EVALUATION DES LIEUX DE VIE FAMILIAUX CONTEMPORAINS
Jean-Yves Hayez
Résumé : Je me risque à procéder à une évaluation, toute personnelle, de différents lieux de vie contemporains qui se définissent comme familles, quant à leur impact sur l’éducation et l’épanouissement de l’enfant, en supposant chaque fois que les adultes qui y séjournent s’y entendent bien et y présentent une maturité émotionnelle suffisamment bonne.
Alors, la famille dite traditionnelle reste un lieu de vie incomparable aux autres.
Après séparation des parents et pour peu que l’armistice soit effectif, l’enfant peut souvent cicatriser petit à petit les blessures du moment de la séparation. Encore faut-il que ses besoins spirituels soient pris en compte. L’hébergement alterné n’est jamais qu’une modalité de réaménagement de sa vie parmi d’autres.
Je passe ensuite en revue
d’autres modalités que j’estime plus défavorables et j’explique pourquoi.
La pire de toutes, ce sont les séparations parentales après lesquelles la
guerre se poursuit durement…c’est ici, par exemple que l’on brade le concept
d’aliénation parentale.
Titre provocateur, je l’avoue : en ce début de troisième millénaire, tout se doit d’être également bon, et il n’est plus politically correct de se hasarder à évaluer….Je m’ y risque pourtant, avec pour seule précaution oratoire d’avertir qu’il ne s’agira que du fruit de ma subjectivité, de mes lectures et de mon expérience de l’enfant et de la famille, tant professionnelle qu’informelle.
Je comparerai les entités familiales en référence à leur composition en adultes y exerçant la fonction parentale et au type de lien affectivo-éducatif qui s’ensuit avec l’enfant. J’imaginerai que ces entités se trouvent toutes dans un même contexte socio-économique « suffisamment bon ». Pas de pathologie mentale ni organique repérée chez les adultes qui, individuellement semblent fonctionner chacun « suffisamment bien ».
I. Le top du
favorable se situe du côté des familles nucléaires à composition
traditionnelle…
…pour peu que le lien homme-femme y fonctionne « suffisamment bien » lui aussi, vous vous attendiez à ce bémol !
Ici les hasards
de la vie ont permis que le couple homme-femme, officiellement marié ou non, s’aime et s‘accorde. Ils ont désiré
l’enfant, chacun de leur côté puis ensemble.
. Les trois niveaux de la filiation et de la parentalité sont portés par un
lien unique : le niveau biologique de la procréation, le niveau affectif
ou spirituel, c’est-à-dire ce que l’on investit comme amour, éducation et
transmission de valeurs dans le lien, et enfin le niveau officiel : c’est
ce que l’on signale et fait enregistrer par la société, par le truchement de
l’État civil. Cette dimension officielle entraîne nombre de droits et de
devoirs légaux et se symbolise entre autres par le nom que l’on porte. A ce
propos, si le père et la mère ne sont pas mariés, la seule démarche
potentiellement positive pour l’enfant est de se référer à ce que la culture
prévoit dans son pays pour les couples mariés : en Belgique, jusqu’à
nouvelles lois annoncées, l’enfant sera donc reconnu par son père et en portera
le nom.
Si tout commence
sous d’aussi bonnes augures, il peut
s’en suivre au moins deux pôles de vécus et d’organisation familiale
également favorables, avec l’une ou l’autre variante supplémentaire en fonction
du mode d’arrivée de l’enfant.
A.
La famille nucléaire à fonctionnement
traditionnel
Fonctionnement traditionnel, du
moins pour ce qui structure centralement la relation père-mère-enfants.
Au-delà, ce peut être très diversifié : style éducatif cool ou sévère ; valeurs à la Sarkoszy ou petits joint fumés entre
amis quand les enfants sont censés dormir …
Ici, si le père et la mère se sentent également responsables et importants pour le devenir de l’enfant.
Néanmoins, ils reconnaissent implicitement une préséance affective à la mère au début de la vie de celui-ci.
Pourquoi cette préséance ? C’est probablement la combinaison d’une dimension instinctive, n’en déplaise à Élisabeth Badinter, et d’une trace mnésique forte et primitive, chez la mère et chez le jeune enfant : traces des neuf premiers mois de vie passés dans une très grande intimité ; après sa sortie à la lumière, l’enfant continue à se polariser vers celle qu’il reconnaît très bien. Et elle, réciproquement ! Winnicott nous dit qu’il existe même une phase de douce folie symbiotique à deux.
Dans beaucoup de situations, les pères matures peuvent l’accepter et se mettre un peu en retrait, admirant leur femme à l’œuvre et l’enfant qu’ils ont désiré ensemble. Dans nombre de situations du quotidien, ça les arrange même très bien
Mais ces vrais pères reconquièrent petit à petit leur place d’homme, partenaire sentimental et sexuel de leur épouse. Parallèlement, le désir et le sentiment de leur efficacité paternelle vont en grandissant ; ils conquièrent une place dans les yeux et le cœur de l’enfant, quitte à bousculer parfois la mère. Je ne dirai jamais, comme le proclament certains psychanalystes pas loin d’être féministes, que c’est la mère qui installe fondamentalement le père dans une relation avec l’enfant. Certes, c’est mieux quand elle le fait, c’est-à-dire quand elle encourage le bébé à s’abandonner aux bras de son père. Mais ce dernier peut et doit aussi conquérir sa place, même quand la mère reste trop possessive.
C’est de la fonction paternelle que sort cette indispensable coupure dans le maternage symbiotique, coupure qui envoie l’enfant vers davantage de pensée et de capacité à symboliser et vers davantage d’autonomie et de socialisation. Et la fonction paternelle, dans les conditions favorables, c’est le père concret qui l’exerce principalement !
Par la suite et progressivement, c’est aussi de la fonction paternelle que sortira l’énoncé des règles et des Lois de la famille et de la société et l’application des sanctions positives ou négatives qui y sont liées.
Dans ce domaine de la Loi comme celui de la coupure, il est fréquent que la préséance s’inverse et que le père soit davantage gardien de la Loi ; si l’on en n’abuse pas, la phrase fameuse « Tu vas voir, je vais le dire à ton père quand il va rentrer » est potentiellement structurante, sauf si c’est une menace en l’air, si la mère en profite pour abdiquer de toute autorité, ou encore si, rentré du boulot, le père s’affale dans un fauteuil avec une bière et les résultats sportifs du jour.
Quand l’enfant vieillit, après ses cinq-six ans, il n’est pas rares que la préséance affective de la mère s’estompe, sauf lors de flashs occasionnels où il se sent soudain inondé d’amour pour elle, même à treize-quatorze ans. Il existe aussi quelques différences entre les filles et les garçons, trop longues à exposer ici.
. L’enfant et encore plus l’adolescent ont de plus en plus besoin d’un père et d’une mère bien présents dans sa vie, engagés pour lui, modèles identificatoires accessibles, et coopérant le plus possible pour exercer à deux une autorité saine, avec des règles sensées et stables.
En 2006, des hommes-pères aiment bien pouponner, materner, consacrer beaucoup de temps à leurs enfants déjà tout petits. Ils sont moins nombreux que l’on ne pense, ces « nouveaux pères », tout doucement plus si nouveaux que cela, mais ils donnent le change quant à leur proportion dans la population générale, car ils sont souvent de classe aisée et cultivée, et ils s’expriment beaucoup dans la littérature et les médias.
Si cette disposition de leur être est profonde et
s’ils négocient positivement avec la maman
une place convenue à deux dans le maternage, le résultat peut être aussi excellent que dans les familles plus
traditionnelles. Ni mieux, ni moins bien : l’essentiel est de proposer ce
que l’on sent venir du plus profond de soi-même, et de le négocier avec le
conjoint L’imprégnation dans le psychisme du bébé de son père qui le materne
activement se fait précocement et significativement, et la préséance
affective de la mère que j’évoquais tantôt peut rapidement s’estomper.
Je n’aurai pas le temps d ‘exposer ici quelques équivalences liées au mode
d’arrivée de l’enfant, comme, par exemple, dans la famille adoptive
traditionnelle ou comma quand il y a procréation assistée.
On peut citer ici :
- La famille adoptive hétéro « traditionnelle », à la réserve près qu’elle doit pouvoir assumer les difficultés intra psychiques et relationnelles liées au statut et au vécu de l’enfant adopté Hayez, 2006)[1]. On suppose aussi ici que, si stérilité du couple parental adoptif il y a, les blessures morales liées à celle-ci ont été « suffisamment bien » cicatrisées.
- La famille qui a dû recourir à
une procréation artificielle homologue. Si c’est le cas, pas d’ombre non plus
qui pèse sur le destin de l’enfant, sauf parfois des parents plus stressés, oubliant difficilement les
souffrances liées à leurs essais successifs et un enfant vécu comme
super-précieux, comme tout ce qui est rare[2] .
- Un certain nombre de fois, la famille qui a dû recourir à l’insémination
artificielle par donneur : pour peu que le père officiel assume bien sa
défaillance physiologique, çàd qu’il se sente l’égal de sa femme et qu’il
« adopte » pleinement l’enfant.
Par exemple, un parent se retrouve veuf ; un père-géniteur déserte le domicile conjugal pendant la grossesse de la mère, effrayé par ses responsabilités à venir et ne donne plus jamais signe de vie ; une femme finit par fuir un homme très violent, etc.
Alors, il n’est pas impossible que le parent restant présent exerce à lui tout seul la fonction paternelle et la fonction maternelle, bipartition tellement importante pour l’enfant ! Dans le cas du veuvage, un pas positif supplémentaire peut être franchi en veillant à la présence spirituelle continuée du défunt pour peu qu’on l ‘ait aimé de son vivant !
Il est préférable que ces structures monoparentales ne se replient pas sur elles-mêmes et offrent à l’enfant l’occasion de bénéficier de liens affectifs et de possibilités d’identifications extérieures, surtout avec des personnes du même sexe que le parent absent.
Dans les cas où un drame affectif est à l’origine de la monoparentalité -comme par exemple, la fuite du père -, il est inconcevable que le parent restant en dise du bien à l’enfant ; même son silence est éloquent ! Mais ici, sa rancœur n’est ni abusive ni toute-puissante : elle s’enracine dans des faits réels. On peut donc se limiter à recommander à ce parent restant de se modérer et de signaler à l’enfant que c’est contre les défauts et défaillances de l’autre qu’il est fâché et pas contre l’autre en soi.
Après beaucoup de séparations de couples parentaux, l’enfant se retrouve d’abord avec deux lieux monoparentaux de vie sur les bras.
Quoi qu’en disent les idéologies contemporaines, ce qui se vit autour de la séparation est traumatisant, tant pour l’enfant que pour les adultes : c’est la faillite d’un rêve annoncé. L’enfant en est toujours le témoin impuissant et des fois, on lui reproche ou il se reproche indûment d’y jouer un rôle, parce que ses difficultés propres alimentent les disputes des adultes.
Dans ces moments-là, que peut-il vivre d’autre que l’insécurité, la tristesse, la culpabilité et parfois la colère ? Même quand la séparation met fin à d’interminables orages et qu’elle permet à chaque parent de retrouver du plaisir de vivre, une phase de remous négatifs est quasi inéluctable
Pour que l’enfant se remette et cicatrise, il faut qu’on lui reconnaisse fondamentalement la liberté d’avoir sa pensée propre et d’aimer comme il l’entend. Certes, c’est aux adultes qu’il revient de prendre les décisions relatives à la circulation entre eux. Mais c’est un problème secondaire. Le plus important, c’est qu’ils ne touchent pas à ses sentiments et à l’évolution de ceux-ci : s’il se sent encore attaché aux deux, lui, qu’on le respecte ; s’il est très fâché contre un des deux, qu’on le respecte aussi ! Un père peut-il penser sérieusement que sa fille de douze ans ne va pas lui en vouloir beaucoup, alors qu’il est parti sans crier gare avec sa jeune secrétaire ?
Bien sûr, si l’enfant se trompe grossièrement sur les motivations d’un de ses parents, ou s’il se laisse trop indûment et parfois malhonnêtement influencer par l’un contre l’autre, cet autre – et la communauté adulte en général – doivent essayer de lui remettre les idées en place : tel père n’est pas tenu de laisser dire n’importe quoi à son sujet par son ex, dans le silence, sans essayer de rectifier le tir auprès de l’enfant. Pas en accusant la mère à son tour, mais en témoignant de ce qu’il est positivement, lui. Mais in fine, la pensée de l’enfant restera la sienne, et l’on ne devrait le persécuter ni pour l’en faire changer, ni même pour l’obliger à s’exprimer.
Si s’installe cette ambiance de respect « suffisamment bonne », les adultes qui prennent les décisions quant à l’hébergement devraient pouvoir tenir compte des préférences qu’ils devinent ou connaissent chez l’enfant, en même temps que d’autres critères qui ne tiennent pas à ses sentiments : leur disponibilité à chacun, les besoins de l’enfant en autorité, en encadrement, etc.
Les décisions prises peuvent être remises en question de loin en loin, en référence à des hasards de la vie et aux étapes de la croissance de l’enfant. Par exemple, même si ce peut être dur à admettre pour les mères, un adolescent garçon, surtout s’il est rebelle, bénéficie parfois davantage d’un séjour principal chez un père suffisamment disponible.
L’hébergement alterné n’est jamais qu’une variante parmi d’autres. Pour avoir des chances d’être positif, ce choix ne peut s’effectuer que dans un contexte de paix « suffisamment bonne » retrouvée entre les parents. Il faut aussi un minimum d’assentiment dans le chef de l’enfant, en tout cas pas un refus farouche, et une proximité géographique des domiciles des deux parents, pour ne pas trop perturber le tissu scolaire et social de l’enfant. Enfin, elle ne convient pas aux tout petits, avant quatre-cinq ans, en raison de ce que j’ai dit tantôt sur la préséance affective de la mère, et d’une sécurisation de l’enfant.
Que faire enfin si l’enfant manifeste de l’aversion personnelle à l’idée de fréquenter un parent pourtant de bonne volonté à son égard ? Rappelez-vous, le garçon de treize ans dégoûté par sa mère partie vivre avec un tennisman de vingt-deux, ou la petite fille de cinq, qui ne se souvient que trop bien que son père battait régulièrement sa mère ?
Ça vaut la peine de mettre de l’énergie informelle, sociale et judiciaire pour que la situation ne pourrisse pas jusqu’à la rupture totale et prolongée de contacts.
Sans viser trop vite trop haut : par exemple, dans un premier temps, trois heures par mois dans un centre « Espaces-Rencontres », c’est déjà bien.
On y arrivera plus facilement si l‘on montre beaucoup d’empathie pour le vécu de l’enfant. Et surtout, si l’on n’accuse pas ipso facto son parent gardien d’aujourd’hui d’être un parent aliénant. Malheureusement, cette sagesse est loin d’être la règle. Aujourd’hui, dès qu’un enfant manifeste de la réticence à fréquenter l’ un de ses parents, les avocats de ce dernier plongent avec délices sur l’idée de l’aliénation parentale ; bien des magistrats s’y laissent prendre ou n’aiment pas, eux non plus, qu’un enfant leur résiste. Alors, tout le monde se venge sur le parent gardien, rendu massivement responsable de la situation. En dix ans, j’ai connu au moins une vingtaine de situations catastrophiques dans ce domaine : de la maltraitance institutionnelle inimaginable !
Les restructurations familiales qui suivent la séparation peuvent être très variées, mouvantes et complexes. Elles multiplient les tissus sociaux où l’enfant est invité à entrer : nouvelles compagnes et nouveaux compagnons ; familles et enfants de ceux-ci ; demi-sœurs et demi-frères, etc.
Ici encore, l’idéologie contemporaine « Tu le désires ? C’est bien, fais–le ! » prétend que ces remaniements contribuent aisément au plus grand bonheur de l’enfant. Voire ! Contentons-nous de constater qu’ils sont d’autant plus gérables et parfois ressourçant que des besoins spirituels spécifiques de l’enfant y sont explicitement pris en compte ( Hayez J.-Y. ; Lazartigues Alain, 2004 ) :
- Besoin d’être reconnu comme individu, dont les vécus sont souvent mouvants. Individu bien présent, même en temps d’orage chez les adultes, même quand il est tout petit et qu’il a l’air de se fondre dans la masse. Entre autres, il a une histoire et des loyautés spécifiques, qu’il faut entendre. Il avait un statut – sœur aînée par exemple – qu’il a peut-être perdu et il faut l’aider à en faire le deuil. Etc.
- Besoin d’être reconnu comme être relationnel, avec la spontanéité de ses sentiments et de ses idées, comme nous venons de le discuter à propos de la monoparentalité.
- Besoin de ne pas être abandonné à sa toute puissance.
- Besoin d’un territoire propre et d’une intimité, face à l’envahissement potentiel par tel nouveau copain intempestif de sa mère, par de nouveaux enfants élevés différemment, etc.
- Besoin de délicatesse : que le nouveau compagnon venu n’exige pas tout de suite d’être appelé Papounet ; que le couple de son père et de sa nouvelle copine ne se bécote pas éperdument devant les hormones de ses treize ans, etc.
- Besoin d’engagement pour lui et de Loi : que les adultes présents dans la maison assument qu’ils ont à créer des liens avec lui sans le brusquer, et à constituer ensemble une représentation des règles de vie, même s’ils ont des statuts différents.
-
Etc.
Tout cela n’est pas impossible, mais nécessite que l’on se retrousse les manches.
III.En troisième position, voici deux
formules familiales nettement plus défavorables
Ce sont d’abord les familles monoparentales par choix.
Pratiquement, des mères célibataires qui se sont fait inséminer ou qui ont
adopté. Beaucoup plus rarement, des pères adoptifs célibataires. Deux
paramètres négatifs y grèvent le devenir de l’enfant :
- La non prise en considération de la différence complémentaire des sexes.
C’est comme si cela n’avait pas d’importance que l’enfant assiste, au cœur de
sa vie, au témoignage de l’amour d’un homme et d’une femme, et à la manière
dont le masculin et le féminin s’expriment et négocient.
- Deuxièmement, ce choix connote implicitement une affirmation d’autosuffisance et de toute-puissance inquiétante dans le chef de l’adulte, même si ce n’est pas lié à un caractère autoritariste : « Je puis tout comprendre seul(e) ; je puis me débrouiller tout(e) seul(e) ; je n’ai pas vraiment besoin d’un autre au cœur de ma vie ». Affirmation dangereuse et illusoire, et témoignage préoccupant pour l’enfant qui pourrait soit s’en sentir très insécurisés, soit s’en imprégner à son tour !
D.
Ce sont aussi les couples homosexuels qui se positionnent
comme autosuffisants.
Donc, pas les couples homosexuels en soi. Notamment, pas les tardifs, mis le
plus souvent en place par un seul des ex-partenaires, après une première phase
de vie hétéro. C’est de ce moment hétéro que sont nés les enfants qui ont donc
bien un père et une mère à qui se référer.
Dans les couples que je décris ici,
l’enfant arrive en réponse au désir d’enfant spécifique du couple qui
revendique un « droit à l’enfant ». C’est rarement un enfant adopté
suite à sa misère sociale. C’est plus souvent un enfant fabriqué pour la
circonstance, après insémination d’une mère lesbienne, ou après qu’une copine
accepte de porter l’enfant destiné à un couple gay.
Je fais à leur propos la même remarque négative que j’ai formulée à propos de la monoparentalité par choix : il n’existe pas de témoignage intime, au cœur du couple, sur la valeur irremplaçable de la complémentarité sexuée.
Mais il y a plus : quelques pays permettent officiellement l’adoption par le couple homo comme tel. Ils n’ont pas eu la sagesse de la France, qui vient de la refuser en référence au principe de précaution. Là où ils l’ont fait, les élus du peuple ont cédé à la démagogie, plus qu’à leur devoir de représenter la majorité de leur opinion publique, ce qui eût été essentiel dans un débat éthique si sensible.
Ceci amène un bouleversement anthropologique fondamental, probablement pour la première fois dans l’histoire de l’humanité : on admet qu’on peut être fils ou fille soit de deux mères, soit de deux pères, c’est-à-dire qu’un des deux principes fondateurs de la vie n’a aucune importance pour définir la filiation ou la parentalité. Et je ne parle pas seulement de la vie biologique, mais aussi de l’installation d’une vie affective épanouie chez l’enfant ; celle-ci nécessite qu’il occupe, au cœur du relationnel, une place de témoin et d’objet privilégié du jeu de la différence des sexes chez ses parents.
II.
En quatrième
rang enfin, je place les familles où les disputes entre les parents sont
intenses et permanentes, avant et après la séparation
L’enfant y est pris en otage : au moins pire, il peut encore circuler entre ses parents, comme un civil à double nationalité entre deux pays en guerre féroce : mieux vaut qu’il se déshabille et change de costume national au passage de la frontière.
Au pire, il épouse les thèses d’un camp et ne veut plus voir l’autre ; ce n’est pas nécessairement alors que le parent choisi par lui mérite ipso facto l’appellation « parent aliénant ».
Lorsque la guerre est forte, chaque adversaire est susceptible de dénigrer éperdument l’autre et de vouloir l’alliance de l’enfant avec soi ; si d’aventure, l’enfant devait aller vivre de l’autre côté de la frontière, le processus s’y poursuivrait à l’identique. Le terme « parent aliénant » ne devrait donc s’appliquer que lorsqu’un parent dénigre l’autre quasi sans raison, de façon folle – au sens large du terme -, alors que cet autre demeure porteur d’une dimension de sociabilité pacifique.
Je n’en dirai pas plus sur les dégâts profonds pour l’enfant : ces guerres parentales interminables, sans possibilité de les fuir, c’est une des pires choses qui puissent arriver au monde de l’enfance … un autre type de génocide, tiens, pour faire référence à ma première conférence !
1 Je fais le point à ce propos dans l
‘article L’adoption et son contexte
psycho-social contemporain,
Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 2006, 54, 228-232
[2] Pas d’ombre au
tableau donc, sauf si le couple et particulièrement la maman doit se résigner à
une réduction embryonnaire. De celle-ci, toutes ne se remettent pas, loin de
là.