paru dans Acta psychiatrica belgica, 2006, 106-1, 33-38.

 

 

 

A PROPOS DE L'HÉBERGEMENT ALTERNÉ

 

 

 

ABOUT JOINT CUSTODY

 

Jean-Yves Hayez (1), Philippe Kinoo (2)

 

The joint custody may be a positive application of shared parental status, but it is not an obligation.

 

This paper describes the desirable conditions to the setting up of a joint custody ; they concern as well, the child as the parents’ motivations and the state of mind that will exist once the project set up ; they also concern the practical parameters ( nearness of official domiciles ). The article ends up with a brief evaluation of the results.

 

Key words : Joint custody ; shared parental status

 

INTRODUCTION

 

Les considérations qui vont suivre constituent la synthèse de l'expérience clinique des deux auteurs. Totalisant à eux deux une cinquantaine d'années de travail en pédopsychiatrie, dont une partie significative dans le cadre de la séparation parentale, ils se sentent autorisés à exprimer leur opinion avec clarté et sérénité. La même expérience de terrain existe chez Maurice Berger, qui sera cité dans le corps de l'article. Celui-ci ne cons­titue donc pas une recherche bibliographique exhaustive. Il est à noter néanmoins que le rapport très documenté de R. et G. Freeman ( 2004 ), demandé par le gouvernement québécois, va largement dans le même sens que les opinions des auteurs.

 

Après séparation des parents, on peut recourir à une pratique d'hébergement alterné : l'enfant séjourne approximativement la moitié de son temps de vie chez l'un de ses parents et l'aut­re moitié chez l'autre. Les répartitions de durée choisies sont très variées, mais rarement de moins d'une semaine. Il existe par ailleurs des formules proches d'une garde alternée stricto sensu, qui peuvent être inclues dans la réflexion qui va suivre. Ainsi, parle-t-on parfois de droit de visite élargi ou de week-end prolongé pour désigner par exemple, une organisation de l'hé­bergement où l'enfant séjourne chez un de ses parents une semaine sur deux du jeudi soir au mardi matin suivant et la moitié des vacances scolaires. Dans ces différentes pratiques d'hébergement alterné, les petites décisions du quotidien relè­vent de la responsabilité de son gardien du moment et les gran­des, elles, doivent rester concertées, en application de la loi qui institue l'autorité parentale conjointe.

 

Si l'on présente parfois l'hébergement alterné comme la vitrine de ce principe d'autorité parentale conjointe, elle n'en consti­tue cependant qu'une des expressions possibles. Il ne faut pas confondre quantité égale et égalité dans ce qui est vécu ! Et dans le domaine des relations humaines, la qualité est plus essentielle que la quantité ! Nous sommes donc hostiles à ce qu'une formule précise d'hébergement, quelle qu'elle soit, apparaisse un jour dans un texte de loi comme la règle de base par rapport à toutes les autres. Cela nous semblerait une ingé­rence excessive de l'Etat dans le privé des familles, basée sur un doute et une méfiance quant à la capacité des parents à veiller sainement sur leurs enfants.

 

HÉBERGEMENT ALTERNÉ : CONDITIONS À REMPLIR

 

Parents et intervenants ne devraient mettre en oeuvre un pro­jet d'hébergement alterné que si un certain nombre de condi­tions positives sont remplies ! Les voici énumérées, selon ce que nous pensons être un ordre d'importance décroissante.

 

L'ENFANT CONCERNÉ DOIT ÊTRE POSITIVEMENT INTÉRESSÉ PAR LA

PERSPECTIVE DE L'HÉBERGEMENT ALTERNÉ ET LE DEMEURER SI

CELUI-CI EST MIS EN PLACE

 

A. Un enfant positivement intéressé : discussion du concept

 

Quitte à paraître désuets, nous pensons qu'il faut privilégier la prise en compte du bien-être de l'enfant après la séparation de ses parents. Via cet acte, ceux-ci ont pris la décision de faire ce qu'ils croyaient bon, en pensant d'abord à leur intérêt affectif d'adultes. Même si leur démarche s'avère souvent bénéfique pour tous à moyen et long terme, il est rare qu'elle n'entraîne pas d'abord quelques souffrances psychiques pour l'enfant : tristesse, révolte, insécurité, culpabilité sont fréquemment vécus et se traduisent en comportements difficiles à assumer par les adultes, ceci même si cette capacité de s'exprimer signe souvent la bonne santé mentale de l'enfant. C'est donc justice que par la suite, on essaie d'abord de penser au bien-être de cet enfant, entre autres quand il s'agit de déterminer comment vont se répartir ses séjours entre ses parents. Néanmoins, prétendre être le porte-parole de l'intérêt de l'enfant constitue un projet à risque, régulièrement perverti par des adultes qui s'abritent derrière celui-ci pour défendre leurs idées à eux.

 

Pour réduire le risque d'erreur; la communauté sociale devrait proposer à l'enfant concerné de s'exprimer et l'écouter dans une ambiance bienveillante et neutre. Elle devrait déléguer à cet effet des interlocuteurs professionnels dont il est important qu'ils soient choisis à l'amiable par les deux parents ou désignés par les autorités judiciaires ( Kinoo, 2001 ). Leur mission est d'aider à prendre des décisions-clé. Les enjeux de leurs entre­tiens avec l'enfant sont donc délicats : on y propose à l'enfant de réfléchir; de s'exprimer et de discuter s'il le souhaite. Plus l'enfant est prudent et peu bavard, plus l'adulte doit veiller à l'informer sur ce qui est possible, mais toujours avec respect et ouverture face aux préférences que cet enfant finirait quand même par exprimer. Enfin, l'enfant définitivement mutique doit être respecté, lui aussi ! Plus tard, lorsqu'une décision sera prise, il faudra veiller à ne pas la justifier en se référant à la demande ou au refus manifestés par l'enfant. Même si l'on a été influencé par ceux-ci, ce n'est pas lui qui doit porter ni la réali­té ni la responsabilité de la décision : ce sont ses parents ou le juge qui décident.

 

Au terme de ces dialogues, on ne devrait pas imposer un héber­gement alterné à l'enfant qui en ressent la perspective négati­vement et de façon stable. Inversement, s'il la souhaite, et d'autant plus s'il la souhaite ardemment et fortement, c'est un indicateur fort pour le mettre en place, surtout si les conditions suivantes sont réunies, elles aussi. S'il se dit indifférent, il faudra avancer prudemment : se référer aux autres conditions et prendre des décisions susceptibles de révision, par exemple de six mois en six mois, ou annuellement.

 

B. Applications en référence à l'âge

 

I. On admet habituellement que les bébés et les tout petits enfants, jusqu'à 3 ans révolus, ne sont pas de bons candidats à la résidence alternée ( Berger; 1998 ; Berger et al., 2004 ; Freeman et Freeman, 2004 ). Notons que certains enfants restent plus longtemps immatures affectivement et d'autres s’autonomisent plus vite. Il est donc souhaitable de procéder à un examen psychologique approfondi de ces petits enfants, de leur degré d'évolution affective, de leurs besoins et de leurs capacités.

 

Pourquoi cette limite fixée à 3 ans révolus ? Beaucoup de tout petits supportent bien d'aller à la crèche ou chez une gardien­ne d'enfants, pendant des durées de temps longues et dont le retour est largement prévisible et ritualisé ; ils vivent donc positivement des séjours en alternance. Mais ce qui est fondamental, pour que ça se passe bien, c'est le passage du témoin entre gardiens successifs ; ici, le tout-petit peut s'imprégner d'une permanence de la confiance entre les personnes ; il observe que ses gardiens les plus familiers ( ses parents ) sourient au sui­vant et le remettent dans les bras de celui-ci avec plaisir ; alors, si du moins il n'est pas d'un naturel trop anxieux, il se sent en sécurité et ne fait pas beaucoup d'histoires pour changer d'environnement à répétition.

 

Mais justement, il ne faut pas rêver : dans la ( grande ) majorité de cas de séparations parentales presque par définition toutes fraîches puisque des enfants très jeunes sont en jeu, ce contexte de confiance réciproque entre les conjoints séparés est loin d'ê­tre retrouvé ! Ici, la mère a peur de voir partir son enfant chez son « ex », porteur de l'aura des expériences négatives faites avec lui ; de son côté le papa, les fois où il « a » l'enfant chez lui, se crispe pour montrer qu'il sait réussir tout seul et donc qu'il ne fera surtout pas de référence à la maman. La situation se pré­sente souvent ainsi et alors, l'enfant a fort peur d'être séparé de sa mère : peur de ce qui pourrait arriver quand elle n'est pas là ; peur aussi de ne plus jamais la revoir ; quand il revient chez elle, il ne « décompresse » que lentement et lui montre toute son insécurité et sa colère. Et bien sûr ; ce comportement difficile du tout petit chez chacun des adultes ne fait que renforcer leur position de disqualification de l'autre : la mère accuse le père d'incompétence, voire de traitements louches ; le père accuse la mère de lui mettre des bâtons dans les roues : et le cercle vicieux de méfiance et de reproches réciproques s'intensifie. C'est à cause de ces tensions entre adultes que les tout petits souffrent beaucoup.

 

Plutôt que d'être soumis à ces conditions, les jeunes enfants gagnent à avoir une référence principale stable, matérielle et spirituelle, pour se construire une confiance de base forte et pour se laisser aller tranquillement à développer leur potentiel créatif sans trop d'allers-retours. Ils gagnent donc à avoir un parent gardien principal de leur vie quotidienne. L’autre parent peut venir faire à l'enfant des petites visites répétées, ou l'em­mener pour de brefs séjours à son domicile. La durée de ces séjours peut augmenter progressivement : nous nous référons ici au principe de fractionnement évolutif décrit par M. Berger ( 1998 ) : d'abord deux ou trois heures deux fois par semaine jusqu'à une demi-journée, deux ou trois fois par semaine ; on peut y ajouter progressivement un jour ; deux jours avec une nuitée, deux, trois jours de vacances.

 

A partir de 12 ans révolus, on peut estimer que l'adolescence commence. Bien des adolescents n'aiment plus trop qu'on mette en place ou que persiste une résidence alternée, parce qu'ils apprécient d'avoir une tanière personnelle de référence où se poser ; marquer leur territoire et reconstruire leur identité. En outre, ils n'aiment pas trop apparaître aux yeux de leurs pairs comme de perpétuels voyageurs toujours soumis aux règles posées par leurs parents. Enfin, ils n'apprécient plus le contrôle souvent plus efficace que génère l'hébergement alter­né : ici deux shérifs se relaient et se sentent chacun très respon­sables du quotidien et du respect de leurs règles ( Wallerstein et Johnston, 1990 ) ; dans l'autre formule, les adolescents finissent davantage par prendre leurs habitudes et par mieux contourner le parent principal gardien ... et c'est très bien ainsi !

 

Néanmoins d'autres ados continuent à préférer le système d'al­ternance, ou demandent de sortir d'un hébergement à parent trop unique et mettent eux-mêmes en route un nomadisme plus ou moins ritualisé entre leurs parents. L’idée essentielle est d'écouter le point de vue de l'adolescent et d'en tenir compte au moins lorsque ce point de vue n'est pas en désaccord avec des dispositions légales.

 

3. C'est donc entre 4-5 ans et 12-13 ans que l'hébergement alterné s'indique le plus ; la durée de chaque période de séjour devrait être pensée au cas par cas, en se concertant avec l'en­fant. Plus il est jeune, plus les alternances seront courtes, sans pour autant faire de lui un perpétuel nomade : on pourrait démarrer par des alternances d'une semaine commençant le lundi et soit en rester là, soit augmenter progressivement les durées ( quinze jours, quatre semaines, avec l'un ou l'autre contact intercalé de l'autre parent ). Pour un jeune enfant de moins de 6 ans, surtout s'il est sensible et anxieux, on pourrait néanmoins commencer par des alternances plus brèves, d'une demi semaine, pendant un mois ou deux, afin de bien l'habituer au système et de ne pas laisser monter en lui l'angoisse de l'a­bandon par le parent absent. Les cadences trop rapides multi­plient les tensions intrapsychiques lors des transitions et créent d'autres petites frustrations ( ré-abandonner des objets, laisser des travaux inachevés, ne pas pouvoir bien se préparer à rece­voir des amis ...). L’entrée du jeune dans l'adolescence peut constituer un bon moment pour revoir l'organisation de l'hébergement existant jusqu'alors. Entre autres, on peut réflé­chir à la mise en place d'une formule où le séjour principal est « homosexué » : par exemple, dans la mesure où le père s'in­vestit concrètement dans l'éducation, on peut imaginer de lui confier la garde quotidienne principale d'un garçon, soit qui le demanderait, soit qui résisterait exagérément à l'autorité de sa mère.

 

L'ÉTAT D'ESPRIT DES PARENTS DOIT ÊTRE SOIGNEUSEMENT APPRÉCIÉ

 

Dans un tel contexte, il se peut néanmoins que l'enfant essaie de montrer ; le plus souvent par la bande, que lui a quand même une préférence pour un lieu d'hébergement principal. Par exemple, il le confie à un interlocuteur neutre, tel un expert ou un magistrat. Et c'est alors le point de départ de douloureux malentendus, car il n'ose pas confirmer sa préférence quand il se trouve avec l'autre parent, surtout si celui-ci l'interroge avec toute l'inquiétude et la capacité de pression dont un adulte est capable. Pourtant, pour peu que l'enfant se montre clair et sta­ble quand il exprime sa préférence, ne faudrait-il pas tenir compte de celle-ci ? En s'expliquant patiemment avec le deuxième parent, en évoquant sans détour ce que peuvent être l'inhibition à parler chez un enfant, sa crainte de blesser ou d'être grondé ...

 

3. Dans d'autres cas encore, si les deux parents sont d'accord, c'est surtout parce qu'aucun des deux ne voudrait faire un sur­croît de corvées par rapport à l'autre et supporter excessive­ment les charges liées à la gestion d'un enfant. Cela ne veut pas dire ipso facto que celui-ci est rejeté, mais tout de même, il ne doit pas trop encombrer ! Parfois même, ce n'est pas lui, l'enfant, qui est visé : il est impensable aux yeux d'un parent que le second retrouve trop de liberté ( pour se distraire, se choisir un nouveau partenaire ...), pendant que lui serait bloqué avec l'enfant. Plus souvent encore que du parent, ce souhait de ne pas en faire trop peut émaner du nouveau partenaire que le parent s'est choisi. Que faire, dans ce type de situation, sinon se résigner devant les limites de la générosité parentale ? A-t-on d'ailleurs le choix ?

 

A. Les parents peuvent être demandeurs

 

La situation apparemment la plus simple est celle où les deux parents déclarent être intéressés par la perspective d'un héber­gement alterné.

 

1. Dans nombre de cas, ce vécu positif se veut bien au service du bien-être de tous. Ici, les parents ont fait le deuil de leur relation de couple ; ils sont redevenus suffisamment sereins pour être capables de respect mutuel et de coopération dans l'éducation de l'enfant ; chacun autorise moralement celui-ci à aimer l'autre et à s’y référer positivement. Ils ne pensent pas toujours que l'hébergement alterné puisse être une solution miracle, mais ils y arrivent à titre de compromis raisonnable, éventuellement avec l'aide de médiateurs ( Pearson et Thoennes, 1985 ).

 

2. Dans d'autres cas, minoritaires, c'est une forte rivalité qui fonde la motivation des parents : la résidence alternée, alors, c'est le compromis intelligent auquel ils se résignent intuitive­ment pour ne pas céder une miette de supplément de pouvoir à l'autre ni prendre le risque que, peut-être, l'enfant pourrait s'attacher davantage à celui chez qui il vivrait un peu plus long­temps. Cette rivalité est rarement reconnue comme telle par les adultes, qui s'affichent plutôt cool et branchés du fait même de leurs revendications égalitaristes.

 

B. Les parents peuvent se montrer quérulents

 

Le cas d'espèce inverse est tout aussi simple : ici, après leur séparation, les parents restent en conflit pour tout et rien ; ils ne sont pas davantage d'accord sur l'idée de l'hébergement alterné que sur n'importe quoi : il suffit que l'un la réclame ( presque par définition celui qui n'avait pas le principal de la garde quotidienne de l'enfant ) pour que l'autre la refuse farou­chement ! Pour peu qu'il persiste, cet état de fait constitue un puissant indicateur pour ne pas opter pour l'hébergement alterné. Il est illusoire de croire que celle-ci va fonctionner comme une espèce de baume miracle obligeant les parents à se calmer.

 

Dans ce cas, l'alternance instituée amènerait l'enfant à vivre à haute intensité des moments de passage très orageux et à recevoir incessamment des récriminations sur le bien-fondé des valeurs, règles et décisions du parent absent. Ici, une mesure moins mauvaise pour garantir un peu plus de paix intérieure à l'enfant est de s'en tenir à ce que l'on appelait jusqu'il y a peu un « droit de visite classique », voire à des contacts quantitatifs encore plus limités avec le parent non gardien principal du quotidien. Notons encore que ce qui diffère entre hébergement alterné et droit de visite classique n'est pas le nombre de passages ou d'alternances, mais probablement ( un peu ) l'intensité des contrôles et récriminations lors de chaque séjour.

 

C. Les situations intermédiaires

 

Entre les deux pôles opposés que nous venons de présenter ; il existe des situations intermédiaires, où l'appréciation de la conduite à tenir est plus difficile :

 

- C'est le cas lorsque l'un des parents est trop anxieux à l'idée de se séparer de l'enfant, ou un peu trop possessif, en n'allant cependant pas jusqu'à diaboliser l'autre et à vouloir le faire disparaître de la vie de l'enfant : ce premier parent met alors assez souvent et plutôt involontairement quelques obstacles pour compliquer le contact avec l'autre ; quand il parle de ce dernier ; il se centre surtout sur ses manques, son insouciance, ses défauts de vigilance, son indifférence pour l'école ... Néanmoins, il ne se dresse pas sur la route de cet autre avec la conviction folle des rares parents vraiment aliénants ( Hayez et Kinoo, 2005 ).

 

- C'est encore le cas lorsque la situation est tendue entre les parents, l'un ne passant pas à l'autre ses incartades réelles, mais sans pour autant que tout soit prétexte à des bagarres sans fin : ici, les adultes ne s'aiment plus, mais restent objec­tifs dans leurs revendications ; ils n'empêchent pas l'enfant de circuler de l'un à l'autre, à condition que le cadre légal soit strict et qu'on ne se fasse pas de cadeaux ...

 

D. Décoder les motivations

 

Il importe enfin d'apprécier la sincérité des motivations de chaque parent et la faisabilité de son projet. Dans le doute, des entretiens avec un médiateur ; un psy, un expert ... sont souvent nécessaires. Parfois une visite au domicile de chaque parent, effectuée par un travailleur social à la demande du tribunal, s'in­dique elle aussi pour se faire une idée plus précise. En effet, il arrive plus d'une fois que, dans le chef d'un des parents, la demande d'hébergement alterné :

 

- n'est qu'une intention - feu de paille, qui ne résistera pas aux exigences du terrain ; or cette immaturité du projet est sou­vent largement prévisible !

 

- n'est qu'une manière d'ennuyer l'autre conjoint : une fois mise en route, elle ne se déroule que très irrégulièrement, mais le parent de mauvaise volonté a réussi à récupérer du pouvoir officiel sur l'autre voire la suppression de la pension alimentaire pour I'enfant !

 

- n'est que la porte ouverte pour confier l'enfant à des grands-parents, l'un des deux parents se trouvant dans l'incapacité d'assurer la gestion matérielle ou affective du projet ( pour des raisons professionnelles, par manque de compétences dans la gestion du quotidien ou par désir de liberté ...).

 

LES CONDITIONS MATÉRIELLES DOIVENT S'Y PRÊTER

 

A. La distance géographique

 

Il est impératif que la distance géographique qui sépare le domi­cile des deux parents soit courte ( quelques kilomètres, tout au plus ). De la sorte, l'enfant conserve intacts son implantation scolaire, son réseau d'amis, ses activités parascolaires ... En dehors de ses deux maisons, ses repères spatiaux et matériels restent largement stables, ce qui est d'autant plus important que l'enfant est petit. Et les parents ne s'épuisent pas en navet­tes insensées. Il faut en outre que chaque parent n'introduise pas de coupure dans la vie sociale de l'enfant, par principe ou pour le plaisir de contrecarrer l'ex-partenaire ou tout simple­ment pour privilégier son propre confort. C'est parfois moins facile à régler qu'il n’y paraît. Bien que ce problème ne soit cependant pas spécifique à l'hébergement alterné, comment, par exemple, faire place au camp scout de l'enfant ou à une invitation à passer quelques jours chez un ami, sans empiéter un tant soit peu sur le droit de chaque parent à ses propres vacan­ces ou sur son désir de passer du temps avec l'enfant en ce moment de récréation ?

 

B. Les valises

 

Lorsque l'enfant passe d'un lieu de séjour à l'autre, ses valises doivent être aussi légères que possible. Il y a donc beaucoup de « choses » à posséder en double exemplaire ( vêtements, jouets ...). Inversement, pour ce que l'enfant ne veut pas dédoubler ; il ne faut pas rechigner à faire circuler avec lui les « accessoires » qu'il désire ( son vélo ou ses rollers, ses nou­nours, d'autres « objets symboliques » d'une grande valeur affective pour lui, etc.).

 

Ces conditions matérielles sont onéreuses, et parfois difficile­ment réalisables ( si, par exemple, elles impliquent le déména­gement d'un des parents loin de son lieu de travail ). Pour cette raison, on dit parfois que l'hébergement alterné est une mesu­re de classe, principalement accessible aux familles aisées. S'il convient de nuancer cette déclaration, il faut reconnaître qu'el­le n'est pas dénuée de tout fondement. Cette inégalité d'accès renforce notre conviction que la garde alternée ne doit pas être prévue comme une norme dans un texte de loi !

 

IL NÉCESSITE UNE SOUPLESSE RAISONNABLE DANS L'APPLICATION

 

A l'instar des autres mesures fixant l'hébergement, la résidence alternée ne devrait jamais être considérée ni comme une brou­tille que l'on pourrait changer du jour au lendemain ni comme un choix irrévocable.

 

C'est une décision que les adultes concernés sont censés pren­dre avec maturité, au terme d'une réflexion approfondie qui en a pesé le pour et le contre. Une fois choisie, on peut donc pro­céder de l'idée qu'elle est mise en place pour une durée indé­terminée : il ne faudrait donc pas que des événements mineurs ou des changements d'humeur chez les parents viennent la modifier ! Pas plus que de simples caprices ou des tentatives de chantage émanant de l'enfant !

 

Inversement, les besoins et les désirs de celui-ci peuvent évo­luer lentement au fil du temps, et il faut pouvoir l'entendre : ainsi avons-nous déjà évoqué la question des adolescents; de même, quelques enfants sensibles ne s'adaptent pas du tout à la formule et, sur une durée de quelques mois, on devrait pouvoir acter qu'ils persistent à se vivre malheureux et en revenir à un parent gardien principal de son quotidien ; ou encore, il faut pouvoir tirer les conséquences du fait que la nouvelle compa­gne ( le nouveau compagnon ) d'un des parents a surestimé ses capacités concrètes d'accueil de son « bel-enfant » ...

 

 

LES RÉSULTATS DE L'HÉBERGEMENT ALTERNÉ

 

LES RÉSULTATS POSITIFS

 

Les résultats positifs à l'hébergement alterné seront fonction du nombre de conditions positives remplies. Tant mieux en outre, si :

 

- Les parents ne font pas du calendrier concret des alternan­ces un carcan rigide et peuvent se montrer souples : telle semaine, il y aura un écart à ce qui est officiellement prévu; par exemple, pour répondre aux nécessités de la vie sociale de l'enfant ... ou même parfois, pour se faciliter un peu la vie l'un à l'autre.

 

- Les parents ne font pas des séjours respectifs deux blocs spatio-temporels clivés, parfaitement étanches l'un à l'autre. Certes, chacun reste maître des petites décisions du quoti­dien quand l'enfant est chez lui : mais il est quand même préférable qu'il existe une certaine cohérence éducative, suffisamment d'harmonie dans les règles posées, de l'infor­mation réciproque sur les états d'âme de l'enfant, ses soucis ou ses ruses manipulatrices, un seul médecin traitant, etc.

 

Dans un tel contexte positif, l'enfant continue à ressentir l'im­portance qu'il a aux yeux de ses parents, ce qui est excellent pour conforter l'estime qu'il a de lui-même et sa confiance en lui. Il ressent la permanence de la sollicitude de chaque parent pour lui, et aussi celle d'une autorité cohérente qui l'aide à se socialiser. Il connaît la paix, entre autres parce qu'il reçoit de chacun l'autorisation morale de pouvoir aimer « l'autre » et de s’y référer positivement ! L’enfant bénéficie aussi pendant des durées significativement importantes du témoignage de vie de son père et de sa mère : il peut donc s'imprégner de leurs deux cultures, de leurs deux images du monde, et en faire la synthèse en lui. Il est également mieux préparé à reconnaître une place égale et complémentaire à l'homme et à la femme, à la fonction paternelle et à la fonction maternelle, dans sa vie affective future d'adolescent et d'adulte.

 

A l’inverse, lorsqu'il y a un parent gardien principal, il n'est pas rare que les contacts avec l'autre s'effritent, surtout si la dissy­métrie est liée aux difficultés relationnelles persistantes des adultes. Ceci n'est évidemment pas sans effet sur la constructi­on de la personnalité de l'enfant : par exemple, certaines étu­des montrent une corrélation entre le manque d'intérêt paternel et une estime de soi peu élevée chez l'enfant et l'ado­lescent : et inversement, une meilleure image de soi dans des situations d'hébergement alterné où l'enfant est bien investi par chacun ( Poussin, 1998 ; Van Pevenage, 1998 ).

 

LES RISQUES ET LES RÉSULTATS NÉGATIFS

 

A. Trop miser sur la matérialité des mesures prises

 

L’enfant est bien plus influencé par ce qui se vit dans la relation parents I enfants et par la manière dont les adultes gèrent avec ou sans respect mutuel la faillite de leur couple que par la quan­tité de temps passé chez chacun. D'où l'importance, pour cha­cun des parents, d'une mise en question de soi. En réfléchissant seuls ou avec l'aide d'amis, de proches ou de professionnels, il est bon qu'ils fassent évoluer leurs idées et mettent en place des actes pour :

 

- Continuer à accorder une égale importance à la fonction paternelle et à la fonction maternelle, habituellement distri­buées principalement sur les « têtes » de leurs agents les plus naturels, le père et la mère de l'enfant. Par père, nous entendons ici celui qui était investi du nom du père et de la paternité effective avant la séparation du couple.

 

- Reconnaître concrètement cette égale importance à l'autre, l'ex-conjoint, toutes les fois, majoritaires, où cet autre n'a pas gravement démérité face à l'enfant.

 

- Se reconnaître également cette importance, cette valeur ... et cette responsabilité à soi-même. Cela signifie ne pas désinvestir l'enfant, notamment les fois où on le voit moins souvent que l'autre parent ; continuer à croire que l'on est important pour le devenir de cet enfant, même quand le conflit perdure et que l'autre parent y met des obstacles ; ne pas se laisser effacer spirituellement ( ce qui ne veut pas dire non plus qu'il faut tout le temps faire un dur bras de fer pour avoir accès à l'enfant, qui serait alors comme l'otage convoité en permanence par deux tribus ennemies ).

 

L’existence de cette ambiance affective sereine, où chaque adulte est reconnu et où est reconnu à l'enfant son droit d'aimer; c'est LA condition incontournable pour qu'il s'épa­nouisse bien, quel que soit le système d'hébergement adopté.

 

Pour être positive, la résidence alternée doit donc pouvoir s'inscrire sur un terreau de ce type : alors, on peut la comparer à deux maisons mitoyennes, disposant chacune de bonnes fon­dations : on passe facilement de l'une à l'autre; les portes sont fermées, mais il suffit de sonner pour entrer. Par contre, si c'est la guerre et la négation de l'autre par chaque parent, l'héber­gement alterné peut être comparé à deux maisons bâties sans fondations, sur de la rocaille, avec des vents de tempête qui soufflent. Les portes de chacune sont barricadées et l'enfant doit en attendre l'ouverture dans le froid ... Ce qui le « tue », ce n'est pas le nomadisme de sa vie, auquel tant d'enfants s'adap­tent, mais la crise affective entre les parents, qui lui interdit de se sentir en sécurité où qu'il soit ( Kinoo, 1997 ). Cette méta­phore permet aussi de comprendre qu'il est inutile de prendre les choses à l'envers, c'est-à-dire de miser sur l'hébergement alterné comme remède pour obliger les parents à s'entendre. Il faut d'abord prendre du temps à remanier le terreau des fon­dations et, si l'on n'y parvient pas raisonnablement, renoncer à ce type d'organisation de l'hébergement.

 

B. N'accorder aucune importance à la matérialité des mesures

 

L’attitude inverse, qui consiste à n'accorder aucune importance à la matérialité des mesures est également dommageable. L’enfant a besoin de signes concrets qui lui montrent qu'on s'intéresse toujours à lui, qu'on veille sur lui, qu'on ne lui laissera pas faire n'importe quoi ... Et il est évidemment des plus souhaitables que ce soit d'abord son père et sa mère qui lui envoient ces signes.

 

CONCLUSIONS

 

Donc, quand toutes les conditions positives de l'hébergement alterné sont réunies, celui-ci peut constituer une excellente mesure ! Dans les autres cas, et pour peu que la personnalité d'un parent ne soit pas lourdement négative pour l'enfant, on doit veiller de toutes ses forces à ce que ce parent ne désinvestisse pas progressivement son lien avec l'enfant, avec, comme signe tangible, l'effritement, si  pas la disparition, des contacts avec ce dernier ( Poussin, 1998 ). Corollairement, on doit mettre également beaucoup d'énergie à ce que le parent principal gardien du quotidien continue à laisser une place à son ex-conjoint dans le processus éducatif, et qu'il ne culpabilise pas les enfants d'encore aimer ce dernier.

 

On ne réussit pas toujours très bien à remplir ces deux objectifs complémentaires. En outre, il y a aussi la liberté intérieure de l'enfant et celle de ses sentiments, qui contrecarre parfois les projets des adultes.

 

Quoi qu'il en soit, si ce n'est pas l'hébergement alterné qui est retenu, répétons que ce qu'on appelait jusqu'il y a peu le « droit de visite classique » garde toute sa valeur. Dans l'article intitulé « l'aliénation parentale, un concept à haut risque » ( Hayez et Kinoo, 2005 ), nous avons ajouté que, même en cas de réticences unilatérales ou de bagarres perpétuelles, cela valait la peine de mettre de l'énergie à ce que des contacts parents-enfants soient maintenus, quitte, s'il le faut, à utiliser les centres « Espace rencontre ».

 

RÉSUMÉ

 

L'hébergement alterné est une des applications de l'exercice de l'autorité parentale conjointe, sans en constituer une obligation.

 

L'article en décrit les conditions souhaitables de mise en place; elles portent sur les motivations tant de l'enfant que de ses par­ents et sur l'état d'esprit qui régira le projet une fois mis en place ; elles concernent également des paramètres matériels ( proximité des domiciles ).

 

L'article se termine par une brève évaluation des résultats.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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Berger M., Ciconne A., Guedeneyn, Rottman H. La résidence alternée chez les enfants de moins de six ans. Une situation à hauts risques psychiques.

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Professeur Jean-Yves Hayez

Cliniques Universitaires Saint-Luc

Université Catholique de Louvain,

Avenue Hippocrate 10, 12OO-Bruxelles

E-mail : mailto:jyhayez@uclouvain.be

Site : http://www.jeanyveshayez.net/

 

Notes.

 

1. Psychiatre infanto juvénile, docteur en psychologie, professeur ordinaire à l'UCL et chef du service de psychiatrie infanto-juvénile aux Cliniques universitaires Saint-Luc

 

2. Psychiatre infanto juvénile, service de psychiatrie infanto-juvénile - Unité le « KaPP », Cliniques universitaires Saint-Luc

 



(1)  Psychiatre infanto juvénile, docteur en psychologie, professeur ordinaire à l'UCL et chef du service de psychiatrie infanto-juvénile aux Cliniques universitaires Saint-Luc

 

(2)  Psychiatre infanto juvénile, service de psychiatrie infanto-juvénile - Unité le « KaPP », Cliniques universitaires Saint-Luc

 

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