J.-Y. Hayez[1]
« Je n’ai jamais touché Monica Lewinski ; je le jure »…
La parole des enfants est-ellesont-ils
autrement fiable
que celle des présidents ? les
Résumé : L’article discute de la
fiabilité de la parole de l’enfant, lorsqu’il révèle qu’il est victime
d‘agressions inacceptables, notamment sexuelles. Cette discussion est mené en
référence aux grandes catégories d’âge concernée : l’âge préscolaire,
l’âge de l’école primaire et l‘adolescence. L’auteur expose de façon détaillée
les principaux critères de fiabilité ou de non-fiabilité. Il propose également
une conduite à tenir dans les cas assez nombreux où persiste le doute.
Summary : This article discusses the reliability of the child’s narrative, when
he reveals unacceptable aggressions against him, among others in the sexual
field. The discussion is led referring to main categories of ages :
preschool children’s, those of primary school and adolescents. The
author goes into details to describe the main criteria of reliability or
no-reliability. He also suggests guide-lines of effectiveness in the quite
numerous cases in which deep doubts are persistent.
Mots-clé : Fiabilité de la parole ;
révélation d'abus ; suggestibilité ; critères de fiabilité
Key-words : Reliability of child’s narrative ; revelation of abuse ;
suggestibility; criteria of reliability
§ I. La capacité d’être fiable et sa mise en œuvre
concrète
Cet article discute de la fiabilité
de la parole[2]
de l’enfant2. Le terme est synonyme aux
expressions « dire la vérité (des
faits) ; être objectif ; être digne de foi » La parole3 de l’enfant est fiable4 lorsque, dans une
circonstance donnée, elle restititue
fidèlement sa connaissance exacte de la réalité extérieure ou de la réalité de
soi en tant qu’objet de connaissance.
L’authenticité, elle concerne la restitution de son propre monde intérieur ou de celui des autres, tel qu’on se le représente.
Une parole
fiableL’enfant fiable dit : « Mon
frère m’a battu, j’ai des bleus et j’ai mal » ( pour peu que ce
soit vrai …) et si elle est’il est
authentique, elle
peut ajouteril ajoute : « J’ai eu
peur … je crois qu’il est jaloux de moi » ( parce que c’est ce que l’enfant’il
vit autour de
l’événement )
Fiabilité et authenticité ne sont pas toujours strictement liées, quoique
des mécanismes très analogues mettent en place l’une ou l’autre de ces qualités
de l’être et de son discours.
Faute de place, je n’en dirai pas plus
dans ce texte, sur l’authenticité et ses dérivés ( par exemple : le
conformisme ; l’impertinence ; les jardins secrets …)
A. Très précocement, l’enfant en bonne santé mentale et sans déficits
cognitifs importants dispose d’un équipement qui lui
permet à sa
parole d’être « suffisamment bien » fiable. Suffisamment
bien ? Je paraphrase ce que Winnicott disait de la vraie bonne mère, qui
n’est jamais que suffisamment bonne : la perfection n’est pas de ce monde
et la volonté d’excès nuit au bien …
L’équipement nécessaire porte sur les composants de l’appareil neuropsychologique et la bonne harmonisation de leur fonctionnement : intelligence globale ; circuits de perception, de reconnaissance et d’intégration des perceptions, synthèses mentales, mémoire et capacité de réévocation. On peut y ajouter l’« intelligence sociale », à l’origine de l’intuition et de la reconnaissance des intentions de l’autre.
Certes, aucunun
enfant ne
ressemble à un ’est pas l’autre ;,
certains sont plus vifs et ,
d’autres plus lents ; mais en moyenne, d’indiscutables îlots
de fiabilité commencent à se manifester vers deux ans , peu
après l’avènement du langage et la formation des premières phrases
simples ; au début, ils étonnent : « Iil
se souvient déjà … il sait à quoi ça sert ! » ; ces
îlots fiables sont d’abord imprévisibles, irréguliers et accompagnés de peu de
détails : le tout petit enfant peut déjà montrer qu’il se souvient
d’événements qui l’ont marqué ou raconter des éléments de la vie quotidienne
avec un vocabulaire ( très ) limité mais exact. « Tu t’amuses
à l’école ?», demande-t-on à Amélie ( trois ans tout
juste )… et elle de répondre « Madame Mylène a gondé moi paske
pipi » … Eh oui, il arrive encore à Amélie de s‘oublier et,
pendant quelques jours, ce sera le seul souvenir qu’elle pourra évoquer de son
quotidien scolaire, histoire de se libérer du traumatisme de sa honte et de la
mauvaise humeur de sa Madame ….
Chez le tout
petit, des comptes-rendus encore erratiques de la réalité se mélangent à des
erreurs de bonne foi liées à l’immaturité de son appareil cognitif, erreurs
plus fréquentes quand il cherche à comprendre la vie quotidienne que lorsqu’il
décrit ses premiers souvenirs. A d’autres moments, c’est son imagination
qui est au pouvoir pour compenser les lacunes de ses connaissances, mais il ne
le sait pas, et il peut présenter mille productions de celle-cifantaisies
comme vraies, ici encore davantage lorsqu’il cherche à expliquer ce qui se
passe que lorsqu’il décrit simplement.
Sa connaissance de la réalité et sa capacité d’en parler croissent
rapidement et à quatre ans, sa fiabilité peut être solidement installée :
il connaît beaucoup de choses, même les implicites, même les affectives, et
lorsqu’il a confiance, il fait part ingénument de ce qu’il sait. « Alors,
il va bientôt mourir, bon papa ? », nous demandait mon petit-fils
de trois ans et demi, en regardant son arrière-grand-père terminant doucement
sa vie dans un service de soins palliatifs. Personne ne lui en avait déjà parlé et personne n’en parlait à haute
voix !
Le petit enfant est donc déjà outillé
pour réévoquer « le cœur », « le centre » d’une action dont
il aurait été témoin ou partie-prenante. Mais sa capacité de restituer des
détails contextuels est beaucoup plus faible ou erratique, et dans une
perspective criminologique, on considère tout simplement qu’il est incapable d’en fournir.
Et la capacité d’être fiable, avec de plus en plus de détails et de
précisions, ne fait que s’accroître jusqu’au milieu de l’adolescence, pour
plafonner ensuite.
B. Cette capacité peut néanmoins être entravée par des problématiques
sensorielles, cognitives ( retard mental important ) ou
psychotiques. Ici, l’éventuelle restitution est pauvre, fragmentée, obscure ou
amputée par les lacunes sensorielles. Plus rarement, chez les enfants
psychotiques et quelques intellectuellement déficitaires retardés mentaux,
l’imagination est abondante, avec des confusions réel-imaginaires ou de vrais
délires. Ces enfants sont menacés d’agressions diverses, plus que les autres,
et ils essaient eux aussi d’en rendre compte. Mais le décodage est ardu et
demande des compétences techniques spécifiques ( Hayez, de Becker, 1997,
p. 172 ) Je n’en dirai pas plus à leur propos dans le cadre de cet
article.
C. Des facteurs conjoncturels peuvent également influencer la capacité
concomitante de fiabilité, et notamment :
● Une intensité excessive des affects du moment. Des
émotions trop fortes amènent souvent des erreurs de bonne foi ; elles
portent le plus souvent sur les intentions en jeu, sur l’interprétation à
donner aux faits que sur les faits eux-même ; un enfant dépressif regarde
le monde avec des lunettes noires ; un préadolescent en quête intense
d’amour peut interpréter un geste spontanéimprudent
de tendresse comme de la séduction sexuelle non-avouée ; par contre,
l’enfant simplement heureux de vivre a envie de bien « capter » le
monde dans lequel il évolue et d’en parler.
● Les attitudes coutumières des autres. Si ceux-ci
accueillent positivement l’enfant quand il parle et s’ils s’intéressent à ce
qu’il dit, en sachant se différencier de lui à l’occasion, ces autres lui donnent envie d’être authentique et
fiable. Surtout si, de surcroît, l’enfant il
tire parfois des bénéfices moraux ou matériels de sa fiabilité. Mieux encore,
si ses proches
lui manifestent à l’enfant qu’ils l’apprécient
particulièrement lorsqu’il dit vrai dans des situations embarrassantes
( maladresses, fautes commises, etc.) … L’attitude inverse éteint
l’envie d’être tant authentique que fiable.
A l’inverse, les autres peuvent exercer des pressions en tous genres sur
l’enfant pour qu’il fasse sienne leur version de la réalité. Pas toujours
facile d’y résister lorsque la pression est puissante – répétitive et
assortie de menaces ou de chantages – et
qu’elle émane d’un personnage très important, la maman ou le papa
par exemple : la grande majorité
des enfants très jeunes et même la majorité de ceux de l’école primaire n’y
résistent pas : ils mentent, comme le veut l’adulte, pour avoir la
paix ; ou encore, parce qu’ils y sont prédisposés par leur nature, par des
déficits perceptifs ou/et cognitifs ou par des circonstances
affectivo-relationnelles plus transitoires, ils se laissent suggestionner5, c’est à dire que, superficiellement,
ils se font à l’idée que ce qu’on leur souffle à l’oreille est vrai ; chez
certains, mensonges et suggestibilité s’entremêlent. En outre, une fois qu’ils
ont commencé, les enfants s’accrochent à ce qu’ils ont dit, pour des raisons
que je développerai plus loin.
C’est seulement si les pressions ne surviennent que plus tard dans leur vie
que préadolescents et adolescents y résistent mieux, et ce n’est jamais
certain ! Entre autres, à ces âges plus avancés de la vie des jeunes, les
pairs peuvent se mettre à constituer une source de pressions efficaces :
on peut alors « se monter le bourrichon » en petit groupe, pour se
persuader de la bêtise, de la méchanceté … ou des déviances sexuelles d’un
tiers. Difficile de faire marche arrière quand on est entré dans ce genre de
jeu : ce serait la honte et le rejet par les copains !
D. Et nous arrivons de la sorte au « facteur ultime » :
supposons qu’un enfant ne soit pas
entravé par les éléments défavorables énumérés plus haut. Il ne transforme
pourtant pas ipso facto sa capacité d’être fiable en réalité opérante. Entre en
jeu une Instance psychique que, selon nos écoles, nous désignons par des
vocables différents, renvoyant approximativement à la même réalité intérieure
fondamentale : sa liberté (intérieure) ; sa capacité d’avoir des
désirs propres ; ,
son projet (de vie) … bref, il va choisir de rendre
son potentiel de fiabilité opérationnel ou non.
· Non ? Il peut choisir de mentir, c’est à dire de falsifier intentionnellement ce qu’il pense être la réalité des faits. Les mensonges s’installent très précocement dans la vie et répondent à des motivations variées : s’éviter des ennuis, des angoisses, des frustrations ; se mettre en évidence ; jouer (« avec les pieds » de l’autre ) ; obtenir des gains matériels ; vivre que l’on détient un pouvoir à partir du maniement de la vérité ; protéger quelqu’un que l’on aime, etc.
E. Est-ce à dire que, en ce qui concerne la fiabilité de l’enfant, on se
trouve toujours dans le domaine de l’imprévisible ? Oui et non … Il
est vrai que la multiplicité des facteurs évoqués, qui jouent de façon mouvante
dans la durée, fait que le statut d’une parole n’est jamais prévisible à coup
sûr. Outre Clinton et Lewinski, Saint Pierre lui-même a renié le Christ par
trois fois avant que le coq ne chante !
Néanmoins :
Si l’on sait que tel enfant ment souvent, il faut notamment observer s’il a déjà énoncé des messages « cruels », qui ont vraiment fait souffrir autrui, et jusqu’à quel point il s’est montré capable de s’y obstiner : si c’est le cas, ses dires ultérieurs doivent évidemment être analysés avec beaucoup de soin et de précaution. Autant à propos de ses fabulations.
F. Enfin, il existe des catégories de faits relatés par l’enfant dont la
nature même constitue, en soi, un indicateur de bonne fiabilité. Sauf si
l’enfant se trouve sous haute pression émanant d’un tiers ou s’il a déjà fait
la preuve à répétition de mensonges ou de fabulations cruelles (rare !).
Au rang de ces faits à prendre particulièrement en considération, il faut
citer les
affirmations suffisamment claires faites par l’enfant :
- qu’il a subi une ou
des’allégation d’ agressions
intentionnelles
l’ayant
blessé et significativement blessantes ( moralement
ou physiquement,
- surtout si la
blessure a été significative,
- surtout aussi s’il l’ (les))
lorsqu’elles sont attribueées
à un (des)des
agresseur(s) estimé(s)s
dangereux, ou dont le statut est puissant à ses yeux d’enfant :aux
yeux de l’enfant :
groupe d’adolescents qui rackette un plus jeune ; professeur redouté qui
sadise un élève ; (grand) adolescent ou adulte qui maltraite physiquement
ou sexuellement, etcetc. …
Dans cette perspective, je me limiterai à discuter l’allégation d’abus
sexuel franc commis par un adulte6. Par « abus franc »,
j’entends qu’un seuil d’intensité quantitative ait étésoit
clairement franchi : les organes sexuels ont été exposés ou/et en
contact ; l’enfant a été obligé de regarder de la pornographie, etc. Je
mets donc de côté les allusions et autres effleurements pour lesquels joue
parfois le phénomène de la signification dramatisée dont je parlerai plus loin.
·
·
L’enfant entre 5,6 ans et 11,12
ans a
souvent mis beaucoup de temps avant d’oser hasarder son allégation, car il
redoutait de prendre un tel risque ! Jusque
7, 8 ans et parfois plus, il est même possible qu’il n’ait pas encore identifié
la nature abusive de l’aventure sexuelle dans laquelle on l’a entraîné…ou qu’il
doute et se pose des questions, mais ne sache où les poser. Ces questions ont pour but de l’aider à
identifier des faits qu’il n’arrive pas à évaluer clairement. Ce flou rend le
dévoilement encore plus tardif ou difficile.
Accuser un adulte, parfois très proche,
personnage qu’il considère tout un temps comme « sacré », source de
savoir et de la connaissance du Bien et du Mal, méritant obéissance et
respect ; personnage puissant, dont il a observé vingt fois qu’il était capable de se défendre
efficacement, personnage dont il dépend pour sa vie matérielle et
affective ! Quelle folie que l’affronter, en passant outre à l’exigence
quasi systématique du secret ! A révéler, l’enfant cumule les risques
d’être grondé, pour avoir participé à « ça »…de provoquer la
vengeance de celui qu’il accuse … de faire le malheur de sa famille … de
vivre la honte, si jamais tout le monde le sait, etc.7
Par ailleurs, un enfant n’est pas sans conscience morale.
Dans des conditions ordinaires, il se refuse à faire souffrir autrui en
l’accusant à tort et avec persistance de maux qui n’existent pas. Il est retenu
de l’intérieur par sa sociabilité. Alors pourquoi hasarderait-il son
allégation, si ce n’est avec l’espoir d’être déchargé d’un fardeau intérieur,
et protégé du retour d’agressions bien réelles !
·
Et l’enfant plus jeune, à supposer qu’il n’ait pas été traumatisé, mais plutôt séduit par un
adulte qui a su s’y prendre sur un mode soft ? Pourquoi
évoquerait-il ce qu’il a vécu, souvent de manière inattendue, indirecte et
pourtant claire ? (E : « Tu mets aussi ton doigt dans ma quiquine ? R. : Aah, qui fait ça
avec toi ? E : Tonton Daniel, etc. …»)
Les tout petits se remémorent et évoquent des expériences
faites qui sortent de l’ordinaire, les ont intrigué et ont mobilisé leurs
affects ( peur ou plaisir ) Ils les évoquent face à un tiers
confident, souvent à l’occasion d’un stimulus qui rappelle l’expérience
( par exemple : la mère qui donne le bain et lave la vulve ) Ils
les évoquent aussi dans leurs jeux symboliques, parce qu’ils veulent mieux les
comprendre et avoir la maîtrise intellectuelle dessus.
Même lorsqu’ils sont imaginatifs, ils gardent à distance
les vrais adultes, évitant de les
incriminer de manœuvres spéciales sur leur corps dans le décours d’un récit
imaginaire. Par contre, leur sexe ou leur derrière – ou ceux des
grands – peuvent encore constituer des constituants très
« naturels » de la vie, et ils en parlent simplement, ainsi que de la
miction et de la défécation, sans la pudeur typique des aînésdes plus grands :
si ces zones
ont été l’objet de manipulations « extraordinaires »
et qui ne les ont pas terrorisés, ’il s’est vraiment
passé quelque chose « d’extraordinaire » sans qu’ils en soient
terrorisés, ils n’ont pas difficile à le raconter : nous
l’avons déjà dit, ce sera souvent en différé, avec une personne de confiance ou
en le rejouant avec leurs poupées, et lors d’un stimulus
évocateur..
Et donc, le simple fait qu’ils parlent d’une expérience
sexuelle – étrange, hors du commun -, mais dont ils n’ont pas encore
intégré la nature sacrilège, en l’attribuant à quelqu’un de précis constitue
ici aussi, en soi, un indicateur de fiabilité8.
§ II. Les autres indicateurs de fiabilité
Je continue à m’en tenir au
paradigme de l’allégation faite par l’enfant d’un abus sexuel franc. Outre les
deux indicateurs que je viens de discuter – la réputation de l’enfant et
la nature de ce qu’il révèle -, il en existe beaucoup d’autres, plus
précis, qui permettent de situer ses dires sur une échelle
« Fiabilité/non-fiabilité » : à un extrême, l’interlocuteur est
intensément convaincu que la parole de l’enfant’enfant
est digne de foi, à l’autre, qu’il ne dit pas la vérité ; au milieu, c’est
l’incertitude.
Je parlerai surtout des
indicateurs qui analysent son discours, les affects et la gestuelle qui
l’accompagnent et le contexte de sa production. Avec le Dr de Becker nous en
avions déjà évoqué une liste dans l’ouvrage « L’enfant victime d’abus
sexuel et sa famille : évaluation et traitement. » (1997, p.
75-80 et 157-159) A côté de cette catégorie d’indicateurs, il en existe d’autres,
auxquels il est sage de recourir complémentairement : un examen somatique
de l’enfant9 ; des données
d’observation de son comportement récent ; le témoignage de ses
proches ; des tests projectifs ( dont le résultat doit être manié
avec grande prudence )
A. Supposons d’abord
un enfant entre six et treize ans.
Voici un condensé de la
liste signalée ci dessus :
- L’enfant fiable met
souvent beaucoup de temps à oser commencer à parler ; quand il s’y met, il
a rarement le courage de tout dire en une fois : il faut un peu
d’insistance pour l’y faire venir et il va souvent du (relativement) plus
facile à dire, jusqu’au plus ignoble. Il est d’ailleurs fréquent qu’il garde
définitivement ou très longtemps secrète la partie la plus difficile des faits
ou de leur contexte relationnel.
- Son discours est spontané
( pas une « récitation » apprise ou préparée à l’avance )
Il n’est donc pas parfaitement organisé ; toutefois quand on met bout à
bout tout ce que l’enfant dit, on a une impression globale de cohérence, en ce
qui concerne le principal des actions et interactions qu’il relate : cela
« tient la route » A noter cependant que, plus l’enfant est jeune,
plus il a tendance à condenser en une sorte de « script » unique,
comme un résumé plausible, ce qui s’est
passé en plusieurs fois.
- Assez souvent, ce qu’il
décrit correspond à nos connaissances scientifiques sur le déroulement des abus
sexuels : nous savons qu’il existe quelques scénarios standard, par
exemple, celui de la sexualisation progressive de la relation, et ce que
l’enfant dit se rapproche fort de l’un d’eux. Attention, l’inverse n’est pas
ipso facto un indicateur de non-fiabilité : la créativité humaine reste
immense pour attraper un enfant dans des filets, et rechercher le plaisir à
travers lui !
- L’enfant fiable peut se
montrer concret, avec une richesse de détails qui croissent avec l’âge. Autant
pour la mise en place de circonstances d’espace et de temps. Il peut également
faire part de paroles échangées. Il est toutefois inévitable – et donc à
considérer comme indicateur positif – qu’il existe quelques
inexactitudes ou contradictions mineures, l’un ou l’autre trou de mémoire et
même des moments où l’enfant doute de lui-même.
- L’enfant utilise un
vocabulaire et se réfère à une connaissance de la sexualité ou des intentions
de l’autre qui sont propres à son âge ( sauf s’il a été longuement
« mis au parfum ») Par exemple, il prend les gémissements du plaisir
pour de la douleur ; si l’abuseur, encore un peu délicat à sa manière10, se retire rapidement à la toilette
pour éjaculer, l’enfant est persuadé qu’il est allé faire pipi, etc.
- Souvent, le discours de
l’enfant s’accompagne d’affects de honte, d’angoisse, de culpabilité …
plus rarement,
du moins dans un premier temps, d’une colère indignée. Parfois son état
de stress s’accroît visiblement lorsqu’on l’encourage à reparler des faits ,
et il peut procéder à diverses manœuvres pour y résister (« je
dois aller faire pipi » (sans commentaires !)
- Au-delà de la stricte
narration des faits, une parolel’enfant fiable peut évoquer des’autres
réalités externes ou internes complémentaires : comment l’approche de l’adultea
relation a progressé jusqu’à l’inacceptable ; des tentatives
faites en vain par l’enfant pour demander de l’aide ; des paroles échangées
avec l’abuseur, et notamment la pression explicite subie pour
garder le secret ; ses propres états mentaux (par exemple : angoisse,
auto-dépréciation) ; les sentiments qu’il prête à son abuseur et ce qu’il
pense de lui ; etc.
Il existe des exceptions à
cette liste, qui ne constitue jamais d’un guide-line standard, mais
l’espace me manque pour les détailler et je vous renvoie à l’ouvrage précité. LEn
outre, les items de la liste se recueillent de façon souple, au
sein d’une relation de qualité. L’interlocuteur en apprend d’autant plus qu’il
peut se montrer accueillant, intéressé par l’enfant, capable de partager
naturellement des mots sexuels, insistant sans être suggestionnant : pas
plus que quiconque, l’enfant n’est à l’aise pour parler longuement, spontanément
et sans aucun soutien de son interlocuteur, de toutes ces choses tristes,
honteuses et angoissantes à dire, à propos desquelleset où
il n’a pas pu se montrer compétent. Pire encore, parfois,
il était parfois
ambivalent,
au moins ; à moitié d’accord qu’on lui fasse
« ça », mais cette dimension de plaisir ressentipartagé,
c’est bien la dernière chose qu’il évoquera.
Une fois énoncée son
allégation-princeps, la qualité du discours de l’enfant s’appauvrit si on le
lui fait répéter
deux, trois… vingt fois sans que rien ne se passe. Ce n’est pas
essentiellement parce que sa mémoire s’effrite en s’éloignant des dates des
faits,
tellement imprimés en lui. C’est plutôt parce qu’il s’attendait à être aidé
vite et bien. Il ne comprend pas pourquoi les adultes sensés le protéger
mettent tant de temps à tergiverser ; alors, il se décourage ;,
il se demande même, avec d’autant plus
d’acuité qu’il est plus jeune il se demande même ,
s’il n’a pas « mal » dit et déplu à l’adulte auquel il
s’est confié ; alors mû par l’angoisse et la culpabilité, on le voit
parfois changer sa version des faits jusqu’à se rétracter. Et même s’il ne va
pas jusque ces extrêmes, son discours s’émousse : ses affects se gèlent,
il n’a plus envie de donner beaucoup de détails, il se robotise …
Aussi sommes-nous invités à
soulager rapidement l’enfant de son fardeau, lorsque nous pensons qu’il est
(très) probable que sa parole a été fiable. Et si plusieurs institutions
interviennent, comme par exemple l’institution judiciaire qui s’adjoindrait à
des premiers écoutants psycho-sociaux, elles ont un devoir moral de
coordination rapide, évitant à l’enfant de fastidieuses répétitions.
Capter précocement la
parole de l’enfant sur vidéo peut rendre quelques services, comme par exemple
celui d’éviter une confrontation directe à l’adulte suspecté d’agression. Il
faut néanmoins se souvenir de ce qui a été dit plus haut : quelques
imperfections, quelques contradictions mineures sont plus indicatrices de
fiabilité que l’inverse. De la même manière, la personne qui recueille la
parole de l’enfant ne peut jamais se montrer complètement
« neutre » : l’un ou l’autre moment de légère suggestion est
monnaie fréquente. Par ailleurs, il ne faut certainement pas appeler
« suggestion », leur capacité d’empathie, leur chaleur humaine
discrète, leur art à encourager l’enfant à dire ce qui lui a vraiment sur le
cœur Est donc non scientifique
l’attitude de certains avocats d’adultes suspects, qui se jettent à
corps perdu sur l’un ou l’autre passage « foireux » de ce type,
dans la cassette vidéo de l’audition de l’enfant pour y trouver triomphalement
« la preuve » que l’enfant ne dit en rien la vérité !
En raison de ce
découragement progressif de l’enfant, l’on peut se demander quelle valeur ont
encore des missions d’expertise, même confiées à des experts chevronnés, lorsqu’elles mais qui prennent place très tardivement, dans un contexte de
lenteur si pas d’inertie et d’incoordination de toutes les institutions
engagées, l’enfant ayant déjà répété n fois son histoire sans le moindre
résultat. Oui
si l’expert fait l’analyse de tout ce contexte délétère et en tire des conséquences. Non s’il
croit que lui va extraire le dernier jus de la vérité auprès de ce citron déjà
pressé et repressé !
, l’enfant ayant
déjà répété n fois son histoire sans le moindre résultat.
B. Et le tout petit, avant l’âge de six ans ?
En l’absence de pressions
exercées sur lui, il est capable
d’évoquer avec pertinence le comportement abusif d’un grand à son égard surtout si cet
abus a été effectué « en douceur » Il le fait souvent
spontanément, parce qu’un stimulus évocateur l’active : par exemple le
fait d’être à moitié ou totalement nu
au moment du coucher « réveille » le souvenir ou/et le désir de
touchers à la fois agréables et « hors du commun » qu’on lui a faits,
et il en parle ou en redemande (Klajner, 1987)
Dès deux ans et demi, trois ans, il peut même parfois nommer l’auteur
sans se tromper, si c’est un familier11.
La première fois, il s’exprime innocemment, sans honte, ni
angoisse, et c’est le bouleversement émotionnel de son interlocuteur
– réaction
assez fréquente ! – qui, très vite, fait naître en lui grande
angoisse et confusion : alors, il se pétrifie et ne dit plus rien ou il
transforme son propre discours et le calque sur ce qu’il crvoit
que son interlocuteur du moment attend. Par contre, toutes les
rares fois où le premier interlocuteur reste suffisamment maître
de soi et où il accueille
« gentiment » ce que le petit a commencé à dire, celui-ci peut
produire une évocation de qualité, déjà concrète et précise, mais dont il est
fréquent qu’elle ne porte que sur l’action centrale ; sa capacité
d’évoquer des détails, notamment de temps ou d’espaces inconnus, est beaucoup
plus erratiques si pas nulle.
Il existe d’autres voies
d’entrées par lesquelles un petit « dit » ce qui lui est arrivé. Par
exemple, c’est parfois avec ses jouets favoris (poupées, personnages
Playmobil ; petits animaux en plastic…) qu’il rejoue spontanément un
événement hors du commun, traumatique ou non, pour exorciser ses émotions et
pour en maîtriser psychiquement les mystères … et il se peut que sa maman, son papa ou un
parent proche passe par hasard, l’entende, puis l’interroge.
Si l’expérience d’abus a été
traumatique, il s’ensuivra des signes de détresse et des comportements
d’évitement12 qui devraient mettre la
puce à l’oreille à ceux qui en sont les témoins et les amener à l’interroger
délicatement.
Malheureusement, sur la scène familiale et sociale, il
ne va pas de
soiest (très rare) que ce qui s’ensuit
soit positif. Parfois, c’est le bouleversement émotionnel de ses interlocuteurs
qui fait éclater la confiance du tout petit en ses propres dires et sa mémoire et ses idées se brouillent
Même si ce n’est pas le
cas, son agresseur, souvent soutenu par des proches, proteste avec
véhémence : « Il est trop petit ; il fabule ; c’est avec
un autre que ça s’est passé »
Des instructions
judiciaires peuvent se mettre en route mais, en ce qui concerne l’audition de
l’enfant jeune,
le processus reste parfois trop lent, trop bureaucratique. Il en va de même
d’ailleurs, de nombre d’investigations
psychosociales. S’il ne persiste comme élément de preuve que lsa
parole d’un
petit de quatre ans, ou plutôt ce qu’il en reste trois mois après, et donc, entre autres, si la personne
suspecte n’avoue rien, le dossier est bien mince. Il suffit alors que l’avocat
du suspect murmure « Outreau » au vent des prétoires pour que
l’allégation que l’on a laissé
dormir soit définitivement enterrée. Il arrive même
ensuite que,Et,
peut-être pour se convaincre et se donner bonne conscience, certains juges en
remettent une couche et ordonnent une reprise de contact entre l’enfant et
celui qui l’a agressé, dans les cas où existe une séparation du couple
parental.
Scénario catastrophe ?
Demandez aux gens de terrain s’ils ne l’ont pas déjà rencontré N fois, pour une
où la seule
parole due tout petit est prise au sérieux
et où l’enfant
est efficacement protégé par la coordination des institutions à l’œuvre.
C. Et les
adolescents ?
Plus souvent que les
enfants, ils choisissent de garder leur malheur caché, parce qu’ils ne sont pas
fiers d’eux ou qu’ils détestent l’idée d’être aidés. C’est parfois bien plus
tard qu’ils en parlent, à leur partenaire sentimental, à un psychothérapeute ou
à l’abri de l’anonymat sur un forum d’Internet. Leur maîtrise de soi, leur
capacité d’imagination, leur vocabulaire, et
leur capacité de dissimulation sont plus riches que celles des enfants
prépubères. Et donc, quand ils choisissent de révélers’y mettent,
leurs affects pénibles paraissent moins présents que chez ceux-ci (hormis le
cas du viol brutal et récent) Par ailleurs,
ils peuvent raconter sans qu’on le remarque un discours mi-vrai,
mi-faux : par exemple, vrai en ce qui concerne l’identité de l’agresseur
et quelques actes-clés subis, et faux pour toutes sortes de détails, là où ils
ont honte et se sentent en faute ; ailleurs, ils accusent des inconnus
– voire des gens qu’ils n’aiment pas – pour protéger un adulte aimé,
même s’il s’est
mal conduit avec eux. Bref, ce sont eux – et pas les tout petits –
qui sont maîtres dans l’art de rouler l’adulte dans la farine, les yeux campés
dans les siens, en ayant le pouvoir de s’obstiner indéfiniment dans une version
qu’ils ont donnée. Mais voilà, exactement le même discours d’un garçon ou d’une
fille de quinze ans peut être totalement ou largement fiable
crédible, mi-vrai – mi-faux ou complètement mensonger : je
vais revenir tout de suite sur cette dernière éventualité, qui reste peu
fréquente (5 à 10 % des assertions de préadolescents ou d’adolescents jeunes)
(Biron Campis, 1993)
§ III. Il existe des enfants dont la parole est clairement non
fiables
A. Qui sont ces enfants ?
Dans le champ de l’abus
sexuel, on estime le plus souvent à 3 à 8 % les allégations non fondées
faites par des enfantsfausses. Estimation bien
approximative, qui correspond davantage à l’intuition clinique de
professionnels expérimentés qu’à une récolte rigoureuse de données, par nature
peu saisissables et couvrant des réalités très disparates.
Qui sont ces enfants qui ne
relatent pas la vérité des faits ? En voici les principales catégories,
exposées par ordre de fréquence décroissante :
·
Il y a d’abord les
enfants fortement « pressés »,
suggestionnés par un adulte important dans leur vie. Ce peut être un parent porteur d’une
pathologie mentale avérée, qui effraie l’enfant, prêt à obéir sous la terreur, et qu’il faut
pouvoir reconnaître : parents paranoïaques, gravement
hystériques, d’une violence pathologique, etc.… psychotique
(paranoïaque) ou, beaucoupP plus
souvent
cependant,
la personnalité basale du parent ici concerné n’est ni si perturbée ni si
radicalement effrayante ; mais il reste un parent en conflit intense avec l’autre, dans
le contexte de la séparation parentale13.
Ce parent est lui-même de bonne foi – autosuggestionné – ou menteur.
L’enfant lui résiste d’autant moins qu’il est petit. Face à la psychose, la
soumission des idées peut même continuer jusque dix, onze ans.
Le discours qui en résulte chez l’enfant constitue, en proportions
variables, un mélange de suggestibilité et de purs mensonges obstinés pour ne
pas déplaire. Suggestibilité ? Les idées de l’enfant deviennent confuses,
il n’est plus sûr qu’un fait a existé ou non ; ou de son degré d’intensité
(« Jusqu’où a été le doigt de papa ? ») ou de
l’intention dont il était porteur (« C’était pour soigner, seulement chatouiller ou c’était
mal ? ») … Alors, pour échapper à l’angoisse, il tranche
mentalement la question en choisissant le pire, comme le veut le parent
inducteur.
·
Viennent ensuite les
cadets qui accusent mensongèrement
d’abus sexuels des aînés, toujours mineurs d’âge, pour ne pas être punis. Ils
ont sept, huit ans … ils ont « fait des choses »
qui les intéressaient bien avec un grand, par exemple de douze, treize
ans ; ils les ont même parfois provoquées, ces choses, ou à tout le moins
laissé s’exprimer
fortement leur curiosité ; mais s’ils sont attrapés, haro sur le
grand14 !
·
Arrivent ensuite,
à égalité, troisdeux
cas de figure déjà nettement moins fréquents :
-
Un jeune, le plus souvent préadolescent ou au début de son
adolescence,
parfois même préadolescent, le plus souvent une fille15, s’autosuggestionne ( cfr la
description qui vient d’être faite de la suggestibilité ) et attribue une
« signification dramatisée » à des gestes posés par un adulte
( Hayez, de Becker, 1993, p. 169 ) Il peut s’y ajouter l’un ou
l’autre léger mensonge mais, le plus souvent, ce qui s’ensuit constitue souvent est
une accusation « légère » qui ne va pas jusqu’à la franche vision
ou au franc contact des organes génitauxl’exhibition
par l’adulte, la nudité des corps ni a fortiori le viol. C’est
plutôt : « Il a voulu m’embrasser, toucher mes seins, mettre sa
main sous ma jupe, me donner un rendez-vous, etc. … » L’adulte
accusé est du genre sensuel, tendre, imprudent, peut-être bien attiré par de
beaux adolescents. Il n’a pourtant rien fait ou presque rien. La jeune a peur
et tire un signal d’alarme excessif.
- Ou
alors c’est une jeune carencée affective, en quête d’amour intense : mais
elle devient effrayée par ses propres désirs ; ou encore, elle est dépitée
parce que l’adulte diminue son attention pour elle, et elle se venge
étourdiment ou cruellement.
Dans les exemples que nous venons d’évoquer, le
jeune se trompe vraiment sur les intentions de l’adulte, qui n’a
pas touché son corps, du moins avec une intention sexuelle…il ne faut cependant
pas en déduire que tous les jeunes qui racontent des histoires de ce
genre se laissent suggestionner : il est des adultes
qui, dans un processus de sexualisation progressive,
commencent par les gestes indécents évoqués ci-dessus, en les posant réellement
et avec l’intention
d’aller plus loin…alors, le jeune a mille fois raison de poser un signal
d’alarme précoce et doit être pris en considération
- Aux
mêmes âges de la vie, un petit groupe de garçons et de filles peut se
suggestionner mutuellement ; on le voit alors attribuer la même
signification dramatisée aux comportements d’un adulte qu’ils n’aiment pas
beaucoup, souvent parce qu’il a nui à un membre du groupe. Ils peuvent même
carrément mentir et s’obstiner dans le mensonge, et alors leurs accusations
deviennent de plus en plus graves.
·
Autre application encore plus rare « de la signification
dramatisée » : de jeunes enfants ( quatre, cinq ans ),
sensuels si pas en quête d’excitation érotique, vivant très fort leurs
sentiments oedipiens, prennent leur désir pour des réalités16. Ils évoquent, sans que ce soit une
plainte, un parent, souvent sensuel et imprudent qui leur aurait fait ou
demandé un bisou ou un toucher à un endroit inconvenant ; l’idée les fait
rire, ils ne profèrent pas d’accusations plus graves et, au-delà d’un intitulé,
ils ne sont guère capables de donner de description très plausible du
déroulement de l’acte.
Situation clinique à traiter avec d’autant plus de prudence
que l’inverse a aussi un certain nombre de chances de se présenter : tel petit
enfant hyper
érotisé
par un abus de longue durée multiplie des
gestes sensuels voire sexuels à l’égard de l’adulte auteur…et éventuellement d’autres
personnes amicales : par exemple, il cherche à se vautrer sur la
personne de l’examinateur, lui exhibe vite fait bien fait son sexe ou ses
fesses ... Par déni, l’entourage et même les professionnels
le réduisent à n’être qu’un « simple » petit oedipien excité et dans
la confusion des idées…ce déni vient de très haut : Freud lui-même
n’est-il pas passé d’une perception de la sexualité traumatique réelle, qui
l’insécurisait fort, à une sorte de déni en inventant d’autres théories sur l’Œdipe, la séduction, les
fantasmes … ( Bonnet, 1999 ) ?
·
Viennent enfin deux
catégories de jeunes, toujours à partir de la préadolescence, qui fonctionnent
de façon opposée :
- Les
premiers sont capables de proférer un mensonge par haine : par exemple, en
institution, on se venge d’un éducateur vraiment « dégueu » Ici
aussi, on peut s’y mettre à deux ou trois, avec une histoire très bien
construite. Dans le même ordre d’idée, il y a le mensonge pervers du grand
enfant ou de l’adolescent qui accuse un adulte pour ne plus avoir de contacts
avec lui ou pour changer de lieu d’habitation.
- Au
contraire, dans la seconde catégorie, le jeune évite d’accuser un agresseur
dont il a très peur ou couvre un adulte qu’il aime, nonobstant les relations
sexuelles. Donc si, pour une raison ou l’autre, on le presse de parler, il
accuse un inconnu.
·
Je n’ai pas encore
évoqué la fabulation, Bah ! En
trente-cinq ans de carrière, je n’ai jamais été confronté à un enfant
producteur de fabulations, au sens technique du terme17, et auteur d’une fausse allégation
cohérente. Elle a bon dos, la fabulation, et elle est surtout invoquée comme système de
défense par les adultes incriminés . Ceci
dit, j’admets que doivent exister quelques cas d’enfants fragiles,
dysharmoniques, anxieux et imaginatifs à la fois, qui ont émis des fabulations
de plus en plus énormes parce qu’ils avaient un auditoire trop
complaisant … ou trop hostile : abus multiples, tortures et autres
sectes sataniques18 …
·
Pour être complet, de
très loin en très loin, le franc délire d’un enfant psychotique pourrait
porter sur l’agression et la mutilation sexuelles de son corps. Ce qui ne veut
pas dire l’inverse : un enfant psychotique peut dire vrai quand il fait
comprendre d’une manière ou d’une autre qu’on l’a agressé sexuellement !
Après
cette énumération, j’ajouterai un facteur de complication qui concerne tous les
enfants passés en revue19 :
il ne va pas de soi que l’enfant, constatant qu’on ne le croit pas, fasse
marche arrière. Plus souvent, il « s’enferre » dans sa version, en s’obstinant
ou en mentant de plus en plus. Il le fait pour éviter la honte ou la punition
qu’entraînerait l’aveu que son allégation était fausse.
Dans le superbe film « La
chambre du fils » (N. Moretti, 2001), le bon Marco,
adolescent exemplaire, commence par laisser disqualifier le jeune adolescent
qui l’a vu commettre un larcin et qui l’en accuse. Puis, il a le courage de
rétablir tout seul la vérité, dans le cadre de son lien de confiance avec sa
maman…Mais seule une minorité de gens particulièrement sociables et
particulièrement respectés peut vivre le même courage !
B.
Quels sont les indicateurs d’un discours non-fiablecrédible?
L’analyse
du contexte relationnel dans lequel ce discours émerge, et celle de la
personnalité de l’enfant peuvent déjà donner de bonnes indications. Lorsque
l’on suspecte une pression anormale, une rencontre avec le parent concerné est
également éclairante20.
Dans
le discours de l’enfant, on trouve dans la majorité des cas des éléments
inverses à ceux qui sont constitutifs d’un discours fiable : impression
d’incohérence, d’invraisemblance, d’inconsistance ; incapacité d’évoquer
des détails ( pour les plus de six,
sept ans ) ou de
parler de la relation avec le soi-disant agresseur ou, au contraire,
exagération dans la narration de faits de plus en plus
« gratinés » ; évocation de nombreux détails apparemment
plausibles par un tout petit, alors que c‘est habituellement hors portée de sa
mémoire ;excitation joyeuse de l’enfant ( « et je ne vous ai
pas encore dit que » ) ; répétition plaquée d’un vocabulaire
d’adulte, etc …
Néanmoins
dans une (petite) minorité de ces allégations non-fiabcrédibles,
à partir de dix, onze ans, l’enfant est capable de fabriquer de toute pièce une
falsification concrète, plausible, qui porte souvent sur un événement isolé ou
à faible récurrence. Son mensonge tient la route, mais ce sont d’autres
éléments de l’investigation d’ensemble qui sèment le doute dans le chef de son
interlocuteur. Alors, que faire ?
§ IV.
Toutes les fois où l’on doute
A.
L’évaluation
est loin d’être toujours simple !
Jusqu’à
présent, j’ai présenté les deux extrêmes de l’échelle
« Fiabilité – non fiabilité » Mais il existe de nombreux
cas où nous resterons à douter après une première analyse des révélations
faites par l’enfant.
Se
référer à d’autres sources de renseignements que son seul discours sur les
faits peut donc demeurer indispensable.
Nous pouvons aussi consacrer quelques
entretiens complémentaires à vouloir
clarifier les choses avec lui ; sans jamais le menacer, ni le
disqualifier, nous pouvons insister, obtenir d’autres illustrations de son
malheur ou d’autres détails, faire la synthèse de tout ce qu’il dit ;
nous pouvons attirer délicatement son attention sur ses éventuelles
invraisemblances, parler avec lui du contexte qui a amené son discours et
d’éventuelles pressions qu’il subit ; et encore, l’assurer qu’il gardera
toute notre estime, même s’il devait admettre qu’il a « un peu » ou
« beaucoup » inventé ; nous pouvons même parler du rapport
variable de chacun à la vérité, des bonnes raisons que nous pouvons ressentir parfois d’en
vouloir à quelqu’un et de viser à l’enfoncer,que l’on
ressent parfois, etc.
Dans
cette ambiance, quelques enfants peuvent se montrer plus clairs et
convaincants. D’autres s’empêtrent de plus en plus dans des invraisemblances ou admettent qu’ils n’avaient
pas dit vrai, et nous pouvons alors les encourager à fonctionner à l’avenir de
façon moins dangereuse pour autrui.
B.
Il n’est pas
rare que nous restions habités par une profonde incertitude
Au
terme d’une insistance et de compléments d’investigation raisonnables, il n‘est
néanmoins pas rare que persiste un doute profond.
Dans
certains cas, celui-ci est de type « tout ou rien » : ce que
l’enfant raconte s’est produit ou non ; dans d’autres, nous avons
l’impression de nous trouver face à un énorme et pénible nœud gordien où se
mélangent inextricablement éléments objectifs, bouts de mensonge et produits de
la suggestibilité.
·
Hélas alors, nos
réactions s’avèrent trop souvent
malencontreuses. Comme par
exemple :
-
« Trancher » sans scientificité ni justice, et
faire glisser l’évaluation vers un
des extrêmes de l’échelle : soit
nous accordons trop de crédit à l’enfant (Outreau, acte I), soit nous décidons
qu’il a tout faux (Outreau, acte II ??? Certainement pas
impossible ! ) ( Hayez, Lazartigues, 2004 )21.
-
Geler les investigations ; la prise en charge de la situation
s’effrite ; plus rien ne se passe ; sauf éventuellement de loin en
loin, le jugement d’un Tribunal civil qui tranche comme dit plus haut, souvent
au bénéfice du suspect.
-
Adhérer au mythe du super-expert de grande réputation qui va
nécessairement clarifier la question de la fiabilité. Or, plus on
prolonge les expertises, plus l’enfant est découragé et fâché et plus sa mémoire
s’appauvrit. Le super-expert qui a pris le risque d’accepter sa
mission très différée eu la bêtise ou
l’orgueil d’accepter sa mission a toutes chances d’avoir à
analyser un discours bien plus pauvre que ses prédécesseurs.