J.-Y. Hayez [1]
« Je n’ai jamais touché Monica Lewinski ; je le
jure » …
La parole des enfants est-ellesont-ils
autrement fiables que celle desles
présidents ?

Résumé : L’article discute de la
fiabilité de la parole de l’enfant, lorsqu’il révèle qu’il est victime
d‘agressions inacceptables, notamment sexuelles. Cette discussion est mené en
référence aux grandes catégories d’âge concernée : l’âge préscolaire,
l’âge de l’école primaire et l‘adolescence. L’auteur expose de façon détaillée
les principaux critères de fiabilité ou de non-fiabilité. Il propose également
une conduite à tenir dans les cas assez nombreux où persiste le doute.
Summary : This article discusses the
reliability of the child’s narrative, when he reveals unacceptable aggressions
against him, among others in the sexual field. The discussion is led referring
to main categories of ages : preschool children’s, those of primary
school and adolescents. The author goes into details to describe the main
criteria of reliability or no-reliability. He also suggests guide-lines of
effectiveness in the quite numerous cases in which deep doubts are persistent.
Mots-clé : Fiabilité de la parole ;
révélation d‘abus ; suggestibilité ; critères de fiabilité
Key-words : Reliability of child’s
narrative ; revelation of abuse ; suggestibility; criteria of
reliability.
§ I. La capacité
d’être fiable et sa mise en œuvre concrète
Cet article discute de la
fiabilité de la parole[2]
de l’enfant 2. Le terme est synonyme
aux expressions
« dire la vérité (des
faits) ; être objectif ; être digne de foi » La parole 3 de l’enfant est fiable 4 lorsque, dans une circonstance donnée, elle restititue
fidèlement sa connaissance exacte de la réalité extérieure ou de la réalité de
soi en tant qu’objet de connaissance.
L’authenticité,
elle concerne la restitution de son propre monde intérieur ou de celui des
autres, tel qu’on se le représente.
Une parole fiableL’enfant
fiable dit : « Mon frère m’a battu, j’ai des bleus et
j’ai mal » ( pour peu que ce soit vrai …) et si elle est’il
est authentique, elle peut ajouteril ajoute :
« J’ai eu peur … je crois qu’il est jaloux de moi »
( parce que c’est ce que l’enfant’il
vit autour de
l’événement )
Fiabilité et authenticité ne
sont pas toujours strictement liées, quoique des mécanismes très analogues
mettent en place l’une ou l’autre de ces qualités de l’être et de son discours.
Faute de place, je n’en dirai pas plus
dans ce texte, sur l’authenticité et ses dérivés ( par exemple : le
conformisme ; l’impertinence ; les jardins secrets …)
A. Très
précocement, l’enfant en bonne santé mentale et sans déficits cognitifs
importants dispose d’un équipement qui lui
permet à sa
parole d’être « suffisamment bien » fiable. Suffisamment bien ?
Je paraphrase ce que Winnicott disait de la vraie bonne mère, qui n’est jamais
que suffisamment bonne : la perfection n’est pas de ce monde et la volonté
d’excès nuit au bien …
L’équipement
nécessaire porte sur les composants de l’appareil neuropsychologique et la
bonne harmonisation de leur fonctionnement : intelligence globale ;
circuits de perception, de reconnaissance et d’intégration des perceptions,
synthèses mentales, mémoire et capacité de réévocation. On peut y ajouter
l’« intelligence sociale », à l’origine de l’intuition et de la
reconnaissance des intentions de l’autre.
Certes, aucunun
enfant ne
ressemble à un ’est pas l’autre ;,
certains sont plus vifs et ,
d’autres plus lents ; mais en moyenne, d’indiscutables îlots
de fiabilité commencent à se manifester vers deux ans , peu
après l’avènement du langage et la formation des premières phrases
simples ; au début, ils étonnent : « Iil
se souvient déjà … il sait à quoi ça sert ! » ; ces
îlots fiables sont d’abord imprévisibles, irréguliers et accompagnés de peu de
détails : le tout petit enfant peut déjà montrer qu’il se souvient
d’événements qui l’ont marqué ou raconter des éléments de la vie quotidienne
avec un vocabulaire ( très ) limité mais exact. « Tu t’amuses
à l’école ?», demande-t-on à Amélie ( trois ans tout
juste )… et elle de répondre « Madame Mylène a gondé moi paske
pipi » … Eh oui, il arrive encore à Amélie de s‘oublier et,
pendant quelques jours, ce sera le seul souvenir qu’elle pourra évoquer de son
quotidien scolaire, histoire de se libérer du traumatisme de sa honte et de la
mauvaise humeur de sa Madame ….
Chez le tout petit, des comptes-rendus encore
erratiques de la réalité se mélangent à des erreurs de bonne foi liées à
l’immaturité de son appareil cognitif, erreurs plus fréquentes quand il cherche
à comprendre la vie quotidienne que lorsqu’il décrit ses premiers
souvenirs. A d’autres moments, c’est son imagination qui est au pouvoir pour
compenser les lacunes de ses connaissances, mais il ne le sait pas, et il peut
présenter mille productions
de celle-cifantaisies comme vraies, ici encore
davantage lorsqu’il cherche à expliquer ce qui se passe que lorsqu’il décrit
simplement.
Sa connaissance de la réalité
et sa capacité d’en parler croissent rapidement et à quatre ans, sa fiabilité
peut être solidement installée : il connaît beaucoup de choses, même les
implicites, même les affectives, et lorsqu’il a confiance, il fait part
ingénument de ce qu’il sait. « Alors, il va bientôt mourir, bon
papa ? », nous demandait mon petit-fils de trois ans et demi, en
regardant son arrière-grand-père terminant doucement sa vie dans un service de
soins palliatifs. Personne ne lui en avait déjà parlé et personne n’en parlait à haute voix !
Le petit enfant est donc déjà outillé pour réévoquer « le
cœur », « le centre » d’une action dont il aurait été témoin ou
partie-prenante. Mais sa capacité de restituer des détails contextuels est
beaucoup plus faible ou erratique, et dans une perspective criminologique, on
considère tout simplement qu’il est
incapable d’en fournir.
Et la capacité d’être fiable,
avec de plus en plus de détails et de précisions, ne fait que s’accroître
jusqu’au milieu de l’adolescence, pour plafonner ensuite.
B. Cette capacité
peut néanmoins être entravée par des problématiques sensorielles, cognitives ( retard mental important )
ou psychotiques. Ici, l’éventuelle restitution est pauvre, fragmentée, obscure
ou amputée par les lacunes sensorielles. Plus rarement, chez les enfants
psychotiques et quelques intellectuellement déficitaires retardés mentaux,
l’imagination est abondante, avec des confusions réel-imaginaires ou de vrais
délires. Ces enfants sont menacés d’agressions diverses, plus que les autres,
et ils essaient eux aussi d’en rendre compte. Mais le décodage est ardu et
demande des compétences techniques spécifiques ( Hayez, de Becker, 1997,
p. 172 ). Je n’en dirai pas plus à leur propos dans le cadre de cet
article.
C. Des facteurs
conjoncturels peuvent également influencer la capacité concomitante de
fiabilité,
et notamment :
● Une intensité
excessive des affects du moment. Des émotions trop fortes amènent souvent
des erreurs de bonne foi ; elles portent le plus souvent sur les
intentions en jeu, sur l’interprétation à donner aux faits que sur les faits
eux-même ; un enfant dépressif regarde le monde avec des lunettes
noires ; un préadolescent en quête intense d’amour peut interpréter un
geste spontanéimprudent
de tendresse comme de la séduction sexuelle non-avouée ; par contre,
l’enfant simplement heureux de vivre a envie de bien « capter » le
monde dans lequel il évolue et d’en parler.
● Les attitudes
coutumières des autres. Si ceux-ci accueillent positivement l’enfant quand
il parle et s’ils s’intéressent à ce qu’il dit, en sachant se différencier de lui à l’occasion, ces autres lui donnent envie
d’être authentique et fiable. Surtout si, de surcroît, l’enfant il
tire parfois des bénéfices moraux ou matériels de sa fiabilité. Mieux encore,
si ses proches
lui manifestent à l’enfant qu’ils l’apprécient
particulièrement lorsqu’il dit vrai dans des situations embarrassantes
( maladresses, fautes commises, etc.) … L’attitude inverse éteint
l’envie d’être tant authentique que fiable.
A l’inverse, les autres
peuvent exercer des pressions en tous genres sur l’enfant pour qu’il fasse
sienne leur version de la réalité. Pas toujours facile d’y résister lorsque la
pression est puissante – répétitive et assortie de menaces ou de
chantages – et qu’elle émane d’un
personnage très important, la maman ou le papa par exemple : la grande majorité des enfants très jeunes
et même la majorité de ceux de l’école primaire n’y résistent pas : ils
mentent, comme le veut l’adulte, pour avoir la paix ; ou encore, parce
qu’ils y sont prédisposés par leur nature, par des déficits perceptifs ou/et
cognitifs ou
par des circonstances
affectivo-relationnelles plus transitoires, ils se laissent suggestionner5, c’est à dire que, superficiellement,
ils se font à l’idée que ce qu’on leur souffle à l’oreille est vrai ; chez
certains, mensonges et suggestibilité s’entremêlent. En outre, une fois qu’ils
ont commencé, les enfants s’accrochent à ce qu’ils ont dit, pour des raisons
que je développerai plus loin.
C’est seulement si les
pressions ne surviennent que plus tard dans leur vie que préadolescents et
adolescents y résistent mieux, et ce n’est jamais certain ! Entre autres,
à ces âges plus avancés de la vie des jeunes, les pairs peuvent se mettre à
constituer une source de pressions efficaces : on peut alors « se
monter le bourrichon » en petit groupe, pour se persuader de la bêtise, de
la méchanceté … ou des déviances sexuelles d’un tiers. Difficile de faire
marche arrière quand on est entré dans ce genre de jeu : ce serait la
honte et le rejet par les copains !
D. Et nous arrivons
de la sorte au « facteur ultime » : supposons qu’un enfant ne soit pas entravé par les éléments
défavorables énumérés plus haut. Il ne transforme pourtant pas ipso facto sa
capacité d’être fiable en réalité opérante. Entre en jeu une Instance psychique
que, selon nos écoles, nous désignons par des vocables différents, renvoyant
approximativement à la même réalité intérieure fondamentale : sa liberté
( intérieure ) ; sa capacité d’avoir des désirs propres ; ,
son projet ( de vie ) … bref, il va choisir de
rendre son potentiel de fiabilité opérationnel ou non.
·
Non ?
Il peut choisir de mentir,
c’est à dire de falsifier intentionnellement ce qu’il pense être la réalité des
faits. Les mensonges s’installent très précocement dans la vie et répondent à
des motivations variées : s’éviter des ennuis, des angoisses, des
frustrations ; se mettre en évidence ; jouer (« avec les pieds » de
l’autre ) ; obtenir des gains matériels ; vivre que l’on détient
un pouvoir à partir du maniement de la vérité ; protéger quelqu’un que
l’on aime, etc.
E. Est-ce à dire
que, en ce qui concerne la fiabilité de l’enfant, on se trouve toujours dans le
domaine de l’imprévisible ? Oui et non … Il est vrai que la multiplicité
des facteurs évoqués, qui jouent de façon mouvante dans la durée, fait que le
statut d’une parole n’est jamais prévisible à coup sûr. Outre Clinton et
Lewinski, Saint Pierre lui-même a renié le Christ par trois fois avant que le
coq ne chante !
Néanmoins :
Si l’on
sait que tel enfant ment souvent, il faut notamment observer s’il a déjà énoncé
des messages « cruels », qui ont vraiment fait souffrir autrui, et
jusqu’à quel point il s’est montré capable de s’y obstiner : si c’est le
cas, ses dires ultérieurs doivent évidemment être analysés avec beaucoup de
soin et de précaution. Autant à propos de ses fabulations.
F. Enfin, il existe
des catégories de faits relatés par l’enfant dont la nature même constitue, en
soi, un indicateur de bonne fiabilité. Sauf si l’enfant se trouve sous haute pression
émanant d’un tiers ou s’il a déjà fait la preuve à répétition de mensonges ou
de fabulations cruelles (rare !).
Au rang de ces faits à prendre
particulièrement en considération, il faut citer les affirmations
suffisamment claires faites par l’enfant :
- qu’il a subi une ou des’allégation
d’
agressions intentionnelles l’ayant blessé et
significativement blessantes ( moralement ou physiquement,
- surtout si la blessure a été significative,
- surtout aussi s’il l’ (les))
lorsqu’elles sont attribueées
à un (des)des
agresseur(s) estimé(s)s
dangereux, ou dont le statut est puissant à ses yeux d’enfant :aux
yeux de l’enfant :
groupe d’adolescents qui rackette un plus jeune ; professeur redouté qui
sadise un élève ; (grand) adolescent ou adulte qui maltraite physiquement
ou sexuellement, etcetc. …
Dans cette perspective, je me
limiterai à discuter l’allégation d’abus sexuel franc commis par un adulte 6.
Par « abus franc », j’entends qu’un seuil d’intensité quantitative ait étésoit
clairement franchi : les organes sexuels ont été exposés ou/et en
contact ; l’enfant a été obligé de regarder de la pornographie, etc. Je
mets donc de côté les allusions et autres effleurements pour lesquels joue
parfois le phénomène de la signification dramatisée dont je parlerai plus loin.
·
·
L’enfant
entre 5,6 ans et 11,12 ans a souvent mis beaucoup de temps
avant d’oser hasarder son allégation, car il redoutait de prendre un tel
risque ! Jusque
7, 8 ans et parfois plus, il est même possible qu’il n’ait pas encore identifié
la nature abusive de l’aventure sexuelle dans laquelle on l’a entraîné…ou qu’il
doute et se pose des questions, mais ne sache où les poser. Ces questions ont pour but de l’aider à
identifier des faits qu’il n’arrive pas à évaluer clairement. Ce flou rend le
dévoilement encore plus tardif ou difficile.
Accuser un adulte, parfois
très proche, personnage qu’il considère tout un temps comme
« sacré », source de savoir et de la connaissance du Bien et du Mal,
méritant obéissance et respect ; personnage puissant, dont il a observé
vingt fois qu’il était capable de se
défendre efficacement, personnage dont il dépend pour sa vie matérielle et
affective ! Quelle folie que l’affronter, en passant outre à l’exigence
quasi systématique du secret ! A révéler, l’enfant cumule les risques
d’être grondé, pour avoir participé à « ça » … de provoquer la
vengeance de celui qu’il accuse … de faire le malheur de sa famille … de
vivre la honte, si jamais tout le monde le sait, etc. 7
Par ailleurs, un enfant n’est
pas sans conscience morale. Dans des conditions ordinaires, il se refuse à
faire souffrir autrui en l’accusant à tort et avec persistance de maux qui
n’existent pas. Il est retenu de l’intérieur par sa sociabilité. Alors pourquoi
hasarderait-il son allégation, si ce n’est avec l’espoir d’être déchargé d’un
fardeau intérieur, et protégé du retour d’agressions bien réelles !
·
Et l’enfant plus jeune, à supposer qu’il n’ait pas été traumatisé, mais plutôt séduit par un
adulte qui a su s’y prendre sur un mode soft ? Pourquoi
évoquerait-il ce qu’il a vécu, souvent de manière inattendue, indirecte et
pourtant claire ? ( E : « Tu mets aussi ton doigt
dans ma quiquine ? R. : Aah,
qui fait ça avec toi ? E : Tonton Daniel, etc. …»)
Les tout petits se remémorent
et évoquent des expériences faites qui sortent de l’ordinaire, les ont intrigué
et ont mobilisé leurs affects ( peur ou plaisir ). Ils les évoquent
face à un tiers confident, souvent à l’occasion d’un stimulus qui rappelle
l’expérience ( par exemple : la mère qui donne le bain et lave la
vulve ). Ils les évoquent aussi dans leurs jeux symboliques, parce qu’ils
veulent mieux les comprendre et avoir la maîtrise intellectuelle dessus.
Même lorsqu’ils sont
imaginatifs, ils gardent à distance les vrais adultes, évitant de les incriminer de manœuvres spéciales sur
leur corps dans le décours d’un récit imaginaire. Par contre, leur sexe ou leur
derrière – ou ceux des grands – peuvent encore constituer des
constituants très « naturels » de la vie, et ils en parlent
simplement, ainsi que de la miction et de la défécation, sans la pudeur typique des aînésdes
plus grands : si ces zones ont été l’objet de manipulations « extraordinaires »
et qui ne les ont pas terrorisés, ’il s’est vraiment
passé quelque chose « d’extraordinaire » sans qu’ils en soient
terrorisés, ils n’ont pas difficile à le raconter : nous
l’avons déjà dit, ce sera souvent en différé, avec une personne de confiance ou
en le rejouant avec leurs poupées, et lors d’un stimulus
évocateur..
Et donc, le simple fait qu’ils
parlent d’une expérience sexuelle – étrange, hors du commun -, mais
dont ils n’ont pas encore intégré la nature sacrilège, en l’attribuant à
quelqu’un de précis constitue ici aussi, en soi, un indicateur de
fiabilité 8.
§ II. Les autres
indicateurs de fiabilité

Je
continue à m’en tenir au paradigme de l’allégation faite par l’enfant d’un abus
sexuel franc. Outre les deux indicateurs que je viens de discuter – la
réputation de l’enfant et la nature de ce qu’il révèle -, il en existe
beaucoup d’autres, plus précis, qui permettent de situer ses dires sur une
échelle « Fiabilité/non-fiabilité » : à un extrême,
l’interlocuteur est intensément convaincu que la parole de l’enfant’enfant
est digne de foi, à l’autre, qu’il ne dit pas la vérité ; au milieu, c’est
l’incertitude.
Je
parlerai surtout des indicateurs qui analysent son discours, les affects et la
gestuelle qui l’accompagnent et le contexte de sa production. Avec le Dr de
Becker nous en avions déjà évoqué une liste dans l’ouvrage « L’enfant
victime d’abus sexuel et sa famille : évaluation et traitement. »
(1997, p. 75-80 et 157-159) A côté de cette catégorie d’indicateurs, il en
existe d’autres, auxquels il est sage de recourir complémentairement : un
examen somatique de l’enfant 9 ;
des données d’observation de son comportement récent ; le témoignage de
ses proches ; des tests projectifs ( dont le résultat doit être manié
avec grande prudence )
A. Supposons
d’abord un enfant entre six et treize ans.
Voici
un condensé de la liste signalée ci dessus :
-
L’enfant fiable met souvent beaucoup de temps à oser commencer à parler ;
quand il s’y met, il a rarement le courage de tout dire en une fois : il
faut un peu d’insistance pour l’y faire venir et il va souvent du
(relativement) plus facile à dire, jusqu’au plus ignoble. Il est d’ailleurs
fréquent qu’il garde définitivement ou très longtemps secrète la partie la plus
difficile des faits ou de leur contexte relationnel.
-
Son discours est spontané ( pas une « récitation » apprise ou
préparée à l’avance ) Il n’est donc pas parfaitement organisé ;
toutefois quand on met bout à bout tout ce que l’enfant dit, on a une
impression globale de cohérence, en ce qui concerne le principal des actions et
interactions qu’il relate : cela « tient la route » A noter
cependant que, plus l’enfant est jeune, plus il a tendance à condenser en une
sorte de « script » unique, comme un résumé plausible, ce qui s’est passé en plusieurs fois.
-
Assez souvent, ce qu’il décrit correspond à nos connaissances scientifiques sur
le déroulement des abus sexuels : nous savons qu’il existe quelques
scénarios standard, par exemple, celui de la sexualisation progressive de la
relation, et ce que l’enfant dit se rapproche fort de l’un d’eux. Attention,
l’inverse n’est pas ipso facto un indicateur de non-fiabilité : la
créativité humaine reste immense pour attraper un enfant dans des filets, et
rechercher le plaisir à travers lui !
-
L’enfant fiable peut se montrer concret, avec une richesse de détails qui
croissent avec l’âge. Autant pour la mise en place de circonstances d’espace et
de temps. Il peut également faire part de paroles échangées. Il est toutefois
inévitable – et donc à considérer comme indicateur positif –
qu’il existe quelques inexactitudes ou contradictions mineures, l’un ou l’autre
trou de mémoire et même des moments où l’enfant doute de lui-même.
-
L’enfant utilise un vocabulaire et se réfère à une connaissance de la sexualité
ou des intentions de l’autre qui sont propres à son âge ( sauf s’il a été
longuement « mis au parfum ») Par exemple, il prend les gémissements
du plaisir pour de la douleur ; si l’abuseur, encore un peu délicat à sa
manière 10, se retire rapidement à la toilette pour
éjaculer, l’enfant est persuadé qu’il est allé faire pipi, etc.
-
Souvent, le discours de l’enfant s’accompagne d’affects de honte, d’angoisse,
de culpabilité … plus rarement, du moins dans un premier temps, d’une colère
indignée. Parfois son état de stress s’accroît visiblement lorsqu’on
l’encourage à reparler des faits , et
il peut procéder à diverses manœuvres pour y résister (« je dois aller
faire pipi » (sans commentaires !)
-
Au-delà de la stricte narration des faits, une parolel’enfant fiable peut évoquer des’autres
réalités externes ou internes complémentaires : comment l’approche de l’adultea
relation a progressé jusqu’à l’inacceptable ; des tentatives
faites en vain par l’enfant pour demander de l’aide ; des paroles
échangées avec l’abuseur, et notamment la pression explicite subie pour
garder le secret ; ses propres états mentaux (par exemple : angoisse,
auto-dépréciation) ; les sentiments qu’il prête à son abuseur et ce qu’il
pense de lui ; etc.
Il
existe des exceptions à cette liste, qui ne constitue jamais d’un guide-line
standard, mais l’espace me manque pour les détailler et je vous renvoie à l’ouvrage précité. LEn
outre, les items de la liste se recueillent de façon souple, au
sein d’une relation de qualité. L’interlocuteur en apprend d’autant plus qu’il
peut se montrer accueillant, intéressé par l’enfant, capable de partager
naturellement des mots sexuels, insistant sans être suggestionnant : pas
plus que quiconque, l’enfant n’est à l’aise pour parler longuement,
spontanément et sans aucun soutien de son interlocuteur, de toutes ces choses
tristes, honteuses et angoissantes à dire, à propos desquelleset où
il n’a pas pu se montrer compétent. Pire encore, parfois,
il était parfois
ambivalent,
au moins ; à moitié d’accord qu’on lui fasse
« ça », mais cette dimension de plaisir ressentipartagé,
c’est bien la dernière chose qu’il évoquera.
Une
fois énoncée son allégation-princeps, la qualité du discours de l’enfant
s’appauvrit si on le lui fait répéter deux, trois… vingt fois sans que rien ne se
passe. Ce n’est pas essentiellement parce que sa mémoire s’effrite en
s’éloignant des
dates des faits, tellement imprimés en lui. C’est plutôt
parce qu’il s’attendait à être aidé vite et bien. Il ne comprend pas pourquoi
les adultes sensés le protéger mettent tant de temps à tergiverser ;
alors, il se décourage ;, il
se demande même, avec d’autant plus d’acuité qu’il est plus jeune il se demande même ,
s’il n’a pas « mal » dit et déplu à l’adulte auquel il
s’est confié ; alors mû par l’angoisse et la culpabilité, on le voit
parfois changer sa version des faits jusqu’à se rétracter. Et même s’il ne va
pas jusque ces extrêmes, son discours s’émousse : ses affects se gèlent,
il n’a plus envie de donner beaucoup de détails, il se robotise …
Aussi
sommes-nous invités à soulager rapidement l’enfant de son fardeau, lorsque nous
pensons qu’il est (très) probable que sa parole a été fiable. Et si plusieurs
institutions interviennent, comme par exemple l’institution judiciaire qui
s’adjoindrait à des premiers écoutants psycho-sociaux, elles ont un devoir
moral de coordination rapide, évitant à l’enfant de fastidieuses répétitions.
Capter
précocement la parole de l’enfant sur vidéo peut rendre quelques services,
comme par exemple celui d’éviter une confrontation directe à l’adulte suspecté
d’agression. Il faut néanmoins se souvenir de ce qui a été dit plus haut :
quelques imperfections, quelques contradictions mineures sont plus indicatrices
de fiabilité que l’inverse. De la même manière, la personne qui recueille la
parole de l’enfant ne peut jamais se montrer complètement
« neutre » : l’un ou l’autre moment de légère suggestion est
monnaie fréquente. Par ailleurs, il ne faut certainement pas appeler « suggestion »,
leur capacité d’empathie, leur chaleur humaine discrète, leur art à encourager
l’enfant à dire ce qui lui a vraiment sur le cœur Est donc non
scientifique l’attitude de certains
avocats d’adultes suspects, qui se jettent à corps perdu sur l’un ou l’autre
passage
« foireux » de ce type, dans la cassette vidéo de
l’audition de l’enfant pour y trouver triomphalement
« la preuve » que l’enfant ne dit en rien la vérité !
En
raison de ce découragement progressif de l’enfant, l’on peut se demander quelle
valeur ont encore des missions d’expertise, même confiées à des experts
chevronnés, lorsqu’elles mais qui prennent place très tardivement, dans un contexte de
lenteur si pas d’inertie et d’incoordination de toutes les institutions
engagées, l’enfant ayant déjà répété n fois son histoire sans le moindre
résultat.

Oui si l’expert
fait l’analyse de tout ce contexte délétère et en tire des conséquences. Non s’il
croit que lui va extraire le dernier jus de la vérité auprès de ce citron déjà
pressé et repressé !
,
l’enfant ayant déjà répété n fois son histoire sans le moindre résultat.
B. Et le tout petit, avant
l’âge de six ans ?
En
l’absence de pressions exercées sur lui,
il est capable d’évoquer avec pertinence le comportement abusif d’un
grand à son égard surtout si cet abus a été effectué « en
douceur » Il le fait souvent spontanément, parce qu’un stimulus
évocateur l’active : par exemple le fait d’être à moitié ou
totalement nu au moment du coucher
« réveille » le souvenir ou/et le désir de touchers à la fois agréables
et « hors du commun » qu’on lui a faits, et il en parle ou en
redemande ( Klajner, 1987 )
Dès deux ans et demi, trois ans, il peut même parfois nommer l’auteur
sans se tromper, si c’est un familier 11.
La première fois, il s’exprime innocemment, sans honte, ni
angoisse, et c’est le bouleversement émotionnel de son interlocuteur
– réaction
assez fréquente ! – qui, très vite, fait naître en lui grande
angoisse et confusion : alors, il se pétrifie et ne dit plus rien ou il
transforme son propre discours et le calque sur ce qu’il crvoit
que son interlocuteur du moment attend. Par contre, toutes les
rares fois où le premier interlocuteur reste suffisamment maître
de soi et où il accueille
« gentiment » ce que le petit a commencé à dire, celui-ci peut produire
une évocation de qualité, déjà concrète et précise, mais dont il est fréquent
qu’elle ne porte que sur l’action centrale ; sa capacité d’évoquer des
détails, notamment de temps ou d’espaces inconnus, est beaucoup plus erratiques
si pas nulle.
Il
existe d’autres voies d’entrées par lesquelles un petit « dit » ce
qui lui est arrivé. Par exemple, c’est parfois avec ses jouets favoris
(poupées, personnages Playmobil ; petits animaux en plastic…) qu’il rejoue
spontanément un événement hors du commun, traumatique ou non, pour exorciser
ses émotions et pour en maîtriser psychiquement les mystères … et il se
peut que sa maman, son papa ou un parent proche passe par
hasard, l’entende, puis l’interroge.
Si
l’expérience
d’abus a été traumatique, il s’ensuivra des signes de détresse et des
comportements d’évitement 12 qui
devraient mettre la puce à l’oreille à ceux qui en sont les témoins et les
amener à l’interroger délicatement.
Malheureusement, sur la
scène familiale et sociale, il ne va pas de soiest (très rare)
que ce qui s’ensuit soit positif. Parfois, c’est le bouleversement émotionnel
de ses interlocuteurs qui fait éclater la confiance du tout petit en ses
propres dires et sa mémoire et ses
idées se brouillent
Même
si ce n’est pas le cas, son agresseur, souvent soutenu par des proches,
proteste avec véhémence : « Il est trop petit ; il
fabule ; c’est avec un autre que ça s’est passé ».
Des
instructions judiciaires peuvent se mettre en route mais, en ce qui concerne
l’audition de l’enfant jeune, le processus reste parfois trop lent,
trop bureaucratique. Il en va de même d’ailleurs, de
nombre d’investigations psychosociales. S’il ne persiste comme élément de
preuve que lsa
parole d’un
petit de quatre ans, ou plutôt ce qu’il en reste trois mois après, et donc, entre autres, si la personne
suspecte n’avoue rien, le dossier est bien mince. Il suffit alors que l’avocat
du suspect murmure « Outreau » au vent des prétoires pour que
l’allégation que l’on a laissé
dormir soit définitivement enterrée. Il arrive même
ensuite que,Et,
peut-être pour se convaincre et se donner bonne conscience, certains juges en
remettent une couche et ordonnent une reprise de contact entre l’enfant et
celui qui l’a agressé, dans les cas où existe une séparation du couple
parental.
Scénario
catastrophe ? Demandez aux gens de terrain s’ils ne l’ont pas déjà
rencontré N fois, pour une où la seule parole due tout
petit est prise
au sérieux et où l’enfant est efficacement protégé par la
coordination des institutions à l’œuvre.
C.
Et les adolescents ?
Plus
souvent que les enfants, ils choisissent de garder leur malheur caché, parce
qu’ils ne sont pas fiers d’eux ou qu’ils détestent l’idée d’être aidés. C’est
parfois bien plus tard qu’ils en parlent, à leur partenaire sentimental, à un psychothérapeute
ou à l’abri de l’anonymat sur un forum d’Internet. Leur maîtrise de soi, leur
capacité d’imagination, leur vocabulaire, et
leur capacité de dissimulation sont plus riches que celles des enfants
prépubères. Et donc, quand ils choisissent de révélers’y mettent,
leurs affects pénibles paraissent moins présents que chez ceux-ci ( hormis
le cas du viol brutal et récent ) Par ailleurs, ils peuvent raconter sans qu’on le remarque un discours mi-vrai,
mi-faux : par exemple, vrai en ce qui concerne l’identité de l’agresseur
et quelques actes-clés subis, et faux pour toutes sortes de détails, là où ils
ont honte et se sentent en faute ; ailleurs, ils accusent des inconnus
– voire des gens qu’ils n’aiment pas – pour protéger un adulte aimé,
même s’il s’est
mal conduit avec eux. Bref, ce sont eux – et pas les tout petits –
qui sont maîtres dans l’art de rouler l’adulte dans la farine, les yeux campés
dans les siens, en ayant le pouvoir de s’obstiner indéfiniment dans une version
qu’ils ont donnée. Mais voilà, exactement le même discours d’un garçon ou d’une
fille de quinze ans peut être totalement ou largement fiable
crédible, mi-vrai – mi-faux ou complètement mensonger : je
vais revenir tout de suite sur cette dernière éventualité, qui reste peu
fréquente ( 5 à 10 % des assertions de préadolescents ou d’adolescents
jeunes ) ( Biron Campis, 1993 ).
§
III. Il existe des enfants dont la
parole est clairement non fiables
A. Qui sont ces enfants ?
Dans
le champ de l’abus sexuel, on estime le plus souvent à 3 à 8 % les allégations non fondées
faites par des enfantsfausses. Estimation bien
approximative, qui correspond davantage à l’intuition clinique de
professionnels expérimentés qu’à une récolte rigoureuse de données, par nature
peu saisissables et couvrant des réalités très disparates.
Qui
sont ces enfants qui ne relatent pas la vérité des faits ? En voici les
principales catégories, exposées par ordre de fréquence décroissante :
·
Il
y a d’abord les enfants fortement « pressés », suggestionnés par un adulte
important dans leur vie. Ce peut être un parent porteur d’une
pathologie mentale avérée, qui effraie l’enfant, prêt à obéir sous la terreur, et qu’il faut
pouvoir reconnaître : parents paranoïaques, gravement
hystériques, d’une violence pathologique, etc … psychotique (paranoïaque) ou, beaucoupP
plus souvent cependant, la personnalité basale du parent ici
concerné n’est
ni si
perturbée ni si radicalement effrayante ; mais il reste un parent en conflit intense avec l’autre, dans
le contexte de la séparation parentale 13.
Ce parent est lui-même de bonne foi – autosuggestionné – ou menteur.
L’enfant lui résiste d’autant moins qu’il est petit. Face à la psychose, la
soumission des idées peut même continuer jusque dix, onze ans.
Le discours qui en résulte chez l’enfant constitue, en proportions
variables, un mélange de suggestibilité et de purs mensonges obstinés pour ne
pas déplaire. Suggestibilité ? Les idées de l’enfant deviennent confuses,
il n’est plus sûr qu’un fait a existé ou non ; ou de son degré d’intensité
(« Jusqu’où a été le doigt de papa ? ») ou de
l’intention dont il était porteur (« C’était pour soigner, seulement chatouiller ou c’était
mal ? ») … Alors, pour échapper à l’angoisse, il tranche
mentalement la question en choisissant le pire, comme le veut le parent
inducteur.
·
Viennent
ensuite les cadets qui accusent mensongèrement d’abus sexuels des aînés, toujours mineurs
d’âge, pour ne pas être punis. Ils ont sept, huit ans … ils ont « fait
des choses » qui les intéressaient bien avec un grand, par
exemple de douze, treize ans ; ils les ont même parfois provoquées, ces
choses, ou à
tout le moins laissé s’exprimer fortement leur curiosité ;
mais s’ils sont attrapés, haro sur le grand 14 !
·
Arrivent
ensuite, à égalité, troisdeux
cas de figure déjà nettement moins fréquents :
- Un jeune, le plus souvent préadolescent ou
au début de son adolescence, parfois même préadolescent, le plus souvent
une fille 15, s’autosuggestionne
( cfr la description qui vient d’être faite de la suggestibilité ) et
attribue une « signification dramatisée » à des gestes posés par un
adulte ( Hayez, de Becker, 1993, p. 169 ) Il peut s’y ajouter l’un ou
l’autre léger mensonge mais, le plus souvent, ce qui s’ensuit constitue souvent est
une accusation « légère » qui ne va pas jusqu’à la franche vision
ou au franc contact des organes génitauxl’exhibition
par l’adulte, la nudité des corps ni a fortiori le viol. C’est
plutôt : « Il a voulu m’embrasser, toucher mes seins, mettre sa
main sous ma jupe, me donner un rendez-vous, etc. … » L’adulte
accusé est du genre sensuel, tendre, imprudent, peut-être bien attiré par de
beaux adolescents. Il n’a pourtant rien fait ou presque rien. La jeune a peur
et tire un signal d’alarme excessif.
- Ou alors c’est une jeune carencée
affective, en quête d’amour intense : mais elle devient effrayée par ses
propres désirs ; ou encore, elle est dépitée parce que l’adulte diminue
son attention pour elle, et elle se venge étourdiment ou cruellement.
Dans les exemples
que nous venons d’évoquer, le jeune se trompe vraiment sur les intentions de l’adulte, qui n’a
pas touché son corps, du moins avec une intention sexuelle…il ne faut cependant
pas en déduire que tous les jeunes qui racontent des histoires de ce
genre se laissent suggestionner : il est des adultes
qui, dans un processus de sexualisation progressive,
commencent par les gestes indécents évoqués ci-dessus, en les posant réellement
et avec l’intention
d’aller plus loin…alors, le jeune a mille fois raison de poser un signal
d’alarme précoce et doit être pris en considération
- Aux mêmes âges de la vie, un petit groupe de garçons
et de filles peut se suggestionner mutuellement ; on le voit alors
attribuer la même signification dramatisée aux comportements d’un adulte qu’ils
n’aiment pas beaucoup, souvent parce qu’il a nui à un membre du groupe. Ils
peuvent même carrément mentir et s’obstiner dans le mensonge, et alors leurs
accusations deviennent de plus en plus graves.
·
Autre
application
encore plus rare
« de la signification dramatisée » : de jeunes enfants
( quatre, cinq ans ), sensuels si pas en quête d’excitation érotique,
vivant très fort leurs sentiments oedipiens, prennent leur désir pour des
réalités 16. Ils évoquent, sans que
ce soit une plainte, un parent, souvent sensuel et imprudent qui leur aurait
fait ou demandé un bisou ou un toucher à un endroit inconvenant ; l’idée
les fait rire, ils ne profèrent pas d’accusations plus graves et, au-delà d’un
intitulé, ils ne sont guère capables de donner de description très plausible du
déroulement de l’acte.
Situation clinique à traiter
avec d’autant plus de prudence que l’inverse a aussi un certain nombre de
chances de
se présenter : tel petit enfant hyper érotisé par un abus de longue durée multiplie des
gestes sensuels voire sexuels à l’égard de l’adulte auteur…et éventuellement d’autres
personnes amicales : par exemple, il cherche à se vautrer sur la
personne de l’examinateur, lui exhibe vite fait bien fait son sexe ou ses
fesses ... Par déni, l’entourage et même les professionnels
le réduisent à n’être qu’un « simple » petit oedipien excité et dans
la confusion des idées…ce déni vient de très haut : Freud lui-même
n’est-il pas passé d’une perception de la sexualité traumatique réelle, qui
l’insécurisait fort, à une sorte de déni en inventant d’autres théories sur l’Œdipe, la séduction, les
fantasmes … ( Bonnet, 1999 ) ?
·
Viennent
enfin deux catégories de jeunes, toujours à partir de la préadolescence, qui
fonctionnent de façon opposée :
- Les premiers sont capables de proférer un mensonge par
haine : par exemple, en institution, on se venge d’un éducateur vraiment
« dégueu » Ici aussi, on peut s’y mettre à deux ou trois, avec une
histoire très bien construite. Dans le même ordre d’idée, il y a le mensonge
pervers du grand enfant ou de l’adolescent qui accuse un adulte pour ne plus
avoir de contacts avec lui ou pour changer de lieu d’habitation.
- Au contraire, dans la seconde catégorie, le jeune
évite d’accuser un agresseur dont il a très peur ou couvre un adulte qu’il
aime, nonobstant les relations sexuelles. Donc si, pour une raison ou l’autre,
on le presse de parler, il accuse un inconnu.
·
Je
n’ai pas encore évoqué la fabulation, Bah ! En trente-cinq ans de carrière, je n’ai jamais été
confronté à un enfant producteur de fabulations, au sens technique du
terme 17, et auteur d’une fausse
allégation cohérente. Elle a bon dos, la fabulation, et elle est surtout
invoquée comme
système de défense par les adultes incriminés. . Ceci
dit, j’admets que doivent exister quelques cas d’enfants fragiles,
dysharmoniques, anxieux et imaginatifs à la fois, qui ont émis des fabulations
de plus en plus énormes parce qu’ils avaient un auditoire trop
complaisant … ou trop hostile : abus multiples, tortures et autres
sectes sataniques 18 …
·
Pour
être complet, de très loin en très loin, le franc délire d’un enfant
psychotique pourrait porter sur l’agression et la mutilation sexuelles de
son corps. Ce qui ne veut pas dire l’inverse : un enfant psychotique peut
dire vrai quand il fait comprendre d’une manière ou d’une autre qu’on l’a
agressé sexuellement !
Après cette énumération, j’ajouterai un facteur de
complication qui concerne tous les enfants passés en revue 19 : il ne va pas de soi que
l’enfant, constatant qu’on ne le croit pas, fasse marche arrière. Plus souvent,
il « s’enferre » dans sa version, en s’obstinant ou en mentant de
plus en plus. Il le fait pour éviter la honte ou la punition qu’entraînerait
l’aveu que son allégation était fausse.
Dans le superbe film « La
chambre du fils » ( N. Moretti, 2001 ), le bon
Marco, adolescent exemplaire, commence par laisser disqualifier le jeune
adolescent qui l’a vu commettre un larcin et qui l’en accuse. Puis, il a le
courage de rétablir tout seul la vérité, dans le cadre de son lien de confiance
avec sa maman…Mais seule une minorité de gens particulièrement sociables et
particulièrement respectés peut vivre le même courage !
B. Quels sont les indicateurs d’un discours non-fiablecrédible?
L’analyse du contexte relationnel dans lequel ce discours
émerge, et celle de la personnalité de l’enfant peuvent déjà donner de bonnes
indications. Lorsque l’on suspecte une pression anormale, une rencontre avec le
parent concerné est également éclairante 20.
Dans le discours de l’enfant, on trouve dans la majorité des
cas des éléments inverses à ceux qui sont constitutifs d’un discours
fiable : impression d’incohérence, d’invraisemblance,
d’inconsistance ; incapacité d’évoquer des détails ( pour les plus de six,
sept ans ) ou de
parler de la relation avec le soi-disant agresseur ou, au contraire,
exagération dans la narration de faits de plus en plus
« gratinés » ; évocation de nombreux détails apparemment
plausibles par un tout petit, alors que c‘est habituellement hors portée de sa
mémoire ;excitation joyeuse de l’enfant ( « et je ne vous ai
pas encore dit que » ) ; répétition plaquée d’un vocabulaire
d’adulte, etc …
Néanmoins dans une (petite) minorité de ces allégations non-fiabcrédibles,
à partir de dix, onze ans, l’enfant est capable de fabriquer de toute pièce une
falsification concrète, plausible, qui porte souvent sur un événement isolé ou
à faible récurrence. Son mensonge tient la route, mais ce sont d’autres
éléments de l’investigation d’ensemble qui sèment le doute dans le chef de son
interlocuteur. Alors, que faire ?
§ IV. Toutes les fois où l’on doute

A.
L’évaluation est loin
d’être toujours simple !
Jusqu’à présent, j’ai présenté les deux extrêmes de l’échelle
« Fiabilité – non fiabilité » Mais il existe de nombreux
cas où nous resterons à douter après une première analyse des révélations
faites par l’enfant.
Se référer à d’autres sources de renseignements que son seul
discours sur les faits peut donc demeurer indispensable.
Nous pouvons aussi
consacrer quelques entretiens complémentaires à vouloir clarifier les choses avec lui ; sans jamais le
menacer, ni le disqualifier, nous pouvons
insister, obtenir d’autres illustrations de son malheur ou d’autres détails,
faire la synthèse de tout ce qu’il dit ; nous pouvons attirer
délicatement son attention sur ses éventuelles invraisemblances, parler avec
lui du contexte qui a amené son discours et d’éventuelles pressions qu’il
subit ; et encore, l’assurer qu’il gardera toute notre estime, même s’il
devait admettre qu’il a « un peu » ou « beaucoup »
inventé ; nous pouvons même parler du rapport variable de chacun à la
vérité, des bonnes raisons que nous pouvons ressentir parfois d’en vouloir à quelqu’un et de viser à
l’enfoncer,que l’on ressent parfois,
etc.
Dans cette ambiance, quelques enfants peuvent se montrer plus
clairs et convaincants. D’autres s’empêtrent de plus en plus dans des
invraisemblances
ou
admettent qu’ils n’avaient pas dit vrai, et nous pouvons alors les encourager à
fonctionner à l’avenir de façon moins dangereuse pour autrui.
B. Il n’est pas rare que nous
restions habités par une profonde incertitude
Au terme d’une insistance et de compléments d’investigation
raisonnables, il n‘est néanmoins pas rare que persiste un doute profond.
Dans certains cas, celui-ci est de type « tout ou
rien » : ce que l’enfant raconte s’est produit ou non ; dans
d’autres, nous avons l’impression de nous trouver face à un énorme et pénible
nœud gordien où se mélangent inextricablement éléments objectifs, bouts de
mensonge et produits de la suggestibilité.
·
Hélas
alors, nos réactions s’avèrent trop
souvent malencontreuses. Comme par exemple :
- « Trancher » sans scientificité ni justice,
et faire glisser l’évaluation vers un
des extrêmes de l’échelle : soit
nous accordons trop de crédit à l’enfant (Outreau, acte I), soit nous décidons
qu’il a tout faux ( Outreau, acte II ??? Certainement pas
impossible ! ) ( Hayez, Lazartigues, 2004 ) 21.
- Geler les investigations ; la prise en charge de la
situation s’effrite ; plus rien ne se passe ; sauf éventuellement de
loin en loin, le jugement d’un Tribunal civil qui tranche comme dit plus haut,
souvent au bénéfice du suspect.
- Adhérer au mythe du super-expert de grande réputation qui va
nécessairement clarifier la question de la fiabilité. Or, plus on
prolonge les expertises, plus l’enfant est découragé et fâché et plus sa
mémoire s’appauvrit. Le super-expert qui a pris le risque d’accepter sa
mission très différée eu la bêtise ou
l’orgueil d’accepter sa mission a toutes chances d’avoir à
analyser un discours bien plus pauvre que ses prédécesseurs. Les fois où il est
imbu de sa personne,Il l’a bien cherché ! Malheureusement, i il ne
l’avoue pas facilement, et il peut faire des recommandations
fortes, ;
enrobées de pseudo-science, sur une base des plus inconsistante ! Heureusement, d’autres s’inscrivent dans l’état d’esprit
d’humilité et de pragmatisme qui imprègne cet alinéa…alors, leur
sagesse peut aider tout le monde à progresser.
·
Comment
gérer efficacement cette incertitude, probablement installée pour une longue
durée ?
Mon expérience de terrain
m’amène à faire les recommandations que voici :
- Tous les professionnels impliqués dans l’évaluation et la
gestion ultérieure de la problématique pourraient acter clairement et
officiellement qu’il s’agit d’une
situation d’incertitude, le déclarer à toutes les personnes concernées ( l’enfant, sa famille, la personne que
l’on dénonce …), en ajoutant que cela ne paralysera pas leur action ;
- Si ce n’est pas encore fait, ils peuvent demander l’aide
d’un juge pour mineurs, en l’informant tout de suite de l’état d’incertitude et
en s’efforçant qu’il ne recommence pas à son tour d’inutiles évaluations
complémentaires. Cette adjonction est surtout indiquée si l’on prévoit qu’on
devra faire appel au droit de contrainte, qui est l’apanage exclusif de
ce juge ;pouvoir légal de contrainte à visée protectionnelle
de ce juge.
- Si l’enfant ne souffre pas d’angoisses, de ressentiment et
d’autres tensions excessives lorsqu’il est en présence de la personne
suspectée, il faut néanmoins que ses contacts avec elle soient strictement
supervisés, aussi longtemps qu’il n’est pas en mesure de bien se protéger tout
seul 22. Par exemple, si le
couple parental est séparé et que le parent non-gardien est le suspect, les
contacts avec lui devraient être épisodiques et placés sous la surveillance
d’un tiers fiable, comme un centre « Espace-Rencontres » ;
- Si l’enfant souffre trop, il me semble éthique de
suspendre les contacts plutôt que de céder à la tentation d’une violence
institutionnelle stérile, comme si l’enfant était nécessairement un menteur et
comme si son gardien, porteur de ses préoccupations sur l’abus était ipso facto
un être tout-puissant, refusant le partage de la parentalité : on se
trouve dans l’incertitude, ni plus ni moins, rappelons-le !
- Il nous revient encore de parler clairement de
l’incertitude existante avec la personne suspecte : si, elle n’a rien fait
de mal, c’est involontairement injuste et désagréable pour elle, mais on veille
d’abord au moindre mal de l’enfant. Si elle ment, elle le sait dans son for
intérieur.
On doit écouter son
ressentiment, feint ou réel, mais il est très rare qu’elle puisse apporter de
vrais éléments objectifs, susceptibles de lever l’état d’incertitude ; on
lui demandera aussi quelles dispositions elle pourrait prendre pour mieux
rassurer son entourage et les professionnels quant à la qualité de ses
relations avec l’enfant. On lui recommandera enfin de se montrer
particulièrement prudente, car, pendant tout un temps, elle fera l’objet d’une vigilance
particulière.
Dans un tel contexte, une
condamnation pénale serait bien injuste. Si c’est encore possible, une
éventuelle procédure judiciaire en cours pourrait être suspendue en raison du
doute ; sinon, s’il est inéluctable que les faits soient jugés, ma
conviction est que le suspect devrait être acquitté « au bénéfice du
doute ». Eventualité désagréable ? Oui, très et à bien y réfléchir,
elle pèse sur toutes nos têtes et un peu plus sur la tête de ceux qui
s’occupent d’enfants. Mais en terme de moindre mal, et en pesant bien la
signification des mots, elle me semble moins injuste qu’un acquittement pur et
simple comme si l’enfant, source de l’incertitude, était insignifiant et ipso
facto non-crédiblenon fiable :
penser cela, ne serait-ce pas une attitude
« corporatiste » d’adultes qui se protègent mutuellement ?
- On doit encore parler
clairement, dans les mêmes termes, aux adultes responsables en ordre principal
de l’éducation de l’enfant ; on les invitera à veiller particulièrement
sur celui-ci et à installer ou confirmer un climat de vérité dans leurs
relations avec lui.
- On doit enfin parler
clairement avec l’enfant ; lui expliquer comment on compte le protéger,
malgré le doute ; réfléchir avec lui aux moyens de s’auto-protéger de
possibles agressions à venir ; continuer à attirer son attention sur sa
part de responsabilité, sur l’importance de la vérité et de la sociabilité.
Même les tout petits peuvent bénéficier de ce type de dialogue, avec des
simplifications et des mots adaptés à leur âge.
- Reste à procéder à des
réévaluations régulières de la situation. Par exemple, de trois en trois mois
au début, puis de six en six mois.
§ V. Quels enseignements
tirer de ces états de fait ?
A. La grande majorité des fois où les enfants font part d’agressions
intentionnelles significatives qu’ils ont subies, leur discours est fiablecrédible,
totalement ou en bonne partie. Les quelques exceptions que nous avons décrites,
et principalement ce qui se passe lorsque l’enfant est sous pression externe,
n’atteignent pas 10 %.
Les professionnels expérimentés le disent depuis longtemps,
depuis que l’on a redécouvert officiellement l’existence de la maltraitance
visant les enfants dans les années 1970. Sachons nous en souvenir ; ce
n’est pas « sacraliser » la parole des enfants que d’en tenir
compte !
Outreau n’a été une bonne chose pour la cause de personne,
mais surtout pas pour celle des enfants ! Il en existe des cohortes
renvoyées au silence alors qu’ils avaient eu le courage de faire ce que disent
toutes les affiches de prévention : dénoncer l’innommable ; il en
existe sans doute des milliers en France et en Belgique, dont l’espérance a été
brisée, et aucun haut personnage de l’Etat ne viendra jamais leur présenter les
excuses de la société 23.
B. Il existe des indicateurs qui permettent d’évaluer la
fiabilité du discours de l’enfant, en analysant son contenu et son contexte de
production. Depuis une vingtaine d’années, ces indicateurs sont répertoriés
dans des grilles d’analyse, adaptées aux
enfants de plus de cinq, six ans. La plus connue est le statement
validation analysis (SVA), traduite en français par H. Van Gijseghem
(1988). De nombreux chercheurs et cliniciens ont contribué à l’élaborer et à la
valider, depuis plus de cinquante ans. Elle conduit à établir un degré de
probabilité de fiabilité pour la parole de l’enfant de plus de six ans, ni plus
ni moins.
Il en existe l’une ou l’autre dérivée, très proches mais pas encore validées.
Ces grilles d’analyse rendent bien plus de services que la seule référence à
l’intuition et à l’expérience clinique, à la passation de tests de personnalité
ou à l’analyse de dessins.
Il faudrait en tirer des conséquences pratiques ! Mon
souhait est que ceux qui ont à évaluer officiellement la parole de l’enfant
( policiers spécialisés et autres experts psy ) aient une bonne
connaissance du SVA et s’accordent pour en faire un important outil de
référence commun. Les magistrats et les psychiatres et psychologues d’enfants
et d’adolescents devraient aussi en connaître les grandes lignes : même
lorsque l’entretien avec l’enfant n’a pas d’objectif médico-légal, cette
connaissance à l’arrière-plan peut s’avérer des plus utiles.
C. Le plus grand problème reste la prise en compte de ce que
disent les tout petits : leur première révélation est la plus précieuse,
mais elle est souvent écoutée par un non-professionnel susceptible d’être
débordé par ses émotions. Après, il faudrait pouvoir reprendre ses dires très
vite et une seule fois. Et à l’heure actuelle, on ne dispose pas pour eux d’une
grille solidement validée comme le SVA. Le moindre mal alors, si l’on n’a que
la parole d’un tout petit comme élément de preuve et même si, à titre
individuel, l’on est convaincu… ce serait que le groupe psycho-judiciaire qui
traite le cas, l’assimile aux situations d’incertitude que je viens d’évoquer.
Aujourd’hui, ce n’est pas toujours ce qui se passe : on renvoie
trop souvent ces tout petits purement et simplement d’où ils viennent ou
pire, on oblige des reprises de contact, parfois même non protégées, avec les personnes qu’ils accusent.
Bibliographie
Biron Campis L.,
Developmental differences in detection and disclosure of sexual abuse, J.
Am. Acad. Child Adolesc. Psychiatry, 1933, 32-5, 903-910.
C. Bonnet, L’enfant cassé, Albin Michel,
1999.
C.
Bonnet, l’enfance muselée, Mols, 2007 ( éd( éd : thomas.mols@gmail.com: thomas.mols@gmail.com ).
HayezHayez
J.-Y., de Becker E., L’enfant victime d’abus sexuel et sa famille :
évaluation et traitement, coll. monographies de la parole de l’enfant, PUF,
1997.
Hayez J.-Y., Lazartigues A., Les durs enseignements d’Outreau, Le
carnet psy, 2004, 22, 34-37. Paru aussi dansaussi :dans:
Enfances § Adolescences, 2005, 2005/1,
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Klaejner
P. and coll., assessing the credibility of young children’s allegations of
sexual abuse :abuse:
clinical issues, Can. J. Psychiatry, 1987, 32, 610-614.
Toute notre gratitude
va aux collègues qui ont partagé avec nous leur expérience pour rédiger cet
article :
le docteur Catherine Bonnet, psychiatre d’enfants et d’adolescents, madame Margarita Ibanez (
Barcelone), spécialiste de la petite enfance et notamment du
diagnostic d’abus sexuel chez le petit enfant, Mme
Françoise Leurquin, psychologue clinicienne, expert auprès des tribunaux,
formatrice à la méthode SVAAV.
.
Si vous désirez en discuter avec moi
[1] Psychiatre
infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur
émérite à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain, premier
chef du service de psychiatrie infanto-juvénile aux Cliniques universitaires Saint-Luc.
Courriel : jyhayez@uclouvain.be Site web : http://www.jeanyveshayez.net/
2 Sans autre spécification, enfant signifie
« mineur d’âge ». Si des spécifications par tranche d’âge s’avèrent
nécessaires, elles seront faites dans le texte.
3 Il faut différencier la fiabilité de l’enfant et
celle de sa parole ; nous verrons plus loin que la fiabilité générale de la
personne est un indicateur de la fiabilité de sa parole dans une circonstance
précise, mais l‘un ne se réduit pas à l’autre. Cet article constitue une
réflexion sur LA PAROLE, et non sur la personne!
4 Le terme « crédible » est pratiquement
synonyme lui aussi, mais davantage utilisé dans le monde criminologique ;
nous n’y recourrons donc pas.
5 Prédisposition à se laisser
suggestionner ? … et donc, possibilité d’une composante
génétique : Manque habituel d’esprit critique ; caractère
« faible », passif, suiveur ; niveau d’angoisse élevé …
6 Ce qui est décrit et discuté à son propos
s’applique, avec quelques adaptations, à de nombreuses situations où l’enfant
apparaît comme victime plus ou moins impuissante d’agressions significatives,
qu’il n’a pourtant pas facile à évoquer : rackets, injustices subies à
l’école ou ailleurs dans le monde social, maltraitances physiques ; etc. …
7 Et si c’est un grand adolescent qu’il
incrimine, les enjeux sont à peine moins lourds.
8 J’évoquerai par la suite une rare exception à cette
règle, lorsque, vers quatre-cinq ans, certains enfants sont très érotisés et
que leurs sentiments oedipiens ont l’air très intenses.
9 Les progrès des possibilités de
dépistage réalisés par la police scientifique étant ce qu’ils sont, je laisse
aux criminologues et aux policiers le soin de commenter quand ceci leur paraît
indiqué.
10 Ou diaboliquement prudent….
11 Et quand il ne le
peut pas, spontanément, il se tait…ce n’est que face à des pression excessives qu’il
pourrait désigner quelqu’un à tort,
pour être
quitte de l’angoisse de la pression !
12 Par exemple, ne plus
vouloir se laisser déshabiller.
13 On ne peut cependant pas en déduire que toutes les
allégations faites dans le cadre de la séparation parentale, même difficile,
sont fausses. On avance souvent l’estimation qu’environ une sur deux contient
au moins une bonne part de vérité. Ce qui est suspect, c’est quand le parent
accusateur « en remet » encore plus passionnément que l’enfant,
parfois avec un vocabulaire identique.
14
Rappelons néanmoins qu’il existe une limite à cette manière de raisonner.
Si la différence d’âge est trop élevée, l’aîné a le devoir de ne pas séduire le
petit, ou de résister aux manœuvres de celui-ci. La différence d’âge maximum de
cinq ans, évoquée par beaucoup d’auteurs pour fixer la limite d’un vrai
consentement possible, nous paraît sage, même si elle est un peu arbitraire.
15
Les garçons sont également
concernés, mais gardent davantage leurs impressions pour eux que les filles.
16
Et
il y a encore ces petits enfants porteurs d‘une lourde carence affective, qui
cherchent un contact fusionnel avec n’importe quel adulte à l’air un peu
accueillant. Même si eux font pas de référence directe à des activités
sexuelles qui auraient eu lieu, ils peuvent générer chez les témoins de leur
vie le fantasme qu’ils on été abusés eux aussi…nous avons même vu l’une ou
l’autre fois ce fantasme surgir chez des professionnels à partir du simple
mutisme extra-familal tenace d’un enfant !
17
Fabulation ? Auto-suggestion ; le jeune s’accroche à l’idée
qu’est vraie une « fable » qu’il raconte. Une ou plus souvent une
longue série, car son comportement est répétitif. La « fable », ici,
c’est une histoire « énorme », peu vraisemblable mais pas tout à fait
impossible
18
Il doit en exister l’une ou l’autre, de secte satanique, comme il existe
des abus multiples, des enfants vendus ou donnés par leurs proches à d’autres
adultes pour des partouzes plus ou moins rémunérées ( ceci est
malheureusement plus fréquent qu’on ne le croit ), mais les enfants qui y
sont impliqués, s’ils survivent, ne se comportent pas en fabulateurs …
c’est plutôt la chape de plomb du silence !
19 Ce
comportement s’applique à tout le monde, dans des circonstances
analogues !
20 Si l’on reçoit
ensemble le parent qui « porte » la révélation et le tout
petit enfant, on constate que, lorsqu’il y a forte pression
mensongère, le comportement du tout petit est beaucoup plus
craintif, comme scotché à la parole du parent qui accuse, acceptant difficilement
d’être séparé de lui … Lorsque l’allégation est vraie, l’enfant concerné est plus « libre »
et confiant : il peut jouer pendant que le parent parle et accepter
davantage d’être seul …
21 Je ne conteste certes pas que à, à Outreau, on ait fini par libérer des personnes
emprisonnées sur une base bien trop inconsistante. Je me situe par rapport au
discours des enfants qui, vu de Belgique, m’apparaît toujours comme un nœud
gordien !
22 Pour beaucoup, cette capacité
d’autoprotection est liée à l’arrivée de l’adolescence.
23 On peut y adjoindre la liste des
professionnels courageux, qui ont essayé de défendre ces enfants contre la
puissance de l’ordre adulte …La lecture du dernier livre de Catherine
Bonnet est à cet égard édifiante : C. Bonnet, l’enfance muselée, Mols,
2007.