Génétique
et épigénétique ;
déterminisme
et liberté
J.-Y.
Hayez [1]
Mots-clé
Génétique ; épigénétique ; nature et culture ; prédispositions génétiques ; liberté ; responsabilité.
I.
Introduction
Au fil de la vie, le génome individuel se déploie pour
donner forme, non seulement au phénotype somatique, sain ou porteur de
maladies, mais aussi pour mettre en place certains « phénomènes »,
soit purement psychiques, soit à la limite du corps et de l’esprit. C’est de
lui que nous héritons, au moins à titre de prédispositions de :
-
notre tempérament de base, nos traits de caractère les plus précoces et les
plus stables. Par exemple, certains bébés et jeunes enfants sont déjà réputés
avoir un tempérament easy going
« qui ne s’en fait pas ; qui
prend tout bien » ;
d’autres sont des dramatiseurs-nés. Certains sont passifs et indolents,
d’autres curieux, entreprenants, fureteurs.
-
La dotation basale de ces deux grands
dynamismes vitaux que sont l’agressivité et la sexualité. Pour ce qui est de
l’inné, tous les enfants n’ont pas le même appétit sexuel ; certains ont
le verbe haut et le poing facile ; d’autres sont des pacifiques
conciliants ; d’autres encore ont tendance à se soumettre.
-
Des dispositions affectives comme l’angoisse versus la témérité ;
la tendance à la bonne humeur ou celle à la dépression ; la placidité versus
le bouillonnement facile …
-
La répartition du masculin et du féminin en chacun et peut-être, jusqu’à un
certain point, des composants de l’orientation sexuelle.
-
Les fonctions cognitives et leurs annexes les plus directes : la capacité
langagière, l’eulexie ou la dyslexie ; les fonctions neuropsychologiques
comme l’attention, la qualité du contrôle psychomoteur ( self-control d’une
part et de l’autre hyperkinésie et/ou impulsivité et/ou maladresse motrice
) ; etc.
Par
ailleurs, la franche pathologie du génome, déjà découverte ou à découvrir,
intervient probablement ou sûrement dans des maladies à expression comportementale comme l’autisme, la schizophrénie
infanto-juvénile, la maladie de Gilles
de la Tourette, certaines énurésies, etc.
II.
Les recherches contemporaines en génétique
Néanmoins, la présentation macroscopique des sphères d’influence repérées du génome que je viens d’exprimer reste traditionnelle.
Aujourd’hui,
les généticiens ont du beaucoup plus précis à nous proposer. Il en va de même
de cette nouvelle catégorie de collègues que sont les
psychiatres-généticiens : à l’heure actuelle, ils occupent une place
importante dans la pensée politically correct anglo-saxonne, et débarquent de
plus en plus dans nos textes et congrès francophones avec, sous le bras, des
schémas très compliqués, répliques adaptées de ce que l’on apprenait en Fac au
cours de biochimie cérébrale ou de génétique.
Ces
collègues identifient de plus en plus de gènes précis, à l’origine de
prédispositions « affectives » ou de fonctionnement de la
personnalité bien cadrées, elles aussi. Le médiateur entre ces gènes et le
trait physique, ce sont des réactions neurochimiques qu’il freine ou favorise,
et qui change l’équilibre des neurotransmetteurs.
Par exemple, après maltraitance prolongée, la tendance à une réaction dépressive prononcée est plus forte lorsque tel gène est présent. Un autre accroît la tendance à la violence, pouvant aller jusqu’aux crimes violents.
Selon la présence des gènes incriminés, on peut alors montrer comment l’organe cérébral ou tout le soma peuvent se modifier anatomiquement ( zones hypertrophiées ou hypotrophiées ) et chimiquement ( par exemple libération de plus ou moins de cortisol lors des stress, etc … )
Nos
collègues psy-généticiens ne nient pas, pour autant, la duolecture
« Nature - culture » ou « inné – acquis ». Mais à
ce propos aussi ils montrent que, selon les types de réactions
environnementales, des réactions biochimiques peuvent avoir lieu, qui modifient
quelque chose sur les chaînes hélicoïdales d’enroulement des gènes, et donc,
modifient l’expressivité de certains de ceux-ci. Bref, tout ce qui est
important a l’air de se passer dans la sphère organique.
Leurs
exposés de l’état de leurs recherches, illustrés de schémas que la technologie
PPT fait scintiller par mille clignotements et mobilisations, produisent un
effet de fascination sur une partie de leurs auditeurs. Comme si la science
revenait enfin à la barre après tant d’années d’obscurantisme philosophique.
Comme si le cœur de la vérité sur la nature profonde de l’être humain était
enfin mis en perspective. « J’attends avec impatience qu’on me donne un
marqueur biologique de la gravité de la maltraitance » s’écriait
récemment un pédiatre chef de service universitaire après les avoir écoutés.
Ces découvertes en génétique ne font que commencer, elles sont intéressantes en ce qu’elles démontrent de plus en plus indiscutablement que nous sommes aussi somatiques et que la présence différenciée de gènes précis a des effets prédisposants plus ou moins forts et différents sur la vie psychique. Avec leur détection, on met l’accent sur une causalité partielle, chronologiquement primaire, qui contribue à rendre compte de tout ce que nous sommes.
En
reconnaissance de son opérativité, les traitements multimédias voient confirmé
leur valeur. Pour ce qui nous occupe ici, il s’agit pour le moment de proposer
des médicaments qui contre-modifient les altérations du chimisme cérébral ou
hormonal, en ce qu’ils seraient désorganisés par ces gènes. Un jour, on
procédera sans doute à des interventions directes sur les gènes.
Faut-il
pour autant franchir des pas supplémentaires dans le raisonnement ? Je
n’en suis pas sûr ! A mon sens, chacun de nous constitue une entité [2]
psychosomatique, avec des résonances, des lois d’influence entre le corps et
l’esprit qui restent très mal connues. Croire à l’influence des gènes c’est
bien.
Mais croire que c’est parce qu’ils sont présents ou absents, ou modifiés par l’acquis … que se produisent toutes les transformations du cerveau que l’on observe, c’est autre chose.
Oui, après maltraitance et quand il existe un certain type de gènes, il existe certaines modifications hypothalamo-hypophysaires plus prononcées. Mais est-ce seulement parce que le gène existe ? Et puis, sont-ce bien ces modifications – ou seulement ces modifications – qui entraînent un vécu dépressif ? Ou est-ce que le vécu dépressif, émanation plus autonome de l’esprit humain, entraîne les modifications cérébrales en question, facilitées et amplifiées ici par la présence d’un gène précis ? Va savoir ! Et si l’on continuait à admettre, humblement et sagement, que l’on est face à l’histoire de la poule et de l’oeuf ?
Les philosophes et les psychothérapeutes, n’ont jamais nié qu’il existait un substrat matériel à la pensée. Deux positions extrêmes peuvent s’en suivre qui me paraissent fausses et dangereuses :
- Prétendre que ce substrat n’est qu’un accompagnant sans importance. On voit bien que non, par exemple parce que la prescription de certains médicaments a un effet contributif sur le terrain affectif de la pensée, et parfois même sur son contenu ( par exemple : la pensée dépressive normothymique ).
-
Donner à ce substrat matériel toute l’importance du monde. En ajoutant que s’il
est là, c’est qu’existe un gène déjà connu ou inconnu, à découvrir au plus
vite. En ajoutant enfin que l’acquis, c’est à dire les facteurs
environnementaux ou l’histoire de vie, existent bien sûr, mais que leur
opération importante, finalement, c’est de provoquer des réactions chimiques
qui modifient l’expressivité de certains gènes. Si l’on croit cela, nous voici
redéterminés complètement par l’organique en nous.
Et
donc, quand je m’introspecte, quand je pense à ce qu’est mon passé, je trouve
plus sage de continuer à croire à l’énigme de la poule et de l’oeuf et aux
mystères des résonances corps-esprit. Oui, des zones spécifiques du cerveau
s’activent chez les personnes atteintes de TOCS, et le PET-Scan le démontre.
Oui, c’est une bonne raison pour contribuer à les soulager aussi avec des
médicaments. Non, cela ne démontre aucune préséance des forces du corps sur celles
de l’esprit. Oui, on a fait du réductionnisme lié au conflit des générations
lorsqu’on veut faire des TOCS un mal centralement organique.
Les
recherches génétiques appliquées à la psychiatrie, c’est à dire à la nature de
l’être humain en bonne ou en mauvaise santé mentale, ont le grand mérite de
nous rappeler autrement que philosophiquement que nous sommes aussi un génome,
un soma, un inné qui n’est que partiellement remodelable par la vie.
Mais
telles qu’elles sont notées, avec, à mon sens, trop d’enthousiasme et de
volonté d’affirmation, elles incluent plusieurs grands risques :
-
Risque de fasciner les plus jeunes : elles ont une apparence scientifique
qui est bien dans l’air du temps. Et puis, dans la transmission
intergénérationnelle, il y a le plus souvent dans le chef des plus jeunes une
part de conflictualité et de volonté de se différencier. Les troubles de
l’attachement ont donc remplacé la carence affective et les TOCS, la névrose
obsessionnelle. Soit. Mais la génétique, trop ignorée si pas méprisée par les
grands-pères et les pères, constitue elle aussi un lien nouveau d’affirmation
d’un Soi-jeune. Gare aux outrances !
-
Fascination des chercheurs eux-mêmes, emballés – dans les deux sens du
terme – par leurs machines et par leurs découvertes, ils pourraient finir
par prendre la partie pour le tout. Bah, nous n’avons pas vraiment de leçon à
leur donner. Espérons qu’ils seront moins impérialistes avec leurs idées que
nous ne l’avons été avec les nôtres à une certaine époque de l’histoire des
services psychiatriques.
-
Il ne faut certainement pas perdre de vue les incitants et les intérêts
économiques à l’arrière-plan de ces recherches, ce dont bien des chercheurs
sont dupes ! L’industrie a bien plus de raisons de les promouvoir que de
pousser les recherches à moitié philosophiques consacrées à la psychothérapie
classique. La psychothérapie, ça fait juste vendre quelques divans et quelques
crayons. Les recherches génétiques, elles, vont faire vendre du colossal :
-
appareils très coûteux destinés à la recherche,
nécessitant des upgrade perpétuels : jusque parfois être aussi fascinants
pour le chercheur que l’ordi qui fait défiler World of warcraft pour le gamin
de quinze ans. Une des raisons latérales pour lesquelles il existe tant de
recherche en neuroscience, c’est que les appareils sont là, jolies sirènes
qu’il faut rentabiliser …
-
structures de soins et appareils nécessaires aux
thérapies géniques ;
-
et plus banalement, myriades de médicaments destinés
à corriger les prédispositions pénibles ou dangereuses issues des gènes. On
commence même à annoncer des médicaments individualisés, en référence à la
cartographie génétique de l’utilisateur. Tiens, celle-là aussi quelqu’un va
bien devoir la payer :
-
etc …
- Le dernier risque, enfin, c’est que les Etats s’emparent de ces découvertes, avec le réductionnisme simplificatoire dont ils sont capables, puis accroître le contrôle social sur ces citoyens dont ils espèrent toujours vaguement qu’ils correspondront à des standards peu dérangeants.
Une
vue de l’esprit me dites-vous ? Un président de la République bien connu
ne vient-il pas d’affirmer que la pédophilie était un problème génétique ?
Et alors, l’eugénisme est-il vraiment à exclure ? N’a-t-il pas existé dans
l’Histoire des précédents où l’on a éliminé tous les êtres différents et
improductifs.
Si
l’industrie pharmaceutique s’y met, à quand la vaporisation de masse, dans le
stade, de spray régulateur de la prédisposition à la violence ? Et
pourquoi ne pas proposer un jour, encore plus clairement qu’aujourd’hui, toutes
sortes de produits à prendre à vie, qu’on n’appellerait plus médicaments mais
régulateurs. L’insuline des gènes en quelque sorte ! De superbes abraseurs
des différences amenées par la vie !
Au
delà de ses strictes et judicieuses indications, pour les vrais
hyperkinétiques, la Rilatine est déjà occupée à jouer ce rôle non-avoué chez la
majorité de ses réceptionnaires. Et aujourd’hui les firmes pharmaceutiques,
appuyés par des chercheurs indépendants – cela va de soi ! –
nous matraquent l’idée de l’hyperkinésie des adultes : un nouveau marché
où vendre et réguler. Le Prozac remplit aussi cette fonction, mais on peut
certes encore l’amplifier en assénant plus fort encore l’idée de
prédispositions génétiques. Etc.
Après
les OGM, voici venir les HGC, c’est à dire les humains génétiquement
corrigés ! Et pourquoi pas, un jour, les vrais HGM : on repère chez
le papa ou la maman candidats telles ou telles présences génétiques défavorables,
et on leur corrige cela génétiquement.
« Frères
humains qui après nous, vivrez … n’ayez contre mon discours ni le coeur
saturé, ni l’esprit obtus ». Restez vigilants. Sauvez notre liberté d’humains.
Pour ma part, jusque bien loin dans ma carrière, ma prise en
compte du génome et de ses effets a été assez théorique. Ce n’est que
progressivement que j’ai vraiment réfléchi à l’impact des
« prédispositions » qui en sont issues , ce qui m’a amené à poser,
quand c’était indiqué, les trois catégories de gestes que voici :
La médication est susceptible d’exercer un effet radical sur certaines zones, circuits associatifs ou neurotransmetteurs cérébraux. Ici, le médicament s’attaque, en tout ou en partie, à la composante organique de l’ensemble causal d’un problème. Par exemple, en rééquilibrant autrement le jeu des neurotransmetteurs, les neuroleptiques améliorent parfois considérablement les délires et l’agitation incohérente des enfants psychotiques. Ailleurs, l’effet est moins radical, - il ne touche guère les racines les plus profondes d’un problème -, mais néanmoins l’amélioration de certains symptômes est déjà intéressante. Par exemple, lors des épisodes les plus aigus et les plus pénibles d’un stress post-traumatique, l’appoint d’une médication anxiolytique transitoire aide l’enfant à mieux dormir et à ressentir ses peurs avec moins de crudité.
Nous savons qu’il ne faut pas abuser des psychotropes chez les enfants mais, par respect pour le mal-être du corps, il ne faut pas non plus les dédaigner. Ainsi, il est semble que la Risperidone améliore légèrement le contact social d’une partie des autistes. Allez savoir pourquoi ! La leur prescrira-t-on alors que par ailleurs, elle risque de leur faire prendre dix kilos de poids supplémentaire et qu’on ne connaît encore rien d’éventuels effets secondaires à long terme ? Décision délicate, à prendre au cas par cas, en co-responsabilité avec les parents et avec l’enfant dans la mesure où il peut comprendre les enjeux.
Cette idée est centrale dans les
thérapies cognitivistes dont j’ai déjà dit que j’utilisais des composantes
« en amateur ». A y recourir,
mon objectif est d’amener l’enfant à modifier certains
contenus erronés et pathogène de ses pensées, en « travaillant »
-comme nous aimons dire- sur des images et des mots générés par sa propre
pensée spontanée. Je l’invite à se raisonner, à « penser à autre chose » qui soit plus agréable ou plus
rationnel. Il n’a pas de prise
volontariste sur le flux mental spontané qui résulte, et de ses prédispositions
génétiques, et des « albums de photos internes » issus de son
histoire de vie, mais il peut y réagir autrement, créer des contre-pensées et
donc en modifier la gestion. Cette
différence de perspective est essentielle !
Par
exemple, en parlant avec un grand enfant dont l’angoisse reste tenace et
abondante, on peut, dans des termes très simples, l’informer quant à probable
prédisposition au stress existant dans sa « nature ». Prédisposition
qui déchaîne chez lui une imagination floride centrée sur l’agression de
soi. On peut l’inviter et l’entraîner à se relaxer corporellement et à se créer
des « stop mentaux » : « Stop, c’est mon imagination » quand il sent monter ses
angoisses les plus folles – le revenant en haut de
l’escalier ! - ; tout de suite après son cri intense
« Stop ! », il peut
recourir à des pensées agréables de diversion, agrémentées
éventuellement d ‘idées où il se raisonne. On peut encore l’encourager à poser
des comportements courageux, où il affronte davantage ses dangers imaginaires.
S’il y réussit, outre que son entourage le renforcera probablement
positivement, le succès rencontré accroîtra son narcissisme et son envie de
recommencer. Peut-être cela coupera-t-il aussi un cercle vicieux, où, au-delà
du génétique, « il se montait le
bourrichon », comme on dit familièrement, c’est-à-dire où il s’en
remettait plus librement une couche en pensées négatives. A constater que le
danger redouté ne s’est pas abattu, peut-être renoncera-t-il cette source
secondaire de rumination délétère.
En
voici une illustration dans un autre domaine, celui de l’impulsivité et des
décharges agressives erratiques, disproportionnées aux stimuli qui les
provoquent.
ILL :
Justin ( seize ans ) a un équipement en agressivité et en impulsivité nettement
supérieurs à la moyenne. Sans doute l’absence de son père au foyer et un
première éducation par une maman gentille, mais craintive et démissionnaire, ne
lui a-t-elle pas permis de bien penser la gestion de cette agressivité. Il n’a
pas pu non plus s’appuyer sur des commentaires de valorisation de sa personne
au moment où son agressivité fonctionnait comme une force positive. Il n’a pas
pu non plus être encadré par un système solide de règles et de sanctions.
Justin
a donc le coup de poing foudroyant ; c’est son seul problème ; après,
il est désolé, mais il a déjà blessé du monde et pour cette raison, il est
placé et replacé dans des institutions résidentielles de plus en plus sévères
et il reçoit une solide médication. Nous nous entendons très bien, lui et
moi : quand les ados ont confiance dans leur psy, ils ont vraiment
confiance, et ce peut être très bilatéralement agréable et productif. A cause
de cela, parce que ses ennuis sociaux l’incommodent vraiment beaucoup, et aussi
parce qu’il vieillit et qu’il est plus réceptif à seize ans qu’à quatorze, il
accepte de s’entraîner avec moi, jeux de rôles avec vieux fauteuils à l’appui,
pour se crier « Non », dans la tête au moment où son poing démarre et
pour apprendre à dévier la trajectoire de celui-ci de quelques centimètres.
Quand l’impulsivité est moins foudroyante, il apprend aussi à utiliser des mots
plutôt que des actes, à recourir à un punching-ball, etc.
A
la fin d’une des séances suivantes, il se lève en boitillant, me regarde du
coin de l’œil, un léger sourire aux lèvres et commente : « Vous
savez, je me suis cassé un orteil. J’ai suivi votre conseil et j’ai tapé dans
un mur avec mon pied ». Je lui manifeste toute ma joie. On ne fait pas
d’omelettes sans casser d’œufs, et je préfère cet accident, possiblement
dissuasif, au nez cassé d’une éducatrice, qui le fait passer à tort pour un
voyou.
Créer
de la pensée et s’entraîner à bien l’utiliser
pour mieux se gérer, cela ne réussit pas toujours, ou pas toujours
suffisamment. Une intervention inverse vise donc à ce que l’enfant et sa
famille acceptent la part de l’inné dans la problématique, sans se nourrir de
l’illusion de la gérer beaucoup mieux, du moins actuellement. Qu’il l’accepte,
confiant dans les richesses qu’il possède également, sans se sentir d’une
moindre valeur que les autres.
Et que l’entourage en fasse autant :
qu’il ne disqualifie pas l’enfant et qu’il ne se sente pas dévalorisé parce que
la problématique de celui-ci ne progresse pas.
Enfin, on cherche tous ensemble des stratégies pour
s’adapter le moins inconfortablement possible à la situation ( c’est à
dire gérer un peu mieux ).
Les
parents d’enfants hyperkinétiques connaissent bien de l’intérieur la valeur et
les combinaisons possibles de ces trois catégories d’intervention, eux qui
naviguent à longueur de temps entre la médication de l’enfant, la création de
pensée et la mise en place d’efforts là où c’est possible, et le renoncement là
où ça ne l’est pas.
III.
Génétique, liberté et responsabilité
A.
Il peut exister une franche pathologie génétique, en référence à laquelle on ne
peut reprocher à l’enfant l’issue phénotypique du « noyau dur » de son
problème.
Autre illustration, très fréquente, c’est la nébuleuse des « problèmes d’apprentissage », plus ou moins diffus, plus ou moins spécifiques. Un certain nombre d’entre eux ont un « noyau dur » directement issu du génome, autour de l’équipement en intelligence et en fonctions « instrumentales » annexes. Or à égalité de déficit, on voit des enfants se battre pour donner le meilleur d’eux-mêmes, d’autres qui jettent le gant, d’autres encore qui mettent au point d’habiles mécanismes de résistance ou de focalisation de l’attention sur eux, leur valant parfois d’avoir leur mère à leur côté chaque soir durant deux heures.
Ces
enfants aussi ont une part de responsabilité dans la gestion et l’évolution de
leur problème. Et pour une autre part, c’est leur nature qui est là, dont il
faudrait accepter « l’épaisseur ». Et c’est parfois bien malaisé de
décréter quand s’arrête l’une et quand commence l'autre [3].
D’autres
enfants prennent leur pathologie comme prétexte pour obtenir des avantages ou
éviter des punitions pourtant méritées. Par exemple, en dehors de ses phases
les plus délirantes, un enfant schizophrène peut identifier approximativement
le Bien et le Mal et contrôler son agressivité. S’il ne le fait pas, il a des
comptes à rendre.
ILL. Djibah
( seize ans ) vit en institution résidentielle. Diagnostiqué
schizophrène, fantasque, solitaire, passant sa vie à d'invraisemblables bricolages à la Bettelheim,
ayant le rendement intellectuel d'une première année primaire, il ne pose
cependant pas de problèmes majeurs pour
gérer son quotidien et se montre plutôt affectueux avec les éducatrices. Arrive dans le groupe Raymond
( douze ans ) qui attire vite l'attention sur lui. L'humeur de Djibah
s'assombrit ; si Raymond est sur son chemin, il le bouscule sans ménagements. Une nuit, l'éducateur de veille est
attiré par des cris perçants : Djibah a marqué le ventre de Raymond par
trois longues estafilades au cutter, qui restent heureusement superficielles. Écarté provisoirement du groupe, il y
reprendra sa place et l'on s'y montrera davantage attentif à son «
message » [4].
ILL. Manuel
( onze ans ) paraît - emprisonné » dans l'un ou l'autre
rite étroit - par exemple, jouer des heures au Monopoly , tout seul
(!) ; il est très insécurisé par le changement non préparé, à l'origine d'agressions
verbales et physiques impulsives.
Il est vite
soupçonneux, interprétatif, se sentant visé par des « magouilles »
contre lui. Dès qu'on le conteste, ou si l'autre l'insulte, il donne de
violents coups de poing et de pied ou cherche à étrangler l'agresseur. Il met ses
pairs à distance de lui en les effrayant. A l'école, il a
demandé à être isolé pour que l'on ne voie pas les erreurs présentes dans ses exercices. Si
l'on diminue sa dose de neuroleptiques, c'est le délire interprétatif il est persuadé
que tel éducateur se moque de lui... ou que le diable l'attend dans sa chambre pour
prendre son âme ... régulièrement, des fous rires le traversent, il les attribue à « ses idées bizarres »
mais il ne peut pas faire part de celles-ci.
Un jour, en dehors
de tout contexte de crise, il cherche à étrangler un éducateur au moment où celui-ci
lui tourne le dos ; en remontant le
passé récent, il semble qu'il en construisait le projet depuis au moins deux
semaines, suite à une petite altercation avec cet éducateur au sujet des règles
de vie.
Enfin,
l’enfant peut accepter ou refuser de recevoir de l’aide spécialisée. De son
accueil ou de son rejet aussi, il est susceptible d’être tenu pour responsable
dans une certaine mesure [5].
C.
Cela revient à dire que la vraie responsabilité, c’est dans la durée qu’il faut
aller la chercher, bien plus qu’au coup par coup, en se centrant sur des actes
isolés où il y aura inévitablement quelques dérapages ( par exemple :
des impulsions irrésistibles ; un manque de projet manifeste.
Elle
porte sur le projet de vie, elle se définit à partir des choix faits pour
vivre, de façon plus ou moins sociable, en ce inclus le refus ou l’adhésion à
l’idée de soins. Le point de vue psycho-éducatif, ici, pourrait largement
diverger du point de vue criminologique ou pénal, qui se centre davantage sur
l’acte délictueux.
En
voici une autre illustration :
ILL :
Je soigne depuis plus d’un an Tony ( seize ans ), un adolescent vraiment
pédophile. Il n’a pas peur du terme, qu’il s’adresse à lui-même dans sa
dimension « phile », « ami intense des enfants ». Pas
pervers, mais vivant la grande immaturité amoureuse fusionnelle propre à bien
des pédophiles. Tony « fond » devant les jeunes garçons en général,
et a deux, trois jeunes amis entre onze et treize ans pour lesquels il brûle
d’amour. Ce qui l’inquiète, et dont il a fini par s’ouvrir en consultation,
c’est qu’il pourrait un jour passer à l’acte sexuellement avec un garçon qui
n’y consentirait pas. Ça, il ne le veut pas ! S’il n’y avait que le
sentiment amoureux, avec, au bout, de la sexualité consentie, il n’aurait jamais consulté, malgré la
réprobation sociale qu’il commence à enregistrer autour de lui, même dans sa
propre famille et qui le renvoie et le conforte plutôt dans sa bulle avec des
enfants. Mais il sent bien que sa sexualité pourrait échapper au contrôle de sa
volonté et commence à lui échapper. Juste avant de me consulter, il a de
lui-même renoncé à collectionner des images de pornographie infantile, et il me
dit s’y tenir. Dans ses fantasmes masturbatoires, ses petits copains sont là à
l’occasion, mais « on ne fait pas de sexe, me précise-t-il, je me mets
dans des paradis avec eux ». Il commence à lui arriver de penser :
« Si un garçon me provoque et qu’il est vraiment consentant, je ne dirai
pas non ». Mais j’ai peur, moi – et lui aussi, d’ailleurs – d’une
dégringolade très rapide vers le sexe-plaisir et le sexe-nirvana : s’il se
met à toucher au sexe avec ses petits amis, lui si vulnérable risque fort de
devenir très vite dépendant et d’oublier jusqu’à un certain point les principes
de non-violence auxquels il tient pourtant sincèrement.
Pourquoi
est-ce que je vous parle de Tony maintenant ? Il existe un enracinement
profond de sa pédophilie. Quand il me raconte son histoire et qu’il évoque ses
liens familiaux, ça a l’air banal. Famille modeste, fonctionnelle, où il n’a
été ni trop ou trop mal aimé, ni rejeté. Pas d’initiation sexuelle précoce, ni
d’autres dysfonctions sexuelles. Peut-être existe-t-il en lui ce désir
paradoxal de se conduire avec des plus jeunes à la fois comme une mère et comme
Peter Pan. Nous cherchons honnêtement ensemble. Et s’il y avait aussi des
implications génétiques dans tout cela ? Je ne pense pas qu’il existe un
gène de la pédophilie ; par contre, il n’est pas impossible que la
résultante de plusieurs tendances issues de la génétique, prédispose Tony à une
manière tendre, protectrice, régressive d’aimer, et que ceci s’ajoute à des
empreintes affectives encore à trouver.
Ce
que je veux souligner aussi, c’est que Tony prend ses responsabilités in
tempore non suspecto. Ce n’est pas sur injonction, ni pour échapper à quelque
sombre sanction qu’il est venu me voir. Au fond, sa position est parfaitement
éthique : il veut aimer à sa manière, mais sans violer le consentement de
l’autre !
En
plus, il est d’accord de suivre mes propositions thérapeutiques : essayer
de mieux comprendre la source de son attirance affective ; s’entraîner à
des comportements qui réduisent l’envahissement de son psychisme par de la
sexualité pédophilique ( s’obliger à changer de fantasme ou à se masturber
à toute allure quand ce n’est pas possible ). Après maintes discussions plus
philosophiques et scientifiques, il s’est engagé sur l’honneur, face à
lui-même, à ne jamais provoquer un jeune de moins de quatorze ans, et même à ne
jamais répondre aux provocations d’un moins de douze ans et demi. Ces limites
d’âge peuvent vous faire sourire et évoquer l’arbitraire, mais elles ont été
soigneusement pensées par lui. Je les respecte tout comme, globalement, je le
respecte.
En
terminant cet article, je me rends compte que, si j’ai parlé des
prédispositions issues de la génétique, de leur dimension irréductible et
pourtant d’une possible gestion, j’aurais pu parler de la même manière des
prédispositions issues de notre histoire de vie et encore de celles qui sont
issues de notre environnement social d’aujourd’hui. Elles, non plus, nous ne
savons pas en changer la nature par de seules injonctions volontaires :
seules des psychothérapies profondes ou des mesures sociales peuvent le faire,
à l’instar de l’action que les médecins peuvent exercer sur les fruits
somatiques de la génétique. Mais nous avons prise jusqu’à un certain point sur
leur gestion. Ici aussi c’est la part de notre responsabilité, dont les
frontières ne sont pas très claires.
D’ailleurs,
les trois types de prédispositions – génétiques, historico-psychiques et
sociales – s’entremêlent en une résultante sur laquelle travaille notre
lucidité, notre intelligence et notre capacité de créer des projets personnels.
ILL.
Justin n’a pas vraiment choisi son équipement anormalement haut en agressivité
ni en impulsivité, pas plus qu’il n’a choisi qu’une mère démissionnaire ne lui
donne pas de bonnes idées de socialisation. Mais il a accepté ses médicaments
et un entraînement pour socialiser davantage l’expression de son agressivité.
Rien à redire. S’il ne l’avait pas fait, on aurait dû le tenir pour responsable
d’actes qui, pris chacun isolément, se seraient avérés être très impulsifs.
Quoi qu’il en soit, je suis tout aussi attentif à interroger et à réinterroger ce champ mystérieux de la liberté qu’à spéculer sur la génétique. Je n’ai jamais dit à un petit hyperkinétique amélioré dans le contexte d’un prise de Rilatine : « La Rilatine t’a guéri » mais plutôt : « La Rilatine a créé un nouveau terreau en toi ; elle facilite la concentration ; et tu as décidé d’utiliser positivement cette opportunité ».
si vous désirez en discuter avec moi
[1] Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur
émérite à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain, premier
chef du service de Psychiatrie Infanto-juvénile des Cliniques universitaires
Saint-Luc. Courriel mailto:jyhayez@uclouvain.be Site Web : www.jeanyveshayez.net
[2] Je préfère le mot « entité », essentiellement
définie pas ses frontières individuelles, au mot « unité » qui fait
trop penser à l’harmonie bien réglée. Or, il existe pas mal d’anarchie, de bric
à brac en chacun de nous, et notamment quand on veut définir les rapports
corps-esprit.
[3] Jésus avait déjà remarqué qu’il était plus difficile
de doubler la mise quand un homme avait reçu un talent plutôt que dix. Et ses
paroles très dures pour le paumé resté passif constituent pour moi, un des très
rares mystères de l’Évangile. Un élément de preuve, peut-être que Jésus, qui
parle alors comme un parent indûment déçu, n’était pas vraiment parfait,
simplement « suffisamment bon », lui aussi.
[4] Son message ? Je suis persuadé que c’en était
un. Djibah aurait pu éventrer Raymond et ne l’a pas fait ! Si l’on avait
pu réagir dans les nuances à son acte, il aurait fallu et le blâmer et
le féliciter pour avoir pu s’arrêter au symbolique.
[5] Une certaine mesure, car sa lucidité et sa liberté
d’évaluation pourrait être brouillée, elle aussi, par des vécus d’origine
génétique partielle : un vécu dépressif par exemple.