
paru
dans : La mort d'un enfant. Fin de
vie de l'enfant ;
le deuil des
proches, Michel Hanus ed., Paris, Vuibert, 2006,
ISBN2-7117-7290-X,
211-232, Espace Ethique.
Quand meurt un enfant
gravement malade...
Anne-Sophie
Charles
Marie-Gabrielle
Gailly
Anne-Cécile
Jeanbaptiste
Jean-Yves
Hayez
Introduction
Mourir. Dans
notre société où la maîtrise et la connaissance sont des valeurs premières, la
mort représente l'adversaire ultime. Nous pouvons la donner, certes, la
retarder aussi, mais nous ne pourrons finalement jamais l'éliminer. Face à
l'angoisse et au sentiment d'impuissance qu'elle génère, nous préférons «
oublier » son existence, laissant aux chercheurs et aux vieillards la difficile
tâche de l'approcher, et à des marchands professionnels le soin de gérer ce
qu'il reste de rites funèbres.
Même à
l'hôpital, la mort n'a guère de place [1]. Présente en puissance dans l'annonce
d'un diagnostic lourd, dans l'attente de résultats d'examens, dans les
traitements qui durent, elle est pourtant déniée. On tente de la cerner en
l'enfermant dans des chiffres, des statistiques, des pourcentages. Elle est «
celle-dont-on-ne-peut-prononcer-le-nom », tel le redoutable adversaire aux
multiples visages contre qui lutte vaillamment le jeune Harry Potter.
Les visages
qu'elle porte, empreints des vécus de chacun, déterminent la place qui lui est
accordée dans le discours tenu au malade, dans la manière dont il vit et dont
il meurt. Pour une équipe médicale, la mort peut prendre le visage de l'échec.
Pour une famille, celui de l'injustice. Pour un enfant, celui de l'évidence.
Mais si ces visages ne peuvent être parlés, si chacun tait sa subjectivité,
alors la porte est grande ouverte à la souffrance morale rongeante et
solitaire.
Et si c'est
un enfant qui meurt ? L'expérience nous apprend que les réactions sont souvent
plus « négatives » chez les adultes qui l'entourent que chez le petit malade
lui-même. Dans sa famille et même dans les équipes soignantes, certains
s'effondrent, d'autres encore s'indignent, se révoltent. Nous aussi, les « psy
» chargés de l'accompagnement, nous ne sommes pas épargnés par la surgescence
des émotions communes : toute mort nous renvoie à notre propre mort et donc aux
émotions qu'elle génère chez chacun ; et la mort d'un enfant lève de plus
criants sentiments d'injustice, d'inadéquation de notre parentage, de
culpabilité, etc.
C'est dans ce
bain d'émotions que, comme bien d'autres collègues dans d'autres hôpitaux, les
pédopsychiatres et psychologues de nos cliniques doivent régulièrement accompagner
la fin de vie d'un enfant et ce qui s'en ressent dans sa famille. Enfants
hospitalisés, parfois longuement, ou amenés aux urgences ou aux soins intensifs dans le décours
d'un accident brutal. Morts annoncées longtemps d'avance, se précipitant en
deux, trois semaines, ou totalement imprévues. Enfants lucides ou ingénus,
révoltés ou « raisonnables », désirant souvent ménager leur famille... Familles
de toutes sortes, oscillant entre le désir de faire au mieux pour l'enfant et
celui de panser leurs propres plaies, en projetant éventuellement sur l'enfant
leurs espoirs fous, illusions que lui n'a plus. Temps de solitude et de grande
souffrance physique ou morale ou temps intensément partagé, nos expériences
sont très diversifiées.
Nous avons
choisi de vous en relater trois, qui ont porté sur la mort annoncée d'enfants
très malades. Nous les exposerons simplement, en montrant les interactions et
les sentiments vécus, sans beaucoup de théorie à leur propos.
«
Celle-dont-on-ne-pouvait-prononcer-le-nom »
ou comment faire une
place à la mort
Anne-Sophie
Charles
L'histoire de
Sebastian illustre combien la mort est devenue indicible pour une équipe
et pour une famille qui se sont battues ensemble sans relâche, combien elle a
été l'enjeu de tensions, de conflits, de remises en question.
Alors que
Sebastian tentait de nous faire voir la réalité, sa réalité, celle d'un duel
acharné avec la Mort, il se heurtait à un silence et à une dénégation qu'il n'a
pas été possible de modifier. Les choses auraient-elles été plus faciles si les
médecins et ses parents avaient pu l'accompagner dans la sérénité pour son
dernier voyage ?
De quoi
avait-il besoin à ce moment-là ? Était-ce de la force de ses parents, qui se
serait peut-être évaporée si l'on avait affronté un peu trop leurs défenses ?
Était-ce de la reconnaissance de l'imminence de la mort et de son droit à lui
emboîter le pas ? Dans ce cas, à qui était-ce de lui donner cette «
autorisation » ? A ses parents ? Et si, pris dans leurs représentations, ils en
étaient incapables, était-ce aux médecins de le faire ? A d'autres
professionnels ?
Les médecins
avaient tenté de préparer les parents à l'éventualité de la mort de leur fils,
mais ne souhaitaient pas l'informer, lui, de cette possibilité, afin de
« préserver son courage et son espoir ». Or, a posteriori, je suis convaincue qu'il tentait de
nous signifier, par tous les moyens, que son corps avait déjà cessé le combat.
Ma rencontre
avec Sebastian s'est déroulée dans un service de pédiatrie spécialisé dans les
greffes de foie.
Sebastian est
né au Portugal. Il a une soeur de cinq ans son aînée, sa « deuxième maman ». Il
souffre d'une maladie immunitaire et a accumulé les hospitalisations depuis sa
naissance. À l'âge de douze ans, les médecins lui annoncent qu'il aura besoin
d'une greffe de foie pour vivre et lui conseillent de partir en Belgique. Il
quitte son pays en compagnie de sa maman. Son papa les rejoint plus tard pour
donner une partie de son foie, au grand bonheur de son fils. Quelques complications pré- et post-opératoires allongent le séjour de Sebastian : il est
maintenant hospitalisé depuis dix mois. Peu de temps après la sortie tant
attendue, Sebastian revient pour température et diarrhée persistantes. Son
retour coïncide avec mon arrivée dans le service.
Lorsque je le
rencontre pour la première fois, je crois me trouver en face d'un enfant de
sept-huit ans. Il est si petit, si maigre, et se laisse nourrir et materner par
sa maman, présente en permanence à son chevet. Dès les premiers échanges, je
sens que je devrai apprivoiser cette famille, qui se montre sur la défensive.
Tant la détresse qui transparaît dans leurs récits [2] que la régression manifeste de ce jeune
au seuil de l'adolescence suscitent de nombreuses questions. Quels sentiments
nourrit-il pour sa maman ? Quels sont les bénéfices secondaires tirés d'une
telle attitude ? Comment ce jeune peut-il s'autonomiser et faire valoir son
opposition, dans ce cadre hyper protégé ? Le désire-t-il vraiment ? Je n'en
aborderai que certains aspects, pas à pas. La
prudence et la patience seront en effet les maîtres mots de nos rencontres, car
le moindre questionnement est vécu comme une intrusion ou comme un jugement.
La maman de
Sebastian témoigne de sa colère, de sa rancœur, de son épuisement d'être ici,
seule, loin de sa fille et de son mari, « tout ça à cause de lui ». La violence
des propos tenus devant son fils me pousse à proposer un partage des temps de
parole en moments individuels et communs. La maman refuse net, même lorsque les
médecins, sensibles à la dureté des mots qu'elle énonce, insistent sur
l'importance de préserver un espace à chacun.
A quoi ce
refus fait-il appel ? Est-ce un moyen de lutter contre l'impuissance, en
gardant de la maîtrise au moins sur un pan de leur vie quotidienne ? Est-ce
utile protection de défenses fragilisées ? Est-ce une réaction à l'atteinte
d'un lien intense qui unit une mère et son fils dans l'adversité, d'autant plus
fortement qu'ils sont seuls en terre étrangère ? Lorsque j'explore les raisons
de ce refus, la maman me répond que « dans [s] a famille, on se dit tout ». Je
comprendrai plus tard qu'en réalité on se dit « tout ce qui est audible »...
Mais au-delà
du refus des entretiens scindés, Sebastian et sa maman refusent la moindre
séparation physique, ne fût-ce que pour quelques minutes. Comme si la moindre
absence risquait de perdurer à jamais... Lorsque je vois cette maman, j'ai
l'impression de me trouver face à un garde en faction, qui sait que la moindre
défaillance profitera à l'ennemi.
Depuis que
Sebastian est revenu à l'hôpital, il refuse de se nourrir. Bien qu'il ait
toujours mangé difficilement, ce refus angoisse à présent terriblement sa
maman. Il met à mal sa fonction maternelle. Lorsqu'elle explique qu'il risque
de mourir s'il ne mange pas, je ne peux m'empêcher de faire l'analogie avec le
don d'organe. Alors que son mari a donné son foie, que peut-elle donner de
vital à son fils si ce n'est la nourriture, qu'elle prépare chaque jour
amoureusement ? Pour l'équipe médicale, ce refus signe l'opposition de
Sebastian à sa mère. Après coup, je me demande si ce
n'était pas aussi le signe confus, timide, qu'il se résignait à mourir.
Un premier
tournant se dessine dans la prise en charge après un week-end particulièrement
difficile : Sebastian souffre maintenant d'abcès cérébraux. Les médecins ont
rappelé d'urgence sa sœur et son père du Portugal, afin qu'ils soient présents
s'il venait à décéder. Pourtant, Sebastian retrouve petit à petit son énergie,
si bien que son papa et sa soeur quittent la Belgique quatre jours plus tard.
Sa maman reste très inquiète. Sebastian ne parle presque plus et dort
énormément. Il continue à refuser toute alimentation et commence à vomir de
plus en plus souvent. Autour de lui, l'inquiétude monte. Les médecins décident
de lui mettre une sonde de gavage, qu'il vomit systématiquement. Selon sa
maman, il se force à vomir, aussi elle le force à manger ( et donc à vivre
?). C'est l'escalade.
A ce moment,
la mère de Sebastian m'accorde l'autorisation de scinder les temps de parole.
D'après elle, Sebastian est terriblement angoissé à l'idée de rester seul avec
moi, ne fût-ce que pour une quinzaine de minutes. Alors qu'il parle très bien
français, il a peur de ne pas comprendre mes questions ou de ne pas savoir
exprimer son opinion. Je l'invite donc à réaliser un dessin libre. Il
m'observe. Je décide alors de dessiner moi aussi, de mettre sur papier ce que
je devine être ses pensées, puisque la parole fait peur. Je le dessine surmonté
de trois énormes bulles, dont la taille reflète, selon ce que je sens,
l'ampleur de ses préoccupations : « Quelle merde, j'en ai marre, c'est pas
juste », « Ça va aller, je vais guérir » et «J'ai peur ». Lorsqu'il voit mon
dessin, il s'exclame : « C'est juste, c'est juste ! » et commence à rire. Il
inscrit « Que merda » dans sa langue sur le dessin. Par la suite, dès
que j'entrerai dans la chambre, sa maman et lui feront quasiment
systématiquement référence à ce dessin pour exprimer leur état d'esprit :
« Madame, c'est " Que merda " qui a encore grandi
! »
Je sens que
je l'ai touché, et que je gagne peut-être une part de respect, mais encore bien
fragile, car à peine dix minutes plus tard, il hurle comme un fou pour appeler
sa mère, qui se précipite dans la chambre. Il ne daigne poursuivre l'entretien
qu'avec elle assise dans un coin. Ai-je été trop loin, trop vite ?
Un deuxième
tournant s'amorce dans le cheminement que je fais avec Sebastian et sa famille
lorsqu'il se réveille très difficilement d'un examen relativement banal. Il
reste un week-end dans le service des soins intensifs. Son état se dégrade : il
a de plus en plus de température et ne répond à aucun traitement. Les médecins
ne comprennent pas. Il ne cesse de supplier de retourner dans sa chambre à
l'étage. Sa mère ne supporte pas mieux cette rupture brutale, elle se sent
plongée dans une impuissance qui la fait craquer. Elle se fâche avec l'équipe
des soins, pleure, a du mal à se contenir. Le papa est rappelé d'urgence pour
la deuxième fois. Les pédiatres obtiennent que Sebastian remonte dans sa
chambre avec tout le matériel nécessaire. Les infirmières devront apprendre à
gérer une situation nouvelle, habituellement dit ressort de l'équipe des soins
intensifs.
En attendant
le retour de Sebastian, sa maman parle pour la première ( et seule )
fois de la mort. Elle pleure, désespérée, en suppliant de ne pas perdre son
enfant. Elle se reprend vite et m'explique alors qu'elle n'a « pas le droit de
dire ça », ce qu'elle appelle ses « mauvaises pensées ». Ces pensées qui se
réalisent si on les énonce. Les dire serait leur prêter un pouvoir de
réalisation très destructeur. Et les penser provoque déjà, j'en suis
convaincue, son lot d'angoisse et de culpabilité. Toutefois, elle refuse
d'aborder cela.
Quand Sebastian revient dans sa
chambre, il prie et rend grâce à Dieu d'être remonté des soins intensifs.
J'entends « de ne pas être mort » ... Mais cela ne se dit pas. En
revanche, d'autres paroles sont plébiscitées, celles qui annoncent la vie et
non la mort : « Ça va aller. » Ces trois mots sont répétés en permanence par
cette maman, comme une litanie conjuratoire, même (et surtout) lorsque les
médecins tentent de lui expliquer la complexité de la situation et le risque
que Sebastian ne s'en sorte pas. Toutefois, à la fin de l'entretien, la maman me
glisse à l'oreille : «J'ai peur, Madame, car pour la première fois Sebastian a
dit à son grand-père au téléphone qu'il allait mal ... or il dit toujours
" ça va aller ". » Cette énonciation sera peut-être le seul
signe recevable par cette maman d'une situation qui se dégrade et qui pourrait
conduire vers la mort.
Les jours suivants, une nouvelle
difficulté apparaît : Sebastian ne sait plus ouvrir la bouche. Ses
mâchoires sont contractées à tel point qu'il ne sait plus ni manger, ni parler,
sauf s'il se fâche contre quelqu'un. Certains médecins y voient une composante
psychogène, une manière de dire à ses parents « foutez-moi la
paix ! ». Car son papa et sa maman ne cessent de prendre sa
température, de lui poser des questions, de le nourrir, dans un rituel avant
une composante compulsive. Je me questionne également sur la fonction de cette
contraction de mâchoires. S'il ne peut plus parler, est-ce parce que ce qu'il a
à dire est proscrit.
Je garderai cette idée en tête jusqu'à
la fin.
A partir de
ce moment, des positions différentes se font sentir dans l'équipe. Certains
soignants se découragent. Les infirmières mettent en place un système de
rotation tant c'est lourd pour elles de s'occuper de Sebastian, tant il leur
est difficile de voir ce patient qu'elles ont soigné pendant si longtemps se
dégrader, tant la tension dans sa chambre est forte, tant les actes compulsifs
des parents les dérangent. Les médecins sont divisés : certains veulent baisser
les bras, cesser d'essayer un traitement après l'autre dans
l'espoir que l'un d'eux ait un effet, laisser la Vie faire son choix. D'autres
veulent se battre envers et contre tout et garder l'espoir. Une discussion avec
les parents les fait opter pour la voie de la lutte. Un message clair est passé
à toute l'équipe : il n'y a aucune raison tangible de croire que Sebastian va
mourir. Aucune... sauf son état qui se dégrade de jour en jour. Aucune... sauf
peut-être ce que lui attrait eu à nous dire, lui à qui on n'a pas accordé la
parole ( et qui d'ailleurs, ne « savait plus parler » [3] ).
Était-ce le rôle du « psy » de faire valoir ce droit d'expression ? Peut-être
bien ... Et pourtant, je n'en ai pas pris conscience à ce moment-là,
probablement contaminée par le discours médical, par la volonté d'une équipe
entière de défier la mort. Jusqu'au jour où je suis appelée par l'équipe qui
panique.
Depuis le
matin, Sebastian est hyper agité : il tremble, hurle entre ses dents, agite les
bras en tous sens et mime sans arrêt le respirateur. Il a l'air sur le point de
fondre en larmes. Ses parents lui hurlent de se calmer, débordés sans doute par
leur propre angoisse. Je me sens comme le chevalier qu'on envoie au front.
Lorsque je rentre dans la chambre, je ne perçois qu'une seule et unique chose :
l'angoisse. Une angoisse qui contamine tout le monde, qui envahit, qui rend
fou. Je me laisse alors guider par mon intuition. Ce faisant, je m'écarte
inconsciemment du message donné par l'équipe, celui de prôner l'espoir avant
tout. Je demande aux parents de se taire, je prends d'autorité place au chevet
de Sebastian : « Je vois que tu es mal. Je vais te poser des questions calmement,
tu vas me répondre par gestes [4] comme tu as l'habitude de le faire. »
S'ensuit alors un étrange dialogue à une voix, où je vais prêter mes paroles et
ma sensibilité à ce jeune, qui ressemble à un petit animal pris au piège. Je
lui demande d'emblée s'il a peur : pouce levé. Peur de mourir : pouce levé. Le
silence est total dans la chambre ; les parents me regardent faire et dire
l'indicible. Il se frappe la poitrine, comme le font les pleureuses qui
accompagnent le cortège funèbre dans certaines cultures. Peur pour ses poumons
Peur de ne plus savoir respirer ? Pouce levé. Je parle de son corps. Au moyen
de gestes, de mimes, il me signifie que son corps ne peut plus vivre sans aide
extérieure, en l'occurrence sans respirateur, contrairement à ce que disent les
médecins.
Après avoir
parlé de la mort, de la difficulté à la sentir venir, à la sentir proche, de la
difficulté aussi de ne pas savoir, d'être dans l'inconnu, je cherche avec lui
comment tenir le coup les jours à venir. L'infirmière qui s'occupe de lui s'est
approchée pour faire ses soins et prend doucement part à la discussion.
Sebastian n'a plus confiance en son corps. Il a besoin de voir ses paramètres
pour être rassuré. L'infirmière propose alors d'être disponible pour lui
montrer ces chiffres à chaque fois qu'il le souhaite, ce qu'il accepte avec
soulagement.
Je sens
poindre une division entre son corps et son esprit dans sa demande de voir des
paramètres extérieurs pour être renseigné sur son état intérieur. À quoi
accorder sa foi : à ce corps qui se dégrade ou à ces chiffres qui rassurent ?
Sebastian refusera d'aborder cela avec moi, disant qu'il est « trop fatigué
maintenant ». Je le sens néanmoins apaisé quand je le quitte.
Dans cette
nécessité de voir des paramètres biologiques pour être rassuré se loge la
question de la difficile union de la clinique et du biologique, du subjectif
et de l'objectif. J'ai l'impression que les médecins et ce jeune vivent en
parallèle un cheminement identique : dans l'angoisse qui s'insinue
principalement sur la base de ce que leur dictent leurs sens [5], et dans la mesure où ils préfèrent
dénier ce qui est là, pourtant bien visible, ils n'ont d'autre solution que de
se raccrocher aux données objectives ( des
chiffres, des courbes, des pourcentages ). Lors d'une discussion avec les
infirmières plusieurs semaines après le décès, elles souligneront la difficulté
dans laquelle elles se trouvaient lorsqu'elles étaient face à un jeune dont
n'importe qui aurait dit qu'il allait mourir et dont les examens biologiques
s'amélioraient, ou du moins n'empiraient pas. Difficulté pour elles d'aller à
l'encontre de leur intuition, de leur sensibilité. Et risque aussi de s'accrocher
aux données objectives au point d'en être aveuglées.
Par ailleurs,
j'étais heureuse que les parents aient été présents lors de cet entretien si
particulier, car j'espérais, au fond de moi, qu'ils auraient pu être témoins
d'une vérité qu'ils ne pouvaient entendre jusqu'à présent. Avec l'aide d'une
jeune pédiatre, nous les rencontrons alors pour parler de ce qui a été dit de
l'angoisse de mort. Cet entretien est très animé, car les parents refusent net
l'idée que Sebastian ait peur de la mort. Ils soutiennent jusqu'au bout qu'il
n'était que semi-conscient lorsque je me suis entretenue avec lui et qu'il
répondait n'importe quoi. La pédiatre s'oppose à eux avec douceur et fermeté,
en leur demandant d'essayer d'accepter la peur de leur enfant. Elle les invite
à cesser de le questionner et de prendre sa température sans arrêt. Nous
indiquons ensemble qu'il a besoin d'air, dans tous les sens du terme. Les
parents s'énervent, se bloquent. je les invite à reporter la fin de l'entretien
une vingtaine de minutes plus tard, le temps qu'ils en discutent ensemble.
Lorsque je les revois, ils sont beaucoup plus calmes. La maman pleure. Elle me
dit combien c'est difficile pour elle de parler de la mort : « Vous savez bien,
Madame, comme je suis superstitieuse ... » Pour la première fois ils
prennent la parole en tant que couple, pour m'annoncer qu'ils ont décidé de
manger ensemble une fois par jour, hors de la présence de Sebastian, pour
pouvoir parler. Et ils s'y tiendront, avec le soutien et les encouragements de
l'ensemble de l'équipe infirmière ... et de Sebastian lui-même !
Avec le temps
qui passe, l'angoisse de Sebastian ne tarit pas et s'exprime différemment par
des sortes de compulsions : il appelle l'infirmière toutes les cinq minutes,
défait ses bandages pour demander qu'on les refasse, etc. Ses parents, eux,
continuent à prendre sa température et à le nourrir de lait ou de soupe quasi
en permanence. Les infirmières sont à bout. Une des infirmières se sent assez
forte pour faire face et propose à Sebastian de convenir avec elle du nombre
d'appels auxquels il a droit. Le père de Sebastian accepte l'idée et rend le
thermomètre aux infirmières. Il encourage Sebastian à tenir bon et retrouve
alors, je pense, une part de son autorité paternelle.
Sebastian semble
aller mieux, il a de nouveau envie de bricoler, de jouer. Il appréhende le
retour de son père au Portugal et exige la présence de ses parents à ses
côtés. Il recouvre progressivement l'usage de la parole. La dernière fois que
je le vois, sa maman m'invite à me joindre à eux pour réaliser ensemble un
cadeau pour la sœur aînée. Elle me dit : « Ici, on doit travailler tous
ensemble, alors maintenant vous venez travailler avec nous. » Nous parlerons un
peu de la séparation qui approche, de la manière dont Sebastian et sa maman
vont supporter l'absence du papa. L'équipe médicale est plus détendue, elle
respire.
Sebastian
décèdera le lendemain d'une hémorragie pulmonaire après un examen médical.
Ranimé aux soins intensifs, il s'en ira en présence de ses parents dans ce lieu
qu'il abhorrait tant. Sa maman dira quelques heures après : « Et dire qu'on a voulu me prévenir et que je ne pouvais pas
entendre. »
Il n'existe
pas de « bonne » manière de faire face à la mort. Mais peut-être existe-t-il
une manière de la parler, de la dire, pour lui faire une place qui amène la
sérénité lorsqu'on est invité à lui emboîter le pas.
Dire au revoir et puis partir
Anne-Cécile
Jeanbaptiste
J'ai choisi de vous faire part de l'histoire de Zora,
atteinte de mucoviscidose et décédée à l'âge de neuf ans. D'origine
marocaine, cette petite fille et sa famille m'ont beaucoup touchée et beaucoup
appris. Accompagner un enfant en fin de vie oblige à se poser beaucoup de
questions : « Vais-je " être à la hauteur » ? Vais-je
pouvoir aider cette enfant et sa famille ? » Et puis, au fil du temps, on se
rend compte que l'on chemine ensemble et qu'il n'y en a pas un qui sait et qui
va « aider » l'autre. C'est un travail d'écoute, de rencontre et
d'accompagnement au sens fort du terme.
Comme le dit
Bryan Lask : « S'occuper de patients atteints de mucoviscidose se révèle être
une expérience profonde qui vaut la peine d'être vécue. Si nous sommes
suffisamment ouverts, ils nous montreront comment vivre et mourir. [6] »
L'histoire
de Zora
Actuellement,
très peu d'enfants décèdent de la mucoviscidose grâce aux progrès de la
médecine qui ont permis d'augmenter significativement leur espérance de vie.
Ce n'était malheureusement pas le cas de Zora dont le diagnostic a été posé
très tard et qui n'a pu bénéficier d'un traitement précoce à même d'allonger sa
vie de quelques années.
Zora, aînée
d'une famille de trois filles, nous est arrivée à l'âge de six ans, déjà très
malade. Sa maman était cependant persuadée depuis longtemps que sa petite fille
était atteinte d'une maladie plus grave que de « bronchites chroniques » que
les médecins ne prenaient pas au sérieux.
La fillette a
été suivie dans notre centre pendant trois ans, durant lesquels elle a fait
preuve de beaucoup de courage et de maturité. Ses parents étaient fort présents
et très soutenants.
Quand Zora a
neuf ans, des vacances au Maroc sont prévues pour y retrouver la famille.
Contrairement aux autres fois, la fillette n'a pas du tout envie de s'y rendre.
Après quelques hésitations de sa maman et un peu d'insistance de son papa, ils
s'y rendent malgré tout.
Les premiers
jours se déroulent tout à fait agréablement. Puis l'état de santé de l'enfant
se dégrade très vite. On l'hospitalise au Maroc. Elle dit d'emblée qu'elle va
très mal et qu'elle veut revenir à Saint-Luc ( nos cliniques
universitaires Saint-Luc à Bruxelles ).
Elle nous
revient effectivement dans un état critique et est admise aux soins intensifs.
Au début, c'est la révolte : « Je vous avais dit qu'il ne fallait pas aller au
Maroc. » Elle attribue son état à une cause extérieure. Elle est dans la
non-acceptation de l'évolution de sa maladie ; c'est de l'ordre du « pas
possible ».
D'abord Zora
se bat. Puis peu à peu, elle prend conscience de la gravité de son état, par la
nature et l'urgence des interventions et par les attitudes de son entourage. Il
coexiste également une prise de conscience plus intuitive, liée à ce qu'elle
ressent: le mal-être, la fatigue, l'impression d'une vie qui s'en va. L'équipe
médicale répond clairement à ses questions. On lui explique que son état est
plus critique, plus inquiétant, que certaines bactéries se sont installées dans
ses poumons et qu'elles font des dégâts que l'on ne contrôle pas très bien. On
essaye de trouver les médicaments adéquats mais sans certitude qu'ils agissent
suffisamment. Toutes ces informations lui sont communiquées afin de créer un
climat de confiance et d'échange qui lui permettra de mieux s'adapter, de
s'approprier ce qui lui arrive.
Durant
quelques jours Zora va se montrer très exigeante, que ce soit au niveau de
l'équipe soignante, de la nourriture, des visites, de ce que sa maman peut
et/ou doit dire. Elle en vent à tout le monde, elle rend son entourage
responsable de son état.
Elle va
ensuite se renfermer sur elle-même et se sentir coupable : elle trouve qu'elle
demande beaucoup d'attention, que l'on doit s'occuper d'elle au détriment de
ses petites soeurs, qu'elle dérange. Elle se sent responsable de la tristesse
de ses parents et de ses proches.
« Ce n'est la
faute de personne » : cette phrase, la maman va pouvoir la prononcer quelques
jours plus tard ; elle aura pour effet de rendre Zora plus sereine, de la
« réconcilier » avec son entourage. Elle va progressivement se rendre à
l'évidence et accepter son état.
Après quelques
jours elle doit être intubée, ce qui compliquera le dialogue. Celui-ci se
limitera à quelques mots soit oralement, soit sur un bout de papier. Cette
difficulté de parler en étant intubée va certainement influencer le travail
d'accompagnement. Si elle peut dire de temps en temps une phrase, cela lui
demande beaucoup d'énergie et donc on « parle » pour elle, on réalise en
quelque sorte un travail acrobatique de « porte-parole », qui ne devrait
cependant pas être celui de lui suggérer des idées qu'elle n'aurait pas.
La
question de la mort
Zora va
aborder spontanément avec moi la question de la mort : « Qu'est-ce que ça fait
de mourir ? »
Je lui renvoie
la question en lui demandant ce qu'elle en pense. Elle répond que les enfants
qui meurent deviennent des anges car ils n'ont rien fait de mal. « Mais
qu'est-ce que ça fait un ange ? », ajoute-t-elle. Au cours de la discussion,
elle fait remarquer que ce n'est peut-être pas la même chose clans sa religion
que dans la mienne. je lui propose alors d'appeler
sa maman afin d'envisager une rencontre avec l'imam présent aux cliniques. Cet
entretien confronte la maman à la question de la mort qu'elle n'avait pas
encore abordée avec Zora.
La rencontre
avec l'imam se fera deux jours plus tard. Ils aborderont ensemble le côté
culturel de la mort. Une relation de confiance s'établit entre Zora et l'imam
et elle demandera à le revoir régulièrement. Une part de son angoisse, de sa
peur de la mort va s'estomper.
Par la suite,
Zora et moi aborderons souvent des thèmes satellites de cette mort qui
s'annonce, tels l'ennui, l'attente, le sens de la mort, la tristesse de ses
parents et de ses soeurs. Elle va aussi relever quelques déceptions : elle
n'aura pas le temps d'accomplir certaines choses qui lui tiennent à cœur
( entre autres d'être maman ), de voir sa nouvelle maison dans
laquelle sa maman continue à décorer sa chambre et lui en raconte chaque jour
les différentes étapes.
Tout au long
de cet accompagnement, j'ai voulu garder comme ligne de conduite de me limiter
à dire ce que Zora pouvait entendre, de répondre seulement à ce qu'elle
demandait. Même si l'enfant est conscient de sa mort prochaine et qu'il est
capable d'en parler librement, il faut rester prudent dans les informations
qu'on apporte et dans les interprétations qui pourraient dépasser son niveau de
compréhension. L'information peut se révéler angoissante et même terrifiante
alors qu'on la voulait soutenante : l'enfant se trouve dès lors confronté à une
réalité qu'il n'est pas prêt à assumer. Il risque de se refermer et de se
préparer seul à la mort.
La maman et
moi avions déjà abordé la question de la mort, mais elle ne se sentait pas
prête à en parler à Zora. En se taisant, elle pensait protéger son enfant.
Elle était très ambivalente ; d'une part, toutes les souffrances de Zora
allaient s'en aller avec la mort, elle allait enfin retrouver la tranquillité,
la sérénité mais, d'autre part, elle était incapable de tolérer la pensée de
la perdre.
Sa croyance en
un au-delà idyllique, exempt de mal, va néanmoins lui permettre progressivement
d'adoucir la peine provoquée par la disparition prochaine très probable de
Zora. Cette croyance rejoint celle de sa petite fille.
Il est
important que l'entourage « accepte » la mort prochaine du malade, qu'il se
résigne et puisse faire face à ses propres peurs, d'où l'intérêt d'offrir aux
proches un espace où ils peuvent parler et se sentir écoutés.
Certaines
familles ont besoin d'aide pour permettre à un membre de partir. Nous devons
les encourager, les soutenir, pouvoir les aider à dire : « C'est ton droit de
partir, de mourir, nous comprenons et nous t'aimons, nous n'attendons pas que
tu te battes plus longtemps. »
Au fil des
jours, Zora devenait de plus en plus agitée et inconfortable, elle attendait
cette « permission » de mourir. Nous en parlions beaucoup, sa maman et moi,
jusqu'au jour où elle m'a dit : « Aujourd'hui, je suis prête, je vais pouvoir
lui dire. Pourriez-vous rester près de moi, ça m'aiderait ? » C'était un moment
à la fois très émouvant et très apaisant, même délivrant. Zora a souri à sa
maman, ce qu'elle n'avait plus fait depuis quelques jours. Cette maman s'est
sentie apaisée d'avoir pu parler
franchement à sa fille, lui dire qu'elle l'aimait beaucoup et qu'elle resterait
toujours dans son coeur.
Deux jours
plus tard, l'enfant s'est éteinte dans les bras de sa maman, entourée de son
papa et de l'imam.
Jusqu'ici,
j'ai peu parlé du papa de Zora, bien qu'il ait été présent mais dans un autre
registre, principalement en dehors de la clinique. Il venait régulièrement voir
sa fille, mais restait très peu et voulait échapper aux discours des médecins
qui le plongeaient « trop directement » dans la réalité. Il préférait recevoir
les nouvelles via son épouse. Il s'occupait des deux petites soeurs et
tentait de trouver l'énergie suffisante pour soutenir son épouse. Je l'ai
rencontré quelques fois : dès qu'il parlait, il s'effondrait et il ne voulait
pas se montrer « si faible » devant Zora et devant son épouse. Il a cependant
eu un rôle très important de soutien auprès de la maman et des petites soeurs
de Zora. Il a permis de maintenir le lien entre la vie à la maison et la vie à
l'hôpital.
Un an après
le décès de Zora, sa maman m'a appelée car elle souhaitait revenir aux
cliniques pour revoir les personnes qui s'étaient occupées de sa fille. Elle
désirait que je l'accompagne dans cette démarche. Nous sommes venues au centre
« muco » où elle a pu échanger quelques mots avec l'équipe. Nous sommes
ensuite descendues aux soins intensifs où elle a voulu entrer ; arrivée au
local d'accueil, elle s'est effondrée et nous sommes sorties attendre le chef
de service dans le couloir. Elle nous a remis un ballotin de pralines et nous a
remerciés pour tout ce que nous avions fait pour Zora et pour la famille. Elle
était sereine après cette visite. «Je devais revenir, c'est un pas de plus. »
Elle qualifiera cette étape de « pèlerinage ». Son mari ne pouvait pas
comprendre cette démarche : pour lui, revenir aux cliniques reste encore de
l'ordre de l'impossible.
Conclusion
La mort d'un
enfant crée une fracture, un trou devant lequel nous sommes démunis. Elle
provoque un vide qui va se répercuter sur la pensée, l'affectivité, tout ce qui
spécifie l'être humain comme sujet.
Ginette
Raimbault nous dit : « Notre attitude face à notre propre mort à venir est un
élément fondamental dans l'évolution du deuil. Pouvoir accepter sa propre mort
future comme destin permet de penser que le disparu a pu, en un temps,
accepter la sienne. [7] »
D'où
l'importance d'un travail personnel afin d'éviter, entre autres, le sentiment
de révolte qui rôde bien souvent autour de la mort d'un enfant.
Cette
expérience reste pour moi exceptionnelle, principalement dans l'intensité des
émotions qu'elle a provoquées. Zora et sa famille m'ont beaucoup appris et
m'ont permis d'avancer dans ce travail d'apprivoisement
» de la mort.
Partir un jour
Marie-Gabrielle
Gailly
L'histoire de Vanessa, sept ans, n'est certainement pas la
plus représentative de ce qui se passe dans notre service. Cette enfant est
décédée rapidement de son cancer, résistant à toute thérapie médicale depuis le
départ. Ce n'est heureusement pas le cas de la majorité des enfants atteints de
cette pathologie. L'histoire de Vanessa est néanmoins exemplaire par
l'importance du travail psychothérapeutique qui a pu être réalisé.
Contexte
de la maladie
Depuis le mois
d'août, Vanessa se plaint de vives douleurs dans le genou droit. Les parents
consultent leur médecin traitant. Après une radiographie de contrôle jugée
normale, la situation est banalisée : « Ce sont des douleurs dues à la
croissance, ne vous inquiétez pas. »
Fin janvier,
les douleurs de Vanessa s'amplifient, son genou gonfle. Le père de l'enfant
décide alors de se rendre dans le service des urgences d'une clinique proche.
Une masse volumineuse est mise en évidence dans le tiers inférieur du fémur
droit. Vanessa est directement transférée aux cliniques universitaires
Saint-Luc. Le diagnostic d'ostéosarcome est établi avec existence de trois
métastases pulmonaires.
L'équipe
soignante met rapidement tout en œuvre pour soulager et soigner l'enfant dans
les meilleures conditions. Les médecins informent les parents du diagnostic.
Avant que je ne rencontre Vanessa et ses parents [8], ils ont expliqué à
l'enfant la gravité de sa maladie, ainsi que le plan de traitement [9].
Premiers
entretiens et mise en place du cadre thérapeutique
Le lendemain
de l'annonce du diagnostic, je rencontre Vanessa et sa famille. Les parents
sont tous deux au chevet de l'enfant. L'atmosphère est lourde. Vanessa, Jolie
petite fille aux yeux pétillants, est occupée à jouer avec une nouvelle poupée
Barbie. Sa maman est assise à côté d'elle, les yeux dans le vide, catatonique.
Le papa, tendu, nerveux, est au pied du lit. je me présente à eux comme fine
des psychologues travaillant avec les professeurs C. et N., oncologues.
Vanessa me regarde intensément. Le papa se calme un peu, il n'y a aucune
expression ni réaction de la part de la maman. je m'adresse à Vanessa et je
précise que « je ne [la] toucherai jamais pour des soins, mon métier,
c'est d'écouter et de parler avec les enfants qui viennent dans cette grande
clinique de Bruxelles pour être soignés ». Elle écoute. « Il y a des
enfants qui ont parfois des idées embêtantes, dans la tête et dans le cœur
parce qu'ils sont loin de leur maison, qu'ils ont mal, parce qu'ils se
demandent ce qu'on va leur
faire. Ils ne connaissent rien, ni personne ici, leur papa et leur maman non
plus. Alors, ils sont parfois perdus, malheureux, je suis donc disponible pour
parler avec eux des choses embêtantes qui leur arrivent mais aussi des choses
gaies, s'ils en ont envie. » Le papa saute sur l'occasion pour me dire qu'il
veut me parler en dehors de la chambre. Il ne propose pas à sa femme de
l'accompagner et la laisse d'autorité auprès de Vanessa. J'accède à la demande
du père et explique à Vanessa et à sa maman que je vais m'entretenir un instant
avec le papa. Nous sommes à proximité, elles peuvent nous appeler si
nécessaire.
Entretien avec le papa
Le papa de Vanessa explique qu'il se
sent très coupable de ne pas s'être rendu aux urgences plus rapidement, leur
médecin traitant n'a rien vu et il est très en colère. Vanessa souffre depuis
trop longtemps. Il a peur, peur de ce qui attend son enfant.
Il est aussi inquiet pour son épouse,
dépressive depuis longtemps, et très choquée de ce qui arrive à Vanessa.
Maintenant elle ne parle plus, ne mange plus, ne dort plus. Je lui dis que je
rencontrerai également son épouse.
Il reparle de
Vanessa : elle lui ressemble, c'est une battante comme lui. Un lien se crée
petit à petit et nous retournons auprès de Vanessa et de sa maman. Le cadre
thérapeutique se met en place.
Entretiens suivants
Je fais plus ample connaissance avec
Vanessa. Elle me raconte son histoire médicale : la boule dans sa jambe qui lui
fait mal, les médicaments qui vont faire fondre la boule, etc. Elle tente de
trouver une explication à ce qui lui arrive. « C'est à la cour de récréation
que cela a commencé. Je jouais avec des copines à saute-mouton et je suis tombée.
C'est pour cela que j'ai cette boule. » Elle dit qu'ici les médecins font tout
pour soulager sa douleur. Les réactions de Vanessa vont bien dans le sens de ce
que le papa m'avait décrit : une petite fille dynamique et combative.
Je lui apporte des livres et des
brochures [10] sur la chimiothérapie qu'on lit
ensemble avec ses parents.
Lors de ces premiers entretiens les
parents sont présents mais laissent la parole à Vanessa. Elle me parle de sa
sœur, Aurélie, dix ans, en quatrième primaire dans la même école qu'elle.
Entretien avec la maman
La maman accepte un entretien
individuel mais elle arrive difficilement à s'exprimer. Je lui laisse le temps.
Pour l'aider, je lui rapporte les paroles de son mari, cette maladie est un
choc terrible pour elle. Petit à petit, elle se livre. Depuis que Vanessa est
née, elle a toujours eu le pressentiment
qu'il allait arriver quelque chose de grave à l'enfant, personne ne l'a jamais
entendue. Elle s'explique ainsi l'origine de sa dépression profonde. Vanessa
n'a jamais eu d'ennuis de santé jusqu'à présent, mais elle, elle était hantée
par la mort possible de sa petite fille et l'imaginait dans un cercueil.
Fin de
la première hospitalisation et retour à domicile
La première cure de chimiothérapie
terminée, Vanessa rentre à la maison. je revois la famille lors de la visite de
contrôle à l'hôpital de jour. Le retour à domicile s'est bien passé. Vanessa
était contente de retrouver sa soeur. Elle est allée à l'école chercher ses
devoirs.
Hospitalisations
suivantes
Entre les deux cures de chimiothérapie
suivantes, Vanessa doit être ré-hospitalisée. Elle est en pancytopénie (déficit
des trois lignées sanguines : globules rouges, blancs et plaquettes) et
fébrile. La prise en charge continue et nous parlons de « ces foutus
médicaments qui sont efficaces pour faire fondre sa boule mais tellement
embêtants pour le reste ».
Son état s'améliore rapidement, elle se
sent de plus en plus à l'aise dans le service, profite de l'école, des
animations et se découvre une passion pour les petits bricolages. La maman est
présente et active au chevet de l'enfant. Le papa a repris son travail et
communique avec moi soit par téléphone, soit par courrier.
Les hospitalisations se multiplient.
Après chaque cure de chimiothérapie, Vanessa doit être hospitalisée. Dans les
moments où elle est fébrile et douloureuse, elle est très irritable, crie, se
fâche et devient extrêmement exigeante, surtout avec sa maman. Pour soulager
les parents, les grands-mères et la tante essaient de distraire l'enfant qui
n'accepte pas leurs interventions. Elles se vexent. Les relations
s'enveniment. Les parents sont épuisés, ne savent plus quoi faire. Ils
appellent à la rescousse. Décision est prise avec eux que, lorsque Vanessa est
très souffrante, c'est de calme et de repos dont elle a besoin. Une seule personne
restera auprès d'elle et la maman, le reste de la famille se relayera.
Dès que
Vanessa retrouve un meilleur état général, elle redevient la petite fille qui
sait profiter de tout ce qui lui est offert à l'hôpital.
Néanmoins, fin avril, à l'issue d'un
bilan général de nouvelles métastases pulmonaires sont apparues. Le cancer de
Vanessa se révèle résistant à la chimiothérapie classique. Les parents
acceptent une chimiothérapie de rattrapage mais celle-ci, très agressive, est
mal tolérée par Vanessa. Au terme de deux cures, son état général est
lamentable. Elle a beau être une petite fille battante, affaiblie, amoindrie,
son moral est au plus bas. je continue à la rencontrer régulièrement.
Impuissante, je reste tout simplement près d'elle et encourage les parents,
comme l'équipe soignante, à lui permettre d'être en « congé de courage ». Il
lui faudra plusieurs semaines pour que son état s'améliore un peu.
Début juillet, le bilan d'imagerie
médicale ne montre pas de régression de la masse tumorale, au contraire, deux
nouvelles métastases pulmonaires sont encore apparues. C'est l'échec total des
traitements.
Vanessa est toujours hospitalisée. Je
ne sais pas ce que les médecins ou ses parents lui ont dit au terme du bilan.
Vanessa me fait écouter sa chanson préférée, un tube à la mode, « Partir un
jour » des 2be3.
« Partir un
jour sans retour
Dépasser
notre amour
Sans se
retourner, ne pas regretter
Garder les
instants qu'on a aimés
Partir un
jour sans bagage
Oublier ton
image
Sans se
retourner, ne pas regretter
Penser à
demain, recommencer
Il faut
savoir garder un ciel étoilé