LES PROGRÈS BIOTECHNOLOGIQUES
Un risque pour la dignité humaine ?
Les progrès rapides de la science autour de la procréation interrogent la
conscience humaine. Des lois essaient de baliser le terrain. Questions au
professeur Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre à l’UCL.
Ne serions-nous pas pris en otage par les progrès de la science?
La science continue à nous faire mieux connaître la réalité et nous permet
de grands
progrès dans la qualité de vie. Des risques existent néanmoins, un
emballement occasionnel est toujours possible. Certains médecins pourraient
réduire les humains qu’ils manipulent à des sources de cellules ou à des masses
tissulaires et oublier cette réalité mystérieuse de la transcendance de la vie
humaine sur la matière. Ils pourraient oublier aussi de bien évaluer la qualité
globale de la vie qu’ils créent ou maintiennent biologiquement et enfin,
oublier d’inclure leurs actes dans un projet de santé publique mondiale :
les prouesses mises au service d’enfants et de familles de pays industrialisés
ont régulièrement des coûts exorbitants, alors que l’on ne trouve pas l’argent
pour répondre aux besoins de santé élémentaires des enfants de la majorité de
la planète. Ne faut-il pas dire «Non», tôt ou tard, à ce vertige coûteux de la
toute-puissance technologique?
Le manque n’est-il pas constitutif de la nature humaine?
Nos sociétés supportent en effet de moins en moins le manque. Nous
cherchons à combler tous nos besoins très vite par des objets immédiats que
nous voyons comme les conditions de notre bonheur. S’il n’y a pas cette
satisfaction ample et rapide, cela est souvent vécu comme une moindre qualité
humaine. Si, par exemple, une grossesse désirée risque de déboucher sur la mort
du bébé, il faut faire l’impossible pour «sauver» celui-ci, même s’il s’agit
d’un très grand prématuré. Par contre – et voici bien un incroyable paradoxe –
si l’on découvre que le fœtus est handicapé, alors sa famille risque de se
sentir entravée dans ses projets ; on pousse à l’avortement. Ne
pouvons-nous donc pas rester confiants dans le sens de nos vies, dans notre
valeur, et redevenir suffisamment heureux en assumant des manques quand c’est
mieux ainsi. Et c’est mieux ainsi lorsque vouloir les combler à tout prix
aggrave la fracture de l’injustice ou met en péril la qualité de l’affectif et
du spirituel dans les relations.
A accepter de moins en moins les limites de notre condition humaine, le
risque est de ne jamais être satisfaits, d’en vouloir toujours plus et encore
plus, d’accepter que ce soient les objets et les marchands qui dominent le
monde, de créer de moins en moins de pensée, d’imagination, d’idées pour dire
ce qu’est la vie.
L’enfant ne serait-il pas en danger d’instrumentalisation?
Un enfant qu’on met au monde, c’est une personne ; c’est, radicalement,
un autre sujet humain que nous. Je suis convaincu que nous devrions lui laisser
le champ libre pour qu’il vive et aime sa vie, comme un livre dont il doit
lui-même écrire les pages. Sa vie biologique vient des parents ; mais sa
vie humaine, sa vie spirituelle, c’est son trésor à lui. On ne devrait pas
l’envahir en décidant, à sa place de ce que seront les missions-clé de sa vie.
L’exemple du bébé-médicament convient ici. Le risque est grand qu’il ne soit
plus conçu pour lui-même, qu’il soit “ instrumentalisé ”.
Rappelons-nous le beau texte du poète Khalil Gibran : “Vos enfants ne sont
pas vos enfants. Ils sont les fils et filles de l’appel de la Vie à elle-même.
Ils viennent à travers vous mais non de vous.” Dans le cas du bébé-médicament, non
seulement, il n’est pas attendu pour lui-même, mais on décide pour lui et à son
insu un geste capital qui engage son corps. Il y a donc, je pense, des
interdits à poser. À condition d’être bien situés, ne sont-ils pas les
meilleurs garants de la liberté pour tous et de l’ordre social?
Et la dignité humaine de l’embryon, surnuméraire ou non…
Effectivement. Je me demande si l’adulte qui doit prendre des décisions
concernant les embryons ne voit pas se dissoudre en lui l’idée que l’être
vivant sur lequel il se propose d’agir est peut-être déjà un humain à part
entière : embryon, “ surnuméraire ” ou non, manipulé à l’envi,
fœtus avorté, faut-il vraiment faire l’impasse sur l’idée de leur dignité
humaine ? Qui peut dire quand commence la nature, la qualité de la vie? Oter
la vie à un humain, si minuscule soit-il, constitue un geste grave. Y
réfléchit-on assez dans les laboratoires?