrayant. A l'école, il a demandé à être isolé pour que l'on ne voie pas les erreurs présentes dans ses exercices. Si l'on diminue sa dose de neuroleptiques, c'est le délire interprétatif il est persuadé que tel éducateur se moque de lui... ou que le diable l'attend dans sa chambre pour prendre son âme ... régulièrement, des fous rires le traversent, il les attribue à « ses idées bizarres » mais il ne peut pas faire part de celles-ci.

Un jour, en dehors de tout contexte de crise, il cherche à étrangler un éducateur au moment où celui-ci lui tourne le dos ; en  remontant le passé récent, il semble qu'il en construisait le projet depuis au moins deux semaines, suite à une petite altercation avec cet éducateur au sujet des règles de vie.

 

Enfin, l’enfant peut accepter ou refuser de recevoir de l’aide spécialisée. De son accueil ou de son rejet aussi, il est susceptible d’être tenu pour responsable dans une certaine mesure [5].

 

C. Cela revient à dire que la vraie responsabilité, c’est dans la durée qu’il faut aller la chercher, bien plus qu’au coup par coup, en se centrant sur des actes isolés où il y aura inévitablement quelques dérapages ( par exemple : des impulsions irrésistibles ; un manque de projet manifeste.

 

Elle porte sur le projet de vie, elle se définit à partir des choix faits pour vivre, de façon plus ou moins sociable, en ce inclus le refus ou l’adhésion à l’idée de soins. Le point de vue psycho-éducatif, ici, pourrait largement diverger du point de vue criminologique ou pénal, qui se centre davantage sur l’acte délictueux.

 

En voici une autre illustration :

 

ILL : Je soigne depuis plus d’un an Tony ( seize ans ), un adolescent vraiment pédophile. Il n’a pas peur du terme, qu’il s’adresse à lui-même dans sa dimension « phile », « ami intense des enfants ». Pas pervers, mais vivant la grande immaturité amoureuse fusionnelle propre à bien des pédophiles. Tony « fond » devant les jeunes garçons en général, et a deux, trois jeunes amis entre onze et treize ans pour lesquels il brûle d’amour. Ce qui l’inquiète, et dont il a fini par s’ouvrir en consultation, c’est qu’il pourrait un jour passer à l’acte sexuellement avec un garçon qui n’y consentirait pas. Ça, il ne le veut pas ! S’il n’y avait que le sentiment amoureux, avec, au bout, de la sexualité consentie,  il n’aurait jamais consulté, malgré la réprobation sociale qu’il commence à enregistrer autour de lui, même dans sa propre famille et qui le renvoie et le conforte plutôt dans sa bulle avec des enfants. Mais il sent bien que sa sexualité pourrait échapper au contrôle de sa volonté et commence à lui échapper. Juste avant de me consulter, il a de lui-même renoncé à collectionner des images de pornographie infantile, et il me dit s’y tenir. Dans ses fantasmes masturbatoires, ses petits copains sont là à l’occasion, mais « on ne fait pas de sexe, me précise-t-il, je me mets dans des paradis avec eux ». Il commence à lui arriver de penser : « Si un garçon me provoque et qu’il est vraiment consentant, je ne dirai pas non ». Mais j’ai peur, moi – et lui aussi, d’ailleurs – d’une dégringolade très rapide vers le sexe-plaisir et le sexe-nirvana : s’il se met à toucher au sexe avec ses petits amis, lui si vulnérable risque fort de devenir très vite dépendant et d’oublier jusqu’à un certain point les principes de non-violence auxquels il tient pourtant sincèrement.

 

            Pourquoi est-ce que je vous parle de Tony maintenant ? Il existe un enracinement profond de sa pédophilie. Quand il me raconte son histoire et qu’il évoque ses liens familiaux, ça a l’air banal. Famille modeste, fonctionnelle, où il n’a été ni trop ou trop mal aimé, ni rejeté. Pas d’initiation sexuelle précoce, ni d’autres dysfonctions sexuelles. Peut-être existe-t-il en lui ce désir paradoxal de se conduire avec des plus jeunes à la fois comme une mère et comme Peter Pan. Nous cherchons honnêtement ensemble. Et s’il y avait aussi des implications génétiques dans tout cela ? Je ne pense pas qu’il existe un gène de la pédophilie ; par contre, il n’est pas impossible que la résultante de plusieurs tendances issues de la génétique, prédispose Tony à une manière tendre, protectrice, régressive d’aimer, et que ceci s’ajoute à des empreintes affectives encore à trouver.

Ce que je veux souligner aussi, c’est que Tony prend ses responsabilités in tempore non suspecto. Ce n’est pas sur injonction, ni pour échapper à quelque sombre sanction qu’il est venu me voir. Au fond, sa position est parfaitement éthique : il veut aimer à sa manière, mais sans violer le consentement de l’autre !

 

En plus, il est d’accord de suivre mes propositions thérapeutiques : essayer de mieux comprendre la source de son attirance affective ; s’entraîner à des comportements qui réduisent l’envahissement de son psychisme par de la sexualité pédophilique ( s’obliger à changer de fantasme ou à se masturber à toute allure quand ce n’est pas possible ). Après maintes discussions plus philosophiques et scientifiques, il s’est engagé sur l’honneur, face à lui-même, à ne jamais provoquer un jeune de moins de quatorze ans, et même à ne jamais répondre aux provocations d’un moins de douze ans et demi. Ces limites d’âge peuvent vous faire sourire et évoquer l’arbitraire, mais elles ont été soigneusement pensées par lui. Je les respecte tout comme, globalement, je le respecte.

 

IV. Conclusion

 

En terminant cet article, je me rends compte que, si j’ai parlé des prédispositions issues de la génétique, de leur dimension irréductible et pourtant d’une possible gestion, j’aurais pu parler de la même manière des prédispositions issues de notre histoire de vie et encore de celles qui sont issues de notre environnement social d’aujourd’hui. Elles, non plus, nous ne savons pas en changer la nature par de seules injonctions volontaires : seules des psychothérapies profondes ou des mesures sociales peuvent le faire, à l’instar de l’action que les médecins peuvent exercer sur les fruits somatiques de la génétique. Mais nous avons prise jusqu’à un certain point sur leur gestion. Ici aussi c’est la part de notre responsabilité, dont les frontières ne sont pas très claires.

 

D’ailleurs, les trois types de prédispositions – génétiques, historico-psychiques et sociales – s’entremêlent en une résultante sur laquelle travaille notre lucidité, notre intelligence et notre capacité de créer des projets personnels.

 

ILL. Justin n’a pas vraiment choisi son équipement anormalement haut en agressivité ni en impulsivité, pas plus qu’il n’a choisi qu’une mère démissionnaire ne lui donne pas de bonnes idées de socialisation. Mais il a accepté ses médicaments et un entraînement pour socialiser davantage l’expression de son agressivité. Rien à redire. S’il ne l’avait pas fait, on aurait dû le tenir pour responsable d’actes qui, pris chacun isolément, se seraient avérés être très impulsifs.

 

Quoi qu’il en soit, je suis tout aussi attentif à interroger et à réinterroger ce champ mystérieux de la liberté qu’à spéculer sur la génétique. Je n’ai jamais dit à un petit hyperkinétique amélioré dans le contexte d’un prise de Rilatine : « La Rilatine t’a guéri » mais plutôt : « La Rilatine a créé un nouveau terreau en toi ; elle facilite la concentration ; et tu as décidé d’utiliser positivement cette opportunité ».

 

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Notes

 

 



[1]   Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain, premier chef du service de Psychiatrie Infanto-juvénile des Cliniques universitaires Saint-Luc. Courriel mailto:jyhayez@uclouvain.be Site Web : www.jeanyveshayez.net

 

[2]   Je préfère le mot « entité », essentiellement définie pas ses frontières individuelles, au mot « unité » qui fait trop penser à l’harmonie bien réglée. Or, il existe pas mal d’anarchie, de bric à brac en chacun de nous, et notamment quand on veut définir les rapports corps-esprit.

 

[3]   Jésus avait déjà remarqué qu’il était plus difficile de doubler la mise quand un homme avait reçu un talent plutôt que dix. Et ses paroles très dures pour le paumé resté passif constituent pour moi, un des très rares mystères de l’Évangile. Un élément de preuve, peut-être que Jésus, qui parle alors comme un parent indûment déçu, n’était pas vraiment parfait, simplement « suffisamment bon », lui aussi.

 

[4]   Son message ? Je suis persuadé que c’en était un. Djibah aurait pu éventrer Raymond et ne l’a pas fait ! Si l’on avait pu réagir dans les nuances à son acte, il aurait fallu et le blâmer et le féliciter pour avoir pu s’arrêter au symbolique.

 

[5]   Une certaine mesure, car sa lucidité et sa liberté d’évaluation pourrait être brouillée, elle aussi, par des vécus d’origine génétique partielle : un vécu dépressif par exemple.