La sexualité subie

 

J.-Y. Hayez [1]   

 

 

 

Chapitre I :

 

Considérations générales

 

 

§ I. Définition et discussion

 

Pour nombre d’êtres humains, à tous les âges de la vie, il existe des moments où ils ont subi la pression d’un (de plusieurs) autre(s) et où ils ont été obligés de participer  à une activité sexuelle sans le désirer en ordre principal.

 

Pourquoi ? Parce que dans la dynamique de la demande sexuelle, il y a place pour la volonté de domination, l’égocentrisme hédoniste, le besoin de régler des comptes. Plus banalement, un certain nombre d’adolescents ont envie de bizuter les plus jeunes comme eux l’ont été, c’est à dire de « les initier », oui, mais de façon humiliante ou effrayante.

 

Par ailleurs, il existe régulièrement des facteurs défavorables de facilitation, susceptibles d’être émis par la victime ou par son entourage ! Nous avons déjà évoqué la question de l’ambivalence dans la première partie, mais il en existe bien d’autres, dont nous ne reparlerons plus.

 

Je réaffirme donc que, entre la sexualité subie et celle qui est franchement désirée, il existe de nombreuses zones intermédiaires. Dans la suite de cette troisième partie, toutefois, nous n’étudierons plus que celle qui est franchement subie.

 

 

§ II. Quelques qualifications

 

A. Les moments de confrontation à la sexualité subie sont variables, ainsi que leur durée. Une mention particulière doit cependant être réservée à des moments précoces à volonté de bizutage : pour montrer qu’il sait et affirmer sa pensée, un grand (un petit groupe de grands) s’ingénie à humilier un cadet. Parfois, la volonté d’initier est claire au-delà du bousculement. Parfois même pas. On peut faire rentrer dans cette catégorie les pratiques contemporaines où un petit groupe d’ados filme une scène sexuelle ou para-sexuelle où un plus jeune est malmené et puis expédie le clip vidéo à un public choisi.

 

B. Le degré de gravité, de destructivité de l’acte imposé est variable. Il en va de même des moyens utilisés pour l’imposer.

 

C. Les conséquences psychiques sur la victime sont très variables, elles aussi.

 

On peut donc considérer que les actes posés sous contrainte («  subis ») se répartissent sur un gradient de gravité qui va du bénin à la destruction importante du corps et de l’esprit de l’enfant….des épines sexuelles aux abus graves

 

 

Chapitre II :

 

Les épines sexuelles

 

 

§ I. Définition

 

Sur le chemin de leur vie, un très grand nombre d'enfants subiront quelques « épines » sexuelles, ne faisant qu'effleurer moralement ou égratigner la majorité de ceux qui y sont confron­tés. Par définition, leur effet traumatique ou celui d'activation sexuelle précoce est bénin chez beaucoup.

 

Ces « expériences », au sens large du terme, sont tantôt de purs hasards malencontreux, sans intention d'aucune sorte, tan­tôt volontairement provoquées par un agent humain, qui solli­cite l'enfant sexuellement ou quasi. L'enfant qui y est confronté se situe toujours à un degré précis sur l'échelle « subir-provo­quer ». Lorsqu'il provoque, c'est néanmoins afin de déclencher une expérience positive, sans imaginer l'atteinte négative qui va lui tomber dessus !

 

§ II. Critères de probabilité

 

Certaines caractéristiques augmentent la probabilité que l'enfant ne vive l'événement que comme une épine bénigne :

 

- Le fait que l'événement soit isolé ou quasi et que l'enfant ait conscience de ce caractère non récurrent ou qu'il connaisse et maîtrise les moyens de contrôler son retour (par exemple, évi­ter telle fréquentation).

 

- Le fait qu'il émane d'une personne étrangère à la famille de l'enfant. Si c'est un adulte, le risque d'atteinte psychique diminue encore si cet étranger n'exerce aucune autorité offi­cielle ou morale ni pouvoir d'emprise de facto sur l'enfant.

 

- Le fait que l'enfant puisse reconnaître par la suite qu'il n'y avait aucune intention de lui nuire volontairement, même si cela a produit un effet négatif désagréable sur le coup.

 

- Le fait que l'événement n'entraîne pas tout de suite une grande frayeur ; que sa remémoration ultérieure ne génère ni trop de honte, ni d'angoisse, ni de culpabilité ; que l'anticipation de son retour possible n'entraîne pas frayeur et sentiment d'impuissance.

- Le fait qu'il soit suivi le plus rapidement possible par de la parole reconstructive : parole qui explique ce qui s'est passé, qui permet à l'enfant de comprendre qu'il n'était pas menacé dans son intégrité physique, ou encore, parole qui tente de rattraper les choses ; parole où l'agresseur rend compte de ses motivations et demande pardon à l'enfant.

- Pas de traumatisation secondaire après coup. (cfr chapitre suivant)

 

§ III. Quelques exemples

 

Exemples d'événements souvent  bénins

 

- Être bousculé sexuellement par un pair ou un plus grand être fortement suggestionné par lui ou être forcé à montrer son sexe, regarder celui de l'autre.

 

- Être confronté à une exhibition imprévue et sauvage d'un aîné ou d'un adulte ; être confronté à l'improviste à des scènes sexuelles ou à de la pornographie, surtout hard.

 

- Être surpris dans une activité sexuelle par un tiers qui désapprouve ou se moque ; être « cuisiné » pour avouer une activité sexuelle et en être sanctionné excessivement ; être trahi par le(s) partenaire(s) qui prétend(ent) avoir été forcé(s).

 

 

Venons-en maintenant au thème le plus délicat, celui de la (quasi-)sollicitation sexuelle faite par un adulte et de l'activité susceptible d'en résulter. Il n'est pas impossible que cela soit vécu comme « épine » sexuelle par l'enfant, et ce d'autant plus que l'expérience répond plus complètement aux critères de béni­gnité. Ces critères sont parfois rencontrés dans les « dérapages sexuels » — dans le chef de l'adulte — dont un certain nombre représentent, dans le vécu de l'enfant, pas plus que des épines ! Mais cela n'est jamais certain, ni dans un sens ni dans l’autre.

 

§ IV. Comment gérer cette question

 

La majorité des enfants sont à même de cicatriser rapidement l'impact traumatique ou excitant de ces égratignures, seuls ou aidés. S'il en est ainsi, nous pouvons nous en tenir à :

- Les préparer : leur expliquer que les épines égratignent leur corps sexuel et génèrent un souvenir désagréable, mais que leur âme et leur valeur n'en volent pourtant pas en éclats.

- Leur apprendre à se faire respecter et les y encourager, notamment en acceptant qu'ils nous disent « non » quand nous leur manquons de respect au quotidien.

- Les prévenir qu'ils ne gagneront pas tous ces petits com­bats sexuels ; nous en avons perdu quelques-uns aussi et c'est ainsi que va la vie : il existe de loin en loin une ronce que l'on a vue à temps et que l'on peut enjamber... ou sur laquelle on s'écorche les mollets.

- Ne pas les traquer, les laisser libres de se confier ou non à propos de ces incidents. Si un enfant décide d'en parler, com­mençons par l'écouter et par le consoler. Puis, étudions avec lui, de façon réaliste, les tenants et les aboutissants des réactions susceptibles d'exister (au moins sur papier).

Être vigilant, mais sans excès

Toute intervention, parentale ou autre, doit veiller à ne pas pro­voquer le risque de la traumatisation secondaire et de la stig­matisation par les pairs. Cela n'en vaut pas la peine pour telle histoire — moche au demeurant — qui s'est passée dans les douches du club sportif ! Réagir discrètement entre parents, sans dramatiser, voire « l'écraser » pour cette fois, tout en sti­mulant la prudence de l'enfant à l'avenir, peuvent constituer les réactions positives les plus réalistes.

Pour la minorité d'enfants très vulnérables, déjà fort trau­matisés par leur confrontation à ces petites épines, comment réagir ? Montrons-nous d'abord sensibles à leur souffrance, qu'ils essaient souvent de dissimuler : allons à leur rencontre et encourageons-les délicatement à s'exprimer. S'ils le font, veillons à ce qu'ils reçoivent de la solidarité familiale et des soins psychologiques adéquats. Par ailleurs, nous pouvons les entraîner, eux aussi, à mieux se défendre et à avoir confiance dans leurs capacités.

 

 

 

Chapitre III :

 

 

Les abus sexuels graves

 

 

 

§ I. Définition et discussion

 

I. Définition de l’abus sexuel

 

Le mineur est utilisé, sans vrai consentement de sa part, pour la gratification sexuelle de l’auteur, et au moins autant pour la volupté de pouvoir qu’il en ressent. Très diversifiés, les abus émanent souvent de familiers de l’enfant, notamment de membres de sa famille ou d’autres personnes connues qui commencent souvent par

séduire l’enfant et par le tromper intellectuellement, plus fréquemment que de l’effrayer.

 

Il faut toujours prendre en considération, non seulement le fait « abus » mais aussi le contexte qui le rend possible : constitution de l’être de chaque protagoniste ; états de leurs relations, arrière-plan social. Le fait-abus n’est jamais qu’un maillon fort dans un ensemble expérientiel dont les limites historiques, passées et futures, sont floues : en effet, son chemin dans le psychisme de l’enfant se poursuit après la cessation des actes, dans le sens de la reconstruction progressive ou de la destruction continuée.

 

II. Il est impossible de proposer des chiffres de prévalence fiables, principalement parce que des forces énormes s’exercent pour tenter de dissimuler ces exactions en y réussissant souvent. Accessoirement, on rencontre également des problèmes liés aux méthodologies des recherches. Au terme d’une longue expérience dans ce champ sinistre de la psychiatrie sociale, il me semble raisonnable de penser que, pour l’abus sexuel répété sur une durée de temps significative (plus de trois mois), les chiffres sont un peu plus élevés (6 à 8% des filles – 5% des garçons).

 

III. Les abus sexuels frappent les enfants de tous âges : j’ai vu des photos non truquées de bébés violés ; comme il existe de frêles adolescents en perdition qui n’oseraient jamais avouer la somme d’humiliations sexuelles subies au quotidien.

 

Les sévices sont susceptibles de prendre place dans tous les milieux de vie : entre pairs ou dans la fratrie, émanant le plus souvent d’aînés ; dans la famille, à l’école et même dans les institutions résidentielles censées rééduquer ou soigner l’enfant. Ils se produisent dans toutes les classes sociales : les nantis et les puissants dissimulent mieux les leurs tandis que les milieux défavorisés, surveillés de près par des nuées de services sociaux, voient trop facilement leurs exactions repérées et exposées au pilori sur la place publique.

 

IV. La prudence reste de mise pour que ce ne soit pas les émotions ni le système de valeurs des observateurs et des intervenants qui galvaudent le terme « abus » et l’appliquent aux milieux de vie qui choquent leurs références habituelles :

 

- Par exemple, les familles laxistes, où l’ambiance est  « sexe » et où les jeux sexuels dans les fratries sont plus nombreux qu’habituellement, ne sont pas de par ce seul fait des familles marquées par la perversion ou par l’abus sexuel.

 

- Tout contact physique tendre entre l’adulte et l’enfant ne signe pas nécessairement de sombres tendances pédophiliques dans le chef de l’adulte. Et pourtant, il est consternant de constater que les adultes professionnels osent de moins en moins toucher les enfants, ou reconnaître explicitement le charme de leur corps, alors que ceux-ci ont tellement besoin de ces signes pour se sentir aimés et importants.

 

§ III. L’étiopathogénie

 

L’abus ne se limite jamais à l’affrontement, dans une séquence de temps donnée, de caractéristiques psychologiques et physiologiques de ses deux protagonistes d’avant-plan, l’auteur concret et l’enfant victime. En effet, une multitude de facteurs partiels d’incitation s’enchevêtrent ou se mettent en sommation ou en résonance pour créer une dynamique personnelle, familiale ou groupale ouvrant la porte à l’abus … et à mille autres caractéristiques de la vie. Les voici brièvement décrits, en allant du plus général au plus particulier :

 

I. Les facteurs sociaux

 

A.           L’humanité et sa liberté.

 

Comme la conscience réflexive et la liberté intérieure exercent une fonction centrale dans l’espèce humaine, celle-ci est capable du meilleur ou du pire à l’égard de ses propres petits.  Le meilleur existe, présent dans tant d’actes de sollicitude, de dévouement et de générosité qu’aucun animal ne pousserait jamais aussi loin. Mais le pire aussi : ici des individus, des groupes, des nations choisissent de sacrifier les intérêts profonds des enfants, parfois leurs propres enfants, à des objectifs d’adultes estimés prioritaires.

 

S’en suivent alors, pêle-mêle : les actes d’abus individuels ; l’exploitation sexuelle commerciale des enfants ; l’indifférence ou la lâcheté active des témoins, etc.

 

B. Les sociétés, leur organisation et leurs aspirations.

 

En nous en tenant aux sociétés industrialisées, bien des facteurs incitent au passage à l’acte sexuel. Par exemple :

 

- L’ambiance de stress diffuse de la vie contemporaine ; la nécessité d’être efficace, vite et bien, qui nous fait utiliser les enfants comme le punching-ball de nos frustrations. 

 

- Le matérialisme et la promotion d’idées d’égo-centration. « Fais ce qui te plaît », dit-on, et non plus « Retiens-toi pour le bien-être de tes proches et de tes enfants ».

 

- Les messages de consommation sexuelle qui inondent nos médias et la vie quotidienne de nos sociétés.

- Etc.

 

C.   Le dysfonctionnement occasionnel des institutions

 

En nous limitant aux institutions chargées de prendre en charge l’enfant victime d’abus, même si ceci semble paradoxal, il y existe souvent des facteurs négatifs, dits de « traumatisation secondaire », parfois plus importants que les positifs. En voici quelques exemples :

 

- L’incompétence d’une partie des intervenants, la bureaucratie, la non-adaptation des rythmes institutionnels au temps vécu par les enfants (  par exemple, les délais d’audition, même lorsque les enfants sont tout petits ! ) ;

 

- Les rivalités, les clivages, les revendications de pouvoir entre intervenants ;

 

- Les logiques et objectifs radicalement différents entre les dites institutions et surtout, le manque de volonté réelle d’harmonisation. L’harmonisation, ce n’est pas la négation des différences !

 

Ainsi, par exemple, la Justice pénale a pour intention centrale la poursuite de l’auteur et la sanction du délit bien prouvé, ce qui la met régulièrement en porte-à-faux avec les besoins de l’enfant victime, à commencer par celui d’être reconnu.

 

- Dans le chef des institutions et même de toute la société : la frilosité, et même la suspicion sont occupées à reprendre du terrain par rapport aux paroles de plainte des enfants. Il y a des mouvements en balancier de l’Histoire dans ce champ : les découvertes pédiatriques des années 1950 ont créé dans l’opinion publique beaucoup d’indignation et de confiance faite aux enfants … mais c’est occupé à se terminer : les pouvoirs adultes en place en ont assez de ces petits impertinents qui quittent leur rôle de victimes silencieuses pour oser les déstabiliser : souvent inconsciemment, par leur résistance à les entendre, ils les remettent de plus en plus à leur place de non écoutés.

 

D.  Les dysfonctionnements familiaux

 

La majorité des abus se déroulent dans l’intimité des familles, nucléaires d’origine, recomposées ou élargies. Alors, dans la plupart des cas, les relations entre les membres de ces familles sont durablement dysfonctionnelles et prédisposent au passage à l’acte sexuel. Quelques dérapages de brève durée constituent l’exception,  où les circonstances sociales jouent de tout leur poids pour déstabiliser brièvement des personnes ou des familles habituellement équilibrées.

 

Nous nous limiterons à évoquer l’un ou l’autre phénomène familial d’ambiance particulièrement préoccupants, comme la solitude, le repli barricadé sur soi, le chaos, avec la mouvance perpétuelle des liens et l’inconsistance des règles; le manque de socialisation et d’éducation des parents et le manque de valeurs sociales dans la famille.

 

Ailleurs, ce sera une ambiance incestuelle diffuse ou émanant de l’un des parents : séductions perpétuelles, sensualité, allusions sexuelles, voyeurisme et exhibitions plus ou moins manifestes,  etc.

 

A l’inverse, il y a l’ambiance de violence, générée  par une personne (père ou mère) ou  par un sous-groupe (par exemple, père et frère aîné) qui terrorisent tous les autres. Les plus faibles constituent leurs punching-balls et/ou leurs poupées sexuelles.

 

Certaines familles cachent très bien un jeu pervers, sous les apparences de la plus parfaite normalité, voire du dévouement social. Ce jeu implique activement au moins un des parents, avec une position variable pour l’autre (entre ignorance et complicité plus ou moins active).

 

E.  L’absence ou le rôle négatif du tiers

 

Les tiers sont les individus, les groupes ou les institutions côtoyant la violence sexuelle qui s’exerce entre l’auteur et sa victime.

 

Dans la majorité des cas, si celle-ci peut s’installer ou persister, c’est aussi parce que ces tiers n’ont pas pu ou voulu prendre une place efficacement positive pour protéger la victime, dialoguer avec l’auteur ou interpeller des professionnels compétents.

 

Pourquoi cette non-prise de responsabilité ?

 

- Par vraie ignorance, parfois ;

 

- ailleurs, ce tiers est bien trop absent pour mettre en œuvre une part de vigilance : trop occupé par son travail, obligé de travailler la nuit, ou radicalement absent, comme dans les familles monoparentales[2] 

 

- Plus souvent cependant le tiers a des doutes et fait la politique de l’autruche, en raison de l’angoisse si pas de la terreur que soulève en lui l’idée de la révélation des faits ( violence de l’auteur, éclatement des structures actuelles ; honte publique ; etc. ) ; parfois aussi, il peut s’agir de l’ambivalence que ce tiers vit à l’égard de l’enfant sacrifié, jusqu’à ressentir qu’après tout, ça arrange bien les choses que l’auteur se soulage sur ce dernier … jusqu’à se venger sur l’enfant d’autres maltraitances que l’on a subies soi ;

 

- Manque de solidarité de la fratrie ou d’autres enfants proches.

 

II. Facteurs de provocation, volontaire ou non, émanant de l’enfant-victime

 

Ces facteurs ne jouent pas de façon constante et c’est alors sur un enfant sans caractéristiques particulières que s’abattent les sévices. En Belgique, depuis 1995, An, Eefje, Julie,  Melissa, Sabine, Laetitia, Loubna, Elisabeth et tant d’autres en ont été et sont encore de sinistres illustrations.

 

Plus souvent cependant, il émane de l’enfant comme des points d’appel qui vont attirer sur lui l’attention négative du futur auteur ou l’inertie des tiers :

 

-  Par exemple : pouvoir de séduction particulier ; sentiments oedipiens intenses ; non-socialisation ; carence affective et besoin d’être aimé par n’importe quel moyen ; hyper-érotisation …

 

D’autres de ces enfants n’intéressent personne ; d’autres sont susceptibles de comprendre ce qui leur arrive  moins vite que les autres; autant pour les moyens efficaces d’esquive et pour la capacité de révéler et de demander de l’aide ;

 

- Au début du processus d’abus, nombre d’enfants pourraient se protéger  plus efficacement de leur agresseur. Certains y parviennent bien, discrètement ou avec de l’aide. Mais beaucoup ne réagissent pas, par ignorance ou soumission, en référence à une image immature de ce que doivent être les rapports enfants – adultes, ç'est à dire des rapports d’obéissance.  (« On doit obéir à l’adulte, qui a nécessairement raison. »)

 

Par la suite, une petite partie des enfants se transforme de l’intérieur et élabore des   stratégies d’adaptation … qui ne font qu’aggraver les choses : dépression, culpabilité et  soumission ; confusion des idées et adhésion partielle à celles de l’auteur ; masochisme et adoption de comportements de provocation enrageants pour l’auteur, etc.

 

III. Caractéristiques intrapsychiques des auteurs directs

 

N’importe qui peut déraper et se dévoyer transitoirement. Néanmoins, dans la majorité des cas, on se trouve face à l’une des cinq grandes constellations intra-psychiques que voici, énumérées en ordre de fréquence décroissante, et qui sont donc susceptibles de provoquer des abus répétés :

 

- L’insatisfaction de soi ; le vécu chronicisé d’échec, d’infériorité, de manque de valeur. Ici, l’ambiance familiale est souvent marquée des mêmes caractéristiques : solitude et grand froid. Alors, l’enfant peut être vécu comme une compensation affective et sexuelle.

 

- L’inorganisation de la personnalité ; l’absence de stratégies de socialisation ; l’incapacité à résister aux pulsions sexuelles lors des frustrations et des tentations. Ici, il est fréquent que toute la famille soit chaotique.

 

-  L’adulte  « suavement immature œdipien », secrètement fixé au maternage sensuel qu’il a reçu ; il séduit ses enfants et  le « sale gosse » attardé   resté en lui se livre à des jeux sexuels avec eux.

 

- Le parent ou l’adulte tout-puissant, violent physiquement ou autoritariste jouant de l’exercice de sa voix, de ses muscles, de sa volonté et de ses arguments intellectuels. Il terrorise et frappe ses enfants ou les hypnotise et exerce une sorte de droit de cuissage sur eux.

 

- Le pervers, au sens sexuel du terme : ici, la personne de l’enfant n’a aucune importance, seule compte la jouissance jugée « exquise » que provoquent des activités précises, au scénario répétitif : par exemple le déshabiller, lécher ses pieds, pratiquer une sodomisation, etc … 

 

Lorsque l’une de ces dimensions intra-psychiques est en place, il peut encore s’y ajouter :

 

- La part possible de la génétique : à l’origine d’un équipement psychophysiologique, d’un soma, et d’un tempérament de base qui nous différencie les uns des autres.

 

- La dépendance aux plaisirs que l’activité sexuelle procure à l’auteur : chez certains sujets, les plus atteints, on n’est pas loin de la franche addiction.


- Enfin, il faut toujours évaluer ce qui demeure de la liberté intérieure de l’auteur ; dans la (grande) majorité des situations, les abus qui s’abattent sur l’enfant ne sont pas le strict résultat d’impulsions irrésistibles. Même si l’être humain qui s’y livre y est prédisposé, par sa génétique ou par sa psychopathologie, il choisit in fine,  et il programme en connaissance de cause d’achever le comportement répréhensible vers lequel son destin commence à le pousser. L’auteur a donc en lui, et une dimension pathologique et une dimension mauvaise, qui lui fait choisir de l’immoral. Il relève et de soins et de la réprobation de la communauté.

 

On peut présenter ce qui précède de façon plus schématique :

 

MONDE           Expériences            Expériences relationnelles   Le troisième pôle

EXTERNE      Relationnelles           et sociales du présent                (« témoins »)

                             du passé

 

                 Vécus subjectifs,                                                    Rétractions

                 mise en place de la                                               Renforcements

                 personnalité

A

U

T                                        Liberté       Projet            A       bus            Enfant-cible

E                     Pressions                    d’abus                                    ( caractéristiques )

U

R

                Prédispositions                                                                        MONDE

                 génétiques                                                                              EXTERNE

 

§ III. Les atteintes majoritairement présentes chez l’enfant-victime

 

L’atteinte de l’enfant est la conséquence, non seulement des actes abusifs directs dont il est l’objet, mais aussi de l’ambiance relationnelle générale dans laquelle ils ont le champ libre. Sont affectés en proportions variables : son corps, ses idées et ses valeurs, ses grands sentiments et les représentations qui les accompagnent, la mise en place de certaines dimensions de sa personnalité et ses comportements.

 

Beaucoup sont psychotraumatisés plus ou moins longtemps. Une minorité est « allumée sexuellement » précocement et abondamment. Une minorité encore est à peine atteinte psychiquement, davantage troublée que blessée, et tourne rapidement la page de ce qui lui arrive.


I.  Les enfants psychotraumatisés

 

A. On constate fréquemment de la distorsion cognitive, c’est à dire des erreurs de pensée, en partie induite par l’auteur et en partie générée par le pouvoir d’autocréation de l’enfant,  ici erroné.  Un certain nombre pense être vraiment mauvais et mériter son sort ; d’autres encore pensent que la manière dont on les aime, avec du sexe, est normale, si pas un cadeau privilégié ; ils en voient une confirmation dans les éventuels moments d’excitation et de plaisir que leur corps ressent, etc.

 

B. L’enfant est fréquemment habité par un va-et-vient d’affects pénibles et de représentations mentales qui y sont liées (« vécus intérieurs »). 

Les vécus intérieurs les plus habituels sont :

 

·                    L’angoisse : angoisse de l’imprévisibilité du retour du sévice, souvent avec des préludes odieux  ; angoisse d’avoir mal, d’avoir le corps définitivement abîmé, de mourir peut-être ; angoisse que ça se voie à l’extérieur, d’une manière ou d’une autre ; angoisse d’être repéré et « cuisiné » pour avouer ;  angoisse de tout détruire autour de soi ou de la punition, jusqu’à  aller en prison parce que « on l’a fait »; angoisse d’être abandonné, de perdre l’affection des autres parce que stigmatisé ; etc.

 

ILL. Avec Michaël, huit ans, anormalement agité et agressif depuis un abus sexuel répété, avec sodomie, commis par un marginal proche de la famille, il faudra que je recoure à des jeux de rôle pour l’aider à exprimer ses angoisses les plus secrètes … dans les jeux de rôles, je suis un petit garçon en visite chez le Dr et je lui demande, en n’osant pas trop poser ma question, si ça peut arriver que des petits garçons attendent un bébé quand ils ont été sodomisés. Malgré qu’il m’assura que ça n’arrivait presque jamais, le Dr eut l’air très soulagé que je lui pose la question, et nous pûmes en discuter entre hommes …

 

·                    La tristesse, la désillusion, le désespoir : se sentir ne valoir rien, ni pour l’auteur, qui ne se retient pas, ni pour l’entourage ; se sentir un enfant inefficace, incapable de bien se protéger : une sorte de mouton noir marqué par le doigt du destin pour être attaqué à juste titre. Perdre confiance dans la grande majorité des autres ; se barricader dans sa solitude. Tristesse qui peut continuer après la révélation, si l’ambiance est à la traumatisation secondaire.

 

La tristesse a très souvent une forte corrélation avec une mauvaise image de soi. L’enfant se confirme pour lui tout seul sa non-valeur, présente et à venir.

 

 ILL.  Un père fait des attouchements sexuels sur sa fille Noémie (neuf ans) et sur une petite amie venue loger à la maison. Celle-ci révèle tout. Scandale. Le couple parental se sépare et le père fait de la prison. Mais il veut « posséder » Noémie, et même sorti de prison, il vient l’attendre l’une ou l’autre fois à la sortie de l’école … Noémie a perdu toutes ses amies, et a l’impression qu’elle n’en retrouvera plus jamais ; elle somatise beaucoup … et symbole sinistre et merveilleux à la fois, elle me dessine, au lieu d’un personnage, une tête de petite fille,  sans corps et marquée au fer rouge  par de nombreux et gros grains de beauté. Beauté maudite, qui a attiré l’attention de son père, et l’envoie ensuite au monde des damnés !

 

La tristesse a également une forte corrélation avec la culpabilité : l’enfant se sent en faute simplement parce qu’il l’a fait … ou que cela lui a plu à certains moments …

 

  Chez quelques-uns, surtout dans les contextes les plus violents et les plus barricadés de silence, des représentations agressives inconscientes peuvent s’accumuler lentement : même sorti de la dynamique de sévices, l’adolescent, puis l’adulte sont comme des bombes à retardement ; qui ont la haine en eux.

 

C. Les comportements qui s’en suivent

 

1. Chez beaucoup, la vie quotidienne reflète ce mal-être intrapsychique diversifié. Il y aura donc des indicateurs d’angoisse ( jusqu’au franc syndrome de stress post-traumatique ), de tristesse, de désillusion si pas de désespoir face aux autres ;  des signes d’échec, d’autoagression ou d’évitement des sources de joie, liés à la mauvaise image de soi, apparaîtront également.

 

Ce n’est cependant pas systématique : certains se montrent presque capables d’avoir une double vie. Ils s’efforcent de ne plus penser aux moments des abus et ne s’y prêtent que de corps. Leur vrai « Soi » est ailleurs. De là à dire que ce « Soi » de tous les jours est bien épanoui, il y a un pas à ne pas franchir !

 

2. Qu’en est-il de la régulation quotidienne par l’enfant de son agressivité ou de sa sexualité ?

 

En cas de sévices sexuels, il existe chez beaucoup d’enfants de nombreuses réactions de pudeur, d’inhibition ou/et de gêne anormalement contraignantes. On peut observer néanmoins chez eux  de loin en loin, de façon imprudente, des moments de sollicitation inadéquate, impulsive et parfois brutale de l’autre, tant d’adultes souvent connus  que d’enfants beaucoup plus jeunes. Ici l’enfant abusé veut reprendre le pouvoir sur l’exercice de sa sexualité, dans une dynamique d’identification à l’agresseur.

 

D. Enfin, à quels comportements a-t-on à faire face aux abus eux-mêmes ?

 

Seule une minorité d’enfants, indignée, choquée, confie rapidement à une personne de confiance les sévices dont il vient d’être victime.

 

Bien plus souvent, l’enfant-victime participe à la loi du silence. Il s’efforce même de dissimuler les preuves qu’il est agressé. Face à son agresseur, il finit par se soumettre plus ou moins passivement. Il « entre » dans la culture de l’isolement et du secret que l’agresseur instille autour de sa relation avec lui. Pourquoi ? Peur des conséquences de la révélation, désespoir, mauvaise image de soi, idée fausse qu’il vaut encore mieux être aimé comme ça que pas aimé du tout … La majorité des abus demeure donc probablement définitivement cachée, ou liée à des révélations tardives, à l’âge grand adolescent ou adulte.

 

II. Les enfants « allumés »

 

Certains abus ne se déroulent pas dans un contexte d’angoisse, mais plutôt de séduction, de tromperie intellectuelle douce, d’initiation au plaisir physique, de privilèges affectifs offerts …

Alors, une (bonne) partie des enfants peut s’y laisser prendre avec comme conséquences :

 

A. Recherche active de la perpétuation du lien affectif (et sexuel) avec l’auteur’, qu’il s’agisse d’inceste ou de pédophilie. Comportements qui montrent bruyamment l’existence d’un lien sexuel et affectif privilégié ; ou, au contraire, dissimulations habiles pour masquer le lien.

 

B. Ou/et éveil précoce de l’hédonisme sexuel chez l’enfant. Plusieurs chemins s’ouvrent alors à lui et par exemple :

 

1.  Devenir un enfant « sans retenue sexuelle » (cfr le livre « La sexualité chez l’enfant »)

 

2. (Plus rare) s’identifier totalement à l’adulte initiateur et reproduire ses perversions (par exemple pédophiliques)

 

3. (Plus rare)  réorientation homosexuelle (mais il faut aussi d’autres facteurs de prédisposition)

 

III. Les atteintes physiques

 

Après révélation d’abus sexuel, les stigmates physiques de celui-ci sont loin d’être constants : dans 40 à 50 % des cas, le corps de l’enfant est intact et n’est pas souillé par des traces spécifiques de son abuseur. Les autres fois, il y a suspicion ou preuve d’abus sexuel (défloration ; lésions anales ; maladie vénérienne ; voire grossesse), mais pas ipso facto preuve de l’identité de l’abuseur !

 

§ IV. Le devenir à long terme des victimes

 

I. Des critères de gravité

 

Il existe des critères qui permettent de prédire prudemment que l’atteinte psychique de l’enfant sera plus grave et plus durable :

 

- Des facteurs individuels de tempérament (manque de résilience ; tendance au pessimisme, à la dramatisation, au laisser-aller, etc.) ;

 

- Le caractère abondant et répétitif des abus et  l’imprévisibilité du moment de leur retour ; le fait qu’ils soient imposés et échappent à tout choix de l’enfant ;

 

- Une solitude de plus en plus totale : l’enfant ne  trouve aucun recours, soit que les abus ont lieu en grand secret, soit  que les témoins se montrent parfaitement indifférents, si pas soulagés de ne pas en être la cible ;

 

- L’ambiance dans laquelle se déroule les abus : vraiment effrayante, elle est source de stress post-traumatique ;  perverse, elle peut allumer sexuellement l’enfant et lui donner le goût d’une sexualité plus ou moins déviante ; certains abuseurs tout-puissants veulent posséder toute la vie de l’enfant (ses pensées, l’obliger à s’habiller comme ils le veulent)

 

- L’argumentation à laquelle l’auteur recourt pour justifier les abus : culpabiliser l’enfant ; lui faire comprendre qu’il sera coupable de détruire la famille s’il parle ; lui dire qu’on fait cela pour son bien, que c’est une forme évoluée de l’amour parental …

 

- Le degré d’effraction dans le corps de l’enfant surtout si c’est brutal et non consenti. Mais l’inverse n’est pas nécessairement vrai, par exemple, les dégâts de la seule cruauté morale peuvent être considérables ;