« Le déploiement de
l’agressivité ; la violence »
J.-Y.
Hayez [1]
I.
L’agressivité,
c’est :
le dynamisme interne complémentaire et opposé à la sexualité.
Elle ne vise pas l’union à l’autre,
mais l’auto conservation : se
définir un territoire de vie et le faire reconnaître. Elle vise aussi l’auto-expansion, la conquête puis la
possession de nouveaux territoires, avec la liberté d’en user à sa guise. Elle
opère sans ménagement pour autrui. C’est une force a-sociale.
L’agressivité a une dimension gratuite, la capacité de s’affirmer, de se
différencier, de conquérir, de dominer … sans autre raison que donner suite à
la poussée interne de la vie,

Mais
l’agressivité peut aussi avoir une dimension d’autoprotection, visant à
maintenir l’intégrité physique ou psychique du sujet contre les menaces. Au
rang des menaces externes, citons les dangers réels ou imaginaires et les
agressions effectives d’autrui, les humiliations et les frustrations
matérielles. Il y a enfin les frustrations existentielles, par lesquelles le
sujet ne se sent pas reconnu à sa juste place : pas aimé, pas respecté,
pas traité de façon juste. Parfois les menaces sont internes et déclenchent une
auto-agression : le jeune, en s’attaquant, attaque une partie de lui qu’il
trouve malade, douloureuse, mauvaise ou dangereuse.
II. L’agressivité, la Loi et les règles
J’appelle Lois – abrégé de lois humaines,
lois universelles ou lois naturelles - les énoncés fondateurs du droit de
chacun à une existence digne. Ils interdisent la destruction d’autrui et de ses
biens, tout comme la possession
tyrannique de ses désirs et de sa liberté, telle qu’elle se réalise dans
l’inceste. Nous sommes tenus de respecter ces Lois, qui que nous soyons.
-
Les
règles ce sont des constructions humaines, émanant de groupes organisés (
nations, institutions, familles, etc.) ; elles imposent des interdictions
et des obligations en référence à ce que chaque groupe admet comme normes,
« sa normalité », souvent l ‘équilibre acquis de son fonctionnement.
·
Les
règles majeures
concrétisent les Lois et les appliquent à des circonstances particulières.
·
Les
règles mineures ne concrétisent ni ne contredisent les
grandes Lois : elles constituent comme
des indicateurs du pouvoir détenu par les sous-groupes dominants, ou
comme des habitudes d’organisation dont le sens s’est parfois perdu au fil de
l’histoire, etc. Elles imposent toutes sortes de formalisations de la vie
quotidienne, des relations, etc. qui conviennent au groupe
·
Les règles négatives
( ou mauvaises, abusives ) sont celles qui vont à l’encontre des Lois humaines.
Elles existent, même dans le code pénal des pays dits civilisés.

III. L’agressivité et la
transgression
A. Bien
des actes et des paroles agressifs se réalisent dans un contexte sociable, sans
transgression ni des Lois, ni même des règles mineures .
- C’est souvent le cas pour l’agressivité
« sublimée » par exemple dans la compétition ou dans le choix de
professions qui défendent activement les autres.
- En plus, vouloir dominer, ce n’est pas ipso facto une transgression surtout
si l’on s’arrange pour vivre avec des gens qui aiment bien se laisser conduire
ou si l’on négocie quelque peu les attentes réciproques.
- Enfin, quand c’est notre agressivité à visée
autoprotectrice qui s’exprime pour nous faire respecter en protestant
verbalement, en faisant valoir nos droits ou en contrant les dimensions
abusives d’autrui, nous ne franchissons pas encore les frontières de la
transgression.
Ce qui nous est interdit si nous voulons rester
sociables, c’est la vengeance directe. En particulier, en dehors de la
situation d’éducation, nous n’avons pas le droit en tant que citoyen de base, d’exiger
la réparation d’un dommage ni de sanctionner matériellement autrui : nos
exigences de justice doivent toujours être médiatées par les institutions prévues à cette fin.
B. Mais
l’agressivité n’a pas toujours le désir de rester sociable ; elle se livre
régulièrement à des transgressions : actes, paroles ou omissions
posés intentionnellement, c’est-à-dire librement et lucidement, et qui
« passent par-dessus » une Loi humaine ou une règle mineure.
Je les appellerai mineures lorsqu’elles contreviennent à des règles que j’ai
appelé tantôt mineures : faire l’école buissonnière, désobéir au règlement
familial ; fumer un joint, etc.
Par contre, les transgressions majeures
contreviennent aux grandes Lois humaines et aux règles elles-mêmes majeures,
qui les incarnent ( « Tu ne tueras point, tu ne voleras pas, tu
n’abuseras pas sexuellement d’autrui, etc. »).
IV. La violence
Pour moi, le terme est synonyme de
« transgression majeure ». La violence, c’est une expression verbale
ou comportementale – ou une omission grave – de l’agressivité qui va contre une
Loi naturelle. Elle détruit toujours significativement sa cible , moralement ou
physiquement.
Je
ne partage donc pas une tendance du vocabulaire commun qui consiste à réduire
le terme « violence » à des agressions physiques, d’allure impulsive
et brutale, qui démolissent tout de suite le matériel ou font couler le sang.
Les violences les plus graves sont
souvent insidieuses et bien préparées par l’intelligence. Bien plus que des
banlieues pauvres, c’est des pouvoirs en place ou des multinationales qu’elles émanent.
§ II. Qui sont les jeunes dont l’agressivité est préoccupante ?
I.
Introduction
Je me centrerai sur les jeunes qui sont vraiment
violents. Certains n’ont posé qu’un ou l’autre acte très destructeur, comme un
meurtre, un viol, un incendie volontaire. D’autres sont déjà immergés dans la violence
répétitive, par exemple via de nombreux vols, des deals de substances illicites
ou de la violence physique au sens usuel du terme.
Je prendrai aussi en compte ceux qui se cantonnent
principalement dans des transgressions mineures, mais à forte récurrence :
alors ils finissent par préoccuper, pomper l’air ou même traumatiser les
témoins ou les victimes de leur manière d’être usante.
Je propose de distinguer sept pôles de
fonctionnement, qui sont susceptibles de donner lieu à de l’agressivité préoccupante
.
Il
est bien rare que le fonctionnement de chaque jeune à chaque moment du temps ne
puisse se représenter strictement à un pôle de la pyramide. Il s’étire entre
deux pôles, voire même entre deux ou trois …
Par ailleurs, moins que jamais, nous ne pouvons
pas étiqueter définitivement un enfant ou un adolescent à l’agressivité
préoccupante. Tous sont susceptibles d’évoluer et nous pouvons donc juste dire
que le fonctionnement actuel de sa personnalité est préoccupant.
II.
Quels sont les pôles concernés ?
A. Il y a d’abord les personnalités actuellement en bonne santé
mentale : plus l’enfant qui va bien vieillit, plus il est
attiré à l’occasion par l’affirmation de soi, le plaisir de défier les règles
des adultes, celui de rivaliser avec ses pairs, la curiosité ... toutes
composantes d’un mélange propice à la
transgression ; le poulain saute la barrière de sa prairie et dérange
l’ordre établi par les éleveurs : transgressions éparses, pas toujours
programmées, et souvent mineures.
De loin en loin, il peut surgir une transgression
majeure, comme voler, mais habituellement elle n‘est pas très
destructrice : voler quelques jeux vidéos dans une grande surface plutôt
que s’enfuir avec la sébile d’un pauvre.
Il ne faut pourtant pas écarter l’éventualité rare
d’une destruction grave et isolée, J’ai déjà raisonné de la sorte quand j’ai
parlé de la sexualité et évoqué la possibilité de l’un ou l’autre dérapage
grave.
ILL :
Laurent ( dix ans ), enfant intelligent, motivé scolairement, est élevé par sa
mère seule qui vit chez ses parents. Son père a déserté la famille dès avant sa
naissance ; Laurent ne le connaît pas, ne porte pas son nom et, de temps
en temps, se dit très fâché et très frustré de son absence. Il est sociable et
charmant 75% de son temps. 20 % du temps, il se conduit comme un enfant unique
gâté, mais dans des proportions encore banales et prévisibles dans un tel
système familial. Mais les 5 % restant, soit lui et sa mère sont trop
réciproquement sensuels ( ce que Françoise Dolto appelait « le pelotage
des enfants »), soit, à partir d’une petite frustration, Laurent se
déchaîne agressivement contre elle – et seulement contre elle – au point
qu’elle collecte plaies et bosses et que c’est le généraliste, alarmé, qui me
les a envoyés. La mère se conduit en mère suffisamment bonne 95 % de son temps
– au point de l’avoir mis en internat en semaine – mais les 5 % restants, c’est
plus mystérieux : je pense qu’elle le provoque, puis qu’elle s’en plaint.
Un long travail de psychothérapie et de guidance a été mis en place, assortis
de sanctions assez conséquentes dans la réalité. Je souhaite seulement attirer
votre attention sur trois points dans
ce traitement. Quand j’ai demandé à Laurent, au début, pourquoi il faisait ça,
il m’a répondu spontanément, avec un sourire carnassier, les yeux dans les yeux
pour bien me défier, « Ça m’amuse ». Et je pense qu’il énonçait là,
de façon très profonde et authentique, un rapport à un plaisir bien chevillé en
lui. Puis, en thérapie, il m’a assez souvent parlé de sorcières ; il les a
dessinées, avec des seins plantureux – il faut dire que la maman est assez
corpulente- ; et plus précisément, il a souvent fait référence à
l’histoire de Kirikou et de Karaba : puissance de David contre Goliath au
féminin[2].
Enfin, le travail
avec cette famille se bloque pour le moment, parce que je demande avec
insistance aux adultes de prendre des engagements, et de les signer sur un
pacte écrit pour l’honneur, où ils montrent aussi à Laurent qu’ils dominent
leur rapport au plaisir : pour la mère, ne plus fumer, ce que son fils,
préoccupé pour sa santé, lui demande avec insistance depuis le début. Pour
tous, ne plus peloter le corps de Laurent, mais se contenter d’une saine
tendresse plus discrète. Eh bien, ils sont incapables de s’y engager et très
fâchés sur moi que je le leur ai demandé. Le plaisir peut être chevillé au
corps à tous les âges de la vie.
B. Les personnalités ( momentanément ) immatures
sont celles de jeunes peu éduqués à la socialisation ; ils évoluent dans
des environnements instables où les liens se font et se défont, où les émotions
amènent des tempêtes et où les règles sont imprévisibles ; ça ne vaut pas
que pour leurs familles, mêmes leurs écoles sont caractéristiques par le
va-et-vient du personnel et par les tempêtes ; ils ont de la peine à
discipliner les pulsions agressives et sexuelles abondantes qui les habitent et
laissent s’exprimer sans beaucoup de retenue leur désir d’avoir, de jouir, de
goûter des libertés matérielles … ou leur agressivité si on les frustre ou si
on les menace.
Au
début, ils vivent encore des moments de bonne volonté, , mais au fil du temps,
d’interminables expériences d’affrontement
avec leur famille et la société les mettent sur un perpétuel qui-vive
persécutif-agressif. Vers la fin de l‘adolescence, ce pôle constitue un bon
tiers de la psychologie des jeunes des banlieues pourries, si chers – je
devrais dire si karchers - à
Nicolas Sarkozy.

Belle illustration d’une tendance
psychopathique : ce jeune voudrait être un roi tout-puissant, et nous, ses
galériens soumis
C. Les personnalités ( momentanément ) psychopathiques
sont celles de jeunes qui font leur propre Loi et ceci, en réaction à une
éducation soit trop arbitraire et violente, soit trop complice de leur force,
soit trop rejetante de leur personne [3].
Ils s’engagent souvent dans quelques liens sociaux, mais c’est eux qui décident
de tout et qui assujettissent ceux qu’ils aiment. Le plus important est de
jouir de la toute-puissance qu’ils ressentent et de l’afficher. Ils commettent
donc de nombreux actes anti-sociaux, dont l’éventuelle destructivité ne les
arrête pas : violence, vols à risques, viols d’adultes, etc. Le personnage d’Alec dans le film « Orange
mécanique » [ Kubrick S., 1971 ] en constitue une illustre
parfaite illustration et ce pôle intervient puissamment lui aussi dans la
psychologie des jeunes des banlieues pourries.
D. Viennent de suite les jeunes que l’on ignore, méprise ou
hait sur de longues durées.
Cette attitude peut être
très précoce, parfois dès avant la
naissance de l’enfant. Celui-ci
développe alors une carence
affective, centrée sur la mauvaise image de soi et le désespoir à bas bruit ;
certains se polarisent néanmoins davantage sur la haine : haine contre un
entourage proche inexplicablement rejetant, et haine qui peut faire tache
d’huile et s’adresser au monde entier. Il s’en suit des comportements centrés
sur le négativisme, la vengeance sans quartier, ou le droit à se servir
soi-même en passant s’il le faut sur le corps de l’autre.
Cette attitude de rejet peut aussi éclater plus tard et être plus ciblée
sociologiquement : par exemple, une partie assez importante de la société
informelle se méfie des préadolescents et des adolescents garçons immigrés de
condition modeste, voire les rejettent activement. De leur côté, ces jeunes
réagissent au rejet par le rejet : on s’ignore, on s’évite, on se
disqualifie ou l’on se haït mutuellement, et c’est bientôt l’histoire de la
poule et de l’œuf. Heureusement ce vécu d’exclusion s’atténue chez beaucoup
avec l’arrivée à l’âge adulte.
E. Vient ensuite une catégorie de fonctionnement
« délinquant essentiel, délinquant pur ».
Le jeune qui l’incarne vit souvent dans un environnement absent, matérialiste,
qui l’incite à tricher pour avoir la paix et à se faufiler entre les règles.
Les parents sourient souvent des premières tricheries du jeune, les couvrent,
ou se les dissimulent mutuellement. Ensuite, le jeune fait de plus en plus sa
Loi, mais ce qui l’intéresse fondamentalement, ce n’est pas d’exhiber sa
toute-puissance, c’est le profit.
Il met toute son intelligence au service du profit : il pose
des comportements égocentriques, subtilement stratégiques, bourrés de
transgressions - comme voler habilement - destinés à accroître ses avoirs, ses
plaisirs, et les libertés matérielles corollaires. Il en fait autant pour
éviter les corvées sociales ou familiales ou les reproches et les punitions.
F. S’ensuivent enfin deux catégories de fonctionnement plus
rares :
F1. Les jeunes qui souffrent d’une névrose refoulent leurs désirs
naturels, qu’ils considèrent comme mauvais, et ce refoulement ne tient pas la
route. Lorsque le désir se manifeste à nouveau, sous forme travestie, de temps
en temps, on a bien à faire à une transgression. Par exemple, après une longue
lutte intérieure pour se résister, l’enfant, le cœur battant, finit par aller
voir ce qu’il y a dans le sac de sa maman et par y voler quelque chose. Très
vite, il se sent coupable et ne jouit guère du fruit de son larcin ; il
peut même s‘arranger pour se faire punir,
F2.
Viennent enfin les jeunes caractérisés par la perversité : eux
aussi sont poussés en avant par la solitude mal vécue, par la complicité des
parents, ou par une haine qui les pousse à reproduire sur d’autres la
souffrance qu’on leur a fait endurer. Eux aussi se font leur propre Loi, avec
un autre but précis : nier
l’Autre, le faire souffrir, détruire son bonheur et plus rarement mais parfois
quand-même sa vie ... Pour illustrer ceci, aller voir ou revoir le film
« un bon fils » [ Ruben J., 1993 ] ou Macaulay Kulkin ne rate plus
l’avion, mais campe un jeune pervers au regard angélique plus vrai que vrai.

§ III. L’accompagnement éducatif
et la remédiation
Quel projet destiner à ces jeunes à l’agressivité
préoccupante ?
Fondamentalement la communauté sociale devrait encourager ces
jeunes à désirer et à mettre en œuvre davantage de convivialité et leur
donner un cadre et des moyens pour y réussir. Corollairement, elle devrait
s'opposer à la récidive de leur violence et se montrer particulièrement
vigilante aussi longtemps qu’une meilleure sociabilité n'est pas bien intégrée.
Le cœur du projet est donc positif :
accroître leur envie d'un fonctionnement sociable, à l'intérieur duquel ces
jeunes se donnent le droit de réaliser leur créativité personnelle.
Je n’aurai pas le temps de parler de la
prévention, chapitre pourtant très important d‘un tel projet … Je ne dirai
non-plus quasi rien sur l’état d’esprit qui gagne à régner chez les adultes qui
prétendent accompagner ces enfants en difficulté, sauf ceci :
Tout
groupe humain qui prétend restaurer la sociabilité des autres doit
impérativement constituer lui-même un ensemble sociable. Respect des membres de
la famille les uns envers autres. Respect et sollicitude entre famille et
professionnels. Respect des intervenants professionnels les uns envers les
autres : et dans ces champs, il y a parfois bien du travail préliminaire et
concomitant à faire !
Ne croyez pas que je vous fait perdre
votre temps et qu’il s’agit-là du vœu pieux, ringard d’un adolescent idéaliste
attardé. Trop de jeunes n’ont même pas envie de commencer à faire ce qu’il faut
pour évoluer parce que, en face d‘eux, le système censé les aider est lui-même
porteur de faiblesse immature, de haine ou de toute-puissance égocentrique qui
n’ont d’égale que la sienne. Ceci vaut malheureusement déjà pour la famille, où
père et mère se sabotent ou se déchirent ; et ceci vaut aussi pour les
intervenants professionnels et leurs institutions, parfois en profond mépris si
pas en guerre nucléaire ou en guérilla terroriste les unes contre les autres
I.
Pas de gestion de la violence sans un Père

Extrait du superbe film de Nanni Moretti, La
chambre du fils (2001) ; Marco et son père font un jogging amical … hélas
la vie va bientôt se charger de briser ce bonheur
Pas de gestion de la violence sans un Père qui
dise « Non ; ne détruis pas, sers-toi de tes
autres ressources ». Père qui plane sur la vie en déroulement comme
une ombre présente, forte, intransigeante pour s’opposer au Mal, et porteuse
d’espérance et d ‘encouragements sur l’avenir.
Quand
un des mes fils avait quatorze ans, je lui rapportai d’un voyage en Amérique
latine un superbe et chatoyant
perroquet en balsa. Perroquet, père-ok, dans une famille de psy, vous
devinez bien les jeux de mots qui s’ensuivirent ! Mon fils, étonnamment,
sans que je lui demande rien et peut-être même à cause de cela, s’attacha au
cadeau et en fit lui même un symbole. Au fur et à mesure des déplacements de sa
vie, l’animal l’accompagnait, toujours bien en vue dans sa chambre. Et nous en
riions ensemble. Presque comme dans la phrase célèbre du film E.T., il
m’entendait peut-être lui dire : « Tu vois, je serai toujours
là ».
Mais
toujours là pour quoi faire ? Je n’ai jamais traqué les transgressions
mineures de mes enfants. Lorsque ma femme ou moi, nous avons été les victimes
directes de l’une ou l’autre d’entre-elles – une rentrée à trois heures du
matin alors qu’on avait convenu une heure
– je leur ai « volé dans les plumes » comme on dit
familièrement. Pour le reste, j’ai
essayé d’être , comme le perroquet le symbolise, une ombre vivante et présente,
qui soutient , contient et contribue
implicitement à empêcher les débordements majeurs au cas où les forces internes
de mes enfants n’y auraient pas suffi.
A. Quand la paternité ne s’exerce pas en famille,
c’est le drame interminable des enfants et des adolescents-rois. Aux adultes
donc en position d’éducation de s’y retrousser les manches et de mettre en
place une fonction paternelle consistante et bien coordonnée. Quel que soit le sexe de chaque parent, si
le tempérament de l’un l’y prédispose davantage là où l’autre est plutôt
anxieux, débonnaire ou passif, ça peut
marcher à condition que le second ne sabote pas la fermeté du premier.
S’il le faut, que le premier tape le poing sur la table pour se faire entendre.
Les pires situations pour l’enfant, ce sont celles où papa et maman se
disputent, qu’ils soient ou non séparés, et où l’un disqualifie et neutralise
ce que l’autre met en place, notamment dans le registre de la fonction
paternelle.
Arrivé
à l’âge adulte, il n’a fait aucun effort pour exploiter ses ressources
positives et n’a pas acquis l’habitude de la négociation sociable. Il se casse
donc le nez. Puissent donc les parents en rivalité ou en désaccord se souvenir
de cette terrible responsabilité qu’ils ont de garder allumée la flamme d’une
fonction paternelle repérable.
C’est
en effet dans le cadre discret de la famille, avec la coopération occasionnelle
de l’école et parfois un certaine aide psychologique spécialisée que se règlent
beaucoup de cas d’agressivité préoccupante, et c’est très bien ainsi.
A sa manière,
Mathieu ( douze ans et demi ) vit une gentille toute-puissance. En janvier
dernier, ce jeune très intelligent et fier de son intelligence a été expulsé de
son école, en 1ère secondaire, tellement son comportement était
usant : clown, impertinent, nerveux. Il ne s’entend pas avec sa mère, qui
le lui rend bien, et habite seul avec son père, homme doux et immature dans la
relation avec son fils, en qui il voit un copain à qui on fait des blagues et
qu’on ne frustre jamais.
De frustration, Mathieu aurait pourtant
besoin, car il est déjà et pas un peu cyberdépendant. Avant son exclusion
scolaire, c’était 40 h/semaine et depuis, 70, qu’il consacre principalement à
un jeu Internet multiplayers très connu, The world of warcraft ; ce jeu le
fascine par son mystère envoûtant et l’impression de liberté qu’il lui procure,
et Mathieu y est très performant.
Nous lui trouvons rapidement une nouvelle école,
réputée pour son exigence intellectuelle. Avant d’engager ma garantie morale
quant à l’admissibilité de Mathieu, je discute donc et je passe avec lui un
contrat moral de bonne fréquentation sur l’honneur avec l’aval et le soutien de
son père.
Comme une partie des échanges avec moi a lieu par courriel, tant avec le
père qu’avec le fils, et que le père m’y remercie chaleureusement pour l‘école,
voici ce que je lui réponds :
« …Bonjour…c’est
maintenant à VOUS d’entrer en action ; en effet, je ne puis pas prendre la
place de la fonction paternelle sur le terrain. Il va falloir faire un peu
violence sur vous-même, de façon intransigeante ; autant pour Mathieu qui
doit décider d’être son propre Père Intérieur, et pas seulement
Mathieu-le-camé-de génie. A vous deux, il faut tenir bon sur :
-
le recours quotidien à une minuterie ...
quand j’en ai parlé, ce n’était pas une fantaisie mais un adjuvant nécessaire
avec les jeunes accros : Mathieu rentre, il goûte, il règle la minuterie
sur une heure chaque fois pour travailler pleinement (!!!!!) ... ( pas faire
semblant, de mauvaise humeur ) ( s’il n’a pas assez de travail pour le
lendemain, il fait des préparations ou se cultive ou fait de l’anglais )
PUIS, sous votre surveillance, il peut allumer son ordi
-
etc. ; Je passe en revue dans mon
courriel une série de points très concrets abordés il y a peu en face-à-
face …
-
Matthieu ne peut compter que sur vous, son
seul et vrai père … c'est le moment de retrousser vos manches et d'être
davantage qu'un gentil copain, même si vous n'avez pas un caractère très
autoritaire ...
si vous n 'y arrivez
pas, ne mythifiez pas mon pouvoir : je n’y
arriverai pas non plus : c 'est vous le père, pas moi.
Bien
à vous JYH … »
B. Quand les problèmes d’agressivité
sont graves et arrivent sur la place publique, des institutions
psychosociales ou judiciaires entrent en jeu ; elles créent un lien
hiérarchique variable alors avec la famille du jeune : entre le pouvoir de
contrainte du Tribunal, la coopération, ou le pouvoir de décision final
maintenu à la famille. Plus la famille est mise sur la touche et plus
l’engagement des institutions est complexe, plus on gagne à mettre en place un
« quartier-général », un petit groupe pilote qui exerce le cœur de la
fonction paternelle. C’est ce que j’appelle « l’autorité de référence ».
Cette
autorité constitue l'ultime décideur du contenu du programme d'accompagnement
de ses modifications et de sa clôture,
ainsi que son lieu d’évaluation régulier. Elle énonce aussi des
commentaires-clé sur ce qui est en jeu, au moins à l'intention du jeune et de
sa famille : paroles fortes, brèves, compréhensibles, scandées et répétées, où
elle résume ce qui s'est passé ( la violence ) et pourquoi, sans y réduire le
jeune.
Parmi
toutes les qualités d'être que l'on peut attendre de l'autorité de référence,
citons une correction totale dans ses
relations aux autres, en fonction de ce qui a été convenu et un rapport correct
aux grandes lois humaines ; l'intensité de son engagement pour tous; le
non effritement de celui-ci dans la durée ; la rapidité de ses réflexes en
cas de besoin ; l'accessibilité, etc.
Les trois axes
de l’accompagnement
Avec
l‘arrière-fond de cette paternité efficiente, le premier axe vise à sanctionner
l’acte destructeur et gagne à s’appliquer quasi indépendamment des deux
autres ; le second est celui de la sollicitude envers la personne du
jeune ; la troisième, celui de la sollicitude envers ses systèmes de vie.
Les deux derniers axes sont en large résonance mutuelle : gagner du
terrain sur l’un rejaillit très probablement positivement sur l’autre.
A. L’axe
des sanctions
Les
sanctions sont les réponses familiales, scolaires, sociales qui marquent le
coup en réaction à l'acte destructeur. Elles n’ont pas toujours une forme
active. En effet, décider de ne pas tout traquer peut constituer l’attitude la
plus payante par rapport à des transgressions mineures pas trop étouffantes.
Quand on recourt à une sanction, on espère
qu’elle contribuera à des remaniements intrapsychiques positifs chez le jeune,
remaniements estimés intéressants dans la perspective de sa meilleure
socialisation : capacité et projet d'adaptation plus prudents au réel social;
amélioration de la conscience morale et
du système de valeurs.
A tout le moins lui signale-t-on que la
réalité sociale qu’il a entamée n’est pas de nature à se laisser faire et lui
demande de payer sa dette. Enfin, infliger une sanction, c’est aussi une
manière d’apaiser la communauté sociale et de faciliter le retour ultérieur du
jeune en son sein.
La question qui se pose alors concerne le
type de sanction à appliquer. Voici donc comment je les hiérarchise, par ordre
d’importance et d’efficacité décroissantes :
1.
La première vous étonnera peut-être : il s’agit de vérifier si le jeune
connaissait bien les Lois humaines ou les règles qu’il a enfreintes. C’est moins
évident que l’on ne croit. Nos règles sont parfois mal formulées, incohérentes,
mouvantes d’un endroit à un autre et parfois même au même endroit, dans la
durée. Quant aux Lois, beaucoup d’enfants en ont une intuition précoce, c’est
vrai, mais des circonstances spéciales de vie peuvent faire que certains n’en
soient quand même pas assez imprégnés.
Je
viens de vous parler de Laurent et de son plaisir à agresser sa mère. Jusque
ses cinq ans, il était très attaché à son arrière-grand-mère qui vivait chez
eux. Celle-ci avait toutes les indulgences pour lui. Vers la fin de sa vie,
elle devint progressivement démente et, régulièrement, elle riait chaque fois
que Laurent la pinçait et on laissait faire. Pas d’imprégnation précoce, chez
Laurent, par un Autre-en-lui qui lui aurait interdit ce petit geste de cruauté.
Quand
il faut énoncer la Loi ou certaines règles, ce ne devrait pas être à la manière
de Zeus qui lance ses foudres du haut de l’Olympe, mais bien dans le cadre d’un
dialogue entre deux humains : pour le moment, l'un exerce la fonction
paternelle et l'autre s'est égaré ; tous deux sont obligés par la même
Loi.
Enfin,
si l’on rappelle verbalement l’existence de la Loi ou d’une règle importante,
le respect de celle-ci doit devenir effectif immédiatement, et même avec un
rien d’effet rétroactif : par exemple, s’il est vrai que l’on ne
peut pas voler, il faut obtenir du jeune une restitution à la société des
objets de recel ou de provenance très douteuse qui traînent dans sa chambre.
Cela ne veut pas dire ipso facto, qu’il faut le traîner par l’oreille et le
mettre à genoux devant une caissière du grand magasin où il a volé trois DVD,
mais ces trois DVD doivent être restitués à la communauté d’une manière ou
d’une autre et avec sa participation active.
2.
Le dédommagement constitue une autre sanction essentielle. On doit l’exiger en
face d’une violence intentionnelle, et le quantifier en fonction de
l’importance du résultat destructeur
atteint. On gagne à le proposer avec conviction mais sans l’exiger, lorsqu’une
destruction significative est le résultat d’une sorte d’accident : par
exemple un jeune a provoqué un malheur via un acte impulsif, une étourderie, ou
en ignorant le risque inhérent à l’acte qu’il posait.
Le dédommagement le plus classique consiste en heures de travail visant une
reconstruction positive concrète en compensation de la destruction générée par
l'acte. Reconstruction totale ou partielle, à l’identique ou différente :
on ne saurait pas reconstruire à l’identique les dégâts d’un gros incendie
volontaire ! Tant mieux si l'on
motive positivement le jeune à son propos, et même si on l'associe à la
conception du projet, mais ce n'est pas tout à fait indispensable. Une relation
positive avec les adultes qui en soutiennent l’exécution est essentielle; la
présence encourageante et déterminée de ceux-ci peut avoir autant d'impact
positif que la mesure elle-même. Conçu et exécuté de la sorte, le dédommagement
n'a rien d'une punition.
3.
Voici maintenant deux vraies sanctions, agréables à recevoir pas tout à fait
aussi indispensables que les précédentes, mais quand même bien intéressantes
a)
On peut d’abord veiller à la restauration de l’estime de soi . Que le jeune
l’assume ou le dénie, ses
transgressions agressives, analysées mentalement par lui, ont souvent induit
une mauvaise image de soi propice à la récidive. Alors, maintenant, on va
s’efforcer que, de l’intérieur, il repositive cette image.
Certains jeunes, ceux qui sont le plus proche de
la santé mentale, y veillent spontanément en se montrant particulièrement
positifs après avoir fauté. Ils essaient de se racheter, pour parler simple.
Alors, de grâce, qu’on ne leur fasse pas la tête, qu’on ne le leur fasse pas
remarquer lourdement, et qu’on accepte discrètement leur retour dans la communauté
sans pour autant les absoudre des éventuelles heures de dédommagement qu’ils
auraient à faire. Vous voyez d’ici l’effet pervers.
Pour d’autres, il faudra stimuler quelque peu la
pensée qu’ils pourraient à nouveau être positifs, mais c’est souvent faisable
On ne doit d’ailleurs pas toujours lourdement faire un lien avec la faute
commise. Simplement leur demander un service dans les 72 heures qui suivent, ça
peut déjà suffire pour les plus orgueilleux.
b) Dans le même ordre d‘idée, les valorisations
d'une meilleure socialisation ultérieure constituent, elles aussi, des
sanctions souhaitables. Elles sont d’ordre verbal ou matériel, récompenses soit
bien prévues dans un programme behavioriste, soit tombant à l'improviste comme
de bonnes surprises.
Elles gagnent
à porter sur l'effort plus fondamentalement que sur le résultat même si,
bien sûr, on ne peut pas vraiment ignorer la quantité de progrès accomplis.
1. Un
mot des désapprobations morales . Elles m’ont longtemps irrité et continuent à
le faire s’il s’agit de chantages au retrait d’amour, de menaces en l’air, ou
de bordées d’injures disproportionnées à l’intention destructrice du
jeune. Toutefois, leur absence totale est tout aussi toxique ; car
l’enfant ne sait plus comment il est évalué, et n’introjette plus de repères
internes pour guider sa conduite. J’ai dit tantôt qu’il était intéressant de
lui dire souvent « C’est bien », « nous sommes fiers de
toi ». Ce peut être structurant aussi de lui dire « C’est mal, ce que
tu as fait », pas quand il a cassé un vase en courant trop vite, mais
quand il a vraiment ignoré volontairement le droit au bonheur d’autrui ou pire,
quand il a voulu lui nuire. Cette désapprobation peut arriver précocement dans
sa vie : « Tu fais pleurer ta petite sœur, c’est méchant », si
elle ne se répète pas indéfiniment, comme des coups de massue que l’on enfonce
de plus en plus, et si lui succèdent, dès que possible, des messages explicites
d’espérance « Comme tu peux être chouette, quand tu veux ».
On peut raisonner de la même manière avec des
grèves : grève d’amour manifesté, grève de sollicitude. Laurent n’a jamais
rencontré sur son chemin sa mère en grève. Elle a tellement besoin de son amour
d’enfant qu’elle subit tout de lui, et l’emmène chez le psychiatre pour une pilule,
plutôt que de lui montrer combien ses comportements peuvent être décevants. Et
Laurent, au lieu de l’en remercier, la prenait pour la très-puissante sorcière
Karaba, jamais entamée par rien.
3.
Plus bas dans la hiérarchie arrivent les punitions matérielles, c'est-à-dire
les privations de plaisir, jusqu'à la privation de liberté de mouvement Tous
les spécialistes de la pédagogie attirent l'attention sur la fréquence et
l’importance de leurs effets négatifs ou aléatoires. Pour peu que de solides
dédommagements existent, on devrait souvent pouvoir s’en passer .

B. L’axe de la sollicitude à la
personne du jeune
1.
L’agressivité
préoccupante constitue-t-elle un message ?
C’est
une idée chère aux psychologues et ils veulent souvent la vendre à toutes les
sauces. Ni tout à fait vraie, ni tout à fait fausse. Je distingue trois niveaux
à ce propos, le passage de l’un à
l’autre se faisant en fondu-enchaîné :
-
Tel acte agressif précis a bel et bien l’intention
d’interpeller l’autre. Vengeance directe, Appel-au-Père ou Appel-à-la-Mère,
tout de suite bien clair à l’esprit du jeune ou, en tout cas, facile à faire
entrer dans son champ de conscience. Souvent, l’acte est marqué de symbolisme
et c’est ici que l’on peut parler le plus formellement de « message ».
Mohammed,
adolescent schizophrène de quatorze ans,
stabilisé par ses médicaments, devient très malheureux parce qu’un petit
nouveau est arrivé dans son groupe de vie et qu’il y a donc perdu son statut de
cadet choyé. Une nuit, pendant le sommeil du plus jeune, Mohammed marque ce
lieu symbolique qu’est le ventre par quelques estafilades faites au cutter,
juste assez profondes pour faire couler un peu de sang, juste assez
superficielles pour ne pas blesser.
-
Au second degré, la notion de message est déjà
plus indirecte, et l’intentionnalité de le délivrer comme tel, absente ou quasi
– absente chez l’enfant. On sait par exemple qu’un enfant dépressif, porteur
d’une mauvaise image de soi, est souvent irritable, vandale, négativiste. Un
enfant psychopathique aime soumettre les autres : ses conduites doivent
donc pouvoir évoquer son désir de toute-puissance sous-jacent : il s’agit
moins d’un message à comprendre que d’une logique intra-psychique qui se
concrétise et qu’il faut décoder.
-
Enfin au dernier degré, il existe comme une
dimension corporelle de l’agressivité, qui est issue du génome :
tempérament dominant ou soumis ; tendance à l’impulsivité ou à la maîtrise
de soi. Pour cette part, importante à tenir en compte, il n’y a plus de message
du tout.
Quoi
qu’il en soit, cette question du message nous renvoie à l’existence de la
personne derrière l’acte et à la sollicitude qu’elle mérite pour bien se
socialiser.
2. Une sollicitude
dans la parole échangée
Petits
bouts de dialogue dans la vie quotidienne ; entretien isolé ou répétitif
demandé par l’école ou par l’institution dans laquelle vit le jeune ;
psychothérapie entreprise par celui-ci, qui doit toujours rester une démarche
libre … il existe beaucoup de formes via lesquelles l’adulte et le jeune
peuvent se parler autour de l’agressivité. La visée, c’est de mieux comprendre
ce qui s’est passé, de mieux comprendre
la personnalité du jeune et surtout, qu’il comprenne mieux, lui.
Comprendre, pas dans la perspective
illusoire d’une domination intellectuelle de soi, mais avoir quelques intuitions sensibles, avec l’espoir que les
actes du jeune et son projet de vie lui apparaissent avoir un sens plus
cohérent, le sens qu’il y met, lui.
La
visée de la parole échangée est tout autant de dialoguer que de contribuer à
éduquer. Un adulte bienveillant peut comprendre beaucoup de choses sans tout
approuver. Il témoignera donc au jeune de ses convictions et les discutera avec
lui :
-
l’agressivité est une force utile pour se faire respecter et prendre de la
place dans le monde, mais elle ne peut pas nier le droit des autres à une
existence digne ;
-
même quand le fond du mouvement agressif est valable – comme par exemple,
demander davantage de justice – toutes les formes ne sont pas
acceptables : on peut donc être sanctionné pour la forme à laquelle on a
recouru – l’agression physique, par exemple - , et être félicité pour la
motivation qui existait à l’arrière-plan. –
se faire respecter, par exemple - ;
- l’agression physique n’est autorisée qu’en
cas de légitime défense, à part quelques chamailleries mineures chez les
enfants, surtout les garçons, qui mesurent leur force et s’expérimentent dans
les bagarres de cours de récré, etc.
Bref,
beaucoup de pain sur la planche de la parole échangée.
3. Une sollicitude
via des liens et une éducation quotidienne de qualité
L’amour
ne suffit pas, disait le regretté B. Bettelheim. Il y a donc un au-delà du
lien. Il faut prendre en compte aussi
beaucoup de paramètres éducatifs plus précis, que je n’aurai pas le temps
d’exposer en détails ce soir ; vous les trouverez abondamment décrits dans
mon livre « La destructivité chez l’enfant et chez l’adolescent ». Je
ne vous en cite que les titres :
-
La valorisation, sobre, discrète,
authentique ; l’appel fait à la
force physique ou intellectuelle du jeune ; la création d’un sentiment
d’utilité chez lui ; la nécessité d’une bonne dose de présence matérielle
et spirituelle ; celle de créer une ambiance de vie attractive, même pour
des jeunes qui ont été odieux : aucun nouveau départ n’a jamais été pris
dans le contexte d’une sinistre prison glacée ; l’importance que l’adulte
soit fort et lucide, sache tenir bon, sache veiller à ce que les Lois et les
règles de vie importantes soient respectées par tous.
4. Une sollicitude
pour le génome et les prédispositions qu’il engendre
B. L’axe de la sollicitude aux systèmes de vie du jeune
Le
terme « systèmes de vie » désigne les groupes où le jeune vit et dans
lesquels il interagit : sa famille nucléaire, recomposée ou élargie ;
son école, tel mouvement de jeunesse, son groupe de pairs, etc.
Pour mettre en œuvre l’éducation et la sollicitude à la personne du jeune que
nous venons d’évoquer, il faut que les influences émanant de ces groupes de vie
soient « suffisamment bien » constructives , ce qui requiert
parfois bien de l’énergie. Je n’aurai pas le temps de décrire les méthodes qui
y concourent ; je me limiterai à une remarque que l‘on pourrait appeler
« au second degré » :
Ce
qui est typique des problématiques traitées ici, c’est que les systèmes A qui
veulent en amener d’autres à être plus positifs – les systèmes B – sont
eux-mêmes partie prenante de la dynamique générale à l’intérieur de laquelle le
jeune améliore ou empire sa manière d’être. Donc les systèmes A doivent faire
retour sur eux-mêmes pour vérifier s’ils sont bien sociables, respectueux de la
loi, capables de vivre de liens amicaux.
Et l’on sait que, tôt ou tard, il n’existe
plus de super-contrôleurs pour contrôler les contrôleurs. A chaque institution
donc de se mettre en question autant qu’elle ne met l’autre en question.
C’est essentiel ! Pour terminer ce
chapitre, en voici un exemple simple :
quand une école doit gérer une fille ou un garçon de onze ans violent ou
sexuellement précoce, son premier réflexe est souvent de punir, d’envisager
l‘exclusion … et d’accuser la famille de cet enfant de tous les maux de la
terre. Ne ferait-elle pourtant pas aussi bien d’examiner comment elle encadre son
jeune trublion ainsi que, en général, les activités libres en cours de
récréation? Comment elle lui est présent en le valorisant discrètement ?
Comment elle lui parle et essaie de le comprendre ? Comment elle parle au
groupe d’enfants – et d’adultes – de la violence et de la sexualité ?
Comment elle indique à chacun des manières efficaces de se protéger des abus
des autres, qui qu’ils soient ?